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Et vous trouvez ça drôle ?

De
341 pages
Entre bouffées mélancoliques et éclats de rire, B.J. Tomell, dans ses trente et une nouvelles fait preuve d'un humoir noir décapant. Mais dans cette danse macabre où s'embrassent avec cynisme mort et amour, ridicule et humanité, ce sont avant tout la joie et la légèreté qui l'emportent. Un rire tragique, mais un rire quand même.
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2 Titre
Et vous trouvez ça
drôle ?

3

Titre
B. J. Tomell
Et vous trouvez ça drôle ?
Petites nouvelles humoristiques
et grinçantes
Nouvelle
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8776-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748187762 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8777-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748187779 (livre numérique)

6





La vie dite ordinaire n’est en réalité qu’une
succession de saynètes qu’il faut absolument
percevoir si l’on ne veut pas passer, justement, à
côté de cette vie.
Parfois, un peu d’humour noir aide aussi à
supporter certains moments de l’existence qu’il
ne faut après tout jamais prendre au sérieux.
Jamais, jamais, car on n’est que de passage…

.

Que la campagne est belle…

QUE LA CAMPAGNE EST BELLE…
Il était pas loin de 19 heures. Rentré chez lui
depuis un bon moment, Johann tournait
littéralement en rond, il ne savait plus quoi faire,
il ne savait plus vers qui se tourner, il était
quasiment désespéré. Depuis sa fâcherie d’hier
au soir avec Isabelle, chacune de ses minutes
avait été un vrai désastre !

Et en plus, se prendre de bec pour une
pareille idiotie ! En arriver à se dire de telles
sottises et à se quitter brusquement pour une
banale histoire d’opinion politique, quelle
dérision !

« Isabelle, allo, mais enfin, je ne comprends
pas, on ne va quand même pas se fâcher pour
une bêtise pareille ! Ça fait plus de dix fois que
je t’appelle, Isabelle, par pitié, je n’ai pas mérité
ça ! »

Après une très mauvaise nuit, il avait depuis
le matin essayé d’avoir Isabelle au téléphone,
9 Et vous trouvez ça drôle ?
chez elle, au travail, à midi dans le restaurant
qu’elle fréquentait habituellement, en vain, car
son portable était continuellement bloqué sur la
boîte vocale…
Cet après-midi, il avait renoncé à toute
tentative d’appel téléphonique, pensant que le
fait de ne plus appeler l’amènerait, elle, à le
contacter enfin pour qu’ils puissent se voir et se
rabibocher. Mais rien n’était venu apaiser son
angoisse, et ce soir, il était comme fou !
De plus, à 20 heures, il avait rendez-vous à la
permanence électorale du député local du P.F.P.
M. (Parti pour une France Plus Mieux) afin de
lui être présenté suite à son engagement plus
effectif dans la campagne électorale en
préparation.
En effet, alors qu’il était vaguement militant
de ce parti depuis de nombreuses années déjà,
son meilleur ami, Romuald, qui faisait partie de
l’entourage immédiat du député, avait réussi à le
convaincre que ses talents de communicant,
qu’il exerçait depuis quelques années au sein
d’une grande entreprise, pouvaient être d’une
aide précieuse pour cette formation qui stagnait
quelque peu dans les sondages.
La réalité était que le député, qui avait fondé
cette faction suite à quelque différend d’ordre
pécuniaire avec un rival de son précédent parti,
avait en vérité, sans une aide considérable, fort
peu de chances d’être réélu. Johann avait
10 Que la campagne est belle…

accepté de relever ce défi et devait donc ce soir
même rencontrer l’élu pour convenir de ce qu’il
serait bon de faire pour améliorer son image.
Le problème qu’il n’avait pas envisagé, c’était
Isabelle qui, d’opinion politique tout à fait
contraire, et qui avait déjà assez mal supporté
un militantisme bon enfant de sa part, n’avait
pas admis qu’il puisse s’investir aussi
complètement dans la campagne de celui qu’elle
appelait « le représentant ostentatoire et
insolent de la fortune, de l’opulence et du
luxe ».
C’est cela qui avait provoqué leur dispute de
la veille, et il craignait par-dessus tout
qu’Isabelle ne le considère lui aussi comme tel,
un indécent parvenu racoleur…

« Ah non, ça n’est pas possible, toi, te porter
volontaire pour travailler pour ce nouveau
riche, pour ce parti de rupins, d’arrivistes, de
nantis ! Et tu voudrais vivre avec moi ? Mais tu
rêves, mon pauvre Johann !

