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Dis maman, pourquoi la guerre ? - Tome II

De
194 pages

1953, les années sont passées et Paul est devenu un jeune homme équilibré, toujours épris de liberté. Lorsque de nouveaux voisins emménagent à côté de chez lui, le passé resurgit et l’entraîne dans une spirale infernale où il va devoir lutter avec acharnement contre ses souvenirs d'enfance qui le hantent et le harcèlent.


En venant au secours du petit Hugo, trouvera-t-il la paix intérieure ? La guerre qui sommeille en lui s'arrêtera-t-elle enfin ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-05483-6

 

© Edilivre, 2017

Chapitre 1
Retrouvailles

Bien des années se sont écoulées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après notre séjour à Piriac‑sur‑Mer, notre famille est ressortie solidifiée et nos parents ont pris à cœur leur rôle parental. Notre vie a totalement changé depuis ce printemps 1944. Lorsque nous avons regagné Rennes, notre quotidien est devenu bien différent de ce que j’avais pu connaître auparavant. Les cris, les coups et les silences imposés ont disparu et sont devenus des rires, de l’amour et de la complicité. Une relation nouvelle est née avec celui qui me faisait si peur, ce père si froid et si distant, et nous sommes devenus très proche l’un de l’autre. Je crois que toutes les épreuves que nous avons vécues, et plus particulièrement la dernière à Piriac-sur-Mer, nous ont soudés l’un à l’autre. Si autrefois nous étions étrangers et éloignés, nous évoluons désormais dans une relation de confiance, de partage et de confidence. Je peux tout lui dire sans craindre de le voir s’emporter et devenir agressif. À présent, il est capable d’écouter et de discuter, et ses conseils sont précieux à mes yeux. Aujourd’hui, je regarde mon père et j’ai du mal à croire qu’il ait pu être si violent et si cruel parfois. Mais tout cela est si loin, les blessures du passé s’effacent peu à peu, laissant place à des souvenirs merveilleux où viennent se greffer l’amour de grands-parents très attentionnés.

Nous sommes en juillet 1953 et l’été parfume nos jardins de senteurs variées qui s’épanouissent sous les rayons d’un soleil bien présent. Bien que les traces de la dernière guerre soient encore présentes dans certains endroits, elles s’estompent au fur et à mesure que le temps s’écoule et que les technologies évoluent. Rennes est reconstruite et a retrouvé toute sa beauté d’antan. Les paysages arborent toute la majesté de cette nature restaurée qui a pu reprendre son souffle depuis que la paix est revenue. En dix ans, tant de choses ont changé. La liberté nous a donné une envie de vivre pleinement chaque seconde qui passe et de profiter de toutes les merveilles qui nous entourent. La ville, elle aussi, a retrouvé sa nonchalance, sa douceur et sa joie de vivre. De nouvelles rues naissent et s’agrandissent, les moyens de locomotion, eux aussi, ont évolué et nous offrent une liberté accrue pour parcourir les chemins et les villes voisines. Les échanges commerciaux et touristiques nous ouvrent aussi de nouveaux horizons et nous invitent aux voyages et à la consommation. Il n’y a plus de restrictions, de rationnements et de paniers alimentaires quasi vides ! L’heure est à la découverte et au désir de combler toutes ces années de souffrance et de manque. Les étals des marchands sont pleins et de nouveaux commerces fleurissent un peu partout. Rennes connaît un essor économique qui lui ouvre les portes pour recevoir de grandes marques, comme Citroën qui a récemment implanté une de ses usines dans notre ville. L’emploi s’offre à nous et les techniques récentes nous amènent à surconsommer et à vouloir posséder toujours plus ; une nouvelle voiture, une télévision ou une radio… Les réfrigérateurs entrent dans nos cuisines et nous procurent un bien-être appréciable pour la conservation des aliments. L’art de la table évolue et les femmes rivalisent pour se procurer les derniers appareils ménagers qui facilitent leur vie et leur travail. L’après-guerre a aussi été marquée par l’arrivée massive de petites frimousses qui égayent les rues et les parcs de leurs rires et de leurs cris de joie. Tout revit et s’épanouit, même si les crises gouvernementales se succèdent inlassablement. Mais peu importe, de mes seize ans, je me sens plein de vie et je veux regarder l’avenir avec espérance.

