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Du sang dans les embruns

De
312 pages

La célèbre station touristique languedocienne de Gruissan est endeuillée par trois crimes successifs. Ces assassinats, perpétrés sur les sites prestigieux du village, sèment la panique chez les saisonniers. La PJ montpelliéraine dépêche ses meilleurs inspecteurs, mais c'est le Narbonnais Constantin Grégoire, policier amoureux de versification romantique, qui s'implique le plus dans la recherche des criminels. Toutes les hypothèses parcourent les esprits : haine politicienne entre candidats à la mairie, règlement de comptes entre affairistes des bords de mer, querelles du monde de la prostitution, vengeances familiales. Le crime emprunte parfois la voie du sentiment.

Claude Depyl nous raconte ici avec talent, l’été d’une station balnéaire prise entre espoirs commerciaux et peur de la vérité.


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Table des Matières

 

Crédits

Page de Titre

Préface

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Du Même Auteur

Editions TDO

 

 

 

Editions TDO

ISBN 9782366521276

Création graphique TDO EDITIONS à partir de Crédits photographiques © Sylvie Goussopoulos

 

www.tdo-editions.fr

 

Toute ressemblance des personnages du présent récit avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite

 

Du Sang dans les Embruns

Claude Depyl

Préface

Passionnant ! Époustouflant !

 

Félicitations pour avoir su mêler dans ce roman subtilité, humour et talent. Les trois sites de Gruissan, où cohabitent le drame, l’amour et la politique sont décrits avec enthousiasme et, il faut le dire, beaucoup d’imagination.

Les répliques fusent, le rythme est soutenu, l’écriture fluide.

 

L’intrigue nous captive, nous tient en haleine. Même l’accent est là, on le devine, il fait vibrer les personnages. Chacun a sa personnalité propre et nous pouvons même les rencontrer dans Gruissan tant leur description est précise.

On peut penser à un doux mélange de Pagnol/Maigret.

Mais non ! L’auteur est bien un Gruissanais de cœur rempli de convictions et un grand défenseur des bonnes causes de Gruissan-Plage.

Dans un village paisible et harmonieux tout est possible, alors faisons en sorte, en cultivant le bien vivre ensemble, que notre beau Gruissan soit et demeure un havre de Paix.

Liberté-Égalité-Fraternité-Laïcité, que ces mots forts et beaux ne soient pas galvaudés, mais surtout qu’ils restent d’actualité.

 

Encore Bravo !

 

Didier Codorniou

Maire de Gruissan

Ancien international du XV de France de rugby

Chapitre 1

C’était l’affluence des grands jours, des grands marchés d’été. Les touristes, agglutinés en grappes, piétinaient avec délice entre les étals surchargés des vendeurs. Ils venaient là pour s’extasier, pour se saturer de couleurs chatoyantes, se repaître de foule, de bruit, d’odeurs. Ils se dépaysaient en un bain d’exotisme, de métissage culturel. Pour oublier les univers exigus du bureau, des magasins, les couloirs étriqués et blafards des supermarchés blanchis au néon. Pour se purger du fumet irritant de la ville, de ses cheminées, de ses tours, de ces soirs obscurs, de ses rejets de particules. Le pèlerinage de la semaine. La messe de la consommation.

On arrivait après avoir flemmardé au lit, après s’être douché une demi-heure, on se garait au diable vauvert et on se pointait avec une nonchalance de nanti sur le lieu des hostilités. On n’avait pas besoin de grand-chose, mais il fallait bien s’occuper, goûter aux spécialités locales importées tout droit d’Espagne ou de terres plus lointaines. Les produits du terroir disparaissaient rapidement. Alors, on se rabattait sur les habits de vacances, chinoiseries bon marché. Ces dépenses satisfaisaient le désir de consommer sans grever les économies de l’hiver. On jouerait au riche, au prodigue, et ça grisait.

Du haut de son observatoire municipal, le secrétaire général Le Ker, bombardé Directeur des Services, histoire de redorer la fonction, embrassait la place du regard. Diriger, quelle délectation ! Il se réjouissait déjà des recettes engendrées par ces généreux vacanciers et aux bienheureuses répercussions sur le budget communal. Le moindre mouvement, la moindre animation se lisaient au travers du prisme de la rentrée financière. Il y avait tant de demandes, de frustrations ! Et là, il se frottait les mains, pour un début juillet, c’était exceptionnel. À croire que les citadins étaient devenus impécunieux et délaissaient les bords de mer de la Côte d’Azur pour se replier en Languedoc. Après tout, on n’allait pas bouder cette manne providentielle. Le mois d’août promettait encore plus.

