Ethan et le prince noir

Ethan et le prince noir

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519 pages

Description

Depuis des siècles et des siècles, depuis que la religion a pris une place prépondérante dans la communauté des hommes, nous craignons tous cet être mythique qui révulse les coeurs et que l'on surnomme le Diable, et dont on prétend par ailleurs qu'il fut un ange déchu pour avoir osé défier Dieu. Les saintes écritures, les fictions en tout genre et le commun des mortels le dépeignent massivement comme un être pervers voué au mal. Et si tout ceci était faux ? Si tout ceci n'était qu'une pâle représentation de la vérité ? Si en réalité le Diable n'était ni plus ni moins qu'un leurre fomenté de toute pièce par les hommes pour servir d'exutoire à leurs péchés, qu'un ange dépité, blessé d'avoir trouvé une malice malfaisante au fond de leur cœur…

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Nombre de lectures 62
EAN13 9782748179743
Langue Français

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Ethan et le prince noir
Kalys Brett-W.
Ethan et le prince noir




ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7975-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748179750 (livre numérique
ISBN : 2-7481-7974-9 (livre imprimé)
ISBN :13 9782748179743 (livre imprimé)






A Frédéric.

Les étoiles me demandent parfois pourquoi, et je leur réponds
toujours que l’on peut changer les choses, mais que l’on ne saurait
briser les liens de ce qui fut au commencement… jusqu’à la fin du
monde.

Kalys Brett-W.


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Dieu écrit le commencement ; notre destin est la part de l’œuvre
que nous gravons nous-mêmes dans la mémoire de l’Univers.
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NOTE AUX LECTEURS

Ce livre m’a été inspiré d’une nouvelle que j’avais
écrite pour Frédéric. Pour élaborer un livre à partir des
fondations d’une nouvelle, il faut inventer des intrigues
qui graviteront autour de l’histoire d’origine et qui la
complèteront.
Je souhaiterais donc, avant que le lecteur ne
commence sa lecture, qu’il sache que j’ai mélangé à la
foi que je porte en Dieu et à mes plus intimes
convictions personnelles sur la religion, une part
d’imaginaire.
C’est pourquoi, la vision que j’ai pu donner de
Dieu et de l’Histoire au travers de ce livre, ne doit
absolument pas être interprétée comme une vérité
absolue ou une hérésie, mais simplement comme le
reflet de ma propre vérité, rehaussée de cette part
d’imaginaire.
Je ne pourrais la nommer quantitativement car
personne ne saurait définir avec exactitude et certitude
l’entité qu’est Dieu. Il demeure simplement dans son
manteau de Gloire aux éclats de mystères.
Enfin, il est écrit dans la Bible parmi les dix
commandements, le suivant : « Tu ne prendras pas le nom
de Éternel ton Dieu en vain, car Éternel ne tiendra pas pour
innocent celui qui prendra son nom en vain. »
Je n’ai jamais souhaité par ce livre briser ou renier
ce commandement. J’ai simplement laissé mon
inspiration me guider pour écrire l’histoire fictive d’un
ange.

Kalys Brett-W.
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J’ai passé jusqu’à présent vingt-sept Noël dans ma
vie. Les Noël de ma petite enfance demeurent bien sûr
inoubliables et merveilleux. S’il y avait chaque année une
nuit durant laquelle je m’endormais avec des rêves et
des espoirs plus flamboyants que jamais, c’était bien la
nuit du vingt-quatre décembre. L’image du sapin que
j’avais décoré avec une joie innommable quelques jours
auparavant ne cessait de se refléter dans mon âme. Mon
cœur était rempli de confiance et mes yeux pétillaient
d’ivresse.
Lorsque j’ai grandi, et que j’ai perdu
inexorablement l’innocence que portent naturellement
en eux les bambins, il y a eu des Noël meilleurs que
d’autres. Quatre d’entre eux ont particulièrement laissé
dans ma mémoire une empreinte profonde.
Le Noël 1993 a été le dernier où j’ai vu la neige
tomber pendant la veillée du vingt-quatre décembre. J’ai
toujours considéré la neige comme étant un précieux
cadeau du ciel, une douceur envoyée par Dieu pour
apaiser notre âme, nous chuchoter tout bas qu’il veille et
qu’il n’a oublié aucun de nos vœux.
Les Noël 1998 et 1999 ont été émouvants. Je les ai
passés sur ma terre natale des Hautes-Alpes. Depuis que
je vis à l’île de la Réunion, retrouver le froid et les
traditions avec lesquels j’ai grandi est pour moi un
bonheur essentiel.
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Enfin, mon dernier Noël mémorable est celui de
l’an 2000. Je l’ai passé avec Frédéric… séparée de lui par
un océan et d’innombrables frontières ; à ses côtés par
la force du cœur. Aujourd’hui, chaque fois que le
souvenir de cette nuit là resurgit en moi, mon âme
semble inéluctablement se perdre. Mes yeux vacillent
avant de se refermer sur la terrible crainte que plus
jamais je ne ressente cela.

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Tout a commencé je crois lorsque je l’ai perdu. J’ai
dû avoir tellement mal qu’il fallait que je mette tout cela
sur le papier. Je connaissais déjà quelques secrets de
l’écriture, très peu, mais quelques-uns, et je préférais
croire au pouvoir de guérir un cœur que possèdent les
mots tandis qu’on les étale avec générosité et sincérité
sur les lignes d’une feuille blanche.
Je n’ai lu son mail que deux fois. La première fois,
c’était le matin, avant de partir au travail. Une intuition
m’avait poussée à allumer l’ordinateur et à regarder si
j’avais des mails. Avant de le lire, j’ai été étonnée ;
Frédéric avait pris l’habitude d’ignorer mes mails avec
une certaine indifférence à laquelle j’avais fini par
m’habituer. Mais à celui-ci, il avait répondu.
« Quand je dis que j’apprécie une personne, c’est
pour la vie », y disait-il tout d’abord. J’aurais tellement
aimé le croire, me raccrocher à ce qui ressemblait
vaguement à une promesse. « Tout est dit Magali, bonne
continuation, et j’espère que mon petit ange veillera
toujours sur toi », terminait-il.
Tout était dit, oui, j’allais continuer mon chemin
sans lui.
Ce matin là, de décembre deux mille un, je suis
partie au travail avec des larmes pendues aux yeux. Elles
se balançaient lentement sur le bord de mes paupières.
J’ai relu le mail lorsque je suis rentrée le soir. Cette
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fois, j’ai pleuré. Désormais, il ne me restait plus que les
souvenirs merveilleux de cet ange que je voyais en
Frédéric et qui veillait sur moi.
Cependant, si j’avais la terrible sensation d’être
soudain démunie, j’avais les étoiles qui porteraient
jusque mon ciel les échos de son rire. Je pourrais
toujours m’enquérir de lui auprès d’elles. Il me restait
aussi mes rêves.
C’est avec eux que j’ai décidé d’écrire cette
histoire. A travers elle, je pourrais le retrouver…


Maintenant donc ces trois choses demeurent :
la foi, l’espoir et l’amour, mais la plus grande est l’amour.
I Corinthiens XIII
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PREMIÈRE PARTIE