– Mais, Isabelle, tu sais bien que si je milite
pour eux, c’est qu’ils ne sont pas tels que tu le
dis ! Ils sont comme moi, pour le progrès, pour
avancer, pas pour écraser les autres !

– Non, Johann, moi, tu vois, je n’envisage
pas de pouvoir vivre avec un homme qui
11 Et vous trouvez ça drôle ?
n’aurait pas mes idéaux ! C’est au-dessus de mes
forces ! Écoute-moi bien, c’est la dernière fois
que je te le dis, pour moi, pas question de
demeurer avec quelqu’un qui serait d’accord
avec les idées de ce type ! Point final ! Si tu veux
me revoir, tu dois absolument renoncer à tout
ça ! Ciao !

– Isabelle, Isabelle, mais ce n’est pas ce que
tu crois, ça n’est pas pour le parti, je pense
simplement que… Isabelle, Isabelle, reviens ! »

Mais Isabelle était déjà loin. En réalité, c’est
presque plus « pour le sport » qu’il s’était lancé
dans cette aventure qui le sortait de sa routine
habituelle et lui permettait en quelque sorte de
mettre à l’épreuve ses idées pour un nouveau
style de communication. Et pour ce qui était de
se mettre à l’épreuve, il ne se doutait même pas
de ce qui l’attendait ! Si seulement il avait su…
Il était maintenant 19 h 45 et il fallait
absolument qu’il parte pour son rendez-vous. Il
changea le message de son répondeur
téléphonique et, tant pis pour qui l’appellerait,
le consacra entièrement à Isabelle si toutefois
elle daignait l’appeler.

« Isabelle, je t’aime, d’abord pardonne-moi, je
t’aime, je suis le plus idiot de tous les imbéciles
de la création, je t’aime, appelle-moi, je t’aime,
12 Que la campagne est belle…

rebranche ton portable, je t’aime, il faut
absolument que je t’explique, je t’aime. Et puis
aussi, il faut que je te dise quelque chose de très
important : je t’aime ! »
À 20 heures pile, il arriva à la permanence de
Robert-André de la Pelouse d’Auteuil, élu du
P.F.P. M. . Son ami Romuald l’attendait à la
porte et le conduisit aussitôt au bureau privé du
député.
Celui-ci se leva à son entrée, contourna le
meuble en tendant la main et en affichant le
sourire habituel qu’on lui connaissait lors de
chacune de ses apparitions dans une
manifestation où il y avait un peu de monde ou
une caméra de la télévision locale.
Il lui donna du « Cher Johann » par louches
entières et commença tout d’abord par lui faire
effectuer le tour complet et détaillé de toute la
permanence, en lui nommant chacune des
personnes présentes et lui expliquant ce qu’elle
faisait pour le bon renom de son image.

« Ah, mon cher Johann, depuis que Romuald
me parle de vous ! J’avais véritablement hâte de
faire votre connaissance. J’ai beaucoup entendu
parler de votre travail chez Le Cran, et je suis
certain que vous allez pouvoir apporter
beaucoup à notre cause.

13 Et vous trouvez ça drôle ?
– Monsieur le député, c’est trop d’honneur
que vous me faites et croyez bien que je ferai
tout mon possible pour vous aider selon mes
modestes moyens. D’ailleurs, Romuald m’a bien
expliqué que vous manquiez de volontaires.
Sachez que, dès que j’en aurai le temps, je serai
à la disposition de votre équipe. »

Ensuite, M. de la Pelouse d’Auteuil lui
expliqua que, après les renseignements qu’il
avait obtenus par une filière qu’il refusait bien
entendu d’identifier, et avec le soutien moral et
le parrainage de Romuald, il s’en remettait à lui
entièrement pour l’organisation de sa campagne
d’affichage.
Quant à lui, il aurait trop peu de temps à
consacrer à cette permanence, la quantité de
rencontres avec ses futurs électeurs, le nombre
impressionnant de réunions électorales et les
innombrables inaugurations prévues dans sa
circonscription avant le vote ne lui laissant qu’à
peine le temps de voir sa famille et de dormir
un minimum.

