Dis-moi, Lily-Marlène

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«Cher Michel,
Si vous lisez ce message, c’est que mon amie Germaine de Montréal aura assisté à votre spectacle “Mademoiselle de Paris” et qu’à la toute fin de la représentation, elle vous l’aura remis. Je lui ai demandé de décider elle-même si cela était convenable ou non de le faire. Puisque vous l’avez entre les mains, j’en comprends qu’elle a apprécié votre performance et surtout l’histoire que vous racontez. J’en suis très heureuse.
Trêve de mystère, je me présente : je m’appelle Lily, ou plus précisément Lily-Marlène — c’est mon prénom — et je vous écris de Mayence en Allemagne où je demeure. Je suis la fille de Victorine, la conjointe de votre grand-père…»
Mais qui est cette Lily-Marlène et comment s’est-elle immiscée dans la vie de Michel Normandeau ?
Vous le découvrirez en lisant ce roman personnel qui vous plongera notamment dans le Paris des années 1940, à l’époque de l’occupation allemande où la célèbre chanson “Lili Marleen” résonnait dans les cabarets français.

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Date de parution 27 janvier 2016
Nombre de visites sur la page 5
EAN13 9782895975557
Langue Français

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DIS-MOI, LILY-MARLÈNE
MICHEL NORMANDEAU
Dis-moi, Lily-Marlène
ROMAN PERSONNEL Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Normandeau, Michel, auteur
Dis-moi, Lily-Marlène / Michel Normandeau.
Publié en format imprimé (s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89597-531-1. — ISBN 978-2-89597-554-0 (pdf). —
ISBN 978-2-89597-555-7 (epub)
I. Titre.
PS8627.O764D57 2016 C843’.6 C2015-908623-X
C2015-908624-8

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Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
erDépôt légal (Québec et Ottawa), 1 trimestre 2016
À Johanne
La vie représente l’aventure et ceux qui ne
la vivent pas ne sont pas vivants.
1Audrée LANDRY, 9 ans



PREMIÈRE PARTIE
L’inconnue de MayenceCHAPITRE I
Gatineau, Québec
Octobre 2011

— Pardonnez-moi, puis-je m’entretenir avec vous quelques instants ?
Elle s’était approchée de moi pendant que je parlais aux gens qui
m’entouraient. Sa main touchait délicatement mon bras et là, elle me souriait
d’un air timide.
— Je m’excuse de vous déranger, monsieur Normandeau, mais si vous me
le permettez, j’aurais quelque chose à vous remettre, ajouta-t-elle avec ce
sourire discret dont seules les dames d’un certain âge connaissent le secret.
— Donnez-moi quelques minutes et je suis à vous, chère madame.
Elle m’était inconnue. Je l’avais toutefois remarquée en entrant dans le hall
du théâtre, quelques minutes plus tôt. Elle me fixait du regard, debout, juste à
côté du kiosque d’information. Il y avait quelqu’un avec elle, une autre dame,
une amie sûrement. Je lui avais fait un signe de tête et n’y avais plus porté
attention, avec tout ce monde qui nous attendait après le spectacle.
. . .
Ça avait été un bon show. Nous étions, Claude, Cendrine, Daniel et moi, dans
notre quatrième et avant-dernière semaine au Théâtre de l’Île de Gatineau, et
avions pris l’habitude, dès la première, d’inviter les gens à venir nous rencontrer
dans le hall d’entrée après la tombée de rideau. Le conte musical Mademoiselle
2de Paris remportait un franc succès. Guichet fermé dès la deuxième semaine
et depuis quelques jours, une liste d’attente pour les dernières représentations.
Dommage qu’il n’ait pas été possible de déplacer les vieux murs de pierre de
cette belle petite salle de 120 places afin d’y rajouter quelques fauteuils
supplémentaires !
Une trentaine de personnes nous attendaient. Quelques visages connus :
Lucie, la conjointe de Daniel ; un voisin et sa femme qui me faisaient de grands
signes pour être bien certains que je les aie reconnus ; un vieux monsieur qui
revenait pour la troisième fois au spectacle et qui me disait à chaque fois : « Ça
me rappelle Paris » ; un groupe de retraités venus de Vanier, un quartier
francophone d’Ottawa, et qui, dès mon entrée dans le hall, m’avaient encerclé
rapidement pour que je dédicace leurs CD de Mademoiselle de Paris. Leur
chauffeur d’autobus commençait à s’impatienter.