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I – LE PRINCE NOIR

Nous marchons tous vers un but secret ou
dévoilé, vers un but sauvage ou apprivoisé. Nous
marchons tous vers une quête spirituelle, personnelle ou
universelle.
Lorsque nous naissons, c’est comme si une étoile
de plus apparaissait soudain dans le fond de la nuit
noire et profonde. Nous marchons peut-être vers cet
astre… la lumière transcendante de notre existence.
Mais un jour, la mort affaiblit nos corps, elle s’établit en
eux et emporte nos âmes vers le ciel, les rendant à la
vastitude de l’univers.
La vie nous conduit inexorablement vers cette
impasse sombre et fatale que représente la mort à nos
yeux. Nous la craignons, d’une peur qui engendre en
nous une haine féroce. Cependant, derrière la lisière de
son obscurité, une lumière vaillante jaillit peut-être à
nouveau.
Des millions d’hommes et de femmes ont de tout
temps cherché en ce monde ou dans les tréfonds de leur
âme les réponses aux mystères de la vie. Certains d’entre
eux se sont raccrochés à l’ultime espoir qu’un dieu
régnait dans les cieux. Ils ont appris dans les livres les
définitions du Paradis et de l’Enfer, se les représentant à
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leur manière, parce qu’en réalité, aucun homme sur
Terre n’a jamais franchi simultanément les portes de ces
deux royaumes pour pouvoir les décrire avec exactitude.
De ce fait, naît l’évidence qu’aucun homme ne
peut prétendre détenir l’absolue vérité, pas même vêtu
du manteau puissant de sa foi.



Jadis, il y a de cela des siècles, peut-être davantage,
nul ne saurait l’affirmer réellement, il était un ange dans
le royaume des cieux, dans la lumière divine de Éternel
Il possédait de merveilleuses ailes blanches et volait avec
une grâce et une majesté innées.
Les anges apparaissent souvent à la tombée de la
nuit, lorsque l’épais brouillard se lève sur les forêts
ancestrales et sereines. Ils aiment sentir la fraîcheur
caresser leur visage et la pluie étourdir leur corps pur.
Un cœur attentif saurait percevoir le bruit furtif des
battements de leurs ailes, une âme éveillée pressentir
leur chant d’allégresse dans leur langue à eux.
Les anges côtoient chaque jour que Dieu fait le
sang et la douleur, ils veillent avec constance sur les
mortels, tentant d’apaiser leurs âmes endolories. Leur
existence est immuable, ponctuée par ces combats qu’ils
mènent avec une poignante ardeur. Ils sourient dans le
fond de la nuit étoilée tandis qu’ils remportent une
victoire, quand bien même éphémère.
Ethan avait approché des milliers d’âmes ;
chacune d’entre elles lui avait semblé unique, quand
bien même leurs souffrances avaient-elles présenté des
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similitudes. Il avait consacré des milliers de nuits à
raffermir leur insondable souffle de vie, élevé par
l’amour mais meurtri par l’infortune, l’iniquité, la
maladie, la vieillesse et bien d’autres maux dont il aurait
été incapable d’établir la liste tant il en existait. Il croyait
fermement en l’amour, à ce sentiment au pouvoir
reviviscent et essentiel à l’homme. Sans l’amour, toute
existence n’était que sécheresse intime.
Dans les plus anciens textes bibliques et dans les
plus vieilles légendes que portait le monde apparaissait
un personnage mystique : le prince noir. Plus
symboliquement connu sous le nom de Diable. Les
écritures racontaient qu’il avait été déchu du royaume
des cieux pour avoir osé défier Dieu.
Nombreux avaient été les peuples qui avaient
attribué au Diable les tourments dont avait pu les
assujettir le destin, et qui l’avaient craint davantage que
la peste ou la famine. Certains d’entre eux s’étaient
évertués à ne jamais prononcer son nom emblématique,
convaincus s’ils s’y risquaient, d’être frappés par une
malédiction. Ils avaient préféré lui attribuer le sobriquet
de prince noir. Mais celui-ci était-il réellement
l’instigateur de tous leurs maux ? Les peuples ne
s’étaient-ils pas servis du reflet de l’Histoire pour
façonner au fil des siècles une incarnation universelle du
mal leur servant d’exutoire ?
Un jour, Ethan se rendit au temple de Jeybateh
pour consulter le Grand Livre de Vie. Il renfermait
l’Histoire dans son intégrité depuis l’ère du
commencement. Il était accessible à toute la unauté des anges. L’archange Ménébel, gardien
du temple, l’accueillit. Il ne lui posa aucune question sur
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les raisons qui l’amenaient, il pointa simplement son
index en direction de l’autel, puis s’éclipsa en
murmurant quelques prières.
Ethan resta avec pour seule compagnie les échos
du silence qui s’enlisait entre les voûtes de pierres. Il
osait à peine respirer, soucieux de préserver la sérénité
des lieux. Le temple de Jeybateh ressemblait aux
architectures religieuses de style gothique que les
hommes avaient édifiées à l’époque médiévale. Ethan
traversa l’allée centrale et gravit les quatre marches qui
menaient à l’autel. Une vive émotion s’empara de lui
tandis qu’il aperçut pour la première fois le Grand Livre
de Vie. En effet, il n’avait jusque là jamais éprouvé le
désir ou la nécessité de le feuilleter.
L’épaisseur de l’ouvrage était impressionnante ;
Ethan effleura la couverture capitonnée sur laquelle
était inscrit en lettres majuscules dorées et dans la
langue originelle des anges : « Grand Livre de Vie » Il
sentit son cœur trépider à l’intérieur de sa poitrine.
L’épopée du prince noir avait fait couler de l’encre sur
les pages du Grand Livre de Vie ; c’était précisément
celles-ci qu’il avait l’intention de parcourir. Il avait
entendu trop de récits et d’affabulations en tout genre
émanant de la bouche des mortels, chacun d’entre eux
aimant y rajouter sa propre part de vérité.
« Les hommes se penchent parfois vers de
sombres abîmes sans que la main insidieuse du prince
noir ne les y pousse, songea Ethan. Ils sont inspirés par
la convoitise ou la cupidité. Les plus habiles parviennent
à leurs fins et les plus malchanceux finissent par
trébucher. Mais invariablement ces derniers ont
tendance à rendre le prince noir responsable de leurs
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déboires. »
C’était cette désinvolture avec laquelle les hommes
rejetaient la culpabilité de leurs exactions sur le prince
noir qui avait poussé Ethan à franchir le seuil du
temple de Jeybateh. Le prince noir avait jadis commis
les siennes ; méritaient-il d’endosser celles de
l’humanité tout entière ?
Ethan tressaillit, il ouvrit enfin le Grand Livre de
Vie.



