Ecritures mauriciennes au féminin : penser l
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Ecritures mauriciennes au féminin : penser l'altérité

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Description

La littérature mauricienne féminine a connu ces dernières années un envol impressionnant. La collection d'articles présentés dans ce volume offre un hommage à cette génération d'écrivaines mauriciennes (Ananda Devi, Nathacha Appanah) qui mettent au jour de nouvelles cartographies de l'altérité.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 21
EAN13 9782296455887
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0166€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Écritures mauriciennes au féminin :
penser l’altérité
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54211-2
EAN : 9782296542112

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Sous la direction de
Véronique Bragard & Srilata Ravi


Écritures mauriciennes au féminin :
penser l’altérité


L’Harmattan
Critiques Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


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Christophe Désiré Atangana Kouna, La symbolique de l’immigré dans le roman francophone contemporain , 2010.
Agata SYLWESTRZAK-WSZELAKI, Andreï Makine : l’identité problématique , 2010.
Denis C. MEYER, Monde flottant. La médiation culturelle du Japon de Kikou Yamata, 2009.
Patrick MATHIEU, Proust, une question de vision , 2009.
Femme à femme, mot à mot
J’accompagne ton parcours solitaire
femme à femme, pas à pas
le corps parle, mots de la chair nue
dans un long soupir, sans son inutile
les ondes magnétiques nous lient
my sister in crime and in writing
my partner in rhyme

[mes] yeux [te] songent en clair-obscur tu surgis
prakriti essence féminine
j’accueille l’espace d’un instant ta beauté de Draupadi
le puits insondable des tes yeux dévore ton visage serein
que cache le miroir ? que trahit la douceur ?
armure préventive, traits noirs de colère,
khôl de Kali

entre nous le silence ne pèse pas,
pas plus qu’un nuage
chacune perdue dans sa propre spirale
notre descente aux enfers, notre montée aux cieux,
nirvana sur terre
les mots [nous] ont offert leur délire sacré
dans mes rêves je dis les mots que tu écris
ils triturent, ils fouillent, ils étripent, ils déchirent,
ils hantent de mélancolie

de mon exil, je construis l’ardeur de notre île
je la porte en moi, corps-valise
terre, mer et sangs mêlés
toi tu m’ouvres sa monstruosité society’s underbelly
Rue la Poudrière, Trou Fanfaron
par quel sortilège fais-tu vivre Ève disloquée, démembrée ?
ombres noires qui vrillent, qui squattent l’imaginaire,
ancrent nos pensées dans la pierre de Soupir
dans le corail de Joséphin sacrifié aux anguilles
pour expier son impossible acte de rédemption

tu peins en volutes de fumée
la destructive possession
les entailles, les braises de la déception
tu reçois la brûlure de l’absence
absence de toute humanité
on ne survit que dans la folie
espace de combat dilué d’eau rouge
châtiment d’un village indigne, de sa communauté
Les mots les ont sauvés
les ont sortis momentanément du trou

tu rejettes l’exotisme
île mystique île rêvée âpre et dure
tu prends le désert de ses entrailles
ton œil-caméra dépouille au tréfonds
long tracking shot long still hold
ta plume trempée de noir explore l’ombre,
le gouffre, le souffre de l’âme
[tu] n’attends de la vie que le choc de ses instants

ton rythme ignore le roulement du séga
déhanchement facile de gaieté façonnée
pour toi j’entends les phrases langoureuses
démarche fluide d’une femme en sari
je devine le chuintement musical
d’une Mirish Desh aux pétales de lotus

sur les murs de la cave tu danses
douce obsession du moine-amant
gravée encore et encore,
à l’infini
évoquant par tes gestes graciles
dieux et déesses aux mille couleurs
tourmentée comme le moine tu martèles
la femme bafouée, violée, écartelée
tu passes d’une à l’autre
deux moi dissociées, l’une donnée à l’amour l’autre nourrissant sa rage

femmes-palimpsestes se profilant en creux
encore et encore, à l’infini renaît la mémoire
de la bassesse humaine, indicible cruauté
ton silence réveille en moi les affres des longues traverses
à l’aube de notre histoire, fatalité, pour que nos pas puissent se croiser

Kala Pani aux mystérieux sortileges
dévoreuse identitaire, voleuse de l’Essence
malgré leur crainte jadis tes ancêtres
à fond de cale fuyaient
l’enfer de l’innommable pour celui de la canne
[mes] yeux [te] songent sous les traits des coolies
sur l’île Plate victimes immolées de l’Hydaree
d’Anjalay je te revêts
Histoire d’eau couleur croupie
que d’amertume recueillie dans la conque de la rencontre
quand flambent les passions
quand s’embrasent nos villages au gré des peaux
je me répète comme une litanie म॓री बहन baahen ma sœur
my sister in rhyme
en dépit de / par
la vie, par les mots, nous sommes unies

dans l’ombre de tes lignes souriante je savoure
ton monde polymorphe polyglotte réfracté
ton monde qui est le mien
sous le poids de la laideur s’irise éphémère
la vision d’un espoir, d’une survie, d’une naissance
légère je me laisse emporter
dans ton onde première qui afflue sans effort,
elle me prend, je la laisse, c’est volonté de ma part
quand elle repartira comme elle est venue, restera le trésor
l’infime et l’infini réunis dans la paume de ta main

femmes tatouées par la vie , au sari d’épouse moisie
est-ce dans la mort qu’on trouve sa vérité ?
est-ce dans la folie pauvre et douce d’aimer ?
femme de soie tu choisis le tango splash of light inattendu
tu joues de la langue sur le sitar de la vie,
poésie-musique sans fausse note
au carrefour de l’enfance tu éveilles, douce émotion,
les balsamines que nous faisions éclater entre nos doigts
dans ta ronde d’images tu tisses Croix du Sud et Aswhini
tu ébranles Zil, fragile harmonie, tu choisis la violence de la poésie
vrai cadeau que j’attends, à chaque fois un miracle,
l’antithèse des certitudes

de notre terre violée dans le silence éclaté
bref éclair de lumière tu déterres
des espoirs dans la fange coagulée
tu nous ouvres au tissage imperceptible à la fine dentelle
de la rébellion, de la certitude, de l’assertion
dans ton parcours de femme engage
dans ta douce voix aux dures sonorities
dans ta lutte pour que chante la femme bâillonnée
je te cherche, je te suis, je te guette, je te projette
je suis l’ombre de ton identité


Eileen Lohka, 16 janvier 2009


Note : les mots en italiques sont des citations provenant de divers textes d’Ananda Devi ; entre autres, Pagli (2001), Le long désir (2003), Indian Tango (2007), Paris : Éditions Gallimard.
Penser l’altérité dans la littérature mauricienne au féminin
Véronique Bragard,
Université catholique de Louvain
Srilata Ravi,
University of Alberta, Campus Saint-Jean

