Elle s'appelait Sonia Verjik

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Sonia Verjik a passé sa vie à fuir tout ce qui pouvait entraver sa liberté : son pays, les hommes qui l’ont aimée, l’idée même de la maternité.
Et s’ils se mettent à trois pour parler d’elle, c’est parce qu’elle a laissé derrière elle des zones d’ombre sur lesquelles chacun tentera de porter son propre éclairage, avec plus ou moins de bienveillance et d’honnêteté.
De la Yougoslavie à la Bretagne, le destin de Sonia Verjik a suivi le fil de ses amours et de ses coups de tête. En Bretagne, les marées jouent à raturer les paysages et les côtes escarpées attirent les touristes. Au Kosovo, d’où vient Sonia, il n’y a pas grand-chose à regarder…

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Date de parution 30 septembre 2014
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Langue Français

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ELLE S’APPELAIT SONIA VERJIK

Dominique Lebel

© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionLittérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-082-4

Dila


Je peux faire quelque chose pour ma mère. Je peux répéter son nom, Sonia Verjik, autant
de fois qu’il le faut, afin que chacun le retienne. Je peux me pencher sur elle, deviner son
visage et l’entendre. Entendre sa voix, en reconstituer les modulations principales, retrouver
quelques mots.
— Legaldez où vous mettez lo pied, s’il vous plaît !
Combien de fois a-t-elle prononcé cette phrase, avec son accent à coucher dehors ?
Je peux faire de telles choses, j’en ai envie.
Et vous voulez savoir pourquoi? Parce que je suis plus vieille qu’elle. J’ai exactement
trente jours de plus que ma propre mère et figurez-vous qu’une idée pareille a de quoi vous
chambouler. J’ai trente-deux ans, un âge qu’elle n’a pas pu atteindre, et me voilà partie à sa
rencontre, occupée à déployer dans ma tête des morceaux de son existence, à tenter de la
rejoindre. À la côtoyer du mieux que je peux dans les plages libres de mes réflexions, cet
espace vacant ouvert par mes trajets en métro, mes après-midi solitaires, mes allées et venues
le long de la Seine, pour aller rejoindre Florence.
Je m’attache à recoller les morceaux d’une histoire dont personne autour de moi ne parle
plus – celle de ma mère, qui n’a duré que quelques années pour la partie qui me concerne –
sept ans exactement, comme l’âge de raison, mais ce n’est pas une histoire très raisonnable.
Si je ne sais pas trop par où commencer, c’est d’abord parce qu’il n’y a plus beaucoup de
témoins : Madeleine et Martin ont disparu, Marie vit depuis des années à Montréal, mon père
perd la mémoire et, de toute façon, ce passé-là le barbe, le dérange visiblement. Dès que je
fais allusion à cette période, il a cette grimace que je lui connais bien et qu’il réserve aux
situations qui le gênent : ses joues se gonflent, il fait une tête de hamster et pas moyen de lui
sortir un mot. Je connais bien cette tête-là, qui a accompagné le départ d’Anita, sa dernière
compagne.
— Qu’est-ce qui lui a pris ? lui ai-je demandé à ce moment-là. Tu peux me dire ce qui s’est
passé pour qu’Anita s’en aille ?
— Va savoir, a répondu le hamster en plongeant la tête dans son journal. Va comprendre
les femmes.
Puis il a levé les yeux vers moi et ses lunettes sont tombées d’un cran sur son nez :