Dans un royaume lointain qui ne laissa pas
l’empreinte de son nom dans l’histoire, le roi Théryl se
leva un beau matin et déclara que son royaume n’était
pas assez vaste, qu’il lui fallait conquérir de nouvelles
terres. C’est ainsi qu’il déploya le souffle de son peuple
pour étancher sa soif de pouvoir et de gloire. Il dépêcha
ses troupes et nomma le prince Mogoh à leur tête pour
mener un violent et injustifié combat en son nom, après
quoi il siégea paisiblement sur son trône.
Bon nombre de ses guerriers périrent par l’épée de
leurs adversaires, ils moururent par dévouement envers
lui. Les malheureux qui survécurent à ce massacre
sanguinaire tentèrent d’expliquer sa folie en évoquant le
jour fatidique où il avait sombré dans le piège de
l’ambition.
Le prince Mogoh lui fit porter chaque semaine des
missives pour l’informer de leur situation désastreuse,
mais le roi Théryl ne cilla pas sous le sang de son peuple
qui se déversait inutilement. Il refusa de faire
abandonner les combats et envoya des guerriers
supplémentaires sur les champs de batailles.
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L’inquiétude du prince Mogoh crût, il se sentit coupable
de les mener vers une mort certaine ; l’adversaire
défendait avec légitimité les terres de son royaume.
– Nous devons nous replier, prince Mogoh,
déclara un guerrier. Ils vont nous écraser et nous allons
tous trépasser.
Mais le prince Mogoh adopta la même attitude
que son souverain, il fit la sourde oreille et se contenta
de dévisager son interlocuteur d’un air ébahi.
– Nous devons admettre notre défaite, prince
Mogoh, insista le guerrier. Voulez-vous donc mourir
ici ? Etes-vous prêt à sacrifier votre vie pour assouvir le
caprice de votre roi ?
Non. Le prince Mogoh ne souhaitait pas plus que
quiconque mourir. Mais il avait juré fidélité à son
souverain ; il ne pouvait envisager de le trahir.
– Je ne puis faire affront à mon roi ! brailla-t-il
avec une fierté étranglée.
– Alors nous mourrons tous ! répliqua le guerrier,
excédé. Votre loyauté vous honore, prince Mogoh, mais
quelle récompense trouvera-t-elle lorsque votre
dépouille sera lacérée par les acerbes coups de becs des
rapaces ? Croyez-vous que votre disparition affectera
votre roi ? Il vous maudira de n’avoir pas triomphé !
Malgré ces vérités, le prince Mogoh demeura
inflexible, fidèle à son roi ; l’honneur et la trahison ne
pouvant coexister. Il ordonna que les combats soient
poursuivis et vit son armée se décimer chaque jour
davantage. Leur échec était cuisant.
La plupart des guerriers encore en vie finirent par
admettre pleinement la folie de leur souverain, ils
choisirent la lâcheté à la mort et désertèrent les champs
de batailles. Ils préféraient encourir sa colère plutôt que
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la lame acérée de leurs adversaires.
Ceux qui continuèrent de lutter virent leur force et
leur courage s’amenuiser, ils s’épuisèrent. La mort les
empoigna un à un dans son âpre tourbillon ; elle ne les
libéra que lorsqu’ils ne furent plus que des corps
meurtris dans une mare de sang.
Non sans que son orgueil en soit terriblement
affecté, le roi Théryl consentit à capituler et à admettre
sa défaite après des mois d’acharnement vain et
sanguinolent. Il adressa une missive au prince Mogoh,
lui ordonnant de se replier. Celui-ci fut soulagé en
même temps qu’affligé d’avoir échoué. Il rassembla ses
quelques poignées de guerriers et entreprit de regagner
son royaume. Malheureusement, ils tombèrent dans une
embuscade. Tandis qu’ils franchissaient la rivière à
l’orée d’un bois, ils furent encerclés par l’adversaire.
– Croyiez-vous pouvoir venir faire la guerre sur
nos terres en toute impunité ? s’écria le chef de l’armée
opposée.
Il toisait le prince Mogoh avec suprématie.
– Tout homme qui tente de s’approprier des terres
qui ne lui appartiennent pas n’est pas digne de respect.
Il n’est pas digne non plus de pouvoir rentrer chez lui,
victorieux ou vaincu. Il ne mérite que la mort pour ses
actes criminels.
Le prince Mogoh eut à peine le temps d’effleurer
le fourreau de son épée que l’ennemi donna l’assaut. Ses
guerriers étaient en nombre inférieur et diminués, leurs
opposants vaillants et avides de vengeance ; ils se
ruèrent sur eux en poussant des hurlements enragés.
La rivière se teinta de pourpre, elle emporta avec
elle les cadavres des infortunés. Le prince Mogoh refusa
de fuir, jusqu’au bout il tenta de défendre sa vie avec
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stoïcisme. Mais la mort n’a pas d’état d’âme, elle frappe
sans vergogne ; il reçut un coup de poignard en pleine
poitrine et s’écroula sur l’herbe humide. Aspiré par le
tourment amer de l’agonie, il sentit avec horreur et
fébrilité sa vie se répandre. Il comprit qu’il allait mourir
sans ne jamais regagner son royaume ni revoir son
souverain. Il allait mourir seul, éventré par la défaite.
Les quelques rescapés abandonnèrent sans
hésitation leur monture, il se précipitèrent vers les
cultures situées non loin du bois et s’engagèrent,
haletants, entre les allées jaunes des champs de colzas.
Ils rampèrent comme des larves pour échapper à la
détermination de leurs assassins.
Le prince Mogoh implora fiévreusement la
miséricorde du Seigneur. Il comprenait hélas trop tard
qu’il allait payer cher sa dévotion envers son souverain.
– Sauve ma vie, Seigneur ! Sauve ma vie et je
combattrai désormais les funestes desseins du roi
Théryl.
Mais le Seigneur, naturellement, ne répondit pas.
Le prince Mogoh palpa de ses mains tremblantes
sa poitrine douloureuse d’où la vie s’échappait
inéluctablement et sans rémission aucune. Sentant qu’il
allait succomber sans tarder, il invoqua la faveur des
anges ; il redoutait le moment fatidique où il sombrerait
dans le gouffre insidieux de la mort.
Le prince noir, qui était encore un archange du
royaume des cieux, lui apparut soudain.
– Ainsi, gémit le prince Mogoh, le Seigneur a eu la
clémence de m’accorder la présence d’un de ses anges.
– Il n’a cependant pas choisi d’épargner ta vie,
ironisa le prince noir. Tu vas mourir, sache-le. Mais pas
seul comme tu le redoutais tant.
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Le prince Mogoh soupira, il esquissa un léger
sourire.
– Tu as été un homme juste tout au long de ton
existence, poursuivit le prince noir. Il n’empêche que tu
vas mourir tragiquement, victime de la folie de ton roi.
Ne ressens-tu point d’amertume envers celui qui t’a
assassiné davantage que l’ennemi dont tu as reçu le
poignard en pleine poitrine ?
Le prince Mogoh n’éprouvait pas la moindre
rancœur envers son souverain.
– L’amertume habite le cœur des méchants,
souffla-t-il. L’homme juste accepte son destin, même s’il
craint la mort au plus profond de lui.
– Tu es un homme de valeur, prince Mogoh, et j’ai
pitié de te voir endosser le sort qui devrait être celui de
ton roi. Ce pugnace est avachi sur son trône, irrité,
obsédé par sa défaite. Il n’éprouve pas l’ombre d’un
remords et ne mesure pas l’étendue du massacre dont il
est l’instigateur.
Le prince noir se tut avant de se lancer subitement
dans une singulière philosophie.