La conjonction de plusieurs événements l’avait contraint à se trouver en mairie ce matin-là. Normalement, le samedi était jour officiel de fermeture de l’Hôtel de ville. Sauf pour les inaugurations, remises de médailles et autres manifestations folkloriques. Or ce jour-là, il était venu chercher des documents dont il se serait bien passé. Une association de rouspéteurs professionnels voulait des duplicatas de contrats. Pour lui pourrir les congés, bien entendu ! À croire qu’ils n’avaient que ça à foutre ! Les talonner, les coincer ! Chaque année, ces râleurs pointaient leur museau pour chercher des noises à la mairie, pour empoisonner l’air des responsables. Lui, il se décrassait les bronches dès leur départ fin août.

Enfin, il fallait bien prouver sa fibre démocratique. Seigneur ! Quel crétin fumeux avait pu inventer cette parodie de gestion collective ? Comme s’il était possible de décider à plusieurs ! Plus qu’une utopie, une sottise dévoreuse de temps.

C’est qu’en plus, Le Ker avait bien d’autres chats à fouetter. À la suite d’un procès interminable et bien entendu inique, les élections municipales de l’année précédente avaient été annulées pour des broutilles du genre distributions de tracts ou pour des « visites » le matin du vote. Sans compter la disparition malencontreuse de fichiers d’électeurs et de contribuables de la commune… Devant tant de volatilisation, le tribunal administratif avait renvoyé tout le monde dos à dos. Donc, la population avait été convoquée pour un nouveau vote qui devait avoir lieu ce dimanche. En plein début de saison estivale ! Alors, il était venu vérifier consciencieusement si tout était en ordre. Il était hors de question de commettre un incident qui prolongerait la mise en place d’une « délégation spéciale ».

Avant de fouiner dans des classeurs, il ouvrit la fenêtre du bureau. Une rafale d’air chaud se propulsa dans la pièce. « Le marin qui entre ! constata-t-il. Bon, je vais régler cette histoire illico presto. »

À peine eut-il le loisir de se pencher sur ces fameux dossiers, qu’un bruit de fracas le fit sursauter. Il n’y avait pas de doute, le tintamarre montait du hall. Pourtant, l’édifice était fermé hermétiquement. Il eut du mal à situer l’origine exacte du vacarme. Cet imprévu l’horripila, mais il fallait pourtant en connaître la cause. Pour le moment, la police municipale étant occupée sur le marché, c’est lui qui jouait de fait le rôle de concierge des lieux. Il s’avança sur la coursive dominant l’entrée du bâtiment. Celle-ci était déserte. Seuls des panneaux d’exposition la meublaient. Il en fut rassuré. Mais il le fut moins, beaucoup moins, lorsque des coups redoublèrent contre les portes vitrées.

— Qui sont ces abrutis ? fit-il en descendant l’escalier. Ils vont démolir les châssis !

Il jeta un coup d’œil sous la marquise du dehors. Un groupe de cinq à six personnes vociférait tout leur saoul. Un escogriffe en bermuda délavé et tongs en torsade l’interpella :

— Alors, grouillez-vous là-dedans !

— Qu’est-ce que ce ramdam ! répondit le secrétaire ahuri par ce vacarme inhabituel, et piqué par l’apostrophe. Calmez-vous !

— Ce n’est pas le moment, s’emporta l’autre en désignant du doigt une destination approximative. Il y a un cadavre sur la plage !

Le mot cadavre interloqua le fonctionnaire. Ce n’était pas un mot à prononcer n’importe où, à la sauvette. Il en avait vu d’autres, mais ici, dans cette station balnéaire, vantée pour son pavillon bleu, c’était un fait rarissime. À moins que l’on ne lui décerne le pavillon noir. Il renonça à plaisanter. Les administrés n’auraient pas percuté.

— Quelle plage plus précisément ?

— Vous en connaissez plusieurs à Gruissan ? se rebiffa une espèce de gorille chevelu en treillis de chasse. Celle des chalets, pardi !

— Nom de Dieu ! jura-t-il tout de go.

Comme si cela n’avait pas pu se produire dans la Clape au fond d’une combe, dans un ravin, dans une grotte ! Il y en avait tant vers la Clape. Ou aux Salins… Mais aux chalets ! Ça sentait le soufre.

Il se ravisa. Pas question de céder à la panique. Un mort, c’était une chose à considérer, mais en comparaison d’une élection !…

— Vous n’aviez qu’à appeler la police ! Je ne suis pas officier de justice, voyons !

— C’est fait ! On ne pouvait pas se permettre de court-circuiter la mairie, tout au moins le service d’astreinte. On a eu tort ?

— Non. Vous avez agi correctement. Et alors, vous l’avez obtenu le service d’astreinte ?

— Hélas ! On a du mal à le contacter.

— Comme toujours ! Vous avez donc été au plus simple en vous présentant ici. Eh bien, vous avez de la chance. Retournez à vos activités respectives. Je m’occupe du reste. Il y a qui sur place ?

— Les gendarmes étaient en train de disposer un périmètre de protection.

— Je mets le maire immédiatement au courant.