« Mon cher Johann, très cher ami, sachez
tout d’abord que mes fonctions m’ont permis, à
l’aide de quelques coups de téléphone, d’avoir
quelques aperçus de vos différentes capacités.
De plus, Romuald ici présent m’a vraiment
encouragé et convaincu que vous étiez l’homme
14 Que la campagne est belle…

de la situation. Ce n’est donc pas un appui banal
que je vous propose, et j’ai pris la décision de
remettre entièrement entre vos mains toute la
responsabilité de la mise en place et de la
réalisation de la campagne d’affichage.

– Mais, Monsieur le député, vous n’y pensez
pas ! Vous vous rendez bien compte que je n’ai
jamais fait ce genre de travail ! D’accord, je suis
dans la communication et je me targue d’être un
bon professionnel mais là, vraiment, il me
semble que ce serait trop m’avancer que
d’accepter votre proposition…

– Mon cher Johann, je sais exactement de
quoi vous êtes capable ! Le propre d’un bon
leader est de savoir s’entourer. Vous n’allez tout
de même pas m’offenser en me faisant croire
que je suis un mauvais dirigeant ? Inutile de
faire le modeste, je vous fais intégralement
confiance et je suis certain que grâce à vous,
notre parti, que dis-je, notre cause exaltante, va
prendre l’essor que l’histoire lui réserve dans le
futur de notre beau pays !

– Mais, Monsieur le député, je ne…

– C’est dit ! Mon cher Johann, je n’ai pas
vraiment pas le temps de m’occuper de tout, et
je dois absolument m’en remettre à ceux que je
15 Et vous trouvez ça drôle ?
pense être les meilleurs. Et selon moi et selon
Romuald, pour ce qui est de la communication
donc de l’affiche, vous êtes le meilleur ! Mon
cher Johann, vous êtes en charge de l’essentiel
de ma campagne !

– Mais je…

– Cher ami, n’y revenons pas ! Vous faite
désormais partie de mon staff, vous avez la
haute main sur tout l’affichage et personne
d’autre que moi n’a quoi que ce soit à vous dire
à ce sujet ! D’ailleurs, je vais en faire l’annonce
officielle ce soir même ! »

Complètement coincé par le parlementaire et
comme pris dans une tornade, avec toujours
dans un petit coin de sa pensée Isabelle qui
venait l’obséder, Johann acquiesça à tous les
souhaits de son interlocuteur.
Et de fait, M. de la Pelouse d’Auteuil fit
réunir aussitôt toute l’équipe de la permanence
et la mit au courant de la promotion de Johann.
Sa surprenante « nomination » se fit sous les
applaudissements admiratifs de tous les
bénévoles assemblés.
Il se retrouva vers 22 h sur le trottoir, en
compagnie de Romuald, et se rendit compte
brusquement qu’il s’était mis sur le dos quelque
chose d’extrêmement lourd à porter.
16 Que la campagne est belle…

Non seulement il allait être responsable
unique et intégral de la campagne d’affichage,
mais de plus, Isabelle ne lui pardonnerait
jamais, justement, d’en être l’animateur …
C’est pourquoi, lorsque Romuald lui proposa
de l’accompagner au bar proche où l’équipe
avait ses habitudes, il suivit comme un
automate et finit la soirée en vidant allègrement
de multiples verres d’un Bourbon
prétendument extrait de « Quatre Roses » qui
l’obligèrent à rentrer dans son modeste
appartement avec l’aide de son ami et d’un
chauffeur de taxi compréhensif, puisque lui-
même marié, affligé d’une belle-mère acariâtre
et père de deux filles résolument figées dans
l’âge bête depuis fort longtemps…
Le réveil du lendemain ne fut pas chose facile
et la douche arrangea quand même bien les
choses. Un petit déjeuner uniquement composé
de café noir additionné de café noir trempé
dans du café noir finit de le remettre presque
sur pied, du moins apparemment.
Il se rappela douloureusement ses problèmes
de la veille, vérifia qu’Isabelle n’avait pas appelé
le répondeur, frémit au souvenir de ce qu’il
avait accepté de M. de la Pelouse d’Auteuil, eut
une nausée en se remémorant la quantité
d’alcool avalée, ferma sa porte et partit travailler
comme le condamné part à l’échafaud.