L’Île Maurice, île à la fois oubliée et convoitée par les plus grands, est l’héritière d’une longue tradition littéraire en langue française (Prosper, 1978 ; Joubert, 1992 ; Ravi, 2007). Vu l’absence d’une population indigène sur l’île, le métissage culturel a été perçu comme la caractéristique majeure de l’imaginaire identitaire mauricien. Telle une métaphore du "métissage", l’île a servi de prétexte littéraire parfait pour l’interprétation esthétique de ce phénomène, qui a été produit par le mélange ethnique et culturel lors de circonstances spécifiques à l’Océan Indien (Toussaint, 1977 ; Selvon, 2001). À l’image des premiers "Créoles" Paul et Virginie (des Européens nés et élevés sous les tropiques) et "La Dame Créole" (1857) de Baudelaire, Charles Castellan (1832) a ajouté l’image du "Malabare" et de la métisse "Mulâtresse". Le "Bronze Artemis" (1936) de Robert Edward Hart et le "royaume métis" (1964) de Maunick ont renforcé l’image d’une coexistence harmonieuse des races et des ethnies comme seule et unique facette de l’identité mauricienne.
La période qui a suivi l’indépendance de l’Île Maurice en 1968 ainsi que la création d’une démocratie dominée par les hindous est associée à une ère d’anxiété pour l’élite de langue française, dont beaucoup émigrèrent en Australie, Angleterre et Afrique du Sud. Ce vide en littérature francophone, qui caractérise la période post-indépendance des années 70, est maintenant largement compensé par la parution de nombreux romans écrits ces dernières années. Plus spécifiquement, le texte le plus audacieux de cette nouvelle génération d’écrivains francophones est probablement celui d’une femme, le "drame métisse" passionné de À l’autre bout de moi (1979) de Marie-Thérèse Humbert, un ouvrage romanesque qui rompt avec les récits traditionnels de populations mauriciennes métissées. Le roman Rue de la Poudrière (1989) d’Ananda Devi, qui donne voix à une prostituée de la communauté créole elle-même marginalisée dans l’île, inaugure à son tour une nouvelle approche narrative de l’identité mauricienne féminine.
Jusqu’aux années 1990, la littérature mauricienne est restée extrêmement ethnicisée reflétant ainsi l’équilibre ethno-culturel unique de l’Île Maurice où des communautés cloisonnées vivent dans la structure unifiée de la nation (Eriksen, 1990). Aujourd’hui, la littérature mauricienne de langue française a muri ; elle s’est libérée de contraintes traditionnelles et bourgeonne de nouveaux talents. Au sein de ce mouvement de renaissance littéraire, on nommera Seddley Assonne, Umar Timol, Barlen Payamootoo, Carl de Souza, Vinod Rughoonandan, Bertrand de Robillard, Yusuf Kadel, Khal Torabully, Shenaz Patel, Natatcha Appanah et Ananda Devi. Ce qui retiendra notre attention ici est la perspective et la voix littéraires des femmes mauriciennes et plus particulièrement d’Ananda Devi.
Si, comme en témoigne le présent ouvrage, la littérature mauricienne féminine a connu ces dernières années un envol impressionnant, la figure d’Ananda Devi reste emblématique. La bio-bibliographie de cette dernière révèle la singularité de sa position au sein des écrivaines mauriciennes des dernières décennies. Prolifique et lue de par le monde, son œuvre a remporté plusieurs prix de renommée internationale (dont Le Prix des Cinq Continents de la francophonie en 2007). Ananda Devi n’est pas seulement devenue une institution mais a influencé la manière dont la littérature mauricienne évolue aujourd’hui. D’origine indo-mauricienne mais témoin d’exils et mélanges culturels complexes, Devi écrit sur tous les aspects de la société mauricienne sans "ethniciser" sa créativité. Au contraire, comme l’observe Michel Beniamino, Devi "affirme la désaffiliation de l’individu qui est désormais sans attaches, libre de toute détermination extérieure directe" (152) et dépasse toute culture ethnique.
En se penchant sur les non-privilégiés, les marginalisés de cette société, les "désemparés de la terre", Devi, mais aussi la génération d’écrivaines qui l’accompagne, dépasse l’ethnicité pour donner une voix à ceux qui sont rejetés des récits nationalistes. Pagli (2001) raconte l’éveil d’une identité hindoue féminine via la relation d’une jeune femme, Pagli, avec un pêcheur créole, alors qu’à Troumaron dans Ève de ses décombres (2006), la pauvreté, la violence et l’abjection transcendent le cadre ethnique et des adolescents confrontent les réalités de leur marginalité oppressante au quotidien. Devi n’hésite pas à pointer du doigt les décombres d’une société de la globalisation où l’oppression et l’exploitation de l’autre ont détruit et aliéné l’être humain. Si l’écriture de Devi s’inscrit dans un cadre insulaire qui rappelle les paysages de son enfance, l’île est plus qu’une patrie, c’est la source-même de son imaginaire, locus de "l’enfermement et de l’ouverture" (Glissant, 1997). L’île est un paysage marin ou chtonien, et surtout au fur et à mesure que son œuvre se développe, un espace social où des personnages s’affrontent, se cherchent et se déchirent. Les relations échouent. La folie et la violence sont ici liées à une société en perte de repères ou imposant des repères ataviques liés à la position traditionnelle de la femme.
En 2007, Ananda Devi signait avec 44 écrivains de langue française le Manifeste soutenant une "littérature-monde" de langue française mais décentralisée de l’hexagone, une littérature qui serait "détachée de tout pouvoir autre que celui de la poésie et de l’imaginaire, et n’ayant pour frontières que celles de l’esprit" (Le Bris & Rouaud, 2007), favorisant ainsi le dialogue entre cultures. Cette esquisse d’un nouvel espace de discours archipéliques sonnait le glas du concept de francophonie associé à l’exotisme ou même, selon Nimrod, la race. Ananda Devi est certainement un exemple de la ghettoïsation des littératures francophones mais aussi de la remise en question des frontières nationales associées à littérature contemporaine. Comme toute littérature, l’affiliation nationale ou le lien géographique, c’est-à-dire la mauricianité de la littérature mauricienne, est impossible à délimiter ou à définir. Devi écrit depuis Genève, Appanah vit en France et Patel à l’Île Maurice. Cependant, ce qui les rassemble est leur unique position de "insider outsider" tant à Maurice qu’ailleurs.
À l’Île Maurice où Indiens, Européens, Africains Créoles, "gens de couleur", Chinois ont vécu ensemble depuis plus de 300 ans, confrontant leurs différences au quotidien, la réalité inévitable de cette pluriculturalité est de négocier cette altérité, une préoccupation cruciale dans les politiques de l’identité. Les échanges interpersonnels et sociaux marqués par des différences sexuelles, raciales et culturelles produisent une variété de positions éthiques, esthétiques et politiques. L’Autre peut être perçu comme une menace, un alter ego ou une énigme pour soi-même. En même temps, l’Autre n’est pas ce qui se conforme passivement à ce que le soi pense de lui/elle. L’Autre n’est pas qu’un simple miroir de l’être ni celui dont l’image justifie les barrières de l’être existant. À la lumière des relations de pouvoir asymétriques marquées par des différences sexuelles, raciales, sociales, l’Autre, l’étranger, est celui qui occupe l’espace du subalterne. Les études postcoloniales et féministes posent la même question fondamentale : l’Autre peut-il parler ? L’altérité, à de nombreux égards proche d’une forme de postexotisme (Moura, 1992,1998), est ici pensée de manière transversale et créative à travers l’œuvre d’Ananda Devi, de Shenaz Patel, de Lindsey Collen ou de Nathacha Appanah. Les romans de ces écrivaines révèlent l’Autre en chaque individu, la part tendre ou rebelle en nous, l’Autre rêvé, l’Autre animal, instinctif en nous, celui que nous tentons de comprendre ou celui que nous sommes parfois forcés d’être. En allant vers l’Autre, cet ailleurs que Devi subvertit tout en se laissant entraîner par lui (Garcia, 2009), l’œuvre romanesque de Devi va vers le monde, vers sa diversité et son avenir.
La collection d’articles présentés dans ce volume offre une analyse en profondeur des contextes sociaux et culturels dans lesquels les questions d’altérité et d’identité sont explorées dans la littérature contemporaine des femmes à l’Île Maurice. Ils examinent la manière dont l’altérité est vécue, confrontée et négociée au sein de la société mauricienne en tenant compte des facteurs socio-économiques, historiques et psychologiques qui influencent la construction de l’altérité sur l’île. La figure de l’Autre racial et "gendered", jusqu’à présent silencieux en littérature mauricienne, a enfin une voix qui lui est propre. Ces articles démontrent que la littérature mauricienne contemporaine, et plus particulièrement des femmes, a en fait perturbé le royaume des politiques de manière assez radicale en donnant voix aux personnages féminins, aux minorités ou à ceux associés à toute forme de déviance qui s’expriment en tant qu’Autres. Ce volume se veut autant de voix qui répondent par leur diversité d’approches à l’œuvre de la nouvelle génération d’écrivaines mauriciennes.
Le statut ambigu d’auteurs tels Ananda Devi, dont le parcours est marqué par la démultiplication des critères d’appartenance identitaire (elle a grandi à Maurice, en France et vit à Genève où elle est également traductrice), soulève le problème de l’affirmation identitaire et des catégories nationales. Eileen Lohka, dans l’article qui ouvre ce volume, réfléchit aux catégorisations adjectivales de l’écriture d’Ananda Devi. Pourquoi et comment peut-on qualifier une écrivaine d’"écrivaine mauricienne" ? En examinant combien l’imaginaire d’Ananda Devi s’est formé dans le creuset de son île natale, et que les multiples apports linguistiques et culturels qui traversent l’Île Maurice sont présents dans son univers romanesque, Eileen Lohka dévoile comment son écriture bénéficie d’une distance qui brouille les frontières entre l’Île Maurice et le monde. Sa langue plurielle reflète la situation d’hybridité dans laquelle Ananda Devi se reconnaît. Peter Hawkins retourne, dans son article "La marginalité dans les premiers romans d’Ananda Devi et de Lindsey Collen", au premier roman d’Ananda Devi qu’il met en dialogue et contraste avec l’autre voix forte et engagée de Maurice : Lindsey Collen. Dans l’article qui suit, Aillbhe O’Flaherty se penche sur la multi-dimensionnalité de l’espace insulaire dans l’œuvre de Devi et sa relation avec la construction féminine identitaire de ses personnages.
La contribution de Vicram Ramharai permet de véritablement rentrer dans la question du Même et de l’Autre en examinant comment les protagonistes de Devi mettent en place une division entre elles et l’Autre afin de rompre avec les normes sociales qui les empêchent de vivre. Pour devenir elles-mêmes, les narratrices de Devi doivent devenir Autres et cette altérité devient transgression et agit parfois en contrepoint pour justifier la quête de l’identité. Les protagonistes acquièrent une identité à la frontière du Même et de l’Autre. Rohini Bannerjee prolonge l’analyse de la construction identitaire chez Devi et observe comment celle-ci s’inscrit dans une dialectique identité passive/active et intérieure/extérieure qui constitue le soubassement littéraire d’une nouvelle génération d’écrivaines. Dans son approche comparée "Intimate Otherness : Mother-Daughter Relationships in Ananda Devi and Nathacha Appanah", Alison Rice met en regard deux romans de Devi ( Pagi et Ève de ses décombres ) et le roman La Noce d’Anna de Appanah et démontre à travers une étude des relations mères-filles dans ces textes les liens entre filiation et aliénation postcoloniale. Inspirée par les écrits de Julia Kristeva et Nancy Huston sur la maternité, elle explore comment les personnages maternels de ces ouvrages diffèrent des stéréotypes occidentaux. Dans "Allégorie et lectricide : l’hétérogène dans Moi, l’interdite d’Ananda Devi", Émile Fromet de Rosnay aborde le roman Moi l’interdite (2000) de Devi sous l’angle de l’allégorie afin de repenser la position de la narratrice, et de démontrer que celle-ci n’est pas reconstituable en une totalité cohérente. Ritu Tyagi nous emmène ensuite dans les méandres temporels influencés par l’hindouisme de l’œuvre de Devi et particulièrement dans les multiples zones temporelles de son roman L’Arbre fouet (1997). En créant des espaces non-linéaires, Devi peut se faire se rencontrer des personnages de différentes périodes et inscrire dans l’espace romanesque une a-temporalité à l’image des épigraphes d’Eliot qui structurent son ouvrage.
Les six dernières contributions de cet ouvrage se penchent sur la corporalité au centre de tous les romans des écrivaines mauriciennes contemporaines. Dans sa lecture d’ Ève de ses décombres et d’ Indian Tango, Amaleena Damle intègre les concepts du nomadisme (Deleuze et Guattari) et de la corporéité féminine (Irigaray) pour démontrer comment l’œuvre de Devi met en valeur la fluidité et la multiplicité de la subjectvité féminine. Ashwiny O. Kistnareddy envisage la question de l’altérité par le biais de l’analyse du corps grotesque dans l’œuvre romanesque d’Ananda Devi. La monstruosité ou les fonctions "basses" mise en exergue dans Moi l’interdite sont ici lues comme procédés du grotesque qui provoquent l’éloignement et invitent un questionnement de ce qui est "normal". Dans son analyse des cris du corps dans quatre romans mauriciens contemporains, Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo cherche à comprendre comment les personnages féminins construisent leur altérité narrative au sein du Même hégémonique que constitue l’ordre de la littérature et de la représentation. Elle envisage l’écriture féminine à Maurice comme une "écriture recomposée qui expertise et autopsie les démembrements de la société mauricienne". Markus Arnold, dans son étude "Contre-violence et corporalité chez des écrivaines mauriciennes anglo-et francophones contemporaines", analyse comment de nombreuses protagonistes investissent leur corporalité comme signe de résistance et de libération et réalisent ainsi le double processus de déconstruction de l’oppression et de récupération d’identité. Son analyse comparée conclut sur la question de la prise de pouvoir de la femme qui semble être beaucoup plus présente dans l’œuvre de Lindsey Collen, qui postule une transformation concrète de la société. Partant de l’image du corps de Savita retrouvé dans les poubelles au centre du roman Ève de ses décombres, l’article de Véronique Bragard et Karen Lindo se penche sur l’autodestruction et montre comment Devi relie dans ce roman le colonial, le postcolonial et le néocolonial d’une globalisation dont on ne veut pas voir les rejets déversés dans le fossé grandissant entre nord et sud. Enfin, l’article de Julia Waters explore la symbolique culinaire utilisée par Devi dans plusieurs romans pour, d’une part, traduire la quête de liberté et de sensualité de ses personnages et, d’autre part, mettre en avant la transgression des normes. Waters illustre son argument par une analyse du dernier roman en date de Devi, Le sari vert dans lequel la femme est condamnée et tuée par son mari pour ne pas avoir atteint l’idéal culinaire, un idéal que le narrateur associe à une forme de pureté. La femme devient alors réduite à la nourriture elle-même, consommable et dépourvue d’humanité. Nous donnons ensuite la parole à Ananda Devi qui nous parle de ses personnages, de son écriture et de ses romans, en particulier Ève de ses décombres et Indian Tango. Elle nous y révèle sa relation au texte, aux personnages de son œuvre sur laquelle elle pose ici un regard neuf et critique. Le volume se clôt avec une notable synthèse de l’art fictionnel d’Ananda Devi par Françoise Lionnet. En partant de l’image du sari – un motif traversant toute l’œuvre de Devi-qui se déroule et enroule le corps du texte, Lionnet nous offre une reconstitution théorique de l’art fictionnel d’Ananda Devi mettant en avant la cohérence et consistance des procédés narratifs et motifs qui font l’originalité de son écriture.


