Dumanoir, l
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Dumanoir, l'incroyable destinée

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Description

Comment la famille Louis traverse-t-elle la période de la guerre où la Guadeloupe, coupée de tout, vit en autarcie et subit le régime du Gouverneur Sorin, fervent adepte de Pétain, puis dans les années 50 les luttes sociales qui secouent le secteur de l'industrie cannière ? Qu'adviendra-t-il des maîtres rhumiers ?
Ce roman, dernier tome d'une trilogie, nous dévoile l'incroyable destinée de l'habitation Dumanoir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2006
Nombre de lectures 45
EAN13 9782336252940
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Lettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Max DIOMAR, Flânerie guadeloupéenne, 2006. Le Vaillant Barthélemy ADOLPHE, Le papillon noir , 2006. Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné, 2006. Christian PAVIOT, Les fugitifs , 2006.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Les enfants du rhumier, 2005.
Philippe Daniel ROGER, La Soulimoune, 2005. Camille MOUTOUSSAMY, J’ai rêvé de Kos-City, 2005. Sylvain Jean ZEBUS, Les gens de Matador . Chronique, 2005. Marguerite FLORENTIN, Écriture de Griot, 2005. Patrick SELBONNE, Cœur d’Acomat-Boucan, 2004.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Le secret du Maître rhumier, 2004.
Marie-Flore PELAGE, Le temps des alizés, 2004.
Pierre LIMA de JOINVILLE, Fetnat et le pistolet qui ne tue pas, 2004.
Christian PAVIOT, Les Amants de Saint-Pierre, 2004. Henri MELON, Thélucia , 2004. Max JEANNE, Un taxi pour Miss Butterfly , 2003 Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003. Jean-Pierre BALLANDRY, La vie à l’envers , 2003.
Jean-Claude JOSEPH, Rosie Moussa, esclave libre de Saint-Domingue , 2003.
Monique SEVERIN, Femme sept peaux, 2003. Eric PEZO, Passeurs de rives , 2003. Marcel NEREE, Le souffle d’Edith, 2002. Josaphat LARGE, Les terres entourées de larmes , 2002. Gabriel DARVOY, Les maîtres-à-manioc, 2002.
Timothée SCHNEIDER, Rue du Soleil Levant- Voyage dans le territoire de la Guyane, 2002.
Manuela MOSS, Sous le soleil caraïbe, 2002. Victor-Georges DRU, Zack, Destin Caraïbes, 2002 Océane MONTMULIN, La fiancée du Roi, 2001. Dieudonné ZELE, Marie Passoula, 2001. Joscelyn ALCINDOR, Carrefour des utopies , 2000.
Dumanoir, l'incroyable destinée

Danielle Gobardhan Vallenet
Je remercie le docteur Gilles Bécamel, psychiatre à Clermont-Ferrand, qui a bien voulu prendre de son précieux temps pour m’écouter, m’ouvrir la porte sur le monde de sa spécialité, et me prodiguer ses conseils.
http://www.librairicharmattan.com diffusion.harmattan@waaadao.fr harmattan 1 @wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296016149
EAN : 9782296016149
Sommaire
Lettres des Caraïbes - Collection dirigée par Maguy Albet Page de titre Remerciements Page de Copyright Dedicace PREMIERE PARTIE
Chapitre 1 - Julien se porta à sa rencontre... Chapitre 2 - Allez ! C’est fichu pour aujourd’hui, décida Julien Chapitre 3 - Ce qui l’exaltait le plus, c’était l’idée de revoir Sukya Chapitre 4 - Soudain, le bruit d’un rire clair et joyeux lui parvint Chapitre 5 - Jean Noël avait quelqu’un sur l’amitié de qui compter : Euloge Mâchomme Chapitre 6 - Un garçon comme Julien serait, pour n’importe quelle fille, un cadeau du ciel Chapitre 7 - Une atmosphère orageuse pesait sur le Domaine Chapitre 8 - J’aime Sukya et je suis engagé envers elle Chapitre 9 - Le pas d’un cheval résonnant dans l’allée les interrompit Chapitre 10 - En apprenant la nouvelle, Julien fut peiné pour Sukya et pour Henri Chapitre11 - Jean-Noël décida de mettre sa distillerie au repos, en attendant la réponse de la banque Chapitre 12 - « Louis, je gagnerai ! » dit Jean-Noël, le ton calme Chapitre13 - Puis, la nouvelle tomba : la France venait de déclarer la guerre à l’Allemagne...
DEUXIEME PARTIE
Chapitre 1 - Tout a commencé au premier virage, après la descente de Panga, dit Arnaud Chapitre 2 - Le maître rhumier rendit visite à Jean-Noël, après les obsèques Chapitre 3 - Je lui apprendrai à respecter la loi ! s’était écrié Barrette, devant la défection d’Hamelain Chapitre 4 - Julien ressentait le drame que vivait Louis, comme un malheur qui serait arrivé aux siens propres Chapitre 5 - Je ne sais plus où j’en suis, je ne sais plus où je vais, avoua Louis Chapitre 6 - Tandis qu’ils se dirigeaient vers le bureau, la voiture de Clavé vint s’arrêter devant l’entrée... Chapitre 7 - Quand Julien franchit le seuil de la cuisine, son sourire se figea Chapitre 8 - Sorin entendait mettre la Guadeloupe au régime de la « Révolution nationale » de Pétain
TROISIEME PARTIE
Chapitre 1 - Un matin, la nouvelle tomba : la guerre était finie Chapitre 2 - Pour la première fois, les employés de la Distillerie élisaient leur bureau syndical Chapitre 3 - Une délégation, conduite par Julien, avait rencontré Martial à deux reprises Chapitre 4 - Ce travail a au moins le mérite d’être fixe, dit Julien Chapitre 5 - Le sort a décidé de nous étre favorable, se dit Julien... Chapitre 6 - « Non, Julien, dit l’avocat, c’est grâce à vous trois que ce procès a pu avoir lieu » Chapitre 7 - «J’espère qu’ils ne vont pas recommencer avec leurs idées marxistes ! » se dit Martial Chapitre 8 - Les salariés entreprirent d’installer un barrage devant l’entrée du Domaine Chapitre 9 - Les yeux agrandis d’épouvante, Martial ne parvenait pas à articuler le moindre mot Chapitre 10 - Je ne veux en aucune manière que le nom que je porte soit sali devant un tribunal, dit Julien Chapitre 11 - Louis-Henri, ses études terminées, revenait au pays Chapitre 12 - « La bagasse ! Regardez ! C’est la folle bagasse ! »
Epilogue
A mon fils, André Vallenet, mon précieux conseiller en informatique.
A ma fille, Sylvie Vallenet, ma maquettiste, toujours attentionnée.
A mes merveilleux petits-enfants :
Axel, Emmanuel et Nathan Vallenet
Tout particulièrement, à mon mari, Claude Vallenet, pour sa patience, ses relectures attentives et ses corrections minutieuses.
A ceux dont je vénère la mémoire:
Mon père, Firmin Gobardhan
Ma mère, Ambroisine Gobardhan
Je dédie également ce roman à tous ceux qui, par leurs luttes, ont valu à ma commune natale le surnom de :

« Capesterre la vaillante . »
PREMIERE PARTIE
Chapitre 1
Julien se porta à sa rencontre...
- A moi ! A moi ! Au secours !
Debout à mi-hauteur du morne où il était en train de couper des roseaux pour tuteurer des rosiers d’une espèce rare qu’il avait enfin réussi à faire prendre, Julien leva la tête, étonné par ces appels de détresse.
Au même instant, il vit surgir un homme au sommet du morne, poursuivi par une ruchée bourdonnante. C’était Martial De Grand-Maison de Fonds Kakré, fils d’Arnaud, petit-fils de Louis, distillateurs renommés et riches propriétaires de plantations cannières dans la commune de Belleterre en Guadeloupe.
Surpris par la brusque dénivellation en même temps qu’emporté par sa vitesse, l’homme perdit pied et tomba. Il passa devant Julien, déboulant et hurlant, avant d’être projeté dans le vide, toujours chassé par les abeilles en furie. Le bruit de son corps plongeant dans le bassin en contrebas mit fin à ses cris.
Julien descendit rapidement au pied du morne et allongea le cou au-dessus de la rivière. Martial battait l’eau en des gestes désespérés de ses grands bras maladroits, tentant en vain de faire surface, tandis qu’au-dessus de lui les abeilles tournoyaient, menaçantes.
Pour avoir vécu une expérience pareille, Julien savait qu’elles n’abandonneraient pas aussi facilement. « Il sera sans doute allé les déranger, pensa-t-il. » Se débarrassant promptement de sa chemise, il plongea sans hésiter, attrapa Martial juste au moment où ce dernier allait couler et nagea avec lui vers la chute. Quelques-unes de ces butineuses, des plus acharnées, continuèrent à les traquer. Martial se débattait. Julien tint bon, les abeilles aussi. La chute n’était pas loin. Il se laissa porter par le courant qui les versa dans le second bassin, non sans brutalité. Ils se retrouvèrent à plusieurs brasses l’un de l’autre. Martial recommença à se noyer. Julien se porta à sa rencontre, s’en saisit, et tout en nageant, gagna l’arrière de la cascade qu’il avait contournée. Là, il y avait une anfractuosité dans la roche. Il la connaissait bien, il y venait quelquefois guetter le ouassou, grosse crevette d’eau douce, qu’il pêchait au lamparo. Il savait qu’ils pourraient s’y mettre à l’abri, en attendant que Martial reprît ses esprits.

