Fajria, une vie...
160 pages
Français
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Description

Avec la disparition du tyran du foyer, Fajria pense enfin voir, pour elle et ses enfants, la fin du calvaire. Le décès de cet époux acariâtre n'est pourtant que le premier acte d'un drame qui relate l'éclatement d'une famille tunisienne humble, dont l'unité ne cessera de se fendiller et de se fracturer. Les sacrifices que l'on impose aux filles, les tentations religieuses, la violence et l'égoïsme des hommes saperont ainsi patiemment les liens entre les uns et les autres, instillant ici la rancœur, là l'incompréhension. Et par-delà la tragédie familiale qui se déroule implacablement sous nos yeux, c'est encore toute une société tunisienne et la place assignée à la femme que questionne ce roman âpre, sur lequel plane une atmosphère désolée.

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Publié par
Date de parution 01 janvier 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9789938073164
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,06€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Alia Mabrouk FAJRIA, UNE VIE… Roman ARABESQUES 2018
Livre: Fajria, une vie…Auteure : Alia Mabrouk Première édition Couverture : Bayrem Ghanmi Photo de couverture : Zied Mnif Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés à l’éditeur: EDITIONS ARABESQUES ISBN: 978-9938-07-316-433, rue Lénine-Tunis 1000 Tél: 51 783 154 www. editions-arabesques.tn E-mail: editionsarabesques.tunis@gmail.com
I Fajria (Aube naissante) a quarante ans. Une jeunesse éclaire encore ses yeux bleus et le teint ambré de sa peau, seules deux profondes rides nasales et deux sévères rides frontales signent son âge ainsi que son buste dont les seins ont perdu leur tenue et transparaissent sous le tissu du chemisier en deux poches un peu flasques. Ses cheveux bien peignés sont plaqués de chaque côté d’une raie centrale et se réunissent en un lourd chignon sur la nuque. L’ovale de son visage, s’il n’est plus parfait comme lors de ses dix huit ans, encadre des lèvres pleines et son sourire fait apparaître des dents saines, blanches comme des perles. C’est sa brosse sur laquelle, elle étend, soir et matin, la pâte de dentifrice qui polit et donne à sa dentition son orient. Fajria aime enrouler un carré de rayonne coloré autour du cou, le nouer et redresser les deux pointes vers la joue gauche laissant les boucles d’oreilles briller sous les
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ondulations de quelques mèches de cheveux auxquels se mêlent maintenant quelques fils blancs. Elle aime porter des jeans qu’elle achète à la fripe, des bleus délavés comme elle en voit dans les vitrines des magasins de l’avenue Habib Bourguiba quand elle la traverse pour courir vers la station du TGM, attraper le train qui la déposera à la Marsa.
Ahmed son mari, grabataire selon ses moments, supporte avec une humeur exécrable un diabète, une tension et des problèmes respiratoires dus au tabac. Tous les matins, il lui faut cinq bonnes minutes pour évacuer, en toussant à se fendre les tempes qui rougissent sous l’afflux de sang, des glaires jaunâtres qu’il crache avec dégoût, ses bronches sifflent, l’air cherche longtemps sa voie à travers des alvéoles obstruées de nicotine et dans sa tête, une usine de machines à coudre fonctionne à plein rendement. C’est seulement lors de sa première cigarette aspirée avec volupté, que tous ces ennuis disparaissent comme par miracle. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans son cas, beaucoup d’hommes de sa génération souffrent de ces problèmes de santé et comme ils disent en chœur quand ils se rassemblent pour boire