Nous tenons à remercier Ananda Devi de s’être confiée à nous, à Françoise Lionnet d’avoir accepté ce travail énorme de synthèse de l’œuvre de Devi, Eileen Lokha et Nirveda Alleck de nous avoir donné le droit de reproduire leurs œuvres et Frédéric Verolleman d’avoir réalisé tout le travail de publication. Dans le sillage du poème d’Eileen Lohka "Femme à femme, mot à mot" qui ouvre le volume, cet ouvrage se veut échange de mémoires et de vouloirs pour dépasser la "fragile harmonie" du présent. C’est un hommage à ces "sœurs en rimes", cette nouvelle génération d’écrivaines mauriciennes qui expriment l’ailleurs, le souci pour l’Autre, et mettent au jour de nouvelles cartographies de l’altérité.
Ouvrages cités

Beniamino, Michel, "Écritures féminines à l'Île Maurice : Une rupture postcoloniale ? ", Nouvelles Etudes Francophones 23.1 (2008), 144-154.
Eriksen, Thomas Hylland, "Nationalism Mauritian Style : Cultural Unity and Ethnic Diversity", Comparative Studies in Society and History 36, no.3, 1994, 549-574.
–, Communicating Cultural Difference and Identity : Ethnicity and Nationalism in Mauritius, Oslo : University of Oslo, 1990.
Glissant, Édouard, Caribbean Discourse : Selected Essays, Charlotsville : University Press of Virginia, 1989.
–, Traité du Tout-monde, Paris : Gallimard, 1997.
Joubert, Jean-Louis, Littératures de l’Océan Indien (avec la collaboration de Jean-Irénée Ramiandrasoa.), Vanves : EDICEF, 1991.
Moura, Jean-Marc, La littérature des lointains. Histoire de l’exotisme européen au XXe siècle, Paris : Éditions Honoré Champion, 1998.
– , Lire l’exotisme , Paris : Dunod, 1992.
Prosper, Jean-Georges, Histoire de la littérature mauricienne de langue française, Stanley, Rose-Hill, Maurice : Éditions de l’Océan Indien, 1994 (1978).
Selvon, Sydney, A Comprehensive History of Mauritius, Port Louis : Mauritian Printing Specialists, 2001
Toussaint, Auguste, History of Mauritius, London : Macmillan, 1977.
Repenser les catégorisations de l’écriture : le cas d’Ananda Devi
Eileen Lohka
University of Calgary

Cet article se propose de réfléchir aux catégorisations adjectivales de l’écriture et des écrivains dans un monde de plus en plus globalisé. Quoique possiblement nécessaire à la classification des œuvres littéraires pour le besoin de la recherche, l’étiquetage d’ordre national continue à causer des incertitudes quant à sa signification. Le présent questionnement, qui pourrait tout aussi bien s’appliquer au cas de la littérature dite migrante ou de toute autre "littérature de l’exiguïté" {1} , vise à réduire le risque de ghettoïsation des "écrivaines mauriciennes". Nous nous pencherons sur les recherches et discussions menées dans les milieux littéraires canadiens à propos des "étrangers du dedans" ainsi que sur les propos d’Arjun Appadurai et de Rosi Braidotti pour explorer une reformulation possible de l’écriture "mauricienne" qui tenterait de l’ouvrir aux courants mondiaux pour souligner l’universel dans le local, sans pour autant en gommer les particularités. Il sera alors possible de faire ressortir les liens rhizomiques qui relient les écrivaines mauriciennes à l’écriture de diverses géographies et qui créent une symbiose productrice au sein d’une communauté qu’il serait bon de considérer comme transnationale et transculturelle. Dans le présent article, nous choisirons l’œuvre d’Ananda Devi pour approfondir les questions suivantes et tenter de dégager ce qui ferait d’elle une "écrivaine mauricienne" : est-elle écrivaine mauricienne parce qu’elle est née dans cette île, que l’île est la toile de fond de ses textes et que leurs thématiques se rattachent aux problématiques soulevées dans son territoire exigu ? Devons-nous ignorer le fait qu’elle vit depuis des années à l’étranger, comme si sa terre d’adoption ne la touchait aucunement ? Devons-nous mettre en question la catégorisation du point de vue de la production de ses œuvres ou de leur réception ? Bref, comment pourrait-on qualifier Ananda Devi de mauricienne sans pour autant l’enfermer dans un univers clos et/ou périphérique ?


Spécificité de la terre natale, élément structural de la diégèse

On ne peut nier son appartenance géographique. Ananda Devi est née à Trois-Boutiques, petit village rural lové dans les champs de cannes, village de contrastes et de contradictions, d’amitiés intercommunautaires et de violence sectaire. Elle a poursuivi sa scolarité dans un système éducatif anglais où le français trouve malgré tout sa place privilégiée, phénomène directement lié à l’histoire coloniale de l’île. Elle y a donc été formée, tant du point de vue identitaire qu’éducatif. À cet effet, nous pourrions citer Nancy Huston dans son essai Nord perdu : "En quoi suis-je encore l’enfant de mon pays ? En tout : pour la simple raison que j’y ai passé mon enfance" (16). Il en découle que l’identité aussi bien que l’imaginaire d’Ananda Devi se sont d’abord et avant tout formés dans le creuset de son île natale, et que les multiples courants linguistiques et culturels qui traversent l’île Maurice se reflètent dans son univers romanesque.
Une relation physique avec son environnement s’établit dès sa petite enfance. Les couleurs, les odeurs, les caractéristiques du paysage ou des voisins croisés dans la rue marquent profondément la mémoire qui les reconstruit {2} au moindre déclic mnémonique. D’où la place prépondérante qu’occupe son île dans les œuvres d’Ananda Devi, sans pour autant être peinte du pinceau irisé du souvenir. Au contraire, l’écrivaine se penche sur ce que l’anglais appellerait le "underbelly" de l’île, le ventre de la bête. Ce qu’elle fait admirablement, c’est brouiller les frontières entre ses personnages et sa terre natale dont ils assument les caractéristiques – et vice versa. Dans Ève de ses décombres, Ananda Devi développe des personnages marginalisés, mal à l’aise dans leur peau, vivant dans un milieu interlope de désœuvrement, de prostitution et de délits de tous genres. Pensant aux basfonds insalubres de Troumaron, l’aspirant poète Sad se demande si "c’est l’endroit qui [les] a fait [s] ainsi, ou le contraire" (108) ? L’écrivaine continue ainsi un processus d’identification des personnages fictifs à l’espace îlien entrepris dès son premier roman, Rue la Poudrière. En effet, nous y remarquons un glissement identitaire entre la terre insensible, en l’occurrence la ville de Port-Louis et la cruelle Marie, "dure et tranchante" (62), comme l’explique sa fille Paule :

Marie et Port-Louis ont été de la même engeance. […] À eux deux, une alchimie brûlante et péremptoire ; ils forment une entité redoutable et agressive : prenez garde, Marie ma mère a envahi de sa multitude les alentours grouillants de Port-Louis ! (73).

Cette femme qui connaît les herbes "donneuses de mort" (63) hante sa fille, vendue au charretier Mallacre, violeur de jeune chair et maquereau. La ville, qui engendre de tels monstres et qui sert de prison – et de cercueil – aux victimes comme Paule, reflète la cruauté et l’horreur de ses habitants. Ainsi, l’effet-miroir lie-t-il également la ville à Paule : " […] de toutes parts, dans Port-Louis, pour une fois conscient de son silence et de son éternité, teint d’une peine qui le liait à moi, qui le faisait un peu moi {3} , me parvenaient des souvenirs […] " (76). Elle s’éteindra, seule dans son abri infesté par les rats, "comme la fleur de kamal qui s’épanouit dans la boue, et, flétrissant, s’en va rejoindre sa boue… " (193). Dans une entrevue avec Patrick Sultan, publiée dans le journal Orées, Ananda Devi explique : "Le lieu, comme PortLouis dans Rue La Poudrière, écrit en partie l’histoire" (4) : les personnages s’inscrivent dans le paysage qui, lui-même, devient un personnage romanesque comme eux et/ou participe au schéma narratif de la diégèse.
De la même manière, dans Soupir, Ananda Devi tisse des liens serrés entre l’île Rodrigues, île-territoire dépendant de Maurice, et ses femmes : "Les femmes de cette île sont sa peine et sa chair" (143). Inversement, l’île prend l’humanité de ses femmes, des femmes burinées corps et âme par la douleur. L’île au "visage défraîchi de veuve, [à la] bouche édentée et cave au sourire douloureux" (147), reçoit la communauté de marginaux qui s’installe dans ses ronces et pierrailles, paysage "sans l’ombre d’un sourire ni un semblant de douceur" (147). Sur la colline qui porte bien son nom, où " [l] e vent de Rodrigues souffle en nous, je le sais" (118), la tourmente intérieure des humains fait écho aux éléments extérieurs. La narration polyphonique du roman révèle les tourments physiques et psychiques d’êtres mal ajustés, qui vivent chichement à faire pousser du ganja. Les prolepses {4} laissant percevoir un éclatement de l’ordre social ne s’actualisent qu’à la fin du roman lorsque quatre des hommes de Soupir – dont son père – violent Noëlla, la femme-enfant handicapée. La démesure frénétique d’un passage sans aucune ponctuation, coupé d’espaces blancs là où les hommes reprennent leur souffle pour mieux agresser, est contrecarrée par une litote, soupir impuissant de la petite : "Ayo mama" (215,216), repris une deuxième fois comme un écho qui hantera son père. Dans ce cas encore, Ananda Devi se sert de la métaphore du paysage pour exprimer l’horreur de l’acte, comme si la fureur et l’intensité du moment marquaient les alentours pour que la terre elle-même n’oublie pas l’enfant molestée : "J’entre dans son désert et je le reconnais. C’est la terre Rodrigues, sa roche dure, son absence de racines et d’eau, ses collines chauves et ses lenteurs tourmentées" (213).
Ici, dirons-nous, Ananda Devi se révèle une écrivaine en symbiose avec sa terre. Elle la décrit comme elle la respire ; on pourrait dire qu’elle se met dans la peau de son île et la fait vivre à travers et autour de ses personnages. Écoutons plutôt l’écrivaine elle-même à ce sujet :

Je dirais […] que, très profondément, c’est la présence de l’île en moi qui me pousse à écrire – mais c’est l’île rêvée dont je parle toujours, l’île mystique qui a enveloppé et guidé mes débuts d’écrivain.

Il est impératif pour l’écrivaine de ressentir fortement l’appel d’un lieu afin de faire démarrer une histoire ; ce déclic vers l’écriture, directement emprunté à la "nature mauricienne dans tout ce qu’elle avait d’intense, de mystique, et de magnifié par le regard de l’écrivain", lui permet de "tente [r] de toucher à des préoccupations ou à des hantises universelles" {5} ( IR : 2). L’île physique qu’elle fait revivre, expression concrète de l’île mystique qu’elle recèle en elle, comme un trésor, elle lui donne sens par les rêves {6} de son univers romanesque et en imprègne la vie de ses personnages. Dans ce cas, nous devrions certes pouvoir, dans l’abstrait, nous référer à la mauricianité de l’écrivaine. Cependant, dans le réel, une telle classification risque d’engendrer chez le lecteur une attente qui associe l’écrivaine à la thématique ou à l’environnement de ses romans, et risque de la cloisonner dans un univers essentialiste.


Découverte personnelle du monde : ouverture à l’altérité

Comme de nombreux compatriotes, Ananda Devi a quitté son île natale pour faire ses études supérieures en Europe où elle vit depuis. Il nous faut ici revenir au commentaire de Nancy Huston, elle-même exilée de son Canada natal (et de sa langue maternelle) et écrivant à Paris, pour exprimer le reste de sa pensée : l’exil, dit-elle en effet dans Nord perdu, veut dire que l’enfance est loin et qu’entre cette période de la vie et l’âge adulte, il y a rupture. Sous-tendant ce dernier mot à caractère quasi irréversible, l’aveu d’une discontinuité sociale, langagière, d’une perte de balises culturelles, bref d’un changement occasionné par les rencontres inévitables avec d’autres environnements et d’autres cultures qui influenceraient incontestablement l’écriture. Pour ce qui est d’Ananda Devi, sa conscientisation, née de l’île, se teinte de concepts, réflexions, considérations éthiques et esthétiques façonnées ailleurs, dans ses communautés d’adoption. De plus, l’exil (ou l’émigration), cet endroit privilégié, en dedans et au delà, offre, assure même, à l’exilée, dépositaire de la conscience collective de son origine, une distanciation qui lui permet de (re)mettre cet environnement en question, d’aborder dans ses écrits des sujets considérés comme tabous dans son pays natal.
Au lieu d’accepter son héritage ancestral et les coutumes de son milieu culturel, Ananda Devi s’interroge : ses romans dépeignent dans toute leur âpreté les tares sociétales de communautés renfermées sur elles-mêmes, sclérosées par l’hégémonie d’un petit groupe (hommes, belles-mères, maquereaux, industriels ou autres) ou par une façon d’être (violence par exemple). Nous pourrions nous référer à n’importe lequel de ses romans pour démontrer comment l’écrivaine écarte l’image facile d’une île originelle mythique et paradisiaque pour porter un regard critique sur la société mauricienne. Dans Ève de ses décombres, un "gribouillis d’humanité" (69) vit de haine et de colère à Troumaron, dans l’impuissance du désespoir. Ève se laisse prendre par son professeur de biologie ; l’offrande de son corps-escale devient sa manière à elle de prouver qu’elle contrôle sa vie {7} . Sa décision déclenche une spirale de violence. Le professeur, surpris dans l’acte et atteint dans son honneur, tue Savita, l’amie – ou le "döppelganger" – d’Ève qui a eu le malheur de le voir par une porte mal fermée. Il mourra à son tour, tué en représailles par Ève, le crime résumé en quelques mots : "Tu [Savita] ne lui pardonneras pas" (152). Ananda Devi déplore le désespoir qui transforme des adolescents désœuvrés en prostituées, en meurtriers, en zombies. Le champ lexical carcéral revient comme un leitmotiv. Troumaron est une cage, une prison, un camp pour la communauté "des pauvres et des paumés" (104) excisés de la société mauricienne, un lieu brun jaunâtre (13) à qui même la ville tourne le dos. La violence des mots, des actions et des images fouette la conscience sociale mauricienne et l’exhorte implicitement à agir.
L’espace géographique de l’exil permet également à Ananda Devi de faire éclore la plus belle histoire d’amour dans la boue d’un village nommé à juste titre Terre Rouge. Pagli offre le contraste entre un amour interdit et la prison des normes sociétales symbolisée par la "kazot pul" dans lequel est enfermée la protagoniste. Son amour pour un pêcheur créole ne peut s’épanouir que dans l’abstrait, dans le flou, entre rêve et souvenir, créé par la narration non-linéaire du roman. Prise entre son mariage imposé à un cousin qui a abusé d’elle et un amour que la société patriarcale lui interdit de vivre, elle accueille sciemment la folie comme un espace de résistance aux contraintes imposées par le pouvoir. Pagli choisit la prison du poulailler et appelle les foudres du ciel sur le village qu’elle maudit. Elle mourra noyée dans la boue rouge, sûre d’avoir transgressé à sa façon les contraintes qui lui étaient imposées.
C’est la fange d’une société qu’elle observe maintenant de loin qu’Ananda Devi nous présente, dans un mouvement antithétique à la mystification de l’île dans les œuvres d’un poète errant comme Édouard Maunick, par exemple {8} . Écrivaine "mauricienne" bien sûr, mais dotée en outre du recul critique qui provient, du moins en partie, de son parcours de nomade : l’écriture de Devi devient le produit d’une rencontre de son héritage ancestral et de sa découverte personnelle du monde. Le témoignage fictionnel d’Ananda Devi sur la face cachée de la société mauricienne se trouve être une prise de position, un appel au changement, un cri de colère au nom de tous les oubliés de son île et, par eux, de tous les marginaux du monde.