Julien était maître rhumier dans l’entreprise De Grand-Maison de Fonds Kakré.
« Une perle rare, disait de lui son patron. Autant que son beau-frère, Anmal, qui l’a formé. Mais je crains bien, qu’en l’occurrence, l’élève ait dépassé le maître ! »
Depuis deux ans, il avait relayé Anmal à la roseraie que ce dernier avait créée pour Caroline, l’épouse d’Arnaud.
- Que s’est-il passé ? demanda Julien à Martial, après qu’ils eurent pris pied sur le basalte.
- J’ai voulu dénicher des abeilles afin de récolter leur miel, répondit celui-ci, mais, comme tu vois, cela s’est mal passé.
- Tu parles de la ruche qui est au creux du fromager, en haut du morne ?
- Oui. Elle est remplie. Elle commence même à brunir.
- C’est normal, c’est le couvain qui lui donne cette couleur. C’est le pire moment pour s’attaquer à une ruche.
- Le couvain ! Quel couvain ? demanda Martial.
Julien ne répondit pas, se contentant de hausser les épaules, le coin des lèvres pincé par un sourire indéchiffrable. Il pensa à Sukya que cet homme avait un temps entrepris de harceler et à la peur qu’elle continuait à avoir de lui. « Il a quelque chose qui met mal à l’aise, se dit-il, en le regardant de profil. »
- Allez ! Je vais continuer mon travail, fit-il, en se levant.
Ils quittèrent tous les deux l’abri et débouchèrent à l’air libre.
- C’est toujours pour la roseraie de ma belle-mère ? demanda Martial. J’ai entendu dire que tu faisais cela gratuitement. Tu es bien bon ! C’est comme cette bonne ! Elle n’est pas mal, tu aurais pu chercher à l’avoir, depuis tout ce temps, au lieu de la laisser à Henri ! Il arrive demain, et je te parie qu’à peine là il la mettra en ménage !
- Tu parles de Sukya ? dit Julien, le saisissant par le col de sa chemise et le secouant rageusement : fous-lui la paix une fois pour toutes ! Ne la regarde pas et surtout ne l’approche pas ! C’est un avertissement et il n’y en aura pas d’autres, ajouta-t-il en le relâchant. Et pour ce qui est de la roseraie de Mme Caroline, je la fais par plaisir. Simplement. Evidemment, qu’on puisse rendre service pour le plaisir, ça t’échappe !
Martial, l’air perplexe, le regarda s’en aller.
« Ce type est bizarre, se dit-il : il risque sa vie pour me sauver et il manque de m’étrangler pour une simple réflexion ; de plus, visiblement, il tient à cette fille ! Alors, pourquoi la laisse-t-il à mon frère ? »
- Ho ! ... Merci quand-même pour ton aide ! cria-t-il.
Mais Julien continua à s’éloigner sans se retourner.
Martial demeura quelques instants songeur.
« Oui, c’est un curieux personnage, finit-il par conclure. Il faut que j’en parle à Euloge. S’il y a quelque secret derrière ce comportement, malin comme il l’est, il finira bien par le découvrir. »
Euloge Mâchome était l’être au monde — sans doute le seul — en qui Martial avait une confiance absolue, lui vouant une affection sans bornes ; c’était comme une sorte de piété filiale.
Pourtant, Euloge était le frère d’Euzèbe Mâchomme, un ancien employé — de sinistre mémoire -, de l’entreprise De Grand-Maison de Fonds Kakré, qui avait causé des torts graves à cette famille, et qui avait trouvé la mort dans des circonstances troubles.
L’affection que Martial témoignait à Euloge remontait à l’enfance même du jeune homme, alors que celui-ci habitait à la Martinique avec sa mère et son beau-père, et n’entretenait que peu de rapports avec la famille dont il portait le nom.
Euloge Mâchomme, qui vivait lui aussi à la Martinique, exerçant la profession de jardinier chez les parents de Martial, avait su s’attirer la confiance puis l’affection de l’enfant, à une époque où, adolescent, celui-ci cherchait à se construire et à s’identifier.
Il était devenu le maître à penser de Martial, son « père adoptif» comme ils aimaient à le dire lorsqu’ils étaient entre eux.

Julien jeta un coup d’oeil irrité à sa récolte de roseaux. Il n’avait plus envie de continuer.
« Allez ! Suffit pour aujourd’hui, grommela-t-il, se baissant pour rassembler les tiges. Le soleil commence à tomber, il n’est plus temps de continuer. Je vais déjà utiliser celles-ci. S’il m’en manque, je reviendrai samedi prochain. »
Il se sentait soudainement las. Les réflexions de Martial lui trottaient dans la tête. Il en voulait à celui-ci. Il se doutait bien que, quand Henri serait là, ils ne se conteraient pas, Sukya et lui de se regarder dans les yeux ! Surtout après une si longue séparation ! Mais, est-ce que cela regardait quelqu’un ? En tout cas, pas cet être trouble de Martial que la rumeur désignait de plus en plus comme un débauché.
Sukya était heureuse, cela se voyait, elle rayonnait, et il se réjouissait sincèrement pour elle, même si, par ailleurs, ce petit pincement qu’il ressentait au creux de l’estomac toutes les fois où il l’apercevait s’était transformé, depuis qu’il savait la nouvelle de ce retour, en un véritable nœud de douleur qui ne le quittait quasiment plus.
Il est vrai que, durant ces deux années, Henri ne revenant pas, même pour les grandes fêtes de famille, et Sukya ne prononçant jamais son nom, Julien s’était pris à espérer secrètement qu’elle finirait par s’intéresser à lui ! Il lui avait maintes et maintes fois dit son amour et le désir qu’il avait de construire sa vie avec elle. Les dimanches où elle avait congé, il passait la journée en sa compagnie, chez Anmal, et inventait maints autres prétextes pour la voir durant les autres jours. Ils étaient même allés danser aux quelques rares bals qui s’étaient donnés dans le bourg. Mais, à toutes ses tentatives pour donner un autre tour à leur relation, elle n’avait toujours répondu que par des protestations d’amitié. Puis, il y avait cette promenade qu’ils avaient faite ensemble au bord de la rivière, lors de sa dernière visite dans la famille. Elle riait, sautait de pierre en pierre, jetait des cailloux qu’elle faisait ricocher à la surface de l’eau. Elle irradiait. Ses yeux, surtout, brasillaient, comme piquetés d’une multitude d’étoiles. Jamais il ne lui avait trouvé cet air d’heureuse excitation. Sur le chemin du retour, elle lui avait déclaré :
- Le Domaine est en grande effervescence, Henri arrive dans une semaine.
Il se souvenait encore du choc que cette nouvelle, dite sur le ton de la conversation anodine, lui avait causé. Néanmoins, il avait tout de même trouvé le courage de lui demander :
- Tu es contente ?
- Je ne sais pas, on verra, lui avait-elle répondu.
Mais il avait bien senti ce léger tremblement dans sa voix.
- Tu as peur qu’il t’ait oubliée durant ces deux années où il est resté là-bas ? avait-il demandé, presque en hésitant.
- Non, il ne m’a pas oubliée, avait-elle rétorqué, le ton ferme.
- Comment peux-tu en être sûre, Sukya ?
- Je le sais, simplement, avait-elle émis dans un sourire énigmatique, tandis que sa pensée allait vers une boîte en métal cachée sous le plancher de sa chambre et où étaient soigneusement rangés des petits paquets de lettres, retenus par des rubans. C’étaient toutes celles qu’Henri lui avait adressées, sans jamais faillir, depuis son départ jusqu’à ce jour. Elles attendaient, emmaillotées dans un papier de soie, à l’abri de cette boîte sur le couvercle de laquelle étaient représentés des bonbons délicieusement enveloppés dans des papillotes aux couleurs acidulées.
Chapitre 2
Allez ! C’est fichu pour aujourd’hui, décida Julien
Un fagot de bambou, qu’il maintenait de sa main gauche, posé sur la tête, un autre sous le bras droit, Julien entreprit de remonter la pente.
La mésaventure de Martial l’avait mis de mauvaise humeur.
« Le couvain ! Quel couvain ? grommelait-il, contrefaisant Martial, se donnant un air bête. Quel crétin continua-t-il, tout haut. Il donne envie de lui mettre des claques rien qu’à le regarder. »
Soudain, il leva les yeux. Sur le plateau, le patron, Louis De Grand-Maison de Fonds Kakré, assis sur son cheval, le regardait venir.
- Te voilà tout trempé, Julien, lui dit-il. J’ai vu Martial s’en aller par là-bas, il me semblait mouillé, lui aussi. Que s’est-il passé ?
Il se trouva fort embarrassé, soupçonnant Louis de l’avoir entendu.
- Ce n’est rien, M. Louis, répondit-il, adoptant un ton débonnaire pour masquer sa mauvaise humeur. Martial a simplement oublié d’apprendre à nager et j’ai dû l’aider à sortir de l’eau !
- Ah bon ! fit Louis, haussant les sourcils, fixant sur son interlocuteur un regard intense.
