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Dites-le lui pour moi

De
583 pages
C'est un monde tragique. Il brille de ces feux portés haut par des hommes et des femmes dont les flammes n'éclairent que leurs pieds. Derrière, la masse des zélateurs, l'oeil rivé sur le flambeau, suivent rangés, apeurés par l'opacité qui les entoure. Pas facile d'aimer dans ce monde là. Pourtant deux êtres vont essayer. Ils se croisent un soir et se regardent à l'insu de tous. Ils comprennent qu'il leur faudra cacher le trésor découvert, taire le secret qui un jour peut être ouvrira la fameuse porte depuis trop longtemps condamnée. Pas facile de s'aimer dans ce théâtre voulu par des acteurs qui ne seraient rien sans cette comédie. Natacha et Vincent vont tenter de s'aimer dans ce décor. Ce décor, c'est simplement notre monde.
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1 2Titre

Dites-le lui pour moi

3 4Titre
Pierre Olivier
Dites-le lui pour moi

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01182-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304011821 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01183-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304011838 (livre numérique)

6 7
8CHAPITRE I
Natacha lui manquait. Elle lui manquait tout
le temps. Comme lui avait manqué cet enfant
qu’elle n’avait jamais eu dans sa jeunesse. Les
mois, les années étaient tombées, inexorables.
La trentaine d’Amélie s’était approchée et avec
elle la peur de l’absence de vie. Son ventre fut
muet ; pourtant les médecins lui avaient confir-
mée qu’il possédait tous les attributs pour par-
ler. Peut être était-ce Arnaud, son mari, à qui on
devait attribuer cette mutité ? Elle n’en avait
jamais rien su. Il n’avait jamais accepté de se
soumettre aux examens nécessaires; et puis un
Arnaud de Saint Prix stérile, et comment donc !
Avait rétorqué sa mère ce jour où prudemment
elle avait évoqué devant elle cette éventualité.
Leur nom était une garantie de qualité, comme
pouvaient l’être certaines marques de Champa-
gne.
L’idée avait germé. Doucement, presque à
son insu, sa résolution d’adopter un enfant
s’était cristallisée et élaborée dans ce laboratoire
secret dont elle seule avait la clé. D’abord fran-
9Dites-le lui pour moi
chement hostile, Arnaud, lors du premier as-
saut, lui avait présenté une fin de non-recevoir :
son enfant serait le sien ou ne serait pas. Un en-
fant, pour lui, ne pouvait qu’être issu de la ré-
union de deux êtres. De préférence, surtout de
toi, avait-elle rétorqué avec aigreur. Sa concep-
tion de la filiation prenait racine dans cette
vieille idée que la descendance prévalait sur
l’existence. Un enfant était un réceptacle où
s’entreposaient les valeurs familiales et confier
ces richesses à l’inconnu lui était inconcevable.
Devant son refus, ulcérée par l’archaïsme qui
pesait sur l’homme partageant sa vie, pour la
première fois de son existence de femme ma-
riée, elle avait usé d’une mise en demeure : soit
il consentait aux analyses nécessaires et éven-
tuellement aux traitements qui pouvaient en ré-
sulter, soit c’était la séparation, suivie d’un di-
vorce ravageur. Elle était passée en force. Il
n’avait retenu ni l’une ni l’autre proposition : il
avait concédé l’adoption. Forte de ce premier
succès, elle avait voulu s’assurer la mainmise du
projet. Non sans dépit, à bout d’arguments et
de recommandations, il lui avait donnée carte
blanche. Elle ne s’était pas faite prier. Promp-
tement, sans vraiment en connaître la raison,
son regard s’était porté sur une petite africaine.
Le contraste était saisissant : carte blanche, en-
fant noire. Lui avait cru naïvement qu’en tant
que vertueuse représentante des de Saint Prix,
10Dites-le lui pour moi
régulière et acceptée, elle aurait pris en compte
la nécessaire filiation mâle qu’il sied aux bonnes
familles, mais lors de leur visite à l’association, il
avait vu la photo d’une petite fille. Silencieux, il
avait pâli. Une petite fille noire. Atterré, il avait
blêmi. Oui, le contraste allait être saisissant. Au
risque de se perdre définitivement aux yeux de
son épouse, il n’avait pas osé émettre
d’objection. Après tout, on lui avait seriné du-
rant toute sa jeunesse le respect des valeurs de
la tradition chrétienne, il verrait bien si sa fa-
mille supporterait à son tour cette mise à
l’épreuve du saint enseignement.
Une femme d’origine éthiopienne, en France
depuis plusieurs années, avait accouché sous X.
C’est tout ce qu’ils avaient su ; ils ne pouvaient
en savoir plus. Le nourrisson était arrivé avec
un prénom : Natacha. Quel souvenir se cachait
derrière ces trois a ? Peut être rien, un nom sur
un calendrier, choisi au hasard. Peut être aussi
une belle histoire ? Ils ne sauraient jamais.
Aujourd’hui, Natacha venait de fêter son
vingt-troisième anniversaire. Une jeune femme,
droite, grande et fière s’était éclose. En elle,
s’étaient conjuguées la rigueur et les vertus de
son éducation bourgeoise et la noblesse altière
héritée de ses origines. Son visage sombre et
mince, sculpté dans quelque fin basalte, s’ornait
d’un regard volé à la plus belle des nuits d’été.
Le sourire, toujours calme et tranquille, dé-
11Dites-le lui pour moi
contenançait et désarmait. Son corps svelte
s’était épanoui assez tardivement mais rivalisait
maintenant avec la statuaire antique.
Amélie, seule désormais, se sentait souve-
raine quand, dans les soirées, elle apparaissait
avec à son bras le joyau de sa vie. Elle pouvait y
croiser des yeux où la jalousie se disputait au
respect face à la paisible fierté qu’elle arborait.
Natacha coupait le souffle. Jusqu’à présent, peu
de jeunes hommes s’y étaient risqués. Seul Xa-
vier semblait avoir trouvé grâce à ses yeux. Il
faut dire qu’il bénéficiait d’un atout appréciable.
Il était le fils de Charles Semaison, l’ami de jeu-
nesse de feu son père. La fréquentation de leurs
salons respectifs avait facilité le rapprochement.
Aussi, depuis sept ou huit mois, l’idylle timide
et embarrassée du début s’était muée peu à peu
en une relation sérieuse et quasi publique. De là
à annoncer bientôt les fiançailles officielles des
deux jouvenceaux, il n’y avait pas des kilomè-
tres.
Après consultation de la parentèle respective,
ils avaient décidé de goûter un morceau de vie
commune en s’évadant courant septembre pour
un couple de semaines au Mexique. Amélie re-
doutait les effets pervers de cette confrontation
et de cette première approche de la communau-
té des corps et des esprits. Confrontation était
un bien grand mot. L’hôtel luxueux soigneuse-
ment choisi par elle et son service à l’avenant
12Dites-le lui pour moi
avait dû en atténuer les effets ou du moins en
amortir les heurts. Sa fille n’était pas en sucre,
certes non; elle était de cristal.

L’avion avait du retard. Depuis un moment,
Amélie, le visage figé par l’inquiétude grandis-
sante, ne quittait plus des yeux la ligne où figu-
rait le numéro du vol en provenance de Can-
cun. Agacée, elle ramena vers elle d’une brusque
traction Hector qui n’avait de cesse de tirer sur
sa laisse. Elle leva de nouveau la tête et scruta le
grand panneau d’affichage. Elle y chercha vai-
nement ce que pouvait bien dissimuler le mot
« retardé », s’évadant pendant un instant vers
des hypothèses qui l’effrayèrent. Et ce foutu
chien qui au passage de chaque silhouette res-
semblant à Natacha se précipitait, la queue fé-
brile, en entraînant le chariot à bagages désespé-
rément vide ! Elle le rabroua une nouvelle fois.
Assis sur son postérieur, il se mit à l’épier der-
rière les longs poils qui couvraient partiellement
ses yeux. A l’affût du moindre tressautement, il
lisait un par un les traits du visage de la cin-
quantenaire. Il le connaissait bien. Depuis six
ans, il l’avait appris de la racine des cheveux
qu’une teinte blond cendré enjolivait, à l’extré-
mité du menton qui se bouffissait signant la ré-
probation. Le regard bleu verrouillé sur de
lointaines espérances et inaccessibles à son en-
tendement creusait les petits sillons qui crois-
13Dites-le lui pour moi
saient au coin des yeux. L’attention contractait
ses lèvres et accentuait les plis d’expression du
visage habituellement accueillant et serein. Il se
rapprocha et plusieurs fois colla sa truffe aplatie
sur le jean à la recherche de l’odeur masquée
par les nombreux relents du grand hall
d’aéroport. Il se dressa d’un coup de rein et po-
sa ses pattes au niveau du genou en quête de la
main disponible. Les doigts aux ongles soignés,
au contact du pelage, trifouillèrent distraitement
sa tête puis se posèrent plus haut sur la barre
transversale du chariot. Soudain, il sentit tout
son corps se raidir puis se détendre. Elle se
pencha brusquement vers lui, le visage radieux,
chiffonna nerveusement son museau en plu-
sieurs gestes joueurs auxquels il répondit en
mimant la morsure. Elle était contente; il ne sa-
vait pas pourquoi mais c’était le principal.