Le regard de l’autre sur l’œuvre d’Ananda Devi

Malgré le questionnement de critiques et d’auteurs qui se sont interrogés – et s’interrogent encore – sur le bien-fondé du concept d’écriture nationale, nous lisons encore, comme dans l’interview citée plus haut (avec Indes réunionnaises ), des remarques qui ramènent volontiers les romans d’Ananda Devi vers "la société indo-mauricienne" ou la symbolique de l’île et de l’îlefemme. Quoique pertinentes jusqu’à un certain point, ces réflexions restreignent ; elles effectuent une ghettoïsation de son écriture, faisant négation de l’aspect universel des œuvres d’Ananda Devi qui devra préciser :

Ce n’est pas tant la place de la femme dans la société indomauricienne ou à une époque précise que je décris et fustige, mais plutôt, à travers des situations individuelles, un état des choses qui dure depuis des siècles et qui perdure encore au XXIème ( IR : 4).

Comme Alejo Carpentier que cite Ananda Devi lors de la même entrevue, elle voudrait "atteindre l’universel dans les entrailles du local" ( ibid .). Nous reviendrons plus loin sur l’équilibre à préserver entre spécificité et universalité dans la littérature.
La perception que peut avoir l’autre de son écriture est loin d’être insignifiante. Elle joue un rôle prépondérant dès la soumission d’un manuscrit à un éditeur. Il n’est pas facile de se faire publier, quelle que soit l’origine de l’écrivain. Dans le cas d’Ananda Devi, ses œuvres d’abord publiées par de petites presses telles ELP, Le Printemps et Grand Océan à l’île Maurice ou à la Réunion, passent ensuite aux Éditions Dapper à Paris ( Moi, l’interdite ), à l’Harmattan ( L’arbre fouet ) et à la collection Continents noirs de Gallimard ( Le long désir, La vie de Joséphin le fou, Soupir, Pagli ). Avec Ève de ses décombres en 2006, puis Indian Tango (2007), à la mesure de son succès auprès des lecteurs et du succès commercial qui en résulte, Ananda Devi rejoint d’autres notables de la littérature francographique dans la collection blanche de Gallimard. L’écrivaine explique : "je crois que mon parcours éditorial reflète bien les difficultés d’un auteur non français mais écrivant en français, à se faire publier" (Sultan : 2). Tout en admettant que des écrivains natifs de l’Hexagone pourraient suivre un parcours tout aussi difficile et qu’un tel parcours peut également signaler la maturité progressive de l’écriture plutôt qu’une quelconque velléité de marginalisation, il n’empêche que même la perception de cloisonnement de la part de l’édition littéraire française, munie de son pouvoir bien assis, nuit. Il en va de même si l’on s’arrête aux vêtements traditionnels tels le "shawal kameez" ou le "sari" que privilégie l’écrivaine et qui soulignent son héritage. La complexité de toute œuvre littéraire et de ses tenants et aboutissants demande que l’on mette de côté toute catégorisation hâtive au profit d’une approche aussi ouverte que possible.
Du reste, Ananda Devi se dit difficile à "catégoriser", ne serait-ce qu’à cause de la complexité de "sa langue maternelle" puisqu’elle a été exposée, depuis l’enfance, à au moins six langues différentes. Ses romans et ses poèmes reflètent sa diversité linguistique : tout en écrivant essentiellement en français, le créole de son île apparaît à des moments précis, que nous discuterons plus loin, et enrichit son écriture de l’imaginaire de l’île. Nous retrouverons également des mots d’origine indienne dont l’appellation "Mirish Desh", nom donné à l’île par la communauté indo-mauricienne, et des mots anglais usuels au parler mauricien. C’est cette langue française que nous aimerions prôner comme le fait l’écrivaine, une langue plurielle de par le fait colonial, une langue inclusive, évoluant entre deux ou plusieurs cultures. Ainsi la contribution d’Ananda Devi dans le recueil Pour une littérature-monde publié chez Gallimard en 2007, allégorie sur la mort de la poésie, met-elle en garde contre l’étroitesse d’esprit qui tente de préserver l’unicité d’une langue ou d’une culture en la refermant sur elle-même. Au contraire, par les paroles de la mère, elle prône la richesse d’une langue enrichie par les contacts interculturels tout au long de son parcours historique à l’échelle mondiale :

La langue qu’il connaîtra, ce sera la nôtre, […] il la rendra au monde pour qu’à travers lui s’entendent les échos d’autres langues et leurs cadences, par lui seulement s’accomplira le renouvellement dont nous avons besoin pour survivre (147).

Son plaidoyer pour la poésie qui, dans le texte, tombe dans les oreilles de sourds, se prête aussi bien à une ouverture de la langue française, pour qu’on ne puisse pas en dire un jour qu’on n’entend plus "que les ombres des mots et non leur chair" ( ibid .).


Ananda Devi : de deux mondes, entre deux mondes

Les œuvres de ceux que l’Haïtien Émile Ollivier a appelé "ces étrangers du dedans", les immigrants qui écrivent et publient au Canada, permettent d’analyser leurs caractéristiques identitaires et esthétiques et/ou de les comparer à celles des écrivains natifs pour en faire ressortir les différences autant que les similarités. Si, à l’instar de Moisan et Hildebrant dans Ces étrangers du dedans , on considère la littérature (ou la culture) comme un système, c’est-à-dire une activité structurée et/ou un mode de comportement dans une société donnée (13), il est normal que ce qu’elle reflète, dans le cas des écrivains venus d’ailleurs, reprenne ce sentiment d’entre-deux dans lequel ceux-ci se retrouvent {9} . Les auteurs de l’ouvrage considèrent ces écrivains comme les chantres d’une "traversée des cultures en présence, les deux à la fois, [d’] une altérité culturelle vécue comme un passage dans et à travers l’autre" (17). Dans un double mouvement d’acceptation et de recul, l’immigrant oscille entre une identité-caméléon qui s’adapte à son nouvel environnement et un désir égal de préserver la part de son identité façonnée ailleurs. Dans un mouvement de va-et-vient parallèle, la communauté d’accueil l’inclut dans le collectif, surtout s’il s’exprime dans la même langue, tout en le campant dans son altérité. Dans Les passages obligés de l’écriture migrante , Simon Harel explique que "l’écrivain migrant […] incarne, par ce jeu trans que figure le voyage, un dépaysement qui permet au sujet autochtone de prétendre se reconnaître dans son authenticité" (59). Différent donc, tout en étant également un élément essentiel d’une société plurielle qui se construit (référence faite ici au Québec). Il nous semble que le danger, dans un tel scénario, serait d’enfermer à jamais l’écrivain venu d’ailleurs dans une bulle d’altérité enchâssée dans le collectif national. Simon Harel en est conscient lui aussi :

On dira de tel écrivain que son œuvre est valable dans la mesure où elle souscrit aux canons du nomadisme : métissage, exil, migration composent un portrait rhétorique touffu où l’Autre doit à tout prix faire valoir le caractère exacerbé de sa différence (86).

Les technologies de communications permettent aux émigrés de vivre à leur gré dans une bulle virtuelle qui recrée leur communauté d’origine là où ils se trouvent, la possibilité de vivre en abstraction de leur pays-hôte renforçant le sentiment d’altérité. De plus, les agences de tourisme, entre autres, refaçonnent le lieu d’origine en fragments de réalité pour nourrir l’imagination des émigrés. Ces réalités, qui tendent à resserrer le lien entre l’écriture et le pays d’origine, offrent des arguments persuasifs aux partisans d’une littérature dite migrante au sein (en marge ?) d’une littérature qu’on qualifierait de nationale. Or, ces mêmes développements ont également pour effet de faire éclater les frontières des pays d’accueil comme des pays d’origine. Selon l’ethnologue Arjun Appadurai, ceux qui vivent ailleurs, même temporairement, et malgré tout lien (réel ou virtuel) à leur pays d’origine, établissent "de nouveaux référents subjectifs qui rendent de plus en plus anachroniques les formes d’identification liées au territoire" (19). Il parle d’une ère postnationale qui rendrait caduque l’altérité radicale aussi bien que les concepts de marges et de centre propres aux discussions sur les réalités (post) coloniales. Nous pensons que le monde actuel, ouvert comme il l’est à l’interpénétration des langues et des cultures, et au ferment créateur qui découle de la tension propre à la transculturation, nous offre l’occasion rêvée de faire preuve de l’a-territorialité dont parle Appadurai pour prôner l’émergence d’une littérature francographique consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale. Il s’agirait, comme le dit Rosi Braidotti dans son ouvrage Transpositions : On Nomadic Ethics, de valoriser sa conception de la subjectivité du nomade chez tout écrivain, qu’il soit immigrant ou statique :

Nomadic subjectivity defined in terms of processes of becoming […] a structural shift in parameters and boundaries of subjectivity, making subjects into interconnected entities : intelligent matter activated by shared affectivity (11).

