Emois Emois Emois
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Description

Quel rapport y a-t-il entre le crash d'un Airbus et un petit dérangement intestinal? Entre la frénésie d'un Hyperprésident et une sieste matuninale sur les rives de l'Océan Indien ? A en croire l'auteur de ces chroniques, de troublantes consonances et des émotions durables. Depuis septembre 2006, en fonction de l'actualité du monde ou celle de sa vie propre, Michel Bellin rédige chaque jour un texte. Plus de la moitié de ses chroniques ont été publiées sur le site du Monde.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 186
EAN13 9782296691483
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Émois Émois
Émois
Du même auteur

J. l’apostat, Golias, (épuisé), 1996.

Come out , Gap, 1998.

Communions privées, H&O, 2002.

Charme et splendeur des plantes d’intérieur

H&O, (épuisé), 2003.
Gap, (nouvelle édition revue et augmentée), 2008.

Le premier festin , H&O, 2003.

Le messager , H&O, 2003.

Le duo des ténèbres , Alna, 2005.

Raphaël ou le dernier été , Alna, 2005.

Don Quichotte de Montclairgeau , Alna, 2006.

Vous reprendrez bien un p’tit aphoricube ?
Gap, 2006.

Ieschoua mon amour , Gap, 2007.

Impotens deus, de l’angélisme chrétien à
l’homophobie vaticane
Alna, 2006 ; L’Harmattan, 2008.

Cet été plein de fleurs, L’Harmattan, 2008.

J’ai aimé. Souvenirs d’un curé savoyard , Gap, 2009.
Michel Bellin


Émois Émois
Émois

Chroniques hypertrophiques


Préface de Pierre Weill


L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10912-4
EAN : 9782296109124

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Pour Olivier B.
C’est fou une langue, hein ?! Tu prends un mot, tu le jettes dans les escaliers, il roule tout seul. Comme un œuf, le mot, l’œuf quotidien, qu’on roule, boule dans ses mains, en descendant l’escalier quotidien, roule le mot, l’œuf. Chaud dans les mains, se passe l’œuf le mot, quotidien, quotidien.

Aziz Chouaki, Les Oranges


Pourquoi est-ce un bien si précieux d’avoir sa main dans la mienne ou ma main dans la sienne ? Pourquoi une main en apparence immobile détient-elle autant de vie ? Pourquoi tout projet cesse-t-il, là, à cet instant comme si demain ne devait jamais arriver ? Pourquoi cette joie ?

