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Dis maman, pourquoi la guerre ? - Tome I

De
368 pages

Paul est un petit garçon de six ans né à Rennes dans une famille nombreuse. Comme son frère jumeau Albert, il va devoir survivre en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale, entre un père alcoolique et une mère soumise, dépassée par les événements. Révolté, insoumis, Paul se bat pour sauver son foyer et aider son père à prendre conscience de son état afin de retrouver sa place de chef de famille. Dans son enfance malmenée, Paul va lutter pour rendre son avenir meilleur et gagner l'amour de ses parents, malgré une guerre impitoyable qu'il ne comprend pas et qui le fait souffrir.
« Dis maman, pourquoi la guerre ? »
Sa question trouvera-t-elle une réponse ?


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Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-93535-9

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

Je dédicace ce roman à mon père qui, par son enfance tourmentée au cœur de la Seconde Guerre mondiale, m’a inspiré ce livre.

Chapitre 1
Naissance de Paul et d’Albert

Tranquillement assis au salon, un tas de feuilles blanches devant moi, je mordille mon crayon. J’ai décidé de rédiger l’histoire de mon enfance. Petit à petit, je me rappelle de ce que ma mère m’a maintes fois raconté sur ma naissance. Au fur et à mesure que l’encre noircit les pages, mon passé resurgit et les images défilent dans ma tête. Je me souviens particulièrement de mes six ans, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont des souvenirs qui me hantent et que je ne parviens pas à oublier malgré les années. Si seulement le fait de les écrire pouvait les chasser de mon esprit. C’était il y a si longtemps…

En cette journée chaude d’août 1937, ma mère serre les poings avec courage. Sur son ventre, on peut distinguer les coups donnés par les jumeaux. Les marques sont bien visibles et elle crie de douleur. Haletante, elle essaye de contrôler les contractions sans y parvenir.

À ses côtés, mon père lui tamponne le front, puis sort, incapable de supporter plus longtemps les cris qui lui mettent les nerfs à vif. Dehors, il hume l’air chaud et humide. Dans ce ciel d’été, les nuages gris menacent et courent. D’une main tremblante, il sort une cigarette et l’allume fébrilement. Il prend une grande bouffée et sent le stress le quitter comme par magie. À l’extérieur, tout est si calme, le chant des oiseaux apaise la nervosité accumulée depuis le matin. Du revers de la main, il essuie son front moite où la transpiration coule lentement. Il tire une autre bouffée puis va s’asseoir sur la marche devant la porte d’entrée de la maison. Dans la cour, mes frères et ma sœur s’amusent, inconscients de ce qui se passe. Ils courent après une boîte de métal laissée à terre et s’en servent de balle. Tout à coup, un cri strident les fait tous sursauter et les enfants se regardent surpris et inquiets à la fois. Avec un soupir d’agacement, mon père saisit le journal posé à terre près de la porte et regarde distraitement la première page. Il n’y a pas grand-chose qui l’intéresse. Le journal « Ouest-Éclair » laisse paraître en première page l’actualité sur le conflit en Extrême-Orient. La situation entre la Chine et le Japon s’aggrave, mais il ne s’y intéresse pas. Il le feuillette nerveusement, regarde sans véritable intérêt l’article sur « la grande semaine hippique de Deauville » et s’arrête un instant sur l’article « du signe de la jeunesse » où apparaissent des photos de jeunes femmes en petite tenue. Fièrement, elles arborent leur maillot de bain une pièce et leur bonnet de bain, allongées sur le sable, à demi enfouies dans l’eau ou tenant la pose pour les photographes. Mon père s’attarde un peu sur les courbes féminines dévoilées, puis ferme le journal et le jette au loin. Son regard sombre laisse paraître sa fatigue et son inquiétude, car il n’entend toujours pas les cris du bébé. Il ignore encore que sa femme porte en elle deux petits garçons déjà bien rebelles. À l’intérieur, ma mère cherche du regard son mari, mais il n’est plus là. Les larmes aux yeux, elle cherche un appui auprès de la sage-femme et du médecin, mais ils sont trop occupés à la préparation de l’accouchement. Tout à coup, elle sent une contraction plus vive que les autres et pousse en hurlant. Quelques secondes plus tard, apparaît une petite tête blonde. Délicatement, le médecin sort le bébé et se redresse d’un coup.

« Eh bien ça alors ! s’exclame-t-il. J’en vois un deuxième. Il tient le pied de son frère !

– Comment ? » interroge maman.

