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En avoir ou pas

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288 pages
Comme il se tenait là, avec la mitraillette dans sa main gauche, jetant un regard circulaire avant de refermer le panneau à l'aide du crochet terminant son bras droit, le Cubain qui était allongé à bâbord et qui avait reçu trois balles dans l'épaule se mit sur son séant, visa soigneusement et lui envoya une balle dans le ventre.
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couverture
 

Ernest Hemingway

 

En avoir

ou pas

 

Traduit de l'anglais

par Marcel Duhamel

 

Gallimard

 

Titre original :

 

TO HAVE AND HAVE NOT

PREMIÈRE PARTIE

 

HARRY MORGAN

 

Printemps

CHAPITRE PREMIER

C'est Harry qui parle

 

Vous savez ce que c'est, à La Havane, de bonne heure le matin, avec les clochards encore endormis le long des murs des édifices, avant même que ne s'amènent les voitures des glaciers avec la glace pour les bars ? Toujours est-il qu'on traversait la place, en venant du quai, pour aller prendre un café au café de la Perle de San Francisco, et il n'y avait qu'un seul mendiant éveillé sur la place ; il était en train de boire un coup à la fontaine. Mais quand on est allé s'asseoir à l'intérieur, ils étaient là tous les trois à nous attendre.

On s'est assis et l'un d'eux est venu vers nous

« Alors ! dit-il.

– Je ne peux pas, je lui dis, je ne demanderais pas mieux, pour vous rendre service. Mais je vous ai dit hier soir que je ne pouvais pas.

– On mettra le prix qu'il faudra !

– Ce n'est pas la question. Je ne peux pas le faire, un point c'est tout ! »

Les deux autres s'étaient approchés et se tenaient plantés là, la mine déconfite. Je dois reconnaître qu'ils avaient l'air de braves types, et j'aurais bien voulu pouvoir leur rendre ce service.

« Mille par tête ! dit celui qui parlait le mieux l'anglais.

– Ne me donnez pas de regrets, je lui dis. Je vous répète sincèrement que je ne peux pas le faire.

– Après, une fois que les choses auront changé, ce serait intéressant pour vous.

– Je le sais. Je suis de cœur avec vous. Mais je ne peux pas.

– Pourquoi pas ?

– Mon bateau est mon gagne-pain. Si je le perds, je perds mon gagne-pain.

– Avec l'argent, vous achetez un autre bateau.

– Pas en prison ! »

Ils devaient s'imaginer qu'ils finiraient par m'avoir au boniment, car l'autre est revenu à la charge.

« Ça vous ferait trois mille dollars et ça pourrait être très intéressant pour vous, plus tard. Tout ceci ne durera pas, vous savez.

– Écoutez, je lui dis. Peu m'importe qui est président ici. Mais je ne transporte rien aux États-Unis qui puisse parler.

– Vous voulez dire qu'on parlerait ? » demanda un de ceux qui n'avaient rien dit. Il était en colère.

« J'ai dit rien qui puisse parler !

– Vous nous prenez pour des lenguas largas ?

– Non !

– Vous savez ce que c'est qu'un lengua larga ?

– Oui. Un qui a la langue trop longue.

– Vous savez ce que nous leur faisons ?

– Ne faites pas les méchants avec moi, dis-je. C'est vous qui êtes venu me proposer quelque chose. Je ne vous ai rien offert.

– Tais-toi, Pancho, dit avec colère celui qui avait été jusque-là leur porte-parole.

– Il a dit qu'on parlerait, fit Pancho.

– Pardon, je lui dis, je vous ai dit que je ne transportais rien qui puisse parler. L'alcool en caisses, ça ne peut pas parler. Il y a d'autres choses qui ne peuvent pas parler. Les hommes, ça peut parler !

– Les Chinois, ils peuvent parler ? demanda Pancho, l'œil mauvais.

– Ils peuvent parler, mais je ne peux pas les comprendre, je lui réponds.

– Alors vous ne voulez pas ?