Jocelyne François, Joue-nous "Espa ñ a"
Préface
Mais non, cher Michel Bellin, ne mettez pas un point final à ce journal en ligne ! (Votre ultime message du 17 juin à la fin du livre). Quand on a votre finesse, votre sensibilité et votre générosité, quand on joue de la langue française avec autant de virtuosité, quand on a la culture et la mémoire, la mémoire de la culture, jusqu’à citer pêle-mêle Pablo Neruda, Aimé Césaire, André Gide, Pascal Quignard, Michel Onfray et tant d’autres ; quand on écrit – ou cite – « Le sage est celui qui s’étonne de tout » et « Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude » ou encore « … j’adore ce petit bout d’homme inabouti et je lui dis : "Aujourd’hui, fils, quand tu t’éloignes, je te choisis encore" » et toujours « Si les petites choses de la vie apportent du plaisir, ne vaut-il pas mieux ajouter de la vie à ses années plutôt que des années à sa vie ? » et enfin « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri » ; quand on a votre humour, quand… et quand, on n’a pas le droit d’abandonner ses lecteurs à leur morne sort, de les priver de cette source de jouvence quasi quotidienne, de les contraindre à choisir entre le Journal Télévisé (« ce mixte obscène de violence soft et de bêtise trash » – cf. chronique du 3 mai) et la lecture des sondages (cf. celle du 28 mai : « Je n’ai aucune compétence pour traiter des sondages hexagonaux, de leur fiabilité… »).
Allons, continuez d’écrire, pour nous, pour vous. OK, vous avez la permission d’être un peu fainéant, mais ne soyez pas radin. Ne nous radinez pas votre talent. Alors, je vous fais une proposition : 85 chroniques par an, une tous les quatre jours et nous vous laissons un plein mois de vacances ! Mais, me direz-vous, pourquoi donc précisément 85 chroniques ? À cause du Talmud. À la question : « Qu’est-ce qu’un livre ? », les maîtres du Talmud répondent : « Tout texte qui comporte au moins 85 lettres ». Voilà déjà un beau sujet de réflexion et de chronique.
Et puis si vous êtes prêt à faire cet effort, de notre côté, nous les lecteurs, sommes prêts à pardonner tous vos défauts, petits ou grands. Nous vous pardonnons une certaine propension à vous écouter écrire (Cf. dans votre chronique du 24 février : « Bien sûr, il ne s’agit pas de culpabilité ni même de repentance, mais d’assimilation, de nourrissage, d’oralité : les mots qui révèlent, les mots qui réveillent, les mots qui disent jusqu’au vertige, les mots qui pénètrent en soi jusqu’au renvoi. Ceux qui convertissent aussi et qui ressoudent un peuple »). Nous vous pardonnons de ne pas toujours résister à la tentation de la cuistrerie (« … J’ai découvert ensuite l’interprétation de Gérard Souzay avec Baldwin au piano. Quelle merveille ! », votre chronique du 6 avril). On croirait le pastiche du journal d’André Gide – je cite de mémoire : « Ai joué hier du Chopin ; c’est vraiment un grand musicien ». Nous vous pardonnons même dans votre chronique du 28 mai de nous prendre tous pour des cons !
Personnellement, je vous pardonne votre anti sarkozysme qui a quelques relents de racisme "anti-petit", et je sais de quoi je parle ! (Votre chronique du 20 avril). À ce propos, laissez-moi vous poser une devinette : entre Harry Truman et John Kennedy, qui avait le plus de charme, de prestance, de culture ? Kennedy bien sûr. Et lequel des deux fut le meilleur Président ? Truman bien sûr, qui aida au redressement de l’Europe avec le plan Marshall, sut contenir l’impérialisme soviétique et nous évita une troisième guerre mondiale en refusant au Général MacArthur le droit de bombarder la Chine. Alors que Kennedy… Pas mal, avouez-le, pour un Président qui n’avait ni corps, ni stature, ni aura, pour reprendre vos propres termes.
Enfin je vous pardonne – mais là je dois faire un certain effort – votre exhibitionnisme homosexuel ou, pour être plus précis, l’exhibitionnisme gourmand dont vous faites preuve quand vous évoquez votre sexualité. Bon, après 19 années de mariage vous vous êtes découvert homosexuel ; c’est bien, c’est votre droit mais sachez que vous n’êtes pas le seul ! Vous vivez votre différence comme une renaissance, une nouvelle vie, une plus grande jouissance de tous les instants. Tant mieux pour vous. Mais est-ce une raison pour nous le rappeler sans cesse, pour parsemer vos textes d’allusions dignes d’un « vieux macho » ou d’un « vieil obsédé » ? Parlez-nous d’amour, tant que vous voulez, vous le faites si bien. De sexe aussi, pourquoi pas. L’érotisme électrise, on en a souvent besoin ! Mais avec trop d’étalage, trop de complaisance, trop peu de mystère, l’érotisme devient pornographie et, quoique je sois « un adepte convaincu et joyeux de l’orgasmothérapie » ou plutôt parce que je suis un adepte convaincu… (Cf. votre commandement n°12 dans la chronique du 23 mars), je vous dis : ne vous égarez pas sur une voie où l’on ne trouve que laideur, vulgarité, tristesse. Bref, en un mot, je n’aime pas le back room de votre chronique du 28 mai.
Cher Michel, vous allez vous récrier : « Je comptais sur mon préfacier pour me mettre en valeur, pas pour me faire houspiller ni pour recevoir une leçon ! » À mon tour donc de me faire pardonner.
Comme compensation, j’offre, à vos lecteurs et à vous-même, deux belles paroles à méditer parce qu’elles me semblent en harmonie avec votre personnalité. La première est de Martin Buber dans Le chemin de l’homme. « Chaque personne née en ce monde représente quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’existait pas auparavant, quelque chose d’original et d’unique… Chaque homme pris à part est une créature nouvelle dans le monde, et il est appelé à remplir sa particularité en ce monde. La toute première tâche de chaque homme est l’actualisation de ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées, et non pas la répétition de quelque chose qu’un autre, fût-ce le plus grand de tous, aurait déjà accompli. C’est cette idée qu’exprime Rabbi Zousya peu avant sa mort : Dans l’autre monde, on ne me demandera pas : Pourquoi n’as-tu pas été Moïse ? On me demandera : Pourquoi n’as-tu pas été Zousya ? »
Je pense que vous avez saisi l’allusion : rassurez-vous, on ne vous demande pas d’être Stendhal ou Flaubert ! On vous demande d’être Michel Bellin, mais de l’être pleinement. Il n’est pas encore temps de prendre votre retraite, d’autant plus… et c’est le sujet de ma deuxième parole à méditer.
C’est une parole de Rabbi Nahman de Braslav. (Je l’ai trouvée dans un très beau livre de Marc-Alain Ouaknin Le livre brûlé que je cite abondamment ci-après.) Rabbi Nahman de Braslav est un Maître qui a vécu à la fin du 18 ème siècle et au début du 19 ème siècle. Il était anticonformiste, un peu provocateur parfois. On aurait pu écrire à son propos : « Le meilleur dans la religion, c’est qu’elle engendre des hérétiques. »
Rabbi Nahman a dit : « Il est interdit d’être vieux. » Ce qu’on peut entendre : il est interdit de renoncer à se renouveler. Il ne faut jamais renoncer à regarder à chaque fois le monde avec un regard neuf qui rend la vie plus savoureuse et plus féconde. On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années ; on devient vieux parce qu’on a déserté son idéal. La jeunesse n’est pas une période de la vie, elle est un état d’esprit, un effet de la volonté, une qualité de l’imagination, une intensité émotive, une victoire du courage sur la timidité, du goût de l’aventure sur l’amour du confort.
Il faut retenir en nous l’espérance, le rêve ; porter cette force d’enfance.
Le poète Louis-René Des Forêts l’a merveilleusement écrit :
Que jamais la voix de l’enfant
En lui ne se taise, qu’elle tombe
Comme un don du ciel offrant
Aux mots desséchés l’éclat de son
Rire, le sel de ses larmes, sa toute
Puissante sauvagerie.
Et vous allez voir que je retombe sur mes pieds : je sais que vous, Michel, vous ne serez jamais vieux.