Amélie se dirigea à petits pas, détendue, vers
la porte d’arrivée dont le numéro venait d’être
affiché en face du vol. Dans quelques instants,
elle reverrait sa fille. Elle s’approcha des barriè-
res pour mieux guetter son apparition.
Les premiers passagers sortirent. Certains, le
teint halé, encore vêtus de shorts et de chemises
à fleurs, interpellèrent bruyamment les familiers
venus les attendre. La file dense à présent se di-
luait dans l’aérogare de Roissy qui retentissait
des annonces. Amélie fouilla des yeux la foule
bariolée. Hector à ses pieds, mis en alerte par la
14Dites-le lui pour moi
brusque effervescence, la suppléait comme il
pouvait. Le défilé lui paraissait interminable.
Comment peut-on mettre tout ça dans un
avion ? Et pourquoi ne sort-elle pas dans les
premiers ? Elle s’impatienta. Soudain, une main
apparue au-delà des portes vitrées s’agita au
dessus du troupeau. Enfin ! Soupira t-elle rassu-
rée en apercevant les deux silhouettes familiè-
res.
Natacha jeta à terre son bagage à main et se
précipita vers les bras tendus. Tandis que la
mère et la fille s’étreignaient dans une silen-
cieuse effusion, Hector, fêtant comme un fou le
retour de sa compagne de jeu, s’agitait au bout
de sa laisse ne sachant où donner du museau.
Xavier, un peu gauche et embarrassé d’assister à
cette démonstration d’amour filiale, attendait
avec l’air gêné de celui qu’on a oublié. Les deux
femmes relâchèrent leur étreinte et partirent
dans une hilarité nerveuse et complice. Amélie
prit brusquement conscience de la présence de
Xavier.
– Oh ! Pardonnez moi Xavier ! Lui fit elle
confuse en l’embrassant, je ne vous oubliais pas
mais quinze jours sans ma Natacha chérie,
c’était comme une éternité !
– Oui, je, je comprends…, balbutia t-il, puis
se reprenant, le ton badin, vous avez des tas de
choses à vous raconter sans doute. Je suis vrai-
15Dites-le lui pour moi
ment navré de vous l’avoir escamotée durant
tout ce temps !
Masquant son agacement par un sourire figé,
il repoussa discrètement du pied Hector qui
commençait à s’intéresser à lui.
– Bien ! Conclut la mère joyeusement, vous
devez certainement avoir des bagages à récupé-
rer ! C’est toujours une épreuve ces machins là !
Ils venaient de se glisser au sein de la masse
qui s’était agglutinée devant le tapis roulant.
Dans l’attente des sacs, ils répondirent pèle
mêle aux questions rituelles dont Amélie les
bombardait. Ils évoquèrent ainsi le temps ra-
dieux malgré une journée de pluie, l’hôtel, la
piscine et son bar, le voyage interminable via
Miami, le cosmopolitisme des lieux mais Amélie
de Saint Prix resta sur sa faim. Ce qu’elle dési-
rait savoir se situait un peu plus loin que ces
considérations touristiques. Elle en saurait plus
certainement sur le trajet du retour.
Après que tout le monde eût récupéré ses ef-
fets, ils se dégagèrent avec soulagement du tu-
multe des gens s’esclaffant, pestant sur l’organi-
sation précaire du retour des bagages et se diri-
gèrent vers les ascenseurs desservant les
parkings. Une fois la voiture chargée, Xavier,
toujours en avance d’une galanterie, proposa de
prendre le volant. Un peu étonnée, Amélie dé-
clina poliment. Tout de même pensa t-elle, elle
vivait dans un milieu où la femme s’interdisait
16Dites-le lui pour moi
encore certaine chose mais la conduite automo-
bile étant une prérogative acquise depuis long-
temps, elle n’allait pas s’en faire déposséder par
le premier venu, fut-il son probable futur gen-
dre.
Le dimanche matin l’autoroute A1 qui mène
à Paris est en général dégagée de sa charge habi-
tuelle et l’automobile filait sur la voie de droite
sous le soleil encore pesant de cette fin septem-
bre.
– Au fait, demanda Amélie sans quitter la
route des yeux, tu reprends quand tes cours dé-
jà ?
Natacha assise sur le siège passager répondit
mollement que cela se situait vers la fin octobre
mais qu’elle devait vérifier. Et puis d’ici là, ra-
jouta t-elle, elle avait le temps d’y penser.
Elle préparait depuis deux ans une agrégation
de lettres. Brillante lycéenne, le bac littéraire
avec mention en main, elle avait longtemps hé-
sité sur la route à suivre. Les sciences l’avaient
toujours plus ou moins intéressée mais son ni-
veau en mathématique, forcément en deçà du
nécessaire requis, l’avait empêché d’intégrer une
taupe. Il eut fallu qu’elle s’investisse dans une
classe préparatoire ce qui aurait retardé d’autant
son accession aux études supérieures. Finale-
ment une khâgne avait fait l’affaire suivi du my-
thique concours d’entrée à l’ENS. Et puis être
professeur de français dans un lycée ne lui dé-
17Dites-le lui pour moi
plaisait pas. Tout dépendait du lycée, évidem-
ment. Quant à Xavier qui tentait silencieuse-
ment sur la banquette arrière de tenir à distance
le chien énervé par les retrouvailles, il terminait
ses études d’avocat. Les hautes fonctions de son
père au sein de la magistrature l’avaient fait bai-
gner depuis son adolescence dans le chaudron
du droit; aussi loin qu’il puisse s’en souvenir, il
n’avait jamais envisagé d’autre voie. Il avait déjà
le projet de monter son affaire en s’associant
avec un de ses prochains confrères. Il y traite-
rait le droit des sociétés principalement, le pénal
ne l’intéressant guère. Il hésitait encore sur la
localisation de ses futurs bureaux. D’aucun lui
avait conseillé le troisième; lui avait des vues sur
la Défense ou Neuilly. Les relations de son père
lui assureraient sans aucun doute le volant
d’affaires qui contribuerait à l’envol de son ca-
binet. Il avait l’ambition des nantis. Pour lui la
vie avait toujours été facile et il voulait prouver
au monde que malgré les avantages dont
l’avaient pourvu le pouvoir paternel, il pouvait
faire aussi bien, sinon mieux. Il n’avait même
pas l’excuse d’être né pauvre. Il était comblé
mais cela ne suffisait pas; il lui fallait un nom.
Le silence s’était fait dans la voiture. De
temps à autre Hector continuait d’asticoter le
futur baryton du barreau. De peur d’essuyer la
foudre de Natacha, il n’osait pas le repousser
trop violemment. Profitant de la faiblesse de
18Dites-le lui pour moi
l’adversaire, celui-ci avait entrepris de fourrer sa
grosse face plate et humide dans la poche de
son blouson. Il réussit à y choper le trousseau
de clés qui s’y trouvait. Il les transporta vive-
ment à l’autre bout de la banquette. Xavier es-
saya de lui reprendre mais le chien, maintenant
sa prise entre ses pattes, aboya plusieurs fois. Il
n’aimait pas les chiens. Ils lui faisaient peur et le
contact de leurs museaux mouillés et suintants
lui répugnait.
– Dispute le s’il t’embête ! Lui lança Natacha
qui s’était retournée.
– Oh, non, non ! Fit il avec une hypocrisie
achevée. Il veut simplement jouer !
Il profita de l’inattention de la bête qui s’était
détournée vers sa maîtresse pour reprendre
prestement avec une petite moue dégoûtée ce
qui lui appartenait.
Amélie profita de ce sursaut d’animation
pour placer sa question.
– Alors, cette première expérience de la vie
commune, comment ça c’est passé ?
Comme Natacha tardait à répondre, Xavier
s’empressa de rassurer la mère sur un ton en-
joué.
– Et bien ma foi…, pas trop mal je dois
dire ! Quelques divergences de vues sur la
forme, mais rien d’essentiel, tranquillisez vous !
Natacha acquiesça d’un simple regard.
19Dites-le lui pour moi
– Oh, tant que c’est la forme qui est concer-
née, c’est rassurant ! Ajouta Amélie d’un air en-
tendu. Parce qu’il ne suffit pas de s’aimer pour
être heureux, si il n’y avait que ça ! Je sais par
expérience que la vie de couple, même s’aimant
profondément, est sujette à bien des embûches !
Mais vous avez l’intention de…, enfin je veux
dire…, vous avez prévu de vous marier ?
– Nous…
– Que j’aie mon agrég d’abord ! Après nous
verrons ! Fit vivement Natacha coupant l’herbe
sous le pied de Xavier. Et puis cela dépendra de
l’endroit où je serai affectée ! Ça, ça sera une
première embûche peut être !
– Mais chérie, tu n’es pas obligée d’accepter,
si le lieu ne te…
– Tu crois ça ! Refuser un premier poste, je
suppose qu’il faut avoir de bonnes et sérieuses
raisons ! Et puis…
– Et bien justement, renchérit malicieuse-
ment Xavier, si tu es mariée, c’en est une de sé-
rieuse ! Si tu vis à Paris, ils ne vont pas
t’envoyer à Rennes ou Charleville !
– Ça c’est vrai ! Approuva la mère.