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— En fait, il ne s’est rien passé, a-t-il ajouté, c’est bien ça le pire.
Quant aux Yougoslaves parmi lesquels ma mère a grandi et qu’elle a fini par rejoindre, je
ne parle pas leur langue et j’ignore même si leur maison est encore debout, là-bas.
— Quelle mouche te pique pour avoir envie de mettre le nez dans tout ça? m’a lancé
Florence l’autre jour, sans doute parce que tout ce qui constitue ma vie sans elle est à balayer
d’un revers de main.
*
* *
J’ai reconstitué à peu près le visage que ma mère devait avoir à ma naissance, avant que les
microbes ne l’attaquent avec la violence qu’on leur connaît. Je lui ai prêté une voix rauque et
un accent plutôt dur, râpeux. J’ai fabriqué quelque chose de sauvage en tout cas, il ne pouvait
pas en être autrement. Dans ma mythologie personnelle, que j’ai bien été obligée de me
construire en son absence définitive, ma mère n’est pas quelqu’un de facile. C’est sans aucun
doute la raison pour laquelle j’ai si longtemps évité de penser à elle. Une mère de ce genre, on
la tient à distance et ça vaut mieux, sûrement.
Autour de cette image de mère, j’ai aussi redessiné les contours d’une cartographie
sommaire, en noir et blanc, avec juste quelques traits de couleur parce que je n’ai jamais été
fichue de colorier une carte correctement : la première carte représente une région reculée des
Balkans, avec un nom de ville à coucher dehors.
Pritzen ? Prizren ? Je me trompe chaque fois, me mélange les pinceaux dans les consonnes.
Il y a une rivière qu’enjambent les trois arceaux d’un pont à la romaine, des toits de tuiles
rouges, des remparts très anciens, une mosquée ottomane avec un seul minaret, les vestiges
d’une citadelle. Pas grand-chose en fait, c’est-à-dire peu de visiteurs, même aujourd’hui. Ils
aimeraient bien attirer du monde, surtout l’été parce qu’il y fait chaud et que leur ciel est d’un
bleu parfait. Mais c’est plus fort qu’eux, ils ne savent pas recevoir. Alors à part le guide du
routard, on ne parle pratiquement jamais d’eux.
La seconde carte est un modèle réduit, qui tiendrait dans la poche de mon blouson sans
même qu’on ait besoin de la plier. Elle représente une région perdue de France, au nord-ouest,
qui se remplit l’été avec l’arrivée des Parisiens – ceux d’entre eux qui détestent la chaleur et
sont en mal d’authenticité. Là-bas ils trouvent, à cinq heures de route, des terrains de lande
qui tombent dans la mer et peuvent apercevoir au loin des vagues sauvages, qui finissent par
se fracasser à leurs pieds, pour peu qu’ils s’aventurent jusqu’au bord des rochers. Ils se disent
alors qu’ils ont assisté à un assaut de déferlantes et en tirent une grande fierté. Il y a aussi, à
l’extrémité de la ville marquée d’un gros point sur la carte, une baie vers laquelle plongent des
maisons en cascade. À marée haute, les façades et les toits en ardoise se reproduisent dans

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l’eau ; à marée basse, en bas, c’est comme un chemin qui aurait enflé par l’opération du
SaintEsprit, se serait boursouflé n’importe comment. À marée basse, tout ça n’est pas très beau, en
tout cas il n’y a plus rien de grandiose.
Il y a aussi une rue étroite et longue dans un quartier tranquille à l’entrée de la ville. Sur le
plan général de l’agglomération on la discerne à peine, il faut bien la connaître pour la
repérer. Vous mettriez une heure à la trouver.
Disons que vous la connaissiez bien et que vous vous y retrouviez facilement sur le plan :
sur le trottoir de droite, au début de cette rue, vous pourriez alors apercevoir une enseigne
bleue, aujourd’hui disparue.
D’une carte à l’autre, la grande et la petite, des Balkans aux côtes françaises, il y a mon
destin à moi, avec ma venue au monde, qui m’intéresse comme tout un chacun.
À partir de peu de choses – un dépliant publicitaire retrouvé dans un tiroir, un vieil article
de journal conservé dans des archives, quelques photos et des bribes de souvenirs que j’ai pu
extorquer à mon père, je me suis fait un film. Je suis du genre à me faire des films, Florence
me le reproche souvent et je pense qu’elle a raison, c’est très mauvais de faire ça.
— Laisse les gens tranquilles, Dila, me dit-elle quand je me mets à inventer un scénario
improbable sur une personne qui passe sur le trottoir devant moi.
Que je lui attribue d’office une existence à ma convenance avec ses drames, ses joies et ses
états d’âme, en fonction de la tête qu’elle fait, de sa façon de marcher, des personnes qui
l’accompagnent.
— Celle-là avec son manteau rouge: elle s’est disputée avec son mari. Ou alors c’est un
amant, mais non, pour moi c’est son mari. Regarde-le, il marche à trois mètres devant elle, les
mains dans les poches de son caban et il fait la gueule. Il la laisse seule sur le trottoir. Il
l’expose aux autres, ce con, en l’abandonnant avec sa déception, son chagrin.
— Laisse-les, mêle-toi de tes affaires. Qu’est-ce que tu sais de leur vie ? Et en quoi ça te
regarde ?
Mes affabulations agacent Florence, qui respecte l’intimité d’autrui.
Qu’aura-t-elle encore à redire ? La vie de ma mère me regarde et j’ai droit à la part qui me
concerne, à savoir les dernières années de son existence. Je peux bien me faire mes films, me
construire des scènes, d’abord parce que depuis le temps, il doit y avoir prescription. Ensuite
parce que ça ne pourra faire de mal à personne. Les autres ne sont plus là, ou bien sont loin et
mon père s’en fout.
*
* *
La première chose à dire se passe au-delà de l’Italie, tout près du Monténégro ou de la