Il me reste à conclure. Je veux terminer sur une confidence pour vos lecteurs : le papa de votre chronique du 24 mai (page 114), celui dont « le regard est parfois voilé de larmes », c’est moi.

Rien que pour cela, merci !


Pierre Weill
Fondateur et ancien président
du groupe Sofres

Paris, juillet 2009.
La trouille des grenouilles
(Texte paru sur le blog {1} de l’auteur le 04 janvier 2009.)


U n lièvre en son gîte songeait… Tôt ce matin, c’est cette phrase qui m’a éveillé et m’a aidé à sortir d’une cotonneuse torpeur. Il faut dire que le milieu de la nuit n’en fut pas la meilleure part, loin de là !
Vers trois heures, je sursautai, soudain triste et inquiet, frissonnant, pris au piège. Et si seul ! Le visage de l’Ami au loin apparaissait, m’appelait, s’estompait… lui si mutique, si préoccupé de priorités financières, si inséré dans un "autre" rythme, une "autre" vie, un "autre" monde où le sentiment est un placement stagnant, l’amour un tracker peu négociable, la constance sous-cotée en bourse(s) !
Je songeais aussi à mon existence monotone et solitaire, nulle aspérité, nulle douceur, j’entrevoyais aussi le monde alentour si cruel et si con – pour lequel nous ne pouvons strictement rien, pas même comprendre ! –, je pensais à tout ce bavardage médiatique inepte, à cette obscénité qui de nouveau dès l’aube allait m’assiéger, aux soldes grotesques annoncées en grande pompe et qui mercredi allaient de nouveau faire mouiller les écervelées… bref, je me suis senti si amer et désenchanté ! J’aurais souhaité que l’ombre me dissolve.
Heureusement, après avoir goûté sous mon casque les " Impromptus " de Schubert (je vous les recommande, c’est d’une douceur si réconfortante), après m’être laissé masser l’âme par cette musique compassionnelle, j’ai fini par sombrer dans l’inconscience…

… pour en sortir avec le clin d’œil impromptu du fabuliste. Car, bizarrement, ce sont bien ces six premiers mots qui m’ont réveillé et tout à fait ragaillardi !