Le fait de percevoir toute personne, ou tout écrivain, en tant que sujet à part entière, et non en tant qu’objet, permet de considérer l’écriture du point de vue relationnel entre (multiples) pôles identitaires d’importance relativement égale plutôt qu’en termes d’identité et d’altérité. À l’instar du discours écocritique, Braidotti souligne également le rôle primordial de la biodiversité pour la survie de l’espèce humaine et la préservation de la planète. Ce modèle de diversité inclusive nous paraît porteur de sens si nous l’appliquons à la littérature puisqu’il permettrait de parler en termes d’interdépendance des écritures. Apparaîtraient alors les correspondances transversales, axes de convergence qui lient entre elles les œuvres d’écrivains d’ailleurs et de partout tout en faisant ressortir les divergences dues à la géographie, à la sensibilité et à l’imaginaire de l’écrivain. Nous pourrions ainsi éviter de souligner la simple différence et de cloisonner les écrivains dans des catégories réductrices, voire pire, exclusives.
Quelle richesse à (re)découvrir dès lors que l’on associe entre elles les écritures des divers espaces francophones ! Pour ne faire que quelques remarques à titre d’exemple, prenons Ananda Devi et Maryse Condé : la représentation des vies mesquines dans les villages aussi éloignés géographiquement que Terre Rouge ( Pagli ) et Rivière au Sel ( Traversée de la mangrove ). Dans les deux romans, la mort déclenche la conscience de soi et la sagesse se découvre dans la folie. On pourrait tout aussi bien y ajouter l’exiguïté de la société dans Les belles-sœurs de Michel Tremblay ou La Sagouine de l’Acadienne Antonine Maillet. Ou se pencher sur l’aspect patriarcal des coutumes indo-mauriciennes dans Pagli et des coutumes islamo-africaines dans Une si longue lettre de Mariama Bâ. La liste est aussi longue que le nombre de textes publiés en français ; ce qui est intéressant, c’est de noter à quel point la spécificité d’une société donnée (le local qui tend à inspirer l’écriture) se traduit, à travers le processus romanesque, par l’évocation de préoccupations universelles qui nous rapprochent en tant qu’êtres humains, quelle que soit notre aire géographique.
Nul ne prétend pour autant souligner les éléments universels de divers textes au point d’en effacer les traits saillants, de les uniformiser en quelque sorte {10} . Pour en revenir aux œuvres mentionnées ci-dessus, il est tout aussi important de reconnaître, entre autres, la valeur contestataire des passages écrits en langue dominée. Ainsi, la Sagouine s’exprime en acadien dans un monologue qui couvre l’ensemble de la pièce : ses expressions du terroir, son attitude irrévérencieuse envers l’autorité, son approche positive de la vie, même si elle est des plus dures, redonnent la voix aux petites gens de l’Acadie, dans la langue de la région :

Ceuses-là qui sont tannées d’être ben deveriont venir laver ma bâillée de hardes devant la porte à cinq sous zéro ; […] et pis se nourrir de fayots pis de crêpes réchauffées ; et pis s’aouindre du lit à quatre heures du matin pour fourrer des éclats pis des hâriottes dans un poêle à bois… Je crois ben que chacun doit vivre sa vie et sa destinée, et pis mourir à son heure (Maillet : 127).

Dans Pagli, au fur et à mesure que se déroule le récit, Ananda Devi se sert du créole, non seulement pour lui rendre sa place historique dans le dialogue mais aussi pour exprimer la résistance au pouvoir, par exemple dans les vœux de mariage que prononce Pagli, subversion de la prière suggérée par l’officiant : "U bizen priye pu ki u okip tuzur byen u mari, pran li byen kont kuma en fam bizen fer, servi li […]" (75), suggère le pandit. À quoi Pagli répond : "Mo priye pu mo gagn kuraz dir non. Pu ki mo tuzur mazinn mo duler. Pu ki mo kapav get mo mari en fas e ki li lir laenn dans mo lizie. […] Pu mo pa vinn enn mofinn ki nek anvi tuy lespwar dimunn […]" ( ibid .) {11} . La reprise en français, à même le texte, renforce cette révolte contre ce mari qui l’a agressée dans sa jeunesse. Dans un subtil glissement de sens, la prière de Pagli se traduit au futur, comme une certitude : "J’aurai toujours le courage de dire non. […] Je regarderai cet homme droit dans les yeux avec la certitude de la haine […]" ( ibid .).
Par contre, dans Les belles-sœurs , le joual parlé dans certains quartiers de Montréal et employé alors pour la première fois dans une œuvre littéraire (1968), fait scandale parce qu’il témoigne de la décadence linguistique, sociale et culturelle de la communauté canadienne-française/québécoise. L’observation sociétale de Michel Tremblay relie le joual à la mesquinerie des belles-sœurs, au fatalisme d’une existence sans ambition et au manque d’éducation dont font preuve les francophones. À l’aube de la Révolution tranquille, la pièce, mise à l’index pendant plusieurs années pour sa représentation négative de la société, sert néanmoins de fouet pour réveiller les Québécois et les faire réagir contre la misère d’un sort qu’ils ont accepté jusque-là.
Ces brèves remarques sur les divergences et convergences entre quelques textes postcoloniaux d’origines géographiques diverses illustrent les champs de lecture ouverts par les propos de Braidotti ou d’Appadurai. Avec eux, nous pourrions concevoir un nomadisme littéraire s’inspirant des pratiques de représentation des écrivains qui "abordent le mouvement complexe des appropriations imaginatives impliquées dans la construction de l’action dans un monde déterritorialisé" (Appadurai : 108).
Si tel est le cas, nous pouvons accepter l’épithète d’écrivaine "mauricienne" dans un sens plus large, comme le fait Ananda Devi elle-même, à diverses reprises :

Je me sens Mauricienne parce qu’un peu Africaine, un peu Européenne et un peu Indienne. C’est une richesse formidable dont je suis pleinement consciente, tant est immense le bonheur que je ressens à détenir les clés de ces grandes civilisations ( IR : 4).

C’est dans l’hybridité que se reconnaît Ananda Devi, dans cet espace où sa langue française à elle (doublée des subtiles traces de résistance traduites par le créole de son île et sous-tendue des entrelacs de son patrimoine culturel indien) dépeint pour ses lecteurs un monde tout aussi spécifique et tout aussi pluriel que son expérience personnelle :

Cela m’a posé des difficultés de définition personnelle jusqu’à ce que je me rende compte qu’être mauricien, c’est précisément cela : faire partie de tous ces mondes, et, à travers un processus de synthèse et de syncrétisme, en extraire quelque chose de neuf et d’authentique (Sultan : 1).

À ce titre, le qualificatif d’écrivaine "mauricienne" est aussi prometteur que le riche descriptif d’"écrivaine", à condition que toute écrivaine posée comme Ananda Devi à la croisée de langues, d’espaces géographiques, de cultures et de représentations esthétiques, puisse se vanter d’être aussi "mauricienne". Car même si être mauricienne est une réalité multiple en soi, le parcours personnel d’Ananda Devi s’est encore enrichi au fil de ses déplacements. L’hybridité mauricienne énoncée peut se concevoir dès lors comme un microcosme de ce que nous tentons de proposer à l’échelle de la littérature francographique (ou autre). Ou alors, tout simplement, qu’on parle d’écrivains qui, par la subtile puissance de leur plume, utilisent la spécificité du local pour nous rassembler autour de ce qui est le plus universellement humain dans l’expérience littéraire.
Ouvrages cités

Appadurai, Arjun, Après le colonialisme : Les conséquences culturelles de la globalisation , Paris : Éditions Payot, 2005.
Bhabha, Homi K, Les lieux de la culture , Bouillot, Françoise (Trad.), Paris : Payot, 2007.
Braidotti, Rosi, Transpositions : On Nomadic Ethics , Malden, U.S.A. : Polity Press, 2006.
Devi, Ananda, Ève de ses décombres, Paris : Éditions Gallimard, 2006.
–, Pagli, Paris : Éditions Gallimard, coll. "Continents noirs", 2001.
–, Rue la Poudrière, Vacoas, Ile Maurice : Éditions Le Printemps, 1997.
–, Soupir, Paris : Éditions Gallimard, coll. "Continents noirs", 2002.
–, Le long désir, Paris : Éditions Gallimard, coll. "Continents noirs", 2003.
Harel, Simon, Les passages obligés de l’écriture migrante, Montréal : XYZ, 2005.
Huston, Nancy, Nord Perdu, Montréal : Actes Sud/Leméac, 1999.
Indes réunionnaises, "Ananda Devi : L’écriture est le monde, elle est le chemin et le but. ", Février 2003 – 29 octobre 2007. http://www.indereunion.net/actu/ananda/intervad.htm
Le Bris, Michel et Rouaud, Jean, Pour une littérature-monde, Paris : Gallimard, 2007.
Maillet, Antonine, La Sagouine, Québec : Bibliothèque québécoise, 1990 (Leméac, 1971).
Moisan, Clément et Hildebrand, Renate, Ces étrangers du dedans, Québec : Nota Bene, coll. "Études", 2001.
Paré, François, Les littératures de l’exiguïté, Ottawa : Le Nordir, 2001.
Sultan, Patrick, "Ruptures et héritages : Entretien avec Ananda Devi", Décembre 2001,29 octobre 2007. http://orees.concordia.ca/numero2/essai/Entretien7decembre.html
La marginalité dans les premiers romans d’Ananda Devi et de Lindsey Collen : une comparaison postcoloniale
Peter Hawkins
University of Bristol