Le Ker les repoussa vers la sortie. L’épisode l’avait rendu grognon : « Qui a bien pu venir mourir sur nos plages ? Échouer ici en pleine saison. À part les dauphins ! »

Il remonta dans son bureau. On y était si bien depuis qu’on y avait installé la climatisation. Un réel progrès. Pourquoi se priver d’un petit confort ? Il regarda une dernière fois au-dehors. C’en était fini de sa tranquillité. Le week-end s’annonçait électrique. Il saisit le combiné :

— Allô ! Madame Pajot ? Monsieur le maire est là ?… Très bien, je vous remercie.

Une voix bougonne, passablement offensive, l’accueillit.

— C’est vous Le Ker ? Alors, qu’est-ce qu’il y a de si important pour me contacter un samedi ? On a incendié votre voilier ? Je suis surbooké. J’étais sur le point d’aller jusqu’à ma permanence électorale, avenue de Narbonne.

— Je vous joins pour un problème d’une extrême gravité. Surtout en cette période. On vient de me signaler un cadavre aux Chalets.

— Dans un chalet ?

— Sur la plage.

— Un noyé ?

— Je ne sais pas encore. Vous devez réagir officiellement, démontrer votre souci de la sécurité. C’est très important, la veille d’un scrutin.

— Vous parlez de mort, mais de quel genre ?

— Apparemment, ce serait plutôt du genre mort accidentelle.

— Apparemment ? Vous n’allez pas nous porter la poisse en suggérant un éventuel assassinat. La veille d’une campagne municipale qui n’a fait que se traîner depuis six mois ? Décidément, le Ciel refuse de m’investir une seconde fois. Après les tribunaux, voilà le mauvais sort qui s’acharne.

— Avant d’en déduire quelque chose, il faut vérifier in situ.

— Vous et votre latin ! pesta Pajot excédé par cet imprévu. C’est bien, je me prépare et je vous rejoins là-bas.

Le Ker reposa le combiné. Il jeta un coup d’œil à l’horloge du bureau qui indiquait onze heures. Il se dit que les carottes étaient cuites pour un repas paisible à midi. Le temps que la police judiciaire arrive, qu’on procède à quelques échanges avec les témoins, on atteindrait vite treize heures. Or sa femme lui avait demandé – presque ordonné – de la conduire à la zone commerciale « Bonne Source » à Narbonne pour son shopping hebdomadaire. Elle n’avait plus rien à se mettre sur le dos, selon ses dires. Un dos si précieux ! Et lui, il devait faire le chauffeur. Il fallait donc accélérer le mouvement et bâcler cette pénible affaire. L’étouffer au besoin.

Il ajusta son col de chemise, une chemise d’un gris morose, puis descendit. Il sortit par la porte de secours et s’éclipsa derrière la bâtisse. Un voile de chaleur enveloppa ses épaules. Il slaloma entre les bâches bigarrées et se faufila adroitement jusqu’à la place Gibert. Puis, il gagna d’un pas plus mesuré l’avenue Azibert et s’engouffra dans la cité du Grazel pour retrouver son véhicule. Il démarra vitres ouvertes à fond et roula sans forcer le moteur pour déboucher devant la gendarmerie. Cette dernière ne semblait pas plus agitée que d’habitude. Les fenêtres du bunker ne laissaient rien filtrer et le portillon d’accès était irrémédiablement bouclé. L’ensemble des voies d’entrée se réduisait à un interphone. Des promeneurs venant du marché, les bras encombrés de sacs de victuailles, discutaient le bout de gras, appuyés sur la grille d’enceinte.

Il continua son périple, longea le chenal jusqu’à l’avenue d’Occitanie. Il franchit les ralentisseurs de toutes natures qui étaient censés freiner les ardeurs des automobilistes et se retrouva dans l’allée des Cormorans, qui débouchait directement sur la plage.

Il n’eut pas de mal à repérer l’endroit fatidique. De loin il distingua un attroupement d’une vingtaine de curieux aux alentours de la rangée 7, dite avenue des Macareux. Ici, on avait droit à toute l’ornithologie maritime ! Il se gara sur le parking quasi désert. Par téléphone, il prévint son épouse d’un éventuel retard. Elle le voua aux gémonies. La routine conjugale ! L’ambulance des pompiers ainsi que le break des gendarmes étaient sur place, opérationnels. « Ils auront déblayé le terrain », se réjouit-il.

À peine dégagé de sa voiture, il se rua sur Neumann, l’adjudant de la gendarmerie. Ce dernier, droit comme un mât, lui envoya un salut militaire. Le Ker était insensible aux marques de déférence. Il était pressé. Pressé au boulot, pressé chez lui. Alors, ce genre de manifestation désuète l’indifférait !

— On m’a prévenu du drame, mais de quoi s’agit-il réellement ? On m’a parlé d’un cadavre.

Son interlocuteur était un peu vexé du manque de respect du Secrétaire. De plus, il l’avait importuné dans ses profondes réflexions. Ah, ces civils, toujours à la bourre !