Un Lièvre en son gîte songeait
(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

« Les gens de naturel peureux
Sont, disait-il, bien malheureux.
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ;
Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.

Et la peur se corrige-t-elle ?
Je crois même qu’en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi. »
Ainsi raisonnait notre Lièvre,
Et cependant faisait le guet.
Il était douteux, inquiet :
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.

Le mélancolique animal,
En rêvant à cette matière,
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s’enfuir devers sa tanière.
Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
« Oh ! Dit-il, j’en fais faire autant
Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp !
Et d’où me vient cette vaillance ?
Comment ? Des animaux qui tremblent devant moi !
Je suis donc un foudre de guerre !
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. »

Jean de La Fontaine, Fable XIV, Livre II, Œuvres complètes, La
Pléiade, Gallimard, 1954. {2}

Soudain sur l’écran, sitôt le texte mis en ligne, le mot d’une amie fidèle m’offrant une fleur de gardénia ! Internet a du bon. Merci à Dame J***, merci aussi à Maître Jean. Cette nuit, tout compte fait, n’a pas été si mauvaise… et il vaut mieux à présent coasser plaisamment plutôt que gémir. Non pas détaler comme un pleutre mais reprendre le dur métier de vivre et affronter en foudre de guerre ce premier dimanche de l’an neuf.
Pour Eluana et Piergiorgio
(Texte paru sur le blog de l’auteur le 12 février.)


E luana vient de " mourir ". Je mets des guillemets car la jeune femme était plongée dans un coma végétatif depuis 17 ans. Après toutes ces années d’un long combat, sa famille avait finalement obtenu le droit qu’on cesse de l’alimenter au grand dam de l’opinion publique et du Vatican. Le cardinal Javier Lozano Barragon, président du conseil pontifical pour les opérateurs sanitaires de l’Église, parle d’un "abominable assassinat", tandis que le pape Benoît XVI évoque un "acte indigne de l’homme". Lundi dernier, le Vatican a officiellement réagi à l’annonce de la mort de la jeune femme en expliquant que "Dieu pardonne aux responsables de sa mort". Ouf ! Tout est donc bien qui finit bien.
Il y a quelques mois, toujours en Italie, un cas analogue, la même détermination, la même souffrance des victimes et des familles ; la même obstruction, les mêmes vociférations des politiques et des religieux. Question : ne serait-il pas plus simple à la fin et surtout plus décent que, de chaque côté des Alpes, des dispositions législatives soient prises ? Question subsidiaire : la société française – en refusant qu’une loi intègre un " principe d’exception " autorisant une fin de vie dans la dignité – se montrera-t-elle encore longtemps aussi hypocrite et rigoriste que l’Eglise catholique romaine ? Jusqu’à quand cet encadrement coercitif de la naissance et de la mort au nom d’une victimologie exubérante et d’une sacrosainte " dignité humaine ", l’une et l’autre invoquées sur le même mode redondant et incantatoire ?
Jusqu’à quand, dans les sacristies comme dans l’hémicycle, un tel acharnement… herméneutique ?!
À propos du cas de Piergiorgio Welby (à qui furent refusées des obsèques religieuses) j’avais écrit un texte durant la nuit de Noël. Je viens de le relire avant de le mettre en ligne tel quel : rien à atténuer, rien à changer hélas… puisque, là-bas comme ici, rien n’a changé.
Jusqu’à la prochaine euthanasie…


LA BALLADE DES PERDUS
(ou l’euthanasie punie)


Interminable agonie
Des débris humains en sursis
Oui mais…
LA VIE À TOUT PRIX
LA VIE À N’IMPORTE QUEL PRIX
LA VIE DES VIEUX PRINCIPES RACORNIS.
Qu’ils soient donc prolongés jour et nuit :
Dieu seul rappelle à Lui !

Infamante destinée
Des embryons de femmes violées
Oui mais...
LA VIE À TOUT PRIX
LA VIE À N’IMPORTE QUEL PRIX
LA VIE DES VIEUX PRINCIPES RACORNIS.

Qu’ils deviennent des orphelins en errance :
Dieu sera leur Providence !

Impitoyable survie
Des légumes humains en batterie
Oui mais…
LA VIE À TOUT PRIX
LA VIE À N’IMPORTE QUEL PRIX
LA VIE DES VIEUX PRINCIPES RACORNIS.