Mais une autre contraction la force à pousser à nouveau et, avec un cri de délivrance, elle s’effondre sur l’oreiller trempé. Au pied du lit, le médecin vient de sortir le deuxième petit garçon. Pendant que la sage-femme s’occupe de nettoyer les petits tour à tour, pour ensuite les déposer dans les bras de la jeune maman épuisée, il sort avertir papa de notre venue au monde. Un peu gêné, le médecin se dirige vers cet homme de haute stature. Impressionné, il lève les yeux vers le nouveau papa et lui sourit.

« Vous êtes papa de deux magnifiques petits garçons. Ils sont en bonne santé. Avez-vous pensé à choisir des prénoms ?

– Deux dites-vous ? C’est impossible ! » s’écrie-il furieux.

D’un pas rapide, il rentre dans la maison en faisant claquer violemment la porte, puis, il se précipite vers le lit et regarde les petits. Son attention s’attarde sur le plus vigoureux et avec un pincement de lèvres, il regarde ma mère d’un air contrarié qu’il ne peut cacher.

« Celui-là ! dit-il en désignant le plus petit, je n’en veux pas. »

Puis, il sort sans rien ajouter. Pas un baiser pour sa femme, pas de caresses ou de mots d’amour. En ressortant, il écrase rageusement sa cigarette et d’un coup de pied lance une petite pierre qui se trouve sur son chemin. Les mains dans le dos, il marmonne et marche de long en large sur le trottoir qui se trouve devant la maison. Le médecin, voyant la mauvaise humeur du maître des lieux, rentre finir les soins de sa patiente, puis, timidement, s’avance à nouveau vers mon père.

« Puis-je recevoir mes honoraires, s’il vous plaît ? La maman et les petits vont bien. »

Sa main tendue tremble un peu face à cet homme imposant qui le regarde, sourcils froncés. Ses yeux noirs le fusillent et le mettent mal à l’aise. D’un air agacé, il enfonce sa main dans la poche avant de son pantalon et en sort quelques pièces qu’il jette presque dans la main du docteur. Avec un léger « merci », celui-ci se retire avec la sage-femme, sans vérifier son compte. La voiture démarre dans un tintamarre qui attire les regards environnants. L’aîné des enfants, Pierre, vient alors vers notre père et lui demande :

« Peut-on aller voir le bébé papa ?

– Si vous voulez, mais ne restez pas trop longtemps, dit-il. »

Puis il ajoute :

« Il n’y a pas un, mais deux bébés. Quelle merde… »

Devançant les petits, il les laisse entrer dans la chambre parentale puis va s’enfermer dans la cuisine, au fond du couloir. Là, il sort une bouteille d’eau-de-vie du placard et se sert un premier verre qu’il avale d’un trait. La tête entre les mains, il a du mal à cacher son émotion et se sert un deuxième, puis un troisième verre… Dans la chambre, pendant ce temps, les enfants s’installent autour du lit où maman se repose, et ils nous regardent d’un air surpris. Pierre avance une main timide vers le premier enfant et s’exclame :

« Il est vraiment petit ! Pourquoi il y en a deux, maman ? »

Attendrie, elle lui répond :

« S’il avait été plus grand, je n’aurais pas pu le porter dans mon ventre, mon cœur. Et il arrive parfois d’avoir deux bébés. Comme ça, ils ne s’ennuient pas. »

Elle se met à rire doucement. D’une main, elle ébouriffe la tête du petit garçon qui grimace gentiment. À côté de lui, Sarah est restée muette. Elle observe les petits sur tous les côtés.

« Je peux jouer avec eux, moi aussi ? Je peux les habiller avec ma poupée si tu veux.

– Mais non, idiote ! », réplique Pierre.

Dans son petit coin, un peu plus éloigné, René regarde attentivement la scène.

« Que se passe-t-il René, quelque chose ne va pas ? lui demande maman.

– Pourquoi tu as crié fort tout à l’heure ? Tes yeux sont tout rouges. Papa était en colère…, sa petite voix tremble et il semble attendre une réponse qui puisse le rassurer.

