Drôle de voyage

Drôle de voyage

-

Livres
326 pages

Description

Gille Gambier, trente-cinq ans, célibataire, secrétaire au Quai d’Orsay, est en vacances chez son ami Cahen dans un château pyrénéen, quand arrive Béatrix, une jeune Anglaise accompagnée de sa mère et de son beau-père, lord anglais très riche. Gille et Béatrix sont tous deux immédiatement tentés par l’idée de se marier et des intrigues se forment autour d’eux pour faciliter cette union. Toutefois la situation est toujours incertaine lorsque les visiteurs anglais partent pour l’Espagne. Vingt-quatre heures plus tard Gille rejoint Béatrix à Grenade. Mais, tout en jouant le rôle de fiancé, il ne fait pas de demande en mariage et repart sans que rien soit décidé. A Paris, il commence une liaison qui le fait se heurter une fois de plus à toutes les contradictions et les limites de l’adultère. Il part pour l’Espagne, écœuré de l’ornière de sa vie parisienne et plus décidé que jamais à se marier.
Mais Grenade en hiver, une famille qui lui apparaît dans toute son horreur bourgeoise, une fiancée qu’il faudra transformer entièrement lui donnent une envie irrésistible de fuir. Il se fait envoyer un faux télégramme pour couvrir son départ précipité.
Le sujet profond du livre est la décadence du monde moderne. Le drôle de voyage est celui de la quête sans fin à laquelle est condamné Gille qui refuse les valeurs d’un siècle qui se défait. Le drame du héros solitaire est qu’il aspire à l’engagement et se voit condamné à être toujours disponible.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 septembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782072115516
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Signaler un abus
P I E R R E D R I E U L A R O C H E L L E
Drôle de voyage
G A L L I M A R D
À Victoria Ocampo
I
LA BÉRAUDE
Vers cinq heures, nous prenions le thé sur la pelouse, du côté de la porte du salon. Le Moyen Âge avait posé la Béraude comme un bloc fermé entre quatre tours, mais e la vie bourgeoise s’y était installée et de siècle en siècle y avait pris ses aises. Le XVII e avait arraché les quatre tours et fendu les murs de hautes et larges fenêtres. Le XVIII avait attaché à ces fenêtres de grandes persiennes et couvert les parois intérieures de e e boiseries et de peintures. Le XIX avait seulement gâché les meubles. Le XX avait glissé partout ses tuyaux et ses fils. On avait respecté la carcasse du toit, qui depuis 1626 continuait de répandre vers tous les côtés du ciel ses pentes vives ; mais par ci par là, délicatement, on lui avait remis des tuiles. Sur ces tuiles et sur ces pierres, le soleil, relayé par la pluie, avait poursuivi un patient travail de reconquête ; sur cette pierre, qui avait été tirée du sol environnant, avaient reflué toutes les circonstances terrestres auxquelles la main humaine semblait l’avoir dérobée. Cette pierre qui avait été taillée, était de nouveau après quelques siècles, toute enduite des mêmes charmes quotidiens que la pierre, sa pareille, qui était restée brute dans le terroir. Et, sortie de la Nature, elle y rentrerait tout à fait, car l’usure lui avait arraché déjà bien de la poussière. Et la ruine, en dépit des perpétuels travaux de réparation, disjoindrait et disperserait, avant e l e XXII siècle, ses morceaux fatigués. L’homme croit déranger la Nature, mais son activité n’en est qu’un des circuits ; il ne peut rien changer à son ordre qui est le sien aussi. La Béraude n’était pas une chose isolée, elle était attachée à tout un peuple de choses. De quelle couleur était la pierre de cette maison ? Ni grise, ni beige : bise. Cette tache bise, ou bien se glissait sous le jaune de la ferme en pisé ou bien elle s’opposait à différents verts au fond du jardin, ou encore s’effaçait sous les guirlandes du potager. Enfin cette tache se perdait dans cette foule des bruits, des ombres, des odeurs, des clartés qui s’assemblaient à l’appel du gave, coulant par là. Pourtant, ce mot la Béraude, fondu dans le discours monotone de tout ce paysage avait pris un accent aigu, étant lié à celui des Cahen. me Et, en ce moment, M Cahen-Ducasse, se tenait à côté de la grande théière d’argent et donnait le thé à ses trois beaux-fils, à Gille, l’ami de ses beaux-fils, à Séphora, sa belle-fille, la femme de Gabriel. À cette heure-là, en septembre, on commençait à respirer. Gille venait de passer là deux ou trois semaines. Il y avait été le témoin d’une furieuse saison, il avait vu cette campagne brûler jusqu’à devenir braise blanche. Durant de longs jours dévorés, il avait accumulé dans le jardin, le potager, les couloirs de la maison, les chemins de terre qui menaient de la ferme aux champs, ses pas ralentis. Ces choses défaites par la chaleur et