Pourtant, la violence de la guerre ne se tait pas et se poursuit hors de France. Qui pourra me dire quand toute cette horreur s’arrêtera ? À peine sommes-nous sortis de cette guerre dévastatrice que d’autres commencent, comme en Corée ou en Indochine. Les peuples ne parviendront-ils jamais à faire la paix ? La soif de pouvoir et de puissance pousse l’être humain à commettre des barbaries inimaginables que même les animaux ne s’infligent pas. Aurions-nous perdu toute intelligence et toute humanité ? Lorsque nous considérons les actes perpétrés par les militaires, toutes ces agressions et ces viols, ces tueries innommables, pouvons nous dire que l’Homme a encore un cœur ? Victor Hugo disait « La guerre, c’est la guerre des hommes ; la paix, c’est la guerre des idées ». La paix serait-elle donc une utopie ?

Pendant que nous regardons la course cycliste du Tour de France parcourir nos routes, poussée par les sifflements et les encouragements des passants surexcités, d’autres personnes meurent sous le sifflement des balles et la course des blindés destructeurs. Où est le juste milieu ? Lorsque j’y pense, ma joie est gâchée à l’idée que pendant que je m’amuse, d’autres subissent ce que nous avons si durement vécu il n’y a pas si longtemps. Cette dernière guerre mondiale n’aurait-elle pas dû servir de leçon pour l’avenir ? La mémoire humaine semble bien sélective et l’oubli des atrocités commises n’empêche pas d’autres guerres d’éclater, tout aussi dévastatrices.

À table, mon père n’a pas perdu son habitude de lire son journal en sirotant son café, une cigarette à la bouche. Ce matin, je n’ai pas eu le courage de me lever tôt, trop écrasé par la moiteur laissée par la chaleur estivale. Après un bon bain relaxant, je m’assieds auprès de lui pendant que maman me prépare un copieux petit déjeuner. Avec sa bonne humeur habituelle, elle rayonne, et son visage, autrefois ravagé par la tristesse et les coups, laisse paraître un sourire éblouissant qui la rend encore plus belle. Les années n’ont pas de prise sur elle et elle semble embellir avec le temps. Quand son regard croise celui de mon père, je peux y lire tout l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre et mon cœur trouve écho à leur bonheur. Longtemps j’ai eu peur que cet épanouissement familial disparaisse et que le cauchemar du passé renaisse, mais les années ont eu raison de mes craintes, cicatrisant ainsi toutes les blessures de mon enfance perturbée. L’abbé Benoist n’est plus sur Rennes et poursuit son pèlerinage dans un pays d’Afrique où il a décidé de consacrer sa vie aux plus démunis. Quant à oncle Martin et tante Adèle, ils sont devenus pour moi une seconde famille où j’aime aller me ressourcer et me reposer tous les étés. D’ailleurs, je dois y retourner d’ici la fin de la semaine et l’idée de revoir Lucie accélère les battements de mon cœur. Avec les années, notre complicité est devenue plus soutenue et de tendres sentiments sont nés de nos balades estivales. Il me tarde de la revoir et de partager des moments si merveilleux à ses côtés. Elle me manque tant !

Brusquement sorti de mes rêveries par mon père, je lève les yeux vers son regard interrogateur.

« Que se passe-t-il Paul ? Tu es bien rêveur ce matin.

– Je pensais à Lucie, dis-je, un peu gêné par le regard pénétrant de ma mère.

– Ah, l’amour ! dit-elle en riant.

– Ne te moque pas, répond papa. Ça me rappelle notre jeunesse.