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Macédoine, selon que l’on regarde vers l’ouest ou vers le sud.
Je commence loin ? En même temps, Sonia Verjik, ça ne fait pas vraiment français.
A priori ces lieux font rêver, mais non: les touristes rêvent d’aller en Grèce pour leurs
vacances, pas dans ce pays-là. Ils se voient passer le mois d’août dans une petite maison
blanche sans toit, devant une mer bleue chauffée à blanc par un soleil de plomb. Ce pays, lui,
leur rappelle de mauvais souvenirs: le communisme dans ce qu’il a pu avoir de plus
désastreux, les rues grises avec des magasins de pauvres presque vides, la guerre avec des
tortures et des massacres, les quartiers bombardés et les camps de réfugiés, à une époque où
l’on pensait qu’on en avait fini avec ces choses-là. Quelques-uns prétendront qu’on trouve
aussi, là-bas, des plages de rêve, étroites, enclavées entre des rochers où il fait bon s’installer
au soleil. Ils se trompent. Dans cette région dont je parle, il n’y a même pas de plage, la mer
est plus loin. Il y a juste la chaleur qui s’abat sur les places en dépit de l’ombre des parasols.
Aujourd’hui les parasols sont multicolores, à l’époque, je ne sais pas.
Là, il est question de quitter ce pays avec le premier venu. C’est dire que ça ne commence
pas si bien. Mais c’est la vie de ma mère et ce n’est pas moi qui ai choisi le cours des choses.
*
* *
Ils s’étaient assis autour de la table en bois clair, plutôt massive dans cette pièce étroite. Ils
auraient pu s’installer dans la cuisine où il y avait suffisamment de place, mais Ada en avait
décidé ainsi, sûrement soucieuse de faire bonne impression au visiteur. Elle avait choisi ce
qu’elle appelait la salle, une pièce aux murs clairs donnant sur la cour. La table avait été
poussée près de la porte-fenêtre, afin que les convives profitent d’un maximum de lumière.
Elle était haute, rectangulaire, recouverte en son centre d’un napperon blanc brodé de fleurs
jaunes, qu’Ada avait laissé en place pour l’occasion. La broderie en était simple, faite à la
main, à grands points qui rayonnaient en partant d’un motif central.
Le soleil traversait la pièce et la réchauffait depuis le matin, la porte-fenêtre était restée
ouverte, du coup. Les autres jours, Ada hésitait à ouvrir, à cause d’une fraîcheur inhabituelle
en cette période de l’année. Elle se calfeutrait, attendant de s’accoutumer au changement.
Personne ici ne goûtait à ces périodes de transition, où l’on ne s’y reconnaissait plus avec le
temps.
Cette année surtout, l’été torride s’était achevé soudainement, aussi soudainement qu’il
avait commencé, ce qui n’est pas dans les habitudes de la région, où la chaleur a plutôt
tendance à s’installer longtemps, à s’insinuer à l’avance pour s’en aller ensuite en douce.
— Tu rentreras quand ? demanda Ada, sans se soucier du fait que le visiteur ne pouvait pas
la comprendre.

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Elle parlait à sa fille, pas à cet homme très gros assis en face d’elle. En albanais, il y a deux
L, deux R et deux Z, à part ça certains prétendent que c’est une langue facile à apprendre. Ada
connaissait quelques mots d’anglais comme la plupart des habitants de cette ville, mais ne
ferait aucun effort ce jour-là: elle avait invité le gros à sa table et estimait que c’était
suffisant, qu’elle n’avait pas non plus besoin de se plier en quatre pour lui.
Elle s’était déjà remise à manger, car elle savait que sa fille ne répondrait pas. «Tu
rentreras quand? »,ce n’était pas une chose à demander. Quand un enfant s’en va, allez
savoir quand il reviendra, répétaient depuis quelque temps les femmes du quartier.
Leur voix grimpait dans les aigus, leurs bras se levaient vers le ciel, où se trouvait la
fatalité qui en savait bien plus qu’elles. En s’en remettant ainsi au destin, les mères le
chargeaient de donner un sens à une désertion qui les dépassait.
L’homme interroge le ciel, qui parfois lui donne ses réponses. Justement, elles auraient
bien aimé savoir.
Car beaucoup d’enfants quittaient la région depuis peu, sans que personne ne pût les
retenir, ni la mère ni le père. Autour de la maison, il y avait déjà eu six départs en quelques
mois, une véritable épidémie qui touchait essentiellement des garçons, et voilà que les filles
s’y mettaient à présent. À croire que ce pays leur faisait peur à tous, à mesure qu’ils
grandissaient, ou les lassait. À croire que c’était mieux ailleurs, en France ou en Suisse par
exemple, où l’on parlait une langue qu’ils ne connaissaient même pas, alors que les mères
avaient tout fait pour les rendre heureux.
Comme Sonia n’avait rien dit, Ada se tourna vers l’ingénieur. Il s’appelait François
Lagarde, mais elle disait « l’ingénieur », en parlant de lui. Depuis le jour où Sonia était entrée
avec lui, elle l’appelait ainsi. Elle disait « l’ingénieur », dans un français maladroit en roulant
le R, et ce mot semblait lui plaire, c’était bien le seul mot français qu’elle acceptait de retenir
et de prononcer. Sans doute signifiait-il pour elle un mélange d’étrangeté et de réussite,
quelque chose d’intrusif et de relativement admirable. Un mot du Nouveau-Monde, un mot
moderne, comme une petite lumière attirante, mais un peu suspecte dans son univers à elle,
qui n’avait guère changé depuis des lustres. Ici, la vie se déroulait au son des générateurs
électriques, qui ronronnaient en permanence. Trois heures d’électricité, trois heures sans et
l’on recommençait.
Nema struja: pas d’électricité. Il suffisait de prévenir.
Avec la nouvelle centrale, cette vie si tristement rythmée devait s’améliorer et l’on n’aurait
bientôt plus besoin de ranger autant de bougies dans les placards. Mais on n’en était pas là
encore.

