Femmes dévouées, femmes aimantes
239 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Femmes dévouées, femmes aimantes

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
239 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Au travers de deux femmes aux origines et à l'éducation différentes, ce roman peint le tableau d'une société emprisonnée dans des valeurs qui balancent entre la raison, la passion et l'intérêt. L'auteur nous invite à une promenade, allant d'une contrée à une autre, d'une religion à une autre, interpellant l'histoire pour convoquer des sujets jusque-là tabous...

Découvrez toute la collection Harmattan Sénégal en cliquant ici !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 255
EAN13 9782296470552
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0135€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Femmes dévouées,
femmes aimantes

roman


Collection : Nouvelles Lettres Sénégalaises (NLS)
Dernières parutions
chez L’Harmattan Sénégal

THIOUNE Bassirou, Gott. Le retour vers la terre , roman, « Nouvelles Lettres Sénégalaises », septembre 2011.
DIA Khassimou, Pour une alternative générationnelle : l’humanisme , manifeste, septembre 2011.
DIENG Amady Aly, Histoire des organisations d’étudiants africains en France , essai, août 2011.
DIAGNE Mayacine (Sous la dir. de), La relance du développement local au Sénégal , revue Leeuru , n° 1, août 2011.
NIOUKY Ange-Marie et ROBERT Michel, Les Brames ou Mancagnes du Sénégal et de la Guinée-Bissau. Essai sur leurs us et coutumes , juillet 2011.
DIALLO Kalidou, Le syndicalisme dans l’enseignement public en Afrique occidentale française. 1903-0960. Préface de Iba Der Thiam , juillet 2011.
SARROUSS Ousmane Sarr, Anagrammaire suivi de Prières de Sarrouss , poésie, juin 2011.
TOURE Tamaro, Bracelets d’Afrique , Beau livre, avril 2011.
WONE Malick, La récitation du chapelet, poèmes, « Rimes & Proses », avril 2011.
DELLAU Alexandra Guénaèlle, Mélodies intérieures , poèmes, « Rimes & Prose », mars 2011.
NGAÏDE Abderrahmane, Les voix abyssales de Bissau, ou les douleurs de la mémoire , récit, mars 2011.
FAYE Mame Ngoné, Épaves oniriques , poèmes, « Rimes & Prose », mars 2011.
CAMARA Sana, La poésie sénégalaise d’expression française (1945-1982) , mars 2011.
AGNE Abdoulaye, La poule bénie de la mariée , roman, février 2011.
FALL Takia Nafissatou, Comme un ciel d’hivernage , roman, février 2011.
WÉLÉ Abou, La fiscalité des systèmes financiers décentralisés (SFD) au Sénégal , février 2011.
KANE Abdoulaye-Élimane, La femme-parfum , roman, janvier 2011.
NDIAYE Mounirou, L’économie sénégalaise , collection « Zoom sur… », décembre 2010.
A METH G UISSÉ


Femmes dévouées,
femmes aimantes

roman


NLS
Nouvelles Lettres Sénégalaises (NLS)

Collection dirigée par
Mamadou Bâ, Abdoulaye Diallo et Bassirou Coly


© L’H ARMATTAN -S ÉNÉGAL , 2011
« Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
senharmattan@gmail.com

ISBN : 978-2-296-54879-4
EAN : 9782296548794

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
D ÉDICACE
À ma maman Mymy, pour sa tendresse infinie,
À mon épouse Anta, femme dévouée, femme aimante, amie et alliée,
À mes enfants, pour leur tendre et affectueux amour.
P RÉFACE
L’acte d’enfanter ne se fait pas sans douleur. Il relève souvent du parcours du combattant pour paraphraser les militaires.
Ameth Guissé, à force de pugnacité, de volonté éprouvée, a fait violence à ses tripes pour en extirper un roman digne d’intérêt. Pour arriver à ses fins, il a su, ouvrir du tréfonds de lui-même toutes les vannes de son intelligence, de sa générosité, de ses expériences et surtout de son imagination fertile.
Femmes dévouées, Femmes aimantes constitue à coup sûr un hommage mérité rendu aux femmes dans toutes leurs dimensions. Ce roman est également une chanson de geste dédiée à l’amour tout autant dans sa naïveté humaine et innocente, mais aussi avec ses tares qui peuvent heurter ces valeurs strictes et immuables qui sou tendent la morale.
L’auteur a su mettre en exergue l’éternel conflit entre la raison et la passion, la générosité spontanée à ce qui me semble être l’ingratitude la plus abjecte, quoique teintée d’une innocence coupable.
Du reste, en parcourant l’évolution de Meïssa Bigué, d’Anita, d’Élise ou de Tonton Mbagnick, on ne peut freiner cet élan d’admiration vis-à-vis de l’auteur pour la qualité de sa culture. En effet, on le voit avec une aisance déconcertante voguer dans les eaux d’océans tels que Hugo, Tourgueniev, Camus, Gide, Proust et d’autres encore tel Bossuet, ressuscité dans toute sa dimension. Devant une telle élévation d’esprit, l’on est en droit de donner raison à André Malraux qui déclare que « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié » .
Si Ameth nous était présenté comme le produit fini des grandes écoles littéraires ou philosophiques, l’on ne serait nullement interloqué. Par contre, on le devient dès lors qu’on apprend qu’il est plutôt de formation scientifique, voire financière. Ce qui peut nous conforter valablement dans l’idée selon laquelle les sciences exactes conduisent à tout, mais aussi et surtout que nul n’a le monopole du souffle divin.
Dans son style chaloupé et télégraphique, Ameth Guisssé visite tour à tour Saint-Louis, Thiès, Rufisque, Paris, Gorée avec leurs spécificités, de même que les communautés juive, chrétienne et musulmane qui y vivent dans une harmonie qui heurte forcément l’esprit machiavélique des intolérants dont Dieu a détourné la tête, simplement parce qu’Il est le Dieu de l’Amour et non celui de la haine.
Femmes dévouées, Femmes aimantes est un roman captivant. Sitôt entamé, la lecture en est si agréable, que même ensommeillé, l’on a envie de se laver le visage, de faire une petite ballade, rien que pour poursuivre soit Anita, soit Gaëlle, soit Tonton Mbagnick et Bira, soit le père Sowinsky dans ses envolées à travers le Deutéronome, soit le vieux Seydou psalmodiant avec ferveur quelques versets du Saint Coran.