Dans le sillage de Françoise Lionnet, qui l’a déjà depuis bien longtemps abordé dans son ouvrage Postcolonial Representations, je souhaiterais revenir sur le premier roman d’Ananda Devi, Rue la Poudrière , publié initialement à Abidjan en Côte d’Ivoire par les Nouvelles Éditions Africaines en 1988, mais repris ultérieurement à Maurice par les Éditions Le Printemps en 1997 et le comparer à un autre premier roman publié également à Maurice : There is a tide de Lindsey Collen, édité par la maison LPT – en créole mauricien "Ledikasyon pu Travayer" – en 1990. Celui-ci est également le sujet d’une étude plus récente de Françoise Lionnet (2009). Il s’agit dans les deux cas de deux premiers romans marquants d’auteures qui se sont plus tard distinguées dans les champs littéraires mauriciens et européens, publiés à des dates rapprochées et de façon significative par des éditeurs non-européens. Ces deux romancières ont mené toutes les deux une carrière brillante, mais toutefois fort contrastée. Les textes d’Ananda Devi, lauréats de nombreux prix littéraires, ont été repris par les prestigieuses éditions Gallimard. Les romans de Lindsey Collen, ayant récolté par deux fois le prix littéraire du Commonwealth, pour The Rape of Sita (1993) et Boy (2004), ont été repris, quant à eux, par l’éditeur londonien Bloomsbury.
En guise de préambule, il y a lieu de s’arrêter un moment sur les conditions d’édition de ces deux premiers romans. Chose rare, et qui ne durera pas, ils ont tous les deux été édités par une maison d’éditions non-européenne ou non-occidentale. Il faut souligner que l’accès à l’édition est fort difficile pour des auteurs débutants qui viennent de sociétés marginales, périphériques, en dehors des circuits de la diffusion culturelle internationale. Ananda Devi se trouvait en Afrique au moment de la publication de Rue La Poudrière . Cette dernière a fait valoir que c’était un choix naturel que de choisir de publier son roman aux Nouvelles Éditions africaines, qui représentaient à l’époque les nouvelles tendances de la littérature francophone de l’Afrique noire. On peut néanmoins deviner que ce choix lui permettait sans doute aussi de publier ce roman, sûrement choquant par son sujet pour un public mauricien, dans un milieu neutre, loin de toute controverse. Il suffit de rappeler au passage le sort réservé au deuxième roman de Lindsey Collen, The Rape of Sita, soumis à une censure pour avoir choqué l’opinion religieuse à Maurice (voir Ramharai, 1995). Ce n’est que dix ans plus tard, devant le succès grandissant des autres ouvrages d’Ananda Devi, qu’une maison d’édition mauricienne, Les Éditions Le Printemps, a risqué une ré-édition de Rue la Poudrière . Entre temps, Les Nouvelles Éditions africaines s’étaient plus ou moins effondrées, ce qui illustre bien la fragilité de l’édition littéraire dans les pays africains et dans le tiers monde en général. Lindsey Collen, elle, avait sans doute la possibilité lointaine de faire éditer son premier roman en Europe ou ailleurs. Mais elle travaillait déjà en tant que militante avec la maison d’édition populaire mauricienne LPT, plus spécialisée dans des ouvrages scolaires et pédagogiques autour du développement du créole mauricien. C’était sans doute initialement par principe qu’elle a choisi une édition locale, même si celle-ci n’allait pas lui assurer une diffusion très large. Par la suite, avec le succès de scandale de The Rape of Sita , édité également par LPT, elle a réalisé l’utilité d’essayer d’atteindre un public plus large, à travers un éditeur occidental anglophone. Ces deux exemples offrent une illustration typique des difficultés que les auteurs et les éditeurs postcoloniaux doivent affronter.
L’élément principal de ma comparaison des deux romans en question sera donc celui de la marginalité. Il y a lieu de s’interroger sur la différence entre le terme de marginalité et celui d’altérité, le thème du présent ouvrage. Sans doute les deux termes se recoupent-ils, mais avec une nuance différente. Tous les deux impliquent à la fois une norme imposée et une certaine distanciation par rapport à cette norme. L’altérité serait sans doute plus morale, plus philosophique, voire métaphysique, incluant des associations de la différence chère à Derrida ; tandis que la marginalité revêt un caractère plus social, synonyme de rejet, de résistance culturelle, voire d’opposition politique. Ces différences reflètent la distinction entre les deux romans sur le plan de leur ton et de leurs discours. Mais le choix du terme de marginalité sera malgré tout assumé. Il s’agit dans les deux textes de personnages centraux vivotant en marge de la société mauricienne, exclus des bienfaits conférés par les structures sociales prétendues normales.
C’est véritablement cette marginalité qui constitue une des ressemblances les plus marquantes entre les deux textes littéraires en question. Tous les deux mettent en scène des êtres parmi les plus démunis de la société mauricienne, et dans les deux cas la protagoniste est une jeune adolescente. Chez Ananda Devi, Paule, une jeune prostituée, raconte à la première personne l’histoire de sa vie piégée entre l’alcoolisme de son père et la sorcellerie de sa mère. There is a tide de Lindsey Collen relate la vie d’une famille paysanne devenue sans-abri au moment du passage d’un cyclone dévastateur, avec au centre du roman la grand-mère Fatma et sa petite fille Shynee, adolescente et anorexique. Il y a manifestement de la part des deux romancières une volonté d’aborder la destinée des exclues, des personnages féminins les plus vulnérables de la société postcoloniale. Les deux héroïnes adolescentes ont bien des points en commun. Toutes les deux sont mal à l’aise dans leur corps et tourmentées par leurs désirs sexuels d’adolescentes, frustrées par le manque d’avenir. Mais là où Paule, la prostituée, se retrouve hypnotisée de façon catastrophique par ses relations avec son proxénète Mallacre, Shynee finit par libérer, à travers une aventure sexuelle inattendue, son corps de ses entraves psychologiques et aperçoit l’espoir d’un avenir épanoui (193-97).
Mais là s’arrêtent sans doute les ressemblances. Les milieux dans lesquels évoluent les deux adolescentes sont certes ceux des classes défavorisées, mais la famille de Paule est urbaine, tandis que celle de Shynee est rurale. Paule ne s’évade de la cellule familiale que pour tomber sous l’emprise de son amant et proxénète Mallacre. Shynee par contre parvient à atteindre un semblant d’indépendance précaire en travaillant de façon intermittente dans un atelier de confection (140-52). Elle évolue dans plusieurs milieux sociaux et bénéficie du soutien sympathique de sa grand-mère Fatma. Paule, quant à elle, n’arrive pas à sortir du monde enfermé de la maison close, même quand elle s’offre l’évasion d’une soirée de bal avec son amie Aline, ce qui ne fait que confirmer son désespoir (112-19).
La stratégie narrative déployée par les romancières est au premier abord fort contrastée. La terrible histoire de la déchéance et de la mort anticipée de Paule, la jeune prostituée de Rue La Poudrière, est racontée à la première personne par l’intéressée elle-même. C’est un récit dont les implications psychologiques et existentielles ont été finement analysées dans l’ouvrage de Françoise Lionnet déjà cité. Ce n’est pas mon propos de reprendre ici cette analyse, mais plutôt de l’utiliser comme tremplin pour mon approche comparative avec l’ouvrage de Lindsey Collen. F. Lionnet souligne le statut problématique de ce récit sombre et soutenu, qui implique le lecteur dans une mise en question de la nature de sa motivation et une interrogation sur l’identité fragile et problématique de la narratrice. Une mise en question semblable du statut de la narration est également déployée par Lindsey Collen, mais d’une toute autre façon. Il s’agit là aussi de narration à la première personne, mais de caractère polyphonique. Trois personnages se relayent à raconter leurs histoires entrelacées. Fatma, veuve de l’ouvrier agricole Gandhi, noyé, lui, dans une hasardeuse partie de pêche au moment d’un cyclone, raconte la naissance catastrophique de son neveu, Larmwar. Ce dernier, ainsi nommé à cause de son physique impressionnant, sera plus tard briseur de grève à la solde des propriétaires des grands domaines sucriers, puis héros paradoxal d’une grève générale qu’il était censé briser. La deuxième voix narratrice est celle de Shynee Pillay, adolescente et petite fille de Fatma, qui se débat avec une anorexie qui lui mine la santé morale et physique. Enfin, le troisième narrateur est un psychiatre sans nom appartenant à la bourgeoisie professionnelle nantie de l’île, qui soigne la condition de Shynee l’anorexique et raconte, dans une sorte de journal intime oral et sans ponctuation, les péripéties de sa vie de bobo déchu. À ces récits distanciés s’ajoute un dispositif d’encadrement textuel assez déconcertant, qui permet à l’auteur de se tenir à l’écart de sa fiction au point d’en refuser toute responsabilité. En effet, le livre est censé avoir été publié dans un avenir lointain, en l’an 2050 par un certain Koko Bi Panchoo, qui l’aurait trouvé en forme de manuscrit dans les papiers du psychiatre déjà mentionné (1-5). Le but de ces procédés romanesques cousus de fils blancs est sans doute de mettre en question non pas la cohérence du Moi de la narration, comme chez Ananda Devi, mais plutôt celle de la société postcoloniale mauricienne déchirée par l’exploitation capitaliste acharnée d’un pays dit "en voie de développement" et par les conflits sociaux violents qu’elle engendre. Lindsey Collen est connue à Maurice pour ses prises de position d’extrême gauche, qui lui avaient déjà valu de s’exiler de son pays natal, l’Afrique du Sud, pendant la période de la domination de l’apartheid, et d’essuyer quelques séjours en prison en raison de son activité de militante.
La comparaison des stratégies narratives des deux romancières fait ressortir des différences profondes quant à l’analyse qu’elles proposent de la situation sociale de leurs protagonistes. Dans un entretien d’Ananda Devi avec Danielle Chavy Cooper, non publié en tant que tel mais cité par Françoise Lionnet (1990), il est question de l’influence du principe religieux du karma dans la déchéance des personnages de Rue La Poudrière. Au-delà de l’analyse psychanalytique que suggère fortement le récit de Paule, l’influence néfaste d’un tel principe maléfique se dessine clairement dans les destinées conjuguées de Marie la sorcière, d’Edouard l’épave alcoolique et de Mallacre le proxénète machiavélique. Le responsable de l’affreuse destinée de Paule n’est pas tant la société mauricienne, mais celle du choix de ces individus à la fois déchus et complaisants dans leur mal-être. Paule se trouve revendue au proxénète Mallacre par son propre père Edouard, qui finit par abuser sexuellement d’elle de façon incestueuse et inconsciente, dans un moment de stupeur éthylique. Réduite au désespoir, Paule recherchera symboliquement du côté de sa mère une aide matérielle consolatrice – une tisane – qui finit par l’empoisonner comme celle-là l’avait déjà fait pendant toute son adolescence maudite. Le cycle du mal se perpétue et se referme sur les personnages dans une vision profondément pessimiste qui réclame une explication quasi métaphysique telle que la notion du karma.
La vision sociale de Lindsey Collen n’en est pas pour autant beaucoup plus optimiste. Les personnages féminins du petit peuple mauricien qu’elle dépeint sont écrasés par des forces économiques qui les dépassent. Mais elles y opposent une formidable volonté de résistance, une capacité de se réinventer en dépit des situations impossibles où elles se trouvent coincées et bloquées de toutes parts : deuil, destitution, chômage, violence, maladies, corruption politique. L’optimisme révolutionnaire de Lindsey Collen se transmet néanmoins à travers la vitalité de ses personnages confrontés aux malheurs quotidiens et qui y font face parfois avec un courage à toute épreuve, que ce soit devant un cyclone, une grève ou une maladie psychosomatique.
Il serait intéressant ici de montrer comment le roman plus récent, Eve de ses décombres, reprend les thèmes du premier roman d’Ananda Devi mais avec justement une protagoniste qui choisit de "sortir de ses décombres" et d’affronter ce destin qui la condamne. Cela représente peut-être un changement d’optique chez Ananda Devi, qui s’orienterait vers une analyse plus "sociale" de la marginalité de ses personnages.
Un autre sujet de comparaison pourrait apparaître presque trop évident, mais en même temps s’avère révélateur : c’est celui du choix de la langue chez les deux romancières. L’Ile Maurice est effectivement un milieu social plurilingue, dans lequel le système scolaire maintient l’anglais comme langue d’enseignement, où le français reste la langue privilégiée de l’expression littéraire, et le créole mauricien la langue du commerce quotidien, mais sans statut officiel. Il convient de noter également la présence des langues indiennes comme l’hindi et le bhojpuri et même du mandarin. Ananda Devi, elle, bien que de souche indienne, privilégie l’expression en langue française, dans laquelle elle fait preuve d’une maîtrise prodigieuse, d’un souffle poétique remarquable, même dans ce premier roman d’un talent littéraire précoce ; elle avait déjà brillé dans ses recueils de contes publiés quand elle était encore presqu’enfant, comme dans Solstices, sa première publication en 1977. Mais ce français soutenu, la langue des premiers colonisateurs et de l’élite foncière de l’île, résonne curieusement dans la bouche hypothétique de Paule, pauvre enfant démunie venue des milieux populaires, qu’on imagine mal déployer la langue de Molière avec tant de brio. Paule se serait sûrement exprimée en fait en créole mauricien et non dans un français époustouflant de lyrisme noir. L’auteure fait néanmoins une concession à l’égard des rares dialogues, qui sont par moments rédigés en créole mauricien, avec une traduction en français donnée dans une note en bas de page. Il s’agit dans la plupart des cas d’une phrase isolée, placée le plus souvent dans la bouche de Marie, la mère de la protagoniste (35, 63, 72, par exemple). Dans les autres dialogues plus soutenus Marie s’exprime d’ailleurs en français, comme son mari Édouard. Mais cette attribution de la majorité des phrases en créole à Marie la situe clairement dans un contexte social qui est celui de la "population générale", selon l’expression officielle, d’origine créole et métissée, comme d’ailleurs le sont ses pratiques douteuses de sorcellerie. On a le droit de se demander s’il n’y a pas là un aspect un peu polémique, un commentaire social voilé à l’égard de l’irresponsabilité sociale générale de la population créole dans le contexte mauricien ou bien même au sujet du fardeau de son exclusion.
Lindsey Collen, elle, s’exprime dans sa langue natale, l’anglais, mais un anglais souvent vernaculaire et argotique qui convient bien à ses personnages et à leur verve populaire. Mais le véhicule linguistique romanesque n’est pas pour autant plus convaincant que celui d’Ananda Devi. Là aussi, dans la vie, les personnages se seraient certainement exprimés en créole mauricien et non pas dans la langue de l’autre colonisateur principal. Et de façon curieuse mais assurément d’intention polémique, Lindsey Collen refuse systématiquement dans son texte l’orthographe française des noms coutumiers des lieux mauriciens, en lui préférant la graphie phonétique créole. Ainsi lit-on "Porlwi" pour PortLouis (11, passim ), "Kat Born" au lieu de Quatre Bornes (30), "Flikenflak" pour Flic en flac (21). Cette utilisation du créole doit être lue comme faisant partie d’une politique intentionnelle de la part d’un défenseur militant du créole mauricien, que Lindsey Collen partage avec sa maison d’édition LPT. Il lui arrive d’ailleurs d’écrire elle-même en créole, comme dans son roman Misyon Garson, également publié par LPT mais adapté par la suite dans une version anglaise pour son éditeur londonien Bloomsbury, ce qui lui a valu son deuxième Prix littéraire du Commonwealth en 2004. Ses créations littéraires sont donc profondément ancrées dans les réalités sociales mauriciennes, malgré le fait que l’expression littéraire en anglais y est peu développée et valorisée. Son choix de la langue anglaise lui assure néanmoins l’accès à une audience mondiale, à travers un éditeur anglophone : ce choix peut sembler au premier abord paradoxal mais elle a déjà donné par ailleurs bien des preuves de son engagement profond dans la société mauricienne et pour la défense et illustration du créole. Déjà dans ce premier roman, dans une "Note de la rédaction" en plein milieu du roman, au chapitre 17 (126, 132), elle avertit le lecteur, non sans une ironie utopique, que l’action du roman se déroule pendant les années néfastes d’avant la révolution, au moment de laquelle avaient été créés IKLI (International Kreol Language Interface ou Interface internationale pour la langue créole), sorte d’esperanto mondial à base de créole, et CREATE (Creative Revolution in Education, Arts, Therapy and Economy, une transformation révolutionnaire dans l’éducation, les beaux-arts, la thérapie et l’économie) sorte de "grand soir" culturel à venir. Ces stratégies de distanciation ironique contrastent avec la pratique après tout assez traditionnelle d’Ananda Devi, dans le contexte mauricien, d’illustrer avec panache "la francophonie paradoxale" de l’île, telle que l’ont décrite les linguistes Daniel Baggioni et Didier de Robillard (1990) dans le titre d’un livre marquant sur la situation linguistique de l’île.
Au terme de cette courte étude comparée des deux romans, je souhaiterais dégager les traits qu’on pourrait qualifier de postcoloniaux dans ces deux ouvrages. D’abord rappelons les conditions fragiles de leur première édition, que ce soit en Afrique de l’Ouest ou à Maurice. Il est d’autant plus remarquable quand on constate comment ces deux écrivaines ont accédé récemment au statut d’écrivains mondiaux, candidats au rang de "World Literature" décerné par des éditeurs occidentaux prestigieux et tentaculaires. C’est un rite de passage obligatoire pour toute auteure d’origine postcoloniale qui veut atteindre un public plus large que celui de son clocher ou de son île natale. Par contre, la réalité sociale qu’elles abordent de part et d’autre est bel et bien celle d’une société qui se débat avec les effets pervers du "développement" capitaliste mondial, censé réduire ces inégalités par la croissance économique et l’"effet percolateur", conséquence de la redistribution des revenus. La stratégie d’intervention de ces deux auteures dans le champ littéraire et linguistique complexe de Maurice est par contre fort contrastée : l’une joue de l’éloignement physique afin de mieux investir son capital culturel à distance ; l’autre s’engage pleinement dans un militantisme direct et provocateur, qui lui a valu bien des ennuis caractéristiques de la violence symbolique chère à Bourdieu (1993, passim ), à laquelle elle n’a su résister qu’en s’alliant des influences internationales telles que les circuits du Commonwealth. En fin de compte, l’effet est le même : ce n’est qu’en s’évadant de la marginalisation postcoloniale et en intervenant dans le champ autrement plus large de la littérature dite "mondiale" qu’elles ont pu s’imposer dans le champ littéraire mauricien proprement dit. C’est à ce prix que nous voilà en train de décortiquer leurs premières publications romanesques qui auraient bien pu passer inaperçues sans leur carrière ultérieure. Par ailleurs, leurs deux romans mettent en scène des subalternes qui conquièrent envers et contre tout leur droit à la parole, dans un contexte piégé par la marginalisation du métis et de l’hybride, jusque dans le choix de la langue d’expression, européenne dans les deux cas, mais subvertie par des stratégies de déstabilisation romanesque et formelle. Sur le plan de l’idéologie qui sous-tend la création romanesque, le roman d’Ananda Devi suggère une conception du mal sans doute inspirée par la mythologie hindoue et non les valeurs européennes. Celui de Lindsey Collen par contre s’inscrit dans une perspective marxiste de résistance à l’oppression capitaliste et néocoloniale, relayant un point de vue utopique et révolutionnaire. Notre comparaison postcoloniale a fait ressortir de part et d’autre chez les deux auteures des stratégies paradoxales de résistance à l’hégémonie de certaines valeurs occidentales.
Ouvrages cités