– C'est exactement comme je vous ai dit hier soir. Je ne peux pas !

– Mais vous ne parlerez pas ? » fit Pancho.

Cette unique chose qu'il n'avait pas bien saisie l'avait rendu mauvais. Je suppose que la déception devait y être aussi pour quelque chose. Je ne lui répondis même pas.

« Vous n'êtes pas un lengua larga, non ? demanda-t-il, toujours hargneux.

– Je ne crois pas !

– Comment, vous ne croyez pas ? C'est une menace ?

– Écoutez, je lui dis. Ne faites pas le méchant si tôt le matin. On le sait que vous avez coupé la gorge à un tas de gens. Je n'ai même pas encore bu mon café !

– Alors comme ça vous savez que j'ai coupé la gorge à des gens ?

– Je n'en sais rien ! je dis. Et je m'en fous éperdument. Vous ne pouvez donc pas parler affaires sans vous mettre en colère ?

– En ce moment je suis en colère, il dit. J'aurais envie de vous tuer !

– Oh ! ça va, je lui dis. Épargnez votre salive

– Viens, Pancho », a fait le premier. Puis, à moi : « Je regrette beaucoup. Je voudrais bien que vous nous preniez !

– Moi aussi je regrette. Mais je ne peux pas. »

Ils ont pris tous trois le chemin de la porte, et je les ai regardés partir. C'étaient des jeunes gens de bonne mine, bien habillés. Aucun n'avait de chapeau, et ils avaient l'air d'avoir beaucoup d'argent. Ils en avaient plein la bouche, en tout cas, et ils parlaient l'anglais que parlent les Cubains qui ont de l'argent.

Deux d'entre eux paraissaient être frères et l'autre, Pancho, était un peu plus grand, mais le même genre de petit gars comme dégaine. Vous voyez ce que je veux dire, svelte, les cheveux lustrés, bien habillé. Selon moi, il n'était pas aussi méchant qu'il s'en donnait l'air. Selon moi, il avait seulement les nerfs à fleur de peau.

Au moment où ils tournaient à droite, passé la porte, voilà que je vois une conduite intérieure traverser la place et s'amener dans leur direction. D'un seul coup un carreau fout le camp et la balle s'écrase dans la rangée de bouteilles à l'intérieur de la vitrine, sur le mur de droite. J'entends se déclencher le fusil et pop, pop, pop, des bouteilles volent en éclats tout le long du mur.

Je saute derrière le bar du côté gauche et je pouvais voir, en regardant par-dessus le bord du comptoir. La voiture était arrêtée et il y avait deux types qui se tenaient recroquevillés tout contre. L'un d'eux avait une mitraillette Thompson et l'autre une carabine à répétition aux canons sciés. Celui qui tenait la mitraillette était un nègre. L'autre portait un cache-poussière blanc de chauffeur.

Un des jeunes gens était étalé sur le trottoir, sur le nez, tout près de la grande fenêtre au carreau pulvérisé. Les deux autres se tenaient derrière une des voitures de glace de la Bière des Tropiques, qui était arrêtée devant le bar Cunard à côté. Un des chevaux de la voiture à glace était affalé dans les brancards, ruant, et l'autre se cabrait tant que ça pouvait.

Un des jeunes gens se met à tirer de derrière la voiture et la balle ricoche sur le trottoir. Le nègre à la mitraillette se penche, la tête presque entièrement à découvert dans la rue, et d'en dessous il expédie une rafale dans l'arrière de la voiture à glace et il en dégringole un, blague à part, la tête la première en direction du trottoir. Il s'étale juste sur le rebord et met ses mains sur sa tête, et le chauffeur lui tire dessus avec le fusil de chasse tandis que le nègre mettait un nouveau chargeur ; mais le coup était trop long. On voyait les marques de la grenaille par tout le trottoir, comme des éclats argentés.