On aimerait également sympathiser avec la belle Saly qui, quoique pratiquante du plus vieux métier du monde, n’en attire pas moins le respect et l’admiration pour sa grandeur d’âme et sa générosité sans bornes.
C’est cette même Saly, contrairement à toute attente, qui invectivera Meïssa Bigué pour le mettre face à sa conscience, cette conscience dont Jean Jacques Rousseau a fait l’éloge :
« Conscience ! Conscience ! Instinct divin immortel et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible entre Le Bien et Le Ma, qui rend l’homme semblable à Dieu ! Sans toi, je ne sens rien qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe ».


Boubacar TALL
Instituteur à la retraite, ancien directeur des écoles. Parcelles Assainies D


Alassane NDIAYE ALLOU
Ex Médina 1, Dakar
I
Il est des rencontres qui bouleversent à elles seules toute une vie, qui font et défont des destinées et montrent à quel point les voies de la Providence sont inconnues.
Le hasard de ce dimanche matin avait fixé un rendez-vous particulier à Anita qui, comme tous les dimanches, jour du Seigneur, entreprend sa promenade avant de se rendre à l’église. Le vent froid de ce mois de janvier l’empêche d’aller plus loin d’autant plus que la brume matinale amoindrit la vue au loin.
Il est vrai que pour cette année-là, la météo a annoncé pour la saison des températures en deçà des normes saisonnières avec un vent froid et sec accompagné de fines pluies. Ce climat hostile lui fait écourter son chemin. Elle se contente de faire le tour de l’esplanade parallèle à son domicile.
Sitôt arrivée sur les lieux, elle aperçoit sur le banc d’en face un homme étrangement endormi et complètement déglingué avec des vêtements salis mais parfaitement élégants : costume Prince de Galles récemment étrenné, chemise blanche et cravate bien nouée, ce joli accessoire qui affine la silhouette de l’homme. D’élégantes chaussures noires donnent à son style un raffinement particulier qui le démarque des badauds.
Bonne chrétienne, nourrie d’une éducation à valeur certaine où aider son prochain est une prescription presque sacerdotale, elle s’approche et découvre un monsieur assez lessivé par une soirée certainement mouvementée et, comme las de continuer son chemin, a fini par trouver ce banc bien douillet pour un sommeil réparateur.
Elle semble reconnaître le visage d’un aîné du Lycée, si brillant à l’époque que toutes les filles se le disputaient secrètement.
« On dirait Meïssa Bigué, se dit-elle à petite voix en écarquillant les yeux pour mieux le regarder.
Elle le tapote tout doucement et l’homme sursaute comme sorti d’un profond sommeil.
Monsieur, dit-elle, il fait très froid dans cet endroit et ce n’est pas très sûr de se coucher ici.
Ah !!! Merci Madame, je ne me rends même pas compte de l’heure qu’il fait. J’ai dû dormir toute la nuit ici, n’est-ce pas ? Je devais vraiment être dans un état second pour confondre le confort de mon lit à ce rugueux banc, lance-t-il à la jeune femme.
C’est bien ce que je me disais Monsieur.
Enfin, merci de m’avoir réveillé. J’ai honte et vraiment honte. On dirait un bateau qui a échoué sur les dunes de la plage ! Cela ne fait pas honneur au capitaine !!!
Venez Monsieur, je vais vous offrir un café. Cela vous réchauffera le temps d’arriver chez vous. »
Ils marchent ensemble silencieusement en direction de la maison, tous les deux plongés dans leurs pensées. Meïssa Bigué se demande comment une telle chose a pu lui arriver. Qui est cette femme venue le réveiller sans avoir peur, sans aucune méfiance…
Anita ouvre le portail de la maison et l’installe sur le perron. Elle part chercher la cafetière et lui sert un grand bol de café. Pour le mettre à l’aise, elle se verse une petite tasse, juste pour lui tenir compagnie et entamer une conversation.
Elle s’assied en face de lui pour mieux le regarder. Et ce visage lui devient de plus en plus familier, évocateur.
Le café a un goût particulier pour lui. Il le boit tranquillement, le sirote. Le face à face l’embarrasse, il franchit l’insupportable, car la honte l’habite.
Pourtant, et contrairement à ce qu’il pense, elle le regarde intensément pour confirmer ses soupçons.
« Est-ce vraiment le brillant Meïssa Bigué, ne cesse-t-elle de s’interroger ?
Finalement, elle décide de lui demander son nom.
Je m’appelle Anita. Et vous ?
Meïssa Bigué, Madame. »
L’émotion envahit Anita. Son sang bouillonne et son cœur bat si fort. La surprise l’emporte. Le brillant Meïssa Bigué dans un tel état, elle ne peut se l’imaginer. Au fond de sa mémoire, commencent à défiler déjà les images d’une époque scolaire, les souvenirs d’une génération.
Ils entament une conversation à bâtons rompus et Anita lui révèle alors qu’elle le connaît depuis longtemps à l’époque du Lycée et qu’elle y était sa cadette.
« D’ailleurs, vos éclatants succès au Concours général avaient largement contribué à la bonne réputation de l’établissement. Vous en étiez le plus illustre porte-drapeau
Je m’en souviens, dit-il tout doucement.
Et dire que toutes les filles de ma classe vous aimaient secrètement et chacune vous voulait pour elle, mais personne n’osait vous approcher. »
Un sourire illumine son visage.
Ces révélations touchent profondément Meïssa Bigué, devenu fier et amer.
Aujourd’hui, il est loin de ce symbole qu’il représentait.
Anita retrouve une personne naguère prédestinée aux plus hautes fonctions de son pays et se demande comment a-t-elle pu tomber dans une telle déchéance.
Le trouble de son interlocutrice ne lui a pas échappé. Il finit son café assez rapidement et se décide à prendre congé d’elle.
Anita se retire quelques instants et revient avec un billet de banque discrètement caché dans sa paume et le lui tend.
« Tenez, ça peut vous aider pour le taxi. Certainement, la fête a été belle hier et peut-être vous avez dépensé tout votre argent. Considérez ceci comme une avance que je vous fais. »
Meïssa Bigué, le cœur gros, regarde Anita avec cette grande émotion des faibles et des démunis quand ils veulent exprimer leur gratitude.
Ils sortent ensemble jusqu’au seuil de la maison. Meïssa Bigué hèle le taxi stationné sur l’autre bord de la route.