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Puis Ada demanda autre chose.
La voix d’Ivrik, brutale, s’éleva alors en écho à la sienne, comme s’il parlait à quelqu’un
qui se serait trouvé très loin, à l’autre bout de la pièce ou de l’autre côté de la porte-fenêtre.
Ivrik faisait l’homme en haussant le ton, ce qui lui arrivait de plus en plus souvent depuis le
départ de Michaï.
— Ma mère demande si vous reviendrez, dit-il en se tournant vers l’ingénieur. Si tu la
ramèneras.
— Bien sûr, répondit François, une nouvelle fois intimidé par le regard si volontaire de
cette femme assise juste en face de lui, qui ne le lâchait pas des yeux.
Dans les assiettes, la farce verdâtre s’échappait de la gangue de pâte, se répandant en un
magma à peine reconnaissable – des légumes, lesquels ? Des morceaux de viande aussi, plus
bruns et plus compacts. Sonia n’avait pas faim, François avait déjà avalé la moitié de sa part
et il en redemanderait, c’est sûr, en tendant son assiette vide. Aurait trop chaud ensuite,
d’autant plus que le soleil à présent lui tapait dans le dos. Il maudirait intérieurement cet
étrange climat, si différent de celui de sa Bretagne natale, tellement plus tempéré. Un climat
dur comme le regard d’Ada, qui l’observait toujours derrière ses lunettes.
Les cheveux d’Ada étaient coupés court, dégageant un front plissé en trois longues rides
horizontales. Pour le reste, son visage affichait un fac-similé sommaire de ce qu’il avait pu
être quand elle était encore jolie. Les traits étaient restés en place, mais le charme s’en était
allé une fois pour toutes, on n’aurait pas su trop dire quand. Passée la cinquantaine en tout
cas, Ada, comme toutes ses voisines, avait estimé avoir franchi une limite et renoncé à toute
coquetterie. Depuis, elle affichait cette indifférence définitive au regard des autres, des
hommes surtout, à qui elle demandait avant tout de la traverser de leur regard, de ne pas faire
attention à elle.
— Tu ne veux pas t’arranger un peu ? lui demandait parfois Ivrik, qui aurait aimé avoir une
mère un peu plus coquette. Je ne sais pas, moi. Mettre une autre robe…

— Tu veux que je montre mon derrière, c’est ça? Tu veux que les hommes regardent ta

mère dans la rue ?
— Ça me ferait plaisir, oui. Il n’y a pas de mal à ça. Où est le mal, dis-moi ?
— Tiens, tu es aussi bête que ton père !
Sonia n’en était pas là, elle avait bien le temps de renoncer à plaire aux hommes comme sa
mère. Ses cheveux noirs, raides et fins, allongeaient son visage, déjà alangui par l’ovale qui le
dessinait. Quand elle ne les attachait pas, ce qui était le cas aujourd’hui, elle ressemblait
vaguement à une madone italienne, l’une de ces madones que François avait pu voir un jour