Qu’ils soient maintenus sous respirateur :
Dieu seul est leur Sauveur !

Décision libre et claire
Des suicidés volontaires
Oui mais…
LA VIE À TOUT PRIX
LA VIE À N’IMPORTE QUEL PRIX
LA VIE DES VIEUX PRINCIPES RACORNIS.
Que leurs cercueils soient refoulés des églises
Car Dieu verrouille la Terre Promise
Qu’Il façonne à son image
Du fond des âges
Et pour toujours
Car Éternel est son Amour !

Dieu sait en effet ce dont sa créature a besoin,
Il sait que souffrir est un Bien.
Dans son périple de voyageur,
Que cet homme de douleurs
Jusqu’au seuil du Paradis
S’en remette à son seul Avis.

Que le Pontife ou bien l’Imam
Subordonnant le corps à l’âme
Transmette du Divin
Ce seul oracle souverain :


« QUE SOIT DOCILE TOUTE CRÉATURE ,
QU’ON LAISSE FAIRE LA NATURE.
QUE LES TENANTS DE L’EUTHANASIE
– LÉGISLATEURS OU CITOYENS –
SOIENT ANATHÈMES ET IMPIES,
TOUS ENNEMIS DU GENRE DIVIN ! »
Ces "tradis" trisocomiques
(Chronique parue sur lemonde.fr le 14 février.)


J’ ai un fils trisomique de 21 ans que j’aime tendrement mais dont le raisonnement spécifique m’a longtemps déconcerté et mortifié. Pendant de longues années, à ma question rituelle « Au dessert, veux-tu une pomme ou un yaourt ? », il répondait impavide : « Pomme yaourt ! ».

Si je lui disais, redoublant de patience et de pédagogie : « Veux-tu une banane ou une orange ? », il me répondait avec le même aplomb et la meilleure bonne volonté du monde : « Banane orange ! » J’ai fini par comprendre… qu’il ne comprenait pas, qu’il ne comprendrait jamais l’alternative. Dans la pratique, je ne lui pose donc plus ce genre de question, ce qui ne l’empêche pas de varier son alimentation, du moins j’y veille mais sans argumenter ni discourir.

J’ai souvent observé qu’il y a dans le raisonnement intégriste ce genre d’induration mentale, une sorte d’obsessionite, de vitrification psychique, de raideur faite à la fois de droit divin et d’intolérance humaine, comme ces colles très spéciales qui font appel à deux composants, ce qui leur confère de la solidité mais empêche toute élasticité. La pensée intégriste, tout d’un bloc, apparemment sans faille, en est comme illuminée et pétrifiée de l’intérieur. J’ajoute qu’elle est imperméable à l’humour, même à dose homéopathique. La devise de ces Purs : « Non possumus ! » Et ils sont sincères ! Comme mon fils Romain, ils ne peuvent pas. (Lui par contre a beaucoup d’humour.)

J’en conclus que si leurs choix de vie sont sans aucun doute aussi héroïques qu’infiniment respectables, tout dialogue avec eux est voué à l’échec, non seulement sur les blogs ou autres chats mais aussi dans les tentatives de l’institution catholique pour les amadouer et les faire rentrer dans son giron. La meilleure bonne volonté, la patience la plus éprouvée, la diplomatie la plus déliée, le sens pastoral le plus affiné, le plus " évangélique " seront laminés, se briseront contre le noyau dur indissoluble de leur Vérité révélée et indurée. Ils la nommeront invariablement " foi catholique authentique " alors que leurs contradicteurs épuisés ou bernés seront amenés à diagnostiquer le caractéristique et paralysant " blocage fondamentaliste ". D’où un combat d’arrière-garde aussi épuisant qu’inopérant, et qui le deviendra de plus en plus vu le contexte après la dernière bourde, pour ne pas dire la dernière bassesse de Benoît XVI à propos de ce prélat négationniste accueilli à bras ouverts dans la communion de l’Eglise.