– Bon, de toute façon, nous n’y sommes pas
encore ! L’agrégation, ce n’est pas une mince
affaire ! Surtout l’oral ! Alors…, et puis Xavier,
si nous nous marions, ce ne sera pas pour éviter
une mutation à l’autre bout de la France ! Je
20Dites-le lui pour moi
pense tout de même que nous le ferons pour
des raisons moins… fonctionnelles !
– Oui, oui, évidemment Natacha ! Évidem-
ment ! Répliqua t-il maladroitement, embarrassé
de s’être laisser déborder par ses propos.
Ils venaient de s’engager sur un périphérique
d’une rare fluidité.
– A propos, j’ai oublié de vous dire ! dit
Amélie en cherchant le reflet de Xavier dans le
rétroviseur, vos parents viennent dîner ce soir !
Nous allons fêter votre retour !
Puis en direction de sa fille :
– Laurie est invitée aussi !
– Super ! Fit Natacha enthousiaste en se
tournant vers Xavier, comme ça nous pourrons
leur montrer les photos ! Mais avant, faut qu’on
se repose un peu ! Parce que qu’est ce qu’on
dort mal dans ces pu…, dans ces foutus
avions !
Ils sortirent du périphérique Porte de Bercy
et remontèrent vers le centre de Paris en suivant
la Seine qu’ils traversèrent au pont d’Austerlitz.
Il atteignirent le haut de Port Royal et tournè-
rent dans l’avenue de l’Observatoire en direc-
tion du Luxembourg.
La voiture remonta lentement l’avenue et
Amélie commença à pester devant l’absence de
place. Après avoir laissé sur sa droite la rue
Herschel, elle se résigna, le temps de décharger,
à stationner provisoirement sur le bateau de
21Dites-le lui pour moi
l’immeuble voisin du leur. Elle en serait quitte
après à aller ranger l’automobile à son empla-
cement réservé du parking Raspail.
Dans l’attente de Xavier, Natacha, à coté de
son lourd sac à roulettes, laissa errer un regard
apaisé sur la façade vermiculée et taillée dans la
meilleure pierre. Satisfaite de son examen, elle
fit les quelques mètres qui la séparaient des
grandes portes de bois rehaussées de besants
alternant aux feuilles d’acanthes. L’immeuble
comportait cinq étages et Madame de Saint Prix
en occupait la totalité du dernier. Les trois pre-
miers niveaux s’ornaient de larges balcons semi-
circulaires. Vue de la rue, le dessous bombé et
rayonné de longs cartouches en saillie imitait la
coquille saint Jacques; à leurs bases, émergeant
du mur, une grosse figure rieuse et joufflue à la
tignasse champêtre semblait soutenir sur sa nu-
que le poids de l’ensemble. Au dernier niveau,
un balcon de pierre aux balustres renflées cour-
rait sur tout le front de l’édifice et était porté à
intervalles réguliers par d’imposantes consoles
aux flancs ouvragés. Au dessus encore, échap-
pant par son retrait au regard du passant, com-
mençait le toit de zinc où trois petites loggias
révélaient l’emplacement des anciennes man-
sardes des cousettes. Les de Saint Prix, de
nombreuses années auparavant, les avaient
achetées et après force travaux et aménage-
ments en avaient fait le royaume de leur fille
22Dites-le lui pour moi
unique. De la haut, elle régnait sur les toits de
Paris, du lycée Montaigne où elle avait fourbi sa
première dialectique jusqu’au Sacré Cœur se sil-
houettant au loin dans l’air chargé de la capitale.
A ses pieds, les têtes parées de verdure des ar-
bres du Luxembourg traçaient dans leurs ali-
gnements le chemin qui menait au Sénat.
Traînant son bagage, elle poussa le lourd bat-
tant qui ouvrait sur l’entrée de marbre et de mi-
roirs. En face, derrière les grandes portes vitrées
qui marquaient le territoire réservé aux ayant
droits, débutait le grand escalier de rouge revê-
tu. Elle libéra le sésame en composant le code.
L’odeur rassurante de boiserie et de tapisserie
termina de la tranquilliser. Elle retrouvait son
monde. Une affichette blanche posée sur la
porte de fer forgé de l’ascenseur attira immédia-
tement son regard. Elle s’approcha car la pé-
nombre du hall l’empêchait d’en distinguer
l’écriture. Sa voix exaspérée résonna dans le vo-
lume de l’entrée.
– Ah non…! C’est pas vrai !
Le dernier mot avait été ponctué par un cla-
quement de talon rageur qui sonna sur la pierre
luisante. Dans une encoignure, une porte à
demi vitrée, habillée de rideaux bonne femme,
s’ouvrit timidement en libérant de vagues bruits
de cuisine.
– Ah… c’est vous, mademoiselle Natacha !
Bonjour !
23Dites-le lui pour moi
Madame Albaret, l’indéboulonnable senti-
nelle, toujours aux aguets, alertée par l’exclama-
tion, venait d’apparaître tenant encore la porte
de la loge. Elle referma prestement derrière elle
probablement pour éviter que ses odeurs de
fourneaux ne contaminent le hall d’entrée. Elle
avait déjà eu des remarques détournées et dis-
crètes à ce sujet. Depuis presque vingt ans, elle
avait appris, trop souvent à ses dépens, à se
plier aux humeurs de cette bourgeoisie à la
notabilité hautaine. C’était un peuple
imprévisible d’où le reproche pouvait venir sans
crier gare d’une futilité, une trace de doigt sur
un miroir ou une poubelle sortie trop tôt dans
la soirée. Mais c’était toujours dit avec tact et
sinuosité; même dans la vachardise, c’était des
gens polis.
Natacha l’a considéra silencieuse, un peu
étonnée de la voir surgir et d’afficher cet air
empressé, presque coupable, comme si c’était
elle la responsable de la défaillance de l’ascen-
seur. Déconcertée, elle suivit d’un œil vide les
mains fébriles s’essuyant sur le tablier de cuisi-
nière pour ôter une souillure invisible. Elle fit
un mouvement vers la jeune fille en désignant le
lourd bagage du regard.
– Si vous le voulez, je peux…
– Non, non, madame Albaret…, ce n’est pas
la peine, balbutia Natacha gênée par l’assistance
24Dites-le lui pour moi
proposée, Xav…, mon ami s’en chargera très
bien !
– Et puis, rajouta t-elle d’un air ferme et for-
çant artificiellement le trait par un oeil com-
plice, il faut bien que les hommes servent à
quelque chose !
La concierge approuva par quelques vives
exclamations, ravie de cette brève complicité
féminine estompant un instant les étages qui les
séparaient.
Dans les souvenirs de Natacha, Madame Al-
baret avait toujours été présente. Elle pouvait
revoir les retours d’école, haletante, le cartable
bringuebalant sur ses épaules dans les courses
endiablées pour distancer par jeu la jeune étu-
diante qui venait la recueillir à la sortie de classe,
poussant avec peine la lourde porte, passant de-
vant la loge ouverte et, le feu aux joues et le
souffle court, se postant fière de sa prouesse
devant la porte de l’ascenseur. Souvent la dame
sans âge encore pour elle, interrompant une tâ-
che obscure, lui lançait dans un sourire mater-
nelle : « Alors Natacha, comment ça a été
l’école aujourd’hui ? ». Elle ne savait jamais trop
quoi répondre, sinon que ça allait, mais toujours
avec une pointe d’étonnement devant ce ques-
tionnement dont la bienveillance lui échappait.
Plus tard, sans qu’elle en perçoive réellement la
nuance, sans qu’elle puisse le situer dans le
temps, le « Natacha » affectueux fut précédé
25Dites-le lui pour moi
d’une civilité et le tutoiement attentionné migra
vers une tournure plus révérencieuse eu égard à
la jeune fille qui désormais prenait l’ascenseur
seule.
La silhouette de Xavier se détacha dans la
lumière crue libérée par la grande porte qu’il
venait de pousser. Tirant sa volumineuse valise,
il était précédé, chose inattendue, du chien Hec-
tor qui au bout de sa laisse tendue paraissait ex-
ténué d’avoir à traîner ce lourd attelage. Quand
madame de Saint Prix, avant de remonter en
voiture, lui avait donné la petite chaîne, il l’avait
prise avec un sourire figé. Les vingt mètres de
trottoir avec pas moins de quatre arrêts logisti-
ques le long des jantes de voitures et autres po-
teaux lui avaient fait comprendre pourquoi la
future belle-maman avait renoncé à la prome-
nade du retour en sa compagnie.
– Bon, fit madame Albaret baissant soudain
la voix, je vous laisse mademoiselle Natacha !
Ah oui, reprit-elle sur le ton de la confidence
avant de s’éclipser, ils viennent demain pour
l’ascenseur ! Bonne journée !
Après deux voyages épuisants Natacha se
laissa tomber dans un des fauteuils du salon.
D’une voix lasse elle interpella Xavier pour lui
demander de bien vouloir achever l’ascension et
monter son monstrueux sac dans son antre.
Midi, constata t-elle en croisant du regard la
pendule de la cheminée. Elle se passa une main
26Dites-le lui pour moi
sur le front; elle avait chaud. Elle eut l’énergie
de se lever pour se diriger vers une des portes-
fenêtres qu’elle ouvrit. Le léger fond sonore de
l’extérieur et les cris des enfants du square en
bas s’imposèrent dans le silence de l’apparte-
ment. Quinze jours d’absence avaient suffi pour
qu’elle désapprenne ce détail. L’air doux la ras-
séréna. Son visage, ses traits s’éclaircirent à la
vue des toits et de la tour Eiffel au loin. Son
monde était là ; Natacha le regardait, souriante
et apaisée.