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au musée des Offices, disséminées sous les cimaises, toutes semblables. Un ange de la
Renaissance flotte sur les Balkans, se dit-il pompeusement en la regardant, tandis qu’elle
chipotait dans son assiette, jouant à soulever un pan de pâte avec son couteau.
En matière d’admiration, François était plutôt vieux jeu.
Une légère fumée s’échappa de la part de tourte ainsi partiellement décapitée. Un parfum
un peu amer de courgettes et d’ail rôdait au-dessus de l’assiette.
— Nous reviendrons pour Noël, ajouta François.
— Noël…Bo-zik! articula-t-il à tout hasard, en se penchant vers Ada.
Il connaissait quelques mots d’albanais, qu’il avait répétés dans l’avion et c’était sans
doute le moment de le montrer.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, là? s’écria Sonia, qui avait posé son couteau sur la
table, d’un geste brusque. Tu sais bien qu’on ne pourra pas faire le voyage sans arrêt! Il
faudra déjà traverser la France, et puis le reste…
Ada n’ajouta rien. Elle n’avait pas eu besoin de demander à sa fille de lui traduire ses
paroles, elle avait compris. Et son visage resta impassible, comme figé dans une acceptation
définitive, celle de la fatalité des séparations, qui l’arrangeait sans doute à ce moment. Elle
garderait un fils, c’était déjà ça. Michaï l’avait quittée quatre ans plus tôt pour faire le garçon
de café à Paris, près de la rue de Rivoli. Une bonne place malgré la fatigue des coups de feu,
une place qu’il ne céderait à personne à cause des pourboires, parfois faramineux. À présent,
c’était Sonia qui s’en allait, comme si leur statut de jumeaux les obligeait à faire les mêmes
bêtises. Mais il lui restait Ivrik. Il lui restait le petit.
Celui-ci remplissait son verre de bière blonde sans se soucier de la mousse épaisse
menaçant déjà de déborder, et regardait sa sœur d’un air amusé.
— Quoi, qu’est-ce que tu as, toi ? demanda Sonia dans sa langue.
— Rien, ça m’amuse quand tu fais la fière. Dans un mois, je parie que tu reviens en
pleurant.
— Tais-toi, tu dis n’importe quoi! Tu es jaloux parce que tu vas rester ici comme un
imbécile.
François comprit qu’ils se défiaient tous deux, comme n’importe quel couple de frère et
sœur. Il se pencha vers Sonia qui se trouvait assise en face de lui, lui saisit la main, caressa ses
doigts comme pour lui signifier qu’il n’y avait rien de grave, que tous les frères et sœurs se
disputaient ainsi à la moindre occasion, en français ou en albanais. Il sentit sous ses doigts le
relief aigu de la bague qu’il lui avait offerte – un anneau en or serti d’un rubis minuscule.
— Une petite chose, avait-il dit en lui tendant le paquet à la sortie de l’épicerie où elle

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travaillait. Juste une petite chose.
— Ah oui, vraiment, c’est tout petit ! s’était écriée Sonia, en riant.
« Maisc’est très joli et tellement gentil », avait-elle ajouté en découvrant le bijou et cette
remarque avait suffi à le rendre heureux.
Ce jour-là, Sonia ne retourna pas à l’épicerie l’après-midi et resta avec François. Il prit les
quelques heures qu’elle lui offrait ainsi comme un cadeau du ciel et la suivit jusqu’à la
citadelle. Il peina à monter les marches et dut s’arrêter pour reprendre son souffle.
Avec Sonia, François apprit très vite à se contenter de peu de choses. En quelques mois
auprès d’elle il prit la mesure de ce qu’elle pouvait lui donner : son rire quand il lui demanda
où se trouvait la plage la plus proche, parce qu’il n’en pouvait plus d’étouffer dès le matin et
qu’il serait bien allé plonger dans la mer, et d’où venait cette odeur âcre, toujours présente,
dans chaque rue de Prizren et quelle que soit l’heure.
— Tu ne sais pas ? répondit-elle, hilare. C’est l’odeur des poubelles ! Ça sent toujours les
poubelles, dans cette ville !
Qu’avait-elle pu lui donner aussi, en quelques mois? Qu’avait-elle pu lui offrir d’assez
précieux pour qu’il lui pardonne tout le reste, tous ces moments où elle lui échappait,
s’enfermant dans un silence qui ne voulait plus de lui, ou s’éloignant tout à coup pour qu’il ne
la touche pas, ne l’effleure même pas? Que lui avait-elle promis de si extraordinaire pour
qu’il lui fasse quitter son travail à l’épicerie, sa maison et sa famille et qu’il la ramène avec
lui ?
Sa main si fine contre son bras, parcourue d’infimes veines bleues, quand ils marchaient
dans les rues de Prizren, traversaient un pont, contournaient une place. Son corps gracile, si
différent du sien, offert, mais immobile, soumis à ses mouvements à lui, comme en attente
d’autre chose. Son français maladroit, si hésitant, mais appliqué, parasité par quelques mots
anglais, parce qu’elle mélangeait tout.
— Qu’est-ce que tu crois ? J’ai appris le français au lycée, moi.
Elle avait prononcé mô-a, en se montrant d’un doigt.
Tout cela lui suffisait.
*
* *
Il faut dire que François n’avait pas une grande expérience en matière de femmes. À vingt
ans, il venait de réussir son concours d’entrée dans une prestigieuse école d’ingénieur quand il
rencontra son premier grand amour, sur une plage de sa région. Ce qu’il prit pour un coup de
foudre n’était que la surprise devant la perfection de ce corps qui se dandinait en direction de
la mer, dans un maillot blanc minuscule tricoté au crochet. Elle s’appelait Maryse Renard,