17 Et vous trouvez ça drôle ?
Heureusement pour lui, son patron,
forcément, avait depuis longtemps eu vent de
son engagement avec le député et il acceptait
volontiers de fermer les yeux sur ses petites
irrégularités de pointage, ces absences qui se
lisaient dans son regard fixe et son immobilité
brusque et ses autres comportements
bizarroïdes qui le distinguaient de ses collègues
dans cet univers fait de routine bureaucratique
presque ennuyeuse.
De toute façon, ces quelques faiblesses bien
pardonnables étaient largement compensées par
des fulgurances inventives, des innovations
créatrices qui en faisaient réellement un des
meilleurs parmi les bons éléments de cette
entreprise.
Ne parvenant toujours pas à obtenir Isabelle
au bout d’un quelconque téléphone, il eut
brusquement l’idée d’intervenir auprès de la
meilleure amie de celle-ci, Barbara. Son
véritable prénom était Colette, mais elle trouvait
que dans son métier de coiffeuse Barbara était
d’un meilleur effet. Elle, il pouvait la toucher
dans le salon où elle travaillait à toute heure de
la journée.
Il s’arrangea avec son meilleur collègue de la
cellule communication pour pouvoir partir à
onze heures et ne revenir qu’à quinze heures,
car il avait besoin de beaucoup de temps pour
aller retrouver à l’autre bout de la ville la brune
18 Que la campagne est belle…

Barbara avec qui il avait convenu d’un rendez-
vous pour le repas de midi.
Arrivé avec quelques minutes d’avance, il fit
le pied de grue devant le salon de coiffure et dut
attendre que Barbara daigne enfin faire son
apparition comme Sarah Bernhardt l’aurait faite,
du moins quand elle avait encore deux jambes.
Car l’amie d’Isabelle avait décidé, on le voyait
sur son visage, de prendre le parti de sa copine.
Elle arbora laborieusement un air pincé
durant tout le chemin qui les amena au
restaurant, et il ne disparut qu’après
l’absorption rapide de deux kirs, dont elle
raffolait, avant d’entamer les hors-d’œuvre.
Étant revenue à de meilleurs sentiments, elle
accepta d’écouter sans émettre le moindre
commentaire, pour raisons de mastication, les
explications de Johann.
Il réussit, ce qui lui parut un tour de force
exceptionnel, à lui faire comprendre son point
de vue, à lui faire admettre que cet engagement
était moins politique que professionnel et que
cela pourrait lui ouvrir des horizons futurs, car
réussir une campagne électorale était
prometteur en termes de carrière.

« Écoute, Barbara, jamais je n’ai imaginé
m’occuper réellement de choses politiques,
pour moi, c’est simplement une façon de me
tester, tu comprends ? J’aurais pu tout aussi
19 Et vous trouvez ça drôle ?
bien m’engager pour une marque de repas pour
les chats !

– Glou-glou !

– Tu sais, Barbara, si je réussis ce coup là,
pour moi, dans l’avenir, plus de problèmes, ça
sera quelques lignes formidables sur mon
curriculum vitae ! Tu comprends cela, Barbara,
c’est aussi pour Isabelle que je fais ça ! Mon
avenir, c’est aussi le sien !

– Miam-miam !

– De toute façon, ces idées-là, moi, tu sais, je
me suis pas vraiment pour ! Tu me crois,
Barbara, pas vrai ? Tu sais qu’à toi je ne
mentirais pas !

– Encore un peu de vin, s’il te plaît ! »

Il l’assura qu’au fond de lui-même, il n’avait
pas vraiment les opinions très tranchées du
député pour lequel il allait entreprendre ce
travail. Il lui demanda, la pria, la supplia de lui
obtenir une rencontre avec Isabelle.
Si elle voulait, lui dit-il, elle pourrait même y
assister comme arbitre, comme soutien de son
amie, comme conseillère…