Puis, après un léger silence, désignant les paquets de roseaux d’un geste du menton, il demanda :
- C’est pour la roseraie ?
Julien acquiesça, les deux hommes se séparèrent là.
Parvenu à la roseraie, Julien laissa tomber son fardeau plus qu’il ne le déposa, abîmant deux rosiers. Cela le rendit encore plus furieux.
Puis il se mit à l’ouvrage, sans beaucoup d’enthousiasme. C’était bien la première fois, depuis ces deux années où il s’occupait des rosiers de la patronne.
C’est Louis De Grand-Maison de Fonds Kakré lui-même — M. Louis comme le nommaient les employés pour le distinguer de son fils Arnaud — qui lui avait demandé s’il voulait s’en charger, en plus de son travail de maître rhumier, estimant qu’Anmal, l’autre maître rhumier, qui accomplissait cette tâche depuis douze ans, méritait un peu de repos. Julien avait accepté volontiers.
D’abord, parce qu’il était reconnaissant à Louis de l’avoir formé au métier de maître rhumier, lui permettant ainsi de quitter sa dure condition de travailleur des champs, et aussi pour la confiance dont celui-ci l’investissait. Ensuite, parce qu’il voulait soulager Anmal, le père de Sukya et son beau-frère par ailleurs.
Au début, Caroline lui avait bien proposé de lui rémunérer ce travail, comme elle l’avait proposé à Anmal avant lui ; et comme Anmal, il avait refusé, affirmant que cela ne lui coûtait pas grand peine de donner une heure ou deux de son temps par semaine pour une activité qui, au demeurant, était pour lui un agréable passe-temps.
Toutefois, il s’était bien gardé d’avouer qu’il trouvait là également un excellent prétexte pour aller faire la conversation à Sukya, son travail terminé, sans avoir à justifier sa présence au Domaine.
Il tailla quelques tuteurs, une demi-douzaine environ; mais il n’avait vraiment pas le cœur à l’ouvrage. Il ne décolérait pas. Il en voulait à Martial, lui reprochant de lui avoir fait perdre son temps.
« Kon si misyé pa té pé aprann nagé kon tout’ moun  ! » (Cet individu aurait pu apprendre à nager comme tout le monde !) maugréait-il, les dents serrées ; mais au fond de lui, il savait que sa mauvaise humeur venait surtout des propos que le jeune homme avait tenus au sujet de Sukya et d’Henri.
« Allez ! C’est fichu pour aujourd’hui, décida-t-il, nous continuerons la semaine prochaine, les rosiers ne s’en porteront pas plus mal. Décidément, ce Martial aurait mieux fait d’aller prendre son bain forcé loin de moi ! Quelle bourrique ! »
Il rangea tout et quitta la propriété.
« Je vais aller terminer la lecture des journaux que le Chabin m’a prêtés, se dit-il, cela me calmera. De toute manière, chercha-t-il à se persuader, c’est mieux ainsi, puisque je dois les lui rendre demain. »
En effet, comme d’autres prennent le goût de la boisson en fréquentant les bistrots, lui, avait pris celui de la lecture en se rendant chaque dimanche à la buvette de Desfeuilles, dit le Chabin.
Celui-ci, depuis la période qui avait entouré l’affrontement entre travailleurs et gendarmes devant la distillerie De Grand Maison de Fonds Kakré, deux années auparavant, avait compris, à son chiffre d’affaires, quels étaient les besoins de ces hommes qui s’étaient mis aussi rapidement à affluer dans son bar, et en si grand nombre.

La commune de Belleterre, dans ces années-là, n’avait à offrir à la population qu’une seule source de distraction, un cinéma : Le Majestueux. On y passait le même film durant tout un mois, à raison d’une séance par semaine, le samedi soir. Le désoeuvrement des habitants était grand. L’ennui, son séculaire compagnon, s’étendait sur la cité comme une lèpre, ruinant l’âme, du samedi après-midi au dimanche soir.
Desfeuilles eut alors l’idée de donner une autre dimension à son entreprise de débit de boissons en la rendant plus attractive : il prit un abonnement au journal local Le Nouvelliste, et un autre à la Gazette, en Métropole. Chaque dimanche, tandis que les bourgeois et les femmes se rendaient à la grand-messe, dans sa buvette, un travailleur lettré, on nommait ainsi celui qui possédait suffisamment son alphabet pour pouvoir déchiffrer un texte, se dévouait pour « lire » les nouvelles aux autres.
En guise de gratification, et pour étancher la soif que lui causait une lecture à voix haute, il gagnait une boisson offerte par le patron.
Ils n’étaient pas nombreux, ces lettrés  ; une petite poignée, des favorisés, dont Julien.
En face d’eux, à les écouter dans un silence quasi religieux ponctué de temps en temps par quelque murmure ici ou là, un public de plus en plus averti, de plus en plus intéressé.
Pour certains même, le simple fait d’assister à ce « spectacle », où les signes, traqués par le lecteur, finissaient par se livrer à eux sous la forme de mots puis de phrases ayant du sens, avait quelque chose de valorisant.
Lorsque la signification d’un mot leur échappait, Julien qui, à force de pratique, avait acquis un savoir plus étendu, les éclairait. Mais souvent il fonctionnait à l’intuition ou d’après le contexte.
Le plus fréquemment, à la demande générale, c’était lui qui lisait. Il était le seul à le faire de façon vraiment satisfaisante.
Des discussions jaillissaient ensuite, désordonnées, passionnées, âpres, à partir de ce qui avait été lu. Parfois, se développaient des malentendus nés d’un manque de compréhension. Alors, on commençait par se chamailler, puis on expliquait, puis on se chamaillait à nouveau...
Mais qu’importe, c’était l’instant le plus passionnant ; celui où la buvette s’animait, sortait de son état précédent d’écoute silencieuse et recueillie. Les idées s’exprimaient, la controverse s’installait, la réflexion mûrissait, gagnait en profondeur, les horizons s’élargissaient, et le chiffre d’affaires de Desfeuilles... s’arrondissait.
Puis il dut agrandir son entreprise en rachetant un petit local qui la jouxtait. Il transforma le tout, avec l’idée que ceux qui n’étaient pas intéressés par la lecture des journaux pourraient s’installer dans le nouvel espace et consommer tranquillement dans leur coin, sans que, de son comptoir, il ne perdît personne de vue.
Mais c’était là une précaution bien inutile, car les discussions étaient parfois si animées, que leur bruit, tel le grondement sourd d’un tambour, roulait jusqu’aux portes de l’église.
Le curé, jaloux d’un tel succès et surtout indigné par les idées dont Desfeuilles favorisait le développement, nomma la buvette « La chapelle du diable. »
Des altercations intervenaient quelquefois. Des excités, il y en avait. Mais le patron, tout en s’intéressant à la bonne marche de son commerce, quittant rarement des yeux les deux serveurs qu’il employait maintenant le dimanche, veillait attentivement à ce qu’aucune dispute ne dégénérât. Il expulsait purement et simplement ceux qui cherchaient à semer le trouble.
Souvent, Julien demandait à Desfeuilles la permission d’emmener un ou deux journaux qu’il avait envie de lire entièrement.
Cet après-midi là, il appréciait particulièrement de pouvoir rentrer chez lui et se plonger dans ses lectures, afin d’oublier un moment sa peine.
Chapitre 3
Ce qui l’exaltait le plus, c’était l’idée de revoir Sukya
Deux années auparavant, Henri avait quitté le domaine familial afin de faire ses études à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Non pas qu’il répugnât à se consacrer au métier de distillateur comme c’était la tradition dans la famille, il s’y était même préparé, mais parce que, exercer un métier qui le rendît indépendant de la Distillerie était le seul moyen pour lui d’être libre d’épouser plus tard Sukya, la jeune fille qu’il chérissait. Elle était employée aux cuisines du Domaine et ils s’aimaient depuis l’âge de douze ans ; pour ainsi dire depuis leur premier regard, et leur amour avait grandi avec eux. Il voulait vivre avec elle au grand jour, sans avoir de compte à rendre à quiconque, et surtout sans devoir compter sur l’entreprise familiale pour subsister.
Après avoir passé en revue un certain nombre de métiers, il s’était arrêté sur la carrière d’officier supérieur. Il serait saint-cyrien.
La famille, qui avait crié au scandale à l’idée qu’un héritier du nom envisageât d’épouser une fille sans condition, sa propre servante de surcroît, l’avait encouragé à partir, espérant que l’éloignement et la fréquentation d’autres jeunes filles, bien de son milieu, auraient très vite raison de ce qu’elle appelait un caprice extravagant.
Néanmoins, Martial savait, lui, ce qu’il en était exactement. Il avait compris que l’amour qui unissait Henri à Sukya était de cette sorte qui puise, dans sa propre force - tant elle est grande et confiante —, celle de faire front à tous les obstacles. Il avait eu alors l’idée de les faire espionner par son ami Euloge. Et c’est ainsi qu’il était informé du projet des amoureux de se marier plus tard, et des vraies raisons du départ d’Henri pour la prestigieuse Ecole de Saint-Cyr. Ayant de la sorte trouvé la faille par où atteindre ce jeune frère, si bien sous tous rapports, et qui lui renvoyait une image si négative de lui-même, il avait attendu sereinement l’occasion pour le faire.
