Exilé malgré moi : une vie, un destin...!
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Exilé malgré moi : une vie, un destin...!

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Description

Basé sur des faits réels, cet ouvrage questionne l’origine des conflits mondiaux et du fanatisme religieux.
Le roman retrace le parcours d’un Syrien chrétien orthodoxe qui, frappé dès son plus jeune âge par le drame de la perte de sa maman, se retrouvera tout d’abord d’orphelinat en orphelinat déchiré par l’abandon.
Décidé à briser son destin, il s’envolera plus tard vers des aventures qui le mèneront aux quatre coins du monde, où il sera témoin de la folie des hommes, de la misère à la guerre.
L’épopée du personnage n’est qu’un prétexte que l’auteur a voulu pour nous guider à travers les conflits sanglants qui ont marqué notre histoire récente et nous en dévoiler les enjeux ainsi que les dessous de cartes.
Le récit est parsemé de repères historiques afin de mieux orienter le lecteur mais aussi de l’informer sur la réelle teneur des conflits et leurs origines.
Cri d’alarme sur l’ineptie de la nature humaine et ses dérives, ce roman est surtout un hymne à l’amour de son prochain et à la dignité du genre humain.

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Informations

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Date de parution 04 décembre 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782823114386
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Nadira Belbey
Exilé malgré moi
Une vie, un destin...
Roman
Editions Persée
Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur et toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé serait pure coïncidence.
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© Editions Persée, 2015 Pour tout contact: Editions Persée – 38 Parc du Golf – 13856 Aix-en-Provence www.editions-persee.fr
PRÉFACE
e monde a changé puisqu’il est plus inquiétant qu’il ne l’a jamais été. Il nous suffit d’assister L aux bulletins d’informations, chaque jour, pour ressentir un frisson d’horreur. Les hommes politiques se sont transformés au fil des années en une sorte de businessmen qui n’agissent et ne réagissent qu’en cas de profit. Pour ce qui est de la misère, de la violence, de l’injustice et de la corruption qui gangrènent le monde et effilent nos rêves, on regarde ailleurs. Désormais, on massacre des innocents, on subjugue des peuples, on empoisonne nos rivières en toute impunité. Au nom de l’ingérence ou de l’indifférence, le monde assiste impuissant. Les grands organismes de protection et de défense créés jadis avec la promesse que plus aucun peuple au monde ne souffrirait d’injustice et de cruauté, se retrouvent piégés dans l’engrenage infernal des intérêts mondiaux. La violence est le recours des incompétents et pourtant, depuis la nuit des temps, on se bat par profit, par vanité ou tout simplement par ineptie. On fait la guerre pour la guerre et pour le sang des autres. Si la guerre avait été une réponse pour gagner la paix, il y a bien longtemps que la Terre se serait transformée en un paradis pour tous, puisque les vilains n’existeraient plus. On invente alors des causes, des révolutions, des idéaux, des mécréants, des infidèles qui dissimulent l’ambition de leurs protagonistes. On puise dans notre ingénuité ou notre loyauté à la patrie ou bien encore au sacré pour nous manipuler comme des pantins sans fil. Que faire ? Comment réagir ? J’ai décidé de prendre ma plume comme on brandit un étendard pour tenter d’expliquer les méandres de la politique mondiale, mais surtout pour alerter les plus jeunes sur les erreurs de leurs aînés et leurs conséquences. Au-delà de mon indignation, j’ai voulu, à travers ce roman, faire un bilan de notre histoire récente et tenter de vous la raconter d’une manière plus plaisante, pour qu’ensemble, désormais conscients, nous puissions envisager un avenir meilleur. Pour cela, j’ai choisi de m’approprier l’histoire de vie de mon personnage dont les faits relatés sont réels, je l’ai modelée et réinventée de façon à ce qu’elle nous conduise vers notre vérité à tous. Bonne lecture, L’auteur.