– Tu sais mon cœur, j’ai crié, car ça fait mal de faire un bébé, mais maintenant tout va bien, tu n’as rien à craindre. Veux-tu retourner jouer avec ton frère et ta sœur pendant que je me repose un peu, mon chéri ? »

Les enfants sortent les uns après les autres tandis que maman leur donne, tour à tour, un petit bisou sur le front. En passant dans le couloir, ils entendent papa vociférer. Soudain, le bruit d’un verre qui se fracasse au sol les fait sursauter. Ils se regardent avec crainte et, à pas de loup, ils sortent de la maison pour se réfugier dans l’anonymat de la rue. Tandis qu’ils se cachent derrière un vieux chêne centenaire, ils voient notre père passer en titubant, prendre le chemin du café le plus proche. Pendant ce temps, maman s’est levée et elle regarde la scène derrière la fenêtre de sa chambre. Le front collé à la vitre, elle ne peut retenir une larme de désespoir. D’un geste agacé, elle essuie ses yeux pour regagner son lit et contempler ses deux petits garçons qui viennent de naître. Elle nous trouve bien beaux et son cœur plein d’amour nous porte dans un sommeil paisible.

Un peu plus tard, alors qu’elle dort tranquillement, la porte claque violemment et la réveille en sursaut. Du même coup, nous nous mettons à pleurer. D’un geste rapide, elle se penche sur nous et nous prend tout contre son cœur. Je peux l’entendre battre la chamade et je sens la peur grandir en elle.

« Chut ! Chut ! mes amours, pas de bruit. Papa est là, il faut se taire. Je ne veux pas qu’il vous fasse de mal. »

Comme bercés par le son de sa douce voix, nous nous rendormons rapidement. Ivre mort, notre père ouvre brusquement la porte et s’avance vers elle, menaçant.

« Tu vois ce que tu as fait ! lui dit-il en nous montrant du doigt. Je voulais un enfant et toi tu fais n’importe quoi ! Tu l’as fait exprès, avoue ! Juste pour m’emmerder ! »

Son visage rougi s’avance vers elle et sa bouche s’approche tout contre son nez tandis qu’il lui lance un regard noir de colère. Son haleine empeste et sa voix est pâteuse, hachurée par l’excès d’alcool. Sans un mot, elle soutient fermement son regard, ce qui semble le rendre encore plus furieux. Il la soulève alors brutalement de son lit et la plaque contre la fenêtre de la chambre. Une main sur sa gorge, il commence à resserrer son étreinte. D’un regard apeuré, elle cherche à voir si nous dormons, espérant que nous n’attirerons pas l’attention de cet homme complètement ivre. Puis, elle essaye de dégager la poigne de la main qui lui coupe le souffle. Elle a peur et des larmes coulent silencieusement sur ses joues. Son cœur palpite et sa respiration devient difficile. La douleur autour de sa gorge est insupportable. Se sentant vaciller, elle lui lance un regard implorant :

« Je t’en supplie, tu m’étrangles, arrête ! »

Mais l’étau se resserre encore plus et les mâchoires crispées de notre père ne lui laissent pas de doute sur ses intentions. Dans un dernier sursaut, elle lui murmure :

« Tu me tues ! Tu me tues ! »

Les larmes coulent sans pouvoir s’arrêter et il prend enfin conscience de ce qu’il est en train de faire. Ému et décontenancé par celle qu’il voit pleurer, il lâche prise. Déstabilisée, elle vacille, alors il la prend contre lui et lui caresse les cheveux tandis qu’elle pleure sans faire de bruit. Elle ne parvient plus à parler tant sa gorge est douloureuse. Troublé, il lui prend le visage entre les mains et lui murmure :

« Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire mal. Je t’aime, je suis désolé. »

Doucement, il dépose un baiser sur ses lèvres bleuies et cherche à la serrer contre lui, mais instinctivement elle recule, encore apeurée. Étonné, il la regarde dans les yeux, pousse un long soupir et la relâche. D’un pas mal assuré, il ouvre la porte de la chambre.

« Ne m’attends pas, je ne rentrerai pas cette nuit. »

Lentement, il sort en fermant la porte derrière lui, comme s’il espérait qu’elle le retienne, mais elle n’en a aucune intention. Épuisée par la dure journée, elle s’allonge sur son lit, saisit l’oreiller dans ses bras, y enfonce son visage et essaie de chasser les images de ce qui vient d’arriver. Elle sent encore la force des doigts s’enfoncer dans sa chair et elle ne parvient que difficilement à avaler sa salive. Recroquevillée sur elle-même, elle cherche du regard le berceau où nous dormons. Encore étourdie par la brutalité de l’agression qu’elle vient de vivre, elle ferme les yeux et cherche le sommeil, mais les souvenirs de la scène la hantent encore. Effrayée de ce qui pourrait nous arriver, elle prie, désemparée. Au petit matin, Pierre passe la tête par l’entrebâillement de la porte et demande timidement :

« Ça va maman ? Est-ce qu’il y a un peu de lait ce matin ? J’ai faim. »

Voyant notre mère tout endormie, il vient s’installer auprès d’elle dans le lit et se serre dans ses bras. Avec amour, elle l’entoure doucement contre elle et l’embrasse sur le front.