– La pensée est libre à l’infini, mais l’acte enchaîne
notre destin au moment même où il est accompli. Les
conséquences sont souvent moins abruptes pour celui
qui pense davantage qu’il n’agit.
Le prince Mogoh fronça les sourcils ; son sang ne
cessait de se déverser sur l’herbe humide et sa douleur
de croître. Son esprit s’enfonçait peu à peu dans les
sinuosités de la mort. Le prince noir feignit d’être
insensible.
– Il n’existe pas de prison pour l’âme, renchérit-il.
Le prince Mogoh devint blême comme un linceul,
il commença à suffoquer ; le prince noir détourna son
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regard pour chasser cette image affligeante.
– Devant chacune des situations auxquelles nous
sommes confrontés tout au long de notre existence,
nous avons le choix. Des multitudes de choix en vérité,
dont il est judicieux d’en mesurer l’étendue avant d’agir.
Les actes ne sont pas anodins, ils amarrent notre destin
à ce qui en découlera.
Les râles du prince Mogoh devinrent de plus en
plus saccadés.
– Tu as fait le mauvais choix, déplora le prince
noir en s’agenouillant enfin à ses côtés. Tes yeux ne
sont plus que le reflet inanimé de ta souffrance, tes
membres s’engourdissent les uns après les autres et ton
esprit est happé vers l’abîme de la mort.
– Il est trop tard, admit le prince Mogoh au
moment de trépasser.
Le prince noir apposa une main sur son front
brûlant et murmura une prière dans la langue des anges.
Le prince Mogoh fut prit de convulsions, il serra les
mâchoires, puis mourut.
Le prince noir transporta son corps au pied d’un
grand chêne ; il creusa une fosse suffisamment
profonde et l’inhuma. Sa besogne accomplie, il s’assit
contre le tronc de l’arbre et demeura le cœur acide, les
yeux embués de larmes. Le ciel au bleu cristallin ne
partageait pas son deuil ; des nuées d’oiseaux
s’élançaient en son sein en piaillant gaiement. Le prince
noir songea aux cadavres qui gisaient dans le lit de la
rivière. Il ne pouvait plus rien pour eux ; leur sang
continuait de colorer les eaux froides.
Tandis que la nuit parut, il resta pétrifié contre le
tronc du grand chêne. L’image du prince Mogoh hantait
son esprit. Le prince noir était un vieil archange, il avait
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assisté à la naissance de la lumière du Monde et oeuvrait
depuis d’innombrables siècles, au cours desquels il avait
attentivement observé les hommes. Il jugeait leur destin
arbitraire : certains périssaient, d’autres prospéraient en
toute impunité.
– Je te sens désabusé, fit le Seigneur.
La lune était suspendue au milieu de la voûte
étoilée, éclairant cependant faiblement le maquis ; la
silhouette du prince noir avachi contre le tronc du grand
chêne était à peine perceptible. Le vent berçait les
feuillages alentours.
Le prince noir se mordilla le bout des lèvres, il
hésitait à délier son cœur et sa langue.
– Seigneur, osa-t-il finalement, il y a de nombreux
siècles que je vois les hommes peupler le monde que tu
leur as bâti, de nombreux siècles que je les vois
s’éteindre les uns après les autres ; la mort fait partie de
leur destinée.
Il s’interrompit pour écouter le bruissement
apaisant du vent.
– Il y a des siècles que je vois les guerres décimer
des armées entières. Je suis affligé et exacerbé de ces
torrents de sang qui sont déversés à la seule gloire de
tyrans. Le prince Mogoh était un homme d’une grande
probité qui a payé de sa vie l’avidité de son souverain.
Tandis que sa dépouille gît à quelques mètres sous terre,
l’infâme se pavane sur son trône.
Sa voix mourut.
– Ce n’est pas équitable ! soupira-t-il.
– Celui contre lequel tu t’insurges sera rattrapé par
la justice divine.
– Seigneur, les mécréants ne la craignent pas. Je ne
puis les en blâmer ; c’est une justice aveugle.
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Le couperet était tombé.
– Ils se présentent à toi, chargés de péchés comme
des mulets de lourdes besaces, et face à ta suprématie,
ne peuvent que s’incliner. Les moins vils parviennent à
se repentir de leurs exactions, mais est-ce légitime vis-à-
vis des victimes qu’ils ont laissées derrière eux de les
pardonner ?
– Es-tu en train de m’avouer que tu réprouves ma
miséricorde ? demanda le Seigneur.
– En un sens, oui.
Le prince noir s’affranchit avec témérité de son
amertume.
– Certains hommes ont fait pleuvoir tant de
cadavres, transformant des contrées entières en
cimetières, que le ciel en a pris ombrage ; ils ont semé la
souffrance par-delà les chemins qu’ils ont parcourus.
Ceux-là, estimait le prince noir, ne méritaient pas
la rédemption.
– Si j’avais pu mettre en garde le prince Mogoh
contre l’avidité de pouvoir démesurée de son souverain,
déplora-t-il, peut-être serait-il encore en vie.
– Il savait ce qu’il encourait.
– Il n’avait pas amplement mesuré les risques.
– Je crois que si, mais son honneur primait, alors il
s’est obstiné à exécuter les ordres de son souverain.
Tant d’hommes, songeait le prince noir,
combattaient aveuglément et avec acharnement pour
des desseins qui n’étaient pas les leurs et qui s’avéraient
être en réalité un gouffre insidieux. Ils ne parvenaient
pas à concilier leurs actes entre la sagesse qui incombait
au Seigneur et la déraison qui poussait dans les champs
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fertiles de leur âme, comme le blé s’étendait à perte de
vue dans les contrées.
– Seigneur, ta justice divine jauge les hommes et
confond leurs fautes. Ta miséricorde les absout.
– Cela aujourd’hui t’irrite.
– Non. Cela me blesse, Seigneur.
Le prince noir serra les mâchoires pour ne pas
fléchir.
– J’ai vu tous ces cadavres meurtris disséminés
dans la rivière et j’ai assisté, impuissant, à l’agonie du
prince Mogoh. Tandis que sa vie s’éteignait dans une
suppliante langueur, l’orgueil de son roi croissait.
Il se tut et écouta de nouveau le sifflement du
vent.
– J’ai vu trop de rivières de sang couler, acheva-t-
il.
Les feuilles des arbres frémissaient et luisaient
d’un éclat argenté dont les parait le rayonnement de la
lune. Un hibou vint soudain se poser sur une branche
du grand chêne. Le rapace observa la silhouette du
prince noir avec curiosité, ulula, puis s’envola.
– Seigneur, si les hommes étaient éprouvés sur
Terre, tu saurais plus distinctement reconnaître parmi
eux tes fidèles.
– Ne sont-ils pas suffisamment accablés par les
caprices de leur destin ? objecta le Seigneur.
– Non.
Le prince noir avait répondu avec une fermeté
intransigeante.
– La preuve en est, se justifia-t-il, qu’ils
s’accaparent sans vergogne ce qui est né de ton œuvre
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toute puissante.
Jamais jusque là, un ange ni même un archange
n’avait osé se confronter ainsi au Seigneur.
– Suggèrerais-tu qu’ils soient davantage éprouvés ?
– Effectivement.
Une complainte sourde traversa la robe étoilée de
la nuit ; le prince noir venait d’offenser le Seigneur.
– Je n’aspire qu’à endiguer l’inégalité qui régit leur
destin, plaida le prince noir.
– Ton jugement dénote une flagrante partialité.
C’était exact. Les sentiments du prince noir étaient