EXILÉ MALGRÉ MOI UNE VIE, UN DESTIN… !
São Paulo - Brésil (octobre 2013) Dans la pénombre du salon, je suis seul, anxieux et appréhensif à la fois. Il est vingt heures. Blotti dans mon fauteuil, j’attends le journal télévisé qui, je l’espère, sera porteur de meilleures nouvelles venant de mon pays. Ce pays qui, depuis plusieurs années, se déchire dans une guerre fratricide sans fin. Je suis du Moyen-Orient, de cette terre à la fois sacrée par les dieux et maudite par les hommes. Au fil des années, je l’ai vu se déchirer et s’immerger de son sang sans jamais vraiment comprendre les arguments de la haine : foi, ethnie, territoire, idéologie, pouvoir, richesse, vengeance ou démence. Pas de bonnes nouvelles ce soir, encore des morts, toujours des pleurs et le monde indifférent retourne à ses occupations. Il se fait tard, mais je suis amer et ne trouve pas la force de me lever. Je reste calfeutré dans le confort paisible de la nuit, les yeux fermés. Des images défilent devant moi. J’ai vu maintes fois le scénario de la misère, de la guerre, de l’injustice se répéter dans des décors à chaque fois différents. Comment ne pas s’indigner devant le désespoir de tous ces innocents, piégés dans des conflits, qui ne demandent qu’à survivre à l’enfer de ces guerres inutiles ? À chacun ses raisons qui aveuglent la raison, à chacun ses idéaux même s’ils détruisent les nôtres. Le vrai combat est celui de ces pauvres héros anonymes qui œuvrent en silence pour la paix et luttent contre tous ceux qui s’expliquent par les bombes et la terreur. Je repense à ma vie depuis mon enfance en Syrie, mes études en Italie, mon parcours semé d’embûches et d’aventures, mais aussi à une carrière qui m’a permis de me rendre aux quatre coins du monde et devenir un témoin silencieux de la folie des hommes. Mes aventures furent nombreuses, les périls certains, mais avec le recul, j’ai le sentiment d’avoir vraiment vécu une histoire exceptionnelle. Voici mon histoire, je vous la raconte ce soir.
CHAPITRE I LES SANGLOTS DE L’INNOCENCE
Souvenir de ma mère / Bermana (Liban, 1953) Le souvenir du son de la voix de ma mère, dans la maison de mon enfance, résonne encore dans ma mémoire : — Issa ! Issa, mais où t’es-tu encore fourré ? Je me tiens immobile, recroquevillé sur moi-même et retiens mon souffle. Il ne faut surtout pas qu’elle me retrouve et découvre la bêtise que je viens de faire ! À trois ans déjà, je n’ai pas intérêt à mouiller ma culotte, le souvenir de la dernière fessée me terrifie. N’entendant plus les appels insistants de ma mère et me croyant en sécurité, je redescends de ma cachette et quitte le grenier en prenant soin de ne pas glisser ni tomber de l’échelle de fortune que mon père a fabriquée avec des morceaux de bois qu’un vieil ami menuisier avait bien voulu lui céder. Tous mes frères sont là, réunis autour de la grande table de la cuisine, impatients et affamés, à attendre en chahutant que notre mère serve le repas. Vaincu par la faim, j’y pénètre silencieusement. Ma mère a le dos tourné, elle s’affaire autour de la gazinière. Je l’observe, attentif au moindre geste, je me glisse discrètement sous la table dans l’espoir qu’un de mes frères voudrait bien me glisser quelques victuailles à l’insu de notre maman. Trop tard, elle se retourne. Ses grands yeux noirs m’ont repéré. Je me relève, la tête basse. Elle s’approche de moi et d’un air réprobateur me fixe du regard : — Te voilà enfin, toi ! Quand vas-tu apprendre à utiliser les toilettes ! Dans un soupir qui en dit long sur sa fatigue et sa patience, elle me conduit dans la salle de bain pour me changer. — Tâche de te maintenir propre cet après-midi, car nous allons prendre