Et ton nom sera Vercingétorix

Et ton nom sera Vercingétorix

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Français
488 pages

Description


Un jeune guerrier celte affronte le maître tout-puissant de la Gaule occupée. Entre l'attirance et la haine, un face-à-face grandiose.




Vercingétorix a tout pour séduire César. C'est un noble jeune et superbe, intelligent, fougueux. Et César a tout pour fasciner le prince arverne : c'est un stratège de génie, un patricien subtil pétri de culture et d'humanisme. Pourtant, ils vont se livrer une lutte à mort. Depuis les forêts profondes du pays arverne où les druides initient l'adolescent celte aux secrets des dieux jusqu'au vaste forum où César, général vieillissant rongé par l'ambition, déploie son triomphe, en passant par les ruelles populeuses de Gergovie et les fortifications titanesques d'Alesia, les deux hommes vont de rencontre en rencontre, de paroles d'estime en paroles de défi, de bataille en bataille, de victoire en défaite. Et jusqu'au bout, César espère se faire un ami, un amant, de Vercingétorix...



Philippe Madral et François Migeat racontent dans cette épopée à grand spectacle la guerre des Gaules en technicolor. Ils font passer le lecteur de l'autre côté du miroir. L'illusion est totale. Nous voilà au milieu d'une armée romaine en marche. Puis dans une embuscade tendue par les cavaliers celtes – hurlements, choc des épées, écume des chevaux et sang des hommes... Puis au bord d'un lac secret, où se déroule le rituel par lequel les druidesses initient à l'amour le chef adolescent... Et dans le patio d'un palais de Ravenne, où César et Cicéron rivalisent de perfidie tandis que défilent les fastes d'une orgie romaine.
Un trésor de connaissances historiques, un décor majestueux... Envoûtant mélange de mystère religieux, d'action violente et d'amours sensuelles, Et ton nom sera Vercingétorix est une fresque romanesque envoûtante.





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Informations

Publié par
Date de parution 19 septembre 2013
Nombre de lectures 15
EAN13 9782221139424
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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De Philippe Madral
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L’Odyssée du crocodile, Presses de la Renaissance
Le Cœur à l’explose, Calmann-Lévy
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Le Théâtre hors les murs, Le Seuil
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Les Ombres du fleuve, Vents d’Ouest
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Voyage vers l’Ailleurs : Arthur Rimbaud, Cahiers Vents d’Ouest
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Bourlingages, Presses de la CitéPHILIPPE MADRAL

FRANÇOIS MIGEAT
ET TON NOM
SERA VERCINGÉTORIX
r o m a n« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage
privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou
onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une
contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété
Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de
propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2006
En couverture : © Bettmann / Corbis
EAN 978-2-221-13942-4
Ce document numérique a été réalisé par Nord CompoLa bataille d’AlésiaLes Gaules en 52 av. J.-C.Au commencement était le règne des longues épées. Dans le fracas des conquêtes folles,
au poing des princes et des chevaliers, elles avaient traversé l’Europe au galop de leurs
chevaux. Intrépides, ces farouches guerriers venus des forêts noires de l’Est, des montagnes du
silence et des steppes perdues, avaient déferlé dans les plaines, lancés à la conquête du monde.
Des régions inconnues du Nord aux rives du Grand Océan, emportées par leurs rêves, leurs
chimères et leurs délires, leurs hordes guerrières avaient hurlé jusqu’aux confins de l’Orient.
Leurs druides les avaient accompagnés d’un grouillement d’êtres fabuleux et de la
cruauté des exigences divines.
Ils avaient massacré et pillé. Ils ne craignaient rien et avaient combattu sans jamais
connaître la peur. Ils s’étaient précipités, armés d’impudence, stimulés par leurs victoires, sur
les peuples les plus puissants des temps anciens.
Leur nom signifiait « Braves ». Les Grecs les avaient appelés Celtes et les Romains
Gaulois. Ils se désignaient eux-mêmes, dans leur multitude de peuples, par des noms
emblématiques : les « Terribles », les « Anciens », les « Farouches », les « Bondissants » ou
les « Ardents ». Ils adoraient les sources, les rivières, les arbres, les monts. Leurs prêtres
suivaient les augures des oiseaux, cueillaient le gui et ordonnaient des sacrifices humains. Ils
aimaient l’ivresse sacrée qui rapproche des dieux et travaillaient l’or pour le leur offrir.
Lorsqu’ils n’avaient plus d’ennemis à vaincre, ils combattaient entre eux.
Après des centaines de lunes, lassés de s’entretuer, ils avaient résolu de vivre enfin et de
se consacrer aux jouissances de la chasse, des récoltes et de l’amour. Pourtant, les offres de
paix, souvent proposées au loup par l’agneau, les embarrassaient. Ces hommes restaient
extravagants, querelleurs, vantards et criards. Ils avaient conclu entre eux des traités et des
alliances qui les privaient de la joie d’une bataille. Et, tout naturellement, leurs guerriers
avaient repris les armes et s’étaient entretués dans des cavalcades furieuses.
Mais l’aigle des légions romaines prit son envol pour franchir les Alpes et leur imposer
sa loi. Cette fois, retournées contre lui, les longues épées de bronze se faussèrent sur le fer
romain.

Maintenant, au fond des tombeaux, allongées à côté d’eux, les longues épées
accompagnent les chevaliers dans le sommeil de la mort. Elles les ont suivis aux Enfers, le
pays des dieux et des Anciens. Sacrées, pour échapper à la convoitise des profanes, elles sont
cachées dans les lacs, les grottes, entre les racines des arbres et sous les tumulus.1 .
Troisième jour du premier quartier de lune du mois de simivisonnos, de la 26e année du
Héron du calendrier celtique. Forêt du Sanglier. Pays arverne. Environs de Gergovie. Gaule
(22 du mois de juin. 64 av. J.-C. du calendrier grégorien. Bois de l’Ayet. Auvergne. Environs
de Clermont-Ferrand. France).
Quelques rayons de soleil pénètrent difficilement dans la sombre et profonde forêt arverne
où s’est embusqué le jeune cavalier. Au-dessus de la clairière, la buse, d’une étonnante
envergure, plane en cercles de plus en plus resserrés, l’œil sur le lapereau imprudent qu’elle va
bientôt enlever dans les airs. Sous le couvert des sapins, Kefnos s’amuse déjà de la suite de
l’opération. Il puise une bille de bronze dans la poche de son gilet de cuir et la loge dans sa
fronde. Les lanières de l’arme tournoient, silencieusement, de plus en plus rapidement, au bout
de son poignet. Et, alors que la buse, serres ouvertes, s’abat de toute sa masse sur sa proie,
Kefnos lance son projectile. Sa bille percute le lapereau, le projetant hors de la portée du rapace.
Au galop de son cheval, le garçon se précipite et saute à terre pour récupérer son gibier.
Trop tard. La buse l’a devancé. Il n’a que le temps de saisir ses serres, avant qu’elle ne s’envole.
Le rapace lâche le lapereau, se débat et frappe le visage de l’enfant de violents coups d’ailes,
lacérant sa tunique, crochant son bec dans son épaisse chevelure blonde, l’obligeant finalement à
lâcher prise sous la douleur. Kefnos se console en enfouissant le lapereau dans sa besace : il aura
au moins le plaisir de prouver à son père qu’à sept ans il est en passe de devenir un vrai chasseur.
Il remet de l’ordre dans sa tenue mise à mal par sa lutte avec la buse, rajuste son sayon en tissu
écossais, remonte ses braies écarlates aux fils d’or et relace ses sandales. Il redresse d’une caresse
1amoureuse son torque d’or aux extrémités en forme de pattes de sanglier et de cheval. Cette
parure, encore trop large pour son cou, son père Celtillos la lui a offerte quelques lunes plus tôt.
Il est fier qu’elle consacre son passage dans le monde intermédiaire entre celui des enfants et
celui des hommes.
En équilibre pas vraiment stable sur un cheval trop grand qu’il monte malgré tout à cru,
Kefnos regarde autour de lui. Il se sent perdu. Où son père a-t-il disparu ? C’est la première fois
qu’il l’emmène chasser dans cette forêt lointaine, noire et dense, vaguement angoissante, où il
n’a jamais pénétré. A-t-il voulu l’éprouver en l’abandonnant, pour le forcer à retrouver seul son
chemin ? Il tend l’oreille mais ne perçoit aucun bruit et n’ose l’appeler, de crainte de se rendre
ridicule. Il arrête encore une fois sa monture, cherchant un repère pour se guider. Dans
l’impossibilité de s’orienter par rapport au soleil, à cause de l’épaisseur des futaies qui le
dominent, il s’apprête à faire demi-tour quand il entend le galop d’un cheval.
Celtillos a jailli d’un coup, des profondeurs de la forêt. Rayonnant, l’œil enflammé, la
poitrine gonflée d’assurance, comme toujours lorsqu’il traque la bête. Torse nu, en braies de
cuir, paré de bracelets d’or et d’argent aux poignets et aux bras, il porte à son cou puissant un
magnifique torque d’or semblable à celui de son fils : l’emblème de leur lignée, celle des chefs et
des guerriers. Armé d’un simple épieu de bois, à la pointe durcie au feu, il fait cabrer son cheval,
appelle son fils et l’entraîne dans une course folle.

Les deux cavaliers filent entre les troncs, sous les branches basses des arbres, qui leur
fouettent le visage. Kefnos, cramponné à son encolure, a beau talonner les flancs de son cheval, il
ne cesse de perdre du terrain dans cette course trop rapide. Les dents serrées, il enrage de ne
pouvoir se montrer à la hauteur. Emporté par le galop endiablé de son père, il se redresse un peu
trop sur sa monture, pour parvenir à le suivre du regard, dans ce dédale de troncs et de taillis.Une branche plus basse que les autres le frappe violemment en pleine poitrine. Désarçonné,
il tombe. Le cheval ralentit, puis s’arrête. Le souffle coupé, l’enfant réussit tant bien que mal à le
rejoindre. Il le remonte en se forçant à ignorer la douleur qui enserre son thorax. Celtillos
l’attend un peu plus loin, à l’orée d’une clairière, lui faisant signe de rester silencieux.
Encore étourdi, Kefnos descend de sa monture et marche derrière lui, à travers les fourrés.
Son père lui désigne une harde de sangliers immobiles, à découvert. Les bêtes regardent dans leur
direction, sans doute alertées par le bruit de leur cavalcade, ou par leur odeur d’homme portée
par le vent. D’un geste de la main, Celtillos ordonne à son fils de ne plus bouger. Il se concentre
un court instant, puis se rue sur la harde en poussant un cri terrible. Kefnos le voit lancer de
toutes ses forces son épieu. L’arme file se planter dans le garrot d’un grand mâle qui s’écroule,
foudroyé, tandis que les autres s’enfuient sous le couvert de la forêt. Avec un regard victorieux à
son fils, Celtillos s’apprête à récupérer son arme, quand un bruit sourd parvient aux oreilles de
Kefnos : un piétinement accompagné d’un halètement sauvage.
En regardant vers le passage où la harde a disparu, il voit d’abord une masse énorme sur des
jambes courtes et puissantes labourer la terre avec un fracas inquiétant, défoncer tout ce qui lui
fait obstacle. Un stupéfiant sanglier blanc, à la robe maculée de boue, a débouché en courant des
derniers taillis. La bête s’arrête d’un coup en soulevant une gerbe de terre autour d’elle. De
chaque côté de son impressionnante hure triangulaire, ses yeux rouges examinent les intrus. Il fait
un tour sur lui-même et grommelle de façon menaçante dans leur direction. Kefnos aperçoit un
sourire de satisfaction sur les lèvres de son père. Au sanglier, qui secoue son énorme tête de haut
en bas, Celtillos répond par une expression de défi, en relevant le menton, et un sourire ambigu,
comme si un pacte secret avait été scellé entre eux depuis longtemps.
Kefnos comprend qu’il vient de rencontrer la bête mythique des forêts arvernes, celle que
son père pourchasse depuis tant d’années. Avec un souffle rauque, elle prend son élan. Puissante,
énorme, elle se rue vers eux, animée d’une hargne meurtrière, défenses acérées en avant. L’espace
d’un éclair, Kefnos voit le regard de son père se transformer et briller d’un éclat inhabituel tandis
qu’il avance pour faire écran entre son fils et la bête. Combien de fois ne lui a-t-il pas dit et
répété :
— Un jour, je rapporterai la dépouille de ce monstre à Gergovie. Je paraderai avec elle sur
l’allée des Temples. Je jetterai mon trophée sur la grande place, pour Teutatès, notre dieu
protecteur !
Celtillos a récupéré son épieu. Il fait face au monstre. Il lance son arme contre lui avec une
violence folle. Trop vite. Il n’a pas eu le temps de se concentrer. L’épieu se fracasse en se fichant
en terre, cinquante pas plus loin.
La bête déjà sur lui, Celtillos plonge de côté. Le sanglier albinos, effrayant, emporté par son
élan, fonce sur Kefnos dans un tourbillon de terre et de branchages brisés. Le garçon ne voit plus
que l’énorme hure aux yeux rouges de la bête. Il n’a qu’un instant pour lui échapper. En
rouléboulé, il se jette sur sa gauche dans un buisson de ronces. Lorsqu’il se relève, le monstre a déjà
disparu dans les fourrés. Celtillos, avec une moue de dépit, passe un bras autour des épaules de
son fils et lui sourit franchement.
— On ne peut pas réussir à tous les coups. Mais tu as de la chance ! Tu as rencontré le
sanglier blanc. Il ne charge que ceux qui sont destinés à régner et à vaincre. Voilà un signe
qu’Ésus t’envoie ! Tu régneras et tu vaincras, mon fils ! Toi aussi, tu seras un roi et un guerrier.
Le Très Grand Roi des guerriers ! Tu te nommeras Vercingétorix.

Le premier sanglier abattu sur l’encolure de son cheval, Celtillos a décidé de rentrer à
Gergovie. Démuni de son épieu, il ne se voit pas continuer avec la fronde de son fils comme
arme. Seul le défi de la chasse au gros gibier lui semble digne de lui. Tout près, un grognement
sauvage fait trembler la chevelure des arbres.
— La bête me rappelle que nous nous retrouverons. Pour la troisième fois. Ce jour-là, il
faudra que l’un de nous tue l’autre.
Avant d’atteindre l’oppidum. Ils doivent prendre au plus court pour y parvenir avant la nuit,
en passant par la montagne de la Serre. Kefnos jette un regard à la dérobée sur l’homme qui
chevauche à côté de lui, absorbé dans d’obscures pensées, les yeux durcis et comme transparents.
Il l’écoute grommeler de façon incompréhensible en donnant des coups de menton, ses bras et ses
jambes agités de curieux tremblements. Son cheval s’en énerve. Un bref instant, il se demande sice père qui a fixé le sanglier blanc si intensément n’a pas pénétré par l’esprit à l’intérieur de
l’animal, s’appropriant son corps pour lui ravir sa force et le vaincre avec certitude, à leur
prochaine rencontre.
Ils franchissent la rivière Auzona, dans un gué capricieux où les eaux ont brutalement monté
à la suite d’une averse en amont. Puis ils remontent sa vallée jusqu’aux épais bois d’Opmes.
Kefnos se retrouve en terrain connu. Combien de fois déjà les a-t-il parcourus avec le druide
Sélénos, au cours de promenades studieuses destinées à l’étude des plantes sauvages ! L’arôme
du genévrier médicinal qui monte à ses narines lui fait se remémorer les propriétés fébrifuges de
la valériane et du pied-d’alouette, celles, en pansements sur la peau, de l’aigremoine jaune, le
rôle d’antipoison joué par le cytise, et les multiples façons de faire des décoctions.
Mais, plus ils se rapprochent de leur ville, plus il sent son père méfiant, nerveux, aux aguets,
comme s’il pressentait un danger. Pourtant tout est calme, et déjà, à travers les derniers bosquets,
Kefnos peut apercevoir le plateau allongé de Gergovie. Retranchée dans son isolement,
accrochée au roc ardu, l’âpre citadelle se dresse orgueilleusement dans le soleil couchant. Kefnos
se gonfle déjà la poitrine de l’air sec de ses hauteurs, de l’espace qui lui manque tant au fond des
forêts. De là-haut, son imagination n’a plus de limites. Il peut y entrevoir des êtres
fantasmagoriques et rêver de combattre les mauvais esprits qui oseraient menacer sa famille ou
son peuple.

— Kefnos, sauve-toi ! lui crie son père.
L’enfant sort brutalement de sa rêverie. Trois hommes à cheval, surgis de derrière une butte,
foncent vers eux, l’épée au poing.
— Si je meurs, n’oublie pas ton nom, Vercingétorix ! Le Très Grand Roi des guerriers !
Comme son fils ne réagit pas, Celtillos claque vigoureusement la croupe de son cheval. La
monture s’emballe. Se cramponnant à sa crinière, Kefnos se retourne vers son père. Il a le temps
de voir l’horreur : les agresseurs attaquent chacun de son côté. Avec juste un couteau de chasse
contre trois assaillants aux longues épées, Celtillos cherche désespérément à faire front. Un
premier coup porté dans son dos lui entame l’épaule droite et l’empêche de se servir de son
poignard. Un autre lui traverse la poitrine. Un troisième perce son bras gauche. Il hurle de rage et
fonce, les mains nues, sur l’ennemi. Un dernier coup lui laboure le flanc. Kefnos tente
désespérément de reprendre le contrôle de son cheval. Il doit se porter au secours de son père.
— Fuis, Kefnos ! lui hurle encore Celtillos. Loin ! Loin !
Il n’a pas le temps d’en dire plus. Une gerbe de sang sort de sa bouche. Le jeune Arverne
voit ce père qu’il croyait invincible tomber à terre, frappé à mort par un dernier coup dans le dos.
Il a encore le temps de relever la tête et de se retourner vers son fils avant de s’effondrer pour
toujours dans une mare de sang, le corps traversé une dernière fois par les lames des conjurés.
— À toi, dieu des Enfers ! Ainsi meurent ceux qui se veulent roi ! crient-ils ensemble.