« Ça va mon cœur, je me lève dans un instant. Va te laver et lève ton frère et ta sœur. J’arrive. »

Sa voix n’est qu’un filet cassé que le petit a bien du mal à comprendre. Son regard l’interroge et pour se justifier, elle lui murmure tendrement :

« Ne t’inquiètes pas, j’ai attrapé une angine, ça va aller.

– Tu veux que j’aille chercher le docteur ? demande-t-il.

– Non, non, ça va. Va vite maintenant, hop ! »

Avec une petite tape sur les fesses, elle l’invite à quitter le lit et à sortir. Tout en se tenant le bas-ventre, elle s’assied péniblement et se dirige vers l’armoire pour prendre ses vêtements. À la hâte, elle s’habille après s’être assurée que nous allons bien, puis elle sort en refermant doucement la porte de la chambre. Tant bien que mal, elle s’avance jusqu’à la cuisine où l’attendent les petits affamés. Du regard, elle cherche ce qu’elle va bien pouvoir leur donner au petit déjeuner, car, une fois de plus, l’argent prévu pour la nourriture est parti en fumée entre l’alcool et les femmes. Elle ouvre le placard et y trouve un litre de lait et deux œufs. Dans la huche à pain, elle prend un vieux morceau de pain dur, puis, dans un plat, elle mélange une partie du lait avec les œufs et y plonge le pain coupé en tranches. Avec difficulté, elle se tient debout derrière les fourneaux où elle chauffe sa poêle et prépare du pain perdu. Avec un peu de miel dessus, l’odeur allèche les papilles des enfants et excite leurs narines. Impatients, ils se précipitent sur le plat qu’ils vident en un clin d’œil. Rassasiés, ils finissent de boire leur verre de lait et sortent de table en remerciant poliment leur mère. Une fois seule, elle laisse libre cours à sa douleur et s’écroule sur une chaise, épuisée. Découragée, elle se prend la tête entre les mains et regarde la coupelle quasi vide où devrait se trouver l’argent prévu pour les achats de la semaine. Il ne reste que quelques malheureuses piécettes qui sont loin de suffire aux besoins du foyer. Elle ne sait plus quoi faire, lasse, désemparée, elle n’ose pas aborder le sujet avec son mari de peur qu’il n’entre en colère et ne devienne violent. Aussi, d’un geste lent, elle ramasse le peu qui s’y trouve et retourne à côté du berceau. Tout à coup, la porte s’ouvre et notre père entre, mal rasé, les vêtements sales. Il va rapidement se changer et se rafraîchir, sans dire un mot, puis, en la regardant dans la glace de l’armoire de leur chambre, il annonce :

« Je suis allé faire la déclaration des enfants. Le plus vaillant s’appelle Paul et l’autre, le bâtard, s’appelle Albert. »

Sans un regard, il ressort de la chambre, sans rien ajouter. La colère gronde en maman qui n’accepte pas qu’Albert soit traité de « bâtard ». Instinctivement, elle va le prendre dans ses bras et le serre contre son cœur. Réveillé par l’étreinte, le petit commence à pleurer et dans le salon notre père hurle « Ferme-lui la gueule ! ». Promptement, elle déboutonne le haut de sa robe et propose son sein au petit qui se met à boire goulûment. Lorsqu’il a bu et fait son rot, elle le recouche et il s’endort presque immédiatement. Ensuite, elle me prend à mon tour et me donne le sein. Pendant que je me restaure, elle caresse tendrement ma tête et me sourit doucement. Ce contact si doux m’apaise et me fait sourire.

*
*       *

Les mois s’écoulent et la fin de l’automne approche. Nous avons déjà 3 mois et nous commençons à mieux voir notre environnement. En ce 30 novembre 1937, la fraîcheur se fait sentir. L’humidité demeure dans la maison malgré la chaleur prodiguée par le poêlon lors de la préparation des repas. Assis dans son fauteuil au salon, notre père lit son journal en fumant sa cigarette. En première page, les nouvelles ne sont pas encourageantes. Les gros titres annoncent que la guerre civile en Espagne avance et que les nationaux attaquent sur le Tage. À Londres, les ministres français apprennent officiellement que le Reich réclame des colonies et le conflit Chino-Japonais continue. Enfin, les Japonais ont pris Tchang-Tchéau sur la route de Nankin… Notre père appelle maman.