une photo de famille. Ton père vient de terminer de célébrer la messe et il arrive avec un appareil photo qu’un paroissien lui a prêté. Vous devez tous être propres et bien coiffés. Ma mère était bien trop occupée et pressée pour perdre son temps dans des réprimandes, l’événement qu’elle attendait était de taille. Prendre une photo ! Mes frères et moi ne nous tenions plus d’excitation, c’était la première fois que nous allions vivre cette aventure. J’avais bien sûr déjà vu des photos. Je ne me souvenais plus des personnages qu’elles illustraient, mais n’avais jamais oublié la fascination qu’elles m’avaient suscitée en découvrant que notre image pouvait être gravée sur le papier à jamais. Après le déjeuner, tous les enfants attendaient sagement le retour de notre père, dans la petite cour de terre battue qui nous servait de terrain de jeux, en prenant soin de ne pas se salir. Ma mère s’était efforcée de choisir méticuleusement des vêtements convenables, ce qui se résumait à des habits qui passaient de frères aînés à frères cadets au fur et à mesure qu’ils grandissaient. Étant le numéro cinq de la lignée, mon short et ma chemise avaient connu des jours meilleurs, mais peu importait, nous étions fiers de poser pour la postérité. Mes deux grands frères, Liess et Nadjib, s’essayaient au saut à l’élastique, sautant hardiment en enjambant la vieille corde rafistolée pour l’occasion et tenue par mes deux autres frères, Adib et Khalil, trop petits pour exceller à l’exercice. Je me tenais à l’écart, bien trop content de ne pas avoir à partager mes billes que je gardais jalousement au fond de ma poche et ne sortais que lorsque je sentais le terrain libre pour en profiter en paix. Mon petit frère Youcef me regardait, assis non loin de moi, bredouillant un langage incompréhensif propre aux bébés de son âge. Il était bien trop petit pour participer à nos jeux et Maman m’avait fait mille recommandations pour ne pas le laisser s’approcher de mes billes : — Il n’a que deux ans et, à cet âge, les bébés mettent tout dans leur bouche. Ils peuvent avaler n’importe quoi ! me disait-elle, affolée rien qu’à l’idée que cela ne se produise. Je m’exécutais docilement et maintenais une distance respectable entre mes billes et mon petit frère. Ma sœur Myriam dormait tranquillement dans le petit berceau qui avait bercé chacun
de nous au gré des naissances successives. Mon père rentra tôt ce dimanche-là de la messe qu’il venait de célébrer dans l’église de Bermana où il était prêtre. C’était un petit village du sud-est du Liban perdu dans la campagne avoisinante de Beyrouth. Dans ses mains, un magnifique appareil photo. Fascinés par l’objet, nous essayons, mes frères et moi, de nous en approcher, le plus près possible, pour mieux l’admirer. Averti, mon père soulève l’appareil et le maintient à distance respectable de nos mains avides, prêtes à saisir le bel objet. Il sourit, amusé par notre émerveillement et notre curiosité, mais reste le bras tendu, maintenant le fruit de notre convoitise à l’abri de notre maladresse infantile. Mon regard reste hypnotisé par le bel appareil perché au bout du bras de ce géant qu’est mon père, le soleil réfléchit sa lumière sur ses parties métalliques et le rend encore plus fascinant. — Samieh ! crie mon père à ma mère. Rassemble les enfants dans la cour pour prendre la photo, bientôt nous n’aurons plus assez de lumière et je dois rendre l’appareil demain à mon ami Ali. Ma mère s’exécute aussitôt, tenant dans un de ses bras ma petite sœur et de l’autre s’efforçant de nous regrouper autour d’elle. — Nadjib ! Prends ta sœur sur tes genoux, je ne suis pas bien coiffée et trop mal habillée pour prendre la