disparates ; la mort du prince Mogoh l’avait
particulièrement affecté. Cet épisode sanguinolent avait
été tel un violent catalyseur qui avait mis en
effervescence ses émotions refoulées. La soupape qui
les retenait savamment avait explosé, et maintenant il ne
pouvait plus les contenir.
– Accorde-moi de récompenser les fidèles, fit-il, et
de mettre à l’épreuve les inconstants.
Il inspira fortement.
– Je suis conscient de la gravité de ma requête,
conscient qu’elle bouleverserait l’ordre des choses établi
depuis le commencement, mais je ne puis plus soutenir
ta miséricorde qui se répand jusque dans la couche des
assassins ; ils font couler le sang de leur propre
royaume.
Une accablante détresse affaiblissait le son de sa
voix.
– Je ne peux dissoudre la justice divine à laquelle
sont soumis les hommes, tout autant que je ne peux
nier, hélas, qu’elle n’a guère d’influence sur eux ; ils ne
34
sont en vérité qu’une infime poignée à marcher dans
son sillage. Je leur ai alloué la jouissance du libre arbitre,
afin qu’ils ne soient pas des pantins dont je tirerais
abusivement les ficelles.
– Seigneur, ils s’octroient ce que tu t’es défendu ;
ils meurtrissent, enduisent de sang et vont jusqu’à brûler
les ficelles de milliers de destins sur lesquels ils n’ont
légitimement aucun droit.
Le Seigneur considéra les paroles du prince noir. Il
était forcé de constater qu’elles dénonçaient pleinement
la perversité des hommes. Le hibou revint se poser dans
un bruissement d’ailes sur le grand chêne pour épier
leur conciliabule. Il braqua ses yeux ronds comme des
billes sur le prince noir, infléchit la tête et se mit à
ululer. Il s’avança lentement jusqu’à l’extrémité de la
branche, où il se dandina sur ses pattes, dénotant une
certaine impatience.
– Soit, concéda le Seigneur, les hommes sont
dotés d’une conscience ; il leur incombera de choisir ma
force, celle qui les conduira vers la lumière, ou tes
promesses trompeuses, qui les fourvoieront dans des
eaux troubles et sinueuses. Tu seras celui qui affermira
les justes et confondra les fourbes. Ces derniers te
glorifieront d’abord ; ils te maudiront et s’écarteront de
toi comme d’un mendiant portant les stigmates de la
peste dès lors que tu auras causé leur infaillible chute.
Le hibou, juché sur la branche du grand chêne,
ulula de nouveau. Il déploya ses ailes et s’envola pour
disparaître dans la pénombre du maquis.
– Peut-être regretteront-ils amèrement leur
faiblesse et se tourneront-ils enfin vers moi, ajouta le
Seigneur.
35
Le prince noir se prosterna humblement.
– C’est précisément ce que je souhaite, assura-t-il.
Il ne résidait aucune malice dans ses intentions,
elles étaient louables. Cependant, il ne put dissimuler la
fente du sourire qui se dessina sur son visage.
– Je puis sonder l’âme de chaque être, fit le
Seigneur. Je suis le passé, le présent, l’avenir ;
l’insondable. En vérité, rien ne m’échappe. Si tu te joues
de moi, si tu outrepasses ton rôle et que tu usurpes ma
justice pour persécuter les hommes, tu subiras ma
colère.
Sa voix mourut entre les échos du vent.
Le prince noir ne prit nullement ombrage de sa
mise en garde. Sans doute estima-t-il n’avoir point de
raison de s’inquiéter. Il fit ses adieux au prince Mogoh,
puis s’enfonça dans les bois obscurs où il disparut sous
le regard témoin de la voûte étoilée.
Il marcha longtemps, des jours entiers, tel un
vagabond qui traverse monts et vallées sans but réel. Il
se retira en des terres abandonnées pour méditer, avant
de reparaître fin prêt pour accomplir sa mission. Malgré
la dévotion qu’il portait au Seigneur et la mise en garde
de celui-ci, il se fourvoya en provoquant sciemment la
chute des hommes qu’il jugea avides et malfaisants.
Tel un cavalier solitaire, il chevaucha les contrées,
prodiguant sur son passage une multitude de conseils
pas toujours très avisés. Il soutirait la confiance des
hommes en les éblouissant par la richesse de ses
connaissances. Ainsi, il fit miroiter de juteux profits aux
banquiers les moins scrupuleux, qui se livraient sans
vergogne à des escroqueries en tout genre au détriment
de leurs clients. Il fit en sorte que leur cupidité
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provoque leur faillite. En contrepartie, il aida à bon
escient les paysans désarmés face à des récoltes pourries
par des pluies trop abondantes ou envahies par les
insectes, afin que leurs terres foisonnent.
Néanmoins, comme il sentit la désapprobation du
Seigneur planer au-dessus de lui, il tenta de se justifier.
– Seigneur, celui qui trime toute la journée dans
les champs, du soleil levant au soleil couchant, pour
nourrir sa famille, ne mérite pas que ses récoltes soient
capricieuses. Celui-là, Seigneur, est un brave, qui tandis
qu’il se met chaque jour au labeur, implore ta clémence.
Je ne puis qu’éprouver de la pitié envers lui. Mais celui
qui trompe son prochain avec immoralité et assiduité,
son iniquité me répugne ; je le pousse vers un gouffre
insidieux.
Au fils du temps, le prince noir se retrancha de ses
congénères. Il se montra de plus en plus intransigeant
envers les hommes ; son désir aveugle de justice assécha
sa compassion.
– Ton cœur s’est endurci, intervint le Seigneur. Tu
n’accomplis pas ce dont tu as été investi.
– Vois, se défendit le prince noir, comme tes
brebis sont des proies faciles tant elles manquent de
discernement. Vois comme elles ploient !
Le Seigneur s’irrita.
– Je réitère ma mise en garde : si tu persécutes
obstinément les hommes, tu subiras ma colère.
Le prince noir fut profondément offusqué mais
ravala sa fierté. Il s’agenouilla dans les buissons pour
solliciter son pardon, mais le Seigneur le dédaigna.
Il continua de sillonner les contrées. Son
exacerbation ne cessa de croître, indépendamment de sa
volonté, telle une graine malicieuse venue s’implanter
37
dans les confins de son esprit, au point qu’il brava les
avertissements du Seigneur et commit d’autres exactions
contre les hommes. Il provoqua bientôt sa propre
chute, celle qui le perdit aux yeux du Seigneur et fit de
lui un archange déchu.
En effet, un jour, ne pouvant plus réfréner
l’appétit féroce de sa vengeance, il gagna le royaume du
roi Théryl, qu’il tenait pour responsable de la mort du
prince Mogoh. Il n’était pas parvenu à se détacher de
cette douleur intime que lui infligeait le souvenir du
défunt.
Le roi Théryl devait accueillir prochainement sur
ses terres un émissaire envoyé par le souverain d’un
royaume voisin. Un traité qui stipulait le libre accès aux
routes marchandes des deux territoires et la mise en
place de postes de sécurité visant à protéger les
voyageurs, devait être ratifié et signé. Mais le roi Théryl
ne l’entendait pas ainsi ; il avait été contraint à ce pacte
sous la pression de son peuple, et plus particulièrement
des commerçants, qui s’étaient plaints de l’insécurité des
voiries, régulièrement assaillies par les bandits, et de la
difficulté d’obtenir une autorisation de passage sur le
territoire étranger. Il avait fini par céder, à contre cœur,
mais avait échafaudé une multitude de plans
machiavéliques pour empêcher la ratification de ce