– Eh bien, je ne me sens pas si vieille que ça ! grimace‑t‑elle en me servant mon chocolat chaud.

– Mais non maman, regarde-le ! On dirait un petit vieux avec sa barbe blanche, plaisanté-je en lui lançant un clin d’œil.

– N’importe quoi ! s’exclame celui-ci, si mes cheveux ont blanchi si rapidement, c’est que je suis devenu sage avant l’heure, rétorque-t-il en riant de bon cœur.

– J’aime blaguer avec toi papa, mais changeons de sujet. Dis-moi ce que tu as lu au journal ce matin, demandé-je pour détourner l’attention.

– Hier, les États-Unis et l’URSS sont tombés d’accord sur une reconnaissance respective des deux Corées par un « statu quo ante » autour du 38ᵉ parallèle. L’armistice a été signé à Pan Mun Jom après plus de deux millions de morts et de disparus et plusieurs millions de dollars de pertes matérielles. Quel gâchis ! J’aurais cru que la guerre que nous avons subie, il y a quelques années, allait amener les peuples à réfléchir avant d’en entamer une nouvelle, mais je me suis trompé.

– Oui, et si le cas de la Corée semble se résoudre, il reste encore la situation en Indochine. En plus, la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique ne présage rien de bon. Espérons que tout ça cessera un jour, papa.

– Que veux-tu mon fils, l’être humain ne semble pas capable de tirer une leçon des guerres passées. Le temps s’écoule, les siècles changent, mais la bêtise humaine demeure et se perpétue avec toujours autant de violence et de barbarie, soupire maman.

– Oui, malheureusement », répliqué-je un peu déprimé.

Tout à coup, je n’ai plus vraiment envie de manger et un sentiment de tristesse me gagne sans même savoir pourquoi. Tous les souvenirs des horreurs vues pendant la guerre reviennent en surface et m’envahissent à nouveau. Pourtant, combien de fois ai-je tenté de les oublier et de les effacer de ma mémoire, mais ils y sont ancrés de manière indélébile et les cauchemars qu’ils me font vivre presque toutes les nuits me rappellent combien la guerre est meurtrière et cruelle.

Pour couper court à cette soudaine détresse, j’allume la radio où la voix chaude de Georges Brassens me change les idées. En sifflotant, je m’installe dans le vieux canapé où je me laisse gagner par une douce torpeur. Bien que les matinées soient fraîches pour la saison, les après-midi sont chauds et ensoleillés et je profite de ce temps de repos avant de regagner l’atelier de papa, avec qui je travaille depuis que j’ai obtenu mon diplôme de cordonnier. Je me souviens du jour où j’ai déposé mon certificat d’apprentissage sur la table de la cuisine. Maman avait poussé un cri de joie qui m’avait percé les oreilles et papa m’avait soulevé de terre, bien que maintenant je sois presque aussi haut que lui. Leur joie m’avait apporté tant de fierté. Je suis sûr que l’abbé Benoist, lui aussi, m’aurait félicité s’il avait encore été présent. Depuis lors, je travaille à l’atelier avec papa et nous gagnons assez d’argent pour pouvoir toucher tous les deux un salaire acceptable. Bien sûr, je gagne moins que lui, mais c’est normal puisque je suis son apprenti. En fait, l’aspect financier n’est pas important, car je suis encore jeune et je vis toujours à la maison, mais je travaille dur pour qu’un jour je puisse subvenir aux besoins de mon foyer. Parfois, je m’imagine marié avec Lucie, avec une ribambelle de loupiots à courir dans la maison, mais je sais qu’elle souhaite, elle aussi, avoir un métier et il faudra que nous en tenions compte en limitant le nombre d’enfants. Mais bon, nous avons encore le temps d’y songer et de voir ce que l’avenir nous réservera. En attendant, nous profitons de notre jeunesse pour flirter et affiner nos sentiments. Après tout, nous ne nous voyons que durant l’été, car le reste de l’année nous sommes éloignés l’un de l’autre. Je m’attends à chaque fois à l’entendre m’annoncer qu’elle a finalement trouvé un amoureux dans son village, même si j’espère que cela n’arrive jamais.