photo avec vous ! s’exclame ma mère. Cependant, l’insistance de mon père vainc la résistance de sa femme et elle se glisse discrètement derrière nous pour poser. Bien heureuse fut l’obstination de mon père, car sans le savoir, il allait réaliser la seule photo que nous posséderions de notre mère. Quel moment merveilleux, de bonheur tranquille et insouciant. Grâce à cette photo, l’unique que nous posséderions avec la famille réunie, ce moment est resté gravé à jamais dans ma mémoire. Un précieux souvenir que je garde de ma mère. Quelques jours plus tard, ma mère n’était plus et ma vie allait suivre un tout autre chemin : celui des orphelins. Archrafié / L’orphelinat Je me laisse guider par une main que je ne connais pas. Nous longeons des couloirs qui me semblent interminables. Mes petites jambes ont du mal à accompagner le rythme de cette dame tout habillée de noir qui m’entraîne je ne sais où. Je sais que j’ai de la peine et que je ne veux pas rester. Je ne comprends pas ce que je fais ici tout seul sans ma mère et mes frères, malgré moi, des larmes roulent sur mes joues. J’essaie de retenir mes sanglots en vain. Je veux rentrer à la maison retrouver ma famille. L’endroit me semble sinistre et me donne des frissons dans le dos. J’ai peur de ces hauts murs gris et froids et de ce silence pesant. Dans un ultime espoir, mon regard scrute les quelques visages que l’on croise en espérant retrouver un visage familier. Soudain, la dame pousse une grande porte vitrée qui grince langoureusement dans le mouvement et je découvre dans un frisson une immense salle. Tout au long d’un mur se dressent d’énormes fenêtres à grands carreaux. La lumière du jour les transperce et vient mourir en plein milieu de la salle, sur un sol de dalles noir et blanc, usé par le temps. En face, un long mur peint de gris accentue l’austérité de l’endroit. Aucun ornement pour égayer ce sombre décor, juste une énorme croix qui trône en son centre comme pour rappeler l’atmosphère qu’il se doit d’y régner. De part et d’autre de la salle sont alignés de nombreux lits, la dame en désigne un du doigt et me lance : — Voici ton lit, petit. Assieds-toi un instant, je vais parler à Sœur Brigitte. Entre deux sanglots, je murmure apeuré : — Je veux ma maman… ! Où est ma maman… ? Mon chagrin m’empêche d’exprimer mon malaise et mes sanglots étouffent mes balbutiements. À l’autre bout de la pièce, une autre dame vêtue de noir également est assise à une petite table qui lui sert de bureau. Elle se lève et vient vers moi en souriant :
— Bonjour, mon petit, sois le bienvenu, je suis Sœur Brigitte. Je vois que Sœur Marie t’a choisi un bon lit. Ne pleure pas, mon petit, tu verras, tu seras bien chez nous. Je garde la tête basse, le regard fixé au sol. Ces femmes m’effrayent et cet endroit me terrorise. Je veux rentrer chez moi et retrouver les bras de ma tendre et douce maman. Sur ce, elle se tourne vers Sœur Marie, la prend par le bras pour l’éloigner un peu afin de lui tenir une conversation plus discrète. D’une voix à peine audible, elle poursuit : — Pauvre enfant, sa mère vient de décéder à l’hôpital des conséquences d’une hémorragie 1 pendant un acte chirurgical et son père, Abuna Ayub, curé de la paroisse de Bermana, n’ayant aucun moyen de s’occuper de ses enfants, nous a priées de garder son petit de trois ans jusqu’à ce qu’il trouve une solution pour le récupérer. — Et le reste de sa famille ? J’ai entendu dire qu’il avait plusieurs frères et une sœur. Où vont-ils aller ? demande Sœur Marie. — Ses frères ont été acheminés vers des institutions pour des enfants de leurs âges. Les deux plus petits ont été conduits chez leur grand-mère en Syrie. Je vous