— L’affaire est singulière, répondit-il très évasivement.

— C’est-à-dire ? C’est un accident ? Une noyade ?

— Rien de tout cela, concéda Neumann entre les dents. Les mots butaient contre les gencives.

— Alors, c’est un cadavre apporté par la mer ? Un cadeau !

— Vous n’êtes pas loin de la vérité.

Le Ker commençait à s’impatienter. Le militaire l’agaçait. Comme s’il voulait temporiser pour le scotcher, ici, avec une banale affaire de noyade, une énième hydrocution. Chaque saison apportait son lot d’imprudents. Neumann se prenait-il pour le Rouletabille du pays, comme si les crimes et autres événements tragiques étaient son domaine d’excellence ? Le gendarme sortit de son mutisme et abrégea le suspense :

— La découverte de l’individu est tout à fait originale.

— En quoi ? sursauta le Directeur des Services de la mairie.

— Vous n’êtes pas sans connaître la tradition de la pêche à la caluche ou à la traîne qu’on pratique pour le folklore, l’été, sur la plage ?

— Bien sûr que non ! Je l’ai pratiquée quand j’étais jeune. Un pêcheur en barque largue un filet à quelques centaines de mètres que des plagistes tirent jusque sur le sable. Ensuite, il peut distribuer le produit de la pêche moyennant finance ou le partager pour le plaisir. Directement du producteur au consommateur… Mais, dites-moi, quel est le rapport avec ce qui nous réunit ici ?

Le Ker maudissait ces énigmes infantiles. Son œil noir virait au noir corbeau. Les lèvres se retroussaient d’irritation. Les ailes de sa frêle moustache vibrionnaient d’impatience.

— Vous ne devinez pas ? insista le militaire sarcastique.

— Vous voulez dire qu’on a repêché ce malheureux dans un filet dérivant ?

— Eh bien, vous avez pris du temps pour saisir l’allusion ! ricana Neumann satisfait de sa suprématie professionnelle. Approchez donc, au cas où la victime serait de vos connaissances. À distance respectable, cependant. Pas question de détruire d’éventuels éléments de preuve. Le substitut nous en voudrait à mort.

Le Ker goûta l’humour noir. Il avança à reculons. Visiter des cadavres marinés ne l’enthousiasmait guère. Il se prêta néanmoins au jeu et fournit un gros effort pour essayer d’identifier la masse informe étendue sur la plage. L’homme gisait allongé sur le flanc, la face tournée vers les chalets, comme pour un ultime salut vers ces constructions baroques. Des algues l’habillaient comme un linceul imperméabilisé.

Des mains judicieuses avaient disposé des bandes jaunes pour interdire aux inévitables curieux d’exercer leur appétit morbide et les inciter ainsi à passer leur chemin. N’empêche que certains d’entre eux y allaient de leur petite photo de vacances. Ça réjouirait les collègues de bureau. Ils auraient préféré un selfie, mais ça aurait fait balourd.

La scène du drame était grosso modo demeurée en l’état. D’un groupe d’ultimes récalcitrants surgit la voix rocailleuse et tranchante d’une mégère interpellant le représentant de l’ordre :

— Quel gâchis ! D’accord, le type est raide, boursouflé. Un spectacle rebutant. Mais le poisson est parfaitement comestible. Il est intact. Vous privez le patron de sa recette du jour ! Faut que tout le monde travaille, macarèl {1} !

La femme qui se plaignait les toisait avec superbe. Menton relevé, elle les narguait de son physique imposant. Cuivrée par de successives couches de bronzage, elle se tortillait dans un ensemble de bains bien trop étroit pour son volume. On devinait aussitôt pourquoi elle exigeait sa cure de poisson… Neumann, déconcerté, ne savait que répondre. Le Ker eut envie de se lancer dans un austère discours sur la dignité humaine, sur les derniers égards vis-à-vis des morts, mais il s’abstint. On ne peut rien contre les OVNIS.

Le Directeur général des services entreprit de faire le tour de la victime pour se placer sous un nouvel angle de vue plus favorable. La dépouille était emmaillotée dans une sorte de vareuse gluante de laitues de mer et de poissons, prisonniers des replis du vêtement. Il se pencha pour bénéficier du meilleur profil possible. La chaleur commençait à devenir accablante. Les vents hésitaient à s’exprimer. Le cers contredisait le marin, l’air était statique. Le reflet du soleil sur les vaguelettes expirantes vous frappait comme un fer incandescent.