Elle entendit la porte de l’appartement se re-
fermer et le bruit des clefs jetées sur le meuble
de l’entrée. Ce bruit, elle le connaissait par
cœur ; un premier choc mat suivi d’un léger
glissement. Sa mère venait de rentrer.
Sans se retourner, Natacha sentit une main
délicate sur une épaule et sur l’autre le contact
léger d’un menton qui venait de se poser. Elle
capta à la volée un effluve du parfum maternel.
– Alors, ma chérie…, ça te change du Yuca-
tán ?
– Disons…, c’est différent, répondit-elle
doucement sans s’arracher à sa contemplation.
Là-bas, l’Histoire est cachée dans les forêts. Les
villes ne se visitent pas ; on y passe des vacan-
ces c’est tout… et puis…
– Au fait ! Tu as faim ? demanda soudain
Amélie en se détachant de sa fille.
Natacha eut une petite grimace de rejet.
27Dites-le lui pour moi
– Pas vraiment non…, tu sais on a déjà
man…
– Tu veux un verre peut être ?
– Plutôt, oui.
– Tu veux quoi ? fit Amélie qui déjà se diri-
geait vers le bar.
– Oh…, je sais pas trop…, répondit-elle par-
dessus son épaule et en haussant la voix,
comme toi maman, tiens !
Natacha était restée à son poste
d’observation, appuyée contre le chambranle et
les bras croisés, le regard perdu entre deux
continents. Un bruit de frottement sur le par-
quet la fit se retourner. Le chien, traînant tou-
jours sa laisse, se dirigeait vers elle avec force
mouvements de l’appendice caudal. Elle émit
un petit claquement d’agacement en songeant à
Xavier qui avait laissé ainsi son compagnon.
Elle détacha la petite chaîne qui entravait sa
marche en lui adressant des paroles de lamenta-
tion sur sa condition de chien abandonné.
D’ailleurs, pensa t-elle tout haut en continuant à
lui parler, qu’est-ce qu’il peut bien fiche ? En
sortant du salon elle croisa sa mère, un bol de
glaçons à la main, dans le long couloir qui me-
nait à l’escalier.
– Je redescends m’man ! Lui lança t-elle au
passage.
La porte était restée ouverte en haut des
marches. Au dessus, un panneau soigneusement
28Dites-le lui pour moi
calligraphié par ses soins avertissait : « Nulle
n’entre ici s’il n’est géomètre. » Après la petite
entrée, elle poussa l’huis qui ouvrait sur son re-
paire, son naos, ce lieu secret connu de quel-
ques initiés. C’était une grande pièce longue ré-
sultant de la réunion de trois chambres de
bonne ; seules en subsistaient les trois petites
portes-fenêtres qui l’éclairaient. A une extrémi-
té, un divan convertible, une table basse entou-
rée de trois petits fauteuils aménageaient un
coin salon ; à l’autre bout, un grand bureau tou-
jours chargé et derrière, dissimulant les murs,
une bibliothèque au désordre studieux. Le par-
quet de chêne clair était habillé de plusieurs ta-
pis jetés comme ça, un peu au hasard. Des pou-
tres de bois, certaines factices, couraient à in-
tervalles réguliers sur la largeur du plafond. La
surface qui les séparait était blanchie tout
comme les murs sur lesquels étaient accrochées
quelques gravures encadrées. Dans un angle,
des photos dans des cadres de toutes tailles sa-
vamment entremêlées; on y voyait sa mère, ses
grands parents, le chien, son amie Laurie, Xa-
vier et elle, quelques amies et aussi son père,
décédé il y a sept ans déjà. C’était elle qui l’avait
prise quelques mois avant sa mort avec un de
ces appareils jetables qui se faisaient à l’époque.
Ils étaient en vacances à Belle-isle comme tous
les ans; le vent contrariait sa coiffure et déran-
geait le chandail négligemment posé sur ses
29Dites-le lui pour moi
épaules. Assis à moitié sur un rocher, il a un
pied posé sur l’herbe rase. Une jambe ramenée
vers lui et un coude sur le genou, son menton
repose sur le poing fermé ; le soleil adoucit son
visage inlassablement grave. Il sourit.
Xavier était de dos, face à une des fenêtres, la
main droite collée à son oreille ; il n’avait pas
quitté son blouson. Le sac de voyage était au
milieu de la pièce.
– Xavier, tu descends…, on…
Il s’était retourné découvrant le téléphone
qu’il tenait. Il lui fit un bref signe de sa main li-
bre et dans un mouvement de lèvres lui signifia
qu’il avait bientôt terminé. Après une petite
moue de désappointement, Natacha n’insista
pas et tourna les talons. Déjà au Mexique, elle
l’avait aperçu plusieurs fois, retiré dans un coin
du salon de l’hôtel, pendu au téléphone. Elle
n’avait pas posé de question. Après tout, ses af-
faires, ou ses futures affaires, devaient être im-
portantes même si sa capacité en droit ne serait
acquise que dans quelques mois.
Redescendue, elle s’était assise plutôt lour-
dement dans le fauteuil ; la fatigue du voyage, le
décalage horaire commençaient à se faire sentir.
Elle prit son verre que sa mère avait servi et en
examina perplexe le contenu. Méfiante, elle le
rapprocha pour sentir discrètement.
– C’est quoi au juste ?
30Dites-le lui pour moi
– De la verveine verte du Puy, tu verras c’est
très bon !
Elle porta prudemment le verre à ses lèvres.
– Et que fait Xavier ? s’enquit la mère en
piochant dans les chips.
Natacha déglutit avec peine le liquide un peu
trop sucré à son goût.
– Téléphone… mais m’man…, c’est pas plu-
tôt un digestif ce truc ?
– Si, fit elle en haussant des épaules, désin-
volte, mais digestif, apéritif, c’est un peu de la
foutaise tout ça ! L’important, c’est qu’on ait
l’ivresse !
– Alors, reprit-elle soudain sur un ton qui
mimait la confidentialité, ça c’est bien passé ces
quinze jours avec Xavier ?
Pour se donner le temps de répondre, Nata-
cha prit de nouveau une rasade du breuvage
d’une jolie couleur verte.
– Oui, oui ! Répliqua t-elle en forçant légè-
rement sur la conviction, vraiment, je n’ai pas
vu passer les vacances ! J’ai pu m’apercevoir
qu’il était attentionné, posé, d’humeur égale,
choses que je savais déjà mais là…, j’en ai eu la
confirmation ! Mais c’est vrai, la vie en vacances
et la vie de tous les jours ne sont pas compara-
bles ! Je suppose que dans une vie de couple qui
travaille, on n’a pas toujours le temps de s’ai-
mer ! Il faut faire de la place à des choses plus
matérielles et quand elles commencent à être
31Dites-le lui pour moi
être encombrantes, le sentiment est obligé de se
serrer dans un coin ! Et ça…, ça me fait un peu
peur, je dois l’avouer !
– Oui, ma chérie, c’est vrai…, rétorqua Amé-
lie un rien goguenarde, mais faut replacer les
choses dans leur contexte ! Toi, tu seras profes-
seur agrégé, lui bientôt avocat d’affaire avec les
facilités que lui procureront la position de son
père, comme conditions matérielles, tu avoue-
ras…, il y a pire !
Natacha consentit avec un petit sourire aux
derniers propos de sa mère. Elle reprit son
verre pour se donner une contenance alors
qu’Hector venait quémander des miettes à
Amélie. Pourtant même si elle avait été sincère
dans son constat, même s’il était vrai que Xavier
recélait dans sa personnalité nombre de qualités,
pour la première fois de sa vie de jeune femme
amoureuse, elle avait ressentit durant son séjour
à Cancun, surtout dans la deuxième semaine,
quelque chose de singulier, une vague apathie,
quelque chose dont le nom lui échappait. Elle
avait tenté plusieurs fois de l’entraîner dans des
visites organisées des sites précolombiens situés
dans les terres. Il lui avait consentie une fois
mais elle n’avait pas perçu chez lui un réel en-
thousiasme, manque d’enthousiasme terni de
plus par une attitude émaillée quelques fois de
remarques narquoises à la vue des vieilles pier-
res. L’hôtel luxueux, son service parfois pesant,
32Dites-le lui pour moi
la piscine, son bar, son restaurant, les plages, la
mer chaude et bleutée ne lui avaient pas apprise
beaucoup de chose. Elle avait vu arriver avec un
certain contentement la date de retour, même
si, intimement, elle s’en défendait. Il était en-
core trop tôt pour elle.
Chassant cette réminiscence déplaisante par
un vague mouvement de tête, elle prit une chips
quelle croqua à moitié et tendit le reste à Hector
qui venait de changer de fournisseur.
– Au fait maman, ça fait combien de temps
qu’elle est là madame Albaret ?
Amélie, stoppant son geste devant la ques-
tion incongrue, écarquilla les yeux.