demande de lui donner une attention particulière, car il est trop petit pour comprendre ce qui lui arrive et nous devons faire preuve de beaucoup de patience pour qu’il s’intègre à sa nouvelle réalité. — Quel triste destin que le sien. Arraché des bras de sa mère par une atroce fatalité. Pauvre chou ! Je comprends parfaitement la situation. Vous pouvez compter sur moi pour prendre soin de lui. Sœur Marie prend mon sac qu’elle avait posé à mes côtés et range les quelques vêtements qui m’accompagnent. — Viens avec moi maintenant, je vais te présenter à tes camarades. Je n’avais jamais vu autant d’enfants regroupés dans une seule pièce et la vision d’un réfectoire grouillant de tous ces petits chérubins me parut effrayante. Je me serrais contre les jambes de Sœur Marie, apeuré. Au fur et à mesure que nous traversions la salle, des regards amusés me dévisageaient. Tout me paraissait bruyant et démesuré. Les présentations faites, Sœur Marie m’installa à une table du réfectoire aux côtés de celui qui deviendrait, plus tard, mon meilleur copain : Fadi. Les jours, dans ce nouvel univers, se suivirent pareils à eux-mêmes. Entre larmes et incompréhensions, je devenais peu à peu un des leurs. Le matin, le petit déjeuner, qui se résumait à un bol de lait et un morceau de pain syrien – une sorte de galette fine –, ensuite la gymnastique et puis direction la classe où nous étions trop contents d’y rester au chaud. Le soir avant de nous coucher, nous nous agenouillions et avec nos petites mains jointes appuyées au bord du lit, nous nous exécutions pour la prière. 2 Tous les dimanches matins, pour la messe, nous nous rendions à l’église Mar Mikhaël contiguë à l’orphelinat qui se trouvait dans le quartier d’Achrafié à l’est de Beyrouth. Il nous suffisait pour cela de traverser la cour intérieure de l’église, l’orphelinat ayant été bâti à l’intérieur de l’enceinte du bâtiment religieux, à l’abri des regards indiscrets. Dans l’église, les bonnes sœurs nous maintenaient sagement assis et attentifs au prêcheur. Des enfants de chœur l’aidaient dans la célébration et reprenaient inlassablement les chants liturgiques et les psaumes. C’était un moment magique que je vivais intensément. J’étais trop jeune pour comprendre la raison de tels rituels, mais l’atmosphère qui s’en dégageait me procurait un bien-être qui me satisfaisait pour m’expliquer notre présence dans ces lieux. Un dimanche, après la messe, Sœur Marie me prit dans ses bras pour me rapprocher de la statue représentant un homme cloué à une croix. 3 — Tu vois, Issa, cette statue ? Je te présente Issa . — La statue s’appelle comme moi ! — Non ! Elle représente notre prophète Issa ! Quand tu es né, ton père t’a donné son nom parce que tu es né le 24 décembre, veille de son anniversaire. C’est le fils de Dieu. — C’est qui, Dieu ? — Dieu, c’est notre Seigneur le plus puissant qui nous protège de toutes les méchancetés. Après un bref silence, elle poursuivit :
— Issa a vécu sur Terre, il y a de nombreuses années, pour propager l’amour et la bonté entre les hommes et cette statue, faite à son image, nous rappelle son existence et son sacrifice. — Et Dieu, où il est ? — Il se trouve dans les cieux pour mieux nous protéger. Pour l’aider, il compte sur de nombreux petits anges. Ta maman est avec lui, à ses côtés, ainsi que toutes les bonnes personnes qu’il a rappelées auprès de lui. Elle aussi veille sur toi et te protège du mal. Le soir, lorsque tu fais ta prière, elle t’entend et prie avec toi. C’est ainsi que j’appris le décès de ma mère. J’étais bien trop petit pour comprendre la tragédie qui venait de s’abattre sur moi et les miens. Ma seule souffrance était celle de