Baggioni, Daniel et de Robillard, Didier, Île Maurice : une francophonie paradoxale, Paris : L’Harmattan, Coll. "Espaces francophones", 1990.
Bourdieu, Pierre, Les Règles de l’Art. Paris : Seuil, 1993.
Collen, Lindsey, There is a tide, Mauritius : LPT, 1990.
–, The Rape of Sita, Mauritius : LPT, 1993. Republished : London : Bloomsbury, 2000.
–, Misyon Garson, Mauritius : LPT, 1996.
–, Boy, London : Bloomsbury, 2004.
Devi, Ananda, Solstices, Maurice : Regent Press, 1977. Réédition : Nouvelles Éditions Le Printemps, 1997.
–, Le Poids des êtres, Maurice : Nouvelles Éditions de l’Océan Indien, 1987.
–, Rue la Poudrière, Abidjan : Nouvelles Éditions africaines, 1988. Réédition : Mauritius : Éditions Le Printemps, 1997.
–, Ève de ses décombres, Paris : Gallimard, 2006.
Lionnet, Françoise, "Evading the subject : narration and the city in Ananda Devi’s Rue la Poudrière. ", Postcolonial Representations : Women, Literature, Identity , Ithaca and London : Cornell University Press, 1995, 49-68.
–, "Fictions of (under-) development : hunger artists in the global economy, " On the edges of Development : Cultural Interventions, Bhavnani, Kum-Kum, Foran, John, Kurian, Priya and Munshi Debashish (Eds.), London and New York : Routledge, 2009.
Ramharai, Vicram, "La réception de The Rape of Sita de L. Collen. Une lecture de la presse écrite " (déc. 1993 – jan. 1994), Revue de Littérature mauricienne , N os .2-3, septembre 1995, 4-42.
Every Woman is an Island ? The Island as an Embodiment of Female Alterity in Mauritian Women’s Writing {12} .
Ailbhe O’Flaherty
University of Limerick

In some recent novels by female Mauritian writers we see how depictions of the island reflect the peripheral situation of women, marginalised by gender, poverty, lack of opportunity and how, through powerful imagery, the island is also represented as a feminine space. It is suggested here that in postcolonial island societies such as Mauritius, women, especially less wealthy women, are "Othered" by gender and "Othered" by geography, thereby encountering a double alterity. The island would seem to encompass this alterity, yet it functions as more than a basic metaphor for woman, or femininity. While Ananda Devi’s body of work undoubtedly concerns the island and its impact on her characters, other female Mauritian novelists, such as Nathacha Appanah and Shenaz Patel, will also be given due attention here.
Throughout the history of literature the island has frequently been written as "Other". Many representations of islands in literature are written from the perspective of the non-islander, who either visits, or dreams of visiting an island. J-M. Racault suggests that an island is considered as "Other" because it is clearly a different space from the continent and it is a landmass whose sea boundary comes to define it in both a physical and metaphorical sense. He also notes that the tourism industry relies on this perception of "otherness" in order to attract visitors from the continents to the island. For some, islands embody notions of freedom, simplicity and beauty, yet, for others, islands are places of confinement and limitation. The "knowability" of small islands is central to how the island space is perceived by visitor and islander alike. The small island’s shape, almost all of which is visible to the naked eye, is a very attractive feature of the island for the visitor. The insular situation also suggests a significant malleability ; islanders are considered hardy and able to deal with whatever hardships life and nature mete out, such as cyclones or the risk of tsunami, for example, (Baldacchino : 6), and it is assumed, therefore, that small islands, and their inhabitants, are resilient. Indeed, this supposed resilience leads to a perception of the island as a female entity. However, there is agreement amongst many critics that such established island metaphors have been constructed and interpreted largely from a Western subjectivity. Studies of the "Other" in the island trope tend to rely on oppositions such as Crusoe as opposed to Man Friday in Daniel Defoe’s Robinson Crusoe. However, representations of the island in more recent writing from islands, in texts that evoke the postcolonial situation, and in which women’s voices are more audible, are more complex and reveal a willingness to consider the many ways in which the island trope can be renegotiated in contemporary literature.
Islands have functioned as powerful symbols of romance in popular imagination and popular literature, albeit from a Western subjectivity. Romance, in turn, is overwhelmingly associated with the feminine and the gendered use of the island metaphor in literature occurs more as a female than a male space. Indeed, a discussion of place itself is often undertaken in the context of a discussion of gender. Representations of islands in literature have long been informed by the lure of the exotic or indeed, it could be suggested, by a distinctly male gaze in the analysis of place as feminine, and as such, have been regarded as the female body {13} . As many islands are considered "Other" and female by non-island writers or characters, it will be especially important to study texts written by women, and about women, to see whether these representations are appropriated or challenged in the Mauritian context.
The island, as a small piece of land surrounded by sea, has been likened to a child in the womb. Protected by the sea, the island seems to swim in an amniotic fluid which houses and sustains it ; this is the ultimate image of the island as a feminine space. Addison (687-706), for example, regards islands as feminised spaces in literature and mythology and suggests that they tend be seen as objects of male desire, much like a secret, hidden garden, with the sea as its enclosure rather than a hedge. In fact, most commentary on islands in literature regards the island in terms of colonial narratives, in which it is often seen in terms of oppositions and as an inherently attractive and mysterious feminine space to male explorers or colonists. However, Garuba argues that in mapping the island as a feminised space and from a feminist perspective, such a viewpoint is itself thwarted by this appealing "Otherness" to which it refers (Garuba : 95). In his examination of some contemporary texts, he suggests that study of the island in literature requires a new type of discussion and theoretical framework to replace the traditional dichotomies used to describe colonial encounters to date. The present article finds that Mauritian writers are, as Garuba has seen in other island narratives, writing from within and renegotiating well-established island metaphors.
The island is often regarded in terms of its protective role in sheltering its inhabitants from the sea and protecting them from potential invasion. As such, the island embodies a feminised space on the periphery in terms of its vulnerability (i. e. its femininity) and its role as mother-protector. It embodies the qualities that are considered inherently feminine, such as vulnerability and resourcefulness. Islanders are considered to be particularly resilient because of their ability to deal with living in a sometimes harsh landscape and in an isolated situation. As a conquerable space the island is resonant of female experience (in a feminist reading) and the vulnerability of women in relation to men. Because the island’s appeal lies in its conceptualisation in the western imaginary as a knowable space, and a conquerable space, it can be read as a body, an approach that has aided the development of the island as a gendered metaphor. The island embodies female identity, therefore, in both its appearance and its qualities. In contemporary Mauritian texts by and about women, we see how the island is both a prison and a refuge for the female (and sometimes the male) protagonist, but in particular an environment that embodies alterity.
The island is often personified as woman in literature, for example in the mountainous curving landscape that calls to mind the contours of the female form, in the eyes of male and female characters, or as a landscape on the periphery with which female protagonists can identify. The female narrator in Nathacha Appanah’s Blue Bay Palace. For example, mentions how the island landscape resembles a woman’s body at different stages of life, from adolescence to motherhood through to old age. The island’s curving landscape is like a woman’s voluptuous body and the varying degrees of its soil quality are resonant of the different stages of a woman’s fertility : "Un bout de terre à la surface irrégulière, aux contours incertains. Ici la rondeur d’une femme enceinte, là la cambrure d’une jeune fille, plus loin l’aridité d’une vieille" (9). This is, in fact, quite an accurate description of the contours of the map of Mauritius and we see such representations of island topography in many Mauritian texts. The themes of pregnancy and childbirth are evoked by reference to island landscape and its similarity with the female form and by the very nourishment the island seems to offer its inhabitants. It is regarded, then, as a feminine space by the female protagonist. We see the island metaphor re-appropriated when Maya dreams of her grandmother early in the same novel. Echoing the symbolism employed in the opening of the narrative, her grandmother’s face now reminds Maya of the island, therefore changing the typical perspective of the "island-as-woman" metaphor in favour of a "woman-as-island" imagery. Maya likens her grandmother’s face to the island space, thereby ascribing human qualities to different aspects of the island’s geography : "Son visage m’a fait penser à mon pays : les vallées de rides, les montagnes de chair, les rivières de peau, les recoins brûlés, les bords dévastés et les yeux de soleil" (34). Just like the wizened face of an aged woman, the landscape has been marked by the elements, and by the passing of time.
The island is also personified as a vulnerable space, just like the female body. In Blue Bay Palace the first male visitors to the island ("pays") attempt to tame the island in order to make it habitable : "Les premiers hommes l’ont accostée sur leur route des Indes, par hasard, il y a quatre siècles" (9). The island is represented then as a wild landscape that needs to be tamed by men. The use of the verb accoster , is particularly interesting in that it offers many meanings to the reader ; in addition to its sense of drawing up alongside or berthing it can also communicate the idea of propositioning or indeed accosting. Here the island is seen from a male perspective, as a conquerable space. Later in the novel, exhausted, emotional, tormented after a tryst with her lover, Dave and, not for the first time, Maya’s state of mind is compared to the tumultuous island environment. Her body is equated with an island devastated by a cyclone. She identifies with the island in all its states, but especially in its vulnerability to the elements. The island "ravaged" by a storm evokes her own physical and emotional state, consumed and exhausted by love-making : "J’ai l’impression d’être mon pays après le cyclone : ravagé, à plat, sens dessus dessous, la terre dans l’océan, la mer dans la terre, le vent plus fort que tout…Plus rien n’est à sa place" (73). The island of Mauritius and its climatic and geographic peculiarities are a point of reference for Maya and inform her narrative voice. The narrator’s use of the cyclone metaphor reflects the protagonist’s unhappiness and turmoil. Maya compares her feelings of devastation to the detritus and havoc left in the wake of a storm. The powerful imagery of the cyclone highlights the torment she feels at being kept a dirty secret by the richer Dave, her lover who is from a higher caste and has been promised to another woman. Such imagery expresses the relationship between character and environment. The female character identifies with her island environment and the island is a source of comfort in how it offers a mirror image of the anguish of marginalised and vulnerable young women.
In Ananda Devi’s Pagli , for example, the eponymous narrator is also a tormented young woman who identifies with aspects of the island landscape. She explicitly draws a parallel between the volcanic environment and her own identity, mentioning that the island was born out of seismic activity and eruptions are possible at any time. This creates the impression of a fragile, volatile chief protagonist, who is simmering with the anger caused by unhappy events in her past and present, and is likely to reach breaking point, like an erupting volcano that has lain dormant for many years :