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quelques litres de vin : « Dieu vainc tout et vers lui est le retour » avec un fatalisme cachant l’angoisse de la mort comme une main posée devant les yeux occultant la réalité de la vie. Fajria, du coup, harcelée nuit et jour par son mari, avale ses crises de nerfs avec un calme qui lui perfore l’estomac et lui a donné 3 gr de sucre dans le sang. L’assistante sociale de son quartier lui a recommandé un régime sans café, sans thé, sans harissa, sans épice, elle aurait prescrit sans mari que Fajria guérissait sur le champ. Trois garçons et deux filles à nourrir. Oui, le couffin c’est à elle de le remplir tous les soirs quand elle rentre de ses ménages. Mais ils sont beaux et déjà grands ses petits hommes, ils lui font oublier le mari grincheux qui ne peut plus rien faire que crier pour un oui ou pour un non, gesticulant comme un enragé dans son fauteuil en plastique défoncé car il a les jambes qui fourmillent, les genoux qui le lâchent, ses orteils, eux, rougissent en permanence et enflent, il ne s’en explique pas la raison ! Le médecin lui a dit de ne plus boire et de ne plus fumer. Boire, il ne boit que du jus !! de raisin termine-t-il en ricanant. Et puis que savent-ils ces docteurs de la
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science ? La fumée bouche ses artères ! Se sont-ils introduits dans ces dernières pour affirmer de telles vérités ? La fumée, passe et ressort par le nez. Comment resterait-elle dans les veines ? Il ricane encore, mime la perplexité pour masquer sa peur et prouver que sa logique contredit les affirmations incohérentes des savants. Dieu peut tout et s’Il le veut, eh bien, Il n’a qu’à le guérir ! De plus, ce n’est pas lui qui veut fumer, c’est son corps qui le demande. D’ailleurs quand il ne fume pas, son cerveau s’embrouille et cette usine de machines à coudre se met en marche, une brume opaque passe devant ses yeux, cela prouve bien que son corps est demandeur d’une autre cigarette, puis encore d’une autre ! Il faut suivre la nature. Quand l’estomac a faim, il gargouille et on le remplit, quand l’organisme a soif, on l’hydrate avec un liquide quelconque, peu importe sa composition! Le corps a ses exigences, ne pas les satisfaire serait hors nature.
Dans Hay Ettadhamen, la grande cité nouvellement construite au nord-ouest de Tunis, des réveils sonnent à cinq heures du matin dans la plupart des foyers. C’est le top départ de la course
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féminine qui va durer seize heures, qui se joue cinq jours par semaine, onze mois de l’année et cinquante ans d’une vie. Et c’est au travers des ruelles bordées de maisonnettes à un ou deux étages que des formes féminines, vêtues de couleurs sombres, coiffées de voiles écrus ou blancs, s’acheminent, pressant le pas vers les arrêts de bus ou de métro. Il est alors six heures tapantes. Les unes sont maussades, elles ont laissé leur maison en désordre et pensent au surcroît de travail qui attend leur retour, les autres plus insouciantes se racontent les derniers potins du quartier. La place de la mosquée est entourée de cafés, les chaises ne sont pas encore disposées autour des tables pour accueillir les clients, mais empilées en colonnes de plastique. Le monde des rues se réveille tard. La partie de chgouba, le verre de thé sirupeux et rouge, la perte de quelques dinars, la politique, les espérances déçues, favorisent des veillées longues, trop longues pour un réveil actif. Tous les jours à l’aube, l’imam branche le micro en haut du minaret, l’appel à la prière résonne dans la pénombre. Tout le quartier sursaute,
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l’imam, ce matin, a augmenté une fois de plus, les décibels mais personne ne proteste : c’est du sacré !
Au numéro 6 de l’impasse des Oeillets, Ahmed déjà réveillé, compte les secondes que sa femme va mettre pour arrêter la sonnerie, ses yeux suspicieux fouillent la pièce pendant que Fajria se presse vers l’évier de la cuisine qui sert également de lavabo. Le robinet en cuivre crache une eau rouge, elle laisse couler quelques secondes avant de s’asperger le visage. La brosse à dents, le peigne dans ses cheveux, une main attrape une tasse, l’autre ouvre la porte du réfrigérateur en tire le lait qu’elle verse dans la tasse, remet la bouteille à sa place et repousse la porte. Elle boit très vite, rince l’ustensile et le replace sur l’étagère, s’essuie la bouche au torchon accroché à un clou dans le mur, retire son vêtement de nuit, enfile un jean, un corsage, son manteau, attrape son sac préparé la veille, elle nouera dans le train le foulard autour de son cou. Elle est sur le point se sortir quand une voix pâteuse lui rappelle Ahmed et ses caprices. Alors excédée, elle jette son sac par terre près de la porte d’entrée, comprime un soupir d’exaspération, se
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