– Bah…, je ne sais pas trop comme ça…,
vingt ans peut être…, oui, à peu près…, mais
pourquoi tu me poses cette question ? Rajouta
t-elle amusée.
– Oh…, non, rien, rien…, fit Natacha avec
lassitude retenant son envie de bailler, comme
ça, pour savoir…, je l’ai vue tout à l’heure, dans
l’entrée, c’est pour ça.
Amélie, les yeux dans son verre, sembla ré-
fléchir quelques secondes.
– En tout cas, quand elle a pris ses fonctions,
tu étais déjà arrivée ! Je m’en souviens très
bien !
Natacha se laissa aller dans le fauteuil pro-
fond et cette fois ci ne put réprimer un long
bâillement qu’elle masqua de sa paume. Son re-
33Dites-le lui pour moi
gard fatigué se posa sur le ciel clairsemé de
minces nuages d’altitude. Les derniers mots de
sa mère lui revinrent à l’esprit, ou plutôt, ils ne
l’avaient pas quittée même s’ils semblaient être
anodins. C’était curieux, pour ses parents, aussi
longtemps qu’elle s’en souvienne, elle était arri-
vée, elle n’était jamais née. Ce qu’il s’était passé
pour elle avant son « arrivée », ils l’avaient ou-
blié. C’est comme si elle avait commencé à exis-
ter à ce moment précis ; sa naissance à elle,
c’était une porte qu’on ouvrait au cinquième
étage d’un immeuble. Non, elle n’était pas née :
elle était venue. Il fallait qu’elle se satisfasse de
cette image théâtrale. De même, comme pour
madame Albaret, elle ne gardait aucune souve-
nance sur la révélation de son adoption ; elle
l’avait toujours sue. Pour un enfant, même petit,
la différence de teinte de peau ne manquerait
pas de susciter des interrogations. Devant
l’évidence, et avant que d’autres ne s’en char-
gent, ses parents avaient du probablement lui
faire part un jour de ses origines extrafamiliales.
Curieusement, ce souvenir aussi n’existait pas.
Du bruit la tira à contre coeur de ses erre-
ments. Xavier venait d’apparaître dans le salon.
– Ah, Xavier…! Que devenez vous ! Fit
Amélie très mondaine. Voulez vous un rafraî-
chissement ?
34Dites-le lui pour moi
– Non, je vous remercie Amélie, c’eut été
avec plaisir, mais je suis désolé, je vais devoir
vous laisser cette après-midi !
Il s’était rapproché de Natacha qui venait de
se redresser à regret.
– Oui, reprit-il ravi en direction de la jeune
femme, je dois absolument voir François, il part
pour les Etats-Unis demain tôt dans la matinée
pour une dizaine de jours et apparemment il a
trouvé une surface ! Il doit me refiler le dossier !
Et puis il faut que l’on discute de certaines mo-
dalités concernant le bail !
Il se pencha sur elle et lui déposa un rapide
baiser sur les lèvres.
– Je serai de retour en début de soirée, t’in-
quiète pas !
– Mais c’est dans quel coin ces bureaux ?
Questionna mollement Natacha qui décidément
commençait à ressentir les effets du remontant
de sa mère.
– Rue du Louvre…, mais je t’en dirai plus ce
soir !
Il s’était assis négligemment sur l’accoudoir
et charmeur lui avait pris la main.
– Bon, il faut que je file ma chérie…, j’ai
commandé un taxi qui ne devrait pas tarder !
Il se remit sur pieds après lui avoir frôlé le
front de ses lèvres.
– D’ailleurs je vais en profiter pour passer
chez moi et déposer ma valise et me changer…
35Dites-le lui pour moi
– A propos Xavier, fit soudain Amélie qui
venait de siffler le fond de son verre, si vous
avez vos parents au téléphone pour ce soir,
n’oubliez pas de leur dire que l’ascenseur est en
panne ! Je ne voudrais pas…
– Oui, oui ! Lança Xavier du vestibule déjà
sur le départ.
Après un dernier baiser de la main, la porte
se referma sur lui.
– Bien…, émit à mi-voix Natacha comme
pour elle-même.
Avec une visible satisfaction, elle se cala de
nouveau dans le moelleux du fauteuil.
– Tiens ! fit brusquement Amélie en se le-
vant, tu ne sais pas qui j’ai revu cette semaine ?
Sa fille eut un léger mouvement d’ignorance.
Elle entendit un bruit de glaçons tombés dans
un verre.
– Les de Prieur de Guilvinec ! tu te sou-
viens ? on les avait rencontrés il y a deux ans au
mariage de Sidoine !
– Hmm…. Peut être…, fit Natacha en bâil-
lant brièvement, mais Maman…, argumenta t-
elle sans conviction, il y avait au moins la moitié
de la Bretagne à ce mariage, alors si tu crois …
– Mais si, rappelles toi ! Insista Amélie en re-
gagnant sa place le verre à la main, avec leur fils
Thierry, un petit gros à lunettes qui transpirait
beaucoup quand il te regardait ! D’ailleurs, on
en avait plaisanté souviens toi !
36Dites-le lui pour moi
– Ah… oui…
– Et bien, je les ai revus mardi dernier à Saint
Sulpice sur la place, ils s’apprêtaient à rentrer
dans l’église pour des obsèques d’une vieille
tante à eux ou quelque chose comme ça ! Bon,
on a discuté cinq minutes…Lui, il est toujours à
la tête d’une chaîne d’agences immobilières, ça a
l’air d’aller… Quant à elle, ma foi… tiens, ils
m’ont appris que leur fils avait entamé des étu-
des de droit ! C’est comme Anne-Marie, tu sais
la fille Baumann, elle fait son droit aussi ! Déci-
dément, on ne risque pas de manquer de défen-
seurs !
Pendant que sa mère égrenait ses mondani-
tés, le regard de Natacha avait virevolté peu à
peu vers la lumière ; elle se revit un instant deux
ans auparavant, se souvint de son exil au milieu
de la multitude lors du mariage d’une de ses
cousines. Des sourcils négligemment interroga-
teurs, des regards oscillant brièvement de bas en
haut et une moue discrète mais désobligeante
avait déparé les visages de ces dames à son pas-
sage. Les hommes, eux, s’étaient partagés les
rôles avec cet air entendu où la lippe polissonne
alternait avec la suffisance du regard. Il est vrai
qu’il était de bon ton dans cette société d’être
bronzé, mais là franchement, elle avait exagéré.
Mise à part la gentillesse de quelques personnes,
elle était restée seule, terriblement différente.
Certes, pour tout le monde elle était une de
37Dites-le lui pour moi
Saint Prix ; sa mère présente, personne n’aurait
osé le lui contester. Mais pour beaucoup, elle
l’avait discerné, elle n’était qu’une black qui
avait beaucoup de chance. Sur le chemin du re-
tour, dans la voiture, elle n’avait pas osé faire
part à sa mère de son malaise. D’ailleurs, elle
n’avait jamais osé faire part de quoi que ce soit
à sa mère.
– … et puis tu me diras, forcément, de la
manière qu’elle a été élevée, le père toujours en-
tre deux portes, la mère par monts et par vaux,
pas étonnant qu’un jour ou l’autre, la gamine…
elle n’en fasse qu’à sa tête ! Il y a quelques
temps déjà, j’avais crié casse-cou à sa mère mais
tu penses… d’ailleurs, tu étais là, tu te…, tu…,
tu m’écoutes ma chérie ?
Natacha venait juste de piquer du nez et
s’était reprise pour tenter de donner le change.
– Oui, oui…, m’man, je te suis…, mais…,
suis un peu crevée, je…
Amélie s’était rapprochée d’elle et affectueu-
sement lui passa le dos de son index sur la joue.
– Tu n’as qu’à te reposer…, et moi qui te
saoule avec mes histoires ! De toute façon, ne
t’inquiète pas pour ce soir, je suis passée hier
chez le traiteur, il n’y a quasiment rien à faire !
Elle s’était levée.
– Bon, je vais aller me préparer quelque
chose de vite fait…, essaie de dormir un peu !
38Dites-le lui pour moi
Tu as le temps, ils n’arrivent que vers vingt heu-
res !
– Et… Laurie ?
– Oh, elle m’a dit "fin d’après-midi" ! Tu as
le temps aussi !
Avant de fermer les yeux, elle vit disparaître
Hector collé aux semelles de sa mère, dandinant
sur ses courtes pattes, guidé par l’espoir et la
perspective du « quelque chose de vite fait ».

Elle s’était réveillée vers dix sept heures
trente un peu vaseuse. Il lui avait fallu quelques
secondes où péniblement elle s’était resituée au
milieu de brides de rêves déplaisants. En péné-
trant dans sa chambre elle avait constaté avec
soulagement qu’une main surnaturelle et mater-
nelle avait vidé son bagage et procédé au ran-
gement nécessaire. En apercevant son appareil
posé sur la table basse elle repensa soudaine-
ment aux photos. Rapidement, elle s’installa à
son bureau, brancha son ordinateur portable et
entreprit de les télécharger. Il y en avait beau-
coup trop, plus de trois cent ; elle ne pouvait
pas raisonnablement infliger au public de ce
soir une telle quantité de prises de vue d’autant
que la qualité et l’intérêt de certaines laissaient
franchement à désirer. Un tri s’imposait. En
premier lieu et par précaution elle mit de coté
celles prises par Xavier où on la voyait en mail-
lot de bain. Plusieurs scènes volées à sa sortie
39Dites-le lui pour moi
de l’eau laissaient même entrevoir ses seins par
la transparence du tissu collé à sa peau. Elle fi-
nit par en sélectionner une quarantaine qu’elle
fit glisser vers le répertoire approprié. Les Se-
maison père et mère auraient droit à un diapo-
rama familialement correcte.