20 Que la campagne est belle…

Puis, vers la fin du repas, la bouteille de vin
vidée, la dernière bouchée de dessert avalée, le
café parfumé dégusté, un dernier Grand
Marnier suçoté, sans savoir ce qui le prenait, il
décida de sauter le pas et déclara à Barbara que
de toute façon, il désirait quelque chose au-
dessus de tout : se marier avec Isabelle et lui
faire plein d’enfants !
Pour le coup, Barbara, qui avait également un
petit faible pour le Grand Marnier, s’en fit
servir un second pour, dit-elle, se remettre de
ses émotions.
Johann, qui avait été étonnamment sobre
durant tout ce repas, pour des raisons
complètement mystérieuses mais certainement
explicables par un lancinant mal de tête, la
ramena avec quelques difficultés à la porte du
salon de coiffure qui, fort heureusement, n’était
pas tellement éloigné du restaurant, et repartit
au plus vite pour son travail.
Il souhaitait par-dessus tout que Barbara se
souvienne intégralement de leur conversation et
qu’elle la rapporte le plus fidèlement possible à
Isabelle. Il finit sa journée avec beaucoup plus
d’optimisme qu’il ne l’avait commencée. Il se
prit même à faire quelques projets d’avenir,
après cette déclaration d’intention qu’il avait
faite par amie interposée.
Le lendemain était un samedi et vers la fin de
la matinée, il eut le bonheur, en appelant
21 Et vous trouvez ça drôle ?
Isabelle sur son portable, de voir que celle-ci
décrochait et acceptait donc de lui parler. Il
bafouilla quelque peu, lui dit cent fois qu’il
l’aimait, lui confirma ce qu’il avait déclaré à
Barbara et obtint après une lutte acharnée un
rendez-vous le soir même sur terrain neutre, en
l’occurrence le petit restaurant où ils avaient
leurs habitudes dans la zone piétonne qu’ils
aimaient tous les deux beaucoup.
Bien entendu, il n’échappa pas au cliché
habituel et fit sur le chemin une halte chez la
fleuriste. Il en ressortit avec à la main un très
gros bouquet qui fit se retourner les gens sur lui
avec un sourire entendu. Mais cela lui était
parfaitement égal, il ne marchait pas, il flottait, il
volait vers son rendez-vous…
D’ailleurs, le bouquet fit également sourire
Isabelle, ce qu’il crut devoir prendre comme un
bon présage. Il esquissa donc comme il en avait
l’habitude le geste de l’embrasser, mais elle
esquiva les lèvres et péremptoirement, lui
commanda d’entrer dans le restaurant pour y
avoir la discussion pour laquelle elle avait
accepté de le rencontrer.

« Bon, on ne va pas y passer la soirée ! Tu
voulais me parler ? C’est bien, moi aussi j’ai
beaucoup de choses à te dire. Entre, je te suis !

22 Que la campagne est belle…

– Mais, Isabelle, quand même, tu refuses que
je t’embrasse ? Même pas la toute petite bise de
réconciliation ?

– Plus tard, si on tombe d’accord ! Pour
l’instant, tu vois, d’abord j’ai soif, ensuite j’ai
faim, et surtout, je veux entendre de ta bouche
tout ce que m’a vaguement rapporté Barbara !
Parce que pour le moment, vu l’état dans lequel
on m’a dit au salon que tu l’avais ramenée, je ne
suis pas du tout certaine que ce qu’elle m’a
raconté soit bien la vérité ! Alors, tu entres, on
s’installe, on mange et on parle ! La
réconciliation, si tu veux bien, ce sera pour plus
tard.

– D’accord, Isabelle, d’accord, je ne demande
que ça ! Entrons ! »

Elle avait l’air d’être quelque peu énervée et
Johann comprit vite qu’il fallait ce soir, sinon
jamais, réussir à se faire pardonner l’outrage
« politique » qu’il avait osé lui infliger.
À aucun moment, durant le repas, il ne
réussit à la convaincre du bien-fondé de sa
démarche. Elle refusait de comprendre que cet
engagement, pour lui, était surtout une façon de
prouver sa valeur, qu’il n’y avait là-dedans en
fait vraiment rien de politique au sens réel du
23 Et vous trouvez ça drôle ?
terme, qu’à la limite, il aurait accepté ce même
challenge de n’importe quelle autre parti.

« Johann, écoute-moi bien ! Tu sais que je
t’aime aussi et je veux bien croire à ton
honnêteté. J’accepte également d’admettre que
ta demande en mariage est sincère et qu’elle n’a
pas été dictée par un moment de folie
passagère.

– Je te jure, Isabelle, que c’est mon plus
grand désir. Vivre avec toi, avec ou sans
mariage, avoir des tripotées d’enfants, et
surtout, surtout, ne plus parler de politique !
Mais là, je ne peux plus reculer, tu te rends bien
compte, quand même, je me suis engagé aussi
bien auprès de Romuald que du député !

– Mais je m’en fiche de ton député, ce n’est
pas ton M. de la Perlouze qui va payer les
couches des enfants ni remplir les biberons !

– Lui, non, peut-être, non, bien sûr. Mais, si
je réussis cette campagne, imagine un peu ce
que ça peut m’apporter pour ma carrière future,
donc pour nous !

