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Français

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Ego, Ariel et moi suivi de Oh ! Bigdata

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Description

« Quand enfin on me libérait, j’avais l’impression de venir au monde à nouveau. La dernière séance arriva. Un technicien me tapa sur l’épaule. J’étais tout entier dans la boîte, me dit-il en désignant l’ordinateur qui contenait la totalité de mes données physiques. »


Ah ! Merveilles du numérique, confort des automatismes et de la régulation !
Quelle place faites-vous donc à la liberté et l’identité humaines ?

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EAN13 9782845742710
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Georges-Olivier Châteaureynaud
Ego, Ariel et moi SUIVI DE Oh, Bigdata ! (La Rectification)
Collection Sentinelles
LE VERGERÉDITEUR
Ego, Ariel et moi
Ariel :Your charms so strongly works ’em, If you now beheld them, Your affections would become tender. Prospero :Dost thou think so, spirit ? Ariel :Mine would, sir, were I human. Shakespeare,La Tempête
EGO,ARIEL ET MOI
On m’avait prévenu, la dépense serait considérable. Mes proches parlaient de caprice, mais je sentais bien qu’à leurs yeux il s’agissait de quelque chose de plus grave. Je crois que l’idée les gênait, plus même, qu’ils la jugeaient obscurément obscène. Mon projet était pourtant licite, puisque son interdiction n’est inscrite nulle part dans le Code civil. Fort du silence des lois, je n’en démordais pas. Comme à tout un chacun, il m’était permis d’acquérir un robot, et puisque rien ne s’y opposait en principe, ce robot serait mon parfait semblable, ma réplique exacte dans les moindres détails. Je ne saurais dire ce qui motivait en moi ce désir, reste qu’il m’habitait et que ce projet résistait à toutes les objections. Que ferais-je de cet autre moi ? Rien de plusa priori que n’importe quel propriétaire d’un de ces robots standards qu’on voit sourire sur les écrans publicitaires. L’offre commerciale s’échelonne selon une large gamme de prestations et de prix. Cela va de l’androïde basique, pouvant tout juste servir de valet ou de femme de chambre, jusqu’au véritable ange gardien, ou à la créature d’escorte élégante et raffinée. Les plus chers sont splendides. Rien dans leur apparence physique ni dans leur programmation n’est laissé au hasard. À leurs formes parfaites, à leur profil de statue, à leur chevelure de soie, à leurs dents de porcelaine éclatantes et inutiles (car bien entendu toute physiologie leur est étrangère), répondent l’étendue et la diversité de la culture et des talents qu’on leur a implantés. Ils ont la capacité, si on les programme ainsi, de jouer lesNocturnes de Chopin au piano ou de réciter avec une sensibilité exquiseAdramandoni : « Solitude, ma mère, redites-moi ma vie !… » Ils peuvent surveiller les cours de la Bourse et conseiller leur maître dans ses placements, remplir pour lui sa déclaration d’impôts, promener son chien, surveiller sa femme, sa maison, sa voiture, lui servir de garde du corps, de coach, de secrétaire particulier, de psychanalyste, de directeur de conscience, pourquoi pas ? Le mien en serait capable, si j’en décidais ainsi. J’y pourvoirais en temps voulu, me disais-je, au fur à mesure des besoins, en recourant à des compléments faciles à se procurer dans le commerce. Quant au physique, il n’aurait rien de commun avec les demi-dieux et les demi-déesses exhibés au salon de la robotique. Il serait comme moi, ni beau ni laid, ni très jeune ni vraiment âgé, ni athlétique ni chétif… Il serait un peu bancal, un peu voûté, un peu prognathe, encore un peu rouquin mais plus pour bien longtemps, exactement comme moi ! En sa qualité de « commande spéciale », il allait me coûter très cher, mais ça m’était égal. Le vendeur m’écouta avec attention, puis m’avertit qu’il me fallait m’attendre à un coût élevé. J’acceptai le devis, et nous convînmes de plusieurs rendez-vous pour les mesures. Il fallait établir de ma personne un double numérique, une sorte depatroncouturier exhaustif et de méticuleux, afin d’habiller la machine d’une enveloppe à mon image. Pour me dupliquer au micron près, à mes mensurations exactes, sans oublier textures, densités et couleurs, une série de scanners et de prises d’empreintes était nécessaire. Ce fut long, et parfois pénible. Il m’arrivait, enfermé dans le caisson métallique de l’IRM comme dans une matrice artificielle, de me sentir régresser jusqu’au stade prénatal. Quand enfin on me libérait, j’avais l’impression de venir au monde à nouveau. La dernière séance arriva. Un technicien me tapa sur l’épaule. J’étais tout entier dans la boîte, me dit-il en désignant l’ordinateur qui contenait la totalité de mes données physiques. Ne restait qu’à les traduire en modules musculaires et adipeux, en bourre siliconée remplaçant les organes internes superflus, en peau, en poils et en cheveux, en ongles… Un substitut d’appareil pulmonaire donnerait à mon robot ma voix et mon souffle, une batterie mon énergie et mon tonus. Il aurait aussi ma verrue et mes grains de beauté, ma corne sous les pieds, le cal au bout de mes doigts de guitariste amateur, les infimes cicatrices d’une vie sédentaire et pacifique… On m’avait promis livraison sous quinze jours. Je passai durant ce temps par des phases contradictoires. Parfois le doute m’envahissait. N’allais-je pas être déçu ? Après tout, je n’aurais affaire qu’à une machine, un machin, un gadget dispendieux dont je me désintéresserais bientôt. Mais le plus souvent l’impatience l’emportait en moi. L’impatience, l’espoir. Un espoir non explicite. Il me semblait que cette machine, cette créature, cet être, allait m’apporter quelque chose qui m’avait toujours fait défaut. Je m’attendais, comme si j’avais été depuis ma naissance en manque de moi-même. Enfin le grand jour arriva. On m’avait laissé le choix : j’irais le chercher, ou bien il viendrait. J’avais opté pour la seconde solution. Le...