Kefnos a galopé follement, puis a sauté de son cheval. Il court à travers les broussailles vers
une ravine étroite, cachée sous les houx et les églantiers. Là, aucun cavalier ne pourra le
poursuivre. Il a eu le temps de reconnaître le visage des assassins. Il se jure de ne jamais les
oublier : son oncle Gobannitio, dont son père se méfiait tant. Et Critognat et Espacnat, deux de
ses plus fidèles ambactes. Dans sa course éperdue, Kefnos tombe et se relève dix fois, déchire ses
vêtements et ses mains aux pierres coupantes. Ses sandales de cuir arrachées, les pieds en sang, il
continue de courir. Il sait où trouver refuge. Car tout autour, lorsqu’il s’arrête pour écouter, il
perçoit, mêlé aux cris des effraies et des hulottes, le piétinement des chevaux des meurtriers
lancés à sa recherche. Il pleure de rage autant que de chagrin. Il imagine déjà, à la place du
sanglier blanc, la dépouille de son père jetée sur la grande place de Gergovie par Gobannitio. À
moins que Celtillos ne soit devenu le sanglier blanc et ne coure toujours, libre, puissant, invaincu
et rageur, par les bois et les monts ?
La nuit bien avancée, Kefnos parvient enfin au refuge qu’il s’est choisi. Il écarte un lourd
rideau de lianes et passe une faille étroite dans le flanc d’une ravine envahie de ronces. Il marche
prudemment, tâtant les parois de pierre de ses mains, le long d’un conduit sombre au sol jonché
d’ossements humains. Il progresse difficilement à travers un labyrinthe de passages aux
embranchements successifs. Il a emprunté plusieurs fois ce chemin pour ne pas s’y perdre. Deux
crânes humains enchâssés dans une lourde porte de bois qui ferme le passage laissent passer parleurs orbites les premières lueurs du jour. Kefnos pousse les deux battants. Une voix grave
résonne près de lui :
— Je t’attendais. J’étais sûr qu’un jour prochain tu reviendrais.
Kefnos pénètre dans une clairière inondée de lumière où une source aux ajoncs s’épanouit
entre les troncs des chênes séculaires et les pierres des Anciens. Là, se dresse une grande maison
de pierres sèches et de bois rouge, coiffée d’un toit de chaume aux linteaux sculptés de motifs
géométriques, étonnamment spacieuse pour un endroit si retiré du monde. Autour d’elle se
dressent de hautes effigies mystérieuses sans vrais visages, mais aux yeux énormes, consacrées
aux dieux Ésus, Teutatès et Borvo.
— Avance ! continue la voix du druide Sélénos.
Le vieil homme, en simple robe de lin, assis sur une branche de chêne, surplombe le garçon.
Kefnos s’agenouille au pied de l’arbre.
— Raconte à ton maître, mon enfant, continue le druide en descendant de l’arbre avec une
agilité surprenante. Il faut que cela soit grave pour que tu pénètres ici sans y avoir été appelé.
Aux premiers mots d’explication de Kefnos, il l’interrompt :
— Je m’en doutais. Gobannitio projetait depuis longtemps d’éliminer ton père.
— Mais pourquoi ? crie l’enfant au bord des larmes. Quel crime a-t-il commis ?
— Ton oncle rêve de devenir vergobret des Arvernes à sa place. Pour se justifier de l’avoir
éliminé, ils l’accuseront devant le peuple de Gergovie d’avoir voulu rétablir la royauté arverne à
son profit.
— C’est bien ce qu’ils ont crié en le tuant.
Sélénos pose une main sur la chevelure du jeune garçon et soupire :
— Il faut s’attendre à ce que ton oncle fasse tout pour t’éliminer. Toi, un neveu encombrant,
héritier légitime de la lignée.
— Et si je reste près de toi ?
— Tu ne peux pas vivre reclus sous la protection d’un druide qui a de plus en plus de mal à
se faire entendre. Cette nouvelle génération de notables est avide de pouvoir. Elle aimerait
s’emparer du nôtre. Ils dédaignent déjà de célébrer nos dieux. Ils ne me respecteront pas
davantage.
Désemparé, le jeune élève continue d’interroger son maître du regard. Sélénos se penche sur
la source qui coule près d’eux et étudie longuement les fines ridules qui se dessinent à la surface
de l’eau. Il relève les yeux vers le toupet des chênes et hoche la tête :
— Demain, nous entreprendrons un long voyage vers le septentrion. Loin de Gergovie et de
ceux qui pourraient te tuer. Tu te cacheras jusqu’à ta majorité dans la forêt des Carnutes, le
sanctuaire inviolable de tous les druides des Gaules.
*
eMois de quitios. Troisième jour après le dernier quartier de la lune. 32 année du Cerf
(30 avril. 58 av. J.-C.).
Kefnos et Sélénos sont parvenus au sommet d’une colline qui surplombe la vallée du grand
fleuve Rhodanus. Après l’interminable voyage, le vieux druide décide enfin qu’ils peuvent
s’arrêter. Aux questions de son élève sur ce qu’ils sont venus faire en cet endroit, il répond
simplement :
— Attendre quelqu’un.
— Qui ?
— Tu verras.
Une lune plus tôt, sans lui en donner la raison, Sélénos est sorti avec Kefnos de la forêt des
Carnutes et l’a emmené vers le Midi. Leur voyage s’est d’abord fait en charrette, par relais, de la
demeure d’un druide à celle d’un autre. Puis, quand les routes devenaient trop difficiles,
démunies de leurs traverses de bois, ils continuaient à pied, sac au dos, besace en bandoulière,
poignard à la ceinture. Leurs fortes chaussures de cuir ont souffert dans les chemins rocailleux.
— Celui que je veux te montrer devra tôt ou tard passer par là, ajoute Sélénos sans plus de
précision.Ils restent ainsi encore une lune, seuls dans un bivouac de fortune construit par Kefnos.
Pour se nourrir, Sélénos cueille des pommes, des baies rouges, et récolte des tubercules blancs,
tandis que l’adolescent chasse les garennes, les palombes ou les chiens sauvages avec sa fronde,
et les fait rôtir sur des pierres.
Un matin, des sonneries de trompes sortent Kefnos de son sommeil. Elles n’ont pas le son
rauque des carnyx celtes. Et il s’étonne de ne pas trouver Sélénos allongé à côté de lui, dans la
pénombre de l’abri. Il ne l’aperçoit pas non plus à l’extérieur. Inquiet, se guidant sur le lointain
son des trompes, il finit par le découvrir en haut d’un promontoire rocheux.
— Viens vite, Kefnos ! lui crie Sélénos. Voilà ce que je voulais te montrer.
Et, lui désignant une interminable colonne d’hommes dans la vallée :
— L’armée romaine en marche. Les légions de César viennent de passer les Alpes.
— Pourquoi ? s’étonne Kefnos. Que font-elles en dehors de la Provincia ? De quel droit les
Romains empiètent-ils sur le sol des Gaules ?
— Du droit que lui ont consenti nos voisins Éduens, mon enfant. Pour les aider à barrer la
route aux Helvètes qui ont décidé de quitter leur territoire du lac Lemmanus en fuyant les
agressions des Germains.
— Les Éduens ne sont-ils pas capables de se défendre seuls ?
— Ils jugent cet exode trop massif. Les Helvètes sont, paraît-il, plus de trois cent mille. Ils
ont chargé des milliers de chariots et brûlé derrière eux leurs terres et leurs villages afin de ne pas
avoir la tentation d’y revenir. Les Éduens ont peur pour leur prospérité. En fidèles alliés de
Rome, ils ont demandé l’aide de César. Je crains que cela ne tourne mal.
— Explique-moi. Je ne comprends pas.
— César a de grandes ambitions. Elles ne se limiteront pas à une simple opération de
secours. Déjà proconsul de la Gaule italienne et de la Provincia, il pourrait devenir plus
gourmand. Vois-tu déjà la force qu’il aime à déployer devant nos yeux ?
Kefnos, ébahi, regarde passer, à quelques dizaines de pas sous lui, tout l’arsenal de la
puissance militaire romaine. Des machines bizarres, comme il n’en a encore jamais vues, et dont
il ne connaît ni le nom ni l’usage. Sélénos les lui détaille les unes après les autres :
— Des catapultes. Des balistes. Des lance-flammes. Des frondes mécaniques. Tu as devant
toi les instruments de guerre les plus perfectionnés de la plus puissante armée du monde.
Kefnos en reste stupéfait. Rien de comparable avec les guerriers arvernes qu’il a vu partir au
combat sur leur simple cheval ou sur un petit char, armés seulement de leurs lances, de leurs
épées de taille, de leurs cottes de mailles et de leur inconsciente bravoure.
— Comprends-tu qu’en cas de conflit, malgré toute leur vaillance, nos guerriers seraient
submergés par le nombre et la force de frappe de ces soldats expérimentés et disciplinés ?
Regarde l’ordre impeccable dans lequel ils défilent. La vaillance à elle seule ne suffit plus,
aujourd’hui, à assurer la puissance d’un chef. Tu dois le savoir, pour le jour où tu seras amené à
gouverner notre peuple.
Les trompes romaines claironnent sans relâche dans le défilé. D’où il est, en plissant
fortement les yeux, Kefnos peut presque distinguer les visages des officiers, suivis de leurs
légionnaires aux cuirasses rutilantes.
— Et ceux-là ?
— Les lieutenants du général en chef. Et regarde bien celui-ci, sur son cheval blanc ! C’est
lui !
— César ?
— César, oui ! L’homme qui n’a jamais connu une seule défaite militaire.
Kefnos le découvre, à distance de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent, le manteau
pourpre au vent.
— Il avance sans armes ? s’étonne l’adolescent.
— Oui. Il aime signifier ainsi à tous, Romains ou Celtes, qu’à lui, descendant de la déesse
Vénus, rien, jamais, nulle part, ne peut arriver.
— Et c’est vrai ?
— Jusqu’à présent, oui ! soupire le vieux druide. Un digne successeur du grand Alexandre
qui a repoussé les Perses et édifié un gigantesque empire, de la Macédoine à l’Asie, alors qu’il
n’avait pas encore vingt-cinq ans.Fasciné, Kefnos suit des yeux cet homme qui pourrait être son père et qui chevauche,
absorbé dans ses pensées, apparemment insensible à la chaleur, au bruit et à la poussière que
soulèvent les pas de ces soldats. Le jeune Celte continue de regarder cette armée gigantesque
jusqu’à ce qu’elle ait disparu à l’horizon. Le spectacle dure plus d’une moitié de la journée. Déjà
le soleil décline à l’ouest, lorsque le druide redescend vers la plaine avec son disciple ébloui. Et,
tandis qu’il chemine près de lui dans le crépuscule, la main accrochée à l’épaule de son jeune
compagnon, le vieil homme, las, travaillé par ses rhumatismes, murmure soudain, comme à
regret :
— César, le seul homme aujourd’hui à détenir le nouvel art de la guerre.
— Il est facile de vaincre, avec toutes ces machines et tous ces hommes.
— Ne crois pas que cela l’empêche de prendre des risques, Kefnos. César marche toujours
au combat à la tête de ses troupes, le glaive à la main. Il fonce dans la mêlée au milieu de ses
soldats.
— Comme un chef arverne ? s’étonne encore l’élève.
— Exactement, affirme le maître. On dit qu’il arrive, par sa seule présence, à rétablir des
lignes qui plient, en se jetant au-devant des fuyards.
— Comment cela ?
— Il n’hésite pas à saisir ses soldats à la gorge pour les forcer à se retourner contre
l’ennemi. Voilà ce que devrait faire nos chefs quand leurs troupes s’affolent, après un assaut
manqué. Il paraît même qu’un jour, en se trouvant en face d’un de ses légionnaires qui s’enfuyait,
il lui a suffi de dire : « Retourne ta pique dans l’autre sens. Vite ! Quand César l’ordonne, l’ordre
doit déjà être exécuté », pour que l’homme fasse demi-tour et retourne au combat.
La nuit, autour du feu de leur bivouac, les flammes dansantes dessinent de curieuses ombres
sur le visage du druide au front plissé d’inquiétude. Sélénos affirme encore, mais en tremblant
cette fois, que César possède une telle confiance en lui qu’il a osé proclamer à la face de tous
qu’il était le seul maître de son destin, que les dieux n’existaient pas et qu’il reconstruirait le
monde à sa façon.
— Quel homme admirable ! s’enthousiasme Kefnos.
— Tu crois ? tempère Sélénos avec un regard désapprobateur. Comment accorder sa
confiance à un homme qui ne croit pas aux forces suprêmes ? Nul mortel ne doit insulter les
dieux.
Kefnos baisse la tête devant la leçon de son maître, qui poursuit :
— Souviens-toi aussi que César est romain. Il pourrait n’être venu ici que pour nous plier
sous son joug, voler nos richesses et nous réduire à l’esclavage. C’est cela que tu trouves
admirable ?
Kefnos réfléchit. Les prunelles couleur azur de ses yeux captent la brillance du foyer
qu’elles rejettent dans un éclair de braise. Sélénos continue :
— Il y a trop longtemps que notre peuple ne s’est pas lancé dans ses lointaines expéditions
guerrières. Il a désappris à combattre. Ses notables préfèrent jouir de leur opulence tranquille.
L’adolescent se lève d’un bond :
— Moi, je deviendrai lieutenant de César, pour apprendre la science de guerre des Romains.
Sélénos sourit et lui passe affectueusement une main dans les cheveux.
— Je sais que tu le pourras. Et qu’un jour je verrai ta victoire.
Repas frugal, ce soir. La journée passée à contempler le défilé des légions n’a pas laissé de
temps pour la chasse. Les deux hommes se contentent d’une soupe épaisse d’orties, d’oseille et
de flocons d’avoine folle, concoctée par Sélénos, accompagnée d’un hérisson dépecé et rôti par
Kefnos. Le vieil homme s’est confectionné, au coin du feu, une pommade à base de saindoux, de
millepertuis, de sauge et d’écorce de saule.
— Passe-moi cela dans le bas du dos, ordonne-t-il à Kefnos. Ça soulagera mes douleurs.
Puis, après avoir écouté les hurlements des loups, tout proches, il a mâchonné quelques
champignons secs puisés dans sa besace et s’est enveloppé dans une épaisse couverture de laine.
Kefnos, allongé près de lui, insensible aux morsures du vent glacial qui descend la vallée du
Rhodanus, contemple le visage du vieil homme endormi, strié de rides. Sans doute d’avoir trop
voulu explorer les mystères du ciel. Ou trop vécu. Le druide a cinq cents ans, six cents ans, mille
ans. Il est venu quatre siècles plus tôt du centre de l’Europe avec les autres tribus celtes. S’il
s’appelle Sélénos dans sa vie présente, il avait pour nom autrefois Matrix, Tarvos, ou Brossellio.Peut-être a-t-il même accompagné l’armée de Brennos, le chef gaulois qui ravagea l’Italie du
Nord, conquit Rome et pilla Delphes ? Sélénos a vécu tant de vies ! S’il n’a jamais été le même
de l’une à l’autre, il a toujours guidé le peuple des Arvernes. Les humbles du pays des volcans et
des forêts le craignent et le révèrent. Les riches lui paient tribut. Les notables, Gobannitio en tête,
le jalousent et envient son pouvoir.
Au-dessus de Kefnos, dans le ciel pur, brillent les étoiles. L’une d’elles scintille pour lui.
Mais laquelle ? Oxana la verte, celle qui s’allume avant toutes les autres ? Ou l’une de celles de
la constellation du sanglier Ebyros, sur laquelle se guident les Celtes, les nuits sans lune ? Il
ferme les yeux, rassuré. Tout ce que le druide a dit qu’il adviendrait, à coup sûr adviendra. Tout
ce qu’il a pensé que lui Kefnos accomplirait, à coup sûr il l’accomplira.
1. Le sens des mots celtes et romains est donné dans un glossaire placé en fin de volume.2 .
eLune morte du mois d’édrinios. 27 année du Chêne (14 septembre. 54 av. J.-C.).
Encore une fois l’épreuve du sang va lui être imposée. Il se souvient de la première,
quelques semaines plus tôt.
— Maintenant, serrez vos plaies l’une contre l’autre et échangez vos sangs, avait ordonné
Véléda la druidesse.
Kefnos avait supporté sans broncher l’incision du couteau scarificateur. Le sang de son
avant-bras droit coulait abondamment dans le bol de bronze posé en dessous de lui sur une
margelle de pierre. Il s’y mariait avec celui de Luctérios, son compagnon d’initiation. Tous deux
serraient leurs poignets l’un contre l’autre, jusqu’à ce que la plaie de leur bras se cicatrise sous la
pression. En suivant les indications de Véléda, ils avaient porté le bol à leurs lèvres, bu leurs
sangs mélangés et s’en étaient barbouillé mutuellement le corps.
— Maintenant frères de sang, vous vous devrez assistance et amitié. Au-delà de la vie,
jusqu’après la mort. Et rien ne pourra rompre ce serment, avait conclu Véléda pour terminer la
cérémonie.
Le rituel devait avoir lieu plus tard, mais Véléda l’avait précipité. Luctérios était rappelé
d’urgence auprès de son père Samaros, le chef des Cadurques, dans le midi de la Gaule, où se
passaient des événements graves.

Aujourd’hui, Kefnos marche en tête du cortège de jeunes gens revêtus de laies blanches, le
cou paré de gui, comme les druides et les prêtresses qui les accompagnent. Et Luctérios, l’ami
indéfectible, à l’accent si exotique, n’est plus là pour l’encourager du regard ou de la voix.
Derrière Sélénos, Kefnos, avec une certaine appréhension, gravit le galgal du sanctuaire de
Teutatès, la plus haute des collines de la forêt. Là, les attendent les ovates aux tuniques vertes qui
ont amené le taureau noir, un anneau dans les naseaux, fixé à un énorme bloc de pierre. La bête
puissante et redoutable louche de ses yeux globuleux vers l’arrivée du cortège. Quatre années ont
passé depuis l’entrée en Gaule de l’armée de César. À dix-huit ans, voici arrivé pour le jeune
Celte le moment de la consécration qui marquera son passage dans le règne des hommes et des
guerriers.
Parti du pays arverne en compagnie de Sélénos par des chemins secrets, il s’est caché sous
les plus hauts des chênes du centre du monde avec d’autres enfants de nobles. Il y a reçu
l’éducation qui sied à un fils de chef. Entraîné aux longues randonnées et aux exercices
physiques, il est resté longtemps dans cette forêt qui parfois l’étouffait. Il a appris l’art de se
battre. On lui a enseigné l’histoire des siècles passés ainsi que le grec et le latin, bien que ce
fussent des langues écrites. Le grec, pour la profondeur de sa pensée ; le latin, parce qu’il est
devenu nécessaire de le parler pour qui veut posséder le pouvoir.
Longuement, il s’est entraîné aussi à l’art de parler car, selon la maxime des Anciens, celui
qui veut régner doit savoir « manier forte l’épée et fine la langue ». La nuit enfin, dans les
clairières, comme tous les initiés, il a appris à ne plus redouter ce moment où le monde des morts
pénètre celui des vivants, en même temps que l’art de reconnaître et de déchiffrer les étoiles, afin
de savoir nommer les jours à partir des nuits de la pleine lune, et les mois depuis la fête du
Samain de la fin de l’automne. Vêtu de lin blanc comme les druides de l’ordre, il a étudié à l’abri
des enceintes de bouleaux.
Il entend encore les prêtres lui enseigner sans relâche : « Pour qu’une forêt soit superbe, il
lui faut l’âge et l’infini ». Ou : « Si tu veux rester fort, commence à croire que la nuit t’attendtoujours. Et la mort vient au moins trois fois. » Ou encore : « La parole n’est pas en usage chez
les muets, et ceux qui en savent la magie peuvent gouverner le monde. »
Pendant six ans, en compagnie d’autres enfants de nobles, il a répété inlassablement les
maximes sacrées et récité en rythme les longs poèmes qui lui apprenaient la science, la morale et
les légendes de son peuple, sa religion et ses coutumes. Tout lui a été enseigné oralement,
puisque rien, jamais, ne doit être écrit de ce qui fait la force et la puissance de ce monde d’où il
est issu.