l’absence. J’avais conservé mes précieuses billes. Mon ami Fadi et moi profitions de nos moments de détente pour nous défier mutuellement et rire ensemble de nos maladresses enfantines. Il n’y avait jamais de vainqueur, le jeu était au cœur de nos intérêts. Les bonnes sœurs qui s’occupaient de nous étaient très indulgentes et patientes. Je bénéficiais de la complaisance de Sœur Marie et cette protection me réconfortait un peu. Avec le temps, mes souvenirs, peu à peu, se dissipèrent ainsi que ma douleur et la vie dans l’orphelinat me procura une nouvelle mémoire. Les fins de semaine étaient les plus pénibles, l’institution servant également de pensionnat pour les plus chanceux, beaucoup de pensionnaires recevaient la visite de parents proches, une mère, un père, des grands-parents qui les emmenaient pour la journée en promenade dans Beyrouth ou pour toute la durée de la fin de semaine. J’attendais impatiemment que mon tour arrive, mais les semaines et les mois passaient sans que personne ne vînt me rendre visite. De nombreux visiteurs ignoraient probablement que des orphelins s’y trouvaient. Je n’en étais pas un, évidemment, mais je ressentais l’absence de mon père comme un abandon, bien que mon jeune âge ne me prêtât pas encore à la réflexion. Il arrivait ainsi que certaines bonnes âmes bienveillantes, me voyant pleurer et ignorant mon histoire, s’efforçaient de me consoler et pensaient me réconforter avec des paroles qui bien souvent avaient l’effet dévastateur d’accentuer mes sanglots : — Ne pleure pas, petit, ta maman va bientôt arriver. Elle a eu un petit retard, c’est tout. Elle doit venir de loin. Tu vas voir, elle ne va pas tarder. Je ne répondais pas. Comment leur dire que ma maman ne viendrait jamais ? Que je n’attendais pas Maman, car je n’en avais plus. Fadi n’avait pas de visite non plus, ses grands-parents habitant en Syrie. Nous nous contentions alors de nous asseoir dans la cour parmi les quelques privilégiés qui bénéficiaient d’une famille, quand celle-ci, venant de trop loin pour se promener hors de l’institution, préférait passer la journée avec eux dans l’enceinte de l’orphelinat. La journée passait ainsi entre nos billes ou les jeux que les bonnes sœurs organisaient généreusement pour nous distraire un peu. J’adorais jouer à colin-maillard et à cache-cache. Fadi était le compagnon rêvé, nous étions inséparables. Bien que d’une année mon aîné, notre complicité était incontestable. — Fadi ! Où sont ta maman et ton papa ? Après un long silence éloquent, Fadi me raconta que sa maman était décédée en le mettant au monde et que son père, étant soldat syrien, avait été tué durant la guerre israélo-arabe en 1948. Craignant pour sa sécurité, ses grands-parents avaient préféré le sortir de Syrie et le ramener au Liban afin de le confier aux bonnes sœurs de l’église de Mar Mikhaël, pour le protéger de la guerre. Malgré ce parcours tragique en une si courte vie, je ne vis jamais de mélancolie ou de tristesse dans ses yeux. Il était, bien au contraire, toujours souriant et de bonne humeur. Notre jeune âge nous protégeait de la souffrance de l’absence et du souvenir. Pour mieux comprendre : Le 14 mai 1948 à minuit s’achève officiellement le mandat britannique sur la Palestine. L’État d’Israël est proclamé unilatéralement, mais les Palestiniens et les États arabes voisins