. . .
Ce soir-là, à l’instar des soirées précédentes, l’histoire que je racontais sur
scène avait suscité beaucoup d’intérêt. Les gens avaient été très attentifs ; le
eroman d’amour que mon grand-père a vécu au cours du XX siècle ne laissait
personne indifférent.
Mademoiselle de Paris débutait en 1925 sur un transatlantique, lorsque
grand-papa, alors fiancé, rencontre à bord une jeune fille, Victorine, quidéménage à Paris. Ils se revoient rapidement dans la Ville-Lumière. De retour à
Montréal, grand-père se marie, mais il garde contact avec cette belle étrangère ;
durant des années, ils correspondent par lettres. Au cours de la Seconde Guerre
mondiale, ils se perdent de vue. Au début des années 1950, c’est le choc dans
la famille : ma grand-mère et mon grand-père se séparent. Celui-ci quitte
Montréal pour vivre quelque temps dans le Paris de l’après-guerre. Il décide
alors de partir à la recherche de sa belle Victorine. Après plusieurs jours
d’investigations, il la retrouve enfin. C’est le début de leur roman d’amour.
L’année suivante, ils décident de s’établir à Montréal, mais dans la discrétion la
plus totale : il ne faut pas que la famille le sache. Leur relation secrète durera
30 ans, jusqu’au décès de ma grand-mère en 1981. Je terminais mon récit avec
les souvenirs des liens étroits qui existaient entre mon grand-père et moi jusqu’à
sa mort en 1995.
Chaque soir, les mêmes questions :
— Est-ce que Victorine est retournée en France après la mort de votre
grand-père ?
— C’est-tu vrai, cette histoire-là ?
— Pourquoi ont-ils gardé le secret si longtemps ?
Et moi, je leur répondais toujours avec cette même phrase, un petit sourire
en coin :
— Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
. . .
La soirée avançait ; le hall se vidait tranquillement. J’avais salué tout le monde,
je crois. Plusieurs avaient quitté les lieux avec le CD du spectacle sous le bras ;
ça me faisait plaisir. Les musiciens avaient disparu : ils étaient sûrement
retournés à l’arrière-scène pour aller chercher leurs instruments. Je venais
d’apercevoir Marc, le technicien de son, partir avec sa petite valise d’outils qu’il
traînait toujours avec lui et j’entendais l’éclairagiste qui éteignait, un à un, les
spots de la salle. C’était l’heure de fermer boutique.
Les deux dames m’attendaient toujours près du kiosque d’information.
— Toutes mes excuses de vous avoir fait attendre, mesdames ; j’espère
que vous ne m’en voulez pas trop.
Elles me répondirent par un beau sourire. Toutes les deux devaient avoir
dans les soixante-dix ans, bien coiffées, bien habillées, couleur pastel, quelques
bijoux et un châle sur les épaules. Des abonnées du théâtre, me suis-je dit.
— Heureuse de faire votre connaissance, monsieur Normandeau. Je
m’appelle Germaine et voici mon amie Thérèse. Nous venons de Montréal. On
ne vous dérangera pas longtemps, surtout que nous retournons ce soir et que
c’est Thérèse qui conduit. Elle n’aime pas conduire à la noirceur : ça la fatigue.
D’entrée de jeu, j’ai été très impressionné d’entendre ces deux vieilles
dames me dire qu’elles avaient fait deux heures de voiture pour venir voir
Mademoiselle de Paris et qu’elles repartaient juste après.
— Bon Dieu, vous êtes drôlement en forme pour faire autant de route. Quel
bon vent vous amène ici ? Comment avez-vous entendu parler de Mademoiselle
de Paris ?
La réponse n’a pas tardé.
— C’est une amie à moi qui m’a demandé de venir vous rencontrer, ici au
théâtre à Gatineau, et de vous remettre ceci.
Elle me tendit une enveloppe et rajouta d’une voix hésitante :— Mon amie a insisté pour que vous attendiez notre départ avant de
l’ouvrir. Vous comprendrez en lisant son contenu.
Cette rencontre commençait à m’intriguer.