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venait d’avoir dix-huit ans et se présenterait bientôt à l’élection de Miss Bretagne, encouragée
en cela par ses meilleurs amis, tous babas devant ses formes parfaites.
Elle ne fut pas choisie par le jury, mais il découvrit beaucoup de choses agréables avec
elle : les plaisirs de l’amour, qu’elle lui enseigna dans la plus grande innocence, car ses dons
dans ce domaine étaient de l’ordre de l’inné, le bonheur extraordinaire de marcher dans les
rues du centre-ville en compagnie d’une telle beauté, qui attirait tous les regards, et la bonne
nourriture : le père de Maryse tenait un restaurant en bord de mer, sur la promenade, pas loin
du phare.
Le Goëllo, sa cuisine régionale, sa terrasse abritée, sa carte des vins. Le restaurant existe
encore, tout près du phare qui évidemment n’a pas bougé.
Tous deux allaient y déjeuner ou dîner en dehors des heures du service et François y apprit
à manger à sa faim, qui était grande.
Plus on mange et plus on aime manger, dit-on et il s’empiffra pendant tout l’été,
découvrant le bonheur du beurre salé sur des tartines de pain bis et de la saucisse bigoudène
juste grillée. Il gonfla à vue d’œil pendant l’hiver, car il venait rejoindre Maryse chaque
weekend, devint gros en moins d’un an, sans y prendre garde. Il prit d’abord du ventre puis ses
cuisses enflèrent et devinrent molles, son cou et ses joues grossirent aussi.
Considérablement, même s’il ne se pesait jamais.
On commençait à ne plus le reconnaître, mais il se plaisait ainsi, dans le confort de son
nouvel embonpoint, qui le démarquait des autres et lui donnait parmi les étudiants une
spécificité évidente, de près comme de loin.
Se faire remarquer parce qu’on est gros, c’est facile. On ne pouvait pas le rater.
Quand il fut question d’obésité, que le mot fut prononcé pour la première fois parce que
François respirait mal et avait raté Polytechnique à cause de l’épreuve sportive, il y avait déjà
pas mal de temps que Maryse l’avait quitté. Désormais, l’été, elle se dandinait d’ouest en est,
longeant cette plage qui n’en finissait pas, en allées et venues spectaculaires entre le restaurant
de son père et le territoire balisé des maîtres-nageurs, où l’attendait son nouvel amoureux. Les
hommes et les femmes se retournaient toujours sur son passage quand elle marchait vers le
soleil, mais François n’en profitait plus.
*
* *
Il rencontra Sonia dans un restaurant de Prizren, l’un de ces établissements d’État
inconfortables qu’on trouvait à l’époque dans le pays et dans lesquels on ne s’éternisait pas.
On y venait juste pour déjeuner. La salle du restaurant était un couloir suffisamment large
pour qu’on ait pu y loger une rangée de tables, le long d’un mur latéral. Il devait y avoir six

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tables au total, alignées le long du mur et toutes recouvertes d’une fine plaque de formica
blanc, où traînaient quelques traces d’éponge.
— Vous voulez boire quelque chose ? demanda l’homme qui l’accompagnait.
François sentait la transpiration inonder de nouveau sa chemise, couler le long de ses
tempes. La chaleur était encore plus insupportable à l’intérieur, dans ce pays. L’homme
demanda un ventilateur pour son hôte, que le serveur mit un bon quart d’heure à apporter. Ils
avaient bu deux bières chacun.
— Goûtez ça, lui avait dit l’homme en remplissant son verre. C’est la bière de Jelen, une
bière serbe, la meilleure qui soit… ma famille est serbe.
François avait eu l’air surpris.
— Je vous dis ça parce qu’ici, les Serbes… mais vous comprendrez vite.
— Bien sûr, répondit François, qui n’avait qu’une vague idée des haines qui traînaient dans
le pays.
— Je viens de Strpce, vers les montagnes. Là-bas au moins, nous sommes entre nous. Je
peux vous le dire à vous, ici je ne me vante pas de mes origines. J’ai même démonté la plaque
de ma voiture, vous verrez.
Sur l’étiquette de la bouteille, en tout cas, un cerf s’appliquait à bramer vers le ciel; la
bière ressemblait à la Stella que François avait l’habitude de boire chez lui, ce qui le rassura.
Il tenta de se souvenir: les Albanais détestaient les Serbes, qu’ils prenaient pour des
sauvages attardés. À vrai dire, tout cela lui échappait, la bière le faisait transpirer de plus
belle, il accueillit le souffle du ventilateur avec extase. Et reçut l’apparition de Sonia, quand
elle entra dans le restaurant avec son jeune frère, comme un coup de grisou. Une explosion à
l’intérieur de sa chair, qui était si épaisse.
Sonia portait une robe beige légère et très simple, boutonnée sur le devant. Ivrik avait
gardé son pull-over malgré la chaleur. Tous deux parlaient fort, une discussion vive s’était
vraisemblablement engagée entre le frère et la sœur sur le chemin qui menait au restaurant, et
ils ne crurent pas bon de baisser la voix en entrant. Mais personne ne se retourna, à part
François.
*
* *
Il était arrivé dans la région quelques semaines auparavant et devait y rester plusieurs mois.
Au bout du chemin de terre qui menait à l’entrée des bureaux, les deux cheminées de la
centrale électrique se détachaient vaguement du paysage. De loin, on aurait pu les rater, tant le
ciel était chargé et gris. Elles étaient juste un peu plus claires et parfaitement cylindriques,
dans cet ensemble confus de volumes, cette géométrie désordonnée que dessinaient le ciel et