qui ne vivaient plus que d’un souffle, il n’avait, pour les aider à surmonter l’épreuve de la saison, que son cœur desséché déjà par Paris. Sa gauche sollicitude suivait la perspective pantelante du jardin qui s’allongeait jusqu’au gave et, séparé de lui par un chemin, mourait à deux pas de ses tourbillons glacés, comme un voyageur exténué de soif. Il s’inquiétait de cette fiévreuse agonie qui vers la fin d’Août gagnait toute cette terre et semblait même menacer les chênes dans leur orgueil de hautes puissances. Et sans cesse, sur la communauté haletante qui s’était faite entre les pierres, les plantes de ce pays et lui, roulaient des orages qui allaient se buter aux Pyrénées, puis reculaient, fatigués, mornes, et, incertains, tournoyaient sans se résoudre. me M Cahen-Ducasse, au moment de lui donner sa tasse, regardait avec reproche Gille qui déniait toute réalité à ses discours muets. « J’ai aimé. Et mon amour fut audacieux. J’ai imposé mon amour à ma famille. e Mon père, M. Ducasse, notaire à Pau depuis le XVIII siècle, ne voulait pas que j’épousasse M. Bernard Cahen qui était artiste et veuf avec trois enfants. Mais il l’eut pour gendre. Et dans le mariage, M. Cahen et moi, nous fûmes amants. Mes trois beaux-fils ont été élevés dans la liberté, la beauté et la volupté. En conséquence… (tout le discours tendait à cette conséquence), il flotte autour de mon corsage un souvenir d’amour qui anime tout ce paysage, et quand vous y errez, opprimé par la rigueur de la saison, vous pourriez bien sentir que ce qui vous investit, c’est mon âme encore chaude. Ma gorge est accablée comme ce feuillage par l’automne, mais qui sait ce que verra le printemps prochain ? » La cruauté enfantine de Gille éclatait dans sa réponse : « Ma vieille, la famille Ducasse fut trop contente de te jeter aux bras du premier venu qui risquait d’être le dernier. Au reste l’opéra qu’a écrit M. Bernard Cahen était froid et ne portait pas plus la trace de Vénus que d’Apollon. Et si mes amis sont libres et passionnés, ce n’est pas ta faute. » me Recevant cette réponse, M Cahen versa un jet d’eau brûlante dans la théière et ses yeux se courroucèrent. Elle savait fort bien agiter le courroux là où auraient pu faire irruption le doute et la souffrance. C’était une petite femme sèche, aux joues blêmes, au nez rouge, et qui n’avait que depuis peu troqué d’anciennes réticences contre des regrets. Elle avait dû être un fort gracieux laideron vers 1895, montant à cheval puis à vélocipède. Des portraits dans le salon prétendaient que les filles Ducasse, deux siècles plus tôt, ne manquaient pas de majesté charnelle. La Nature s’était fatiguée de toujours recevoir les mêmes traits et peu à peu avait refusé la matière. me Tout en beurrant des tartines pour Gille, M Cahen revenait à la charge : « M. Cahen me faisait grand plaisir. » Gille le niait malignement d’un mouvement de tête. Quand il entendait le mot « plaisir », son imagination composait un tableau où s’enlaçaient un être divin et un être humain. Pourtant il aurait dû se dire que ce me tableau peut être copié, comme tous les tableaux, et par M. et M Cahen, entre autres. me Par-dessus l’épaule tombante de M Cahen, il regardait le paysage. La végétation partout était rabaissée par la soif. L’horizon aussi était court, borné par une haie, un bouquet d’arbres, une petite colline. Mais ce court horizon était inscrit dans un lieu