— Ah oui, j’allais oublier… Bravo pour votre spectacle. Quelle belle histoire !
Votre grand-père vous a donné beaucoup d’amour au cours de sa vie et vous le
lui avez rendu de belle façon ce soir. Vous êtes un bon conteur. C’est de famille,
je crois…
Elle mit sa main sur sa bouche et cessa brusquement de parler, comme si
elle avait dit une phrase de trop. Je l’ai regardée, un peu surpris, mais n’y ai pas
donné suite. J’étais fatigué, je voulais rentrer à la maison et retrouver mon lit. Je
leur serrai la main.
— Bon retour à Montréal, mesdames, et ne conduisez pas trop vite : y’a
plein de radars et de policiers sur la 417, surtout la nuit.
Nous nous laissâmes sur un sourire.
. . .
— Hé ! Michel, dépêche-toi, je ferme la place.
Sophie, la préposée au guichet, se tenait bien droite devant la porte
d’entrée, le trousseau de clefs à la main.
— Donne-moi deux minutes, j’arrive.
Je me dépêchai de retourner dans la loge en passant par la salle. Il y faisait
noir et le silence avait repris sa place. Quel contraste avec l’atmosphère qui y
régnait quelques minutes plus tôt ! En traversant la scène, mes pas ont résonné
lourdement. Dans la loge, je pouvais encore sentir notre présence. Je pris
rapidement mon accordéon et ma chemise de scène encore toute mouillée de
sueur. Un autre lavage et repassage en perspective.
— À demain, Michel.
Sophie me fit un signe de la main sans se retourner, en courant vers la
voiture de son chum qui l’attendait, comme tous les soirs, au rond-point devant
le Théâtre de l’Île.
Je me retrouvai seul sur la terrasse extérieure du théâtre ; j’entendais les
murmures de la ville au loin, le vent dans les arbres au-dessus de ma tête et le
bruit de l’eau coulant sous le petit pont du ruisseau de la Brasserie juste à côté.
La nuit était chaude et réconfortante. Un relent d’été en ce début d’automne.
J’aimais bien cet endroit, cette île minuscule en plein centre-ville de Gatineau,
avec ses fleurs, sa terrasse, ses murs de pierres et ses chuchotements.
Tout à coup, je réalisai que je tenais toujours l’enveloppe de cette dame de
Montréal dans la main. Je décidai de m’asseoir sur le banc sous le lampadaire
et de l’ouvrir. Je m’attendais à tout et à rien. J’étais loin d’imaginer ce que j’allais
y découvrir.CHAPITRE II
Mayence, 2 octobre 2011
Cher Michel,
Si vous lisez ce message, c’est que mon amie Germaine de Montréal aura assisté à
votre spectacle Mademoiselle de Paris et qu’à la toute fin de la représentation, elle
vous l’aura remis. Je lui ai demandé de décider elle-même si cela était convenable
ou non de le faire. Puisque vous l’avez entre les mains, j’en comprends qu’elle a
apprécié votre performance et surtout l’histoire que vous racontez. J’en suis très
heureuse.
Trêve de mystère, je me présente : je m’appelle Lily, ou plus précisément
LilyMarlène — c’est mon prénom —, et je vous écris de Mayence en Allemagne où je
demeure. Je suis la fille de Victorine, la conjointe de votre grand-père…

— Mais c’est quoi, cette histoire ?
J’ai arrêté de lire ; j’ai regardé autour de moi.
— C’est une blague, ou quoi ? Je m’appelle Lily-Marlène, ben voyons
donc… Moi, je m’appelle Bond, James Bond !
Me rendant compte que je parlais tout seul, assis sur ce banc public,
j’éclatai de rire. Je pris une grande respiration et replongeai dans ma lecture.
Je suis la fille de Victorine, la conjointe de votre grand-père Eugène, et je crois
comprendre que vous racontez leur histoire d’amour dans votre spectacle
Mademoiselle de Paris. C’est une très belle histoire d’amour en effet ; j’en ai été
témoin pendant plusieurs années. C’est un très beau titre également et très
approprié ; combien de fois ai-je entendu votre grand-père soupirer tendrement dans
l’oreille de ma mère : « Ma chère mademoiselle de Paris ». Ils s’aimaient tous les
deux tendrement ; ça, je peux vous l’assurer.