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les collines à l’horizon.
Il s’attendait à quelque chose de plus imposant : sur les photos qu’on lui avait montrées au
bureau de Nantes, les cheminées, flattées par la perspective, paraissaient beaucoup plus
hautes. Comme fières de représenter le fleuron de l’industrie locale. Mais c’était une idée
toute faite, un parti pris. Il lui suffit de s’approcher pour remettre les choses à leur place.
Il regarda droit devant lui : une fumée épaisse et noire allait garnir les reliefs des nuages.
Le temps était couvert sur toute la région, mais il faisait une chaleur insupportable, en dépit
de l’absence totale de soleil. L’odeur âcre de lignite, envahissante, n’arrangeait rien.
Tout ce que je déteste, se dit-il. Ce pays possède tout ce que je déteste. La chaleur moite, la
tristesse des rues, le mutisme des gens d’ici…
Les Kosovars sourient peu aux étrangers, par principe ou par timidité, et cette réserve
convenait mal à l’ingénieur français, si sensible à l’empathie. Depuis son arrivée à l’aéroport
il regrettait cette mission, plus longue que les autres, qui le projetait comme à l’envers de
luimême et qu’il avait hâte de terminer.
— Je suis comme la plupart des gros, disait-il souvent, rond dehors et rond dedans.
Mais qu’est-ce que je fous là? se demanda-t-il le soir de son arrivée, dans le taxi qui le
conduisait à son hôtel. Les rues ne ressemblaient à rien, les gens passaient comme des
ombres. Il respirait encore plus bruyamment que d’habitude, à cause de la chaleur et de la
fatigue du voyage.
Le responsable de l’unité B, en poste depuis la création de cette nouvelle zone de
transformation, lui tendit la main quand il vint à sa rencontre, mais son visage ne montra pas
le moindre signe d’aménité à son égard.
— Mon père a travaillé à la création de la première centrale, il y a dix-huit ans,
annonça-til à François dans un anglais presque parfait. J’ai pris la relève il y a deux ans de ça.
Le directeur se pavanait dans son costume sombre, la pluie de la veille avait inondé le
chemin de terre qui menait à la centrale, François sentait le poids de la boue déjà accrochée à
ses semelles. Il peinait à retrouver son souffle.
Il ne manquait plus que ça, pensa-t-il tandis que l’homme qui marchait à ses côtés égrenait
déjà les chiffres de sa production :
— Jusqu’à trois gigawatts d’énergie, quand même !
However, le terme surprit François, était-ce bien le mot approprié ? Mais cet homme parlait
l’anglais beaucoup mieux que lui, il n’allait pas commencer à chipoter.
Il se trouvait au Kosovo pour évaluer les réserves de lignite du pays ; le vaste plan d’étude
entamé à Belgrade avait sollicité quelques ingénieurs français, ce type en costume trop large