Il regarda fixement la tête à moitié enfoncée dans le sable raviné par les flux de l’eau. Est-ce qu’il se trompait ? Rêvait-il ? Prenait-il des vessies pour des lanternes ? Il supposait quelque chose, mais ce quelque chose l’effrayait. Il se contint de partager sa prémonition. Si elle s’avérait exacte, c’était la bombe du week-end, voire de l’été. C’était l’acmé du désastre. Non, il fallait un autre point de vue, une opinion critique avant la levée du corps par l’équipe du médecin légiste. Pajot allait arriver dans quelques instants. Rien à craindre avec lui, un véritable homme de parole. D’ailleurs, en se tournant vers le parking, il aperçut le 4X4 blanc glacière de l’élu. La longue silhouette du maire se déplia. Le Ker la vit se diriger vers leur groupe à longues enjambées.

— Me voilà, Le Ker ! Le substitut fait diligence depuis Narbonne. Il était en pleine réception familiale. Un barbecue géant pour ses quarante ans. Ce mort embête vraiment tout le monde.

— Même lui, ironisa Neumann parvenu à sa hauteur.

— Accompagnez-moi jusqu’à la victime, fit Le Ker à Pajot, je voudrais avoir votre avis sur un dossier de dernière minute.

Le gendarme n’était pas né de la dernière pluie. Il saisit le manège et s’esquiva. « Encore des manœuvres politiciennes », en conclut-il, sûr de sa sagacité.

— Observez bien ce faciès, monsieur le maire. Qu’en dites-vous ? Est-ce bien lui ? Je me goure ou quoi ?

Le premier magistrat plia les genoux, dodelina de la tête et se redressa d’un coup.

— Nom de Dieu ! Mais c’est lui ! C’est vraiment lui ! Notre pauvre Espinasse avec sa barbe façon vieux sachem écolo !

Le Ker manqua de s’affaler. Une catastrophe nucléaire, la veille d’un scrutin ! Le principal opposant au maire, celui qui avait porté le contentieux devant les tribunaux était là, gisant le nez dans le sable, pantin gorgé d’eau, séchant au soleil d’été. Il aura donc été jusqu’au bout un maître saboteur, un orfèvre du foutoir ! « Soit, paix à son âme ! » Il aurait sans nul doute choisi une autre sortie de scène. Moins pompeuse, moins ostentatoire. Ah ! Si celui qui lui avait fait boire la tasse de l’asphyxie avait seulement réfléchi aux retentissements de son acte.

Le Directeur des Services se fourvoya en calculs foireux. Car certes, c’était d’abord celui qui l’avait poussé qui était responsable, mais enfin, Espinasse n’était pas en état d’urgence. Il aurait pu attendre deux jours pour disparaître de la circulation. Il allait être battu, voire laminé par l’équipe de Pajot, il le savait depuis le début. Le maire sortant avait les reins tellement solides et des réseaux implantés dans tant de foyers ! On assisterait à un duel pour du beurre. Avec sa troupe de néophytes de la politique locale, ramassis d’oiseaux dispersés sans convictions partisanes, ni expérience des affaires, Espinasse n’avait aucune chance de le détrôner. Une bande de simples citoyens hurluberlus, hostiles au progrès, aux bonnes affaires, celles qui rassurent les banquiers.

— Nous voilà dans la mouise jusqu’au cou, reconnut Pajot désemparé. Dommage, il était un adversaire coriace et droit dans ses bottes.

— Vous allez le regretter ? s’étonna son voisin.

— D’une certaine façon, oui. Un bon ennemi met en valeur votre victoire.

— Ah ! Voici les autorités judiciaires.

Le procureur, M. Térébin, commença à saluer les uns et les autres. Élégant, il évoluait en costume de lin et chemise bleu azur. Il frisait la trentaine et inaugurait sa carrière par ce premier poste guère reluisant, guère prestigieux. Il devait faire ses premières armes et démontrer « l’excellence de la fonction ». Depuis sa sortie de l’École de la magistrature de Bordeaux, personne ne l’avait pistonné. Il donnait l’impression d’être sympathique avec ses cheveux hérissés, mal assujettis par le peigne. Il souriait aisément comme si son métier lié à la répression n’excluait pas la bonne humeur. Il fit une rapide analyse de la situation, demanda aux gendarmes de rester vigilants jusqu’à l’arrivée des techniciens. Elle était imminente. L’habitué des prétoires avait fait une analyse exhaustive des faits, en avait référé au Procureur et, nanti de son accord, avait appelé Montpellier pour se faire diligenter des inspecteurs de la PJ. Difficile d’affirmer d’ores et déjà s’il y avait homicide ou accident. Rien n’était évident. Les experts fourniraient des commentaires étayés. Le médecin légiste arrivait par la route. Bref, dans une bonne heure, tout serait terminé et il pourrait se libérer.

La liste des témoins avait déjà été retranscrite. Ils seraient interrogés plus tard par la Police nationale. Térébin secoua le bas de son pantalon frangé de sable et s’approcha lentement du maire. Il avait mûri ses phrases. Après tout, les circonstances l’autorisaient au persiflage.

— Mauvaise histoire pour la station. En plein été… Ça va vous faire une triste publicité !