En guise de conclusion, puisque le latin a pour ces inflexibles tant de charmes, sans tenter ici de les séduire ni de les adoucir ni de les divertir, je préfère à leur Non possumus la formule de l’évêque d’Hippone (que je ne porte pourtant pas dans mon cœur) : Ama et fac quod vis qui se traduit – Vatican II oblige – « Aime et fais ce que tu veux ! » Rien à voir avec « Crois et tais-toi » ou pire « Crois et abêtis-toi ! » Amour et Vérité seraient-ils donc à ce point incompatibles ? Je parle d’abord de l’amour de soi qui ne peut guère s’épanouir ni s’ouvrir au monde et aux autres lorsque cet attachement à "la" Vérité révélée est à ce point régressif, cadenassé et sacralisé.

Post scriptum :

Au fait, ami(e) inconnu(e), le matin au petit déjeuner, c’est thé ou café ?
Á corps ouvert
(Chronique parue sur lemonde.fr le 18 février.)


C’ est une exposition formidable. Entre autres spécimens, ici un cadavre qui joue aux échecs, crâne ouvert pour dévoiler son cerveau ; là, un macchabée sur son vélo, nerfs et muscles rutilants, bien visibles, à vif. Our body, à corps ouvert {3} ou un voyage à l’intérieur du corps humain rendu possible grâce à l’imprégnation polymérique. Une exploration anatomique qui devient encore plus passionnante lorsqu’elle se double d’une confrontation métaphysique.

On a dit que ce genre d’exhibition de vrais corps humains pouvait choquer voire déstabiliser. On a même émis quelques réserves sur le plan éthique. Personnellement, pour avoir par avance donné mon corps à la science, je n’en vois aucune. Ce fut une source de renseignements, plus encore d’émerveillement : le corps humain tel qu’il est, tel qu’il fonctionne en son tréfonds. Juste colorisé, dépecé, découpé en tranches… pour montrer et démontrer au public ce que seuls jusqu’alors médecins et scientifiques avaient la faculté d’observer. Qui s’en plaindra ? Oui, me disais-je, chacun de nous, homme ou femme, beau ou laid, jeune ou vieux, est l’une de ces merveilleuses machines ! Evidence trop souvent oubliée (sauf sous l’assaut de la souffrance) : je suis mon corps.

Du coup, dans le sillage de Sartre, c’est la cohorte de mes plus chers auteurs qui m’a accompagné : le philosophe Alain pour qui tout vient du corps et y retourne (c’est lui qui m’a appris, au détour de ses Propos sur le bonheur, qu’il suffisait de mâcher de la gomme pour atténuer la céphalée, le corps régulant le corps) ; également l’indispensable Michel Onfray, ses "fééries anatomiques" et son effort méritoire pour déchristianiser la chair (« Désirer, c’est expérimenter le travail, d’une énergie qui engorge et appelle expansion. ») ; bien sûr, l’incomparable professeur et écrivain Jean-Didier Vincent qui, dans sa Biologie des passions a si bien décortiqué et démythifié les tourments humains, simple affaire de chimie. Enfin, contemplant ici le squelette compliqué de la main, là cette fabuleuse pompe qu’est le cœur, comment ne me serais-je pas remémoré la protestation d’Albert Cohen à sa Belle enamourée : « Alors, je vous le demande, quelle importance accorder à un sentiment qui dépend d’une demi-douzaine d’osselets dont les plus longs mesurent à peine deux centimètres ? Quoi, je blasphème ? Juliette aurait-elle aimé Roméo si Roméo avait quatre incisives manquantes et un grand trou noir au milieu ? Non ! Et pourtant il aurait eu exactement la même âme, les mêmes qualités morales ! Alors pourquoi me serinent-elles que ce qui importe c’est l’âme et les qualités morales ? »

C’est bien le corps qui importe. Et quel corps ! Avec forcément une absence remarquée dans chaque vitrine : la vie. Et cette furieuse envie : que tout "ça" frétille, pompe, se dilate, ingurgite, gicle et cogite !!! Démonstration aisée : il m’a suffi, l’esprit ébloui et la carcasse légère, de sautiller d’aise sur le boulevard, bon pied bon œil ! Même le soleil était de la partie. Merci mon corps !

Post scriptum : je n’ai trouvé nulle trace d’âme. Pas le plus infime dépôt de mousse pieuse ni la moindre gélatine surnaturelle au fond d’une vitrine. N’aurait-elle pas résisté à la technique de " plastination " du diabolique Dr Von Hagens ? J’ai bien sûr un avis très tranché sur le sujet mais je me garderai bien de le livrer ici… à cœur ouvert !
Il meurt lentement
(Texte paru sur le blog de l’auteur le 23 février.)