« Angélique ! Viens voir. Les États-Unis commencent à s’armer. Écoute, je te lis l’article : M. Woodring affirme que la motorisation de l’armée fait de rapides progrès et que les États-Unis ne sauraient rester sans défenses « dans un monde qu’inquiètent de puissantes armées ». Je suis sûr que tout ça c’est à cause de Hitler. Ça ne sent rien de bon…

– On verra bien, répond-elle, occupée à préparer le repas du midi.

– Pff ! Comme d’habitude tu t’en fous. Tu ne vois pas le danger qui arrive. Tu passes ta vie avec les gosses et tu ne t’intéresses pas à autre chose. Ouvre les yeux quoi ! Laisse les mômes ! »

Agacé, il ferme son journal qu’il jette d’un geste brusque sur la table basse et se dirige vers la chambre où nous dormons. D’un geste brusque, il saisit Albert et l’emmène sous le bras avec lui. Malmené, l’enfant pleure et maman, alertée, accourt pour le secourir.

« Qu’est-ce que tu fais ? Ne le prends pas comme ça, tu vas lui faire mal ! Ne le sors pas, il va attraper froid, il est déjà si fragile le pauvre petit ! Maurice… Reviens ! »

Elle court et gesticule derrière lui, mais, d’un pas vif, il ne l’écoute pas et pose sans ménagement le petit sur le trottoir d’en face. Effrayée, elle se précipite pour le récupérer et voir s’il n’est pas blessé.

« Je t’ai déjà dit que je ne veux pas de ce bâtard ici. Débarrasse-t’en ! », lui crie-t-il.

Insensible aux pleurs du bébé, il tourne les talons et rentre à la maison, la laissant en larmes avec le petit qui grelotte de froid. Heureusement, grâce à Dieu, Albert n’a rien et, tout en le serrant contre son cœur, elle le ramène dans son berceau. Sa voix douce laisse transparaître son émotion et sa peur. Dehors, les nuages sombres qui menaçaient depuis le matin finissent par déverser une pluie diluvienne et glaciale. Adossée à la fenêtre, elle regarde le paysage voilé par ce déluge froid où se mêlent des larmes de tristesse. Elle ne s’explique pas pourquoi notre père refuse ainsi de reconnaître Albert, ni pourquoi il se montre si froid et si dur avec ce petit être qui est pourtant la chair de sa chair. Vidée de toute énergie, elle revient s’asseoir près de nous et nous observe avec amour. Albert est si frêle et si petit. Il n’a pas un cheveu sur la tête et sa petite carrure contraste avec la mienne. Plus grand et plus fort que lui, je suis potelé et plein de vigueur. Souriant, je la regarde et je lui tends les bras. Elle me saisit et joue distraitement avec mes doigts. C’est l’heure de téter, alors elle déboutonne son chemisier fleuri et me propose le sein. Sans me faire prier, je cherche et attrape vigoureusement ce délicieux repas. D’une main lasse, elle regarde nos frères et notre sœur s’amuser dans la cour. Insouciants et trempés jusqu’aux os, ils jouent à cache-cache et leurs cris de joie font sourire cette jeune femme au visage si triste.

Pierre est l’aîné, il a 5 ans, il est très mature pour son jeune âge. Sarah vient de faire 4 ans tout juste et René n’a que 3 ans. Avec cinq enfants au foyer, maman n’a pas le temps de s’ennuyer, ni la possibilité de passer du temps avec les autres jeunes femmes de son âge. Quant à notre père, il est souvent à son atelier où il fabrique des chaussures, des bottes… Talentueux, il est reconnu comme l’un des meilleurs bottiers de la région. Malheureusement, presque tout l’argent qu’il gagne disparaît dans la boisson et les femmes, pendant que maman essaye tant bien que mal de gérer la situation. Pour trouver quelques pièces indispensables à notre bien-être, elle n’hésite pas à faire les fonds de poche de ses pantalons où elle parvient à récupérer quelques francs pour acheter un peu de nourriture. Sinon, elle glane de-ci de-là et fait ce qu’elle peut pour prendre soin de nous. Elle n’a pas le temps de surveiller constamment les enfants qui sont livrés à eux-mêmes pendant qu’elle s’occupe du ménage, de la cuisine et de nous. Albert demande beaucoup d’attention, car il est fragile de santé et souvent malade. De plus, elle doit le surveiller constamment afin de le protéger de notre père qui cherche tous les moyens pour s’en débarrasser. Chaque fois que la porte claque, elle sursaute et les mains tremblantes, elle cherche à cacher Albert de la vue de son mari. Quand il me voit, mon père me sourit, il me prend dans ses bras et s’amuse un peu avec moi, mais cela ne dure pas longtemps en général, car les journées se finissent inlassablement de la même manière. Il prend son journal, son verre, sa cigarette et dès que celui-ci est vide, il le remplit à nouveau… Il ne semble jamais être à satiété. Et comme toujours, en fin de soirée, il s’en prend à maman, l’insulte et parfois la frappe, avant de quitter la maison pour finir la soirée au bar du coin de la rue où il rejoint souvent l’une des filles présentes sur le trottoir. Sans se cacher de sa femme, il accumule les aventures amoureuses sans honte, comme s’il voulait la punir de quelque chose qu’elle ne comprend pas et qu’elle voudrait tant voir s’arrêter. Honteuse, elle évite de sortir, sinon pour faire son marché, car les regards des voisins et des gens du quartier la mettent mal à l’aise. Consciente d’être jugée par tous, elle baisse les yeux devant les visages compatissants ou parfois désapprobateurs des habitants de la rue.