Il s’y engouffre et s’installe sur le fauteuil arrière pour plus de confort.
D’un geste de la main, il lui fait au revoir. Anita, restée seule sur la chaussée, regarde le taxi s’éloigner dans la brume opaque de ce dimanche matin.
II
Des jours passent et Meïssa Bigué éprouve un vif désir de revoir Anita. Tant de choses traversent son esprit.
Il tient à cette entrevue pour gommer l’image qu’il a laissée à cette femme généreuse à son égard et nostalgique d’un passé glorieux qu’il semble vouloir effacer.
Il décide de retourner la voir un soir avec le secret espoir de la retrouver disponible.
Anita est tout heureuse de l’accueillir à nouveau. Elle se pose beaucoup de questions depuis leur entrevue de l’autre jour et veut en savoir davantage sur lui.
Pour la circonstance, Meïssa Bigué s’est endimanché. Il a porté son plus beau costume, tout de bleu, assorti d’une cravate à pois dans le même ton, nouée sur une chemise blanche. Le choix des couleurs apaisantes est fait à dessein. Il veut rassurer.
Il s’est coiffé et rasé pour se donner une image plus avenante. Il tient à paraître policé pour faire évacuer toute idée de déchéance qui lui a occasionné une déconvenue. C’est dire que le souvenir de sa rencontre avec Anita le poursuit. Depuis ce jour, il ne se passe pas un instant où la scène ne se représente pas en lui. Il revoit le regard d’Anita sur lui, ce regard interrogateur qui semble poser une sempiternelle question : pourquoi çà ? Pourquoi ce gâchis ? Pourquoi cette débauche ?
Jusque-là, il n’avait que des regrets et depuis, il éprouve remords et mélancolie.
Elle l’installe dans le salon familial du rez-de-chaussée et s’excuse pour quelques instants.
La maison est majestueuse avec une immense cour gazonnée et parsemée par des fleurs alaria sur les bordures tout au long des murs la ceinturant, contrastant à merveille avec la couleur blanche de la bâtisse. La véranda, juste à l’entrée, sobrement décorée avec du mobilier de jardin, sert de coin de détente et de salle d’attente aux visiteurs occasionnels. Leur tête-à-tête de l’autre jour s’y était déroulé.
Le salon reflète les goûts de la famille. Des fauteuils en cuir, capitonnés, deux grands bahuts de style Louis XIV, un petit bureau épistolaire fait dans le même style et un piano ornent la pièce. Il aperçoit sur l’autre côté une grande salle à manger avec un buffet surplombé par un grand miroir aux contours dorés. Des rideaux lourds bordent les murs du salon. Un raffinement certain se distingue dans l’ameublement et le décor.
Elle revient avec un plateau de rafraîchissements malgré le temps qu’il fait.
Une longue conversation s’établit entre eux. Anita veut en savoir davantage sur lui, ce qu’il est devenu. Les dernières nouvelles qu’elle avait de son cursus dataient de l’époque du lycée, quand il était la référence. Elle avait appris avec une telle fierté son admission aux grandes écoles françaises.
Il lui explique alors son parcours universitaire, les opportunités qui s’étaient offertes à lui en Métropole, le fol espoir qui l’animait de travailler pour son pays au point de renoncer à toutes les propositions, même aux plus avantageuses. Pour rien au monde, il ne serait resté.
En décidant de rentrer au pays, il avait fait le pari de l’avenir et comptait apporter sa modeste contribution au développement. C’était cela sa conviction.
Ses espoirs se sont vite envolés non pas du fait de l’inadéquation des conditions, mais du divorce d’entre ses ambitions et son milieu.
Il est très critique et même acerbe avec la société. Tout est à refaire pour lui, aussi bien les mentalités que les institutions.
Rien ne lui agrée et pour lui, le premier socle qui a disjoncté est la famille.
Ses propos semblent être ceux d’un homme révolté.
Il décrie la nature humaine en ce qu’elle est horrible à certains endroits, parce que teintée de méchanceté surtout dans les sociétés comme les nôtres où les rivalités entre familles et même entre membres d’une même famille, voisins de quartier, gens ayant grandi ensemble, ont miné l’existence. Tout y passe, du dénigrement à la sorcellerie. Peut-être parce que nos cellules identitaires ne se sont pas encore atomisées du fait de notre bas niveau de développement. Son réquisitoire est sans appel.
Anita croit entendre des propos d’anarchiste bien qu’elle soit convaincue de la pertinence de son analyse. Elle le voit très en verve et sent que quelque chose de très fort l’agite.
En fin de compte, elle finit par lui faire avouer sa colère née de sa désillusion.
Il lui raconte dans le détail son histoire avec Aïda et la déception qui en a découlé, presque un coup de poignard qui l’a plongé dans cette voie d’errance jusqu’à lui faire perdre son emploi, installer sa famille dans la précarité extrême et ne devenir que l’ombre de lui-même.
Des larmes perlent son visage. Il revoit encore l’image de sa Maman affectée par ce sort qui s’abat sur la famille et rongée par l’incertitude de l’avenir. Il revoit le visage de son père, très peiné, le regard hagard, égrenant son chapelet pour certainement convoquer la Grâce du Bon Dieu.
Le regard lointain, il se rappelle encore toutes les peines que ses parents se sont données pour lui assurer une enfance heureuse, une jeunesse agréable.
Aujourd’hui et peut-être pour la première fois, il se revisite. Il n’a jamais voulu affronter cette épreuve, cet examen critique de sa conscience qui consiste à l’analyse objective de sa situation. La peur de se juger, d’évaluer sa part de responsabilité dans sa déchéance l’a maintenu dans cette forme de vie dissolue, faite de facilités et d’euphorie.
En s’ouvrant à Anita, il ouvre par la même occasion ses béantes blessures, celles qui ont miné sa vie.
Anita l’écoute attentivement avec une émotion certaine et, plus Meïssa Bigué lui relate son histoire, plus cela lui paraît comme un cauchemar et elle en souffre autant que lui. Elle est peinée et enragée.
Aussi, ne comprend-elle pas qu’un homme comme lui puisse tomber en disgrâce parce que simplement une fille l’a poignardé la veille de leur mariage.
Le moment est sérieux et Anita le regarde d’un air attendri. Meïssa Bigué est pitoyable. Il avait quelques instants plus tôt, sa verve et toute sa fierté.