Elle lui fut donnée avec l’arrivée de la première lettre d’Henri.
L’absence de celui-ci, durant les premiers jours, avait été ressentie de la manière la plus pénible par la famille, c’est-à-dire le grand-père, le père, et surtout Caroline, la mère. Aussi, l’arrivée de ce premier courrier avait-elle été un grand moment de joie.
- Il semble assez content, avait déclaré Caroline, dans un soupir de satisfaction, après avoir lu et relu la longue missive. Je craignais un peu qu’il nous en veuille de l’avoir éloigné. Je me sens davantage rassurée, maintenant.
L’occasion était trop belle. Martial la saisit. Il n’était pas question qu’Henri continuât à profiter de l’aura dont le parait la famille.
- Tu veux rire ! avait-il rétorqué, le ton moqueur ; pourquoi vous en voudrait-il alors que vous avez fait son jeu?
- Que veux-tu dire ? avait demandé son père.
Evoquant, non sans une certaine jubilation, une conversation des jeunes gens que Mâchomme avait surprise et qu’il lui avait rapportée, il avait répondu :
- Je veux dire qu’il a délibérément choisi d’intégrer cette école parce qu’il ne souhaite pas avoir à compter plus tard sur l’Entreprise ! En étant indépendant, il pourra se passer de votre avis quand le moment sera venu pour lui d’épouser cette bonne ! Vous, vous n’avez été que des pions !
Ils s’étaient regardés tour à tour, consternés.
- C’est lui qui t’a fait cette confidence ? avait demandé le grand-père.
Hésitant à peine, Martial avait répondu, mentant crânement :
- Non, j’ai surpris une conversation entre eux quelques jours avant le départ d’Henri.
Caroline, devenue blême, s’était écrié :
- Cette fille partira d’ici dès demain ! Elle aurait déjà dû quitter notre demeure depuis longtemps ! Et si je ne la chasse pas à l’instant même, c’est bien parce qu’il fait déjà nuit noire au-dehors !
Martial exultait intérieurement. Les choses allaient comme il l’avait souhaité. Non seulement l’image d’Henri en prenait un coup, mais il avait calculé qu’en poussant la famille à renvoyer Sukya qu’il n’avait cessé de désirer depuis qu’il savait que son frère en était amoureux, cette dernière ferait moins de difficultés ensuite pour tomber dans ses bras.
« Elles sont toutes les mêmes, se disait-il ; et puis la tête de mon frère quand il saura que la femme de sa vie dort dans mon lit ! »
Mais Louis et Arnaud étaient parvenus à faire entendre à Caroline que de congédier la jeune fille serait une erreur de tactique qui pourrait braquer Henri.
- Il faut simplement faire en sorte qu’il ne revienne pas durant ces deux ans ! avait expliqué Arnaud. Entre temps, il aura rencontré des jeunes filles de son rang ! La comparaison se fera d’elle-même, et quand il reviendra, cette histoire sera terminée !
- Alors, elle restera à la cuisine à récurer le fond des casseroles et à plumer la volaille ! avait répondu la mère, car je ne veux à aucun prix la voir servir à ma table !
La famille tint parole. Malgré son insistance, Henri ne fut pas autorisé à revenir au pays une seule fois durant ces deux années qui furent pour lui une longue période de pénitence.
Certes, il avait eu la visite de ses parents et également de son grand-père ; plusieurs fois, même ! Mais tout le reste lui avait manqué, c’est-à-dire Sukya, celle qu’il nommait « sa femme » dans le secret de son cœur.
On était au mois de juillet 1939. Son cycle d’études était maintenant terminé, et il revenait chez lui, dans son île.

Dressé tel un monument au-dessus de la mer, le grand paquebot blanc avance avec une lenteur pesante, sabrant de son étrave les eaux de la rade. A la surface, se forment, au fur et à mesure, deux traînées de remous qui vont en s’écartant de la coque, avant de s’évanouir dans la masse liquide. Escadrilles éphémères, sans cesse formées, sans cesse absorbées, confondues... fondues, elles seules témoignent de l’avancée du navire tant son mouvement en est imperceptible.
Intimidant. Intimidant et splendide : par sa taille, par son architecture, et par l’éclat de sa blancheur irisée du poudroiement du soleil.
Il est aux mains du pilote du port qui, selon l’usage, s’est rendu à bord, avant la passe, afin de lui faire traverser ce passage délicat et le conduire au quai.
Il se glisse maintenant, masse inerte et docile, le long du débarcadère.
On jette l’ancre.
Voilà qu’on ajuste la passerelle.
Julien en est impressionné. Debout à l’écart, tout au bout, entre le quai Foulon et le quai Lardenoy, il ne perd pas une miette du spectacle.
Maintes fois, de sa case ou du haut d’une plantation, il l’avait vu passer au large. Parfois même, de sa case, il pouvait voir les passagers massés sur les ponts. Mais jamais il n’aurait imaginé que, vu de près, il était si imposant.
La veille, taraudé par l’idée du retour d’Henri - et par la jalousie -, incapable de se concentrer sur la lecture de ses journaux, il avait éprouvé le besoin d’une compagnie. Envie de parler à quelqu’un. De se sentir moins seul. Il était donc allé rendre visite à son voisin, Bhaya.
- Je suis contrarié, lui avait confié celui-ci.
- Que se passe-t-il ? lui avait demandé Julien.
- Demain c’est la pleine lune, j’ai des plants d’igname à mettre en terre et je ne pourrai pas le faire.
- Qu’est-ce qui t’en empêche ?
Bhaya lui confia qu’une affaire de famille l’appelait à Pointe-à-Pitre le lendemain. Une idée avait alors germé spontanément dans l’esprit de Julien.
- Comment comptes-tu y aller ? avait-il demandé, le coeur battant.
- Je prendrai ma charrette à mulets, avait répondu le voisin.
- An ka la sa, mwen i pa ka jen sôti an tou an mwen, an té ké byen pwofité ay fè on ti tou Lapwent ! s’était écrié Julien.
( Dans ce cas, moi qui ne sors jamais de mon trou, je pourrais bien en profiter et aller faire un petit tour à Pointe-à-Pitre !)
C’était d’accord, ils partiraient à six heures.
Cette décision subite d’accompagner Bhaya lui était venue sans qu’il y eût vraiment réfléchi. Elle répondait simplement à un besoin intime de son être, brutal et exigeant : assister au retour d’Henri. Comme on porte le fer rouge dans la plaie pour la cautériser, il voulait le voir descendre du navire, fouler le sol de l’île, en prendre possession, heureux, triomphant, entouré, sûr de lui ... Lui qui avait déjà tout et qui revenait pour lui prendre Sukya. Il voulait s’assurer qu’il devait définitivement renoncer à tout espoir.
Pourtant, au moment de s’endormir, son cerveau surexcité avait conduit son imagination jusqu’aux limites des représentations les plus excentriques. Il imaginait Henri descendant du bateau au bras d’une jeune femme - c’ était tout à fait envisageable -, qu’il présentait à ses parents venus l’attendre. Mais aussitôt, il avait pensé à Sukya et à la peine qu’elle en aurait, et s’en était voulu de ce vœu lâche.

A l’approche de l’île, Henri était monté sur le pont supérieur du navire afin de la découvrir au plus tôt.
Quand il aperçut, se découpant au loin, ses côtes verdoyantes, une flambée de bonheur fit battre son cœur encore plus vite. Il prit une profonde inspiration, tandis qu’un nom, un seul, occupait toute sa pensée : Sukya.
Il retrouva ses parents au pied de la passerelle.
Julien les vit, de son poste d’observation, se serrer dans les bras avec effusion et échanger rires et sourires.
« C’est facile d’être heureux, quand on est l’élu, murmura-t-il avec amertume. »
Et lorsqu’il les vit prendre place dans la Peugeot, il tourna le dos au port, au paquebot, à tout ce bonheur qui foisonnait autour de lui, pour aller rejoindre Bhaya sur le Canal, à côté de la station Shell où ils s’étaient donné rendez-vous.
La voiture franchit le grand portail du Domaine et s’engagea dans l’allée ombragée. Henri sentit grandir encore son émotion qu’il avait déjà, pourtant, bien du mal à contenir.
N’eût été cette longue période de souffrance loin de Sukya, il eût pu imaginer que le temps s’était arrêté depuis son départ. Il retrouvait le Domaine comme s’il ne s’en était jamais éioigné : ses palmiers royaux, le toit rouge de sa maison, les rideaux de sa chambre qu’il apercevait à distance, depuis l’allée : ils se gonflaient de brise, se soulevaient lentement, retombaient pareillement, puis recommençaient... C’était comme une respiration paisible. La fenêtre à l’Est était sûrement ouverte.
De même, il reprenait possession du jardin au fur et à mesure que la voiture avançait. Il y retrouvait les couleurs, les odeurs qui lui étaient familières : les fleurs de magnolia, blanches bordées de rose tendre, les touffes d’ylang-ylang, la vanille séchant sur des claies, l’ananas bouteille avec sa couronne de feuilles et sa tige, droite comme un sceptre. Au fond, sur la gauche, le même camaïeu d’arbustes incendiait le sentier qui menait aux caféiers : balisiers, oiseaux du paradis, alpinias, crotons aux noms pleins de mystères : « Qui vivra verra », « Qui mourra saura. » Rien n’avait changé. Quelques mombins dans l’allée, écrasés soit dans leur chute soit par les roues de la voiture ou encore par les sabots des chevaux, le poursuivaient de leur parfum provocant et obstiné. Une mangue julie à la joue fardée, sans doute la dernière de la saison, illuminait, tel un lampion, le vert feuillage au milieu duquel elle s’était blottie.