— Pourquoi ? se rebiffa Pajot piqué au vif. La commune n’est pour rien dans ce drame.

— Vous le pensez vraiment ? On me dit que le cadavre est celui de René Espinasse, votre concurrent direct pour le poste de maire. Vous risquez d’être cité comme témoin. Certaines mauvaises langues vont évoquer le règlement de comptes électoral. Vous n’y échapperez pas, c’est la loi du genre et vous êtes vacciné. Nous n’y pouvons hélas rien. Les ragots traversent les portes blindées.

— Vous avez raison, tempéra le maire radouci, le mort est bien René Espinasse et j’ai du mal à l’admettre. Je vais vous confier son adresse, devenue celle de sa veuve malheureusement. Quand je pense que sa photo est à la une des panneaux électoraux du village !

— Il faudrait les enlever ou coller une information nécrologique, proposa Le Ker.

— En accord avec ses colistiers, compléta Pajot en politicien averti.

En son for intérieur, le maire dissimula un véritable haut-le-corps après ces propos tendancieux. Mais pour qui se prenait-il, ce petit magistrat à la manque ? On n’allait pas le soupçonner quand même ? Il n’avait jamais fait de mal à une mouche. Sauf à celles qui piquaient. Il serait vite disculpé. À présent, les pensées bouillonnaient sous son crâne, car il avait bien d’autres inquiétudes, bien plus fortes. Surtout celle d’avertir le Préfet du décès du chef de la liste adverse et des conséquences sur le vote. Il avait bien une idée. Normalement, c’était le second de la liste qui montait d’un cran, mais on ne savait jamais avec la règlementation.

Il eut envie de laisser ces messieurs de la judiciaire s’occuper seuls du problème. Après tout, pourquoi ne pas envisager un vulgaire accident ou un suicide prémédité ? Pourquoi vouloir à tout prix traquer le sensationnel ? Oui, c’était ça, un suicide ! La peur de l’échec final et le ridicule. On pourrait passer à autre chose. Les électeurs ne pourraient pas lui reprocher de ne pas avoir fait son devoir. Dans quelques heures, il irait saluer Anne, la femme de René. Ainsi la boucle funeste serait bouclée. Il ne pouvait décemment faire plus. Sinon les fielleux insinueraient qu’il agissait par sentiment de culpabilité. Non, il devait adopter une attitude de neutralité dans cette sombre affaire. Il concéda quelques poignées de main d’électeurs effarés et partit avec Le Ker sur ses traces.

Le magistrat récemment en poste téléphona à nouveau au SRPJ de Montpellier. Les enquêteurs seraient là dès le début de l’après-midi. La gendarmerie avait aménagé un cordon de protection autour du corps. Opération mal aisée, car la mer avait tendance à gagner du terrain. À l’allure où les vagues grossissaient sous l’impulsion du vent de mer, le corps allait bientôt être submergé. Les baigneurs grommelaient, mais contournaient l’obstacle.

Le marin pêcheur Gilbert Trousse s’impatientait assis sur les murets de la digue-promenade. C’était un homme d’action, pas un zombie nourri aux palabres. Il avait envie de quitter les lieux pour aller se restaurer. Il était fait de chair et de sang, et pas de nanoparticules. Neumann, dans une crise d’autoritarisme, lui avait intimé de rester disponible pour les enquêteurs du SRPJ. Aussi attendait-il les policiers. Or l’heure avançait. La cagnasse {2} tapait dur et il mourait de faim. N’en pouvant plus, il revint à la charge auprès de l’adjudant :

— On a vraiment besoin de moi ? On pourra m’interroger plus tard, non ? Mon filet ne va pas s’envoler, ce n’est pas un cerf-volant ! Et puis, je n’ai fait que le poser. Ce sont les plagistes qui l’ont sorti de l’eau, à bout de bras, en emmenant le macchabée.

— Bizarre qu’il n’ait pas flotté, d’ailleurs.

— Il était peut-être plombé ? Comme avec nos filets de barrage.

— C’est cela. Il naviguait entre deux masses d’eau comme un banc de poissons ! le taquina le militaire.

— C’est-à-dire ? Vous insinuez qu’on aurait pu le rouler d’abord dans le filet, puis qu’on aurait jeté le tout par-dessus bord, pour faire croire à une prise accidentelle ? En raccourci, j’aurais liquidé le bonhomme pour l’empaqueter ensuite dans le filet ! Oh ! Tout doux, adjudant ! Vous débordez d’imagination.

— Il y a tant de coupables qui ont l’air d’innocents, vous savez.

— Oui, je vous l’accorde. Alors ? Je peux me rapatrier pour manger un bout ?

— Une dernière question. Vous connaissiez le nommé Espinasse ?

— Comme tous les Gruissanais, pardi ! Gruissan est un vieux village traditionnel, où on se côtoie, c’est une grande communauté, presque une famille.

— Où il y a des faux frères ?

— Comme dans toutes les familles.