Chose certaine, je ne croyais pas qu’un jour j’écrirais ces phrases et surtout pas à
quelqu’un de votre famille. Quand j’ai quitté le Canada en 1963 — j’avais 21 ans —,
je m’étais juré de couper définitivement les ponts avec l’Amérique, avec Montréal,
avec ma mère et surtout avec votre grand-père. Je m’étais juré de ne plus jamais
remettre les pieds dans votre pays. Je tiens parole depuis 50 ans.
Si vous vous demandez pourquoi j’ai décidé aujourd’hui de vous donner signe de vie,
c’est que vous en êtes l’instigateur, cher Michel. La semaine dernière, j’ai reçu un
mail — vous dites courriel chez vous, n’est-ce pas ? — de mon amie Germaine de
Montréal m’informant de la tenue de votre spectacle à Gatineau. Un article de
journal avait piqué sa curiosité. Vous y parliez longuement de votre projet, de votre
écriture, de vos liens avec votre grand-père. Une petite recherche sur Google lui a
permis d’en connaître un peu plus sur votre spectacle. Elle m’a fait suivre le tout.
Elle savait que l’histoire que vous racontez dans Mademoiselle de Paris ne me
laisserait pas indifférente. Germaine et moi sommes de grandes amies depuis notre
enfance ; elle connaît tout de mon passé. Elle a visé juste : de savoir que vous
racontiez l’histoire d’amour entre votre grand-père et ma mère m’a tout chamboulée.
Un vieux démon en moi, que je croyais endormi à tout jamais, a refait surface.Après mûre réflexion, j’ai décidé de vous écrire. Je voulais que vous sachiez qu’une
personne, quelque part en Europe, a partagé une partie de l’existence des
personnages de votre conte musical. Cette personne, c’est moi.
Malheureusement, s’il est vrai que leur relation amoureuse a été pour eux une
source de bonheur, elle aura été pour moi cause de chagrin et d’amertume qui
m’auront habitée tout au long de ma vie. Mais je ne veux pas vous indisposer avec
ces réminiscences. J’aurai bientôt 70 ans ; je crois avoir atteint l’âge où il est
souhaitable de faire la paix avec soi-même, avec sa vie, avec ses souvenirs, les
bons et les moins bons.
C’est dans cette optique que je vous envoie ces quelques mots. Mademoiselle de
Paris aura été le catalyseur de cette démarche. J’espère de tout cœur que votre
spectacle poursuivra bien sa route au cours des prochaines semaines et continuera
à vous apporter bonheur et satisfaction.
À la lecture des articles de journaux, j’en ai compris que votre grand-père occupe
encore beaucoup de place dans votre cœur et qu’il a été d’une grande influence tout
au long de votre vie d’homme et de musicien. Je peux vous assurer que vous
occupiez également une place importante dans son cœur. Vous étiez son petit-fils et
son filleul, bien sûr, mais vous étiez beaucoup plus pour lui. Eugène parlait souvent
de vous à la maison.
Voilà, j’ai tout dit.
C’est ma façon à moi de vous remercier pour ce spectacle que je n’aurai jamais le
plaisir ni de voir ni d’applaudir.
Bien sincèrement.
Lily-Marlène
P.-S. : SVP, ne tentez pas de me retrouver. De mon côté, je trouverai peut-être un
jour le courage d’établir le contact avec vous et votre famille.
. . .
Je me revois encore, assis sur le banc en ciment juste à côté de la porte
d’entrée du Théâtre de l’Île, silencieux, immobile, les yeux rivés sur ce billet
venu de je ne sais où, par je ne sais qui. Pas de signature au bas de la page.
Pas de marque tangible, réelle, humaine de cette inconnue sur ce bout de
papier. Pas de nom ; juste un prénom, tapé à l’ordinateur. Pas de timbre sur
l’enveloppe ; le message avait voyagé par courriel.
Et il m’était impossible de ne pas croire cette Lily-Marlène. Qui pouvait être
au courant que mon grand-père était également mon parrain, comme elle le
mentionnait dans son texte ? Personne, sinon peut-être ma mère, ne se rappelle
cela. Même moi, je l’avais presque oublié. Je n’avais parlé à personne de ce
détail de ma vie, ni en public ni en privé. En plus, elle citait à quelques reprises
le prénom de mon grand-père, Eugène, alors que, nulle part, je n’avais
mentionné son nom ou son prénom, ni dans le spectacle ni ailleurs.