– Bon, écoute, Johann. Voilà ce que j’ai
décidé : puisque tu es un tout grand
communicateur, à toi de me prouver en même
24 Que la campagne est belle…

temps, de la façon que tu voudras,
premièrement, que tu n’es pas inféodé à ce
M. de la Perlouze d’Orgueil, ni à sa botte,
deuxièmement, que tu m’aimes et que tu veux
m’épouser ! Et je veux que ce soit grandiose,
pas une petite lettre ou une déclaration dans
une émission radio de dédicace de disque,
quelque chose qui tape ! Débrouille-toi, loue un
avion publicitaire, passe à la télé, plonge dans la
rivière, n’importe quoi qui te permette de faire
ta déclaration en public.

– Isabelle, je te jure, ce que tu me demandes
là, c’est quasiment…

– Johann, merci pour les fleurs, merci pour le
restaurant, merci pour tout, réfléchis à ce que je
t’ai dit, je te donne rendez-vous ici à la même
heure dans trois mois exactement, on sera fin
mai, ou bien on pourra envisager notre mariage
pour le mois de juin ou bien on ira chacun de
son côté ! Tiens, je t’embrasse pour te rappeler
ce que tu risques de perdre ! Réfléchis bien !
Ciao ! ».

En moins d’une minute elle l’avait embrassé
et puis était partie et il n’arrivait toujours pas à
se rendre compte de la situation. Ainsi, pour lui,
c’était fichu ! C’est Georges, le garçon, qui le
ramena à la réalité en lui apportant tout
25 Et vous trouvez ça drôle ?
ensemble l’addition et un grand cognac qu’il lui
offrait pour le remettre, car son désespoir se
lisait sur son visage.
Les jours commencèrent à passer très vite
sans qu’il s’y intéresse vraiment. Il ne cessait de
tourner le problème dans sa tête, il ne trouvait
aucune réponse satisfaisante.
Puisque Isabelle l’avait écarté de sa vie pour
au moins un trimestre, il passait le plus clair de
son temps libre à préparer la fameuse campagne
d’affichage. Le député ne se montrait à la
permanence qu’en coup de vent, et c’est très
logiquement Romuald qui était son représentant
sur place et qui décidait de tout. Johann avait eu
besoin de ses connaissances pour tout le côté
bassement trivial de son travail : essentiellement
des détails techniques, par exemple de quel
budget il disposait pour la fabrication des
affiches et d’autre part qui serait en charge de
l’affichage, comment, et quand ?
Il apprit alors sous le sceau du secret que la
fourniture du papier serait offerte par le journal
local qui était un des soutiens du député. On lui
dit que l’impression des affiches serait réalisée
gracieusement par l’imprimerie qui réalisait
depuis quelques années le journal mensuel du
P.F.P. M. , et que la pose ne serait pas effectuée
par les militants comme cela est d’usage mais
bel et bien de façon désintéressée par la société
Perco, qui avait par ailleurs le monopole de tout
26 Que la campagne est belle…

le mobilier urbain et de l’intégralité des
parcmètres. De plus, ce consortium d’afficheurs
possédait l’exclusivité du droit de placarder
dans tous les endroits les plus en vue de la ville,
abribus, panneaux publicitaires, transports en
commun, jusqu’aux supports figurant sur les
portes de la plupart des magasins. C’est dire que
le nombre des panneaux visibles se compterait
par milliers. Cela lui donnait un peu le tournis et
provoquait parfois chez lui, au milieu de la nuit,
des angoisses que seul Romuald parvenait à
calmer en lui redonnant confiance en lui-même,
après des paroles à n’en plus finir…
Au bout de presque un mois de ce manège,
n’y tenant plus, il reprit contact avec Barbara
pour un nouveau repas en tête-à-tête. Il faillit ne
pas la reconnaître car elle était devenue blonde,
une blonde à magnifiques sourcils noirs. Après
une même cérémonie de kirs et autres douceurs
postprandiales, alors qu’il lui demandait
d’intervenir incessamment auprès d’Isabelle afin
de la faire renoncer à sa décision, elle l’assura
que rien n’y ferait.

Elle lui dit en riant :

« Mais, espèce de grand benêt, moi, je sais
qu’Isabelle ne reviendra jamais sur sa parole. Je
la connais, elle est plus têtue que dix
bourricots ! Et puis, il faut bien dire qu’elle te
27 Et vous trouvez ça drôle ?
fait confiance et qu’elle est absolument certaine
que tu vas trouver quelque chose ! C’est pas une
preuve d’amour, ça ? Bouge-toi, mon vieux ! Tu
vas la perdre, tu vas la perdre, je t’assure !