Alors qu’elle terminait sa manipulation une
voix féminine et familière se fit entendre par la
porte restée ouverte. Tout sourire, elle se leva
promptement en repoussant son fauteuil. Elle
dévala plutôt qu’elle ne descendit les escaliers.
– Laurie !
Les deux jeunes femmes s’embrassèrent
comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des
mois. Amélie venait de préparer du thé ; elles se
joignirent à elle et s’installèrent bruyamment
dans le salon. Natacha toucha la pointe des
cheveux de Laurie dans un geste rapide.
– Mais…, tu as changé de coifure ! Fait
voir !
La jeune fille enleva son chapeau et secoua sa
chevelure.
– Pas mal…! s’exclama Natacha. Hein, ma-
man ? Tu as vu ? Qu’est-ce que tu fais sérieuse
comme ça ! On dirait une directrice du person-
nel !
Ils s’esclaffèrent toutes les trois sous le re-
gard interrogateur d’Hector qui, dans son coin,
venaient d’être tirer de sa léthargie.
40Dites-le lui pour moi
La première fois que Natacha avait aperçu
Laurie lors de sa rentrée en seconde au lycée
Montaigne, elle l’avait trouvée étrange avec son
chapeau en forme de cloche qui lui couvrait les
oreilles. Cette singularité lui avait conférée un
statut spécial, de ceux ou de celles qu’on met
dans un coin pour mieux les observer. Plus
tard, sa lecture exaltée et emphatique des poé-
sies classiques devant la classe hilare, ses tenues
excentriques, son verbe nature même face aux
professeurs avaient fini par la ranger définiti-
vement parmi les originaux. On se moquait
souvent d’elle. Elle ne semblait pas en souffrir ;
d’ailleurs, elle ne paraissait même pas le remar-
quer. Un peu plus petite que la moyenne mais
avec un physique déjà agréable pour ses seize
ans, elle n’avait pas hésité un matin à venir en
cours vêtue d’un short rose serré avec aux pieds
des bottines de teinte similaire. Entre les deux,
des jolies jambes moulées par un collant aux
reflets moirés. Un court boléro au dessus d’un
tee-shirt décolleté achevaient de parfaire son
image de jeune fille fatale. Le succès auprès des
garçons avait été indéniable. Il le fut beaucoup
moins auprès du professeur principal. Natacha
apprit plus tard par ses confidences qu’il lui
avait été signifiée vertement qu’il ne fallait pas
confondre le lycée avec une boîte de nuit. La
jeune fille rangée qu’elle était, avait été secrète-
ment admirative devant ces audaces. Il semblait
41Dites-le lui pour moi
à Natacha que rien ne pouvait l’impressionner,
qu’elle survolait le monde, se posant ça et là
suivant son bon vouloir et que personne ne
pouvait emprisonner. Une chance pour la jeune
indocile, elle partageait avec Natacha et un autre
lycéen binoclard et boutonneux le haut du ta-
bleau de leur classe de seconde de lettres. A la
vue de sa moyenne trimestrielle, l’impatience du
corps enseignant face à ses extravagances se
tempérait, même si parfois, tout de même, l’au-
torité excédée extériorisait une irritation mani-
feste. Insoumise certes, mais pas stupide ; elle
connaissait les limites du territoire qui lui était
imparti.
C’était cette année là où Natacha avait perdu
son père. Elle n’avait pas mis les pieds au lycée
durant une bonne semaine. Quand elle avait re-
pris les cours en cette jolie fin du mois de mai,
les regards, les gens étaient devenus lointains,
les voix baissaient d’un ton à son passage, les
mots se faisaient rares. La mort faisait peur. Et
elle avait connu la mort. Et puis, le lendemain
midi, à la sortie du lycée, Laurie, la rejoignant,
lui avait posée doucement la main sur l’épaule
pour la retenir. Elle lui avait tendue une petite
enveloppe en lui disant simplement : « C’est
pour toi » puis était partie couronnée de son
drôle de galure dans la direction opposée.
C’était surprenant. Ce qui les avait rapprochées
quelques fois, c’étaient cette juvénile concur-
42Dites-le lui pour moi
rence les faisant s’affronter pour l’obtention des
meilleures notes en dissertation ou en histoire.
Ses relations avec la jeune fille délurée avaient
toujours été cordiales mais néanmoins soigneu-
sement et adroitement distantes. Elle l’avait
toujours regardée de loin ; peut être, il est vrai,
d’un peu trop loin. Dans le refuge du jardin
tout proche, en ouvrant l’enveloppe, elle avait
trouvé un poème de sa main. Quelques vers, un
oiseau qui les temps sombres venus partait vers
les horizons inaccessibles. Cela s’appelait « Le
monde des oiseaux ». Elle avait repensé à son
père ; derrière les larmes naissantes, elle avait
souri. Ce jour là, comme ce sonnet, resta ciselé
dans sa mémoire. Comme le grand oiseau blanc
du poème, l’amitié venait de se poser non loin
de sa vie.
Le passage en première ne posa bien entendu
aucun problème aux deux jeunes filles. Natacha
s’était même fendue d’une félicitation du
conseil de classe. Laurie, malgré des notes qua-
siment similaires, s’était contentée d’un silence
blessant sur son dernier bulletin. Mais elle s’en
foutait. « Des félicitations de ces gens là, disait-
elle avec un détachement affecté, n’ont pas de
valeur. Moi, je sais ce que je vaux ! Je n’ai pas
besoin d’eux ! ». Tout de même avait éructé Na-
tacha, il y avait là flagrance d’injustice ! Durant
quelques jours, elle avait essayé en vain de per-
suader son amie que, forte de ses lauriers, elle
43Dites-le lui pour moi
irait voir la proviseure afin de rectifier cet
épouvantable oubli. « Mais non, avait-elle lancé
riante, endiguant la colère de Natacha, tu verras,
dans vingt ans, on n’y pensera même plus ! ». A
la rentrée de septembre, elles avaient été un peu
déçues de n’être pas affectée dans la même
classe. Malgré un emploi du temps décalé, leurs
existences s’étaient peu à peu entremêlées sans
réellement s’en rendre compte. A la fin des
cours, la première attendait l’autre. Le Luxem-
bourg glissant du vert sombre à l’orangé, puis
du spectre hivernal au vert tendre avait été té-
moin de cette fraternité naissante. Elles s’y re-
trouvaient pour y parler. Et bien sûr, souvent,
les garçons faisaient la une de l’édition du jour.
Pour Natacha, à cet âge, c’était encore un
peuple étrange, une tribu aux coutumes frustes
et bruyante. Jusqu’alors, le seul représentant
mâle de l’espèce humaine qu’elle avait eu l’occa-
sion de côtoyer de près avait été son père. Mais
c’était un père avant d’être un homme. Et puis,
fréquemment absent, même quand il était là,
son travail, cette chose grave et extraordinaire,
l’accaparait souvent. Elle frappait quand elle
pénétrait dans son bureau pour le trouver
généralement au téléphone ou devant son écran
d’ordinateur rempli de graphique ou de ta-
bleaux. Quelquefois elle l’entendait derrière sa
porte hausser la voix ; c’était toujours bref mais
la formule était péremptoire. Quand il rentrait,
44Dites-le lui pour moi
toujours tard, de son autre bureau, car celui de
la maison n’était pas le vrai, il effleurait sa tête
d’un baiser, les lèvres de sa mère d’un autre bai-
ser, passait à son faux bureau pour y déposer
son impressionnant cartable noir, repassait par
l’entrée en jetant un œil absent sur le courrier
du jour, gagnait le salon, se servait un verre,
s’asseyait en soupirant, buvait une gorgée, repo-
sait son verre et alors, se tournant vers elle,
l’interrogeait distraitement sur sa journée. Jus-
qu’au début de son adolescence, pour la petite
fille qu’elle était, cela avait été ça un homme :
quelqu’un qui s’occupe de choses importantes.
Bien entendu, depuis, elle avait quelque peu
affiné ses connaissances en la matière mais face
à l’érudition de Laurie, il lui semblait avoir be-
soin de cours du soir. Dans le courant de cette
année là, son amie avait eu son premier flirt.
Cela n’avait guère duré ; le temps de quelques
baisers, d’un bref apprentissage manuel et l’af-
faire avait rapidement périclité. Au grand
damne de Natacha, Laurie n’était jamais avare
de détails. Du rôle de la langue pendant le bai-
ser en passant aux mains sous le pull-over, elle
écoutait apparemment ces révélations avec un
vague intérêt tentant de souligner par là son dé-
tachement de la chose. Elle la rabrouait les
sourcils froncés quand Laurie s’aventurait par
trop sous la ceinture mais, maligne et prenant
des chemins de traverse, son amie arrivait tou-
45Dites-le lui pour moi
jours à la fin de son descriptif naturaliste. Alors
Natacha s’offusquait en marquant son retrait,
sous le fou rire de son amie, contente de l’avoir
piégée.