La pauvre relève le col de son manteau pour cacher son visage ravagé par les larmes où quelques bleus apparaissent parfois. Mais même si tous connaissent sa situation de couple, personne ne vient l’aider, la soutenir ou la secourir lorsqu’elle crie à l’aide. Impassibles, indifférents à sa souffrance, tous l’ignorent et évitent de la fréquenter pour soi-disant éviter les problèmes. Quant aux enfants, ils savent trouver les mots qui font mal pour se moquer de mes frères et de ma sœur qui ne fréquentent pas encore l’école. Livrés à eux-mêmes dans la rue, ils errent en cherchant à se distraire. Ils n’ont pas la chance d’avoir des camarades pour jouer avec eux et, lorsqu’ils essayent d’approcher l’un d’entre eux, les rires moqueurs fusent et les font fuir. Sans trop comprendre cette attitude mesquine, ils haussent les épaules et partent de leur côté en jouant avec ce qu’ils trouvent en chemin. Le soir venu, ils rentrent à l’heure du repas pour éviter de mettre notre père en colère puis, sans faire de bruit, ils s’éclipsent dans leur chambre dans le plus grand silence.

Depuis notre naissance, Sarah dort seule et Pierre partage la chambre de René. Ainsi, tous les soirs, chacun se cache sous les couvertures pour ne pas entendre les cris de notre père qui malmène durement notre pauvre maman. Au-dehors, les passants se contentent de tourner la tête vers la lumière qui traverse les volets clos et, sans s’attarder sur les pleurs et les cris, ils poursuivent leur chemin sans s’arrêter, insensibles à la souffrance de celle qui pourtant passe tant de temps à essayer de prendre soin de nous. En silence et avec patience, elle supporte les agressions quotidiennes, les insultes et les humiliations pour que la colère de notre père ne se tourne pas contre nous. Ses pensées sont totalement tournées vers nous, pour que nous ne subissions pas de violence et que nous soyons hors de portée de celui qu’elle aime malgré tout.