— Je vous préviens pour la forme. Nous allons croiser les témoignages et vous risquez une autre convocation, plus tard devant le juge d’instruction si nécessaire.

— On me traite comme un coupable potentiel alors que je ne suis qu’une victime ! C’est le monde à l’envers, ma parole !

— Non, mais vous êtes malgré vous un protagoniste de l’enquête, pour le moment. Nous n’en sommes qu’aux phases préliminaires. Elle débouchera ou ne débouchera pas, mais en attendant je ne suis pas autorisé à vous laisser libre de vos actes. Vous pourriez dissimuler des preuves.

— Ça y est, vous recommencez vos extrapolations !

— Bon ! On ne va pas être inhumain. Je vais vous faire accompagner jusqu’au Grand Soleil, vous pourrez y casser la croûte. Ça vous convient ?

L’autre ne répondit pas, humilié par cette suspicion. Il opina du chef et se tint prêt pour s’évader de cette tourmente. Il avait voulu faire plaisir aux touristes, gagner quelques euros en perpétuant une vieille tradition de pêche et, en conclusion, la maréchaussée le soupçonnait presque de crime ou de complicité. Ah ! Ce n’est pas demain qu’on allait le reprendre à pratiquer la philanthropie. Il s’empressa de disparaître, trop heureux de pouvoir calmer les cris atroces de son estomac.

Aux environs de quatorze heures, les inspecteurs du SRPJ montpelliérain, Stan Mortier et Franck Debusse, se pointèrent sur la plage. Les techniciens des labos suivirent dans leurs roues. La logistique anticriminalité se déployait en force. À présent, l’enquête préliminaire démarrait pour de bon. Place aux pros de la discipline. Une nouvelle escouade de gendarmes avait pris le relais autour du point névralgique. On attendait également un détachement du commissariat de Narbonne. Le mort ne souffrirait pas de solitude.

Aux alentours, il commençait à y avoir pas mal d’animation. Les tables du restaurant de bord de mer se vidaient peu à peu. Ses transats aux toiles uniformes se distendaient sous le poids de clients repus. Les premières rangées de sièges affichaient complet pour l’après-midi en dépit de la brise. Les aires de volley attiraient quelques jeunes sportifs qui rivalisaient d’ardeur pour plaire aux spectatrices allongées sur les gradins. Un marchand de glaces poussait son chariot entre les châteaux de sable. Des touristes à la peau laiteuse se faisaient dorer, voire rissoler, sous la flamme agressive du soleil. Au loin, zigzagant entre les chalets, tournoyait une musique de fond, curieux mélange d’opérette et de samba brésilienne. Bref, c’était un samedi ordinaire de juillet. Le crime ne perturbait pas les rituels.

 

Térébin s’adressa au médecin légiste, une quinquagénaire au physique de l’emploi. Elle tournait autour de la dépouille dans une combinaison lunaire. Le docteur Feuillard n’était pas d’un naturel expansif. Plutôt partisane de l’économie de paroles et de gestes. Il fallait faire preuve d’habileté pour la pousser dans ses retranchements et obtenir des réponses distillées avec parcimonie. À la question spartiate du magistrat sur l’origine probable du décès, elle énonça laconiquement :

— Il ne s’agit pas d’une mort naturelle, bien sûr.

— Plus précisément ? insista-t-il, informé du comportement peu disert du praticien.

— À première vue, l’intéressé a reçu plusieurs coups sur l’occiput ce qui a entraîné une fracture crânienne. La mastoïde a volé en éclats.

— Pour être clair, l’individu a été frappé violemment à la base arrière du crâne.

— Exact. Sous réserve d’une prospection plus complète par autopsie.

— En fait, les os ont explosé et provoqué une énorme hémorragie interne qui a coupé l’électricité à tous les étages.

Le toubib regarda le substitut avec effarement. Elle se demanda s’il plaisantait ou s’il était normal. Elle était trop attachée à la rigueur scientifique pour goûter ce type de remarque légère. Du coup, elle s’abstint de tout commentaire acerbe. Térébin attribua ce silence à un manque évident d’humour. À force de se pencher sur des cadavres, sur de la matière glacée et muette, on en perd obligatoirement l’envie de se bidonner. Heureusement qu’il avait conservé la meilleure du style « René Espinasse devenu Néné la Saumure », pour les seuls intimes, sinon, on emmenait la légiste au bloc. Retour aux sources ! Pourtant, cet homme de robe naviguait aussi dans la noirceur du monde, dans les coulisses ténébreuses des vies, et il ne perdait pas pour autant sa bonhomie. Il savait se détacher des griffes du métier. Ce qui n’était pas le cas du Docteur Feuillard qui prenait tout trop au tragique, qui faisait siens les drames des autres. Parfois, il aurait fallu un cric pour lui débloquer les zygomatiques. À moins que de naissance elle n’ait été cafardeuse à souhait.