plus vaste, celui qu’exhaussaient aux espaces du ciel les Pyrénées ; ce lieu de repos s’épanchait aux limites célestes de la terre. Il ne s’était pas passé grand’chose dans la vie de Gille l’hiver d’avant ; mais, deux ans plus tôt, ç’avait été le grand bouleversement. Un fameux vent avait passé qui avait enlacé, sollicité, emporté dans un gros tourbillon convulsif tout son être. L’amour, l’amitié, toutes les passions s’étaient entrechoquées. Tout s’était brisé et il s’était retrouvé nu, dans la vérité atroce de la solitude. Depuis ce moment, il était tout absorbé dans une songerie qui n’en finissait pas et la vie courante n’obtenait plus de lui que des gestes chétifs. Ses amis Cahen l’avaient appelé à la Béraude : il était arrivé, docile. « Marie-Christine va peut-être venir aujourd’hui. » me Yves Cahen avait une convoitise mondaine pour M de Bransac qui habitait à vingt kilomètres de là, dans les premiers plis humides des montagnes. Elle s’y prêtait volontiers, car les hommes très féminins comme lui ont pour les femmes des soins apparents dont elles sont friandes quand elles n’ont rien de mieux à se mettre sous la dent, et dont se dispensent les autres hommes, confiants dans des hommages plus crus. « Elle est brave, déclara Baptiste Cahen, en allongeant ses jambes et en tirant sur sa pipe. — Brave ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as toujours ce mot à la bouche. Yves le délicat étouffait un mouvement nerveux en se détournant de son frère Baptiste, dont la gueule fracassée pendant la guerre le faisait tiquer d’effroi à chaque regard. — Elle fait moins de chichis que la plupart de tes amis ; c’est une brave Yankee. Le rire sardonique de Gabriel Cahen éclata. Assis un peu à l’écart, il levait le nez de son livre, espérant une bagarre. — Va donc lui dire ça. Elle te répondra avec hauteur qu’elle est marquise de Bronsac. Ce fut au tour de Gille d’intervenir. — Mais va dire à cette Yankee qu’elle n’est qu’une Bronsac, elle te répondra avec non moins de hauteur qu’elle est de la race blanche. Les Bronsac, ils sont jolis ; c’est une tribu de nains jaunes. — Bronsac est très gentil, jeta Yves d’un ton léger mais définitif, affectant de ne pas vouloir discuter avec des brutes. — Oui, il est très gentil. Tout le monde est gentil dans ton petit monde, railla Gabriel en reprenant son Bossuet. me M Cahen jeta un regard tout velouté de pardon sur Gille qui se joignait à ses fils pour malmener la noblesse de la province. — Il sera beaucoup pardonné à Bronsac parce qu’il a de beaux tableaux, reprit Gille. — Ah ! n’est-ce pas ? s’écria Yves. — Il a les plus beaux Picasso, les plus beaux Matisse, les plus beaux… Gille et Yves repassèrent en souvenir devant chaque toile dans cette maison de la rue Bellechasse où Bronsac avait su accumuler un trésor au temps de la grande spéculation d’après-guerre. — Il a une âme de brocanteur. Qui fait courir le bruit que les Juifs sont les seuls brocanteurs ? Les brocanteurs chrétiens…
Au mot de « juif » toutes les oreilles frémirent et Gille rougit. Il avait sans cesse ce mot à la bouche. Comme tant de chrétiens, il faisait un étalage assez blessant du goût qu’il avait pour les Juifs dont le plus grand nombre souhaitent qu’on les aime sans les nommer. Il enchaîna. — Crois-tu que Bronsac aime ses tableaux ? — Mais oui, gémit Yves, non sans un doute dans la voix. Gille réfléchit un instant. — Je ne vois pas comment il peut les aimer. Gabriel jeta son livre sur l’herbe, se leva si violemment qu’il renversa sa chaise et accourut. — Le besoin crée le goût, expliqua-t-il. Bronsac veut gagner de l’argent. La cupidité crée en lui le sens de la valeur. Au lieu de spéculer sur les tableaux du Salon, il spécule sur la peinture cubiste. — Mais pourquoi ne se trompe-t-il pas ? Pourquoi cet ignorant, cet inculte va-t-il droit sur cette valeur subtile de Picasso ? — Pour gagner de l’argent, il ne faut pas qu’il se trompe ; il lui a donc fallu réfléchir. Aussitôt qu’un homme a besoin d’argent, il réfléchit et perd ses préjugés. Gille regardait avec plaisir Gabriel Cahen, dont, au premier feu de la discussion, la belle gueule montrait sa force et ravalait ses faiblesses. Les yeux et les dents étincelaient ; le front se redressait. La mâchoire seule accentuait sa dislocation. Les os d’un Juif sont ceux d’un animal foudroyé. — Eh bien, continuait-il, pour l’homme qui réfléchit le moins du monde, il est bien évident que les seuls peintres qui savent encore un peu peindre ont su se réfugier dans la négation de la peinture. Sentant la faiblesse de notre