Encore plongé dans ses souvenirs, Kefnos voit Sélénos se retourner sur le groupe de jeunes
gens vêtus de laies blanches. Le vieil homme les dévisage longuement l’un après l’autre. Kefnos
ne peut s’empêcher de frémir : le druide le montre du doigt. Insigne honneur qui le désigne
comme le sacrificateur. Se sent-il assez fort pour officier ? Le taureau doit être parfaitement
exécuté, d’un coup précis et décisif. Sinon, sa maladresse en rejaillirait sur tous les jeunes initiés.
Il n’a pas le temps de s’interroger davantage. Le manche d’un poignard long et affilé vient glacer
la paume de sa main. Une femme brune s’approche, presse ses doigts et ferme son poing sur
l’arme. Il reconnaît la druidesse Véléda : elle plonge son regard dans le sien.
L’espace d’un éclair, Kefnos revoit la merveilleuse nuit où elle a fait de lui un homme.
Dans la forêt, sur la berge d’une source aux eaux chaudes dont les vapeurs les enveloppaient, elle
lui a révélé le secret de l’amour. « Tu vas vivre en moi comme tu vivras avec l’âme de la terre.
Tu vivras aussi avec celle de ton père. Et avec l’âme que tu rencontreras un jour. Car tout
homme est trois en un. » Il se souvient comme elle l’a aimé, d’abord tendrement en lui susurrant
à l’oreille un chant étrange fait de paroles troublantes, puis plus sauvagement, son corps solide à
la peau mate étreignant le sien dans les boues de la source.
Alors qu’elle le chevauchait, trois nuages étaient passés devant la lune bleue, énorme et
aveuglante. Étaient-ce les âmes dont Véléda venaient de lui parler, et qui les avaient observées ?
La druidesse n’avait pas répondu. Elle avait dit simplement : « Un jour, ton nom s’inscrira dans
les étoiles ». Et ajouté : « Ton nom secret, celui qui t’a été donné à ta naissance. » Il n’avait pas
osé lui avouer qu’il le connaissait déjà : Vercingétorix ! Son père le lui avait révélé, le jour où ils
avaient vu le sanglier blanc.
Kefnos détourne les yeux de Véléda et les plonge dans ceux du taureau. La bête furieuse, les
naseaux en feu, frappe le sol de ses sabots, avec l’envie de charger. Mais elle ne peut bouger sans
déchirer son mufle, prisonnier de l’anneau de métal. Kefnos, assurant son pas, crispant ses doigts
autour du manche du poignard, marche lentement vers elle. Les ovates, en soulevant l’anneau,
obligent le taureau à lever la tête et à tendre son garrot. Kefnos ne peut se retenir de jeter un coup
d’œil en arrière sur l’assemblée des jeunes gens qui l’observent de loin, immobiles et muets.
Tous attendent qu’il accomplisse l’acte sacré. Il sent sa main trembler. Du regard, il en appelle à
Véléda. Elle l’encourage d’un hochement de tête. Il ne peut pas reculer. Seul ce geste lui donnera
le droit de succéder à son père.
Il ferme les yeux, les rouvre, puis, d’un mouvement brusque, se jette en avant et tranche
d’un seul coup les deux carotides de l’animal. La bête meugle, titube, révulse ses yeux, vacille
sur ses jambes et s’écroule. Kefnos, dans son élan, tombe sur les genoux. Le sang de l’animal
gicle sur sa laie blanche. Il voudrait se relever, mais il ne peut détacher son regard des
convulsions de l’animal. Un grand froid l’envahit, le sang reflue de son visage, un creux se forme
dans son ventre et l’aspire. Ses genoux fléchissent. La main de Sélénos vient à son secours. Elle
enserre son poignet et l’oblige à brandir l’arme sacrificielle ensanglantée vers le ciel, en
hommage à Teutatès. Désormais, Kefnos peut se présenter en armes devant les Anciens de son
peuple.

Dès le lendemain, il part vers Gergovie, accompagné de Sélénos. À la stupéfaction du
druide, Kefnos pousse un cri de délivrance. Enfin, il sort de la forêt des Carnutes. Il peut voir
l’horizon. Le ciel s’ouvre devant lui. La plaine s’étale jusqu’à l’infini. Si souvent oppressé sous
un couvercle de verdure, prisonnier de la barrière des arbres, il libère maintenant son esprit et son
âme à la lumière du fleuve Liger. Huit jours plus tard, il atteint les frontières du pays arverne,
retrouvant les plaines de la Limagnus, océan de sillons travaillé par les socs des charrues. Et
quelle émotion, de voir au loin, devant lui, la ligne majestueuse des monts !Les remparts de Gergovie apparaissent au sommet du long plateau. Gergovie, l’opulente
cité arverne, dominée par un volcan éteint, sanctuaire du dieu Lug. Gergovie, ville de lave, aux
tours de blocs noirs, qui paraît s’offrir comme un dolmen à la lumière du ciel. Dans cette ville, il
a passé une enfance heureuse. Il se souvient que son père lui disait : « Ici, l’homme est à l’abri de
la terre et peut vouer son âme au firmament. » Il entend encore son rire, quand il lui rappelait la
phrase que leurs ancêtres, les légendaires rois Luern et Bituit, répondaient aux menaces de leurs
ennemis : « Ici, nous ne craignons qu’une chose, que le Ciel ne tombe sur nos têtes ! » Et il
revoit les fêtes où les guerriers de son peuple, montés sur leurs chevaux, lançaient leurs flèches
contre les nuages, tels des Centaures ivres.
La route de basalte est encombrée de paysans poussant des bœufs et des porcs devant eux.
Des femmes portent des paniers pleins de fruits, de légumes ou de linge encore humide, dans
l’enchevêtrement des charrettes montantes ou descendantes. Kefnos et le druide croisent des
cavaliers arrogants et bien armés, les bras nus, couverts de bijoux : des ambactes. Les hommes de
main des nobles qui gouvernent la cité avec Gobannitio. Ils s’inclinent avec respect devant
Sélénos qui affecte de ne pas les voir. Ils jettent des coups d’œil curieux sur Kefnos. Le jeune
homme impressionne par sa force et son apparat guerrier. Les cheveux blonds coupés court, rasé
de près, il apparaît à la fois mystérieux et déterminé. Un halo lumineux nimbe son corps. Les
femmes se retournent sur lui, mais, absorbé par ses émotions, le jeune homme ne voit que
l’entrée de sa cité.
Le gigantesque portail orné d’une longue rangée de crânes l’impressionne toujours. Toutes
ces têtes coupées au fil du temps en combats singuliers ! Son peuple les honore autant qu’il
s’honore lui-même en les exposant ainsi. Mais un autre spectacle attire son attention : des
chariots chargés à ras bord d’épis de blé, de fourrage et de salaisons, escortés par des hommes en
armes et des marchands.
— De la marchandise réquisitionnée sur ordre du vergobret, pour les camps romains, le
renseigne un paysan.
Puis celui d’un second convoi d’hommes et de femmes aux mains entravées. Des Arvernes,
encadrés par des gardes.
— De quoi sont coupables ces gens ? demande Kefnos.
— De rien. Juste des otages. Gobannitio, ce maudit, les envoie à César, en échange de sa
protection, murmure le paysan, en s’assurant que personne ne l’entend.
— Et ceux-là ? La même chose, je suppose ?
Kefnos désigne un troisième chariot rempli d’hommes et de femmes, dont certaines, très
jeunes, sont vêtues de longues robes de lin blanc. Des vierges consacrées !
— Oh, celles-là… Des malheureuses qu’on ne reverra jamais !
Les otages, tête baissée, épaules accablées, semblent résignés au pire.
— On les emmène à Rome. Comme esclaves ou comme prostituées. Voilà le sort qui peut
attendre chacun de nous, depuis que Gobannitio exploite le pays, grogne le paysan avec un regard
de haine vers le haut de la citadelle.
Une rage sourde monte en Kefnos. Il maudit l’envahisseur et ceux qui collaborent. Sélénos
le retient de se jeter sur les gardes en armes qui protègent les trafiquants italiens.
— Trop tôt. Garde ton calme si tu veux arriver au but.
Kefnos obéit, conscient de l’inutilité de son désespoir. Nul ne peut rien, seul contre tous.
La rue principale de la ville grouille toujours de la même animation. Il sent ressurgir en lui
d’autres souvenirs d’enfance. Ces échoppes où il volait des figues de Sicile ou des confiseries
carthaginoises. Ces ateliers de fondeurs de bronze, de forgerons et de potiers, devant lesquels il
passait des heures. Ces ruelles qui se déploient en tous sens et où il jouait à la guerre avec ses
camarades.
Tandis qu’il monte vers le centre, les maisons de bois à étages remplacent les anciennes
demeures aux toits de chaumes et aux murs de torchis. Sur la place principale, une maison à
l’entrée richement décorée de céramiques colorées aux motifs géométriques, domine toutes les
autres : la Maison du Conseil des Nobles. Gobannitio y demeure, protégé par ses gardes.
— Je veux voir le vergobret, qu’on aille le chercher ! ordonne Sélénos à un garde, avec
l’autorité que lui confère sa fonction.
L’homme à qui il s’est adressé s’exécute de mauvais cœur, tandis que les autres se déploient
autour de Kefnos, prêts à sortir l’épée du fourreau. Avec Sélénos pour protecteur, le jeunehomme sait qu’il n’a rien à craindre pour sa vie. Quiconque oserait toucher au Grand Druide,
personnage sacré, ou attenter à la vie de ceux qu’il protège serait maudit par sa tribu et
impitoyablement puni par les dieux. La loi sacrée des Celtes veut que Gobannitio rende à présent
sa magistrature à celui qui doit légitimement la détenir. Le fils de Celtillos a dix-huit ans. Il a
l’âge et les connaissances requis pour devenir chef des Arvernes.
Un accès de fureur vengeresse submerge Kefnos à l’apparition de Gobannitio, accompagné
d’Espacnat, de Critognat, de ses sbires et de quelques ambactes armés. Il ne peut s’empêcher de
lâcher un cri de rage et de porter la main à son épée. Sa vue se brouille de larmes au souvenir du
sang de son père. L’image du corps de Celtillos transpercé par les épées des trois assassins
envahit sa pensée. Il s’imagine à sa place, se relevant et fonçant sur eux avec la hargne d’un
sanglier blessé.
— Kefnos ! Du calme !
Au rappel de Sélénos, le jeune homme se fait violence pour ne pas se jeter sur les trois
hommes. En reprenant ses esprits, il constate que son oncle a vieilli et grossi. Il se coiffe à
présent à plat, à la romaine, mais son visage demeure toujours aussi froid. Et ses yeux perçants le
scrutent avec curiosité.
— Le fils de Celtillos ? demande-t-il à Sélénos.
Le druide se contente de hocher la tête. Gobannitio, avec une moue presque méprisante, se
tourne vers l’adolescent.
— Que veux-tu ?
— Reprendre la place qui m’est due.
Gobannitio fait mine d’étouffer un rire :
— Quelle place ?
Sans laisser le temps au jeune homme de répondre, Sélénos intervient :
— Celle que tu as prise à son père et qui lui revient de droit. Il a dix-huit ans. L’éducation
d’un chef lui a été donnée. Il a tué le taureau noir.
Le vergobret échange un regard amusé avec ceux qui l’entourent et semble réfléchir. Tous
attendent sa réaction pour se conformer à elle. Osera-t-il s’opposer au druide, à l’homme sacré ?
Au rire de Gobannitio, sûr de sa force, l’assistance se détend. Seul Critognat reste impassible.
Gobannitio fixe Kefnos droit dans les yeux. Le jeune homme soutient son regard sans ciller.
— Prendre ma place, vraiment !
— Tu as accepté que Kefnos retrouve son rang de vergobret, dès qu’il serait en âge de l’être,
lui confirme Sélénos. Le moment est venu, Gobannitio.
— Mon pouvoir n’est pas entre mes mains, c’est le Conseil qui en dispose.
Il jette un regard entendu aux nobles qui l’entourent :
— Je ne vois pas ce qui confère au fils de Celtillos plus de droit au rang de vergobret du
peuple arverne qu’à son frère. Nous sommes tous les deux de la même lignée, et mon expérience
parle pour moi.
Critognat, soudain, intervient :
— Tu as donné ta parole après la mort de Celtillos, Gobannitio, j’en suis témoin.
Surpris par la révélation de son complice, le vergobret lui lance un regard furieux et hausse
les épaules avec dédain :
— J’obéirai à la décision du Conseil des nobles. Je n’en fais pas une question de personne.
Il s’agit de l’intérêt de notre peuple. Libre à lui de se fier à un gamin sans expérience, s’il le veut !
Le Conseil me jugera sur ma politique, et sur rien d’autre. Les faits prouvent que nous vivons en
paix avec les Romains, depuis que je suis vergobret.
— Les faits suffisent à juger ta politique, oui ! lance violemment Kefnos. Les Romains se
conduisent partout en conquérants. Tu t’aplatis devant eux comme un esclave. Ils exigent des
otages, tu les leur livres. Les Romains veulent du blé, du bétail, du vin pour leurs légions, tu
réquisitionnes à leur place. Leurs marchands d’esclaves ont besoin de chair fraîche pour les
orgies de leurs maîtres, tu les laisses enlever nos femmes. Voilà ta politique ! Il est facile, dans
ces conditions, de vivre en paix avec les Romains.
Les lèvres crispées de Gobannitio ont pâli.
— Je reconnais bien l’arrogance de ton père ! N’oublie pas que le Conseil l’a condamné
parce qu’il se voulait roi. Notre peuple sait se méfier de ceux qui flattent son goût de la libertépour devenir ses tyrans. Nous ne sommes pas dupes de tes phrases creuses. Les Romains, nos
alliés, ne sont venus ici que pour nous protéger des Helvètes et des Germains.
— Belle façon de nous protéger que de nous enlever nos femmes consacrées !
Déstabilisé, Gobannitio lance un regard surpris à Sélénos.
— Aux portes de Gergovie, au cœur de la terre arverne, confirme le druide, nous avons vu
des marchands d’esclaves italiens emmener des femmes consacrées.
Gobannitio réfléchit quelques instants :
— J’ordonnerai une enquête. Si elle confirme ce que vous avancez, j’adresserai à César une
protestation solennelle.
Kefnos s’esclaffe :
— Une enquête ! Une protestation solennelle ! La seule protestation que peuvent
comprendre les Romains, la voici !
Il dégaine son épée. Surpris, Gobannitio recule et en appelle à ses gardes :
— Saisissez-vous de lui ! Jetez-le dehors !
Il ajoute à l’attention de Sélénos :
— Il a osé tirer l’épée devant le vergobret ! Qu’il soit banni ! Et toi avec, si tu lui apportes
ton soutien. Je n’ai pas peur du pouvoir des druides.
Les gardes, épée à la main, ébauchent un mouvement pour encercler Kefnos. Un moment, il
les toise, puis les fait reculer par quelques semblants de coups d’épée. Il finit par sourire, puis par
la jeter aux pieds de Gobannitio.
— Battons-nous sans armes. En lutte singulière, si tu l’oses. Le vainqueur bannira l’autre.
Les gardes en profitent pour se précipiter sur lui. Ils le font tomber de son cheval et le
traînent hors de la place, alors qu’il crie encore :
— Je t’avais prévenu, Sélénos ! Gobannitio est un serpent, sa parole un mensonge. Ce qu’il
ne veut pas me rendre de droit, par Teutatès, je l’obligerai à me le rendre par la force !
Sélénos, blême de rage, se tourne vers Gobannitio :
— Tu t’es parjuré. Tu verras venir le règne de la désolation. Imposteur, serviteur de
l’étranger ! Malheur à toi et à tous ceux de ta lignée !
À d’autres gardes accourus en renfort, Gobannitio montre le vieillard en hurlant :
— Dehors, le vieux fou ! Hors de mes remparts ! Qu’il ne passe plus la porte de notre cité !
Mais aucun n’ose s’approcher de l’homme sacré. Sélénos accorde un dernier regard
dédaigneux à l’assemblée des nobles et à Gobannitio.
— Les siècles ont épuisé mes forces, mais le feu du Ciel tombera sur vous, dit-il
simplement.
Puis il s’éloigne par où il est venu, accompagné par le respect silencieux des petites gens de
Gergovie. Le vieux druide se veut impassible, mais il titube légèrement en hochant la tête. Il
prononce des mots incompréhensibles, dont les Arvernes comprennent pourtant le sens menaçant.
À la sortie de la ville, poursuivi par les ricanements des gardes, Kefnos se retourne brusquement,
le poignard à la main. Avec cette seule arme, il les affronte et fonce à travers leur groupe avant
qu’ils aient le temps de réagir. Il récupère son cheval dont l’un d’eux a laissé échapper la bride.
Sa détermination et sa hargne paraissent telles que les hommes préfèrent se réfugier derrière la
porte. Ils en ferment les lourds battants de bois clouté derrière Sélénos, qui s’est précipité pour
retrouver son élève et le protéger.
— Par le nom du dieu que jure notre tribu, lance le druide vers les remparts de la citadelle,
j’appelle sur vous la vengeance ! Que la colère d’Ésus se déchaîne sur les traîtres et les parjures !
Que justice soit faite à Gergovie et qu’y règne celui qui doit régner !
Pris d’une lassitude inhabituelle, il se retient au bras de Kefnos et soupire :
— Il est temps que tu fasses ce que tu envisageais, il y a cinq ans, du haut de la colline du
Rhodanus, lors de l’entrée de César en Gaule. T’en souviens-tu ?
— Comment pourrais-je l’avoir oublié ?
— Alors, pars dès maintenant pour son camp et fais ce que tu disais que tu ferais.
— Mais toi, druide ?
— Moi, j’irai chercher les armes sacrées de tes ancêtres : le casque de Bituit et l’épée de
Luern.
Kefnos a toujours entendu parler de ce casque et de cette épée. Auraient-ils vraiment
existé ? Jusque-là, il avait cru à une légende.— Tu sais donc où les trouver ?
Sélénos se contente de sourire :
— Ils seront à toi quand tu seras prêt. Nul, alors, ne pourra plus t’arrêter.
Il tend la main vers le front de Kefnos et la laisse affectueusement posée sur sa tête quelques
instants, cherchant à lui transmettre la conviction et l’énergie puisées dans le monde des dieux.
Puis il se détourne sans un mot et s’éloigne sur la route qui mène vers les hauts sommets des
volcans éteints, longtemps suivi par le regard embué de son disciple.3 .