C’est après un retour de vacances de Pâques
que les événements prirent une allure plus sé-
rieuse. Quelque chose avait changé chez Lau-
rie ; son visage habituellement mobile et bavard
était devenu plus silencieux. Cette soudaine
gravité l’avait inquiétée. En quinze jours de
temps, elle paraissait avoir vieilli. Sa verve égril-
larde et ses traits d’esprits s’étaient taris. Pour-
tant le visage serein n’exprimait en rien la déso-
lation ni l’accablement mais plutôt la quiétude
et l’assurance tranquille des initiés. Anxieuse,
Natacha l’avait questionnée lors de leur ren-
contre de fin d’après-midi. Laurie d’abord silen-
cieuse avait rougi en même temps qu’un timide
puis large sourire avait illuminé son visage.
C’était bien la première fois qu’elle l’avait vue
rougir. Cela devait être important. Gênée, elle
avait tenté par des « heu… », des « eh bien… »
et des « heu…voilà… » d’exprimer le redouta-
ble secret. Puis sa nature débridée avait brus-
quement repris le dessus. Elle s’était tournée
vers Natacha dans une posture de tragédienne
touchée par le malheur, dos de sa main sur le
front, yeux révulsés au ciel. « Ouiii…, ma chère,
c’est terrible, avait-elle déclamé la voix chevro-
tante, je l’avoue, c’est affreux et j’en ai gros sur
46Dites-le lui pour moi
la patate : j’ai vu péter le loup sur la pierre
plate ! ». Natacha, incrédule, avait lentement
écarquillé les yeux. Voir péter un loup était cer-
tes un exploit peu commun, mais qui plus est
sur une pierre plate relevait tout bonnement du
prodigue. Il lui avait fallu encore quelques se-
condes pour discerner derrière la facétie
l’humaine évidence. Ainsi…, elle l’avait fait.
Un compte rendu circonstancié avait suivi
sous le regard encore effaré de son amie. Quelle
terrifiante chose ! Elle avait stoppé net Laurie
dans sa narration de crainte d’en trop appren-
dre. Elle avait eu peur de savoir, elle avait eu
peur de grandir, de quitter ce terrier douillet de
l’enfance. Et puis il y avait sa mère, cette icône,
image si fragile. A trop en savoir, elle avait eu
l’impression qu’elle s’en apercevrait. Il avait fal-
lu qu’elle se contente, pour quelques temps en-
core, de faire semblant d’être.
Après leurs bacs le parcours des deux jeunes
femmes avait divergé. Natacha avait intégré une
hypokhâgne dans l’intention de se présenter
deux ans plus tard au prestigieux concours
d’entrée à l’Ecole normale supérieure. Laurie,
quant à elle, s’était dirigée vers des études
d’Histoire. L’Antiquité, l’archéologie avait tou-
jours été ses passions. Elle entraînait régulière-
ment Natacha au Louvre, au musée Guimet et
autres ou sur des sites de fouilles en province.
Là elle retrouvait un sérieux et une rigueur qui
47Dites-le lui pour moi
ne laissait pas de l’étonner. Quand elles se pro-
menaient dans Paris, il lui arrivait de désigner
un pan de mur d’un vieil immeuble ou simple-
ment une grosse pierre enchâssée dans la ma-
çonnerie d’un monument. A ce moment, son
œil s’allumait, sa voix ardente se mettait à ra-
conter comme si elle l’avait vécue et elle lui di-
sait la petite histoire, ce petit morceau de la
grande.
Les années passant, les études respectives les
accaparant, elles avaient du renoncer à leurs
rendez-vous journaliers du Luxembourg. Et
puis Laurie n’en finissait pas de trouver
l’homme de sa vie, ou du moins à chaque fois,
elle le lui présentait comme tel, sans jamais
vraiment y croire. Quant à elle, les hommes
étaient restés un mystère qu’elle n’avait guère eu
la volonté de percer. Ses études l’occupaient
quoique ce ne fût pas les volontaires qui man-
quèrent. Pétrie par une éducation rigide et,
contrairement à son amie, illusionnée par des
valeurs du monde officiel, elle s’était construite
une belle image de son futur rôle féminin.
Comme si la femme faisait partie d’une pièce de
théâtre. Il ne lui restait plus qu’à trouver un par-
tenaire.
Elle connaissait Xavier depuis sa tendre en-
fance. Son père et Charles, le père de Xavier,
avaient fréquenté dans leur jeunesse étudiante la
fac du Panthéon. C’était là qu’ils avaient fait
48Dites-le lui pour moi
connaissance. L’un avait perduré dans le droit
alors que l’autre s’était rapidement dirigé vers
une prestigieuse école de commerce. Ce n’est
que plus tard alors que l’un et l’autre étaient dé-
jà établis dans leur fonction respective qu’ils se
retrouvèrent à l’occasion d’un procès. Quelques
fois, les de Saint Prix et les Semaison se rece-
vaient mutuellement lors de dîners. C’est ainsi
qu’elle fit la rencontre de Xavier vers dix, onze
ans dans leur propriété de Saint Germain en
Laye. Mais ce n’est qu’à partir du décès de son
père que les deux jeunes gens se rapprochèrent
peu à peu. Charles Semaison s’était proposé de
superviser la situation consécutive à l’inévitable
succession de son ami. Amélie, effondrée, dé-
semparée devant l’inextricable imbroglio juridi-
que, avait accepté. Dans les temps qui suivirent
le décès, on le vit souvent avenue de l’Observa-
toire, triant et classant les papiers d’Arnaud. Et
son fils ne fut pas en reste. Mais les relations de
Natacha et de Xavier restèrent simplement
fraternelles pendant quelques années encore.
S’étant habituée peu à peu à la présence épiso-
dique du jeune homme, elle avait accepté pres-
que naturellement quelques sorties en sa
compagnie. Oh ! Escapades bien innocentes
dans les débuts mais il faut un commencement
à tout. Et puis Xavier s’était fait plus attentif,
plus empressé ce qui n’était pas pour lui
déplaire. Et surtout, ce qui n’était pas pour dé-
49Dites-le lui pour moi
plaire à Amélie qui avait pressenti l’idylle nais-
sante. Forte du soutien discrets de sa mère,
confortée, Natacha s’était engagée plus avant
dans ses relations avec le jeune homme qui
somme toute bénéficiait de la prérogative de
faire presque partie de la famille.
Laurie avait observé circonspecte la lente
progression de la bluette qui avait fleuri en une
liaison sérieuse et officielle. L’année du bac, Na-
tacha l’avait introduite prudemment au sein du
petit cercle familial. Peut être un peu déroutée
au début par sa spontanéité, Amélie avait ac-
cueilli avec bienveillance la nouvelle amie de sa
fille. Pour Laurie forcément, c’était un autre
monde qu’elle regardait comme une curiosité.
Bien acclimatée maintenant au prix de quelques
efforts fait sur son tempérament, elle était invi-
tée régulièrement aux anniversaires et autres ri-
tes familiaux.
Précisément, ce soir là, c’était avec joie
qu’elle venait participer au dîner marquant le
retour de vacances de Natacha. Son enthou-
siasme était un peu retombé lorsqu’elle avait
appris de la bouche même de son amie la pré-
sence des parents de Xavier ; elle les avait croi-
sés une fois lors d’une de ses visites impromp-
tues. Le couple cinquantenaire, autant qu’elle
s’en souvenait, ne lui avait pas semblée être une
paire de comiques, c’était le moins qu’on puisse
50Dites-le lui pour moi
dire. La soirée augurait d’être autant animée
qu’un thé de dames catéchistes.

Le repas commençait à traîner en longueur
autour de la table ronde ; le tribun grisonnant,
légèrement dégarni sur le devant et les cheveux
plaqués en arrière, faisait face à l’amie de Nata-
cha. Son costume gris, impeccablement taillé
sur mesure, dissimulant un léger embonpoint et
ses chaussures italiennes lui donnaient des airs
d’homme politique de la droite éternelle. Il avait
un avis sur tout et le sourire facile, presque sur
commande, avec le bon mot qui l’agrémentait.
Il maniait la formule comme une arme sortie à
propos de son râtelier. Dans ses joutes, l’élo-
quence et les effets de toge étaient ses compli-
ces. C’était un rhéteur, un homme de mots.
Les conversations s’étaient indifféremment
portées sur le Mexique, les vacances, les tours
operators et l’instabilité de l’Amérique centrale.
Depuis quelques minutes, on en était venus à
parler d’économie et des vertus du libéralisme,
antidote qui, d’après le père de Xavier, éradi-
querait le paupérisme endémique à ces pays.
Xavier abondait d’un air magistral, madame
Semaison, les coudes sur la table et les doigts
croisés, opinait son accord, Amélie se désolait
de la cuisson de sa tarte, Natacha se tamponnait
le coin des lèvres avec sa serviette en murmu-
51Dites-le lui pour moi
rant sans conviction un « oui, peut être… » et
Laurie, le nez dans son assiette, s’en foutait
mais n’en pensait pas moins.