Henri esquissa un sourire ému. Il l’aurait presque remerciée d’avoir attendu son retour.
Quand la voiture s’arrêta dans la petite allée gravillonnée, il nota que le chèvrefeuille qui s’adossait autrefois, par touffes, aux poutres de la véranda de façade, avait été discipliné. Il courait maintenant, telle une guirlande de parfum, à la base du toit, avec ses trompettes blanches et jaunes. Ainsi dégagées, les profondes galeries exhibaient leur mobilier en mahogani que le temps et les frottements avaient patiné, lui donnant un aspect soyeux, chaud à l’œil, satiné au toucher.
Tant de souvenirs y étaient attachés !
Henri sentit une vague de chaleur le saisir tout entier. Sa gorge se serra, sa vue s’embua. Et jusqu’à l’écurie avait tenu à lui faire un clin d’œil, lui offrant ses senteurs animales que la légère brise de cette fin de matinée avait chassées jusqu’à lui.
Comme toutes ces choses auxquelles il se croyait peu attaché lui avaient manqué !
Toutefois, ce qui l’exaltait par-dessus tout, c’était l’idée de revoir Sukya. Il avait espéré que ce serait elle qu’il apercevrait en premier, probablement debout à l’écart, vers le massif de croton. Mais elle n’était même pas parmi le personnel qui était sorti pour le voir arriver, regroupé vers l’allée gravillonnée.
Qu’importe, on ne tarderait pas à passer à table. Elle viendrait assurer le service et il pourrait la regarder tout à loisir. Elle entrerait dans la salle à manger avec son air à la fois altier et fragile, et cette façon bien à elle de se mouvoir. Une princesse en tablier. Ils se jetteraient sous cape des coups d’œil entendus en attendant que la nuit complice leur ouvrît les portes du bonheur. Mais à table, il fut alarmé de voir une autre personne venir assurer le service. C’en était trop. Il ne posa aucune question, mais se promit d’aller aux cuisines tout de suite après le déjeuner. C’était compter sans l’impatience de son grand-père et de son père à lui montrer la nouvelle unité de l’Entreprise : le laboratoire d’extraction d’huiles essentielles qui fonctionnait depuis un an déjà. Ils partirent donc tous les trois pour la Distillerie, la dernière bouchée à peine avalée.

Le bâtiment, tout neuf, était contigu au dépôt.
- Voilà ! dit Louis, désignant la salle de labo d’un mouvement circulaire de la main. Tout neuf et tout moderne, et n’attendant plus que toi. Pour le moment, nous avons engagé deux jeunes chimistes. Mais avec la volonté de Dieu - et la tienne - d’ici trois ans, c’est toi qui dirigeras tout cela.
- Bien sûr, renchérit Arnaud, le ton cordial, mais prudent, tu as voulu intégrer cette Ecole et nous n’avons pas cherché à te contrarier. Mais maintenant que tu as terminé ce cycle, ton ambition ne peut être que de faire des études qui te permettent plus tard d’assumer l’Entreprise ! Martial, à ce sujet, nous donne pas mal de soucis !
- De toute façon, il n’en a pas la capacité, intervint le grand-père, catégorique. D’autre part, ajouta-t-il, fixant Henri, il n’est pas pensable que notre famille tournât la page sur tant de siècles de son histoire, n’est-ce pas ?
Celui-ci aurait préféré que le grand-père ne s’adressât pas à lui directement à cet instant-là.
« Ça y est, nous y voilà, se dit-il. »
Mais, jugeant plus prudent de ne pas répondre, il se contenta d’afficher un sourire coincé.
Diriger l’Entreprise, il n’avait rien contre, il avait grandi dans cet esprit. Mais quelle que soit la réponse qu’il allait devoir donner, elle était liée à Sukya. Il ne comprenait pas, du reste, qu’elle soit restée invisible jusqu’à présent. Etait-elle encore au Domaine ? Tenait-elle encore à lui ? Elle n’avait répondu à aucune de ses lettres. Il craignait le pire.
Ils revinrent à la maison juste pour l’heure du dîner. Toujours pas de trace de Sukya . C’était intenable.
Le repas à peine terminé, Henri quitta la table, prétextant le besoin de marcher un peu. Il franchissait le seuil de la salle à manger quand Martial lui cria, le ton duplice :
- Inutile de te demander si je peux t’accompagner ! Ce sera non, assurément !
Flairant le piège, il répondit simplement :
- Je t’attends !
Ils sortirent ensemble.
Il rageait contre Martial, mais il fit des efforts pour n’en rien laisser paraître, se disant qu’après tout, la démarche était peut-être sincère, qu’elle participait d’un réel désir de rapprochement de l’aîné ! Et puis ils ne s’étaient pas vus depuis si longtemps ! Mais la conversation tomba vite à plat, laissant la place à un silence embarrassé. Décidemment, ils n’avaient rien à se dire !
En passant près des cuisines il constata qu’elles étaient encore éclairées. Comme, à travers les fenêtres ouvertes, on n’y apercevait la moindre animation, il en déduisit que le personnel était à l’office en train de dîner. Il eût pu prendre le prétexte de vouloir saluer Céphyse et s’y rendre, mais il imaginait que le frère ne serait pas dupe. Il décida brusquement de mettre fin à cette promenade qu’il trouvait stupide.
- Rentrons ! dit-il, ma journée a été longue et je voudrais me reposer.
C’est alors qu’il l’aperçut. Elle passa dans l’encadrement de l’une des fenêtres, disparut à son regard durant quelques secondes et repassa de nouveau devant ses yeux.
Il sentit soudain sa grande fatigue le quitter, remplacée par une envie folle de rire, de courir, de donner une grande bourrade amicale à Martial. Une fête joyeuse se donnait dans sa tête et dans son cœur : elle n’avait pas quitté le Domaine, il pourrait donc la voir. Dans quelques instants. Quand tout se sera tu et qu’elle aura rejoint sa chambre.
L’obscurité avait gommé les contours de la maison et des arbres alentour. Malgré ses efforts, la lune ne parvenait qu’à peine à percer l’épaisse couche nuageuse qui avait envahi le ciel. Tout n’était plus, maintenant, que masses sombres mal définies, à l’allure dantesque. Le Domaine, réduit à quelques rectangles de lumière, commençait à s’assoupir.
Allongé sur son lit, les yeux au plafond, Henri attendait. De temps en temps il consultait sa montre-bracelet, s’impatientant de la lenteur des aiguilles. Brusquement, il se leva et se mit à arpenter la chambre, enfiévré, faisant gémir le plancher de son pas régulier et pensif. Puis il revint vers le lit et s’y laissa tomber lourdement, plus qu’il ne s’y assit. Le sommier grinça. Henri se croisa les doigts et les fit craquer d’un mouvement si brutal que ses articulations s’en ressentirent. Douloureusement. Il étouffait. Il se leva de nouveau, alla ouvrir la porte balcon et sortit sur la terrasse. L’alizé qui soufflait de la mer, chargé d’humidité, lui fouetta le visage. Il prit une profonde inspiration. Un goût de varech et de frai s’insinua dans sa bouche, lui tapissa la gorge, lui emplit les poumons. Deux sons légers échappés de l’horloge du salon lui indiquèrent l’heure : neuf heures et demie.
« Encore une demi-heure à attendre ! se dit-il. »
Soudain, il s’arrêta, les jambes molles. Son cœur se tordit de douleur tandis que son sang charriait dans ses veines une éternité de glace. Le souffle perfide du doute tournoyait dans sa tête, hurlant à ses oreilles des phrases qui lui fracassaient le cerveau :
« Puisqu’elle n’a répondu à aucune de tes lettres, c’est peut-être qu’elle t’a oublié ! Peut-être même a-t-elle fait sa vie avec quelqu’un d’autre ! »
Puis il se ressaisit :
« Non ! Ce n’est pas possible ! C’est cette attente interminable qui me rend fou. »
Il revit par la pensée leur dernière nuit qu’il n’avait jamais oubliée, ni les autres non plus, d’ailleurs.
« Je t’attendrai, lui avait-elle promis, et rien ni personne ne pourra me faire renoncer à toi, du moins, pas tant que toi, tu voudras de moi. »
Alors, pourquoi ce silence depuis son départ, et encore maintenant ?
Malgré la tiédeur de l’air, il frissonna, enfouit ses mains dans ses poches puis les retira presque aussitôt. Il reprit sa marche, arpentant le balcon, dans un sens, puis dans l’autre...
Brusquement, il se figea, tressaillant : la grande horloge, assourdissant le concert de la nuit et le chuchotement du vent et les lamentations de l’éplorée rivière Kakré, égrenait ses sons. Ils tombaient lourdement, avec lenteur et régularité sur le grand silence du Domaine. Dix heures. C’était l’heure à laquelle elle terminait son travail.
Il passa dans le cabinet de toilette, se rafraîchit le visage à l’aide d’un gant mouillé, se donna un coup de peigne et sortit.