September, an 700 de la fondation de Rome du calendrier romain. Aux environs de
Durocortorum. Pays des Rèmes. Gaule chevelue (septembre. 54 av. J.-C. du calendrier
grégorien. Environs de Reims. Champagne. France).
Ce matin, César s’est réveillé de mauvaise humeur.
Il y a quelques jours, il a eu quarante-huit ans. Déjà presque un vieillard. Près de cinq ans
auparavant, il s’est fait nommer proconsul de la Gaule. À quoi cela lui a-t-il servi ? À amasser
une fortune, certes, mais encore faudrait-il qu’il puisse en profiter. Au lieu de quoi, il pourrit
vivant dans ce camp perdu, en pays barbare, pendant que Pompée fait les yeux doux au peuple de
Rome et que Crassus multiplie ses victoires sur les Parthes. Cette idée d’un triumvirat a
finalement été un marché de dupes. Pour lui, en tout cas. Les accords de Lucques passés entre
eux, trois ans plus tôt, ont bien renouvelé son proconsulat sur la Gaule, mais Pompée et Crassus
ont gardé pour eux les deux provinces les plus prospères du monde romain, les deux morceaux
de choix : l’Espagne et la Syrie. Avec elles, ils sont sûrement devenus à l’heure qu’il est dix fois
plus riches que lui.
Ce n’est pas qu’à ses yeux la richesse soit importante. En vérité, il se moque du luxe. Il
pourrait tout aussi bien vivre avec un morceau de pain et un verre d’eau. Si la richesse le
préoccupe, c’est seulement pour le pouvoir qu’elle donne, à commencer par celui d’entretenir
des armées puissantes et des réseaux de clients. Et, sur ces deux plans, il se sent amoindri par
rapport à ses rivaux. Pourtant, il lui faudra bien en découdre un jour ou l’autre avec eux. Crassus
et Pompée le savent, eux aussi : il n’y a pas place pour trois à Rome, ni même pour deux. Qui
sera le maître, le moment venu ? Tout dépendra du sort des armes et de la puissance de la
clientèle. De la richesse donc, encore et toujours.

Machinalement, comme il le fait souvent, César puise une poignée de perles dans une coupe
d’argent. En continuant de réfléchir, il fait rouler entre ses doigts ces magnifiques bijoux de
Bretagne, qu’il envoie à intervalles réguliers à Cicéron et à quelques sénateurs de Rome pour se
rappeler à leur souvenir et se maintenir dans leurs bonnes grâces.
Sa seule consolation d’un aussi long séjour en pays barbare est d’avoir publié les deux
premiers livres de ses Commentaires de la guerre des Gaules. Ainsi aucun exploit de son armée
n’a-t-il pu passer inaperçu. Aussitôt paru à Rome, l’ouvrage a fait parler de César. Mais de quel
César ? Du stratège, de l’écrivain ? Il est conscient d’avoir un style. Un peu trop classique au
goût de certains, mais incontestable. Il a défendu cette simplicité dans son traité De l’analogie.
Sur ce plan, il sait qu’il peut rivaliser avec les deux historiens majeurs de la littérature latine,
Caton l’Ancien et Cornelius Nepos. Une angoisse le prend : s’il ne laissait dans l’Histoire que
cette trace ? La perspective ferait sans doute bien rire Cicéron, le seul qui, malgré ses éloges, n’a
jamais vraiment pris ses écrits au sérieux.
Laissant retomber les perles dans leur coupe, il fait quelques pas et va s’asseoir dans son
efauteuil en IX . Il reste un moment immobile, indécis. Quel autre bilan peut-il tirer de son séjour
en Gaule ? Il a reçu quelques récompenses pour ses faits d’armes. Des médailles et des
compliments du Sénat romain ou de ses ennemis, la belle affaire ! Sa règle d’or concernant les
distinctions : ne pas les demander, ne pas les refuser, ne pas en faire étalage. Il sait trop qu’elles
ne sont qu’une façon comme une autre de flatter un rival pour mieux le tenir à l’écart du
pouvoir.Au fond, il est mécontent même de ses victoires militaires. À vingt-quatre ans, Alexandre
avait déjà fondé un empire. Lui, il s’embourbe dans des opérations dérisoires de maintien de
l’ordre. Dans ses moments de découragement, comme ce matin, il se voit comme un exécuteur de
basse police à grande échelle. Ses succès sur les Suèves d’Arioviste ont sans doute été
incontestables, soixante mille morts, ce n’est pas rien. Il a bien obligé aussi les Helvètes à
rebrousser chemin et à renoncer à leur traversée de la Gaule, quatre-vingt mille morts, ce n’est
pas rien non plus. Mais quelle gloire militaire en a-t-il retirée ? Aucune.
Rien à voir avec les campagnes d’Alexandre, qu’il connaît par cœur et qui le rendent fou de
jalousie. La conquête de la Grèce, la victoire sur les Perses de Darios, la maîtrise de l’Asie
Mineure et de la Syrie, la fondation d’Alexandrie. Et Tyr, et Babylone, et Suse, et Persépolis !
Pousser ses conquêtes jusqu’aux bords de l’Indus, c’est autre chose que de croupir ici, au pays
des Rèmes, à soumettre des tribus instables qui ne cessent de se reconstituer, à peine les a-t-on
dispersées. Autant chercher à saisir des poissons dans l’eau courante. Plus rageant, plus
dérisoire : il s’en est fallu de peu que les Vénètes de l’Armorique ne lui infligent une défaite à
l’entrée de la rivière d’Aurios. Quelle ironie ! Cet affront l’a mis dans une telle fureur qu’il ne
leur a fait aucun quartier. Pas de prisonniers, a-t-il ordonné à ses centurions. Ils s’en sont donné à
cœur joie. Après avoir eu peur, les hommes aiment s’amuser. Toute l’armée rebelle a été
massacrée, les biens de leurs chefs saisis, les femmes et les enfants vendus à l’encan. Viols, mains
ou nez coupés, égorgements, un vrai carnage.
Il pensait ainsi avoir découragé pour longtemps toute nouvelle tentative de révolte. Peine
perdue ! Elles continuent d’exploser ici ou là, et ses légions ne cessent d’éteindre les feux
qu’allument partout ces braillards de Gaulois. Leur caractère anarchique et leur inconscience le
déconcertent autant qu’ils l’enragent. Il y a un an, près de Tongres, l’une de ses légions a été
surprise dans une embuscade. Quatre cohortes sur dix ont été exterminées. Il n’y a pas eu de
survivants. Deux mille quatre cents hommes perdus d’un seul coup. Pour mieux le narguer, ses
adversaires avaient coupé les têtes de tous ses gradés : optiones, porte-enseignes et instructeurs.
Il les a retrouvées, alignées en une macabre exposition sur un lit de branchages, au beau milieu
du champ de bataille. Impossible de laisser impunie une telle offense. Il a fallu reprendre
l’enchaînement des représailles et parcourir la Gaule pour châtier des coupables. Mais lesquels,
puisqu’ils le sont tous ? Et comment les trouver ?
Lassé de les chercher, il lui a fallu les inventer. Son injustice et sa cruauté sont devenues
légendaires. Il en a d’abord éprouvé une certaine satisfaction. Puis, comme presque pour toute
chose à mesure qu’il se sent vieillir, il n’en garde finalement qu’un goût amer dans la bouche.
Rien ne lui déplaît plus, au fond, que l’idée de rester dans l’Histoire comme un tueur
sanguinaire. Alexandre, lui, dont les massacres ont pourtant été au moins égaux aux siens, garde
une image de conquérant.

Sortant de sa tente, César promène un regard désabusé sur le camp. Pour une fois, ni son
ordonnancement impeccable ni la présence à ses pieds de ses légions préférées ne lui procurent de
plaisir. Il passe la main sur son visage rendu râpeux par une nuit sans sommeil. La mèche de
cheveux, qu’il ramène d’ordinaire sur le devant pour dissimuler sa calvitie précoce, flotte en
désordre au gré du vent. Il a même oublié de nouer autour de ses reins la ceinture de cuir aux
clous d’or qu’il porte habituellement avec une élégance négligente. Il pleut encore et toujours sur
ce pays impossible à gouverner. Il envie Pompée, qui se prélasse au soleil d’Italie, en paradant sur
la voie Appienne. Lui n’a sur le buste que son gilet de corps froissé par une nuit glaciale. Agacé,
il donne un coup de ses bottines blanches dans une flaque d’eau. Une voix dans son dos le fait se
retourner.
— Ave, César ! Tu sembles bien soucieux, ce matin !
Brutus, son fils adoptif, lui apporte un message arrivé à l’instant d’Italie. Sans répondre, il
le lui prend des mains, le déroule et le lit. La nouvelle l’exaspère, comme tout le reste. Cette
journée décidément commence mal.
— Encore une révolte ?
César hausse les épaules :
— S’il ne s’agissait que de cela !
Brutus attend une explication qui ne vient pas. César hésite à la lui donner, puis se décide, à
contrecœur :— Pompée a l’arrogance de me faire envoyer par le Sénat un commissaire de la République.
Il devrait arriver d’ici à quelques jours.
— Mais pour quel motif ?
— Tous les motifs sont bons : inspecter mes troupes, vérifier la gestion que je fais de la
Gaule. Me reprocher sans doute d’agir par ambition, ou d’user des moyens de répression
contraires à la morale romaine. Comme si la guerre était une olympiade où l’on applique des
règles que chaque concurrent est tenu de respecter ! Prétexte que tout cela. Ce que veut Pompée,
c’est m’humilier. Me faire sentir que je ne suis pas maître chez moi. Que je dépends toujours de
Rome, du Sénat, et de lui surtout.
César a détourné les yeux. Brutus l’observe, inquiet. Il ne connaît que trop bien ce
tremblement qui agite la main de son père adoptif, ce rictus qui s’est figé sur ses lèvres. Pendant
quelques instants, il craint d’assister au début d’une crise de haut mal. Mais les doigts finissent
par se détendre, le visage se fait plus calme. La menace est passée.
— Que comptes-tu faire ? ose enfin Brutus.
César se tourne vers lui :
— Recevoir ce commissaire avec tous les honneurs qui lui sont dus, bien entendu ! Il
représente la République. À ce titre, il mérite notre respect et notre attention. Je crois que je vais
te charger de prendre soin de lui. As-tu une idée pour l’occuper sans trop gaspiller l’argent de
Rome ?
— Je pourrais lui préparer une tournée d’inspection.
— Où ça ?
— Sur les rives du Rhin.
Un large sourire illumine le visage de César :
— Brutus, je savais que je pouvais compter sur toi.
Il passe un bras autour de ses épaules :
— Les rives du Rhin sont dangereuses. Il faudra lui fournir une escorte. D’un autre côté,
nous ne pouvons pas nous démunir de trop d’hommes, pour le plaisir de satisfaire un caprice du
Sénat.
— Nous réduirons cette escorte au minimum.
Les deux hommes se regardent en se retenant de rire, comme les complices d’une bonne
farce. César renchérit :
— Le Rhin : une bonne destination pour un premier lieu d’enquête ! Les Germains seront
ravis d’accueillir un envoyé de Rome. Évidemment, s’il lui arrivait quoi que ce soit, cela
justifierait de ma part une expédition punitive, avec ou sans la permission du Sénat.
Brutus approuve, amusé. Mais une légère expression d’inquiétude se dessine soudain sur
son visage :
— Et si les Germains ne bougeaient pas ?
César s’étonne de l’objection :
— Quand on les connaît comme nous les connaissons, cela paraît peu vraisemblable.
— Peu vraisemblable, mais possible.
Ce petit jeu de l’esprit a remis César de bonne humeur. Il se surprend à penser Brutus plus
fin politique qu’il n’en a l’air. Plus rusé, surtout. Plusieurs fois, il a pensé qu’il lui faudrait
peutêtre se méfier un jour de ce fils. Il n’a pas oublié qu’avant d’être adopté par lui Brutus a
longtemps pris le parti de Pompée. D’ailleurs, sa théorie sur les hommes est faite depuis
longtemps : il n’y a rien à craindre des gras et des chevelus, mais tout des pâles et des maigres,
comme lui.
— Donne-moi le fond de ta pensée, mon fils.
— Je pourrais prendre une cohorte avec moi et aller créer quelques incidents mineurs dans
la région en question, de façon à bien échauffer les esprits contre nous, avant d’envoyer notre
commissaire et son escorte. Nous serions plus assurés du résultat recherché.
César n’est plus seulement content, il est ravi :
— Brutus, j’ai parfois l’impression que tu devances ma pensée. Prends la tête de ta cohorte
et pars dès aujourd’hui. Mais une quinzaine de jours, pas davantage. Si l’envoyé de Rome arrive
avant ton retour, je le ferai patienter jusque-là.
Brutus salue son père adoptif et descend du tertre de commandement mettre son projet à
exécution. César le suit des yeux avec affection. À travers le jeune homme, il revoit sa mèreServilia, qu’il a tant aimée, et qui l’aimait follement en retour. Il avait à peu près l’âge qu’a
Brutus aujourd’hui. C’était il y a plus de vingt ans. Les femmes se pressaient autour de lui.
Maintenant, le vent glacial le fait frissonner. Avec l’âge, le froid et l’humidité le font souffrir de
plus en plus. Il tourne le dos et rentre sous sa tente. Les deux braseros brûlent encore un peu,
mais l’esclave n’est pas passé renouveler le combustible depuis l’aube et il n’y reste plus que des
braises. César s’en approche et se frotte les mains. Comment ne pas céder à la mélancolie ? Il a
dépassé de deux bonnes années l’âge limite pour être mobilisé en cas de guerre. Belle ironie,
pour un général en chef ! Le voici entré dans la catégorie des seniores, ceux qu’à Rome on
appelle les Anciens, qu’on traite avec respect, qu’on salue en les abordant, à qui l’on cède le pas
ou devant qui l’on se lève quand ils entrent dans une pièce. Il échangerait bien toute cette
prévenance contre seulement un peu de sa jeunesse. Encore heureux qu’il n’y ait pas de limite
d’âge pour exercer les magistratures ! Mais il lui faut faire vite à présent. Cet enlisement en
Gaule le désespère. Le cafard le reprend. Il cherche des yeux autour de lui sur qui passer sa
mauvaise humeur.
— Mentula !
Il appelle plusieurs fois, avant que son esclave nubien ne surgisse de derrière un rideau, l’air
endormi.
— Déjà debout, César ?
— Qu’est-ce que tu fais, derrière ce rideau ? Tu m’espionnes ? Je parie que tu écoutais ce
que je disais à Brutus, pour en faire un rapport à mes ennemis !
Mentula éclate de rire :
— Tes ennemis ! Ce serait avec plaisir que je leur ferai des rapports sur toi, si seulement je
les connaissais !
— Assez, avec tes insolences ! Tu m’écoutais, j’en suis sûr.
Mentula continue de pouffer :
— Mais non ! Je viens juste de me réveiller. Tiens, regarde.
Et il apparaît soudain tout entier, dévoilant sans pudeur son corps nu d’éphèbe de dix-huit
ans. Il sait César sensible à la beauté de sa peau noire et lisse. À ses lèvres épaisses. À ses cuisses
longues et finement musclées. À ses mains douces et fermes, quand il le masse après l’avoir lavé.
Mais César ne se déride pas et continue de lui lancer un regard suspicieux. Mentula hausse les
épaules et affiche l’expression boudeuse d’un enfant accusé injustement. Les deux hommes ne
sont pas dupes l’un de l’autre. Ils savent que c’est un jeu qu’ils se jouent pour aiguiser leurs sens.
César rompt le premier. Non, décidément, ce matin, il ne se sent pas d’humeur pour les plaisirs
de l’amour.
— Prépare-moi donc un bain bouillant, au lieu de traîner ! Et fais venir le tonsor, pour qu’il
me rase de près.
— Voudras-tu aussi que je te masse le dos avec mon huile, celle qui t’a tant plu hier soir ?
Les deux hommes, à ce souvenir, ne peuvent s’empêcher d’échanger un regard complice.
— Frotte-moi plutôt le corps avec ce sapo dont usent les Gaulois. Voilà bien la seule chose
intelligente qu’ils aient inventée.
— Tu es injuste, sourit Mentula.
Et, comme César lui jette un regard interrogatif, le jeune homme continue, un sourire aux
lèvres :
— Tu oublies les tonneaux qui te servent à garder ton vin mieux que ne le font tes amphores
romaines. Et leur cervoise, avec laquelle tes légionnaires ne dédaignent pas de s’enivrer.
César hausse les épaules :
— Des objets de plaisir, comme leur sapo. Rien d’important ! Je te parle, moi, d’inventions
utiles. Pas de hochets !
— Et leurs charrettes aux roues cerclées de fer, qui roulent plus vite que les tiennes ? Et
leurs moissonneuses, avec lesquelles ils récoltent leur blé ? Et les fers pour leurs chevaux ? Et
les cottes de mailles pour leurs guerriers ?
— Assez ! le coupe César. Prépare-moi ce bain et ne discute pas sans cesse tout ce que je
dis !4 .
20e jour après la grande lune du mois d’édrinios. 27e année du Chêne. Mont Geruis.
Pays arverne. Gaule (17 septembre. 54 av. J.-C. Environs du lac de Guéry. Auvergne. France).
Sélénos lève la tête vers le ciel et interpelle les dieux :
— Où vous cachez-vous ? Nous protégez-vous encore ?
Il tombe dans une large fosse comblée à ras bord d’ossements humains soigneusement
alignés, les corps sans tête presque emboîtés les uns dans les autres, tous tournés vers le
couchant. Il relève aussitôt les yeux pour continuer ses invectives :
— Le jour est-il venu où l’eau et le feu prévaudront sur vous ? M’entendez-vous, ou
avezvous disparu ?
Le vieillard monte péniblement la pente du volcan éteint, sa robe de lin déchirée par sa
longue marche dans les broussailles. Il trébuche sur une épée de fer à la poignée dorée, à la lame
rouillée et tordue : l’arme « tuée » d’un guerrier. Un crâne fracassé par un coup de lame roule
sous son pied. Il se tourne de nouveau vers le ciel et s’adresse aux nuages comme s’il se parlait à
lui-même :
— Les temps sont devenus cruels pour nous ! On veut m’ôter mon pouvoir et déconsidérer
ma science. Daignez-vous encore parler à un druide déchu ?
Il attend en vain une réponse. Les dieux restent muets. Le vieil homme crache un long jet de
salive noirci par la boulette de champignons séchés qu’il mastique en guise de chique. Il a passé
en sautoir sur sa poitrine l’émeraude polie en œuf de serpent, le talisman sacré des druides. Il
reprend sa marche, pressé de traverser ce sanctuaire des vaincus, où les têtes tranchées, blanchies
par le temps, voisinent avec les corps découpés et les squelettes des chevaux de combat. Il n’est
permis à personne, sauf aux druides comme lui, de s’aventurer en un lieu que les hommes ont
cédé aux dieux.
Épuisé, il s’effondre et gémit :
— Teutatès, n’as-tu pas déjà eu ton lot de sacrifices ? Et toi, Ésus, te faut-il encore des
victimes pour me dire si l’homme que j’ai trouvé est digne d’empoigner l’épée vengeresse ?
Sélénos puise une autre chique dans sa besace et la mâchonne un moment. Elle lui fait
retrouver quelques forces. Ses yeux s’éclairent d’un éclat nouveau. Il se relève. Avec une ardeur
décuplée, il grimpe à présent vers le sanctuaire des vainqueurs. Des corps sans tête y sont
exposés, droits debout, dans une savante construction de bois en claire-voie qui les empêche de
tomber au sol. Leurs os blanchis seront bientôt enfouis dans le puits rituel.
— Combattants du peuple arverne, vous dont les âmes ne périssent jamais, je vous en
supplie, donnez-moi un signe qui me permettra de savoir si j’ai vu juste.
Mais aucune des dépouilles ne répond aux questions du druide. Ici, il n’y a plus ni épées, ni
casques, ni cuirasses ciselées, ni poignards aux manches sculptés. Pas même de simples cottes de
mailles. Rien que des lambeaux de chair séchée sur des squelettes. Des profanateurs ont pillé le
sanctuaire. Sélénos, pris d’angoisse, est contraint de poursuivre son ascension vers le haut de la
montagne. Au lac de Borvo, il a encore une chance de trouver les armes sacrées, celles dont le
symbole et la force permettront la reconquête à qui les possède.
Il traverse un bois rempli d’ombres glacées, où le soleil n’a jamais pénétré. Il aborde un
tertre sinistre, où les arbres ont été purifiés par le sang des sacrifices humains, et où le vent ne
souffle plus. La moisissure et la pâleur de leur écorce inspirent l’horreur à ceux qui s’égarent par
ici. Des mugissements s’échappent du fond d’étroites cavernes. Des jets de fumée s’évadent deprofondes crevasses, dans des sifflements d’enfer. Parfois, d’un trou sombre, l’eau brûlante
d’une source jaillit comme un geyser.
Enfin, le lac apparaît. Sélénos s’en approche, les yeux brillants, la main tremblante. Malgré
sa crainte de déranger la puissance mystérieuse, il se penche sur les eaux sombres et froides, et
l’invoque :
— Borvo, par trois fois, je jure ton nom ! Borvo, par trois fois, j’appelle ton âme ! Borvo,
par trois fois, j’invoque ton secours ! Notre peuple est tombé sous le joug d’un méprisable
assassin. Gobannitio détrousse tes sujets et les ravale au rang d’esclaves. Il pactise avec
l’envahisseur romain. Donne-moi un signe pour me dire si j’ai raison de croire en Kefnos !
Bien qu’aucune brise ne se soit levée, la surface du lac se frise de ridules. Le ciel
s’obscurcit. Un lointain grondement monte de derrière le bois sacré. De lourds nuages noirs
venus de l’horizon, encore dégagé quelques instants auparavant, accourent vers le druide. Le
grondement enfle. Un coup de tonnerre éclate et roule sur les flancs de la montagne. Le vent se
lève d’un seul coup et brasse l’eau du lac. Sélénos ferme les yeux. Les dieux répondent à sa
demande. Il s’appuie de toutes ses forces sur son bâton, écoutant le vent hurler en rafales,
regardant les vagues rouler de plus en plus haut sur le lac. Soudain, il y lance son bâton, écarte
les bras et offre sa poitrine aux éléments furieux.
— J’ai juré de te donner ma vie en sacrifice ! Je suis à toi !
La foudre jaillit des nuages. Un éclair traverse le ciel et transperce la surface du lac, là
même où Sélénos a jeté son bâton. L’éclair illumine les profondeurs. Sous le regard halluciné du
druide, sa lumière révèle au fond de l’eau une longue épée fichée toute droite dans un monticule
de crânes humains. Un liséré bleuté étincelle sur les deux tranchants de l’arme. Le vieux druide
en tremble de joie :
— L’épée de Luern ! L’épée vengeresse !
À côté d’elle, un casque d’or apparaît, explosant de lumière comme un soleil. Sélénos
murmure, émerveillé :
— Et le casque de Bituit, le roi des rois !
La poignée de l’épée, ornée de pierres précieuses, lui semble si proche qu’il tend le bras
pour s’en saisir. Mais la tourmente s’apaise d’un seul coup et les flots sombres se referment sur
l’apparition. La nuit enveloppe de nouveau le vieillard. Glissant de la rive, il s’enfonce dans l’eau
du lac. Un violent courant venu du fond le tire loin de la berge. Il sourit sans résister à la force
invisible qui l’entraîne.
— Ésus, j’appelle ta vengeance ! Et toi, grand Teutatès, que ta colère se déchaîne sur
l’usurpateur !
Un Celte, sûr de se réincarner, ne peut pas avoir peur de la mort. Un druide, qui partage le
secret des dieux, ne peut pas craindre de les rejoindre. Sélénos se laisse glisser lentement à la
rencontre des Anciens. Il a vécu déjà ce moment plusieurs fois au cours de son éternelle
existence. Seule peut encore l’intriguer la forme sous laquelle les dieux choisiront de le faire
renaître.
— Borvo, je me sacrifie comme je te l’ai promis ! Tiens ta promesse en échange : arme le
bras de celui qui doit conduire notre peuple !
Et, malgré le froid qui l’engourdit, il a encore la force d’appeler de toute sa voix, afin
qu’elle passe les monts et les rivières :
— Kefnos ! L’épée de Luern et le casque de Bituit t’attendent ! Ils sont à toi !
*
Kefnos se trouve à des lunes de marche du lac sacré. Il a galopé jusqu’à l’épuisement de son
cheval, de crainte que Gobannitio ne lance ses hommes à sa poursuite. Passé les collines boisées
des Ségusiaves, il a pu ralentir l’allure. Sorti du pays arverne, le danger s’est écarté.
Il a traversé les plaines verdoyantes des Ambarrès, mais évité le pays des Éduens, rivaux de
toujours de son peuple. De marécages en forêts, de clairières en jachères, il a bifurqué par chez
les Bituriges puis par le pays des Sénons. Partout, sa stature de cavalier, son torque d’or symbole
de noblesse, son appartenance au peuple respecté des Arvernes l’ont protégé de la menace des
pillards. Les paysans l’ont nourri, les plus pauvres d’un simple brouet d’orge, les autres d’une
tranche de porc ou parfois d’une cuisse de lièvre, toujours accompagnées au moins d’un bol decervoise. Chez les plus riches, il a parfois bu du vin conservé en tonneaux, qu’une année ou deux
de vieillissement au contact du chêne avaient rendu meilleur.
À certains, il a confié son identité et son histoire. Qu’il avait été chassé de son pays, bien
qu’il fût le fils de Celtillos, le fameux chef arverne qui avait vaincu au combat « Main levée » le
barbare. Et que sa lignée comptait dans ses ancêtres de grands rois, comme Luern le Magnifique à
l’épée terrifiante, ou Bituit qui parcourait les campagnes sur un char d’argent en distribuant des
pièces d’or. Partout, Kefnos a pu vérifier ce que lui a enseigné Sélénos : si les Celtes protègent
jalousement les prérogatives des peuples les plus puissants sur leur clientèle, s’ils se méfient de
l’arrivée d’un chevalier en armes étranger à leur tribu sur leur territoire, ils parlent tous la même
langue, pratiquent les mêmes coutumes, vénèrent les mêmes dieux, Teutatès, Épona et Lug et les
chefs légendaires Bituit, Luern et Brennos. Aussi ses hôtes l’ont-ils toujours reçu avec les égards
que des Celtes respectueux des traditions d’hospitalité se doivent d’offrir au proscrit.