traité.
– Il nous faudrait imposer un impôt aux étrangers
qui empruntent nos routes marchandes, suggéra-t-il à
son conseiller. Le bénéfice substantiel que nous en
tirerions nous permettrait de payer les soldats chargés
de la sécurité.
– Majesté, vous n’y songez pas sérieusement ! Si
vous exigez un tel impôt, ils en feront de même pour
38
autoriser le passage de nos commerçants sur leur propre
territoire. Le prix du commerce augmentera et cela ne
fera qu’attiser davantage le mécontentement général du
peuple.
– Ce n’est pas mon problème le prix du
commerce !
– Mais Majesté…
– Suffit l’ami ! Fichtre ! Où le peuple compte-t-il
dénicher les fonds nécessaires à la mise en place des
postes de sécurité qu’il a si ardemment exigés ? Me
prennent-ils tous pour un illustre nigaud ? Je ne suis pas
encore sénile !
– Vous avez pourtant permis la venue de
l’émissaire du roi Maphyli, et ce dans le but d’entériner
et de signer le traité.
– Certes, s’esclaffa le roi Théryl, mais il n’est pas
encore là et le traité n’est pas encore signé. Nous avons
donc le temps de mettre au point un subtil subterfuge
pour le modifier à notre convenance.
Il passa des nuits entières à tenter d’élaborer une
stratégie qui conduirait l’émissaire du roi Maphyli à
signer, à son insu, un traité différent de celui
initialement convenu. Il finit par trancher et demanda
qu’on lui rédige un nouveau traité, puis fit appel aux
services de son conseiller pour lui dégoter un assassin
digne de ce nom, sachant manier avec agilité l’art des
poisons et n’ayant aucun scrupule ; il se contenterait
d’exécuter son plan à la lettre, d’empocher une coquette
somme d’argent, puis de disparaître.
Le prince noir, qui découvrit son infâme dessein,
ne manqua pas de saisir cette opportunité pour se
venger de la mort du prince Mogoh. Il manœuvra
habillement et fit en sorte d’être choisi parmi la demi-
39
douzaine d’assassins que son conseiller reçut
secrètement dans une antichambre du palais. Il n’hésita
pas à se prêter à une petite démonstration avec un rat
pour convaincre ce dernier de ses compétences.
Il sortit d’une des poches de son manteau un
morceau de papier froissé et enroulé. Il l’ouvrit, puis lui
montra son contenu.
– De l’aconit. La plante sauvage la plus vénéneuse
de nos contrées. C’est essentiellement dans sa racine,
qui ressemble à un navet, que l’on trouve sa puissante
substance toxique qu’aucun remède ou presque ne peut
faire passer. Quelques grammes de cette racine peuvent
provoquer la mort. C’est le poison végétal par
excellence !
– Cela sera t-il vraiment efficace ? demanda le
conseiller du roi Théryl.
Le prince noir le dévisagea d’un air narquois.
– On peut doser la substance toxique de telle
manière que la victime ne meurt que quelques jours,
voire quelques mois après qu’elle l’ait ingurgitée. Mais
l’empoisonnement aigu quant à lui, provoque en
quelques minutes une sensation de brûlure dans la
bouche, avec engourdissement de la langue et du
pharynx. Apparaissent ensuite frissons, sueurs,
angoisses et vertiges, suivis de vomissements torturants
et de blocages musculaires. La mort survient rapidement
par paralysie respiratoire ou défaillance cardiaque.
– C’est parfait ! C’est exactement ce qu’il nous
faut. Notre victime devra survivre quelques jours, le
temps de signer le traité entre nos deux royaumes.
Néanmoins, elle ne devra pas résister trop longtemps ; il
ne faudrait pas qu’elle ait la force de regagner ses terres,
et que devant sa pâleur cadavérique un médecin
40
diagnostique un empoisonnement. Cela révoquerait
instantanément le traité et exposerait le roi Théryl à un
conflit inévitable. Quand on décide de supprimer
l’émissaire d’un roi, mieux vaut que personne n’en sache
rien.
– Je comprends, répondit le prince noir en
hochant la tête. Je vais vous montrer ce dont est capable
l’aconit.
Il souleva la cage qui contenait le rat qu’il avait fait
prisonnier et la posa sur la table. Il déversa une infime
quantité de racines sèches d’aconit dans un petit
récipient rempli d’eau. Il mélangea avec soin la
préparation à l’aide d’une brindille de bois, ouvrit la
porte de la cage et déposa le récipient à proximité du rat
craintif qui se tenait terré dans un coin.
– J’ai pris soin de l’assoiffer auparavant.
Le conseiller du roi Théryl observa la bestiole. Elle
pointa son museau en avant, tressaillit, puis s’approcha
lentement et avec vigilance du récipient ; elle tourna la
tête dans toutes les directions pour se faire un aperçu
général de la situation. Les deux comparses attendirent
sans bouger qu’elle tombe dans le piège mortel. Enfin,
elle se pencha sur le récipient et commença à donner de
furtifs coups de langue pour se désaltérer. Elle
s’interrompit soudain, attentive à un éventuel danger,
puis se remit à boire.
– Dans cinq minutes ce rat sera mort, affirma
sereinement le prince noir.
– Nous allons voir…
La bestiole sembla reprendre des forces ; elle se
hissa sur les barreaux de bois pour inspecter les abords
de sa prison, passa son museau au travers et renifla
l’humidité ambiante de l’antichambre. Le conseiller du
41
roi Théryl suivit la scène d’un air circonspect avant
d’émettre une objection.
– Le rat n’a pas l’air de réagir. Es-tu assuré de
l’efficacité de ton poison ?
– Voulez-vous qu’on l’essaye sur vous ?
– Non, je n’y tiens franchement pas.
Il s’excusa d’avoir mis en doute le savoir-faire du
prince noir.
– Ne connaissez-vous pas ce fabuleux proverbe
qui dit que tout vient à point à qui sait attendre ? se
contenta de railler ce dernier.
Un silence morne s’ensuivit, qui caressa les murs
de l’antichambre et étouffa la discussion stérile des deux
comparses qui gardaient les yeux rivés sur la cage.
Brusquement, le rat fut pris de violentes convulsions et
se tordit de douleur. Il roula contre les barreaux en
poussant d’affreux cris aigus. Il régurgita, suffoqua, se
recroquevilla en boule, puis mourut instantanément.
– Impressionnant ! soupira le conseiller du roi
Théryl.
– Votre victime, précisa le prince noir, ne mourra
pas dans des conditions tout à fait similaires et aussi
extrêmes, si vous souhaitez que son agonie dure
plusieurs jours. A l’apparition des premiers symptômes
dus à l’empoisonnent, on pensera d’abord que son état
relève d’une quelconque fatigue. Puis surviendra
rapidement une fièvre modérée. Quand les sueurs et les
convulsions se manifesteront à leur tour, moins
violentes que celles du rat, alors on songera sans doute à
une intoxication alimentaire sans grande gravité. Cet
état latent perdurera plusieurs jours. Votre victime verra
ses forces l’abandonner, elle s’affaiblira, et succombera
fatalement. Croyez-moi, sa mort paraîtra tout à fait
42
naturelle. Personne ne soupçonnera rien.
– Je l’espère. Nous comptons aisément là-dessus.
– Toutefois, poursuivit le prince noir, en expert
dans l’art des poisons que je suis, laissez-moi vous
montrer autre chose. Vous serez ensuite plus à même de
choisir celui qu’il vous conviendra d’utiliser pour
terrasser votre émissaire.
Il plongea de nouveau sa main dans la poche de
son manteau et en sortit un autre morceau de papier