Un long silence s’installe. Il réalise alors qu’il vient de tout dévoiler, lui qui n’a jamais voulu livrer ce secret, lui qui continue toujours à vivre intimement cet amour. Et pourquoi elle, après seulement une deuxième entrevue ?
Certainement parce qu’intuitivement une confiance s’est établie avec elle, cette femme qui a eu tant de sollicitude pour lui, un égard qu’on avait cessé de lui témoigner et qui fait tant de bienfaits dans les dispositions psychologiques de tout être. L’invite qu’elle lui a faite l’a installé dans un confort moral qui lui permet de miser sur une indulgence désintéressée
La faible lumière des appliques éclaire seule le salon qui, vu la gravité du moment, garde une atmosphère feutrée.
Au-dehors, le soleil a cédé sa place aux étoiles qui illuminent déjà le ciel.
Le temps est venu pour eux de se dire au revoir. Il ne veut pas rester davantage. Anita se lève et part chercher un papier sur lequel elle inscrit son numéro de téléphone et le lui tendit.
« Appelle-moi quand tu voudras. »
Meïssa le déplie et note de mémoire le numéro de téléphone avant de le ranger dans sa poche.
III
Les déceptions amoureuses, comme les amours manquées, finissent par éloigner les cœurs sensibles des nobles ambitions et orienter certains à chercher l’essentiel ailleurs.
L’essentiel pour Meïssa Bigué est d’oublier, de ne plus penser à Aïda, de développer d’autres centres d’intérêt.
En ce soir du mois de février qui marque toutes ses désillusions, Meïssa Bigué part voir Youssoupha au Bar le Téfess. Il se rappelle son amitié, toujours indéfectible et entière.
Ici, les Intellectuels en mal d’insertion théorisent sur la société et noient leur amertume dans la production de la brasserie locale.
Ils sont enseignants, médecins, sociologues, cadres d’entreprises, journalistes, avocats… etc.
Les débats y prennent des allures de conférences en ces périodes de campagne électorale.
Youssoupha, avec son allure professorale et sa barbe Lénine, tient la dragée haute à tous les tenants de la théorie sociale démocrate et libérale. Ici comme ailleurs, le vent du libéralisme et du Sapi national a séduit quelques intellectuels naguère militants de l’extrême gauche.
Youssoupha, lui, est resté égal à lui-même. Ses vociférations témoignent de sa conviction inébranlable pour une société de justice et d’égalité.
Les ténors de son parti se sont alliés au tenant du libéralisme et lui a construit son front de résistance à Téfess. Ici, c’est lui le leader.
On l’adore et on le respecte. Ses amis d’aujourd’hui furent ses étudiants et une complicité réelle se lit dans leurs rapports.
Il a gardé intacts sa verve et son engagement aux grandes causes. On lui pardonne tout du fait de sa générosité légendaire qui fait de lui un homme fauché du début à la fin du mois.
Son mariage avec une Européenne lui a permis de s’installer dans une certaine marginalité par rapport à la société et ainsi s’assurer cette liberté chère aux intellectuels.
Il lui arrive dès fois de rester deux jours sans rentrer chez lui, préférant prolonger ses moments de récréation avec ses amis. Sa femme, courageuse et discrète, veille sur ses charmantes filles et organise merveilleusement la vie de famille. Il faut dire que ce couple-là a déjà réglé toutes les contradictions qui peuvent survenir dans nos ménages. Elle a compris très tôt que Youssoupha a besoin de ces moments d’égarements, d’apnée pour son équilibre personnel.
L’ami de toujours, disponible et généreux, spontané et sincère, accueille Meïssa Bigué avec une joie réelle. Il le présente à tous ses amis du Téfess qui se montrent chaleureux et ouverts. Pourtant, Meïssa Bigué avait presque rompu les amarres avec lui et ne lui rendait visite que très rarement arguant un emploi du temps trop chargé. Aïda ne voyait pas d’un bon œil son compagnonnage avec Youssoupha, connu pour ses extravagances. Pour ne pas la fâcher, il avait préféré prendre ses distances.
Malgré tout, leur amitié a résisté au temps et aux âges
Meïssa Bigué trouvait l’atmosphère du Téfess très convivial et appréciait particulièrement l’ambiance bon enfant qui y régnait. Il y était de plus en plus fréquent et venait tous les jours après le travail pour rester jusque tard dans la soirée, à la fermeture du bar.
Youssoupha avait remarqué ce changement d’attitude chez son ami, devenu presque un habitué des lieux. Aussi, avait-il noté son penchant trop prononcé pour le pinard et cette générosité débordante qui lui faisait dépenser beaucoup d’argent, payant même parfois à boire à tous les clients.
Il avait compris qu’il vivait un drame et ne voulait point le troubler davantage avec des questions ou des réflexions.
En réalité, Meïssa Bigué cherchait le moyen d’oublier, de ne plus penser à Aïda, de développer d’autres centres d’intérêt.
Dans cette entreprise, la démesure était inégalée. Il buvait beaucoup ; il ne buvait pas pour apprécier un goût, il buvait pour s’enivrer, le seul état dans lequel tout pouvait s’oublier.
De plus en plus, les limites du tolérable étaient dépassées et Youssoupha s’en inquiétait. Il le croyait même dépressif tellement ses propos devenaient incohérents par moments.
Le Bar du Téfess lui servait désormais de refuge, de lieu de rencontre et par là, il s’invite à l’errance, une forme de fuite en avant. L’éveil est ce qu’il redoute le plus si bien qu’à chaque lendemain, il replonge dans une forme d’euphorie factice afin que conscience ne s’éveille.
Meïssa Bigué, prénoms tirés des origines « Ceedo » de sa lignée maternelle, de son vrai nom Abdoul Farah Meïssa Bigué, est issu d’une grande famille maraboutique dont le premier ancêtre repéré est arrivé dans le pays avec l’Islamisation menée par les Almoravides de Abdallah Ben Yassin. Il avait épousé une autochtone et jeté ancre au Sénégal. Le besoin d’indépendance économique lui fera exercer les métiers des métaux, devenant ainsi « casté ».
Ici comme ailleurs, la division du travail aura servi de règle à la stratification sociale pour faire naître les sans-emplois, les bijoutiers, les griots, les cordonniers… etc.
La tradition coranique s’est perpétuée dans la famille et Meïssa Bigué, malgré son penchant avéré pour la boisson, demeure un érudit du Saint Coran, sagesse qu’il tient de son père ancien Gouverneur et membre de la haute société islamique. D’ailleurs, à ses moments d’inspiration et d’euphorie, il revisite les saintes Écritures et étale toute sa connaissance coranique devant l’assistance de mécréants du Téfess. D’aucuns disaient de lui que, n’eût été sa tendance à une certaine vie, il serait saint parmi les Saints.