Chapitre 2
La guerre gronde
dans mon cœur d’enfant

Aujourd’hui, nous sommes le 8 mars 1943. En me levant ce matin, je me sens tout bizarre, comme si quelque chose allait se produire, un événement qui va marquer ma vie et mes souvenirs d’enfant. La matinée est ensoleillée et le ciel découvert, une belle journée annonciatrice du printemps où la nature meurtrie ne demande qu’à renaître et s’épanouir. Dehors, les arbres commencent à revêtir quelques bourgeons et les jonquilles sauvages tentent de percer, offrant leurs couleurs pâles à nos yeux émerveillés. Dans notre petit jardin, derrière la maison, papa a commencé à semer en godets quelques plants de salades, de choux, de navets, de poireaux, de carottes et de radis. Bien abrités par la verrière qu’il a fabriquée avec du matériel de récupération, ces semis présagent de délicieux légumes variés que nous pourrons déguster en été. Dans le seul petit coin de terre fertile, il a retourné la terre afin de pouvoir planter quelques variétés précoces de pommes de terre, d’échalotes, d’oignons blancs, de petits pois et de fraisiers. Il a obtenu ces plants en faisant du troc avec des agriculteurs de la région en échange de quelques travaux de maroquinerie. Avec le retour des premiers rayons du soleil, la nature s’éveille et revit, comme sortie de sa léthargie. L’herbe devient d’un vert plus tendre et les bourgeons nous entraînent dans un festival sous les assauts encore fougueux du vent d’ouest. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de vent, une journée lumineuse où nous pouvons profiter du ciel bleu et de la bonne humeur générale. C’est un jour de joie. La fête foraine bat son plein au champ de Mars où les stands et les manèges attendent et invitent les passants à venir profiter de ce temps d’accalmie que les beaux jours accompagnent. La foule se presse devant tous ces divertissements, les barbes à papa et les sucreries devenues si rares. Avec papa, nous avons prévu d’aller y faire un tour en fin de matinée, lorsqu’il aura fini son travail à l’atelier. Pour une fois, maman a accepté de nous y accompagner avec la petite Marie. C’est une journée en famille, tous ensemble réunis pour s’amuser et profiter pleinement de ce moment de plaisir, loin des soucis de la guerre et de la peur des bombardements. J’espère que les sirènes ne retentiront pas à ce moment, brisant ainsi tout notre bonheur. Ce midi, nous allons déjeuner dehors. Papa a reçu en paiement de ses travaux un morceau de jambon fumé et du bon pain frais que nous allons déguster tous ensemble en faisant un pique-nique. C’est si rare d’avoir un tel privilège, car le rationnement devient de plus en plus restrictif. C’est pourquoi nous allons profiter de cette superbe journée pour nous détendre et déguster ce repas providentiel. Pour que nous puissions nous amuser, nos parents ont décidé de se rendre un peu en dehors de Rennes, juste en bordure, dans un coin de bois qui a survécu, jusqu’à ce jour, aux bombardements, fusillades et autres destructions humaines. Dans ce petit coin de paradis isolé, nous nous installons dans un endroit bien vert et plat où nous installons tout pour la préparation du pique-nique. C’est la première fois que nous faisons cette sorte de sortie familiale. En général, nous restons à la maison où nous mangeons les restes, et nos parents refusent de s’éloigner de leurs tâches respectives. Quant aux repas, ils se font dans le silence le plus total sous peine de punition sévère. Alors, aujourd’hui est une journée festive que nous avons bien l’intention de mettre à profit pour mettre en réserve des souvenirs merveilleux que nous pourrons évoquer plus tard. Mais à peine sommes-nous arrivés que papa regarde sa montre et s’impatiente, car nous tardons trop à venir manger. Il nous regarde batifoler et jouer à cache-cache sans quitter des yeux l’heure qui passe. Enfin, tous assis sur les nappes improvisées, nous commençons à déjeuner dans la joie et les rires. Quel bonheur ! Avec mes frères et sœurs, nous n’en revenons pas. C’est trop beau pour être vrai. Les minutes s’écoulent et nous savourons chacune d’entre elles. À la fin du repas, nous en profitons pour jouer et grimper sur le dos de papa qui fait semblant d’être un ours féroce. Tour à tour, il nous attrape et nous couvre de chatouilles tandis que les rires fusent de partout.

Tout à coup, nos jeux sont interrompus par le hurlement des sirènes d’alerte. Leur bruit assourdissant nous empêche d’entendre les ordres de papa, mais les signes qu’il nous fait nous indiquent que nous devons nous mettre à terre auprès de lui. À l’abri sous les arbres, nos parents essayent tant bien que mal de nous couvrir de leurs bras et de leurs corps pour nous protéger du danger qui arrive. Au loin, le bourdonnement d’avions se fait entendre et leur grondement devient rapidement de plus en plus puissant. Cette fois, c’est bien vers Rennes qu’ils se dirigent et le vacarme des bombes qui tombent se fait entendre violemment. À cet instant, le bleu du ciel fait place à un nuage de bombardiers qui, telle une nuée de guêpes bourdonnantes, foncent vers la ville, pourchassés par les chasseurs allemands. Une pluie de bombes tombe, explose et le ciel semble se fracasser. Nous sommes abrutis par le sifflement des obus qui dégringolent en s’intensifiant de seconde en seconde. Il me semble que cela ne va jamais s’arrêter. Chaque fois que l’un d’eux explose ou s’écrase à terre, le sol tremble et mon cœur s’affole. C’est la fin ! Nous allons tous mourir ici. Ma seule consolation est de savoir que nous sommes tous ensemble. Dans mon désespoir et ma peur, je me souviens alors que maman nous a dit un jour : « Lorsque le danger se fait sentir et que la peur nous tenaille, il faut appeler Jésus à notre secours pour demander sa protection. »

Près de mon oreille, je l’entends réciter le « Notre Père », mais papa lui intime l’ordre de se taire. Les yeux fermés, je crie en moi-même à ce Jésus que je ne connais pas vraiment « Jésus, si tu existes, alors protège-nous, s’il te plaît ». Le vacarme est si fort que mes tympans sont douloureux et malgré tous mes efforts pour me couvrir au mieux les oreilles avec mes mains, je suis étourdi par l’intensité du pilonnage. À côté de moi, ma petite sœur Marie pleure de frayeur, mes frères et ma sœur Sarah hurlent à chaque explosion. L’odeur du soufre et la fumée parviennent jusqu’à nous, bien que nous soyons éloignés du point d’impact. Puis, tout à coup, plus rien, le silence. Au loin, nous pouvons entendre les véhicules des secours commencer à intervenir bruyamment, couvrant en partie les cris et les hurlements laissés par cette attaque aérienne.