Il chevauche maintenant au pays des Rèmes. De vastes plaines ondulées, cultivées d’orge,
d’avoine, de blé ou de millet, s’ouvrent devant lui. Ici et là, il s’arrête parfois pour observer le
travail des agriculteurs. Il lui arrive même de croiser ces moissonneuses de bois qui, à elles
seules, accomplissent le travail de plus de vingt faucheurs. Peu à peu, la présence de César se fait
sentir : les sabots de son cheval, qui glissaient sur des routes de terre battue renforcée de troncs
d’arbres, claquent désormais sur le pavé de voies de pierre construites par le génie romain. Des
chariots de marchands grecs et latins s’y croisent à l’aise.
Il pense souvent au druide Sélénos qui l’a tant accompagné de ses conseils et de son
enseignement. Le vieil homme lui manque. Il en arrive à rêver que celui-ci chevauche à ses côtés.
Un soir, alors qu’il l’évoque plus intensément que d’habitude, il se surprend à crier aux
premières étoiles son désir de le revoir. Aussitôt, un phénomène étrange se produit. À peine a-t-il
formulé sa demande qu’un fort coup de vent surgi de nulle part tord la chevelure des arbres,
tournoie sur lui-même, l’enveloppe, puis repart dans l’espace aussi rapidement qu’il est venu.
— Quelle signification donner à ce présage ? s’interroge Kefnos sans en être surpris.
Il lève les yeux et remarque l’étrange luminosité d’une étoile qui vient de s’allumer dans le
ciel. Est-ce celle que la druidesse Véléda lui avait promise et qui porterait son nom secret ?
L’orage menace, le ciel s’obscurcit. Pressé d’arriver à un abri, Kefnos talonne les flancs de son
cheval. Mais la bête renâcle, hennit, se cabre. Pressentant un danger invisible, Kefnos sort
aussitôt l’épée de son fourreau. Rien, cependant, ne lui barre le chemin. Mais son cheval refuse
d’avancer, comme si son instinct l’avertissait d’une menace.
— Holà, mon cheval ! Holà ! crie-t-il en flattant son encolure. En avant, par Épona !
Malgré l’invocation de la déesse des Cavaliers et la douleur des rênes qui tirent sur son
mors, la bête fait un écart et s’emballe à travers champs. Kefnos peine à rester en selle. Le
tonnerre se met à rouler, se confondant avec le bruit du galop et l’empêchant de savoir si le
vacarme provient du ciel ou de la terre. L’animal s’arrête enfin au bord d’un étang. La foudre
claque la surface de l’eau. À la lumière de l’éclair, une forme humaine, vêtue d’une robe de lin
blanc, est apparue dans l’eau glauque. Kefnos frémit devant le prodige : Sélénos, tel un fantôme
transparent, tient dans ses bras l’épée de Luern et le casque de Bituit. Et, dans les rafales de vent,
Kefnos croit entendre des bribes de phrases lancées par le druide : « L’épée vengeresse… À toi de
la saisir… Très Grand Roi des guerriers… » Son imagination s’est-elle mise à galoper plus vite
que son cheval ? Est-ce le dieu du Tonnerre, Taranis, qui cherche à le tromper ? Ou Borvo, le
dieu des Eaux ?
Soudain, l’apparition s’efface. Le calme revient sur l’étang. Le tonnerre s’éloigne. Les
naseaux de son cheval cessent de fumer. L’animal s’apaise peu à peu. Kefnos a compris le
message que lui ont envoyé les dieux : les armes sacrées seront un jour les siennes. Voilà la
réponse que Sélénos attendait et qu’il vient de lui transmettre.5 .
Premier jour du premier quartier de lune, du mois de cantlos. 27e année du Chêne.
Environs de Durocortorum. Pays des Rèmes. Gaule (2 octobre. 54 av. J.-C. Environs de Reims.
Champagne. France).
Un matin, Kefnos arrive en haut de la colline qui surplombe le camp romain de
Durocortorum, dans la boucle d’une rivière. Il arrête son cheval pour contempler le spectacle.
Pour la deuxième fois de sa vie, fasciné. Même dans ses spéculations les plus folles, il n’aurait
pu imaginer un tel déploiement d’hommes et de matériel. Sélénos avait raison : heureux pour
l’armée arverne, pourtant la plus expérimentée de toute la Gaule, qu’elle ne se soit jamais
heurtée à celle de César ! À coup sûr, malgré toute sa vaillance, elle aurait été écrasée par le
nombre et la puissance des légions.
Il parcourt des yeux le camp romain, immense carré cerné d’un talus et d’un fossé, ouvert
seulement sur l’extérieur par quatre portes protégées. Kefnos le découvre organisé comme une
véritable ville, avec des rues larges et rectilignes, perpendiculaires et bordées de larges tentes de
toile ocre, celles des légionnaires. Un peu à l’écart, sur un tertre de commandement, il peut voir
une imposante tente blanche quadrangulaire : celle du général en chef, l’homme à la toge rouge.
Et, plus haut qu’elle encore, une tour de guet, construite pour surveiller le pays alentour.
Impressionné par la quantité de hangars à fourrage ou à grains, d’enclos à chevaux, de machines
de guerre, il distingue derrière la tente de César une grande cage pleine de volatiles. Il devine
qu’il s’agit de l’augurale, où les Romains gardent les poulets sacrés. Il sait qu’ils en sacrifient
avant chaque expédition pour en tirer bons ou mauvais augures. Et, non loin du tertre de
commandement, un forum avec des boutiques de marchands.
Kefnos essaie d’évaluer la population d’un pareil camp. Sûrement quelques dizaines de
milliers d’hommes, pense-t-il. Il pourrait en tout cas contenir plusieurs oppida celtes. En bref,
une Rome en miniature qui se déplacerait avec sa troupe ! Il est temps pour lui de se frotter à cet
autre monde.
— Au pas, mon cheval !
Et il commence à descendre sur le sol glissant de la colline vers l’une des entrées latérales
du camp.
À quelques foulées de la porte du camp, Kefnos chemine à côté des chariots de marchands
grecs, latins ou celtes, chargés de denrées, de jarres, de salaisons, de blé et de fourrage. Combien
peut-il falloir de convois pour nourrir et équiper une telle multitude de soldats ? se demande-t-il.
Et d’où vient une telle abondance de biens ? De rapines ? De négoces ? Le peuple des Rèmes ne
peut à lui seul fournir autant de marchandises.
Il croise une file d’hommes et de femmes conduits au camp par des gardes celtes, sans doute
encore des prisonniers qui vont être envoyés à Rome pour assouvir les besoins domestiques ou
sexuels de leurs envahisseurs. À l’arrière d’un chariot, la bâche se soulève à son approche. Il
entrevoit des femmes, à peine vêtues de voiles diaphanes et multicolores, à la peau blanche, noire
ou cuivrée. Elles portent des bijoux d’argent et des ceintures à clochettes comme il en a déjà vu
chez les marchands ambulants grecs et égyptiens. Outrageusement fardées de rouge ou de céruse
blanche, elles le fixent sans gêne ni pudeur, l’invitent à les rejoindre. Leurs baisers de la main
s’accompagnent de gestes obscènes. Une grande Noire lippue sort un sein ferme et pointu et lui
montre une pièce d’argent en lui faisant comprendre qu’elle est à multiplier par trois. Une autre,
au fessier imposant, soulève les pans de sa robe pour exhiber sa toison brune. Il va continuer sonchemin sans réagir lorsqu’il croise le regard de deux jeunes filles apeurées sur le côté du chariot :
des Celtes ! À la pensée des vierges consacrées enlevées de Gergovie, son cœur se serre.
Devant la porte, il met pied à terre et salue les sentinelles d’une main levée. Il s’attend à être
arrêté, mais les soldats romains sont trop occupés, les uns à jouer aux dés, les autres à comparer
les charmes respectifs des prostituées du chariot. Kefnos continue d’avancer, étonné que
personne ne s’inquiète de voir un étranger pénétrer dans le camp. Il se dirige vers un groupe
d’auxiliaires celtes : des Éduens, reconnaissables à leurs hautes enseignes d’argent surmontées de
cigognes et de hiboux terrifiants. Il espère qu’ils le renseigneront sur la meilleure manière
d’approcher César. Mais ces hommes, dont plusieurs sont vêtus de tuniques à la romaine, ne
daignent pas répondre à son salut. Sans doute parce qu’il porte des braies et un justaucorps, un
accoutrement indigne d’eux ?
Il continue son chemin en faisant mine de ne pas avoir remarqué l’injure. Plus loin, il a
aperçu des enseignes ornées de l’aigle romaine. Elles semblent marquer la limite d’un territoire
réservé et apparemment interdit aux étrangers. Il y pénètre sans hésiter. Une fois encore, à sa
grande surprise, personne ne l’arrête. N’importe qui peut-il donc s’approcher de César ?
En remontant une allée qui longe un champ de manœuvres, il aperçoit des légionnaires à
l’exercice. Au signal de leur chef, leurs grands boucliers rectangulaires composent rapidement
des murs de fer à l’avant, à l’arrière et sur chacun de leurs flancs, tandis qu’un toit de métal
recouvre leurs têtes. Il devine qu’ils sont en train de former une « tortue », une invention de
César dont Sélénos lui a parlé. Il ne peut s’empêcher d’admirer la vitesse et la sûreté avec
lesquelles ces hommes exécutent leurs mouvements. Leur rigueur parfaite, leur dispositif à la
fois mobile et impénétrable. En un rien de temps, ils se construisent une carapace blindée,
résistante aux flèches comme aux lances, aux pierres des frondes et aux traits les plus acérés. La
machine humaine peut avancer sans risque vers l’ennemi.
Mais le sol spongieux, détrempé par les pluies de la veille, rend leurs pas incertains. Sous le
poids de ses armes, un des hommes glisse et perd l’équilibre. Son bouclier heurte celui de son
voisin. La « tortue » s’écroule comme un château de cartes. Le lourd équipement des soldats
romains devient leur point faible sur un sol meuble. Un point à retenir. Kefnos n’a pas le temps
de poursuivre ses réflexions. Une brusque douleur vient de lui percer le côté gauche.
— Qu’est-ce que tu fais là, toi ? lui jette un centurion, la pointe de son glaive enfoncée dans
sa chair.
Kefnos a du mal à se contrôler. Sur le point de dégainer son épée, il se retient et s’oblige à
arborer un air humble :
— Je m’appelle Kefnos. Je viens du pays arverne pour m’engager dans la cavalerie de César.
— Rien que ça ! ironise l’homme. Tu ne doutes de rien ! Es-tu citoyen romain ? Ou
seulement ami de Rome, pour prétendre à un tel honneur ? Nous n’avons pas de sauvages dans la
cavalerie du général.
Kefnos reste muet. Le centurion a retiré la pointe de son glaive et le considère d’un air plus
conciliant. Lentement, il tourne autour du cheval et l’examine, appréciant la force et la puissance
des jarrets, vérifiant la santé des sabots, estimant la qualité des fers et du harnachement.
— Ce cheval t’appartient, au moins ?
Kefnos se contente de hocher la tête affirmativement.
— Et pourquoi veux-tu t’enrôler dans la cavalerie romaine, toi, un Gaulois ?
Kefnos lui répond que c’est parce qu’il l’admire, comme il admire le génie militaire de son
général. Voilà pourquoi il a fait un si long voyage depuis Gergovie. Le centurion semble
apprécier la louange. Il esquisse un sourire et reste un moment silencieux.
— Des Arvernes, ici, on n’en a pas beaucoup ! Va voir plutôt un dénommé Éporédorix, le
responsable de la cavalerie éduenne. Dis-lui que tu viens de la part du centurion Lucius.
J’appartiens à la cohorte personnelle de César. Il me connaît.
Avant que Kefnos ait eu le temps de le remercier, il pointe de nouveau son glaive sur sa
poitrine :
— Mais ne t’avise plus de t’approcher du tertre de commandement, ni d’entrer dans la partie
romaine du camp. Tu risquerais un châtiment terrible.
Kefnos néglige la menace et demande à être conduit à cet Éporédorix, que tout le monde
semble respecter et craindre dans le détachement des auxiliaires celtes. Du haut de son cheval, le
chef éduen paraît très fier de sa personne, avec sa cuirasse et son casque de chef au cimierd’oiseau de proie, ailes déployées. Il serre d’une main le fourreau de son épée décoré de motifs
en esses, tandis que de l’autre il rajuste la cape romaine qu’il porte à son épaule. Après un instant
de réflexion, il daigne enfin accorder au jeune Arverne un peu d’attention. Il détaille ses armes
d’un regard méprisant :
— Une épée et un poignard ! Est-ce qu’ils ont déjà servi à autre chose qu’à dépecer du
gibier ?
Kefnos préfère rester muet tandis que les hommes d’Éporédorix s’esclaffent. Satisfait de
son succès, l’Éduen continue :
— Le centurion Lucius t’envoie à moi ! D’habitude, c’est moi qui choisis mes hommes, je
n’ai pas besoin de conseils. Encore moins de ceux d’un Romain !
Il promène son regard sur la stature de Kefnos, ses larges épaules, les muscles de ses bras,
son torse fort. Il hoche la tête, comme s’il appréciait la qualité d’une bête de foire :
— Je me demande par quel hasard tu as pu obtenir de lui cette recommandation. À moins
que… Je comprends ! Lucius aime beaucoup les jeunes garçons dans ton genre.
Cette fois, Kefnos explose :
— Sais-tu à qui tu parles ?
Éporédorix, d’abord surpris par la violence de la réaction, se reprend :
— Oui. À un jeune présomptueux qui veut se faire passer pour un guerrier !
Les deux hommes se défient du regard.
— Je ne sais pas d’où tu viens, mais tu n’appartiens pas au peuple éduen. Armes acérées,
éperons dorés, mais tenue négligée…
Voilà bien la morgue d’un Éduen en parade ! pense Kefnos. Mais il sent en même temps
qu’il se trouve en face d’un homme de guerre, un vrai. Un guerrier dangereux et courageux, à en
juger par la longue balafre qu’il aperçoit sur le côté gauche de son visage et par la cicatrice
encore plus large sur son épaule dénudée, marques de dures batailles. L’homme est pourtant à
peine plus âgé que lui. Éporédorix, comme pour le narguer davantage, s’approche et fait en sorte
que son cheval vienne pousser Kefnos du naseau.
— Le torque d’or que tu portes au cou, l’as-tu prélevé sur la tête d’un ennemi vaincu au
combat, ou l’as-tu volé pendant qu’il dormait ?
Cette fois, Kefnos ne se contient plus. Il saisit la bride du cheval de l’Éduen de la main
gauche et porte la droite à son poignard. Les yeux rivés dans les siens, le défi est clair.
Éporédorix ne peut que mettre pied à terre et le provoquer en combat singulier. Mais cette
coutume des Arvernes ne semble apparemment pas celle des Éduens, car son adversaire éclate de
rire :
— Bien, l’Arverne, tu es prompt à réagir ! Orgueilleux et fougueux. Tu possèdes un cheval
camarguais. Grâce à lui, j’ai reconnu ton origine. Je sais que ton peuple aime les monter. Ils sont
puissants et sûrs avec leurs courtes pattes. On peut facilement sauter à terre et combattre à l’épée,
puis les remonter et fendre les rangs adverses en galopant. Tu te bats ainsi, non ? Il a aussi une
belle crinière, aisée à saisir au bond. Mais chez nous, tu vois, ce n’est pas vraiment efficace.
Finies, les tactiques sauvages. Nous combattons en ordre, à la romaine. Tes méthodes, nous les
laissons aux Germains !
Kefnos ravale son orgueil. Il sent que, malgré son orgueil insupportable et ses tenues
d’apparat, Éporédorix en connaît plus que lui sur l’art de la guerre. Il ne ferait pas bon l’affronter
à la légère. Sans doute ce sang-froid et ce dédain qu’affichent les Éduens méritent-ils mieux que
ce qu’en pensent ses compatriotes arvernes, si emportés, si violents, et par là même si brouillons.
— Pour savoir si je peux t’intégrer à notre cavalerie, il faudrait que j’essaie ton camarguais,
propose soudain Éporédorix.
— Mon cheval ne connaît qu’un seul cavalier. Son maître.
Éporédorix sourit à ses hommes d’un air de connivence :
— Vous voyez là l’éternelle arrogance des Arvernes.
Il se retourne vers Kefnos :
— Je ne connais qu’une monture qui refuse un autre cavalier que son maître. Un cheval
hors du commun. Celui de César.
Kefnos s’en veut d’être sorti de lui-même.
— Qu’a-t-il de si extraordinaire ? demande-t-il en baissant le ton.— Essaie-le, si tu veux le savoir. Des augures ont annoncé qu’un tel cheval présageait à son
maître l’empire du monde. Un peu trop pour toi, tu ne crois pas ?
Éporédorix rit de nouveau, puis montre à Kefnos la limite de son territoire :
— Je ne veux pas de toi. Va t’installer où tu veux dans ce camp, mais loin de nous. Et, si tu
me croises désormais, souviens-toi que César m’a décerné le titre d’« ami de Rome », et que tu
dois le respect au futur roi des Éduens.
Sur ce, il tourne bride. Humilié, Kefnos feint d’ignorer l’air moqueur des Éduens, autour de
lui. Il aura sa revanche, un jour. Mais le chemin pour y arriver s’annonce long. Il tourne bride, lui
aussi, à la recherche d’une place où s’établir avec son cheval. L’ordre et la discipline, qui
prévalent dans la partie romaine du camp, ne l’emportent pas ailleurs. Après avoir rôdé un
moment au milieu de tentes plantées dans des ornières boueuses, il finit par trouver un poteau où