Très tôt, il a été nourri à l’enseignement coranique par son père qui se donnait un point d’honneur d’inculquer à ses enfants les paroles du Saint Livre. Ainsi, Meïssa Bigué avait déjà assimilé une bonne partie du Coran avant d’entrer à l’école française. De son passage à l’école primaire de son village, il y laissa un souvenir impérissable et son instituteur d’alors se souvient d’un élève à l’intelligence et à la vivacité d’esprit hors normes.
Il ne s’imaginait jamais qu’un jour il pourrait finir dans les décors d’un bar à allure de cabaret amusant presque la galerie. Non, à l’époque il se voyait déjà devenir un haut fonctionnaire au destin ministériel ou expert d’un organisme international. Sa trajectoire ne croise pas son rêve de jeunesse et cette désillusion à ne plus devenir ce dont il rêvait, le prolonge dans cette vie d’errance. Il ne se pose plus les questions du pourquoi et du comment, il fonce droit vers l’abîme avec la certitude que la fin effacera tout souvenir, tout cauchemar.
On a beau dire que le destin est une volonté divine, mais on s’imagine mal que cela soit ainsi, parce que pour nous, Dieu est bon.
Voilà un peu plus de deux ans qu’il s’est dissolu dans cette vie d’errance, négligeant son apparence qui aussi fait l’homme, vie qui a commencé à déformer sa silhouette au point que son allure semble épouser celle d’un homme frappé par l’âge. Les muscles de son visage s’étirent quand il parle pour laisser apparaître des traits qui rappellent les épreuves de la vie.
L’âge qu’on lui attribue diffère nettement de son état civil. Il paraît avoir plus que quarante ans alors qu’en réalité, ses trente années sont à peine dépassées. D’ailleurs, certains le surnomment Colonel Chabert {1} , car il paraît en porter le syndrome tant par l’allure que par sa rocambolesque aventure sentimentale avec Aïda.
Il se dit lui-même que rien ne lui réussit dans la vie : ses amours sont des illusions perdues ; et ses ambitions, des rêves de jeunesse. Ces échecs successifs l’ont peut-être conduit à emprunter ce sinueux chemin de la vie.
Tout chez lui rappelle les déchéances d’une existence : des lèvres lippues sur un visage émacié, des dents clairsemées et noircies par le tabac et l’alcool, un corps frêle qu’un vent trop fort aurait emporté si bien que les mauvaises langues lui conseillent d’avoir tout le temps avec lui du plomb dans sa poche de manière à créer de la pesanteur.
Une fine moustache donne du charme à son visage auquel des lunettes d’intellectuel ont fini de conférer une image avenante.
De son village lointain, il n’avait gardé que de vagues souvenirs de son enfance bercée aux chants de " Ndioup ", folklore du terroir. Le Sine, dans toute sa splendeur, rejaillissait dans sa mémoire lorsqu’il évoque ses souvenirs d’enfance.
Sa mère meurtrie par tant de déceptions traîne depuis des symptômes de maladies qui multiplient sa souffrance. Les médisances du voisinage et des parents de la famille l’affectent davantage. Elle ne réalisait pas encore la méchanceté des gens proches, elle pensait que tout le monde les aimait. Elle se rend compte maintenant que c’est parce qu’ils avaient une position enviable que ce monde-là entretenait une proximité avec eux. Ah ! Quelle lâcheté ! se dit-elle parfois.
Elle prie énormément et use de tous les voies et moyens possibles pour faire revenir Meïssa Bigué dans le droit chemin. Elle fait appel à tous les charlatans qu’on lui recommande convaincue que son fils est victime de maraboutage, de méchancetés
Cette entreprise ruine davantage la famille et oblige même sa maman à vendre ses bijoux achetés naguère, au temps de la splendeur. L’espoir renait après chaque consultation de charlatan. Les bouteilles de « safara » {2} s’entassent dans la chambre de Yaye Amy tels les accompagnateurs des lutteurs lors des combats aux arènes.
Meïssa Bigué entre dans le jeu et n’hésite pas à prendre des bains mystiques à s’asperger et boire ces compositions qui échappent à toutes les lois de la chimie. C’est pour lui, une façon de ne pas être le seul responsable de la situation, d’apparaître comme une victime des méchancetés de la société.
Yaye Amy a pourtant compris, mais comme toutes les mamans, cherche plus à soulager son fils qu’à le culpabiliser. Cette sympathie, au sens premier qui veut dire souffrir avec quelqu’un, elles sont les premières à l’éprouver.
La famille d’Aïda trouve là un bon moyen de laver sa conscience et dédouaner leur fille. Prétextant de l’état dégradant dans lequel se trouve Meïssa Bigué, elle distille une rumeur faisant croire qu’une des raisons de la séparation des jeunes tourtereaux, est cette vie dissolue et cachée de Meïssa Bigué.
Cette rumeur affecte davantage Yaye Amy qui, dans le doute, ne peut infirmer de telles affirmations, car son fils ne lui a jamais expliqué les raisons de sa séparation avec Aïda. Tout juste, lui a-t-il dit qu’il renonce à son mariage. Il a préféré laisser aux siens l’image d’une Aïda telle qu’ils l’ont connue. Jamais il n’a voulu lui jeter la pierre. Il a décidé de porter seul sa croix.
L’amour, même dans le chagrin, garde toute sa noblesse.
Il a préféré arpenter seul son chemin de croix.
Il réalise maintenant qu’il venait de perdre son emploi du fait de ses absences fréquentes et consécutives à ses lendemains de beuverie.
Aïda est mariée à un riche homme d’affaires qui l’a installée dans l’un des plus beaux quartiers de la ville.
Il ne revoit plus ses amis d’enfance, les seuls véritables amis. Il s’est lié des amitiés faciles au gré des rencontres, comme toujours dans ce milieu-là. Les gens se réunissent toujours autour de ce qui les rapproche et là, leur seul lien est le pinard qui leur permet d’oublier le présent.