Le reste de la semaine s’écoule rapidement et l’heure de mon départ pour la ferme d’oncle Martin et de tante Adèle est enfin arrivée. Mon père m’accorde deux semaines de congés pour pouvoir passer un peu de temps avec Lucie et j’ai bien l’intention de profiter de chaque instant. Seul bémol à ces réjouissances, Albert ne part pas avec moi cette année, car il désire passer un peu de temps seul avec sa nouvelle petite amie, Rachel, la fille du bijoutier. Bien que leur aventure soit assez récente, il semble que mon jumeau soit tombé littéralement sous le charme de la douce jeune fille. Je peux d’ailleurs comprendre son engouement, car Rachel est vraiment très jolie avec ses grands yeux bruns et ses longs cheveux châtains tout bouclés. Fine de taille, elle est toujours habillée avec style, et comme ses parents sont aisés, elle exhibe sans complexe ses attributs sous les regards émerveillés de la jante masculine. Albert, lui aussi, a succombé à ce charme dévastateur et la jeune femme, sensible à la gentillesse et à l’intelligence de mon frère, le mène par le bout du nez. Malgré mes appels à la prudence, le jeune amoureux cède tous les caprices à sa belle au détriment de ses études, mais je garde un œil attentif pour qu’elle n’abuse pas trop de ses sentiments. Je n’ai aucune envie de le voir souffrir, alors, en silence, je veille et je surveille celle qui a volé le cœur de mon jumeau.

Après un rapide baiser déposé sur la joue de maman et une franche accolade à mon père, je monte dans la vieille camionnette d’oncle Martin. Attristé, je cherche une dernière fois du regard si Albert arrive, mais il semble avoir oublié mon départ, trop subjugué par son amoureuse. De ses onze ans, la petite Marie m’envoie un bisou du bout des doigts. Je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire en voyant son visage parsemé de taches de rousseur, et ses fossettes creuser ses joues rondes. Toujours enjouée, elle m’adresse de petites grimaces qui ont le don de me redonner le moral. À ses pieds, Filou sautille et frétille de la queue en essayant de me voler une caresse. Comme il va me manquer, même si je le sais en sécurité avec mes parents. Il est mon compagnon de tous les jours, il dort au pied de mon lit et m’accompagne à l’atelier où il m’attend patiemment dans l’arrière-cour jusqu’à l’heure de la fermeture. Le pauvre chien vieillit et il commence à avoir du mal à marcher. Son arrière-train se paralyse petit à petit et je m’inquiète pour lui. Installé près d’oncle Martin, je regarde mon petit monde disparaître dans le lointain. Avec sa bonne humeur habituelle, tonton chantonne un refrain de Brassens et je me joins à lui en sifflotant joyeusement. Après tout, je ne vais pas gâcher ces deux semaines en me faisant du souci pour Albert et Filou. Je veux profiter de chaque instant et savourer la présence de ma douce Lucie.

Comme toujours, dès notre arrivée, tante Adèle se jette dans mes bras et les chiens me font la fête. Plus les années passent, et plus je prends plaisir à partager ces temps de bonheur en leur compagnie. La nourriture est toujours aussi délicieuse et copieuse. Je passe des moments inoubliables en leur présence. Cette fois, tante Adèle s’étonne de ne pas voir Albert m’accompagner. Elle sait combien nous sommes inséparables et elle m’interroge, inquiète.

« Albert n’est pas avec toi, Paulo ?

– Non, il a préféré rester auprès de Rachel.

– Tu dois être déçu, mon pauvre garçon, dit-elle en me pressant la main, car je sais combien vous aimez vous retrouver ensemble ici.