Enfin, pourquoi quelqu’un aurait-il intérêt à m’envoyer un tel message, à
monter un tel bateau ? Une blague ? Non, impossible.
Une certaine Lily-Marlène demeurant à Mayence en Allemagne serait donc
la fille de Victorine, la conjointe de mon grand-père ? Elle aurait vécu avec eux àMontréal ? Comment est-ce Dieu possible que personne dans la famille ne l’ait
su ? Serait-ce là un autre secret entourant les amours de grand-papa ?
Je relevai la tête. J’étais toujours assis sur le banc devant le Théâtre de
l’Île. À mes pieds attendaient mon accordéon et le sac contenant mes vêtements
de scène. Je me levai, pris mes affaires et allai les déposer dans le coffre de ma
voiture qui patientait dans le stationnement de l’autre côté du petit pont.
Je décidai de flâner le long du Ruisseau de la Brasserie. Je savais que
Johanne m’attendait à la maison et qu’elle ne trouverait le sommeil qu’à mon
arrivée. Mais il me fallait ces quelques minutes de solitude, d’errance.
. . .
Depuis quatre ans, le conte Mademoiselle de Paris avait occupé une grande
place dans ma vie, dans mon esprit et surtout dans mon cœur. Trop, peut-être.
Toutefois, depuis le début de la série de spectacles au Théâtre de l’Île,
j’avais l’impression de m’en libérer à petite dose. Le fait de raconter, soir après
soir, l’histoire d’amour de mon grand-père et de Victorine me permettait de
prendre une certaine distance. Les personnes de mon récit étaient devenues
des personnages.
Mais là, tout d’un coup, à cause de ce message en provenance de
Mayence, je retrouvais les incertitudes et les questionnements qui m’avaient
habité tout au long de l’écriture de cette histoire de famille. Peut-être que la
présence de cette Lily-Marlène dans mon récit aurait pu expliquer certains faits
et gestes insolites que je n’ai jamais compris dans la relation amoureuse entre
grand-papa et Victorine.
Cette Lily-Marlène manquait-elle à mon histoire ?CHAPITRE III
— C’étaient qui ces deux dames qui t’attendaient dans le hall à la fin du
spectacle ?
Johanne ne dormait toujours pas quand je suis entré dans la chambre.
J’ai eu beau faire le moins de bruit possible en arrivant à la maison,
marcher sur la pointe des pieds, donner un biscuit à Capucine — notre chien
basset — pour qu’elle cesse de marteler le plancher avec sa queue, refermer
doucement la porte du frigo après y avoir trouvé un restant de gâteau au
chocolat, Johanne m’attendait, comme tous les soirs, incapable de fermer l’œil.
Elle était toujours impatiente de me dire combien elle avait vendu de CD après
le spectacle.
Depuis le début des représentations au Théâtre de l’Île, Johanne s’était fait
un devoir d’être là tous les soirs pour vendre les CD de Mademoiselle de Paris.
C’était sa façon à elle de participer au spectacle, de rencontrer les gens, de
parler aux amis, de recueillir les commentaires, et surtout de vivre avec moi
cette belle aventure. Elle ne voulait rien manquer, même si elle devait se lever
tôt le lendemain pour aller travailler.
— 31 CD vendus ce soir. C’est bien, non ? Les gens avaient l’air content. Et
c’étaient qui ces deux dames ? Une semblait drôlement impatiente de te parler.
— Ah oui, la dame… Elle et son amie sont venues de Montréal
spécialement pour voir Mademoiselle de Paris. Elle était fière de me dire qu’elle
ne regrettait pas du tout d’avoir fait le déplacement. Les deux ont adoré.
— C’est tout ?
— Oui, c’est tout… Pourquoi ?
— Il m’a semblé qu’elle avait quelque chose de spécial à te dire.
— Ah non, rien de particulier. Elles étaient très gentilles, toutes les deux.
Rien de plus !
J’étais bloqué, incapable de lui parler de ce message en provenance
d’Allemagne et surtout de lui faire part du vif sentiment provoqué par son
contenu. Je voulais dormir, penser à autre chose.