contestent la création de l’État d’Israël sur les terres de Palestine et décident d’intervenir pour rendre la souveraineté à l’État palestinien, jusque-là mandataire des Britanniques. La guerre résulta en l’exode de plus de 700 000 Palestiniens qui fuirent le conflit ou furent 4 expulsés de leurs villes et villages par les sionistes et se virent refuser le droit au retour jusqu’à ce jour. La fièvre m’empêchait de dormir, je me tortillais pour m’empêcher de me gratter, obéissant aux recommandations de Sœur Marie toujours à mon chevet. — Ne te gratte surtout pas, Issa, les blessures te laisseraient des vilaines cicatrices. Surtout, ne touche pas à ton visage. La démangeaison était presque insoutenable, mais mon obéissance à Sœur Marie et ma peur de la décevoir m’aidaient à lutter contre mes réflexes. La varicelle m’avait cloué au lit depuis trois jours et isolé de mes camarades, ce qui me chagrinait plus encore. Les bonnes sœurs se relayaient à l’infirmerie pour s’occuper de tous les enfants atteints par l’épidémie de varicelle, qui s’était abattue sur notre établissement. Nous étions huit enfants isolés pour au moins quinze jours. Quelques jours plus tard, allant beaucoup mieux, je fus surpris par une visite mystérieuse. Un couple d’étrangers dont le langage m’était incompréhensible prit soudain l’habitude de venir me voir à l’infirmerie où je restais confiné. Ils étaient très gentils. Sœur Marie m’avait expliqué qu’ils venaient d’Amérique et qu’ils avaient beaucoup sympathisé avec moi. J’étais aux anges, la dame venait de m’offrir des bonbons. Beaucoup d’étrangers fréquentaient régulièrement l’orphelinat, mais pour nous leur présence restait un mystère. Jusqu’au jour où Fadi m’apprit la nouvelle : — Issa, je vais partir en Amérique. J’ai été adopté ! — Ça veut dire quoi, « adopté » ? lui demandai-je, intrigué. — Ça veut dire que j’ai trouvé une nouvelle maman et un nouveau papa et que je vais vivre avec eux, dans leur maison. — Et tes grands-parents, tu vas les laisser ? — Mais non ! Tu sais, mes grands-parents ont eu beaucoup de mal à donner leur accord, mais ils ont fini par accepter. Ils sont venus me voir et m’ont expliqué qu’ils étaient trop vieux et avaient peur que je me retrouve seul un jour. Ils m’ont dit qu’ils viendraient me rendre visite là-bas. — Mais tu pars pour toujours ? On ne se reverra plus ? — Ben non, on se verra plus ! Tu sais, Sœur Brigitte m’a dit que c’était loin l’Amérique et que là-bas, ils parlent même pas l’arabe, alors je vais apprendre à parler comme eux et on ne pourra plus se comprendre, répondit-il dans un éclat de rire. Il était heureux de la nouvelle et sa joie me faisait chaud au cœur. Aller en Amérique ! Je ne savais pas ce que cela signifiait, pas plus que Fadi, d’ailleurs. La seule chose que je comprenais, c’était que je ne reverrai plus mon meilleur ami. On lui fit une grande fête pour célébrer son départ vers sa nouvelle vie. Je cachais mes larmes par pudeur comme je l’avais appris, pour garder la peine d’une nouvelle perte, au fond de moi. Les jours se suivirent à nouveau, plus tristes encore sans mon compagnon de jeux. D’autres lui succédèrent, mais la complicité avait disparu avec Fadi. J’apprendrai des années plus tard qu’un couple d’Américains avait également sollicité mon adoption, mais mon père avait refusé catégoriquement. Il m’expliqua, plus tard, qu’il était impensable pour lui de donner son enfant. Le fait de ne pas être en condition de s’en occuper provisoirement ne signifiait en aucun cas qu’il abdiquerait de sa paternité ou abandonnerait son fils. Il avait bien fait, cela m’aurait peut-être éloigné à jamais de mes frères. Un heureux événement allait troubler ma routine à l’orphelinat. Un beau jour du mois de juillet, je reçus enfin une visite. Une ? Non ! Un groupe de jeunes étudiants en théologie était venu spécialement pour me voir. D’après Sœur Marie, parmi eux se trouvait mon grand frère Nadjib. Après deux ans passés, il ne me restait qu’un vague souvenir de ce grand frère.