– Oui, c’est vrai. Je comprends qu’il s’éloigne de moi, mais j’avoue que c’est difficile. En plus, cette fille est très capricieuse et elle lui fait faire tout ce qu’elle veut. Je ne voudrais pas le voir souffrir pour une personne qui n’en vaudrait pas la peine. Mais bon, soupiré-je, c’est sa vie et son choix, je ne peux pas l’obliger à suivre mes conseils. Espérons qu’il ne regrettera pas ce coup de cœur.

– Tu sais, mon Paulo, ton frère n’est plus un enfant, tu dois accepter de le voir devenir un homme. Tu es parfois trop protecteur avec lui. Laisse-le faire sa vie et ses expériences, même si s’est compliqué pour toi.

– Ta tante à raison, tu sais. Tu vas avoir seize ans et il faut que tu apprennes à te séparer de ton jumeau pour faire ta propre vie. Lucie est une jeune fille adorable et elle est folle de toi, alors profite de ton bonheur et laisse ton frère mener sa vie comme il l’entend.

– Vous avez sûrement raison tous les deux. Mes parents n’arrêtent pas de me dire la même chose, alors…

– Dans ce cas, entrons tes bagages, déclare oncle Martin, avec entrain. Je suis sûr que tu as une tonne de choses à nous raconter depuis l’été dernier. »

Un bras passé autour de mes épaules, il m’entraîne avec lui dans la maison pour m’installer dans ma chambre. Une fois la porte fermée derrière moi, je m’assieds sur le lit que j’occupe chaque été depuis mon enfance. Face à moi, le lit d’Albert me semble bien vide et l’atmosphère de joie qui règne habituellement fait place à une immense solitude. Je suis parti depuis quelques heures seulement et mon frère me manque déjà. D’une main, je repousse la mèche de cheveux rebelle qui ne cesse de me retomber sur le visage, et avec un long soupir, je commence à ranger mes affaires. Ces deux semaines me semblent tout à coup bien longues. Heureusement, dès demain je vais pouvoir retrouver ma douce Lucie et je suis certain que j’oublierai bien vite Albert. À peine ai-je fini de ramasser mes vêtements qu’une personne frappe doucement à ma porte.

« Puis-je entrer ? demande tante Adèle en passant timidement la tête par l’entrebâillement de la porte.

– Oui, bien sûr, entre, lui dis-je en souriant.

– Je sais que l’absence de ton frère te pèse, mais je voudrais que tu puisses profiter pleinement de ces deux semaines pour te ressourcer et reprendre des forces. Je trouve que tu as beaucoup maigri ces derniers mois et je m’inquiète un peu pour ta santé. Est-ce que tout va bien ? demande-t-elle.

– Oui, ça va bien. Avec papa, j’ai beaucoup travaillé à l’atelier pour pouvoir venir cette année encore. Nous avons énormément d’ouvrage et je ne voulais pas le laisser seul avec une telle charge.

– Je suis contente que tu t’entendes bien avec ton père, dit-elle en me souriant.

– Oui, ces dernières années il a beaucoup changé et il est devenu le père que j’avais toujours rêvé d’avoir. Nous sommes très proches tous les deux et je dois avouer qu’il est un confident en qui j’ai confiance.

– Et Albert, ton père arrive-t-il à mieux l’accepter ? demande-t-elle avec insistance.

– Papa fait beaucoup d’efforts pour ne pas faire de différence entre Albert et moi, mais leur relation reste assez tendue. En plus, mon frère ne fait rien pour améliorer la situation, il a tendance à ignorer papa ou à le repousser. Je sais qu’étant enfant, papa le rejetait, mais tout ça c’est du passé et j’aimerais que la situation s’améliore entre eux.

– Laisse le temps cicatriser les blessures du passé, l’important c’est que leur rapport ne soit pas totalement rompu. Il faut garder espoir et continuer à les aimer tous les deux, reprend-elle en m’ébouriffant les cheveux.