Un trait de lumière sous la porte indiquait que Sukya était dans sa chambre.
Henri frappa. Deux coups discrets.
Elle l’attendait. Ils se regardèrent durant quelques secondes, sans bouger, comme paralysés. Seul un léger frémissement de leurs lèvres trahissait leur émotion. L’instant, vertigineux, semblait figé dans l’éternité. Puis il lui sourit. Elle lui répondit. L’éclat de leur bonheur ineffable irradiait leurs visages. Il s’avança vers elle. Elle sentit ses membres mollir tandis que toutes ses forces semblaient s’être retirées dans sa poitrine pour nourrir le tumulte de son cœur en émoi ; elle l’entendait résonner telle une contrebasse que la main experte du musicien ferait vibrer, pinçant les cordes. Il retrouva la caresse de ses grands yeux noirs et ce sentiment étrange et doux d’en être enveloppé et de s’y fondre. Mus par le même instinct, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et restèrent ainsi, serrés, joue contre joue, sans un mot, faisant passer dans la force de leur étreinte toute la ferveur de leur amour et le besoin qu’ils avaient l’un de l’autre. Puis l’étau de leurs bras se desserra. A peine. Alors, sans se lâcher et sans un mot, ils se bercèrent, doucement. Puis, tendrement, il prit son vissage entre ses mains, lui murmurant avec passion:
- Sukya, ma petite femme, comme j’ai eu peur ! Mais tu pleures ? C’est de joie, n’est-ce pas ? demanda-t--il, inquiet.
- Oui, fit-elle, de la voix et de la tête, riant, confuse. Alors, leurs lèvres se joignirent. Ils s’embrassèrent, d’abord avec transport, puis fougueusement, follement, éperdument, une pluie de baisers qui tombaient partout et n’importe où, sur le visage, sur le cou, sur le tronc, sur les bras, sur les mains...
Puis, l’enlaçant de nouveau, il l’attira à lui d’un geste sec et plein d’ardeur ; elle y répondit en le pressant contre elle ; et ils recommencèrent à s’étreindre, avec feu, dans une quête irrépressible et passionnée de leurs corps. Ils avaient du temps à rattraper ; ils avaient aussi énormément d’amour à se donner. Deux ans à se désirer, sans pouvoir se voir ni se toucher, cela fait forcément une accumulation d’émotions à partager. Viens, lui dit-elle, le prenant par la main et le conduisant vers le lit.
Leurs corps, que l’amour avait épuisés, étaient maintenant serrés l’un contre l’autre sur le matelas nu de l’étroit lit de fer. Sukya, se dégageant doucement de l’étreinte du bras qu’il avait passé autour d’elle, alla se poster devant une petite glace accrochée au mur et, lui tournant le dos, les bras levés, elle commença à défaire ses nattes qu’elle avait disposées le matin en diadème, celle de ses coiffures qu’il préférait. Les yeux posés sur son corps, il l’observait par le détail. Elle avait la nuque fine et longue et le dos bien droit. La cambrure de ses reins, la finesse de sa taille soulignaient la proéminence de ses fesses, petites mais rondes et fermes. Leurs regards se croisèrent à travers le miroir. Il se sentit de nouveau happé par les grands yeux noirs. Il admira ses traits aux lignes si pures. L’ovale de son visage s’était affiné. Elle avait un air plus mûr, maintenant. L’air d’une vraie femme.
- Ne bouge pas ! lui cria-t-il, reste comme cela, les bras levés, je veux t’admirer, tu ressembles ainsi à une statue de bronze.
- Alors presse-toi, car la statue veut reprendre sa place près de toi, dit-elle, lui souriant.
Soudain, s’asseyant dans le lit, il lui demanda à brûle-pourpoint :
- Pourquoi n’as-tu jamais répondu à mes lettres ?
Sukya tressaillit. Ses bras, comme brusquement tirés vers le bas, retombèrent le long de son corps. Ses épaules s’affaissèrent. Elle savait que cette question viendrait à un moment ou à un autre. Elle pensait même que ce serait dès les premières minutes. Elle baissa les yeux durant quelques secondes, puis ramena son regard au fond de la glace. Il était maintenant adossé au dossier du lit sur lequel était tendu un rectangle de tissu madras. Elle effleura son corps nu du regard, puis elle cilla. Il attendait, la fixant. Au-dessus de la tête de lit, posé sur une petite étagère de bois, le bouquet de jasmin qu’elle avait cueilli le matin même embaumait la pièce de son parfum entêté. Elle nota machinalement qu’il commençait à se faner. Le drap de mince cotonnade que leur emportement avait chassé hors du lit jonchait le sol. Elle posa de nouveau les yeux sur lui, si beau dans la nudité de la petite chambre. Son cœur se serra à lui faire mal. « C’est maintenant que je le perds », se dit-elle, accablée par cette idée.
Son trouble n’avait pas échappé au jeune homme. Son visage, qu’elle avait peu avant si beau et si gai, s’était maintenant refermé sur une expression à la fois dure et triste.
Sortant prestement du lit, il s’approcha d’elle et, lui prenant les deux mains, il lui dit, le ton grave :
- Je veux savoir, Sukya ! Je veux savoir pourquoi tu n’as jamais répondu à aucune de mes lettres. Je veux savoir ce que je représente pour toi ; si tu m’aimes d’amour; si tu as tenu la promesse que tu m’as faite de m’attendre il y a deux ans. Moi, j’ai vécu chaque jour dans l’attente de celui où j’allais te retrouver, l’appelant même de tous mes vœux ; et dans ces conditions, deux ans sans nouvelles, c’est terrible. Mais si cette attente t’a semblé trop longue et que tu as préféré reprendre ta parole, je comprendrais et je m’en irais sans demander la moindre explication, malgré la peine que j’en aurais. Pardonne-moi pour toutes ces questions, mais je t’aime trop pour laisser le moindre doute subsister entre nous.
Elle tremblait ; elle avait les mains moites. Se décidant brusquement, elle alla prendre son petit couteau dans son sac - un cadeau de Julien qui datait de leur adolescence - et, sous le regard médusé d’Henri, souleva une lame du plancher, dégagea l’espace qui lui servait de cachette pour ranger les choses qu’elle voulait garder secrètes, y plongea la main et choisit la boîte où étaient rangées les lettres.
- Si j’avais repris ma parole, si j’avais trahi ma promesse en quoi que ce soit, je ne t’aurais pas ouvert ma porte cette nuit, répondit-elle ; et, lui tendant la boîte, elle ajouta : tiens, ouvre !
- Tu ne les as même pas ouvertes ! s’exclama-t-il, découvrant les enveloppes encore cachetées. Pourquoi ? Mais pourquoi, Sukya ? interrogea-t-il, le ton douloureux.
- Ce n’était pas la peine.
- Et pourquoi donc ?
- Parce que je ne sais pas lire. Je ne suis jamais allée à l’école.
Il la regarda, incrédule. L’étonnement l’avait laissé sans voix. Il savait que bon nombre de leurs employés était analphabète, mais jamais il n’aurait pensé que ce fut son cas à elle.
- Mais pourquoi ne me l’as-tu jamais dit ? demanda-t-il d’un ton triste.
- C’est vrai qu’en cela j’ai manqué d’honnêteté à ton égard, reconnut-elle ; mais c’est sans doute parce que j’avais honte ; et aussi parce que j’avais envie de forcer le destin et t’avoir malgré tout un peu à moi ! Toutefois, je sais que tu n’es pas pour moi ; je le sais depuis toujours, même si j’ai voulu croire le contraire. Aussi, tu peux partir, je comprendrais tout à fait.
- Tu n’as rien compris, dit-il, la prenant dans ses bras : je t’aime, Sukya ! Que tu saches lire ou pas, je t’aime et rien ne pourra faire qu’il en soit autrement. Si tu me l’avais dit plus tôt, je t’aurais appris, voilà tout ! Mais on va s’y mettre. Chaque soir, et dès demain.
Son ton était maintenant enthousiaste.
« C’est facile, tu sais ? poursuivit-il. Il suffit simplement de connaître les lettres et de savoir les assembler en syllabes ; ensuite, ce n’est qu’une affaire de pratique. Tu veux bien que nous essayions ? »
Elle était bouleversée. Son rêve le plus lointain, de petite fille puis d’adolescente, celui qui lui semblait le plus inaccessible était maintenant à portée de main, et elle allait pouvoir le réaliser grâce à celui qu’elle nommait secrètement « son Prince. »
- Toutefois, je pense qu’il serait prudent de commencer toujours par cela, fit-il, très tendre, l’enlaçant de nouveau, car l’inverse pourrait être préjudiciable à ta progression.
Il ne l’avait quittée qu’au petit matin. Puis ils s’étaient retrouvés la nuit d’après, puis l’autre encore.
Chapitre 4
Soudain, le bruit d’un rire clair et joyeux lui parvint
Debout à mi-hauteur du morne, la chemisette entièrement déboutonnée, les jambes de ses pantalons retroussées jusqu’aux genoux, Julien, de son boutou, un coutelas court, coupait ses roseaux. Il en avait repris la moisson qu’il avait interrompue la semaine précédente et y allait d’un bon train, soucieux d’en finir au plus vite.