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pour lui pouvait bien s’emmêler les pinceaux dans le vocabulaire anglais, quelle importance ?
— Il fait toujours aussi chaud ici, l’été? demanda-t-il en s’épongeant le front avec son
mouchoir.
Le directeur le regarda avec ce qu’il prit immédiatement pour un mélange de compassion
et de mépris.
— Je sais ce que vous pensez, c’est moi qui supporte mal la chaleur.
L’homme eut un sourire.
— L’été n’est pas si long, vous verrez.
Un encouragement poli. La condescendance des minces, se dit François, qui connaissait
bien ce genre de réaction. De ce point de vue, il avait l’habitude qu’on le prenne de haut,
comme si sa corpulence était le signe ostentatoire d’une terrible faiblesse de caractère.
*
* *
— Ça m’est égal que tu sois gros, lui dit Sonia le deuxième jour. Ça te va bien, de toute
façon. En tout cas moi, ça me plaît.
De telles paroles auraient suffi à le séduire pour de bon, mais ce ne fut pas nécessaire : il
était déjà fou amoureux de cette femme, beaucoup trop jolie pour lui.
Un jour vers midi, Sonia le conduisit de nouveau dans le restaurant d’État où il l’avait
rencontrée, elle demanda de nouveau pour lui l’unique ventilateur de l’établissement, que le
serveur apporta plus vite que la dernière fois. Elle était assise en face de lui et quand il se
pencha pour lui prendre la main, elle sentit la moiteur de sa peau, mais fut attendrie par la
douceur de son regard. On ne l’avait jamais regardée ainsi, son père peut-être l’avait fait, mais
il était mort bien trop tôt pour qu’elle pût s’en souvenir. Ada, elle, n’avait pas de temps pour
la douceur des choses.
Sonia avait grandi dans l’âpreté d’une vie pas très facile et ses ambitions ne passaient pas
les murs de l’épicerie qui l’employait six heures par jour. Elle découvrait tout à coup autre
chose et son cœur s’emballait devant des sensations si neuves.
Mais quand, le soir du lendemain, François voulut se coucher sur elle, elle s’affola à la vue
de cette masse de chair nue. Elle le repoussa et ils trouvèrent autre chose. Une position plus
confortable, que les gros connaissent par la force des choses. Sonia avait vingt-cinq ans, mais
peu d’expérience en amour et un corps beaucoup trop frêle pour le poids d’un homme pareil.
Elle s’assit sur lui et il lui saisit la taille avec une infinie douceur, qui la surprit à peine.
*
* *
Ma mère quitta son pays à vingt-cinq ans et de ses vingt-cinq premières années là-bas dans
les Balkans, j’ignore à peu près tout. Je sais que son père est mort jeune et que les trois

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enfants ont grandi auprès d’une mère anéantie par sa solitude.
Je ne me suis jamais beaucoup vantée auprès des autres de ce passé chaotique, entravé par
la mort prématurée du père et bousculé plus tard par une guerre tribale à laquelle je n’ai pas
compris grand-chose, comme beaucoup. Je trouvais difficile d’évoquer ce pays différent,
englué dans une obéissance forcenée à l’autorité de l’État, enfermé dans une langue
incompréhensible aux multiples arborescences. Même à Florence, à qui j’ai pourtant raconté
pas mal de choses, j’ai fait peu de confidences là-dessus. Je lui ai juste quelquefois parlé de
cette grand-mère peu bavarde, gardienne de ses trois enfants après la mort de son époux,
besogneuse et froide. Mais au fond, je ne sais rien d’elle.
Ada m’a entourée de ses bras au moins une fois, le jour où a été prise la seule photo d’elle
dont je dispose. Je dois avoir deux ans, elle est assise sur un fauteuil en moleskine beige et
m’a installée sur ses genoux. Ses cheveux sont courts et presque gris, elle sourit vaguement à
l’objectif et ses bras me protègent. La photo me fait deux petits yeux rouges, mais je me tiens
droite dans les bras de ma grand-mère. Je parais heureuse d’être là, fière qu’on me prenne en
photo, consciente de l’importance qui m’est accordée.
*
* *
Sa mission terminée, François retourna dans son pays avec Sonia. Ils prirent un avion
jusqu’à Orly, puis un autocar et un train qui s’arrêta dans plusieurs gares. Pendant une bonne
partie du voyage, elle se blottit contre ce gros corps trop large pour les sièges qu’on lui avait
accordés. Elle était inquiète, il la rassura.
C’est une belle région, tu verras.
Et puis il y a la mer, ce n’est pas comme chez toi.
Les Bretons sont un peu distants au début, mais quand ils te donnent leur amitié c’est pour
toujours.
Tu ne me crois pas ? Attends de voir.
Attends, n’aie pas peur. On arrive bientôt, tu vois la ferme là-bas? Toutes les fermes
ressemblent à celle-là, par ici.
La mer ? Elle est là-bas, la mer. On ne la voit pas, mais elle y est. C’est marée basse, c’est
pour ça.
Tu as froid ? Mets ma veste. Tiens prends-la, moi je n’en ai pas besoin.
Je suis très bien comme ça.
Ne bouge pas, dors.
Je te réveillerai quand on arrivera. Ils annoncent toujours l’arrêt, de toute façon.
Il lui fit connaître sa région un peu perdue, dont les routes étroites étaient encore à deux

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