– Tata, je ne suis plus un gosse, tu sais que je n’aime pas quand tu me décoiffes, la réprimandé-je tendrement.

– Je le sais bien Paulo, mais j’aime bien t’embêter un peu, rétorque-t-elle en éclatant de rire. Maintenant viens manger, ensuite tu viendras m’aider à nettoyer le poulailler.

– D’accord, je vais me rafraîchir un peu, me laver les mains et je vous rejoins bientôt.

– Dépêche-toi, sinon le déjeuner va refroidir, dit-elle en quittant la pièce.

– Promis, j’arrive tout de suite. Je vais juste faire un petit tour dehors pour me délasser. »

Après son départ, j’en profite pour rejoindre les chiens et les caresser un peu. Les pauvres commencent à vieillir, eux aussi, et Pato se traîne avec difficulté. Je trouve qu’il s’est beaucoup amaigri et son poil est plus terne qu’autrefois. Il doit être proche des quatorze ans et je sais que les labradors ne vivent guère plus longtemps. C’est peut‑être le dernier été que nous passerons ensemble, car Milo s’affaiblit lui aussi. Allongés sur le dos, les pattes en l’air, ils réclament quelques grattouilles sur le ventre. Après les avoir flattés, je cours me laver les mains, puis je rejoins mon oncle et ma tante à table. Après avoir rendu grâce, nous entamons le repas avec appétit. Toutes les questions qui me sont posées me font oublier un temps l’absence de mon jumeau et de mon chien. L’après-midi et la soirée s’écoulent tout aussi rapidement et je m’étonne de ne pas avoir vu les heures passer. Allongé sur mon lit, les bras croisés derrière la nuque, je regarde le plafond de ma chambre. Le silence qui règne m’angoisse tout à coup, et j’éprouve le besoin de sortir prendre un peu l’air. Sans faire de bruit, je m’éclipse par la fenêtre entrouverte, puis je vais m’installer sur le rocking-chair qu’oncle Martin a oublié près de la porte d’entrée. Installé confortablement, je contemple le ciel étoilé. Presque immédiatement je sens la tristesse et l’angoisse s’envoler et je me laisse transporter par cette merveilleuse voûte céleste. Ce soir, il n’y a pas un seul nuage dans le ciel qui s’illumine de milliers d’étoiles. Je peux voir la constellation de la Petite Ourse et celle de la Grande Ourse. Je me souviens avoir lu à la bibliothèque que dans la mythologie grecque, l’origine de ces constellations serait liée à une histoire d’amour entre la nymphe Callisto et Zeus. Quand l’épouse de Zeus, Héra, découvrit leur relation, Zeus décida de changer Callisto et leur fils Acras en la grande et la petite Ourse. Héra, outragée par cette offense, demanda justice à l’Océan qui condamna les deux constellations à tourner éternellement autour du pôle Nord. Il semble d’ailleurs que le mot « arctique » vienne du mot grec « arktos » qui signifierait « ours ». En attendant, beaucoup comparent la petite ourse à une sorte de petit chariot et la grande ourse à un grand chariot ou une casserole. Il existe tellement d’histoires sur ces constellations qu’il me semble bien difficile d’en connaître vraiment l’origine. De toute façon, pour moi, tout cela ne veut rien dire, je ne vois que des milliers d’étoiles, toutes plus scintillantes les unes que les autres. Elles éclairent nos nuits et étincelles de mille feux pour illuminer l’obscurité et la rendre moins effrayante. Je me souviens qu’étant enfant, tante Adèle m’avait lu la Genèse dans la Bible, où il était dit que Dieu avait créé les étoiles pour éclairer la nuit. L’abbé Benoist aussi m’a souvent lu ces passages de l’Ancien Testament dans la Genèse « Dieu dit : Qu’il y ait des luminaires dans l’étendue du ciel, pour séparer le jour d’avec la nuit ; que ce soit des signes pour marquer les époques, les jours et les années ; et qu’ils servent de luminaires dans l’étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi ». Je crois qu’à force de relire ces paroles, elles ont fini par rester gravées dans mon cœur et chaque fois que je regarde le ciel étoilé, j’y repense. Parfois, je ferme les yeux, je lève la main et j’imagine que je les touche du bout des doigts. Je pourrais presque sentir leurs rayons effleurer l’extrémité de mes mains et les caresser de leur blancheur vaporeuse. Contemplatif, je me laisse emporter dans un monde imaginaire où la guerre et la souffrance n’existent pas et où l’amour parfait purifie tout. Le visage tourné vers les cieux, je laisse la petite brise nocturne me faire frissonner et me hérisser les poils. Toutes les fibres de mon être sont en alerte et je demeure attentif au moindre souffle de cette nature que j’aime tant. Petit à petit, je me laisse gagner par cette communion des sens. Comme me l’a appris oncle Martin, j’écoute ce que la nature me raconte et je la laisse me guider dans cet hymne à la grandeur de Dieu. Bercé par le chant des criquets et le coassement des grenouilles, je sens peu à peu tout le stress me quitter.