éducation, l’anémie de notre tempérament, ceux de nos contemporains qui sont portés vers ce genre d’exercice ont constitué d’abord la théorie d’une peinture rudimentaire, inhumaine, ce qui leur a permis de tirer ensuite un parti modeste mais sûr de leurs moyens. — Peut-être, peut-être, marmonna Gille. Il se rappelait qu’il avait déjà dit ce que reprenait Gabriel. Mais d’autre part Gabriel donnait à ce dont il se saisissait un tour décisif. Ce n’était qu’à certains jours de mauvaise humeur et de stérilité que Gille perdait son temps à vouloir faire le partage entre ce qui était sa propriété individuelle et celle de Gabriel dans le stock de notions qu’ils remuaient en commun. Il en est ainsi entre les Juifs et les Européens depuis deux mille ans. — Les peintres de cette avant-garde de 1910, interrompit Baptiste en tapant sa pipe sur la table, ont avoué, en long et en large, sur la toile, qu’on ne sait plus et qu’on ne peut plus peindre. Yves lui jeta un coup d’œil méprisant. — Tu es un conversateur sournois, tu te réjouis de cet aveu qui nous échappe maintenant et tu es content qu’on revienne à la peinture de Salon. Gille, en son for intérieur, acquiesçait à ce dernier mot. « Mais oui, les Juifs au fond sont des conservateurs. Pourquoi fait-on courir le bruit qu’ils sont des révolutionnaires ? » Baptiste dit encore : — Quels affreux abstracteurs, ces peintres. Gille bondit : — Mais non, tu ne fais que répéter ce qu’ont dit les imbéciles. Il ne faut pas se laisser leurrer par les théories qui furent rédigées pour la galerie dans le charabia
savant qui est de mise à notre époque. Mais ces peintres sont les premiers à n’y rien comprendre et ils s’en foutent. Ces peintres sont les derniers des peintres ; mais ce sont des peintres, donc nullement des abstracteurs. Ne pouvant plus composer, construire, ne pouvant plus embrasser ensemble nature et humanité, ils se replient dans des exercices partiels. Ils ont beaucoup parlé des problèmes, mais ils n’ont pu les étudier que séparément, et jamais les fondre dans un effort total. Seul, Derain a l’air de peindre encore comme un homme, mais ses paysages ou ses nus ravissants ne sont que des allusions à un passé où il aurait dû vivre. Quant à Picasso, il sait dessiner et il sait peindre, mais il ne sait que faire de ses forces. Il n’ose pas en user ou peut-être a-t-il peur de fatiguer ses contemporains en leur jetant trop de vie à la tête. Il s’est amusé à faire fortune en décrivant les mécanismes par où passent les images dans la cervelle plutôt que de produire les images elles-mêmes. Ainsi firent plus gratuitement Mallarmé et Valéry. Quant à Braque, il ne sait même pas dessiner, mais, en revanche, ses tapis sont des harmonies de taches parfois plus savantes, plus profondes, plus difficiles que celles de Picasso. Le seul peintre qui puisse nous rappeler encore ce qu’était la peinture — le drame de la nature et de l’homme emmêlés — c’est Matisse. « Matisse, c’est la lumière qui se défend, vacillante et clignotante, contre le chaos qui nous reprend et qui isole encore de bien jolis fragments au milieu des flots mous qui refluent sur nous. Quand je vois ces ravissantes échappées, je pleure en songeant à l’univers organique qui n’est plus, que nos cervelles débiles ne sont plus capables de recomposer. » Gabriel ricana. — Tu es gai. C’est trop facile, d’être purement et simplement pessimiste. — Mon cher, riposta Gille, quand c’est moi qui parle, tu combats le pessimisme. Mais quand c’est toi qui parles, c’est la bouche même du néant qui s’ouvre. — Vous êtes deux raseurs, railla Yves, trop raffiné pour former des opinions. — Bien sûr, s’empressa de reconnaître Gille lâchement, mais c’est lui qui me communique sa colique explicative. » Tous rirent. Ils avaient l’habitude de se laisser désarmer par cet éternel procédé de Gille qui essayait de rejeter sur les autres le poids de ses propres manies et voulait plaire à tous, en même temps. Gille se leva et marcha de long en large sur la pelouse. Le désastre qui affleurait dans cette conversation était le même qui rongeait cette vieille maison retapée mais profondément lézardée. Son esprit était habitué à ce va-et-vient entre la vieillesse d’aujourd’hui qui se débat avec des secousses