attacher sa monture. Une odeur de ragoût lui fait venir soudain un spasme à l’estomac. Il n’a rien
mangé depuis la veille. Il se retourne et aperçoit des hommes qui se pressent autour de quelques
chariots formés en carré. C’est de là qu’est venue la délicieuse odeur, une cantine ambulante. Il
pense que n’importe quel morceau de viande, rôtie ou bouillie, ferait l’affaire. Il fouille dans ses
poches et y trouve quelques sesterces romains. Il les montre à son cheval en murmurant :
— Ne bouge pas d’ici ! Je vais me débrouiller pour nous trouver un peu de quoi manger, à
tous les deux !
*
Trois fois, la hulotte a chanté au clair de lune. Et pourtant, aucun bois ne jouxte le camp.
Trois fois, bien qu’il se soit éloigné de l’enclos des chevaux éduens, un galop furieux a résonné à
ses oreilles et il a senti un vent violent l’emporter dans sa tourmente. Trois fois enfin, il a
entendu la voix de Sélénos prononcer son nom secret. Mais il ne distingue autour de lui aucune
présence proche. Sans doute s’est-il simplement endormi, la main sur son épée de peur qu’on ne
la lui vole, la tête appuyée sur la panse de son cheval, à demi agenouillé derrière lui.
Il aura rêvé. Dans son dos, il entend des rires au loin. Cela vient du campement éduen.
Quelques groupes sont assis autour de feux et trinquent avec des soldats romains. Les hommes
sont éméchés et braillards, ils remplissent leurs gobelets de fer à un grand tonneau cerclé. Kefnos
a une moue de dégoût. Il a trop vu à Gergovie à quels désordres conduisait la passion de son père
et de ses compagnons pour ce breuvage. Il s’est juré de ne pas boire, en tout cas jamais jusqu’à
l’ivresse.
Dans le camp des Romains, derrière les enseignes marquées de l’aigle, règne au contraire le
calme absolu. De l’endroit où il se tient, Kefnos peut distinguer sous le clair de lune le tertre de
commandement et la grande tente blanche éclairée par des torches et encadrée de sentinelles,
lance au pied. Depuis son arrivée au camp, il n’a pas encore aperçu le général. Comment
pourrat-il parvenir jusqu’à lui ? À un simple proscrit arverne, la rencontre avec le maître du monde
paraît impossible. En même temps, l’idée de rester là sans agir lui est insupportable. Il n’arrive
plus à quitter des yeux ce rectangle lumineux, presque magique, qui se découpe sur le ciel. Il le
fixe avec une telle insistance qu’il s’imprime en lui. Avec la nuit, la distance s’est abolie. Il lui
semble qu’il pourrait la franchir en quelques enjambées.
Soudain, une forme humaine se découpe dans le rectangle de lumière. Elle grandit peu à peu
jusqu’à en dépasser les limites. Une ombre gigantesque, portée sur le ciel : celle de César ! De
son immensité, le général en chef domine le jeune Celte. Il l’enveloppe et lui jette sa cape
pourpre sur les épaules. Son visage se penche sur lui, paré d’une auréole de lumière, démesuré.
Le front haut et noble, encadré d’une courte chevelure ondulée, le menton énergique,
impressionnent Kefnos. Les lèvres fines s’entrouvrent dans un sourire bienveillant. Les yeux ?
Horreur ! Des yeux blancs sans regard, sans iris ni pupille, des yeux de pierre !
Kefnos s’est encore endormi. Il grelotte en s’éveillant. La cape, dont il s’était couvert pour
se protéger du froid, a glissé de côté. Il ne se souvient pas d’avoir jamais vu de buste de César
semblable à celui venu hanter son sommeil. Là-bas, leurs feux consumés, les Éduens sont rentrés
dormir sous leurs tentes. Mais celle du tertre, celle de César, continue de briller d’une lumière
presque aveuglante. « Le rêve est une fontaine secrète d’où peut jaillir le meilleur comme le
pire », lui a dit un jour Sélénos. Pour lui, cette nuit a décidé de sa vie. Il enroule son épée et son
poignard dans sa cape, et les glisse sous le harnachement de son cheval. « Attends-moi ! » luimurmure-t-il avant de s’enfoncer dans le camp encore endormi.
*
En l’entendant s’approcher, l’étalon blanc a dressé les oreilles. Il s’est levé dans son enclos
et a fait quelques pas vers le bruit, de l’autre côté de la barrière. Mais il ne distingue rien dans
l’obscurité. Au hennissement qu’il pousse, le soldat de garde lui jette un œil distrait. La quiétude
de la nuit le rassure, il va reprendre sa faction à l’entrée du corral. Mais l’étalon gratte le sol de
son sabot. Il a senti une présence qui l’inquiète.
À plat ventre derrière la barrière, Kefnos le détaille. Le cheval haut sur jambes, racé, a le
jarret puissant, le sabot large, l’encolure longue. Kefnos le devine rapide, nerveux, imprévisible.
Il rampe un peu plus vers lui. L’étalon a baissé la tête. Les yeux curieux, il s’approche. Dans les
premières lueurs de l’aube, immobiles, les muscles tendus, l’homme et l’animal s’observent. Les
hommes armés à l’entour sont plus dangereux qu’un sanglier de la forêt arverne, et il ne dispose
même pas d’un épieu. Il se souvient de l’étrange regard de son père, face à la bête. À son
exemple, il fixe intensément l’étalon blanc. Il pénètre à l’intérieur de l’animal, s’approprie son
corps, son esprit, son instinct. Ce que son père Celtillos n’a pu faire, il le réussira, lui Kefnos. Il
le réussira ou il mourra.6 .
Veille des nones. An 700 de la fondation de Rome. Pays des Rèmes. Gaule chevelue
(5 octobre. 54 av. J.-C. Environs de Reims. Champagne. France).
César a veillé tard dans la nuit pour dicter la suite de ses Commentaires à son scribe Hirtius.
Il l’a obligé à rester près de lui jusqu’à ce qu’il ne se sente plus la force de tenir son stylet. Lui,
en revanche, aurait pu continuer jusqu’au matin. Hirtius parti se reposer sous sa tente, César est
allé jeter un coup d’œil sur Mentula, son giton qui dort derrière son rideau. Il ne se lasse pas de
regarder la beauté de ce visage et de ce corps. Quand il le contemple ainsi, sans même le toucher,
il a l’impression de s’imprégner d’un peu de sa jeunesse. Un remède beaucoup plus efficace à ses
yeux que toutes les potions que lui prescrit le médecin chargé de le suivre dans ses campagnes
pour veiller sur sa santé et ralentir le ravage des ans.
Il ne lui reste plus que deux ou trois heures avant que le jour se lève. Il s’allonge et repense
à ce qu’il vient de dicter à Hirtius. Bien sûr, il ment parfois. Par omission ou par effet de style. Il
a très vite compris un certain nombre de principes indispensables à celui qui veut écrire sa propre
histoire et justifier ses actions. Pour paraître objectif, il faut d’abord parler de soi à la troisième
personne. On peut ainsi se mettre habilement en valeur en dramatisant les événements vécus. À
condition toutefois de les rapporter sans emphase. L’affectation de la modestie, voici la
meilleure arme de l’ambitieux. Tout le monde a beau le savoir, tout le monde s’y laisse prendre.
Et puis, il faut surtout valoriser ses adversaires si l’on veut mettre en avant la qualité de ses
victoires.
Au fond, en écrivant, il a découvert que toute littérature est mensonge. Mais ce mensonge,
finalement, ne se révèle-t-il pas plus vrai que la réalité ? Plus il avance en âge, plus César pense
que le monde n’a pas été créé par les dieux, mais par ceux qui, comme lui, se sont fixé pour but
de transformer cette réalité.
La « Gaule », par exemple, existe-t-elle vraiment ? Si ses Commentaires restent dans
l’Histoire, sans doute le croira-t-on. Alors que lui seul, César, en a forgé le concept, en nommant
d’un nom unique ce fouillis de peuples disparates et de pays aux intérêts contradictoires et en
l’affublant de l’adjectif « chevelue », à cause de ses forêts. Ces pays disparates lui devront
peutêtre leur unité. Dans l’obscurité, les yeux grands ouverts, il se demande même s’il n’a pas
déclenché cette guerre uniquement pour cela.
Il se tourne et se retourne dans son lit, s’assoupissant de courts instants et se réveillant sans
cesse, tourmenté par une inquiétude qu’il ne parvient pas à définir. Deux ou trois heures avant
l’aube, la peur s’installe dans le cœur de ceux qui ne dorment pas. Le jour n’en finit pas de venir,
il fait froid, on est seul. Un moment où l’on doute de tout, et, pour commencer, de sa propre vie.
César, agacé par cette insomnie, se dresse sur son lit de camp et s’y assoit. Il voudrait définir le
malaise qu’il ressent, pour pouvoir le chasser. À la réflexion, toujours l’écriture le taraude. Il a
du mal à comprendre cette soif qui le pousse à jeter des mots sur du papyrus. Pour conquérir le
pouvoir, il n’a pourtant pas besoin de cette œuvre où il relate ses actions à son avantage. Pompée
et Crassus écrivent-ils, eux ? Fin manœuvrier, intrigant sans scrupules, il pourrait parvenir
autrement au seul but qui l’obsède : porter sur sa tête la couronne des rois. Un sourire lui vient à
cette pensée. N’est-il pas déjà trop tard pour qu’il puisse en tirer du plaisir ? Sa calvitie gâchera
le plaisir de son triomphe. S’il porte un jour des lauriers d’or, ce sera sur des cheveux blancs et
un crâne lisse !
Jeune, au début de sa carrière, lorsqu’il suivait les cours d’Apollonios à Rhodes, il a hésité
un moment entre l’art et l’action. Il a même écrit une pièce de théâtre, Œdipe, et des poèmes passi mauvais que ça. Il se demande à présent s’il n’a pas eu tort d’abandonner l’éloquence. Il
maîtrisait parfaitement l’art des dactyles et des anapestes. Deux brèves, une longue : il avait en
lui cet instinct inné du balancement des phrases qui envoûte l’auditeur. Mais il n’aurait sûrement
pas été le meilleur. Cela, il n’aurait jamais pu le supporter. Il lui a suffi d’écouter un jour
Cicéron pour s’en convaincre.
Le jour perce à présent au travers de la fenêtre de papier huilé. Mentula dort encore, mais le
brasero chauffe. César se lève et s’en approche. Il est habitué aux nuits blanches. Si son corps et
son cerveau n’en éprouvaient pas la nécessité, il se priverait complètement du sommeil. Il se
méfie trop des songes et de l’univers inconnu de la nuit, du domaine incontrôlable des ombres.
En bon disciple d’Aristote et de la logique formelle, il déteste ne plus avoir de prise sur la réalité.
Les rêves appartiennent au domaine de l’irrationnel, il s’en méfie. Il ne croit pas plus à leur vertu
de présages qu’il ne croit aux sacrifices de poulets que font ses prêtres avant les batailles.
— Tu n’as pas dormi, César ?
Comme toujours, la tête chiffonnée de Mentula est apparue derrière son rideau. Le jeune
homme bâille sans retenue devant son maître.
— Non. J’ai passé la nuit à travailler avec Hirtius.
— Une folie, à ton âge !
César sourit. Mentula est le seul dont il supporte les insolences. Il en a même besoin,
comme d’un rempart contre l’esprit de sérieux et la complaisance qui le menacent, à force de
n’être entouré que de courtisans.
— Secoue-toi un peu, feignant ! Il faut que tu me masses. Surtout le cou et les épaules, je
craque de partout ! ajoute-t-il en se passant une main sur la nuque. Avec cette pommade qui
m’avait si bien détendu, l’autre jour.
Mentula va chercher des serviettes et les dispose sur la planche de massage. César s’en
approche et s’y assoit, tandis que le jeune éphèbe lui retire son gilet de nuit.
— Je suis content que cette nouvelle pommade te plaise, César. Je l’ai fabriquée, avec du
genièvre et du romarin.
— Tu me l’as déjà dit. Ne deviendrais-tu pas un vieillard avant l’âge, Mentula ?
L’esclave nubien hausse les épaules. César s’allonge sur le ventre et laisse ses bras pendre
de chaque côté de la planche en fermant les yeux. Mentula commence son travail. Sous ses mains
douces et fermes, César sent peu à peu ses muscles se détendre et se réchauffer.
— Oui, Mentula, dans le milieu du dos, là ! Le long de la colonne. Plus bas, un peu plus
bas. Oui, là ! Défais-moi ce nœud qui m’exaspère ! Oui, comme ça, c’est bien ça !
Les mains de l’esclave, expertes, descendent le long du dos et massent la colonne vertébrale
méthodiquement. Du bout des doigts, Mentula pince la peau du général tout en la roulant,
comme un célèbre homme de médecine de son pays, Bago, lui a appris à le faire.
— Assez, Mentula, assez ! Tu ne me masses pas, là, tu me griffes !
Des cris résonnent soudain à l’extérieur. César se redresse, saute de la planche de massage et
va se couvrir de sa toge, restée sur son fauteuil d’apparat. Mentula l’aide à se draper à la hâte. Ils
entendent un galop d’enfer, suivi de cris, d’ordres, d’appels. Prêt à tout, César empoigne son
glaive et sort de la tente.
Ce qu’il découvre le sidère. Dans l’enclos, un jeune Gaulois à l’aspect farouche chevauche
son étalon blanc. Le cheval, l’écume à la bouche, hennit, se cabre, multiplie les ruades et les
écarts. Le Gaulois, les genoux serrés sous lui, un poing noué sur sa crinière, l’autre sur sa bride,
résiste à la furie de la bête. Bientôt, il réussit à guider son galop le long de l’enclos. Lucius, le
centurion de faction, ne sait plus où donner de la tête. Impossible de lancer un pilum contre le
Gaulois, l’arme risquerait de manquer son but et de blesser la monture. Quant à se porter
audevant du cheval pour l’arrêter, seul un légionnaire l’a osé. Pour l’éviter, Kefnos a fait sauter
l’animal. Pas assez vite ni assez haut pour éviter l’imprudent. L’homme gît au sol, le crâne
fracassé d’un coup de sabot.
Passé le premier instant, César a réussi à maîtriser sa fureur. Le visage impassible, il jouit
du spectacle, s’étonnant de l’adresse du cavalier et de son endurance. La gaucherie de son
centurion et de ses légionnaires a fini par l’amuser. En cavalier expérimenté, il ne peut
s’empêcher d’admirer cette lutte entre l’homme et la bête à laquelle ses soldats assistent,
impuissants. La force du cheval et la hardiesse du cavalier se mélangent au point que leurs deux
corps n’en forment plus qu’un. Il croit voir un centaure de légende.Soudain, l’étalon trébuche sur le sol détrempé. A-t-il vraiment glissé, ou est-ce une ruse
pour jeter au sol son adversaire ? Il roule dans la boue et se relève aussitôt. Le cavalier n’a pas
relâché son emprise. Cette fois, la bête est vaincue. Le jeune homme, penché sur son encolure, lui
murmure quelques mots à l’oreille. L’animal ralentit son allure. Kefnos amène devant César un
cheval dompté, obéissant et soumis. Sur un signe de Lucius, dès qu’il saute à terre, des
légionnaires se précipitent sur lui. Ils l’empoignent et lui tordent les bras pour le forcer à se
mettre à genoux, courbé devant leur général, le visage aplati dans la boue. Lucius baisse les yeux.
Responsable de ce qui vient de se passer, il s’attend à être le premier châtié. Le général reste un
moment silencieux, puis demande au centurion :
— Relève-lui la tête, que je le voie mieux.
Lucius s’approche de Kefnos, lui saisit les cheveux et les tire en arrière, arrachant au jeune
homme une grimace de douleur.
— Mieux que ça !
Lucius tire un peu plus, soulevant à demi Kefnos du sol. César détaille le visage du jeune
homme avec curiosité, puis observe son torque d’or finement ciselé.
— Tu es noble, à ce que je vois ?
Lucius tire encore davantage sur les cheveux de sa victime. Malgré la douleur, Kefnos
réussit à balbutier :
— Oui, César ! Je viens du pays arverne. Je veux…
— Tais-toi ! Le seul à « vouloir », ici, c’est moi !
Il attend quelques secondes, puis poursuit :
— Tu viens de réussir deux exploits : parvenir à quelques pas du général en chef des armées
de Gaule, et monter son cheval. Par le premier, tu m’as démontré la négligence qui règne autour
de ma personne, et je t’en remercie. Par le second, tu m’as fait me souvenir que pas un seul de
mes hommes, même le plus brave, n’a jamais osé s’y risquer. Je ne sais si, pour tant d’insolence,
je dois te féliciter ou te punir. Lâche-le, Lucius !
Le centurion obéit. Kefnos, libéré, retombe lourdement dans la boue. César réfléchit
quelques instants. Une idée traverse son esprit. Il se tourne vers son esclave :
— Crois-tu que je doive le châtier, Mentula ? Donne-moi ton avis ! Je te laisse libre de
décider.
L’éphèbe a les yeux rivés sur le visage de Kefnos. Ses yeux sont brillants de khôl, ses mains
luisantes de pommade, le maquillage de ses cils a débordé pendant la nuit. César n’éprouve
aucune gêne d’être vu par ses légionnaires au lever du lit en compagnie d’un giton. Il en éprouve
même une certaine jouissance, comme si cela le mettait un peu plus au-dessus du commun des
mortels. N’a-t-il pas déjà proclamé qu’il descendait des dieux par Vénus ? Un homme tel que lui
peut tout se permettre. Un seul sexe ne saurait lui suffire. Mais ce qui l’amuse particulièrement,