Tout à coup, je sursaute en sentant la truffe froide de Pato se poser sur ma main et sa langue baveuse laisse sur ma paume un dépôt qui me soulève le cœur.

« Ah non, Pato ! C’est dégoûtant, m’écrié-je en essuyant ma main sur l’herbe environnante.

– Que fais-tu dehors à cette heure ? » me demande alors oncle Martin.

Je ne m’attendais pas du tout à le voir et le son de sa voix grave dans le silence de la nuit me fait sursauter et bondir de mon siège.

« Tonton ! Tu m’as fait une peur pas possible ! Veux-tu me rendre cardiaque ? demandé-je encore tout apeuré.

– Tu n’exagères pas un peu ? rétorque-t-il en riant. Depuis quand mon vaillant Paulo a-t-il peur du vent qui souffle ?

– Tu n’as rien à voir avec le vent et ta voix m’a surpris. Je ne t’ai pas entendu approcher. Que fais-tu dehors en pleine nuit, toi aussi ? demandé-je en le questionnant du regard.

– Je n’arrivais pas à dormir. Je m’inquiète pour mon filleul Constantin. Depuis son départ pour l’Indochine je n’ai plus aucune nouvelle de lui. Je sais combien la guerre est meurtrière et j’ai peur qu’il ne lui soit arrivé malheur.

– Hum, je comprends. Fernand, le frère aîné de mon beau-frère, le mari de Sarah, est aussi là-bas et nous n’avons aucune nouvelle de lui, nous non plus. Jean-Pierre et Sarah essayent de garder espoir, mais plus le temps passe, et plus la peur de ne plus le revoir grandit. Je ne comprendrai jamais pourquoi l’être humain continue à faire la guerre, alors que les blessures laissées par le passé meurtrier de celle que nous avons vécue est encore si présent.

– Oui, voici maintenant presque dix ans que la guerre mondiale est finie. J’ai pensé, moi aussi, qu’elle aurait servi de leçon aux peuples pour que ces horreurs ne se reproduisent plus, mais je me suis trompé, répond tristement oncle Martin.

– Pourquoi vouloir conquérir des terres, imposer des idéologies ou des religions et obliger des êtres à plier le genou devant des personnes qui se pensent toutes-puissantes ? La folie d’Hitler n’a-t-elle pas servie à montrer à quel point l’intolérance et la haine peuvent coûter cher à la vie humaine ?

– Visiblement pas. Les hommes ont la mémoire courte et il semble que la violence et la haine soient attachées au cœur de beaucoup. C’est une question qui restera toujours sans réponse, mon pauvre Paulo.

– Peut-être as-tu raison, mais cela m’attriste. Chaque nuit, je revis l’horreur de la guerre, je revois les massacres, les meurtres et les violences perpétrées contre des innocents. J’essaie désespérément d’oublier, mais les images de ces actes barbares s’attachent à ma mémoire et refusent de me libérer. Je voudrais retrouver le sommeil et dormir paisiblement.