– Tu crois ? Tu penses qu’elle m’aime
vraiment encore ?

– Fonce, je te dis, elle n’attend que ça, mais
surtout ne la déçois pas ! ».

Cette fois, il était bien pris au piège. Il fallait
absolument qu’il se casse la tête pour trouver
une solution. Et puis, finalement, ça ne lui
déplaisait pas de se dire qu’elle lui mettait un
peu la pression parce qu’elle était certaine qu’il
allait s’en tirer ! Allez, défi relevé !
Une semaine avant le jour J fixé pour leur
rencontre capitale dans le restaurant habituel, il
signait l’accord de tirage chez l’imprimeur.
D’ici trois jours, plus de 1000 affiches
quadrichromie six par quatre et 3000 affichettes
petits modèles allaient être imprimées et collées,
Perco s’y était formellement engagé !
Le patron de l’imprimerie, timidement et en
tournant un peu autour du pot, lui demanda, en
plus de sa signature, de lui écrire une phrase du
style : « Je prends l’entière responsabilité de
l’acceptation du bon à tirer et contresigne pour
le prouver la maquette d’affiche jointe. ».
28 Que la campagne est belle…

Il ne fut pas étonné de sa demande qui lui
paraissait normale dans ce cas et s’exécuta
volontiers. De toute façon, il ne pouvait plus
reculer, après tout, c’était quand même une
grande partie de sa vie qui était en jeu.
Lorsqu’il sortit de là, après avoir insisté pour
voir de ses yeux le lancement de la lourde
machine d’imprimerie, il se sentit libéré d’un
poids phénoménal. Il sentait au fond de lui qu’il
avait gagné, c’était comme si on lui enlevait un
boulet qu’il traînait au pied depuis trois mois.
Durant les jours suivants, il démissionna de
son entreprise au grand dépit de son patron,
M. Le Cran, et il commença pas ailleurs les
démarches pour créer sa propre affaire.
Il entreprit également de se trouver un
appartement beaucoup plus grand et mieux
situé dans une ville voisine, disons, un
appartement qui puisse accueillir une famille
avec, pour commencer, je ne sais pas, disons
deux enfants.
Il attendait avec impatience le jour prévu
pour ses retrouvailles avec Isabelle. Il avait
roulé dans un tube de carton une affichette qu’il
pourrait fièrement lui montrer lors de leur repas
si toutefois, pour une raison complètement
inconcevable, elle n’avait pas eu au moins cent
fois dans la journée l’occasion de lire son
prénom et de voir sa photo dans toute la ville.

29 Et vous trouvez ça drôle ?
Par pure immodestie, il ne put s’empêcher de
relire pour la millième fois l’affiche qui allait le
voir triompher et reconquérir Isabelle qu’il avait
bêtement failli laisser partir loin de lui.
Tout en haut, les premières lignes en gros
caractères disaient :

Le P.F.P. M. (Parti pour une France Plus
Mieux)
par la voix de son candidat et créateur du
mouvement,
votre actuel député Robert-André de la
Pelouse d’Auteuil,
a pris le parti d’aider la jeunesse de ce pays et
le prouve ici :

Tout en bas, les dernières lignes reprenaient :
Le P.F.P. M. (Parti pour une France Plus
Mieux)
ainsi que son seul candidat et créateur du
mouvement,
votre actuel député Robert-André de la
Pelouse d’Auteuil,
seront toujours présents afin que les
habitants de cette ville
puissent trouver leur bonheur dans une
France Plus Mieux !
Votez Robert-André de la Pelouse d’Auteuil !
Votez pour le P.F.P. M. !

30 Que la campagne est belle…

Au milieu, encadrant une très jolie photo
d’Isabelle, magnifique cliché en couleurs qui la
montrait arborant un sourire éblouissant, une
phrase déclinée à l’infini et dans tout les sens,
dans toutes sortes de caractères, de couleurs, de
tailles, qui disait simplement :

« Isabelle, je t’aime, veux-tu m’épouser ? »

Il était encore à quelques cinquante mètres
du restaurant, un énorme bouquet à la main,
lorsqu’il entendit au loin un cri répété qu’il
comprit lui être destiné :

« Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! Oui !
Oui ! Oui ! Oui ! Ouiiiiiiiii ! » .