— Je t’aime.
— Je t’aime, moi aussi.
La tête sur l’oreiller, couché sur le dos, je lui pris la main. Dix secondes plus
tard, j’entendais sa douce respiration ; elle dormait. La maison était calme. Juste
le bruit de Capucine qui grattait avec sa patte le fond de son coussin comme elle
le fait chaque soir avant de se rouler en boule pour la nuit et, au
rez-dechaussée, le ronronnement du frigo qui commence à avoir de l’âge. Morphée me
prit dans ses bras.
Les jours qui suivirent, pas un mot.
J’avais décidé de garder tout ça pour moi. Je mis l’enveloppe dans le
cartable contenant le manuscrit de Mademoiselle de Paris, me disant que
LilyMarlène s’y trouverait bien, en famille avec sa mère et mon grand-père.
. . .
Au cours des spectacles qui ont suivi, Lily-Marlène flottait parfois au-dessus des
têtes du public. Elle apparaissait soudain entre les mots de mon conte,silencieuse, intrigante. Elle m’écoutait raconter mon histoire. Pour la faire
disparaître, j’avais trouvé un truc : je tournais la tête vers Daniel, mon bassiste,
et lui faisait un clin d’œil. Il me répondait par un sourire. Ça me faisait revenir sur
scène. C’était ma façon à moi de dire poliment à cette chère inconnue de ne pas
venir me déranger.
Un soir pourtant, ça n’a pas fonctionné. Tout au long du spectacle, j’ai eu
cette interrogation qui n’a pas voulu décoller : pourquoi s’appelait-elle
LilyMarlène ? Je connaissais évidemment la chanson Lili Marleen rendue célèbre
pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre de 39-45. Pouvait-il y avoir un
lien entre les deux ?
. . .
Le lendemain matin, j’ai ressorti l’enveloppe, me rappelant vaguement qu’elle
mentionnait son âge quelque part dans le message. J’avais raison :
Quand j’ai quitté le Canada en 1963 — j’avais 21 ans — je m’étais juré de…

La Lily-Marlène de la lettre était donc née en 1941 ou 1942, au beau milieu de la
guerre. Intrigué, je me suis assis devant mon ordinateur et j’ai tapé LILI
MARLEEN à la page GOOGLE.
Pouf ! D’abord, des photos, plein de photos de la chanteuse Marlène
Dietrich ont rempli l’écran.
— Quelle belle femme, cette Marlène Dietrich ! Mais, bon Dieu, que son
regard est triste, me suis-je dit.
Ça m’a rappelé un documentaire que j’avais vu à la télévision quelques
semaines plus tôt consacré aux dernières années de la vie de cette célèbre et
mystérieuse chanteuse/actrice. On la voyait seule, vieillie, recluse dans son
appartement de l’avenue Montaigne à Paris, toute recroquevillée dans son
personnage et dans ses souvenirs. L’ange bleu était passé.
Ce n’était pas tellement cette Marlène-là qui m’intéressait sur Internet, mais
bien la Marleen qui a inspiré la chanson. Lili Marleen a-t-elle vraiment existé ?
Qui est l’auteur de ces paroles ? Pour qui a-t-il écrit le texte ?
Après une bonne heure de recherches, juste au moment où je croyais avoir
épuisé le sujet, voilà que YouTube me proposait un long documentaire intitulé :
« Lili Marleen, hymne nazi ou chant de la liberté ? » J’étais comblé. Je suis resté
vissé à ma chaise pendant les 68 minutes qui ont suivi.
. . .
Quelle histoire, quelle saga que cette chanson !
Écrite en 1915 par un jeune soldat allemand, Hans Liep, la veille de son départ
pour le front russe, Lili Marleen a d’abord été un poème intitulé La chanson
d’une jeune sentinelle, dédié vraisemblablement à deux femmes. Le cœur du
cher soldat balançait, semble-t-il, entre Lili, la nièce de sa logeuse et Marleen,
son infirmière.
Ce n’est que vingt-deux ans plus tard, en 1937, que le poème a été édité.
L’année suivante, Norbert Schultze, un jeune compositeur allemand, le découvre
et décide de le mettre en musique. Il propose alors la chanson à Lale Andersen,une artiste en début de carrière. Ils entrent en studio en 1939. Le disque sort sur
le marché. Mais ça ne fonctionne pas ; on ne vendra que 700 copies.