Ce présent s’apparente plutôt à des nuits noires, car les perspectives apparaissent de plus en plus sombres. Il a regagné le domicile familial faute de moyens pour supporter les charges locatives de l’appartement réservé en perspective de son mariage, qu’il avait fini par occuper seul. Sa déchéance a fait sombrer toute une famille dont il symbolisait l’espoir. Ici, les jours se comptent et chaque jour avec son lot de problèmes. Il semble lointain l’époque où le père était en activité et où la famille avait deux voitures de fonction dont l’une était dédiée à la famille. On y voyait souvent Yaye Amy sur le fauteuil arrière du véhicule, honorer les invitations mondaines de la ville.
C’est loin aussi le temps où leur maison était le lieu de rencontre de toute une génération parce que le père assurait. Aujourd’hui, ils sont rattrapés par les dures réalités de la vie, avec son cortège de misères et d’épreuves surtout pour une famille dont le standing était connu. Meïssa Bigué demeurait leur seul espoir.
Il était à la faculté en sa deuxième année universitaire lorsque son père prenait sa retraite. Ses frères et sœurs moins chanceux avaient été contraints d’interrompre leur cursus au secondaire. Ils sont tous dans la maison et leur papa, avec des revenus moindres, s’efforce d’entretenir cette armée de grands gaillards. Que faire d’autre ?
Le retour de Meïssa Bigué à la fin de ses études, coïncidait avec les plus dures périodes pour sa famille. À peine, arrivait-on à joindre les deux bouts. Les économies du père s’étaient envolées avec cette charge constante que constituait sa famille.
Très vite, il s’inséra dans la vie active, son profil était des plus recherchés. Nanti d’un diplôme supérieur d’informatique avec une spécialisation en automatisation, il était recruté par une grande société industrielle de la place. Un boulevard s’ouvrait sur sa carrière avec des promotions considérables en l’espace de quelque temps. Il couvrait Aïda de cadeaux et de largesses.
Un soir comme tous les autres après le travail, il allait directement chez Aïda. Il y dînait presque tous les jours et, ce jour-là, il avait trouvé Mère Soukeyna s’affairer à rassembler des habits de Aïda avec un empressement tel que Meïssa ne pût s’empêcher de la questionner. Elle lui avait appris tout naturellement qu’Aïda avait été transportée d’urgence à l’hôpital. Une tentative d’avortement, paraît-il ! Mère Soukeyna était loin de réaliser le choc que sa révélation venait de déclencher.
Cette nouvelle était comme un tonnerre pour Meïssa Bigué et bourdonnait dans sa tête. Non, ce n’est pas possible se disait-il. Est-ce que Mère Soukeyna a bien compris les raisons de l’évacuation d’Aïda ? Elle était catégorique et lui souffla qu’ils sont les seuls à partager ce secret et qu’il doit en demeurer ainsi. Meïssa Bigué venait alors de comprendre qu’il était l’auteur présumé.
L’amour qu’il nourrissait pour sa chère Aïda lui interdisait tout rapport sexuel avant le mariage. Il se faisait un point d’honneur de garder la virginité de sa fiancée jusqu’au mariage. Plus qu’un copain, il était un allié. Ne disait-il pas à Aïda que sa plus grande fierté serait de pouvoir démontrer aux yeux des uns et des autres les vertus cardinales de sa femme en faisant brandir tout haut le pagne accompagnant les jeunes mariés pour leur première nuit nuptiale.
Meïssa Bigué venait de réaliser que Aïda l’humiliait honteusement, peut-être depuis longtemps. Il apparaissait comme le dindon de la farce.
Il avait du mal à comprendre d’autant plus qu’il y avait juste une semaine que les deux familles s’étaient rencontrées pour discuter des modalités de leur mariage. Une date avait même été retenue et la dot requise était déjà disponible. Meïssa Bigué avait commencé à aménager l’appartement que le futur couple avait choisi.
Comme un homme abattu et anéanti, il rebroussa son chemin, après une brève discussion avec Mère Soukeyna qui, tout occupée dans les affaires de Aïda, n’avait pu mesurer le désastre qu’elle venait de causer.
Il revisite les années passées, leurs rêves de jeunesse, les ambitions qu’ils conjuguaient ensemble et les choses deviennent plus atroces. Il pense à Yaye Amy sa maman. Laquelle avait déjà fait circuler, chez certains parents, la nouvelle du mariage imminent de son fils bien aimé avec une excitation contagieuse. Il pense aussi à toutes ces dépenses engagées pour construire ce bonheur tant promis, engloutissant ainsi toutes ses économies. Il pense à toutes ces amitiés tronquées.
Il pense enfin à Aïda et cherche encore dans sa tête le pourquoi de cette humiliation, lui si gentil, si prévenant et si attentionné. Est-ce à cause de cela ? se demande-t-il enfin. À l’instant, cette phrase de Jean d’Ormesson lui revient à l’esprit et le console tant soit peu : « Dans toutes les facilités de l’existence, l’épreuve de l’infidélité et de la trahison est plus dure que la prison sous la Terreur » {3}
IV
Aïda et Meïssa Bigué s’étaient connus pendant les vacances qui ont précédé le départ de ce dernier pour la France. Il venait juste de terminer son cycle secondaire. Le brillant élève qu’il était, prédestiné à un avenir radieux, était l’objet de toutes les sollicitations des filles de sa génération qui partageaient avec lui aussi bien l’espace scolaire que familial.
Aïda était une jeune fille à la beauté éclatante et au charme foudroyant. Une nymphe, comme on dit dans le jargon des jeunes, car tout en elle était suggestif. Des yeux de biche couverts par des paupières naturellement fardées et un nez aquilin parachevaient un visage doux et apaisant qui cachait une fausse innocence. Une poitrine généreuse et des rondeurs certaines donnaient à son allure des airs de petite « drianké », une femme d’âge mûr. Elle était la coqueluche du quartier.
Noire ébène, on l’appelait « La Noire de » {4} . Meïssa Bigué n’avait d’yeux que pour elle, mais sa timidité l’empêchait de lui déclarer sa flamme. Un beau jour, un de ses amis révèle le secret à Aïda qui, toute fière de l’intérêt que ce jeune prodigue lui portait, répondit en présence de celui-ci que « Moy Bagn », en d’autres termes que cela ne tenait qu’à lui avec un gestuel qui pouvait enflammer un enturbanné.
Leurs relations avaient débuté timidement, mais avaient vite évolué vers une passion dévorante. On les voyait presque toujours ensemble dans le quartier. Aïda, avec beaucoup d’entrain, portait cette relation à la connaissance des deux familles. Elle était fière d’être avec Meïssa Bigué, le meilleur de sa génération, disait-on.