Les fleurs le gênant pour courir, il jeta le
bouquet dans les bras de la première femme
rencontrée, en l’occurrence la contractuelle du
trottoir qui n’en est toujours pas remise et
cherche désespérément jour après jour l’identité
de cet homme certainement timide qui lui
déclara sa flamme au pas de course et qu’elle ne
revit jamais…
Bizarrement, malgré cet élan de générosité
bien involontaire, M. de la Pelouse d’Auteuil ne
fut pas réélu… Mais c’était un homme rusé et
prévoyant… Comme il possédait un fichier
secret et parfaitement documenté du petit
31 Et vous trouvez ça drôle ?
monde politique, mis à jour continuellement,
ses anciens amis le réintégrèrent sans problème
dans son ancien parti dont il devint très vite
président, et très peu de temps après il fut
parachuté ailleurs pour y être élu sénateur ! À
leur mariage, Isabelle et Johann eurent comme
témoins, entre autres, Barbara, qui était devenue
d’un roux quasiment rouge, mais
malheureusement, Romuald, qui avait été
contacté lui aussi, n’avait plus donné aucun
signe de vie… Très certainement cette bonne
vieille retenue masculine pleine de discrétion et
de réserve ? Sans nul doute !
Bien des années plus tard, Johann était
devenu le célèbre consultant en communication
que l’on sait, et Isabelle pensait pouvoir
postuler très bientôt pour le prix Cognacq !
Bien entendu, s’ils faisaient très normalement
leur devoir de citoyens, Isabelle et Johann
n’évoquèrent jamais, jamais, jamais plus leurs
convictions politiques. D’ailleurs, pour tout
dire, ni leur travail ni leurs enfants ne leur en
auraient laissé le temps… Tout au plus, parfois,
le soir, lorsqu’ils accédaient miraculeusement à
quelques minutes de solitude et de tranquillité,
ils évoquaient ce qu’ils avaient coutume
d’appeler « le bon vieux temps ». Alors,
immanquablement, l’un des deux murmurait :
« Ah, vraiment, que la campagne était
belle ! ».
32 Nostalgie

NOSTALGIE
C’est un couple de vieillards, qui se
ressemblent comme frère et sœur à force de
vivre ensemble, comme tous les couples âgés…
On les trouve dans une boutique désuète, au
beau milieu d’une ruelle décrépite d’un quartier
vieillot d’une ville démodée, dont tous les
chemins délabrés aboutissent à un port suranné.
Elle s’appelle Augustine, porte par-dessus sa
robe noire a fleurs violettes un large tablier bleu
à bavette muni d’une gigantesque poche
kangourou qui laisse apparaître une multitude
de bosses dues à on ne sait quels objets
mystérieux.
Il s’appelle Ferdinand et il est vêtu d’une
ample blouse grise délavée, a le chef couvert
d’un béret d’un autre âge et, en équilibre sur
son oreille droite, un antique crayon mâchouillé
semble être là depuis toujours.
On y sert 100 grammes de pointes de 15 à
tête plate placées dans un cornet épais tiré d’un
catalogue de papier peint datant de 1943, on y
dose deux mesures d’hyposulfite de soude, on y
33 Et vous trouvez ça drôle ?
déniche du papier tue-mouches spiralé et
gluant, on y fait l’emplette de deux flacons
bouchés à l’émeri.
Les clients nouveaux ou de passage, au
rythme d’environ deux par semaine, sont
éberlués par les prix pratiqués dans cette
boutique venue d’un autre temps : le plus
souvent, le prix inscrit au crayon sur l’emballage
figure encore en anciens francs.
Pour la commodité du négoce, depuis les
années 60, sur une grande plaque de carton
d’emballage figurant en bonne place près de la
caisse en bois d’époque, une première colonne
indique les unités, les dizaines, les centaines et
les milliers en anciens francs. Une seconde
colonne donne l’équivalence en francs dits “de
Gaulle” et, depuis quelques années, une
troisième indique la concordance en euros.
De toute la ville, c’est une des rares
boutiques à utiliser autant de centimes…
Si vous avez la chance de vous faire oublier
un moment, dans un coin, sous le prétexte
fallacieux de calculs à faire pour connaître le
nombre de boulons que vous allez demander,
vous irez de surprise en surprise !
Vous apprendrez incidemment qu’on ne
trouve plus de bidons à lait émaillés, vous
découvrirez qu’il reste en stock deux machines
à aiguiser les lames de rasoir, vous serez
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