Profitant de cette accalmie, papa nous saisit par la main après avoir vérifié que nous allions tous bien, puis, laissant là les restes de notre pique-nique, nous regagnons à pied la route en direction de la ville. Une partie de Rennes est en feu et la fumée qui s’en échappe ne laisse rien présager de bon. Pourtant, avant de regagner la maison, papa décide de faire un détour par la fête foraine, mais en arrivant là-bas, nous restons pétrifiés de stupéfaction et d’horreur. Autour de nous c’est le chaos, tout est en ruine et la fumée est encore dense. J’ai du mal à respirer et mes yeux me piquent. Devant cette vision apocalyptique, papa demande à maman de rentrer à la maison avec les petits, mais avec Pierre, nous réussissons à le convaincre de nous garder avec lui. Avec inquiétude, je regarde les autres s’éloigner avec la crainte de ne plus les revoir, mais mon instinct me dicte de suivre papa et Pierre. Sur notre passage, nous voyons des maisons éventrées, des véhicules en flammes, des débris épars nous environnent et il nous faut à chaque instant surveiller nos pas pour ne pas trébucher. Tout à coup, j’entends comme un gémissement non loin de moi. Il me semble reconnaître le cri indistinct d’un animal blessé. Sans réfléchir, je lâche la main protectrice de notre père pour courir vers l’endroit d’où vient le bruit. Surpris, papa m’appelle et m’ordonne de revenir, mais seul compte pour moi cet appel à l’aide. Sous les débris, je fouille en essayant de me rapprocher le plus près possible, mais une grosse pierre m’empêche d’y accéder. Elle est trop lourde pour moi et je ne parviens pas à la déplacer, pourtant, je persiste à essayer de la soulever. Soudain, je sens une main se poser sur la mienne. Je lève les yeux vers celui qui me porte secours et je vois mon père. Avec sa force naturelle, il la déplace sans difficulté et nous découvrons un petit chien, couleur marron et noir, tout recroquevillé sur lui-même. Blessé, il n’est pas gravement atteint et il se laisse prendre dans mes bras avec de petits jappements de reconnaissance. Aussi effrayé que lui, je le serre très fort tout contre moi et regarde avec effroi autour de moi. Les stands de la fête foraine sont détruits ainsi que les manèges. Tout est anéanti et le sol est couvert de cadavres de femmes, d’enfants et de nombreux blessés. Dégoûté par la scène qui s’offre à lui, Pierre cache son visage contre mon père, mais moi, je ne parviens pas à détacher mon regard de ce massacre. Je suis comme hypnotisé par ce spectacle horrible. Soudain, je glisse sur quelque chose de pâteux et je baisse les yeux pour voir de quoi il s’agit. Je vois alors avec horreur un morceau d’abdomen déchiqueté dont l’intérieur est éparpillé sur le sol. Ma chaussure est remplie de sang et de morceaux de chair écrasés. Je sens mon cœur défaillir et mon estomac se tordre tant et si bien que la nausée finit par jaillir comme un volcan. Mon père me tourne la tête pour que je ne voie plus ce tableau macabre, mais mon corps est pris de soubresauts incontrôlables. Tout mon repas du midi me remonte et les vomissements ne semblent plus pouvoir s’arrêter. Tandis que mon père me serre contre lui en me tenant la tête vers le bas, je finis par m’effondrer en larmes. Toute cette vision m’épouvante et je n’ai plus qu’une envie, partir loin de ce lieu d’horreur. Papa me confie alors à Pierre et nous intime l’ordre de rentrer à la maison sans nous arrêter. Le petit chien serré tout contre moi, nous obéissons sans ajouter un mot de plus. Autour de nous, les gens se mobilisent pour venir en aide aux blessés. Solidaires, ils forment des chaînes humaines pour sauver ce qui peut encore l’être. Les véhicules des pompiers, les services médicaux, tous s’activent...