L'autre type tire par la jambe celui qui venait d'être touché pour le ramener derrière la voiture, et j'aperçois le nègre qui se baissait jusqu'à aplatir son visage contre le pavé pour leur envoyer une autre rafale. A ce moment je vois ce vieux Pancho contourner le coin arrière de la voiture et s'avancer en s'abritant contre le flanc du cheval resté debout. Il s'écarte nettement de l'animal, le visage blanc comme un drap sale, et fait mouche sur le chauffeur avec le gros Lüger qu'il avait, le tenant à deux mains pour affermir son tir. Il tire deux fois par-dessus la tête du nègre, en marchant, et une fois trop bas.

Il crève un pneu de l'auto car je vois un geyser de poussière dans la rue avec l'air qui sortait, et à dix pas le nègre lui envoie dans le ventre une balle de la mitraillette qui devait être la dernière du chargeur, car je le vois jeter l'arme, et ce vieux Pancho s'assied un peu brusquement et sa tête part en avant. Il essayait de se relever, sans lâcher le Lüger, seulement il n'arrivait pas à redresser sa tête, quand soudain le nègre saisit le fusil de chasse qui gisait à terre contre la roue de l'auto, près du chauffeur, et lui fait sauter tout un côté de la tête. Parlez d'un nègre !

J'ai bu un coup à la sauvette de la première bouteille qui m'est tombée sous la main et à l'heure actuelle je serais incapable de vous dire ce que c'était. Toute cette histoire m'avait complètement secoué. Je me suis glissé le long du comptoir jusqu'à l'arrière-cuisine et ainsi de suite jusqu'à la sortie, j'ai contourné la place à bonne distance, sans même jeter un regard en arrière sur la foule qui accourait devant le café, j'ai passé les grilles, je suis entré sur le quai et je suis monté à bord.

Le type qui l'avait loué m'attendait sur le bateau. Je lui ai raconté l'affaire.

« Où est Eddy ? me demanda ce type qui nous avait frétés, et qui s'appelait Johnson.

– Je ne l'ai pas revu depuis les premiers coups de feu !

– Vous croyez qu'il a pu être blessé ?

– Pas question. Je vous dis que les seules balles qui sont rentrées dans le café sont dans les vitrines. C'est au moment où l'auto s'amenait derrière eux. C'est quand ils ont descendu le premier type juste devant la fenêtre. Ils sont arrivés dans ce sens-là !...

– Vous m'avez l'air bien sûr de vous, dit-il.

NRF

GALLIMARD

5 rue Sébastien Bottin, 75007 Paris

www.gallimard.fr
© Éditions Gallimard, 1946, pour la traduction française. Pour l'édition papier.
© Éditions Gallimard, 2012. Pour l'édition numérique.

Ernest Hemingway

En avoir ou pas

 

Traduit de l'anglais par Marcel Duhamel

 

Comme il se tenait là, avec la mitraillette dans sa main gauche, jetant un regard circulaire avant de refermer le panneau à l'aide du crochet terminant son bras droit, le Cubain qui était allongé à bâbord et qui avait reçu trois balles dans l'épaule se mit sur son séant, visa soigneusement et lui envoya une balle dans le ventre.

Harry fut projeté en arrière et retomba assis. Il avait l'impression d'avoir reçu un coup de matraque dans l'abdomen. Il était adossé à un des tuyaux creux qui servaient de supports aux fauteuils de pêche, et tandis que le Cubain continuait à tirer sur lui, écaillant le fauteuil au-dessus de lui, il se baissa, trouva la mitraillette, et ajusta soigneusement, tenant la poignée avant du crochet de son bras droit.

 

Ernest Hemingway (1898-1961) est l'auteur de L'Adieu aux armes, Le soleil se lève aussi, Le Vieil Homme et la mer. Les Neiges du Kilimanajaro, Paradis perdu, Mort dans l'après-midi.

Cette édition électronique du livre En avoir ou pas d’Ernest Hemingway a été réalisée le 23 avril 2012 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070362660 - Numéro d'édition : 170312).

Code Sodis : N49697 - ISBN : 9782072447815 - Numéro d'édition : 208416

 

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.