Il faudra attendre 1941, en plein milieu de la guerre, pour que
RadioBelgrade, une radio militaire allemande diffusant sur tous les fronts d’Europe et
d’Afrique du Nord, décide de faire tourner le disque, trouvé par hasard dans une
boîte à rebut. Succès immédiat : les soldats redemandent cette chanson qu’ils
appelleront dorénavant Lili Marleen.
C’est alors que l’histoire devient intéressante : Lili Marleen fait rêver les
hommes, pas seulement les Allemands, mais tous les hommes, sur tous les
fronts, qu’ils soient Britanniques, Français, Bulgares, Italiens, Danois, Allemands
ou Russes.
Au fil des mois, la controverse s’installe : d’un côté, le Haut Commandement
allemand trouve cette chanson d’amour indigne d’un soldat aryen : on essaie en
vain de la bannir des ondes. Du côté allié, on ne veut pas que les soldats
syntonisent une radio allemande ; on se dépêche donc d’en faire une version
anglaise.
Mais qu’est-ce qu’elle a de spécial cette chanson ? Dans un camp comme
dans l’autre, les hauts commandements doivent se rendre à l’évidence : Lili
Marleen possède ce pouvoir magique de faire oublier aux soldats la faim, le
froid, la chaleur, le désespoir et surtout la solitude.
À la fin du documentaire, je suis resté longtemps devant mon écran,
songeur, essayant de comprendre cette force d’envoûtement qu’a eue la
chanson Lili Marleen sur toute une génération d’hommes et de femmes pendant
ces longues années de guerre. J’ai alors décidé d’acheter la version de 1939
chantée par Lale Andersen. En quelques instants, iTunes me l’avait téléchargée.
Dès le début de l’écoute, la chanson m’a transporté dans l’atmosphère de
l’époque : une trompette en avant-plan lançait quelques notes aux allures
martiales sur rythme de marche militaire. Et bientôt, la voix un peu terreuse de
Lale Andersen :
Vor der Kaserne
Vor dem grossen Tor
Stand eine Laterne
Und steht sie noch davor
So woll’n wir uns da wieder seh’n
Bei der Laterne wollen wir steh’n
3Wie einst Lili Marleen .
Une chorale de voix masculines répondait :
Wie einst Lili Marleen.
Mais qu’est-ce qu’ils disent ? Dommage, je n’y comprenais rien. Retour sur
iTunes Store pour acheter la version anglaise. J’ai choisi la plus connue, celle
interprétée par Marlène Dietrich.
Outside the barracks by the corner light
I’ll always stand and wait for you at night
We will create a world for two
I’ll wait for you the whole night through
For you, Lili Marleen
4For you, Lili Marleen .Quelle voix grave et sensuelle que cette Marlène Dietrich ! Pas surprenant que
la chanson soit identifiée à elle. C’est alors que j’ai voulu la voir en images.
De retour sur YouTube à la recherche d’une vidéo de cette femme fatale.
Bingo ! Je tombe sur un document noir et blanc intitulé « Marlène Dietrich, Lili
Marleen ». Je clique. L’image apparaît. C’est bien elle. La voici qui se présente
devant le micro : « Here is a song that is very close to my heart. I sang it during
the war. I sang it for three long years… » Mme Dietrich est enrobée de
paillettes ; son collier et sa robe scintillent. Mais elle est surtout enrobée de
nostalgie et de tristesse, témoin d’un lourd passé rempli d’amour et de haine.
5« … The soldiers loved it. Lili Marleen . » La foule applaudit à tout rompre.
. . .
La chanson commençait à m’habiter.
Pour aller au bout de ma démarche, j’ai voulu entendre la version française de
Lili Marleen. Dans le documentaire, on mentionnait le nom de la chanteuse
française Suzy Solidor. Elle aurait enregistré la chanson à Paris en 1941.
Retour dans le répertoire d’iTunes Store. Elle y était. Un détail m’a alors
sauté aux yeux : si les versions allemande et anglaise s’écrivent LILI MARLEEN,
la version française s’écrit plutôt LILY MARLÈNE. Tout comme la Lily-Marlène
de la lettre. Intéressant !