Pour exhiber cette romance toute naissante et entraînante, elle décida d’organiser son anniversaire chez elle en l’honneur de son ami et invita toutes ses copines du quartier et d’ailleurs. Cette fête était l’occasion pour tous les deux de magnifier leurs relations qui du reste, étaient presque bénies par tous les proches.
Meïssa Bigué aimait éperdument Aïda. Plus le temps passait, plus il se sentait envoûté par cette fille. Comme tous les jeunes garçons habités par une certaine sensibilité, il commençait à idéaliser sa toute première relation. Il imaginait déjà ce que serait leur vie si un jour comme il le souhaite si ardemment, cette fille consentait à devenir son épouse et Aïda entretenait à merveille cette illusion. Elle n’arrêtait pas de faire des cadeaux à sa future belle-mère. Yaye Amy ne tarissait pas d’éloges à son égard. Parfois même, elle préparait des mets succulents et les lui amenait.
Cette relation avait créé un nouvel homme en Meïssa Bigué. On le voyait plus sûr de lui avec une démarche altière qui effaçait presque une timidité congénitale.
Les effluves d’Aïda remplissaient son cœur de bonheur si bien qu’il ne se séparait jamais du mouchoir de poche que celle-ci avait trempé dans de l’encens fait maison. Ensemble, ils se projetaient dans un avenir édénique et entrevoyaient déjà l’humeur qui envahirait leur demeure, nid d’amour. Leurs conversations tournaient toujours autour de leurs projets qui avaient des allures de promesses de bonheur. Aïda représentait tout pour Meïssa Bigué. Il vivait cette relation avec une passion démesurée, un zèle mal contenu. Il était fou d’amour, une idylle presque romanesque.
Un jour, son père, de retour de la Gouvernance, l’informe de l’octroi d’une bourse pour aller poursuivre ses études en France. Aussitôt, il part informer Aïda qui en est ravie et heureuse. Déjà, depuis quelque temps, ils savaient qu’ils allaient se quitter, car la perspective d’une bourse était presque certaine avec les brillants résultats de Meïssa Bigué et sa réussite au Concours général.
Les Classes préparatoires lui avaient par la suite ouvert grandement leurs portes et ceci grâce à un de ses professeurs du corps d’assistance technique qui, comme beaucoup d’entre eux, s’investissaient immensément pour l’inscription dans les grandes écoles françaises des meilleurs élèves de l’enseignement secondaire.
Les vacances de cette année-là furent des plus romantiques pour les deux jeunes amoureux. Ils ne se quittaient jamais, sinon pour aller se coucher, et le plus tardivement possible. De part et d’autre, on voyait un engagement sans commune mesure. Pour bien sceller leur « union », Aïda avait amené un jour Meïssa Bigué voir Serigne Makhtar, le marabout traitant de sa famille pour lui demander de formuler des prières pour la réussite scolaire de son ami. Aussi, ne manqua-t-elle pas de l’aviser de leur relation et sollicita sa bénédiction pour qu’un jour leur vœu pût enfin se réaliser.
Serigne Makhtar, après une séance de divination, leur avait assuré que leur vœu serait accompli, non sans leur prescrire de faire quelques offrandes de sept bougies et sept colas de couleur blanche. Ils sortirent ragaillardis et tout heureux de cette assurance tous risques.
Aïda s’était empressée d’acheter les offrandes et fit elle-même les choses comme l’avait prescrit le marabout. Meïssa Bigué en était tout heureux. Cette initiative était pour lui une réponse aux inquiétudes qui l’animaient de temps à autre quant au degré d’engagement d’Aïda. Il s’estimait plus épris qu’elle.
Arriva enfin le jour du départ.
Une petite fête fut organisée par Aïda qui se chargea elle-même de préparer les mets. En la circonstance, elle avait « déménagé » chez Meïssa Bigué et avait convié tous les amis de celui-ci.
On l’avait gratifié de beaucoup de cadeaux. Aïda elle, en plus des présents très personnalisés qu’elle lui avait offerts, avait aussi confectionné un album photos d’elle dans toutes les postures. Ces photos de souvenirs avaient accompagné Meïssa Bigué durant tout son séjour parisien. De nouvelles s’y ajoutaient périodiquement, après chaque période de vacance. Il en avait apposé partout dans sa chambre, sur les murs, sur le chevet de son lit, sur sa table de travail… etc. Certaines images étaient intercalées dans ses classeurs. Comme une carte nationale d’identité, il en avait même dans son portefeuille.
Cette relation était aussi une des raisons pour lesquelles il avait décliné toutes les offres qui lui ont été faites en métropole. Il voulait retrouver sa Aïda et parachever leurs rêves de jeunesse. Rien n’importait plus pour lui que ce bonheur promis.
Très tôt et à juste raison, il avait compris que le bonheur n’est pas matériel, mais réside dans un idéal qu’on poursuit pour le construire. Cet amour était son idéal, lui le pudique, l’homme dont la sensibilité à fleur de peau qu’une passion a vite dévoré.
V
Yaye Marguerite, Max Claire ou Mamy Margot comme l’appellent ses enfants et petits-enfants est tranquillement installée dans le salon familial à l’étage écoutant l’émission religieuse « Le Temps du carême ». Il faut dire que cette dame habite la religion. Elle égrène à longueur de journée des « Je vous salue Marie ».
Elle aperçoit Anita à travers les vitres du salon et l’interpelle :
« Any, as-tu pensé au denier du culte ? Le prêtre en parlait tout à l’heure. Pour cette année, outre les charges des diocèses, on prévoit l’aide aux mal-logés qui dorment dans la rue, ces déshérités de la vie qui souffrent au plus profond d’eux de vivre en marge de la société. En un mot, ce sont les laissés-pour-compte qui devront recevoir l’assistance de l’Église. Pour notre Paroisse, le Curé rassemblera les diverses contributions. Les fêtes de Pâques s’approchent et c’est le moment de faire preuve de générosité envers l’Église et envers tous ceux que je viens de te décrire.
Je pense avoir déjà donné mon denier de culte Max Claire.
Comment cela ma fille ? Les Paroisses n’ont même pas encore commencé à recueillir les contributions et tu me dis que tu t’en es déjà acquittée ! Toi, tu es toujours spéciale, tu ne fais jamais les choses comme tout le monde.