Mais au fur et à mesure, mes sens cessent de percevoir les choses ordinaires pour n’entendre que des histoires d’insectes et de poussières et de sédiments, et je vais très très loin parce que cette terre volcanique me ressemble. Issue de séismes, elle est en perpétuelle attente de ses éruptions. L’une d’elles, peut-être, la ramènera à son origine de feu et de soufre, en dehors du temps (27).

In reading the volcanic earth as a metaphor for the protagonist’s own mindset, the reader gains insight into not only how troubled Pagli is, but also how she finds refuge in an environment that mirrors her own emotional state. As we see in other narratives, the central character identifies with the island topos, or regards the island itself it in terms of its human qualities. However, Lohka goes further still in emphasising the link between character and island environment in Ananda Devi’s novels. Lohka suggests that Devi’s narratives move beyond mere personification of the island towards representations of characters as an extension of their island environment (Lohka : 151). For example, she notes that Pagli will later become part of the earth, revelling in her otherness (Lohka : 153). Ananda Devi’s Soupir is particularly relevant in the manner in which the female characters are portrayed in relation to the men, and secondly, in the many representations of the island as a female entity. Again, we see how the island is viewed in gendered terms as a female and feminine space :

[…] la colline était l’enflure d’une gorge de femme, la même qui se répétait à l’infini autour de nous, menue ou ample, pointue ou très ronde, orgueilleuse ou modeste, on ne voyait plus que des choses intensément, démesurément féminines qui nous mettait dans un état proche du paroxysme, on comprenait soudain que Soupir tout entier était une femme qui nous avait pris dans son corps avec ses crevasses et ses amplitudes, son épaisseur et sa fragilité […] (181).

In this voyeuristic or scopophilic {14} representation of the island topography as female, the island is regarded by the narrator as a woman who offers comfort to islanders and is also represented as a sexual being. Not only is the appearance of the island geography inherently female, but it also has perceived female characteristics such as fragility, as the narrator remarks at the end of the above passage. Soupir offers a multi-dimensional representation of the island as female or feminine. The complexities of the island and the paradoxical nature of the relationship between island and sea merge with the construction of the women’s feminine identity through the eyes of the men, and in contrast with the men’s behaviour.
Woman’s role as mother and giver of life is recalled within the narrative of Soupir in which the island seems to give birth to its inhabitants and the islanders are forever held in a deep bond with their island-matriarch. She is their protector, enveloping them in her womb in a familiar image of "Mother Nature", and arguably not a particularly innovative use of tropes in literature. The Rodriguais who moved to Soupir expect the land to protect and nourish them in her incarnation as a foster mother who replaces the sea’s mothering role. This, at least, is her potential. However, the soil on Soupir is not fertile : "Elle était pâle et sèche. Elle ne donnerait rien. Elle était et demeurait stérile par haine et par rage. Et par volonté de ne jamais être la mère nourricière que nous attendions" (52). We sense their considerable disappointment that the island is not providing for them, as it ought to, and there is a clear sense of resignation at the inevitability of their plight. Yet, the island later reveals its maternal instincts in the way it provides shelter to some of its inhabitants. From Soupir, the rest of Rodrigues is viewed as a potential mother-figure to those that are lucky enough to live in a more pleasant part of that island : "Au bas, l’île semblait très douce et très bleue comme si elle enveloppait ses enfants favoris, restés en arrière" (148). Those who are fortunate enough are embraced by the sea and by the island. The island can be, therefore, both maternal and cruel.
The deep respect the group feels for their island home environment and their appreciation of its beauty create a sense of returning to the womb. Drawn in by the island’s nurturing power in times of difficulty, they find themselves regressing to an infantile state. The island, therefore, proves to be a nurturing landscape for its inhabitants :

Nous étions à l’intérieur du corps de Soupir, redevenus des êtres endormis et embryonnaires attendant la naissance, et dans le tumulte de ses battements, de son souffle, de sa souffrance, de son attente, nous comprenions que nous étions tous ses enfants, que nous serions aimés même pendant la déchirure, que la naissance était faite pour détruire la mère et offrir la gloire à l’enfant, c’était ainsi, l’ordre des choses était tel, Soupir nous enfantait au monde (148).

It follows that the island is not simply idealised as a mother figure, but also represents the complexities of woman, and the harsh realities of its land and Nature’s elements. The sea and the island can both be read as feminine in the text. The sea is a mother figure as it envelops the island protectively, and the island is the place of refuge and a supposed provider of nourishment.
The island cannot be studied without due consideration being given to the sea, which is seen as a symbol of liberation and new beginnings for women in some Mauritian narratives by women writers, (in a reworking of the perennial myth of earth as masculine and sea as feminine) such as in Devi’s Le Voile de Draupadi or Patel’s Le Silence des Chagos. It is also put forward as an image of refuge, much like the island itself has been romanticised in narratives as a refuge from the sea. We see the adjective "bercée" used in the context of representations of the island as a protective matriarch, or indeed when the sea is represented as a protector or as a source of comfort for islanders, in Appanah’s Blue Bay Palace , for example. The conclusion of the novel reveals Maya’s desire to be at one with the ocean that surrounds the island space. The beach provides her with a profound link her to her island-country :

J’ai espéré que je m’endormirais avant, bercée par la solitude de cette plage. J’ai espéré qu’une dernière fois, qu’une toute dernière fois, je ne ferais qu’une avec la mer. Et qu’avant leurs bottes lourdes sur le sable et leurs mains calleuses sur moi, j’aurais l’illusion d’un dernier goût de mon pays (95).

The adjective "bercée" emphasises the profound mother-daughter relationship between islander and island, as if the beach cradles and comforts her children. In the same novel, we see how the sea is regarded by some as an aid to fertility, when Maya mentions how her parents are sure that the sea air helped them to conceive (19). The sea, therefore, affects all parts of island life. It sustains the island population, it provides relief and comfort, and it is the source of much superstition and mythology.
The need to be beside the sea can stay with the islander throughout his or her life, (however, it must be acknowledged that this is also true of those who are from coastal areas in places that cannot be described as islands). This "envie de la mer" is alluded to in both La Noce d’Anna and Blue Bay Palace . In Blue Bay Palace , Maya seeks refuge on the beach and has an insatiable need to feel the sea on her skin. It is an intense desire ( envie, dans ses bras ) to feel surrounded by the sea. Again, the sea is personified to highlight its role as nurturer, as if to embody the woman’s desire to return to the imaginary order before the symbolic. It is the island’s mother, sa mère , as in the following play on words in Blue Bay Palace :

Je cours vers la mer. J’ai une envie folle d’elle, un désir déraisonné de me jeter dans ses bras. Soudain tout me revient. J’entends la mer ! Les vagues, le crépitement de l’écume sur le sable, le vent dans les filaos. Le silence a crevé pour ne laisser passer que ce que j’aime le plus de mon pays : sa mer (94).

The attachment of islanders to their environment is also reinforced in Shenaz Patel’s Le Silence des Chagos. The sea is of particular importance to the islanders, and they are aware that their island is not just their home, but their haven. Charlesia feels at one with the sea. It is a source of life, of refreshment, of joy and of calm. She experiences a physical bond with the sea :

[…] elle fait corps avec la mer, le sable fin sous ses pieds, le soleil qui réchauffe le tissu du fichu. Au-delà de l’onde verte puis bleue, une autre bande blanche s’offre aux yeux avec sa ceinture de cocotiers, leur île, derrière elle, devant elle, un écrin rassurant et calme (46).

In the example above from Le Silence des Chagos above, the island is seen as a patch of land surrounded by a "belt" of coconut trees. The noun "île" is preceded by a possessive adjective, to emphasise the sense of belonging and of possession. "Leur île", "mon île", "son île" recur frequently as explicit enunciations of the island in these narratives. The sea plays a key role in the novel, as Shenaz Patel readily acknowledges :

[…] la mer, c’est un personnage à part entière. C’est une deuxième histoire, tout à fait, la mer apaise, la mer nourrit, la mer enferme, la mer détruit. La mer […] c’est un personnage central dans l’histoire des Chagossiens. Je pense qu’en général […] les mers portent des secrets. {15}

As we see in other Mauritian narratives, emphasis is placed, in Patel’s text, on the physicality of the experience when the protagonists come into contact with the water. The female body merges with the sea to become one being :

J’aime cette apesanteur, ce sentiment que je ne pèse plus rien, j’aime me laisser engloutir, ouvrir les yeux dans l’eau et regarder le ventre de la mer jusqu’à ce qu’il m’étourdisse. J’aime mon corps salé, après (18).

One can embrace the sea and be embraced by it in a way that is impossible with land. The fluidity of its movement supports the body, like a child surrounded by amniotic fluid in the womb.
The sea is also an inescapable presence in Ananda Devi’s Le Voile de Draupadi . In this novel, the sea heightens and reinforces the sense of insularity experienced by the main protagonists. This insularity is characterised by both a desire for escape and also a profound physical and spiritual union with Nature. The island’s isolation and consequent vulnerability reflect the protagonists’fragile personal circumstances. Anjali sees her mirror image reflected in her island environment. A union with Nature offers freedom and leads to a rebirth of the island in the eyes of the female protagonist, as well as symbolising her own rebirth. The island is therefore a symbol of hope. In the final few lines of the novel Anjali finds refuge in the island space, rather than with other people. She can identify with it, and in this instance, both island and Woman are united in their experience. She feels that the island belongs to her, just as she belongs to the island and they share an almost physical union. The island and its surrounding sea become Anjali’s focal points for her eventual liberation and consequent relief after a prolonged period of suffering and self-denial :

Le chant de l’océan est en moi, et j’ai bien l’impression d’appartenir à mon île au point de devenir un peu elle. Nous sommes soudées en un insolite mariage. Son soleil se couche dans mon regard, sa lune grandit en moi. Je suis emplie de leurs lumières conjuguées, leurs couleurs creusées de dunes de sable à marée basse.

This sensuous passage from the final page of the novel shows to what extent the protagonist, in her symbiotic relationship with her home, has come to identify with the island and also to seek solace in its unique environment. The island has become part of her, just as she now feels part of its landscape. The island and the sea allow for a re-birth of Anjali once she achieved union with the elements. She does not refer to Mauritius as "mon pays", but rather as "mon île" thereby revealing her profound attachment to the island environment. The language of the passage evokes a very physical union, to the point that Anjali feels filled to the very core of her being, with the sun, the moon and the beach.