ce matin, c’est de sentir son Nubien jaloux comme une vieille putain délaissée.
— Tu ne peux pas te laisser offenser ainsi ! répond simplement Mentula.
— Oui. Il a été très insolent en montant mon cheval, admet César, mais, d’un autre côté,
reconnais qu’il vient de mettre en évidence les lacunes de ma sécurité.
Mentula se montre de plus en plus exaspéré :
— Châtie-les tous, alors !
Il rentre brusquement dans la tente. César le suit des yeux sans retenir son sourire. Il se
retourne vers Lucius. Le centurion s’incline :
— Ordonne, général ! Et j’exécuterai moi-même le châtiment.
César hésite. Il fait un pas vers la tente et appelle :
— Mentula !
Le visage du giton revient se découper dans l’entrée de la tente, l’air excédé. César lui
demande :
— Le bâton, les verges ou la cage ?
Mentula, surpris, hausse les épaules :
— Je m’en moque, César ! Le bâton, les verges, ou la cage… Ce que tu voudras, mais
châtie-le !
Il disparaît de nouveau. César revient vers Kefnos :
— Explique-moi comment tu as pu parvenir jusqu’ici, et dans quelle intention.Kefnos raconte à César en quelques mots comment il a rampé jusqu’au corral dans
l’obscurité et déjoué la surveillance des gardes. Il lui avoue qu’il voulait, par une action d’éclat,
se faire remarquer de lui. Ainsi espérait-il être pris à son service, peut-être même intégrer sa
garde personnelle.
— Un Arverne dans ma garde personnelle ? Idée plaisante, vraiment !
César, un moment, pèse le pour et le contre, et finit par conclure :
— Encore faudra-t-il que tu en sois capable, après la punition que je vais t’infliger.
Il désigne à Lucius une cage de fer, au milieu d’un emplacement bien en vue dans l’axe de
l’entrée de sa tente, et prononce deux mots :
— Là-bas !
Puis, à Kefnos :
— Gaulois, tu vas constater que la justice de César ne s’exerce pas que dans un sens. Si je
suis prompt à récompenser mes hommes pour leur valeur, je le suis tout autant à les condamner
pour leurs manquements.
Et, fusillant Lucius du regard :
— Tes soldats de garde seront privés de solde pendant un mois. Quant à toi, je te reprends la
couronne vallaire dont je t’ai décoré lors du passage du Rhin.
Sur ces mots, il tourne le dos et marche vers sa tente. La jalousie de son esclave l’a mis de
bonne humeur. Il va pouvoir reprendre avec lui son massage interrompu.
— Qu’on ne me dérange sous aucun prétexte ! crie-t-il avant de disparaître en refermant le
rideau sur lui.
*
Le soleil ne quitte plus le ciel. Un soleil brûlant, aveuglant, asséchant la terre, la crevassant
comme il crevasse la peau de Kefnos, enfermé dans cette cage où il ne peut se tenir qu’à genoux.
Exposé aux regards des légionnaires, au froid des nuits comme à la chaleur des jours, il souffre
de soif et de faim, mais subit sans une plainte le mépris et la brutalité des gardes furieux d’avoir
été privés de leur solde par sa faute. Lucius ne lui accorde que les quelques gouttes d’eau par
jour nécessaires à sa survie. De l’eau parfois coupée de vinaigre, qui lui brûle les entrailles et
qu’il est obligé de recracher ou de vomir.
— Tu n’apprécies pas la boisson du légionnaire ? feint de s’étonner le centurion. Je croyais
que tu voulais t’engager ? Dans l’armée romaine, ce n’est pas votre cervoise qu’on boit !
Puis, se moquant davantage :
— Pour une petite nature comme toi, j’ai peut-être trop forcé sur le vinaigre…
Kefnos se force à rester impassible. Même quand Lucius fait défiler ses soldats au pas
cadencé devant sa cage en soulevant des nuages de poussière.
— Regarde bien l’exercice, Gaulois ! Il faut que tu le connaisses, si tu veux entrer dans la
cohorte de César.
Kefnos suffoque. Il ferme les yeux et réussit à contenir sa toux. Même la nuit, Lucius vient
interrompre ses rares instants de sommeil. Ses légionnaires battent les barreaux de sa cage du plat
de leur glaive ou le piquent de leur pointe. Mais Kefnos serre les dents. Au dixième jour, il
résiste toujours. Il guette le passage de César, espérant lui prouver sa force et sa résolution en ne
manifestant aucun signe d’abattement. Le général affecte de passer sans le voir. Seul Brutus
marque un jour sa désapprobation à Lucius pour le traitement infligé au Gaulois :
— L’humiliation ne mène à rien. Elle fabrique des ennemis et renforce leur orgueil.
Et, comme le centurion lui répond qu’il ne fait qu’appliquer les ordres du général, Brutus se
rend devant César pour lui demander d’abréger le supplice. L’homme est encore jeune et
irresponsable, à quoi bon prolonger sa punition plus que nécessaire ? Mais César a l’esprit
occupé par d’autres soucis : le commissaire envoyé par le Sénat romain vient d’arriver. Il a
commencé à fourrer son nez partout. Il renvoie à Lucius la décision de gracier l’insolent Gaulois.
— Il ne le graciera pas ! Tu l’as humilié devant ses hommes, il se vengera jusqu’à ce que
mort s’ensuive. Toi seul, César, peux lever ta punition !
César hausse les épaules :
— Tu t’inquiètes pour rien. Après tout, ce jeune sauvage m’a étonné avec son numéro
équestre. Il va peut-être en faire autant avec ses capacités de résistance !Et Kefnos, en effet, tient bon. Les yeux rougis, les lèvres fendues, le visage émacié, il en
appelle à la force de ses ancêtres, au courage de son père Celtillos, à la grandeur guerrière de
Luern, à la myriade d’étoiles d’or de Bituit. Il invoque les déesses mères. Et Véléda, son
initiatrice. Et Sélénos, son maître. Mais à la trentième nuit, il succombe, épuisé. Et quand Lucius
le visite au petit jour, le corps du Gaulois gît enfin, immobile.7 .
VIII avant les Ides d’october. An 700 de la fondation de Rome. Environs de
Durocortorum. Pays des Rèmes. Gaule chevelue (8 octobre. 54 av. J.-C. Environs de Reims.
Champagne. France).
Ce matin, César l’a passé à dicter quelques lettres à Hirtius. À Pompée et à Crassus d’abord,
pour les tenir informés de ses succès contre les Germains et les assurer de son indéfectible
fidélité. À Cicéron, pour le féliciter de son essai, De la République, qu’il vient de lire. À ses
créanciers de Rome, enfin, pour les rassurer et les faire patienter. À tous, il ment.
Il se méfie aussi bien de Pompée que de Crassus, et n’a aucune intention de leur rester
fidèle. Pour régner, il sait trop qu’il n’y a que le glaive, la ruse ou le mariage. Le glaive et la ruse,
il les maîtrise à peu près. Le mariage, c’est plus incertain. S’il a longtemps cru possible une
alliance avec Pompée contre Crassus, son espoir s’est envolé avec la mort de sa fille Julia.
Quelques années plus tôt, il a œuvré de toutes ses forces en faveur du mariage de celle-ci avec
son rival. Comme son gendre, il pensait qu’une alliance familiale éteindrait leur rivalité. Mais la
Fortune, en ôtant la vie à Julia, les a remis face à face, et Pompée a repris contre lui ses intrigues
et ses attaques.
César n’a pas non plus l’intention de payer rapidement les dettes qu’il a contractées auprès
de quelques banquiers avant son départ en Gaule, pour contribuer à l’équipement de ses armées.
Même s’ils lui ont été utiles, il n’a que mépris pour ces créanciers qui pratiquent un taux d’usure
éhonté. Une des premières mesures qu’il prendra, s’il arrive un jour au pouvoir suprême, sera de
les faire tous jeter en prison.
Quant à l’essai de Cicéron, il a une tout autre opinion que lui du meilleur des États
possible. Il ne croit plus aux vertus de la République, au moins telle que Rome la pratique.
L’époque appelle un rapport plus direct entre un chef et les citoyens. Il faut au premier plus de
rapidité dans la décision et plus de contrainte dans l’exécution. Un seul homme au sommet, des
sujets égaux sous lui : voilà, à présent, la condition qu’il juge indispensable pour gouverner un
peuple avec justice et efficacité.
Il en est là de ses réflexions quand Brutus vient lui annoncer que le commissaire de Rome
attend depuis un moment d’être introduit. César est tenté un court instant de le faire patienter
plus longtemps, pour bien marquer sa préséance. Mais il sent son organisme travaillé par une
faim subite :
— Il est temps de prendre un repas. Brutus, fais entrer cet homme. Qu’il mange avec nous.
— Rien n’est prêt, César ! proteste Mentula. Que veux-tu que je te serve ?
— Prépare une collation. Des fruits secs importés d’Italie. Des fromages et du jambon cru
de Gaule. Un peu de vin coupé d’eau de mer.
— Et puis ?
— Rien d’autre. L’envoyé de Rome constatera ainsi que je ne dilapide pas l’argent de l’État
et que je puise l’essentiel de notre subsistance sur les territoires occupés.
L’émissaire, petit et gros, transpire abondamment. En s’installant avec Brutus et lui autour
de la table basse, César se montre d’une amabilité extrême, s’excusant de l’avoir fait attendre. Il
est depuis longtemps passé maître dans l’art de courtiser et de flatter les hommes qu’il considère
le moins. Fini, l’âge où il prenait encore du plaisir à blesser ceux qui pouvaient lui faire du tort.
La satisfaction lui paraît aujourd’hui trop courte et ne vaut pas les désagréments qu’elle
engendre. Il ne reculera plus devant aucun discours ni aucune action pour obtenir ce qu’il
ambitionne. Peu lui importe de s’abaisser, pourvu que cet abaissement serve à le rendre pluspuissant. Aussi s’amuse-t-il à paraître intéressé quand le gros homme, voulant mettre en valeur
ses relations mondaines et afficher son importance, lui parle des repas qu’il a coutume de prendre
aux meilleures tables de la société romaine.
— On m’a dit que la chère était particulièrement bonne chez Cicéron, lui demande César
d’un air innocent. Est-ce vrai ?
L’homme jubile :
— Un luxe sublime, César. Avant mon départ pour la Gaule, j’y ai mangé un plat
extraordinaire, de son invention. Du poisson avec des cervelles cuites, mélangé à des foies de
volaille, des œufs et du fromage. Il y fait ajouter aussi du miel et de l’huile. Un pur délice.
César sourit pour cacher son écœurement. Si cette mixture grasse et sucrée pouvait au
moins engourdir la langue de vipère de l’orateur ! Il a appris en effet que Cicéron l’appelle « la
plus grande pute d’Italie » et l’accuse d’être parti en Gaule pour y forniquer à son aise avec l’or
emprunté à Rome.
— J’ai beaucoup apprécié son ouvrage De la République, affirme-t-il au gros homme.
— N’est-ce pas ? s’exclame celui-ci, la bouche pleine de jambon. Un chef-d’œuvre. Il s’y
montre l’égal de Platon. Sa défense de nos institutions est irréfutable.
César hoche la tête en picorant quelques grains de raisin sec. Ce gros homme est un
imbécile. Il commence à hésiter. À quoi bon le faire tuer dans une mission chez les Germains, et
sacrifier quelques-uns de ses soldats dans l’opération ? Ne vaudrait-il pas mieux le laisser
repartir pour Rome après l’avoir gagné à sa cause ? Brutus observe et se retient de sourire. Il sait
trop ce que César pense de la République et de sa « défense irréfutable ». Quelques bons coups
de glaive, en un instant, suffiraient à la faire voler en éclats. Il lance un coup d’œil amusé vers
l’envoyé de Rome, qui termine d’un trait son verre de vin.
— J’ai commencé à vérifier les comptes de ton armée avec ton secrétaire, César. J’étais
venu parler avec toi ce matin.
— Quelque chose t’a semblé incorrect ? fait mine de s’inquiéter le général.
— Incorrect, non ! répond l’homme avec un sourire suffisant. Mais, pour ne rien te cacher,
il y a quelques détails que j’aimerais éclaircir.
— À ton entière disposition, répond César d’un air humble. Nous verrons cela
tranquillement après le repas. Je ferai venir mon secrétaire, il connaît mieux que moi le détail de
ces choses.
Il saisit un petit morceau de fromage de chèvre, sa gourmandise préférée, tout en songeant à
la stupéfaction du contrôleur s’il découvrait tout ce qu’il entasse en secret : des vases ciselés, des
bijoux d’or pur, des perles énormes, des statuettes d’ivoire, un capharnaüm étonnant d’objets
précieux en tout genre volés en Afrique, en Illyrie ou en Espagne. Moins par cupidité que par
curiosité de l’art et des mœurs des peuples qui les fabriquent. Depuis toujours, il a la manie de
collectionner. Cela l’aide, dans ses écrits, à détailler au plus près la vie de ces gens qu’il est venu
asservir à la puissance romaine. Ses deux premiers livres de Commentaires sur la Gaule abondent
de ces descriptions.
Décidément, plus il y réfléchit, moins il se sent le courage de perdre son temps à chercher à
séduire ou à convaincre un imbécile pareil. Il pourrait l’acheter, peut-être ? Mais à quoi bon
perdre de l’argent, alors qu’on peut si simplement le faire supprimer ? Sans compter que ces
sortes d’individus, pour se donner le beau rôle, sont capables de se retourner contre celui qui a
voulu les corrompre. César jette un rapide coup d’œil à Brutus. L’œil toujours amusé, son fils
adoptif semble lire dans ses pensées : une petite inspection bien préparée de ce commissaire en
territoire germain lui paraît bien la meilleure solution. Elle supprimera le problème sans que
César ait à en porter la responsabilité. Et tant pis si l’une de ses cohortes y perd au passage
quelques hommes ! N’est-ce pas la dure loi de la guerre ? Ils deviendront des héros, auront droit
à des médailles, et leurs familles à des récompenses.
*
Le monde auquel Kefnos voulait échapper pour rejoindre celui des Romains l’a rattrapé. La
nuit s’est ouverte devant lui. Épona, la conductrice des morts, l’accompagne jusqu’au bout de
l’horizon. Là-bas, où les montagnes couvertes de forêts bleuâtres forment un arc incurvé que suit
la ligne des nuages. Kefnos monte derrière elle à travers des futaies qui laissent à peine passer lalumière.
La réalité terrestre n’existe plus pour celui qui part dans le Sid, vers l’Autre Monde. Au
terme d’un voyage de treize jours, Kefnos sait qu’il parviendra aux îles Bienheureuses du nord de
l’Océan et qu’il y sera attendu au sanctuaire d’Avallo, le lieu des éternelles félicités des dieux et
de leurs élus. Sur les rives de l’île, dans l’eau violette, Épona l’abandonnera sous un ciel d’or à
Cernunos, le dieu Cerf, et dans une tempête de lumière elle lui confiera la longue épée, celle de
l’Homme fort. Il quittera alors son apparence présente et se réincarnera en un autre, quand une
pulsion venue du tréfonds de son âme engendrera en lui un guerrier plus grand et plus valeureux.
Clignant des yeux derrière ses paupières mi-closes, il aperçoit un léger scintillement, un
courant d’eau impalpable au milieu de reflets lumineux, des taches bleues traversées de lumières
dorées en mouvement. Un souffle bienfaisant, tiède et humide, caresse sa joue. Il ne sent plus le
poids de son corps. Une brise légèrement parfumée pénètre sa poitrine. Épona pose ses lèvres sur
les siennes et lui communique de son souffle la fraîcheur de la source sacrée. Un mince filet
d’eau coule entre ses lèvres. Une main essuie son visage et caresse son front.
Kefnos ouvre péniblement les yeux. À genoux, près de lui, appuyée aux barreaux de sa cage,
une jeune femme lui tend un gobelet en prononçant d’une voix douce des mots qu’il ne
comprend pas. À la deuxième gorgée, il sent revenir un peu de ses forces et relève la tête. Une
Celte ! Vêtue comme une noble, d’une longue robe de soie brodée de fils d’argent, elle porte aux
poignets des bracelets de perles de verre et d’ivoire. Trop épuisé, il retombe. Avant de refermer
les yeux, il a eu le temps de voir un collier d’ambre ciselé d’or. La femme continue de lui parler,
mais il reste incapable de distinguer le sens des mots qu’elle prononce.
Leurs sons le bercent un moment. II réussit à boire encore une gorgée et à rouvrir les yeux.
Cette fois, il distingue une parure d’or et de pierreries dans une longue chevelure brune. Il essaie
de suivre le mouvement des lèvres de la jeune femme et croit l’entendre prononcer son nom et
celui de son père, Celtillos. Mais, près d’elle, au bas de sa cage, il aperçoit les pieds du centurion
Lucius. Le Romain pose des questions, et la voix de la femme lui répond sur un ton cassant. Il
semble à Kefnos qu’elle a menacé l’homme du nom de César. Les jambes du centurion
s’éloignent. La voix reprend. Il entend cette fois des bribes de phrases :
— Il y a longtemps… En pays arverne, Gergovie… L’ambassade des Éduens… Dumnorix,
mon père… Tu te souviens ? Alauda ?
Des yeux en amande, grands et verts, surmontent des pommettes hautes et mangent presque
l’ovale d’un visage à la peau mate. Un vert aussi éclatant que celui de l’œuf de Sélénos !