Le téléchargement complété, je l’ai immédiatement écoutée. J’entrai alors
dans l’univers étrange de Suzy Solidor : voix troublante, cuivrée, presque
masculine :
Le temps passe vite
Lorsque l’on est deux !
Hélas on se quitte
Voici le couvre-feu…
Te souviens-tu de nos regrets
Lorsqu’il fallait nous séparer ?
Dis-moi, Lily Marlène ?
6Dis-moi, Lily Marlène .
Je regardai soudain le coin droit de mon écran : il était près de 17 heures.
J’avais passé la journée sur Internet. Pauvre Capucine qui attendait au pied de
la porte avec son regard de chien battu. J’avais dépassé l’heure de sa marche.
— Oui, oui, on y va… Elle est où, ta laisse ?
Et ma chemise de scène qui n’est pas repassée !
. . .
À partir de cette journée-là, Lili Marleen s’est ancrée solidement dans mon
esprit. Les images du documentaire me revenaient sans cesse et la mélodie
s’était collée à moi comme du velcro. Impossible de m’en séparer. Et s’il y avait
un lien entre les deux Lily-Marlène, celle de la chanson et celle qui m’avait écrit
de Mayence ?CHAPITRE IV
Octobre 2011
Mademoiselle de Paris avait quitté l’affiche. Le dernier soir, nous nous sommes
retrouvés tous ensemble à la pizzeria juste en face du Théâtre de l’Île. C’était le
seul restaurant ouvert à cette heure-là dans le quartier. L’endroit était un peu
triste, tout comme nous d’ailleurs.
Vers minuit, nous nous sommes séparés sur le trottoir : quelques
accolades, quelques « Je t’appelle cette semaine ». Il n’y avait pas de
lendemains prévus pour Mademoiselle de Paris. Un producteur de Montréal était
venu deux fois voir le spectacle. Il était intéressé, semble-t-il. Il devait me
téléphoner au cours des prochaines semaines.
De mon côté, j’avais décidé de me lancer à la recherche de Lily-Marlène.
Par tous les moyens. J’avais même pensé aller faire un tour à Mayence en
Allemagne pour tenter de la retrouver. Mais j’ai vite changé d’idée lorsque j’ai
compris que cette ville de 200 000 habitants m’était complètement étrangère.
J’aurais perdu mon temps à errer à travers ses rues, à vérifier les noms inscrits
sur les portes, à la recherche d’une certaine Lily-Marlène dont je ne connaissais
même pas le nom de famille. Non, il me fallait plutôt tenter de communiquer
avec la dame de Montréal qui était venue me remettre le message au Théâtre
de l’Île. Mais comment faire pour retrouver cette Germaine ? Comment lui faire
signe ?
J’ai eu alors une idée : sachant qu’elle avait eu vent du spectacle
Mademoiselle de Paris en furetant sur Google, je me suis dit qu’elle suivait
peutêtre mes activités professionnelles sur Internet. J’ai donc décidé de tenter le tout
pour le tout. J’allais utiliser une de mes chroniques à la radio pour attirer son
attention. On ne sait jamais…
Depuis septembre 2010, je présentais en effet une chronique mensuelle sur
l’histoire de la chanson française à Radio-Canada. J’ai décidé d’en consacrer
une à la chanson Lily Marlène. Au fond de moi, j’espérais — sans trop y croire,
mais bon ! — que cette Germaine de Montréal, même si elle n’habitait pas la
région, écoutait peut-être ma chronique via Internet. M’entendant parler de Lily
Marlène, elle pourrait alors décider de communiquer avec moi en appelant au
studio.
. . .
Ça s’est passé le samedi 14 avril 2012. J’étais plus nerveux que d’habitude
devant le micro ce matin-là. J’imaginais même cette Lily-Marlène de Mayence
en train de m’écouter via le site Web de Radio-Canada.
À la fin de ma chronique, j’ai regardé à travers la vitre du studio. La
réalisatrice me faisait signe d’aller la rejoindre : il y avait des appels. Par ses
gestes, j’ai compris qu’une des personnes au bout du fil pleurait.
Mon cœur n’a fait qu’un tour. Je me suis vite retrouvé dans la salle de
contrôle. Il y avait trois appels en attente.
— Michel, sur la troisième ligne, il y a une dame qui me semble très émue.