– Cela reviendra avec le temps et la persévérance. Profite de ta jeunesse et de l’amour qui s’ouvre à toi. Pense à Lucie et à l’avenir merveilleux qui s’ouvre devant vous.

– Oui, je sais que tu as raison, tonton. Je crois que je vais aller me coucher maintenant. Demain matin, j’irai à vélo rejoindre ma belle et je ne voudrais pas avoir une tête de déterré.

– Je vais rentrer moi aussi. Allons les chiens, tout le monde au lit.

– Oncle Martin…

– Oui ?

– J’ai remarqué que les chiens ont de plus en plus de difficulté à avancer. Arrivent-ils encore à rassembler le troupeau ? demandé-je avec inquiétude.

– Je dois avouer qu’ils viennent moins souvent avec moi. Je pense que je vais prendre de jeunes chiens déjà dressés, comme ça Pato et Milo pourront finir leurs vieux jours tranquillement ici, à la ferme.

– Oui, je crois que c’est une bonne idée. Pourrai-je aller chercher les chiots avec toi ?

– Bien sûr, j’irai sûrement dans le courant de la semaine. Je te préviendrai. Maintenant, rentrons. Demain il faudra m’aider à la traite, puis tu iras rejoindre Lucie.

– D’accord, bonne nuit tonton. À demain les toutous. »

Je suis à nouveau seul dans cette chambre que je connais si bien. Allongé sur le lit, je ferme les yeux et j’imagine mes retrouvailles avec Lucie. Elle m’a tellement manqué. Tous ces mois loin d’elle me laissent un goût amer et j’ai toujours la crainte de la voir se tourner vers un autre garçon qui serait beaucoup plus proche d’elle chaque jour. Même si les courriers enflammés qu’elle m’envoie régulièrement expriment son amour pour moi, je ne parviens pas à enlever cette peur de la perdre un jour. Peu à peu, le sommeil finit par me gagner et le visage de Lucie s’efface pour laisser place à un champ fleuri éclaboussé par les violents rayons du soleil. J’aperçois à l’horizon une ombre qui s’avance vers moi, mais la luminosité m’empêche de voir qui elle est. La main devant les yeux, les paupières plissées pour essayer de distinguer l’individu, je finis par discerner le corps d’un soldat qui s’avance toujours plus dans ma direction. Tout à coup, son visage se dévoile tandis que le soleil disparaît derrière lui. Il s’agit d’un militaire allemand, il me fixe droit dans les yeux et une flamme de feu brûle dans son regard noir. Comme hypnotisé, j’aperçois mon propre visage dans son regard froid. Le sang coule lentement de ma figure et mes traits sont tuméfiés, quasi méconnaissables. Les flammes m’entourent et la chaleur se propage partout autour de moi, la température augmente et j’ai peur. J’appelle au secours, mais personne ne m’entend. Seul le soldat m’observe, impassible, un sourire sarcastique aux lèvres. Son aspect se transforme et je sens mon cœur s’affoler. Il avance vers moi sa main gantée, une arme au poing. Tout à coup, la déflagration détonne comme le tonnerre et je me réveille en nage. Quand vais-je enfin ne plus faire ces cauchemars ? Combien de temps encore vais-je devoir revivre la barbarie et la violence de cette guerre ? Dix ans se sont écoulés, et pourtant il ne se passe pas une nuit sans que je ne me réveille en hurlant ou en sursautant. D’une main tremblante, j’allume la lampe de chevet et je saisis le petit recueil de poèmes que j’ai commencé à lire la semaine dernière. Mon marque-page m’indique l’endroit où je me suis arrêté de lire la dernière fois. Comme les coïncidences sont parfois étranges. Il s’agit du fameux poème d’Arthur Rimbaud, « le...