De lointaines images se forment dans l’esprit engourdi de Kefnos. Elles viennent de si loin
qu’elles ne se reconstituent que lentement. Des crânes humains enchâssés dans des montants de
bois. Des casques luisants de guerriers, des enseignes de sangliers, de cigognes et de hiboux d’or.
Et, derrière eux, des fanions au vent, des porte-étendards, des robes blanches de druides. Et
l’énorme porte de bois cloutée de fer, ouverte sur une colonne de chevaliers. Un monceau
d’offrandes, aussi. Des bijoux, des vases et des pièces d’or, des tissus précieux et des boucliers.
Dans un chariot tiré par trois chevaux, il distingue plus nettement deux femmes qui
encadrent une petite fille aux cheveux bruns parés de pierreries. Les mêmes bracelets et le même
collier d’ambre ciselé d’or. Les mêmes yeux verts en amande, si brillants. Il se reconnaît, lui
aussi, jeune garçon sur l’encolure du cheval de son père, en habit de cérémonie brodé de fils d’or
et d’argent. Porté à bout de bras, il est présenté à Dumnorix, le chef des Éduens, qui brandit en
face de lui la petite fille. Kefnos se souvient brusquement de la fascination réciproque qui a uni
le vert de ses yeux et le bleu des siens. De leurs mains qui se sont touchées. De leurs visages qui
se sont rapprochés. De leurs lèvres tremblantes qui se sont frôlées. Il entend les cris de joie, il
voit les poignards sortis des ceintures, les épées brandies. Puis, le vacarme du souffle furieux des
trompes d’apparat. Alauda ! Le nom de l’alouette, le nom de la petite fille aux yeux verts !
*
— Lâchez-le !
César, interrompu dans son déjeuner, est sorti de sa tente en compagnie du commissaire et
de Brutus. À son ordre, les deux légionnaires qui soutenaient Kefnos s’écartent de lui. César etses deux convives, du haut du tertre de commandement, considèrent le jeune homme qui fait peur
à voir. Maculé de boue, il a la peau brûlée par le soleil, le corps couvert de plaies.
— Approche ! commande César.
Un légionnaire pousse brutalement Kefnos en avant. Mal assuré sur ses jambes, il fait deux
pas en vacillant.
— Qui est-ce ? s’étonne le commissaire.
— Un Gaulois, qui a voulu me prouver qu’il était capable d’entrer dans ma garde à cheval.
— Dans ta garde, un Gaulois ! s’étonne le commissaire.
César lance un regard ironique au Romain :
— Pourquoi pas, s’il est meilleur cavalier qu’un autre ?
— Tout de même ! s’amuse le gros homme. Confier ta sécurité à un barbare !
Décidément, pense César, la citoyenneté romaine ne confère pas la vertu d’intelligence.
— Je ne crois qu’au talent. Le sang, la race ou la naissance ne sont rien. Seul compte le
talent.
Et, se tournant vers Kefnos :
— Comment te nommes-tu ?
Kefnos reste incapable d’articuler un son. Il parvient à peine à déglutir, tant sa gorge le
brûle. César se retourne vers sa tente : Mentula en est sorti pour observer le spectacle.
— Donne-lui de l’eau, Mentula. Ou plutôt non ! Du lait de chèvre. Le mien, celui que je
préfère. Allez, vite !
Le giton disparaît dans la tente et revient avec un gobelet rempli de lait. Il s’arrête et jette un
coup d’œil à César, qui lui fait signe de le porter au Gaulois. Le Nubien s’exécute à contrecœur.
Il descend du tertre et tend à Kefnos le gobelet d’un air dégoûté. Kefnos le prend et boit
avidement.
— En veux-tu un autre ? demande César, quand il a fini.
Kefnos fait non de la tête. César descend à son tour du tertre et s’approche de lui. En
marchant, il retrousse machinalement le drapé de sa toge blanche sur son épaule. Un geste qu’il a
coutume de faire lorsqu’il veut impressionner un interlocuteur ou le déconcentrer. Arrivé devant
le Gaulois, il le fixe droit dans les yeux. Peu d’hommes, il le sait, résistent à son regard.
Mais Kefnos n’est pas aussi impressionné qu’il le craignait. Malgré la formidable
intelligence qui se dégage du Romain, malgré la dureté et la volonté qui émanent de ses yeux,
malgré l’âge aussi qui les sépare, le jeune homme comprend que quelque chose d’indéfinissable
les rapproche. Sans doute la même aura qui fait d’eux, sans qu’ils l’aient choisi, des chefs
destinés à être obéis. Il soutient son regard. César sourit :
— Tu as été courageux, l’Arverne ! Ne triomphe pas trop vite : tu as aussi eu de la chance.
Kefnos esquisse un sourire ironique :
— De la chance, moi ?
Que le Gaulois ose lui répondre aussi librement surprend César. Mais un brin d’insolence
ne lui déplaît pas, lorsque les marques du respect et de l’admiration sont préservées. Et il sent
que c’est le cas, chez cet Arverne. Il a toujours apprécié jusqu’à un certain point qu’on lui résiste.
Comment faire confiance, en effet, à quelqu’un qui tremble devant vous ? Il y a gros à parier
qu’il tremblera aussi devant votre ennemi, et sera donc prêt à vous trahir dès qu’on lui en
donnera l’occasion.
— De la chance, oui ! reprend César. Si une belle Éduenne n’était pas intervenue auprès de
moi en ta faveur, tu serais mort. Tu l’étais presque, d’ailleurs, quand elle t’a arraché des mains de
Lucius.
Kefnos, perplexe, se demande comment Alauda a obtenu de César sa libération. Il n’ose y
croire. Serait-elle la maîtresse de leur envahisseur ? Quelle amère déception ! César s’amuse de
lire ses interrogations dans son regard.
— Cela n’a rien de déshonorant, d’être sauvé par une femme ! C’est même plutôt flatteur,
rassure-toi. L’intérêt qu’un homme suscite chez les femmes est un atout de plus dans son jeu.
Autant que celui qu’il suscite chez les hommes.
Kefnos ne relève pas, incertain du sens que César a voulu donner à sa dernière phrase. César
le perçoit bien et s’amuse de le voir désarçonné.
— Tu voulais me servir. J’attends toujours que tu te présentes.
— Je m’appelle Kefnos, fils de Celtillos.César réfléchit :
— Celtillos… Je connais ce nom.
Et, se tournant vers Brutus :
— N’est-ce pas celui d’un grand guerrier arverne, qui a défait les Germains ?
— Oui, César ! Il était aussi leur vergobret, peu de temps avant notre arrivée en Gaule. Ses
célèbres ancêtres ont porté le fer jusqu’en Grèce.
César sourit. Il se souvient, à présent :
— Et jusqu’à Rome aussi, avec leur Brennos, il y a bien longtemps !
Brutus confirme d’un signe de tête.
— Un épisode peu glorieux pour l’histoire de Rome, ajoute César en considérant de
nouveau son prisonnier.
Il guette chez lui, à l’évocation de cette terrible défaite, une réaction qui ne vient pas.
— Comment pourrais-je savoir si tu dis vrai ? Ton torque d’or ? Tu aurais pu le voler. J’ai
besoin d’une autre preuve de ta noblesse. Tu parles la langue latine ? Mais les marchands gaulois
ou grecs qui sillonnent les routes de la Provincia la parlent aussi bien que toi. Tu montes à
cheval ? Je connais des hommes de basse condition excellents cavaliers.
Au léger agacement de César, Kefnos comprend que, s’il ne parvient pas immédiatement à
l’étonner, il finira probablement sa vie comme esclave.
— La route qui descend et celle qui monte n’en sont qu’une seule, prononce-t-il soudain, en
grec.
À l’expression surprise de César, il devine que les enseignements de Sélénos viennent de le
sauver. Le général se tourne vers Brutus et le commissaire :
— Héraclite ! Il connaît donc le grec et la philosophie. Les Gaulois ne les enseignent qu’aux
fils de nobles.
— Il faudrait vérifier davantage, intervient le commissaire.
— Tu as raison, admet César. Interroge-le toi-même.
Le gros homme réfléchit, avant de lancer à Kefnos :
— Cite-moi un dialogue de Platon.
Kefnos esquisse un sourire :
— La République.
César s’exclame :
— Tu connais La République ? Et qu’est-ce que tu en penses ?
Kefnos réfléchit :
— Du dialogue de Platon, ou du régime ?
César, surpris et amusé, jette un coup d’œil vers Brutus et le commissaire.
— Du régime.
— Je lui préfère la royauté. Un seul chef, et tous ses sujets égaux sous lui. Mais elle est
interdite dans mon pays comme dans le tien. Mon père est mort d’avoir voulu l’instaurer chez les
Arvernes. Un roi dérange trop de privilèges.
Le commissaire s’indigne :
— Punis cet insolent, César. Il profane Rome par ce discours.
— Mais non ! Il exprime une opinion. Les opinions sont faites pour être discutées. N’est-ce
pas précisément le mérite que s’attribuent les républiques ?
Furieux de se voir contredit devant un barbare, le commissaire ronge son frein. César
reprend :
— Ton vergobret actuel Gobannitio m’envoie des otages, pas beaucoup de guerriers. Un
oubli regrettable pour l’amitié de nos deux peuples. Je veux bien te mettre à l’épreuve. Ton
numéro équestre ne me suffit pas. Je veux te voir à l’œuvre dans une mission, avant de prendre
une décision.
Et, se tournant vers Brutus :
— Qu’il aille pour l’instant avec les Éduens. Nous l’intégrerons dans la patrouille qui
partira protéger notre convoi d’intendance contre les Germains.
— Merci, César ! dit Kefnos dans son dos.
César se retourne et sourit :
— Remercie-moi plus tard, si tu en reviens.Brutus a compris. César vient de trouver le prétexte de ce convoi d’intendance pour se
débarrasser du commissaire romain. Il fait signe aux deux légionnaires restés debout derrière
Kefnos de l’emmener dans le camp des Éduens et de lui procurer un équipement, tandis que
luimême remonte sur le tertre de commandement avec le commissaire :
— Tu profiteras, toi aussi, de cette patrouille pour aller inspecter nos limes avec les
Germains, lui propose-t-il. Un voyage indispensable, si tu veux comprendre le sens de mes
actions et en faire un rapport à ceux qui t’envoient.
— N’est-ce pas une région un peu dangereuse ?
— Mais non ! Tu ne risques rien, avec l’escorte que je vais te donner. Les Germains sont
devenus doux comme des moutons, depuis les défaites que je leur ai infligées.
Et, lui passant un bras autour des épaules, il l’entraîne vers la tente :
— Finissons donc notre repas ! Tu n’as pas goûté encore à ces merveilleux petits fromages
de chèvre… Nous nous plongerons après dans ces comptes, sur lesquels tu as tant de questions à
me poser.
*
Allongé sur sa couche de paille, Kefnos ne parvient pas à trouver le sommeil tant il est
impatient de partir en patrouille. Soudain, de curieuses lumières attirent son attention.
Descendues du tertre de commandement, elles se rapprochent et il peut distinguer des silhouettes
féminines, torche à bout de bras, se dirigeant vers le quartier éduen. À la robe de l’une d’elles,
qui brille de ses fils d’or et d’argent, il reconnaît la noble Celte qui lui a donné à boire. La
princesse éduenne : Alauda ! Un homme sorti de l’ombre s’avance vers elle : Éporédorix,
l’Éduen. Kefnos les observe. Il aimerait s’approcher pour entendre ce qu’ils se disent, mais la
présence des soldats éduens l’oblige à rester à distance.
Au bout d’un moment, Alauda fait demi-tour pour regagner sa tente avec ses servantes.
Kefnos la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il pense de nouveau à la visite de
Dumnorix à son père Celtillos. Il était un petit garçon quand il a vu la princesse pour la première
fois. Si leur mariage avait eu lieu, les Éduens et les Arvernes se seraient alliés, et le cours des
événements en aurait été changé. Les Éduens n’auraient pas eu besoin de César pour se défendre
contre les Germains. Sélénos lui a raconté que l’intransigeance et les foucades de Celtillos
avaient fait échouer le projet. Dumnorix était reparti furieux, avec sa fille et ses chevaliers.
Kefnos, lui, n’a pas oublié Alauda. Et, visiblement, elle ne l’a pas oublié non plus. Sur les
raisons de sa présence au camp de César, le jeune homme n’en sait toujours pas plus. À une ou
deux reprises, en la croisant de loin, il a échangé un regard avec elle. Mais ils n’étaient pas seuls,
et elle a passé son chemin.