froissé qu’il déplia comme le précédent, sous les yeux
intéressés de son interlocuteur.
– Qu’est-ce ?
– Du ricin. Cinq à six graines sont suffisantes pour
tuer un enfant, et une vingtaine font l’affaire pour un
adulte. Mais l’absorption de deux graines seulement
suffit à provoquer de multiples troubles tels que des
brûlures de la bouche, des vomissements, des maux de
têtes et des vertiges. C’est le poison idéal si vous ne
souhaitez pas réellement supprimer votre victime, mais
la contraindre à quelque chose sous la menace de sa
mort prochaine.
– Non. L’émissaire du roi Maphyli ne devra pas
avoir connaissance de notre supercherie, et pour cela, il
devra mourir. Lorsqu’il sera au plus mal, nous nous
empresserons à son chevet. Nous l’assurerons de notre
compassion face à son état de santé déclinant, mais lui
rappellerons cependant que le traité qui doit être
entériné demeure une priorité. En tant qu’homme de
lige du roi Maphyli, il remplira alors son devoir et
signera, sans même le relire, ce qu’il pensera être le traité
initialement ratifié. Nous l’aurons dupé ! jubila le
conseiller du roi Théryl.
Il se ressaisit aussitôt et acheva d’exposer le
43
déroulement de ce plan scabreux.
– Un homme de lige se doit, en toute
circonstance, d’honorer celui à qui il a juré dévouement
et fidélité ; l’émissaire, malgré son mal, tentera donc de
regagner son royaume, mais il mourra en chemin. Les
chevaliers qui l’accompagneront remettront le traité en
main propre au roi Maphyli. Ce dernier, ayant délégué
sa signature à son émissaire, ne pourra contester
l’authenticité du document ; son peuple sera contraint
de payer un impôt pour traverser nos routes
marchandes. Le roi Théryl aura eu ce qu’il désirait.
– Le roi Maphyli imposera le même impôt de
passage sur ses propres terres, suggéra le prince noir.
– Nous avons envisagé cette éventualité. Une
clause stipule qu’il renonce à ce droit.
Et le conseiller du roi Théryl laissa éclater une fois
de plus son enthousiasme.
– Il maudira son émissaire et se réjouira de sa
mort !
– C’est un plan judicieusement orchestré, admit le
prince noir. Cependant, il nous reste un dernier point à
voir ensemble.
– Lequel ?
– Je veux vingt pièces d’or.
– Nous avions convenu de dix ! Chercherais-tu à
abuser de la générosité de mon roi ? s’indigna le
conseiller.
Le prince noir s’emporta à son tour et ne fit
preuve d’aucune indulgence.
– Quand ton roi te fera la même réflexion,
rappelle-lui avec quelle rapidité et efficacité est survenue
la mort du rat. Je ne suis pas un vulgaire assassin ;
j’excelle dans l’art des poisons et ce n’est pas une
44
science aisée. Tandis que certains font apparaître sur les
cadavres les stigmates de l’empoisonnement, ceux que
j’utilise laissent des corps exempts de telles marques.
J’imagine que les chevaliers qui accompagneront
l’émissaire auront le bon sens d’examiner sa dépouille
avant de l’inhumer. Crois-tu qu’ils seront dupes si celle-
ci présente les signes évidents d’un empoisonnement ?
Maintenant, si tu veux un assassin meilleur marché, libre
à toi !
– Très bien, très bien, pesta le conseiller, je suis
convaincu, et mon roi le sera également. Tu auras tes
vingt pièces d’or : dix avant le travail, dix autres après le
départ de l’émissaire.
Il dévisagea le prince noir, duquel émanait un
indéfinissable charme, allié à une érudite sournoiserie.
Le conseiller de roi Théryl ressentait en sa présence une
sourde tension qui l’animait malgré lui d’un profond
respect à son égard.
– Il se pourrait, si tout se passe conformément à
nos plans, que je fasse de nouveau appel à tes services
un jour prochain.
– Il se pourrait, tantôt, que tu me fuies comme la
peste.
– Je t’admire, railla le conseiller. Tu m’insuffles de
l’audace en même temps que de l’effroi. Si tu es aussi
efficace que cynique, mon roi sera pleinement satisfait.
Là-dessus, ils se quittèrent. Le prince noir se terra
dans une bergerie en ruine, sur les hauteurs des collines
qui surplombaient le palais du roi Théryl. Il attendit
patiemment la venue de l’émissaire du roi Maphyli. A
mesure qu’il s’était enfoncé dans les affres de sa
vengeance, il avait perdu toute clairvoyance sur ses
actes. Le seigneur ne se manifesta ni ne le remit en
45
garde ; il y vit un signe favorable ; il crut détenir une
part de sa justice divine.
Lorsque l’émissaire du roi Maphyli arriva enfin,
accompagné de ses chevaliers, il fut accueilli avec la plus
grande considération. Un festin fut organisé en son
honneur ; le roi Théryl se montra particulièrement
docile et charmeur afin que rien ne laisse présager son
hostilité à la ratification du traité.
Les plats d’argent richement garnis de volailles et
de poissons frais se succédèrent, le vin coula à
profusion. L’atmosphère était détendue, légère, animée
par toutes sortes de conversations plus ou moins
sérieuses et ennuyeuses. Le roi Théryl avait convié pour
l’occasion les ducs auxquels il accordait généreusement
ses faveurs ; certains d’entre eux avaient fait un long
voyage pour assister au banquet. Dans les villages
alentours, les marchands étaient en effervescence ; ils
attendaient avec impatience que le traité soit signé et les
postes de sécurité qu’ils avaient tant réclamés mis en
place.
Des ménestrels vinrent parfaire la soirée au
moment où le dessert fut servi. L’émissaire était
visiblement impressionné devant tant de faste. Sa visite
ayant un caractère purement officiel, il s’était attendu à
davantage de pourparlers que de distractions.
Il était tard dans la nuit lorsqu’il se retira, exténué
par le voyage qu’il avait enduré et le brouhaha
ininterrompu des convives.
– Je ne manquerai pas, fit-il au roi Théryl, de
mentionner à mon souverain l’amitié avec laquelle vous
m’avez accueilli. Nul doute qu’il y sera sensible.
– Mon cher, s’esclaffa le roi, pensiez-vous donc
qu’une vieille paillasse vous attendait dans un coin de
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l’écurie ?
L’émissaire se sentit affreusement gêné d’avoir
offensé son hôte ; il s’excusa, le salua aimablement, puis
suivit le valet chargé de le conduire à sa chambre.
La pièce était meublée d’un grand lit à baldaquin,
d’une armoire, d’un coffre à rangement et d’une petite
table sur laquelle étaient posés un broc rempli d’eau et
une jatte pour la toilette. Un pot de chambre trônait
derrière la porte. Au fond, dans l’angle droit, se dressait
la cheminée. En cette saison, elle n’était pas allumée,
mais du bois avait déjà été entreposé sous l’âtre ; la forte
odeur qu’il dégageait laissait supposer qu’il était tout
fraîchement coupé. L’émissaire disposait d’autant, voire
davantage de confort que dans ses propres
appartements. Du reste, des tapisseries excentriques
agrémentaient les murs.
Las d’avoir festoyé des heures durant, il se dévêtit
et enfila sa chemise de nuit. Il se rafraîchit
sommairement le visage puis se coucha. Un léger
sourire se balançait sur le rebord de ses lèvres ; il avait le
pressentiment que sa mission s’accomplirait dans une
atmosphère de détente et qu’elle serait couronnée de
succès. « Sans doute, songea-t-il, resterai-je trois ou
quatre jours tout au plus. » Il se pencha au pied du lit et