La sueur, qui coulait de son front, se perdait dans ses sourcils, descendait sur les paupières, suivait le contour de l’œil ou glissait sur ses cils qu’elle perlait.
Il s’arrêta un instant, s’épongea le visage avec un pan de sa chemisette et jeta un coup d’œil sur sa récolte afin d’en apprécier l’importance. Un tas assez conséquent de tiges jonchait la pente. Il avait décidé, tant qu’il y était, d’en couper suffisamment afin de palisser le maracudja, ou fruit de la passion, qui avait un peu tendance à grimper trop en hauteur et à voler de la sorte le soleil du matin aux rosiers.
« Je pense en avoir assez, se dit-il, je vais m’y mettre tout de suite. »
Il avait passé la semaine dans une humeur exécrable à se demander s’il prendrait le prétexte d’une soif à étancher pour aller faire la conversation à Sukya aux cuisines, comme à l’accoutumé, ou s’il attendrait patiemment le lendemain où elle avait congé pour la voir chez son père. Leur dernière rencontre remontait à cette fameuse promenade au bord de la rivière, quinze jours auparavant. Il était, maintenant, animé d’une sorte de besoin maladif de la voir, de juger, à l’éclat de ses yeux, à la nonchalance épanouie de ses gestes, à quel point elle était heureuse. Il en avait besoin comme de l’oxygène de l’air qu’il respirait. Mais avec l’arrivée d’Henri, il craignait qu’elle ne décidât de passer son dimanche au Domaine.
« Je suis idiot, se disait-il, de me faire tant de soucis à l’avance; elle choisira sûrement de rester là-haut avec lui ! »
Puis il se reprenait :
« Non ! Elle n’est pas fille à laisser ainsi tomber son père ni ses sœurs et encore moins son frère ! Ils sont tous tellement attachés à ces visites !»
Puis il recommençait :
« D’un autre côté, si elle ne venait pas, on ne pourrait pas non plus le lui reprocher ! Elle a bien le droit de vivre un peu pour elle ! Alors, dans ce cas, ce serait trop bête de passer ainsi la journée à l’attendre et à se morfondre ! »
Il avait fini par se dire que la meilleure solution était d’attendre d’être au samedi : il irait faire son travail à la roseraie et, vers le milieu de l’après-midi, il se rendrait aux cuisines pour lui demander un verre d’eau. Comme toujours, il lui ferait un brin de conversation et en profiterait pour essayer de savoir si elle avait l’intention de passer le dimanche avec les siens.
« J’y monterai plus tôt, s’était-il dit, et j’irai d’abord couper les quelques tuteurs qui me manquent de façon à ne pas avoir à le faire quand, précisément, elle sera en train de terminer le rangement de la cuisine, donc disponible. Si je manque ce moment, après, il sera trop tard car elle aura regagné sa chambre. »
Jamais, malgré des liens tout de même forts qui les unissaient, il n’avait osé aller la déranger pendant son temps de repos. Et maintenant, la chose lui semblait encore plus délicate.
Il rassembla les roseaux en un énorme fagot qu’il chargea sur sa tête et remonta la pente, son coutelas à la main.
Soudain, le bruit d’un rire clair, joyeux, lui parvint. Il le reconnut : c’était celui de Sukya. Il regarda du côté d’où cela venait. Elle était avec Henri, là, sur la droite. Ils venaient dans sa direction. Leurs bustes avançaient dans le sentier, derrière l’herbe haute de Guinée. Le jeune homme, une tige de graminée à la main, chatouillait le cou de sa compagne, tandis qu’elle essayait de se protéger, les mains en avant, riant, heureuse.
Julien sentit tout son sang affluer vers son cœur qui se crispa douloureusement. Ses membres, brusquement privés de force, mollirent.
Il les regardait avancer sans le voir, tout à leurs rires, tout seuls tous les deux. Et lui, dans ses habits de travail, tout débraillé, son coutelas à la main, son fagot de bambou sur la tête, tellement lourd qu’il lui entrait le cou dans les épaules, se sentit gêné, ridicule jusqu’au grotesque, même.
Il éprouva alors un sentiment étrange. Celui de s’être égaré. D’être perdu en ce lieu où il n’avait rien à faire, sinon à écouter son cœur en désarroi gémir sous le manteau de glace qui l’avait saisi. Il frissonna du long tressaillement de ses entrailles.
Qui donc a prétendu qu’on grillait en enfer ?
Subitement, pour échapper aux chatouillements, la jeune femme se mit à courir; puis s’arrêta, fit face à son compagnon, mit ses bras en croix devant son visage pour se protéger, riant de plus belle, et inopinément revint sur ses pas. Le jeune homme la poursuivit, riant aussi.
Puis Julien les perdit de vue. Il était resté là, écrasé sous le faix, à les regarder se livrer à leur jeu innocent.
L’air, qui s’était raréfié durant ce spectacle, de nouveau emplit ses poumons. Eux, ne l’avaient pas vu. Confondu avec le reste. Homme-paysage. Homme-fagot. Une peine immense l’envahit.
Jamais elle n’avait eu en sa compagnie un rire de cette sorte et qui exprimât une telle joie de vivre. Un rire qui, au-delà du simple éclat de joie, était l’expression pétillante du bonheur, léger, dépouillé, pur comme un cristal. Et il n’était jusqu’à ses gestes qui, même quand elle faisait mine de se défendre, ne parlaient d’amour, ne disaient à quel point cette innocente taquinerie la rendait heureuse.
Plus tard, son travail terminé, il s’apprêtait à quitter le Domaine quand il l’aperçut qui venait à sa rencontre. Elle voulait savoir si tout allait bien chez elle et lui demander de dire à son père qu’elle ne pouvait pas venir le lendemain, mais qu’elle s’arrangerait pour le voir dans la semaine.
Il l’écoutait, triste et résigné. Il ne lui en voulait pas. La vie l’avait si peu gâtée jusque-là. Dans sa grande générosité, il oubliait que lui non plus n’avait guère reçu de cadeau de l’existence ; il trouva encore le courage de plaisanter :
- Alors, dans ce cas, j’irai écouter la messe au bistrot du Chabin !
- Ah, oui ! A la chapelle du Diable ! fit-elle en riant. Elle avait le regard si brillant, la figure si pleine de gaîté qu’elle semblait encore plus belle.
- Oui. Peut-être même que je la dirai ! répondit-il, s’efforçant à rire, évitant de la regarder, de crainte qu’elle ne s’aperçût de son désarroi.
Chapitre 5
Jean Noël avait quelqu’un sur l’amitié de qui compter : Euloge Mâchomme
Julien, tout à ses pensées, avançait, fixant le chemin.
En apprenant que Sukya avait choisi de passer son jour de repos au Domaine, il s’était senti encore plus triste et plus las.
Soudain, il leva la tête et sursauta. Une voiture à cheval l’attendait devant sa case. Il la reconnut. C’était celle de Jean-Noël Hamelain. L’homme, les mains dans les poches, le regardait venir.
« Il ne manquait plus que celui-là, ragea-t-il. Que me veut-il encore ? »
Jean-Noël qui l’avait vu arriver, s’approchait, le sourire mal à l’aise.
- Comment ça va, Julien ? demanda-t-il.
- M. Hamelain, répondit Julien, ignorant la main que lui tendait l’homme, si vous venez pour me demander à nouveau de venir travailler à la distillation de votre rhum, ce n’est même pas la peine d’ouvrir la bouche, c’est toujours non. Comme les deux fois précédentes.
Ce disant, il dépassa le visiteur et rentra chez lui, maussade.
Mais le distillateur, sans se formaliser de l’accueil, le suivit.
- J’ai pris mes renseignements, lui dit-il, je sais combien tu gagnes. Je suis prêt à te donner la moitié de ton salaire en plus. C’est le maximum que je puisse faire. Pour le moment, en tout cas. Réfléchis-y, tu ne trouveras pas beaucoup d’offres de cette importance-là.
- Ecoutez-moi bien, répondit Julien qui ne faisait plus aucun effort pour cacher son irritation, d’abord, je ne vous ai rien demandé. Ensuite, même si vous me proposiez trois fois, dix fois mon salaire actuel, je ne prendrais pas le risque de venir travailler chez vous. De plus, votre contremaître ne me plaît pas.
Mais Jean-Noël ne désarmait pas :
- Tu pourras le nier autant que tu voudras, dit-il, sur un ton à la fois d’amertume et de défi, mais je sais, moi, que c’est à cause de Louis De Grand-Maison que tu refuses mon offre. Tu te comportes comme si tu étais son valet.
Piqué, Julien toisa l’homme avant de répondre :
- M. Hamelain, vous avez été l’ami de M. Louis, n’est-ce pas ? On dit même que c’est lui qui a contribué à votre enrichissement, autrefois. Est-ce que j’étais mêlé à vos vies à ce moment-là ? Non ! Ai-je été concerné en quoi que ce soit par la dispute qui vous a séparés ensuite ? Non plus ! Alors, vous voyez, mon refus n’a rien à voir avec lui.