maigres et la jeunesse créatrice d’autrefois avec ses harmonies calmes et pleines. Les choses que par routine irréfléchie on appelle vieilles retiennent en réalité, pour qui sait voir, les traces de la jeunesse. Mais, se méfiant de tout, désireux de toujours secouer en lui la domination de toute pensée habituelle, il se demanda, une fois de plus, ce que valait cette idée de décadence qui, depuis son enfance, était assise sur son cerveau. Décadence de qui et de quoi ? Décadence de la Béraude ? Sûrement. Décadence des Bronsac et des Cahen ? Sûrement. Décadence de tout un monde autour de lui ? Sûrement. Mais est-ce qu’au même moment la vie ne renaissait pas ailleurs ? Pourquoi n’y était-il pas ? Il se complaisait dans toutes ces vieilleries ; sa raillerie était de la complaisance. La lumière baissait un peu. La maison, le jardin, l’allée de chênes commençaient à baigner dans ce calme si trompeur et si captivant des soirées bourgeoises à la campagne. Au fond de l’oisif jardin, on oublie la vie et ses travaux atroces. On est bien loin des villes et de leurs soucis aigus comme ce sifflet de train, au delà du gave. Les
paysans même, revenant des champs, semblent des sages qui ont choisi la paix éternelle. Pourtant, le métayer de la Béraude qui, à ce moment, rentrait dans la cour de la ferme, poussant ses bœufs blancs, mettait toute sa fierté dans sa femme qui avait été cuisinière à Paris et dans son fils qui se promettait d’y être mécanicien. Car les villes sont les fleurs fatales dans lesquelles la nature et l’humanité mettent toute leur complaisance. Gille ramena son regard de la Béraude sur la famille Cahen-Ducasse. me Les trois beaux-fils de M Cahen étaient là et tous les trois étaient ses amis. me C’était à cause d’eux qu’il supportait M Cahen, avec ses dents jaunes et déchaussées, sa petite odeur de chasteté survivante, ses préjugés locaux, son désir aigu d’être rétrospectivement adulée et désirée. Yves Cahen initiait les jeunes musiciens à Bach, en leur glissant un doigt entre le col et la peau. Il jouait dans les salons de la musique très ancienne ou très moderne. Il était amer et serviable. Son genou était plein de craie. Baptiste, aviateur en Afrique, était chasseur à la Béraude. Il chassait le lapin dans les guérets, et convoitait les femmes de chambre, toutes les femmes de chambre. Gabriel, l’aîné, quand il sortait de sa bibliothèque, était important dans l’industrie textile. Près de la table à thé, il y avait encore Séphora, la femme de Gabriel. Personne ne la regardait et elle ne regardait personne non plus ; mais, le front sur son ouvrage, avec une subtilité d’aveugle, elle écoutait tout le monde. La conversation reprenait entre les trois frères. Gabriel, le nez au vent, échauffé par une première escarmouche, s’était levé et demandait avec vivacité à Yves si M. de me Bronsac avait des relations convenables avec M de Bronsac. Dans le langage d’une crudité un peu affectée qu’il ne se permettait d’ailleurs que loin des conseils d’administration, il lui demandait donc : — Est-ce que Bronsac couche avec ta Christine ? — Gabriel, tu sais très bien que je ne m’habituerai jamais à tes façons, déclara sèchement sa belle-mère. Baptiste excusa son frère en donnant, comme il faisait souvent, son regard me affectueux et son sourire tordu à M Cahen-Ducasse. me — Est-ce que M. de Bronsac est le mari de M de Bronsac ? reprit Gabriel, après s’être précipité sur la main de celle qui l’avait élevé et qui désirait d’autres baisers. — Les humains ont très peu de relations sexuelles, assura Gille. — Ce n’est pas vrai, c’est tout le contraire. C’est impossible qu’un homme et une femme habitent ensemble et que… » Tout en disant cela sur un ton d’intime et violente protestation, le contradictoire Gabriel détournait tout son cœur de Séphora qu’il n’avait pas approchée depuis l’accouchement dont elle avait bien manqué mourir au printemps dernier. — Mais oui, Gratien et Christine, autrefois… lâcha Yves à regret, méprisant toujours son agresseur. — Quand Christine a épousé Bronsac, remarqua Gille rêvant, il était pauvre… joli, le cadet de Gascogne… Ce serait curieux, que cette femme riche n’en ait pas pour son argent. L’argent doit tout donner, l’amour et le reste.