souffla sur la bougie ; la pièce fut plongée dans une
obscurité quasi-totale.
Le prince noir, vêtu de son manteau aux écailles
de vengeance, apparut dans l’angle de la cheminée. Il
savait exactement ce qu’il devait faire pour déjouer le
plan machiavélique du roi Théryl et sauver ainsi une
innocente victime ; une de plus parmi toutes celles que
celui-ci avait anéanties. Face à sa détermination, le
souverain était d’ores et déjà vaincu
47
Il huma le troublant silence que seuls le
froissement des draps et le souffle rauque de l’émissaire
perturbaient. Il devina bien plus qu’il ne distingua,
plongée dans la pénombre, sa mince silhouette. Il
partagea secrètement son intimité, attentif et veillant. La
présence de ce corps frêle, exultant de vie, lui remémora
cette lutte acharnée qu’il avait menée des siècles durant,
non pas contre la mort, mais contre la solitude qui
avilissait les hommes tandis qu’ils s’éteignaient.
Il s’approcha à pas de loup, s’inclina au pied du lit,
et souffla sur la bougie inanimée ; la flamme brilla de
nouveau. A demi endormi, l’émissaire sursauta
furieusement, il bondit hors de sa couche comme un
animal traqué ; il haletait de stupeur. En face de lui, le
prince noir demeurait immobile.
L’émissaire reprit son sang froid ; il écarquilla ses
yeux et fixa avec indolence l’étranger sans ne pouvoir
balbutier un seul mot.
– N’ayez crainte, fit le prince noir, je ne vous veux
aucun mal.
– Sacrebleu ! Qui êtes-vous ! brailla l’émissaire qui
retrouva instantanément l’usage de la parole. Que faites-
vous ici ?
– Taisez-vous ! Vous allez réveiller tout le monde
et je serai obligé de m’en aller.
– Vous allez justement déguerpir !
– Je vous en prie, murmura le prince noir, baissez
d’un ton, calmez-vous et écoutez-moi. Nous devons
nous entretenir à propos de certaines choses.
L’émissaire se rasséréna, il sentit qu’il n’encourait
aucun danger immédiat.
– Mais qui êtes-vous donc ?
– Ce n’est pas tant qui je suis qui importe, mais ce
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que je sais et que je suis venu vous révéler.
L’émissaire empoigna le chandelier et le dirigea
vers le prince noir. Il éclaira son visage pour distinguer
plus nettement ses traits.
– C’est inutile, je ne reparaîtrai jamais plus devant
vous. Écoutez-moi simplement ; vous déciderez ensuite
de me faire confiance ou non.
L’émissaire reposa le chandelier au pied de son lit
et s’adossa contre son oreiller. Il écouta le prince noir
lui dévoiler la macabre machination, sournoisement
orchestrée par le roi Théryl et son conseiller.
– Je n’en crois pas un traître mot ! Objecta-t-il.
Pourquoi le roi Théryl projetterait-il de m’assassiner ?
Ne désire-t-il pas signer le traité ?
– Il signera le traité et veillera précieusement à ce
que vous apposiez votre signature en face de la sienne.
– Quel intérêt aurait-il alors de me supprimer ?
– Cessez donc de m’interrompre et écoutez-moi
jusqu’au bout. Le roi Théryl n’a jamais voulu de ce
traité. Il y a été contraint par la pression que son peuple
a exercée sur lui et à laquelle il n’a pu se soustraire plus
longtemps. En vérité, il se moque éperdument des
attaques et des pillages dont sont victimes les
commerçants sur les routes marchandes. Faire installer
des postes de sécurité pour y pallier coûterait
énormément d’argent ; il n’est pas disposé à le puiser
dans les caisses du royaume. Voyez comme il vous a
accueilli en grande pompe ! Des invités venus de loin se
sont déplacés tout spécialement pour assister à la fête
qu’il avait organisée en votre honneur. Tout ce faste a
un prix ; le roi Théryl préfère gaspiller l’argent du
royaume à festoyer plutôt que de l’utiliser à des fins
utiles. Tandis qu’il se targue d’éblouir la noblesse, son
49
peuple est assujetti à la misère.
L’émissaire resta coi. L’image du roi Théryl que
venait de lui dépeindre le prince noir était peu
reluisante.
– Dans ce cas, fit-il, qu’il renonce à ce traité. Je ne
saisis pas en quoi mon meurtre serait susceptible de le
tirer d’embarras.
– Je vous l’ai déjà expliqué : il est forcé, cette fois-
ci, de se plier aux revendications de son peuple. S’il s’y
dérobait, le mécontentement général serait tel que sa
popularité en pâtirait ; il se pourrait même fort bien qu’il
perde le soutien de quelques nobles qui n’apprécieraient
pas de faire les frais de son avarice maladive. Il a donc
décidé de faire rédiger dans le plus grand secret un traité
de substitution, lequel stipule que les étrangers
empruntant les routes marchandes de son royaume
seront astreints d’un impôt faisant office de droit de
passage. Cette mesure permettra de récolter les fonds
nécessaires à la mise en place des postes de sécurité.
Quant au commerce intérieur, il s’en trouvera plutôt
favorisé puisque seuls les étrangers paieront cet impôt.
L’émissaire eut un frisson d’effroi.
– C’est là qu’entre en œuvre toute la subtilité de
son plan, poursuivit le prince noir. Il projette de vous
empoisonner afin de vous tromper. Il s’est alloué pour
cela les services d’un assassin, expert dans l’art des
poisons, car si vous mourriez instantanément, tous ses
efforts seraient vains. Pour s’assurer du contraire, il a
choisi d’opérer avec un poison lent mais efficace, qui
vous emportera indubitablement dans la tombe.
L’émissaire commença à se tordre d’anxiété.
– Quelques heures après avoir absorbé la
substance, vous défaillerez sans cause évidente. Tout le
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monde autour de vous, sans exception, songera à un
excès de fatigue ou à une légère intoxication alimentaire.
Dans cet état valétudinaire qui sera le vôtre, le roi
Théryl vous empressera de signer le traité ; préoccupé
en toute légitimité par votre santé, vous vous exécuterez
aveuglément. Du reste, il est facile de supposer que
vous souhaiterez repartir au plus tôt, malgré votre
indisposition, pour achever votre mission et remettre le
traité en main propre au roi Maphyli.
Le prince noir fit une courte pause, puis :
– Vous mourrez en chemin, lança-t-il froidement.
– Comment puis-je croire que derrière ce
personnage de prime abord si avenant puisse en réalité
se cacher un homme aussi abject que celui que vous me
décrivez ?
– Parce que je suis l’assassin que son conseiller a
choisi parmi ceux qu’il avait secrètement rencontrés.
– Vous ! s’écria avec horreur l’émissaire.
– Moi, répéta plus bas le prince noir.
L’émissaire s’affaissa sur le lit, consterné par les
révélations dont il faisait l’objet.
– Ne cherchez pas à connaître les motivations qui
me poussent à trahir les desseins du roi Théryl ; elles
n’auraient aucun intérêt à vos yeux. En revanche, je
vous conseille de rester prudemment sur vos gardes car
c’est demain soir qu’il a prévu de vous empoisonner.
– Savez-vous comment compte-t-il s’y prendre ?
– En déversant le poison que je lui aurai donné
dans la coupe de vin qui vous sera destinée. Croyez-
moi… si vous tenez à la vie, n’en buvez pas une goutte !
Le prince noir fit soudain signe à l’émissaire de se
taire.
– Je crois que quelqu’un s’approche, chuchota-t-il.
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