J’ ai affiché sur le mur de ma chambre un texte attribué à Pablo Neruda. Poème ou discours, cette page est d’origine incertaine et bien des variantes circulent sur le Net. Qu’importe après tout dès lors qu’il s’agit d’un remède miracle ! Quand en effet je me sens hésitant ou timoré, il me suffit d’y jeter un œil afin de reprendre cœur. Reprendre corps aussi pour me secouer, bouger, sortir, en un mot "oser"…

Dès que j’aurai chez moi un clavier numérique adapté à l’exigüité de mon " ça me suffit ", je tenterai de mettre ce poème en musique. Ecoutant hier soir le Concerto Empereur interprété par François-René Duchâble, je me disais : quelle destinée que celle de ce pianiste hors-normes ! Il aurait pu continuer sa carrière sans broncher, faire sempiternellement le pingouin virtuose sur la scène de Pleyel, courir de concert en concert, d’aéroport en aéroport, d’enregistrement en enregistrement… Il a choisi d’être lui-même après avoir brûlé son frac et jeté d’un hélicoptère une carcasse de piano dans un lac du Mercantour. Enfantillage ? Provocation gratuite ? Non, actes symboliques (n’est-ce pas, l’Ami, toi qui ne crois pas aux symboles !) « C’est une manière de marquer les esprits. Je ne veux plus jouer en intérieur, devant un public aligné en rang d’oignons comme des écoliers, des militaires ou des religieux. Je ne crois pas à ce rituel bourgeois qui touche à peine 1% de la population. Je crois qu’il existe une autre façon de partager la musique que de vendre des doubles croches au théâtre des Champs-Elysées. On doit sortir des circuits habituels, qui n’attirent qu’un public de connaisseurs. Je veux faire des choses folles, participer à des spectacles dans des sites naturels grandioses, avec des comédiens ou des acrobates. »

François-René, entre autres expériences, monta un jour un clavier électronique (pure horreur aux yeux des puristes !) sur un triporteur et il s’est mis à sillonner bourgs et villages pour y donner des concerts buissonniers. J’admire ce choix, cette reconversion, cette prise de risques… Sans doute a-t-il compris que ce qui le menaçait – ce qui menace toute personne avançant dans la vie – c’est la peur, la frilosité, les manies, les phobies, la sclérose du cœur, toutes ces petites sécurités routinières qu’on sacralise pour se sécuriser, pour ne pas décevoir, pour se conformer à son surmoi idéalisé ou à l’attente réductrice d’autrui. Car les autres redoutent que vous soyez vous-mêmes ! Ils vous aiment tels qu’ils aiment… que vous soyez. C’est tellement rassurant ! Mais on peut être sénile à vingt-ans, n’est-ce pas ? On croit mûrir alors qu’on est déjà devenu blet. Et cela peut arriver à n’importe qui, qu’on soit concertiste ou écrivain mais aussi prof, postier, retraité ou charcutier !

Alors, pour ne pas lentement s’étioler, il suffit de relire le texte attribué au grand poète chilien et d’appliquer chaque jour non pas tout son programme, non pas tout son texte, ni même une ligne, mais un mot, un seul – celui qui a résonné en vous – et c’est déjà beaucoup. Appliquer, cela veut dire faire un choix, fût-il menu, presque risible, et s’y tenir.


Il meurt lentement celui qui ne voyage pas

celui qui ne lit pas

celui qui n’écoute pas la musique

celui qui ne trouve pas grâce à ses propres yeux

Il meurt lentement

celui qui détruit son amour-propre

celui qui ne se laisse pas aider


Il meurt lentement

celui qui devient esclave de l’habitude

refaisant tous les jours le même chemin

celui qui ne change pas de repère

ne se risque pas à changer les couleurs de ses vêtements

ou qui ne parle pas à un inconnu


Il meurt lentement

celui qui évite la passion et son tourbillon d’émotions

justement celles qui redonnent éclat aux yeux

et réparent les cœurs blessés


Il meurt lentement

celui qui ne change pas de cap quand il est malheureux

au travail ou en amour

celui qui ne met pas en jeu certitude ou incertitude

pour suivre un rêve

celui qui n’ose pas ne serait-ce qu’une fois dans sa vie

fuir les conseils avisés


Vis aujourd’hui !