«En revanche, continua Julien, pointant son index en direction de l’homme, puisque vous me poussez à le faire, je vais vous dire pourquoi je ne veux entendre parler ni de vous ni de votre entreprise. Parce que vous faites du mauvais travail. Vous n’êtes pas distillateur ! C’est M. Simonelli, votre ancien associé, qui l’était. Vous, vous n’êtes qu’un bricoleur de rhum. Votre produit est mauvais, on vous dit sans scrupule et vous avez une réputation de violence qui ne rassure personne. De plus, je vous le répète, votre contremaître ne me plaît pas. »
- Tu veux parler de Mâchomme ? Je ne vois pas ce que tu peux avoir à lui reprocher. Il en veut à Louis, certes, de l’avoir jeté à la porte comme un malpropre, le chassant sans égard du Manoir où Martial l’avait hébergé. Il lui en veut surtout de l’avoir humilié en le mettant dans le même sac que son défunt frère, Euzèbe. Qu’on le compare à son jumeau est sûrement ce qu’il supporte le moins. Il n’est pas responsable des ennuis que celui-ci a pu causer à Louis par le passé, et il n’y a aucune raison pour qu’on lui en fasse payer le prix. Et si tu veux mon sentiment, il a bien raison de renier Euzèbe, car c’était un mauvais sujet dont le Bon Dieu a bien fait de le débarrasser.
Julien nota un fléchissement dans la voix de l’homme quand il prononça cette dernière phrase.
- Le Bon Dieu, M. Hamelain ? interrogea-t-il, fixant son interlocuteur droit dans les yeux.
- Que veux-tu dire ? demanda Jean-Noël qui avait tressailli au ton et à l’expression du regard du jeune homme.
- Moi ? Rien du tout, répondit ce dernier froidement, sinon que ce n’est pas la peine de revenir une quatrième fois.
Et pour bien signifier au visiteur que le sujet était clos, il disparut dans la seconde pièce de sa case, qui lui tenait lieu de chambre à coucher.
Hamelain attendit encore durant quelques secondes, caressant l’encolure de son cheval. Visiblement, la réponse de Julien l’avait affecté.
« Je crois qu’il n’y a rien à espérer. Euloge croit que c’est facile, mais ce garçon a la tête sur les épaules, murmura-t-il, dans un soupir. »
Puis il monta en voiture et agita les rênes. Le cheval prit le pas, s’éloignant de la case de Julien.

Après les événements qui avaient secoué l’entreprise De Grand-Maison de Fonds Kakré deux années auparavant et qui avaient vu l’affrontement entre gendarmes et travailleurs, le bruit avait couru que c’est Euloge Mâchomme qui en avait été l’instigateur et qu’il avait profité pour cela des rencontres dominicales dans le bistrot de Desfeuilles.
Mais Mâchomme s’en était défendu : « Certes, il avait souvent discuté avec les salariés de cette entreprise dans la buvette du Chabin, mais c’était simplement des conversations à bâtons rompus au cours desquelles il s’était borné à déplorer la misère dans laquelle vivaient ces gens et leur aveuglement. Ceux qui voyaient là l’idée préconçue de monter une quelconque machination propre à nuire à Louis De Grand-Maison de Fonds Kakré lui faisaient purement et simplement un procès d’intention. Il en voulait pour preuve que d’autres travailleurs, dépendant d’autres patrons, fréquentaient eux aussi cette buvette, et ne s’étaient livrés à aucune revendication. »
Ceux qui avaient été à la tête du mouvement avaient reconnu aisément qu’au cours de leurs rencontres dans le bistrot, Mâchomme n’avait toujours parlé que de justice sociale et d’égalité et n’avait jamais poussé personne à une quelconque forme de manifestation.
Martial, quant à lui, qui avait tant reçu de preuves d’affection d’Euloge, avait été des premiers à le défendre et à mettre en avant son sens de l’équité.
La rumeur s’était donc éteinte d’elle-même, tuée dans l’œuf, tandis que les regards se tournaient vers d’autres coupables possibles.
Jean-Noël, qui, à l’époque, cherchait justement un bras droit, quelqu’un qui pût l’assister, le conseiller, séduit par l’image d’Euloge Mâchomme, décida que c’était là l’adjoint qu’il lui fallait. De plus, ne disait-on pas de cet homme qu’il avait été contremaître dans une entreprise cannière de Marie-Galante et qu’il était fort apprécié de ses compatriotes de l’île ? Et puis quelle satisfaction d’embaucher justement le frère de l’homme qui avait tant donné de fil à retordre à Louis ! Il lui proposa donc la place.
Quant à Euloge Mâchomme, sa situation chez son oncle huissier était des plus intenables. Celui-ci, lassé de l’héberger depuis son retour de Martinique, le pressait fermement d’aller habiter ailleurs.
Mais comment aurait-il trouvé à se loger sans autre moyen de subsistance que ce que lui donnait Martial à l’insu des siens ? Cela lui faisait tout juste assez pour couvrir ses frais d’entretien ; et dans les arrière-cours des buvettes où l’on frappait le domino et faisait rouler les dés le samedi soir, et qu’ils avaient recommencé à fréquenter ensemble depuis que Louis leur avait interdit son manoir De Grand-Maison, c’était encore Martial qui assurait leurs mises la plupart du temps. Néanmoins, il répétait sans cesse au jeune homme qui se sentait gêné de vivre dans le luxe alors que celui qu’il considérait comme son père adoptif devait se contenter de si peu :
- Ne t’en fais pas pour moi, je n’ai pas de gros besoins.
Aussi, avait-il accueilli avec un empressement reconnaissant l’offre d’embauche de Jean-Noël Hamelain.

L’une des premières démarches de Mâchomme avait été de pousser Hamelain à se garantir un peu de liquidité pour faire face aux besoins les plus urgents. Pour cela, il fallait hypothéquer...
Mais Jean-Noël s’y refusait.
Un matin, Euloge était revenu à la charge avec plus de fermeté. On était dimanche, et ils allaient dans la voiture à cheval de Jean-Noël visiter quelques-uns des champs de ce dernier que le nouveau contremaître ne connaissait pas encore.
- Vous trouverez sans doute que je me mêle trop de choses qui ne me regardent pas, avait-il jeté à brûle-pourpoint, mais je vous le répète : il faut hypothéquer une pièce de terre. Il n’y a que comme cela que vous vous en sortirez. Les champs sont envahis d’herbe folle qui étouffe la canne. Elle lui vole son eau et lui mange son soleil. Il faut absolument les faire nettoyer, sinon, au rendement, vous le ressentirez. Après tout, vous ne le perdez pas, votre bien ! C’est simplement que vous n’avez pas le droit de le vendre. En hypothéquant, vous vous garantissez un peu d’argent qui vous permettra non seulement de payer les salaires et les primes aux planteurs, mais encore d’entretenir vos champs ! En refusant cette solution qui est la seule valable à mes yeux, vous vous liez pieds et mains.
- Non ! avait été la réponse du patron. Nette et catégorique.
- Alors, je préfère m’en aller, avait répondu Mâchomme. Euloge Mâchomme n’avait pas eu trop de peine à se rendre indispensable à Jean-Noël qui aimait son esprit de décision et sa fermeté. Les deux hommes étaient devenus rapidement amis. Mâchomme, logeant chez Jean-Noël, partageait également la table de ce dernier qui appréciait ne plus avoir à prendre ses repas dans la solitude ; et les soirs, après dîner, ils s’installaient chacun dans une berceuse, sous la véranda, et discutaient durant de longues heures devant un fond de digestif. Ces instants-là étaient des moments privilégiés pour Jean-Noël. Des moments comme il n’en avait plus eus depuis sa rupture avec Louis.
C’est pourquoi la réponse du contremaître, sèche et déterminée, tomba comme un couperet sur ses tergiversations. Il consentit enfin à engager auprès de la banque la parcelle de Salassonne, une terre littorale sur laquelle il comptait construire plus tard une maison pour y finir ses jours.
Sur les conseils encore de son nouvel ami, il renvoya son maître rhumier et fit venir quelqu’un de Marie-Galante qui connaissait bien le métier et jouissait sur place d’une excellente réputation.
Les manipulations hasardeuses dont Hamelain avait eu l’idée en abaissant le taux d’alcool du rhum à 40° quelques années auparavant et qui l’avaient conduit au bord de la ruine étaient bien terminées. On était revenu à la fabrication d’un rhum tout à fait dans la tradition de Simonelli.
Euloge Mâchomme était allé personnellement rendre visite à quelques tenanciers de bars et avait laissé chez eux une ou deux bouteilles de ce rhum, gratuitement, pour le faire goûter aux clients, et leur montrer que la distillerie Hamelain méritait à nouveau qu’on lui fît confiance.
- Il faut savoir perdre aujourd’hui pour mieux gagner demain, avait-il rétorqué à Jean-Noël qui s’alarmait devant ce « gaspillage. » De toute façon, nous devons considérer cela non pas comme une perte, mais comme un investissement.
Tous ces efforts commençaient à payer ; mais pas assez, tant s’en faut, pour permettre des bénéfices significatifs. Cependant, grâce à l’hypothèque prise sur la pièce de terre, Jean-Noël était tranquille pour ce qui était des remboursements de la banque, et les salaires étaient versés régulièrement ainsi que les primes des planteurs. Il finirait bien, à force, par s’en sortir !
Le mal était profond, son éradication serait longue, il le savait. Le choix qu’il avait fait de fabriquer du mauvais produit en face d’un Louis De Grand-Maison de Fonds Kakré que tous plébiscitaient, avait laissé des cicatrices profondes.