Les photographes des labos avaient investi une large étendue de plage pour réaliser des clichés. Ils vaquaient à leur occupation favorite en piaillant comme des pies. Ils déclenchaient à tour de bras. Des prises superflues que l’administration peu regardante paierait. Et pourtant, ils déambulaient en grognant de mécontentement. Le manque d’anonymat les perturbait. Ils affectionnaient les espaces réduits, bien définis, bien orchestrés. Ici, ils étaient cernés par l’eau et ils devaient parfois y tremper les pieds pour capter un angle exploitable. Térébin se tourna pour reprendre sa conversation :

— À quand peut remonter la mort ?

— Attendez. Il est quinze heures. Approximativement à une quinzaine d’heures.

— Si j’assimile bien votre estimation, il serait passé de vie à trépas vers minuit.

— Oui. Désolé pour ce doublon des quinze heures, mais c’est mon évaluation.

— De toute façon, vous allez consigner ces éléments dans votre rapport.

— Le train-train, fit-elle, solennelle.

— Pouvons-nous faire procéder à la levée du corps ?

— On peut. Et vous nous l’envoyez à l’Institut médico-légal.

— Bien entendu.

On échangeait d’un ton neutre, d’une égalité soporifique. Elle souleva un détail :

— L’arme du crime n’a pas été retrouvée ? Rien dans le filet, je suppose.

— Rien de ce côté-là, mais nos plongeurs commencent à draguer à Gibraltar.

Elle ne releva pas. Un rictus se promena furtivement sur ses lèvres. Seule concession à une blague de potache. Ils ne se serrèrent pas la main. Les infirmiers emballèrent le corps et, après l’avoir transporté avec mille précautions, l’enfournèrent dans un véhicule approprié. Le Procureur de la République ayant été averti, le substitut considéra qu’il était amplement temps de le transférer. L’ambulance se fraya difficilement un chemin sur la digue encombrée de nombreux estivants obsédés par l’idée de plonger dans la Grande Bleue.

 

 

Sur place, Mortier avait d’emblée convoqué la poignée de témoins visuels dans un chalet communal réquisitionné pour l’occasion. Une tablette portable permettrait de rédiger un procès-verbal provisoire. On assignerait à Narbonne, le cas échéant. Il ne se faisait guère d’illusions. Il n’y avait pas grand-chose à attendre de ces vacanciers adeptes de la serviette de plage. Ils ne louaient pas pour concourir au bon fonctionnement de la justice. Neumann lui en avait confié une liste avec des coordonnées méticuleusement répertoriées. Il la parcourut sans zèle outrancier. On en dénombrait une dizaine et aucun n’habitait l’Aude. Les locaux avaient pris la tangente. Un éventail géographique digne de Prévert.

Il se partagea les premières auditions avec Debusse. Comme il s’en était douté, ils ne recueillirent qu’une version standard. Les apprentis pêcheurs avaient tiré comme des sourds, à la rigolade, le nez dans le guidon et, à un moment précis, lorsque le filet avait été proche du bord, ils avaient senti une forte résistance. Ensuite, l’un d’entre eux y avait été voir de plus près. Il était revenu tout bouleversé, les bras sciés par la découverte.

L’heure de l’incident avait été déterminée. Ça s’était passé entre dix-heures trente et dix heures quarante-cinq. Les maîtres-nageurs n’étaient pas encore en fonction et le drapeau de baignade pas encore hissé. Ils avaient été une trentaine de joyeux drilles à tirer pour cette pêche à la senne, mais trop d’entre eux avaient filé. Ils ne souhaitaient pas d’ennui et considéraient ne rien avoir à déclarer de plus que leur voisin de plaisir.

Sur ces entrefaites, des collègues narbonnais se joignirent à leur duo avec à leur tête Constantin Grégorio. Stan Mortier avait déjà eu affaire à ce phénomène. Au demeurant très compétent, très conquérant, mais également doté d’un brin de fantaisie littéraire. Ce Grégorio se pensait poète et les avait assommés au début avec ses sonnets et autres écritures automatiques. Affublé du qualificatif de « rimailleur », il avait cessé aussitôt de leur faire partager ses vers.

Le marin-pêcheur Gilbert Trousse s’en revint du restaurant de la plage. Il avait retrouvé la mine radieuse des gens de mer, tannée par les embruns et le sel. Il était en tenue de travail avec un méchant bonnet bleu sur la tête. Bonnet qu’il n’ôta même pas, face à ses interlocuteurs. Il n’avait qu’une idée en tête : débarrasser le plancher au plus tôt.

Mortier le considérait comme l’unique témoin d’importance. Côté documents administratifs de la D.D.T.M.{3}, tout était en règle. De la petite pêche, rien de plus.

— Ainsi, vous organisez cette pêche traditionnelle ici, à Gruissan ?

— Oui, mais ils s’en passeront désormais ! Je ne donne pas dans le corbillard des...