Hasarde-toi aujourd’hui !

Agis aujourd’hui !

Ne te laisse pas mourir lentement !

Ne te prive pas d’être heureux !
Un homme qui crie
(Chronique parue sur lemonde.fr le 24 février.
Texte sélectionné par la Rédaction.)


J e viens de lire le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire. Je dis bien, à ma grande confusion, « lire » et non pas « relire ».

Bien sûr, je faisais confiance à cet auteur, aux mots que je croyais connaître mais ces mots-là – "colonialisme", "colonisateurs", "colonisés"… – étaient des mots déshydratés, des mots mégots, des mots qui avaient perdu pour moi leur chair et leur colère. À propos des événements des Antilles qui sont loin d’être résolus à l’heure où j’écris, je me suis dit, soudain réveillé et tourmenté : non, ce n’est pas possible, tu ne peux plus laisser résonner ces mots, les laisser faire leur danse de Saint-Guy, tu ne peux plus les ânonner, sans savoir, sans vérifier, sans d’abord les entendre. Car la solidarité ne suffit pas, il faut la véracité. J’ai donc lu cette nuit le fameux Discours.

J’étais à la fois vibrant et incrédule, je me disais tout en lisant : ils ont osé, ils ont osé infliger ceci, ils ont pu endurer cela, et ce n’étaient pas des étrangers, des martiens, des gens de l’Antiquité, c’étaient nos pères, nos frères, un peu de moi-même.

Oui, à l’époque, des intellectuels « idéalistes » comme Renan, des militaires comme Bugeaud, des politiques comme le radical-socialiste Albert Sarrault, des curés comme le Père Barde, des littéraires comme Loti osaient prononcer et sans nul doute penser certains mots inouïs et nul alors ne pipait mot : pas un écrivain patenté, pas un académicien, pas un prédicateur, pas un politicien, pas un « défenseur de la personne humaine » ! (Peut-être, dans 50 ans, relèvera-t-on la même impudence chez les uns et la même surdité chez les autres à propos du sort fait en France à certains captifs ou à certains clandestins, qui sait !)

Bien sûr, il ne s’agit pas de culpabilité ni même de repentance, mais d’assimilation, de nourrissage, d’oralité : les mots qui révèlent, les mots qui réveillent, les mots qui disent jusqu’au vertige, les mots qui pénètrent en soi jusqu’au renvoi. Ceux qui convertissent aussi et qui ressoudent un peuple.

Car les mots ont le pouvoir, non seulement de rafraîchir la mémoire mais de l’assainir. Combien de nos concitoyens en cette fin d’hiver 2009 ont-ils lu ce discours qui appartient non pas à l’histoire de la colonisation française, mais à l’Histoire tout court ? Combien de nos politiques ? Combien de nos zélés médiateurs ? Peut-être comme moi croyaient-ils savoir : ils ânonnaient certains mots, ils s’en gargarisaient ou les vomissaient, jonglaient avec ou se les jetaient au visage.

Non pas relire, mais lire Césaire une bonne fois. Certes, pas plus que Guy Môquet, on ne rabâche ses classiques sur ordre comme nos mères nous infligeaient leur cuillérée d’huile de Ricin ! On les relit par nécessité intérieure, par souci de la vérité, pour grandir en humanité. On les relit aussi pour changer, pour se rapprocher, changer de regard et donner du poids et de la chair à la nouvelle fraternité qui va se construire enfin.

Car il faut avant tout écouter, croire aux mots, croire à l’histoire que l’autre raconte, vibrer aux maux qui l’ont meurtri en accueillant les mots qui les ont décrits. C’est la mission d’Aimé Césaire, peut-être plus urgente aujourd’hui qu’en 1950 et, même retardataire, je suis heureux aujourd’hui de l’accueillir dans le cercle de mes plus grands auteurs, ceux dont la voix ne triche pas, ceux qui ne nous refont pas le coup du violoncelle lyrique ni de la crécelle vindicative. La voix qui vient du cœur. Au corps à cœur. À l’heure de la Star Ac , les Poètes restent vivants et agissants. Ce sont les hommes-livres qui nous transfusent la vie.

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse… »