A un moment, Charles avait lancé un regard
contrarié sur cette dernière qui semblait n’avoir
pas perçu toute la portée de sa théorie. Silen-
cieuse, elle se battait avec la pâte de sa part de
tarte. De guerre lasse, elle en prit un bon mor-
ceau qu’elle glissa l’air de rien sous la table. Là,
elle sentit la lippe d’Hector happer la pâte sa-
blée. Il poireautait depuis un bon moment à ses
pieds à épier ses gestes pressentant par on ne
sait quel instinct le renoncement face à
l’impossible. Elle tressaillit au son de la voix de
Charles qui venait subitement de s’adresser à
elle.
– J’ai cru comprendre mademoiselle, fit il en
forçant quelque peu sur le ton mondain, que
vous faisiez des études d’Histoire ?
– Heu…, oui, oui, effectivement ! Je…
– Et il y a une période en particulier qui…
– Oui, en fait cela va de la Gaule préchré-
tienne au haut Moyen-Âge ! D’ailleurs mon
mémoire de DEA portera sur l’industrie mini-
ère en Bourgogne durant le troisième et qua-
trième siècle.
– En Bourgogne…? Reprit Charles hésitant
qui commençait à regretter son intervention.
– Oui, plus particulièrement dans la région
d’Autun. Il subsiste aux alentours de la ville pas
52Dites-le lui pour moi
mal de signes de cette production. Notamment
dans les bois à flanc de colline, on trouve en-
core dans le paysage les tracés de nombreuses
tranchées d’excavation. C’était généralement
des exploitations à ciel ouvert où on extrayait
les minerais par drainage. On détournait un
ruisseau ou une source et on triait les sédiments
par gravité. Les rendements étaient faibles mais
les coûts d’exploitation étaient relativement bas.
Certains sites furent même exploités jusqu’à une
époque récente et…
Laurie s’était laissée emportée par son érudi-
tion. Confuse, elle revint à des propos plus gé-
néraux.
– Enfin, voilà…, en tout cas, c’est une pé-
riode intéressante !
– Certainement, fit Charles manquant d’ar-
guments.
– Mais, enchaîna t-il presque immédiatement
pour ne pas être en reste, est-ce que vous vous
intéressez seulement aux faits historiques ou
bien essayez vous d’en déduire un modèle
macroéconomique ? Par exemple, vous nous
citez le cas de cette ville, Autun, avec ses diffé-
rents artisans, c’est un commerce régional cer-
tes…, mais qu’en est-il de son implication dans
l’économie globale de cette époque ? Vous li-
vrez vous à une étude des flux financiers car je
suppose que ces gens commerçaient avec
l’extérieur de leur zone géographique ?
53Dites-le lui pour moi
– Heu…, oui, oui, bien sûr, ils faisaient du
commerce mais…
Elle prit une des tasses de café qu’Amélie ve-
nait de déposer sur la table. Elle avait une fu-
rieuse envie de tirer sur une cigarette. Sortir son
tabac et son papier à rouler provoquerait certai-
nement des regards en biais. Il fallait qu’elle se
débarrasse au plus vite de cette conversation.
– Oui, bien entendu, reprit-elle en reposant
sa tasse, mais le commerce de cette époque et
pendant longtemps encore n’était que l’expres-
sion d’une économie de subsistance. On ache-
tait ce dont on avait réellement besoin, quand
on pouvait se l’acheter… Seuls quelques privi-
légiés profitaient d’une économie de rente. Le
numéraire par exemple était extrêmement rare.
Un individu pouvait passer des années sans voir
une pièce de monnaie ; la masse monétaire ne
s’échangeait qu’entre quelques particuliers,
toujours les mêmes en général…
Tout en conversant avec Charles, elle venait
de poser sa main droite sur la table. Natacha, en
position médiane, remarqua le geste. L’index et
le majeur formant équerre avec le pouce, les
deux autres doigts repliés faisait partie de ces
codes qu’elles avaient établis entre elles durant
leurs années de lycée. Les deux doigts mimaient
la tenue d’une cigarette, le pouce pouvait pren-
dre deux positions : à l’équerre signifiait "main-
54Dites-le lui pour moi
tenant", parallèle aux autres doigts voulait dire
"quand tu veux". Là, il y avait urgence.
– … quant aux traces des flux financiers
comme vous les appelez, elles sont quasiment
inexistantes. Une comptabilité des échanges de-
vait certainement exister, du moins chez les
marchands importants, mais elles étaient sou-
vent consignées sur des supports périssables.
Tout ce qui reste à l’historien est de se livrer à
des études statistiques sur les produits manufac-
turés. On trouve par exemple des objets moulés
dans la région d’Autun dans le nord de l’Italie
ou à Marseille, preuves d’un échange commer-
cial mais il…
– Ah bon ! S’étonna Xavier qui s’y mettait à
son tour, il y avait une marque de fabrique ?
– Heu…, non, généralement non, répondit
sans vigueur Laurie qui cherchait à conclure,
pour de rares cas seulement…, sinon on est
obligé de procéder à une analyse métallurgique,
la composition chimique du minerais ou de
l’alliage est différente suivant son lieu d’extrac-
tion…, voilà, heu…, c’est comme ça !
– Et puis, reprit-elle promptement profitant
du silence avec l’intention de conclure, je consi-
dère que l’économie n’est pas une science en
soi ! Tous les êtres vivants interfèrent avec leur
milieu, l’humain y compris ! Et ce qu’on appelle
économie n’est que la conséquence de ces
échanges, pas le but ! Le travail de l’historien
55Dites-le lui pour moi
consiste à chercher, analyser, classifier, décrire
l’activité humaine dans un passé plus ou moins
lointain, pas à émettre des théories ou un juge-
ment sur le bien fondé d’un échange économi-
que ! Le passé ne se refait pas !
Charles Semaison avait tiqué. Il reposa sa
tasse. Natacha ne lui laissa pas le temps de ré-
pliquer.
– En parlant d’échange, il faut absolument
que je te rende ton manuscrit d’article ! Il est là
haut, tu viens ?
– Je suppose que vous voulez être seules ? fit
Xavier avec un léger sourire complaisant en
suivant des yeux les deux jeunes femmes qui se
levaient.
– On n’en a pas pour longtemps, murmura
Natacha en lui posant brièvement la main sur
l’épaule.
Amélie en profita pour essayer de caser le
reste de sa tarte aux bords calcinés. Les Semai-
son, polis, acceptèrent de bonne grâce un petit
complément.

Elle referma derrière elle. Laurie venait de
sortir de sa poche intérieure sa pochette de ta-
bac.
– Tu peux m’en rouler une aussi s’il te plait ?
demanda joyeusement Natacha.
La porte fenêtre centrale était restée ouverte ;
l’air doux s’immisçait dans la grande pièce. Elle
56Dites-le lui pour moi
s’accouda à la haute barre d’appui. La carcasse
étincelante de la tour Eiffel émergeait au dessus
des silhouettes lointaines des toits. Ce devait
être la fin des films à la télévision car quelques
humains de l’autre coté de l’avenue s’étaient
aventurés dehors pour la dernière pissette du
chien. Quelle belle époque, songea t-elle, où la
miction du molosse s’accorde avec le pro-
gramme télé. Elle repensa soudainement avec
irritation à l’ascenseur hors service quand elle
devrait elle-même descendre son cerbère.
– Tiens, lui fit Laurie en se mettant à coté
d’elle.
Elle alluma la cigarette vaguement tordue à la
flamme du briquet qu’on lui proposait. Elle ex-
pulsa sa première bouffée avec délectation.
– Ça fait un moment que je n’avais pas fu-
mé !
Laurie la regarda avec stupéfaction. Natacha
eut un bref mouvement d’épaules, comme rési-
gnée.
– Oui…, Xavier n’aime pas ça.
Son amie ne releva pas. Elle eut un air va-
guement préoccupée en se tournant vers Nata-
cha.
– Tu crois qu’ils ne vont pas s’étonner qu’on
s’absente comme ça ?
– Mais non ! Pourquoi ça ?
Elle se racla la gorge en contenant un petit
rire.
57Dites-le lui pour moi
– En tout cas, il y en a un qui a du te voir
partir avec satisfaction !
– Ah…?
– Oui…, le père de Xavier ! Tu ne le sais pas
mais…, disons qu’il n’a pas trop l’habitude de la
contradiction !
– Bin oui, mais bon…, fit elle faussement
navrée tout en tirant sur sa cigarette, il a beau
être le père de Xavier, il commençait à me gon-
fler le procurateur !
– Procureur général ! Rectifia t-elle doctorale,
s’aidant de son doigt telle une férule.
– Admettons ! Procureur… si tu veux ! Mais
bon procurateur, procureur, ça sort du même
tonneau !
– Oh…, tu exagères, fit Natacha se gardant
de rire, il est gentil tout de même…, je ne dis
pas ça parce qu’il est le père de Xavier mais
c’est un homme très cultivé, très ouvert malgré
tout…, seulement…, il faut savoir lui parler !
Bon…, c’est vrai, je te le concède, il n’a guère
l’habitude du débat contradictoire mais moi, je
le laisse dire…, et puis après je suggère que peut
être, éventuellement, en envisageant, on pour-
rait considérer… et puis voilà !
Elles fumaient depuis un moment face à la
nuit orangée de la ville. Le ronronnement sourd
et continuel de la bête assoupie meublait leur
silence. Le pinceau lumineux de la tour Eiffel
balayait un ciel imperméable aux étoiles.
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