Ce n’est pas cela Maman, je t’expliquerai plus tard et je suis persuadée que tu compatiras sur le sort de cette personne. »
Anita sort rapidement du salon et regagne sa chambre.
Elle a besoin d’un grand moment de solitude après son entrevue avec Meïssa Bigué. Elle est traumatisée.
Elle le revoit à l’époque du Lycée : un garçon élégant et raffiné, brillant et sobre à l’allure toujours impeccable. À le voir, on se rendait bien compte qu’il était issu d’une famille aisée et vertueuse. Cette apparence policée était un attrait de plus pour sa personne. À l’époque, pour les jeunes filles, il était le parti idéal et pour les mamans, le gendre rêvé.
Anita entend encore la voix de Meïssa Bigué résonner dans sa tête lui narrant ses désillusions et ses déceptions qui ont fini par l’emporter.
Elle a du mal à comprendre comment cet homme si intelligent et si méticuleux a pu basculer de la sorte, se priver des moyens de sa liberté parce que tout simplement Aïda a fait envoler ses rêves. On dit souvent que l’amour peut rendre fou. Elle n’y avait jamais cru.
En allant chercher refuge dans cette vie d’errance, il a perdu plus que l’amour ; il a perdu ce qui peut le rendre encore aimable, c’est-à-dire sa dignité. Sans travail ni revenus avec une vie dissolue, la clochardisation finit par s’installer chez tout homme.
Cette hantise habite Anita qui ne peut accepter que le Meïssa Bigué qu’elle avait connu et admiré puisse finir ainsi.
La vie est lâche par moments se murmurait-elle.
Max Claire entre dans la chambre. Elle semble lire les préoccupations de sa fille qui, d’habitude, lui tient compagnie. Elles entretiennent une complicité plus que filiale, elles ont des relations fusionnelles.
« Ma chérie, tu m’as l’air très préoccupée aujourd’hui pour ne pas dire abattue.
Oui Maman, on pourrait le dire, presque traumatisée. Tu te souviens de Meïssa Bigué, le garçon brillant dont je te parlais souvent à l’époque quand nous étions au lycée ?
Celui qui était admis aux grandes écoles françaises ?
Oui, lui-même, Maman. L’autre jour je l’ai trouvé ivre mort et endormi sur le banc d’en face. Aujourd’hui, il est revenu me voir. Plus il parlait, plus j’étais meurtrie. Dans le détail, il me conta ses déboires. »
Cela me fait très mal de voir cet homme, naguère si brillant, cultivé et respecté, devenir l’ombre de lui-même. Et dire Maman qu’une simple désillusion a tout fait chaviré dans sa vie. Rien n’était devenu important à ses yeux. Il ne voyait plus la nécessité de se battre, de continuer à vouloir demeurer le meilleur, car quelque part, il voulait simplement être le meilleur pour Aïda, sa fiancée avec qui il s’apprêtait à s’unir. Cet amour de jeunesse a longtemps bercé son adolescence. Il avait toujours rêvé d’un amour idéal et cet amour-là, c’était Aïda qui, par contre, entretenait une relation « adultérine » avec un autre homme plus fortuné que lui. Vois-tu, les gens pudiques portent l’amour comme on porte la croix.
« C’est cela son tort ma chérie, car on n’entre pas en amour comme on entre au couvent. Comme toutes les aventures, il faut d’abord envisager une porte de sortie avant de s’y engager. À cet âge, on croit aimer, alors que l’amour se construit pas à pas. On y aboutit. On n’y entre pas. L’amour a besoin d’un idéal pour se perpétuer et traverser le temps. À cet âge et à cette époque-ci, cette dimension est à peine intégrée dans les relations sentimentales. Voilà pourquoi, les jeunes filles d’aujourd’hui sont toutes des cœurs à prendre. Le plus offrant est toujours le mieux servi, malgré toute autre considération d’ordre social et de projet constructif. Enfin, de quoi je me mêle d’ailleurs, j’étais venue te dire qu’Élise a essayé de te joindre tout à l’heure quand tu étais dans le salon.
Ah oui, celle-là aussi, je devais lui envoyer un courriel. »
Élise est la meilleure amie d’Anita. Elles sont comme des sœurs bien qu’elles ne partagent pas la même confession religieuse. Élise est de confession juive et est issue d’une famille très aisée. Son père, Alex Sowinsky est une sommité dans la confrérie juive de France. Avocat de profession et par effraction, car il devait devenir Rabbin comme toute sa lignée paternelle. Il préféra se consacrer aux études de Droit pour parachever son rêve d’avocat. Au fil des ans, il est devenu l’un des plus prestigieux maîtres du barreau de Paris.
Étudiante à Paris, Anita s’était liée d’amitié à Élise qui l’appréciait particulièrement du fait de son éducation, sa discrétion et sa pudeur. Elle n’était pas comme les autres filles qui se laissaient aller aux facilités de la vie parisienne, aux tentations de cette ville dévorante. Travailleuse et sobre, Élise l’avait tout de suite adoptée comme une sœur « jumelle ».
Elle parlait souvent à son père de cette amie venue de loin. Un jour celui-ci lui demanda de l’inviter pour faire sa connaissance. Il était surpris et séduit par le niveau de culture de cette jeune africaine.
Depuis cette date, Anita était souvent invitée à partager le repas du weekend chez les Sowinsky.
Un jour, Élise dit à son amie que son père voudrait bien qu’elle vienne habiter avec eux, car ils se sentent seuls depuis que son frère David est parti pour le service militaire.
Anita était restée perplexe. Max Claire l’avait encouragée à accepter l’offre, car cela pourrait constituer un enrichissement intellectuel pour elle et aussi une bonne opportunité de vivre en famille.
Pendant trois années, elle vécut au cœur de cette famille juive, elle, la chrétienne baptisée.
Le père Sowinsky adorait échanger avec Anita qui était passionnée par l’histoire et la théologie juive. L’essentiel de leurs discussions tournait autour de l’évolution de ce peuple et, depuis la Genèse, période sur laquelle Anita aimait disserter. Lectrice assidue de la Bible qu’elle a très tôt assimilée et d’où elle tire ses références, elle sait que la religion chrétienne est tout issue du peuple juif.
De leurs discussions, ils finissaient toujours par arriver à cette conclusion sublime, à savoir que les religions ont pour but ultime « de transformer l’homme naturel en enfant de Dieu, en âme sauvée, c’est-à-dire en homme humain » pour reprendre la formule d’Albert Cohen {5} .
L’histoire du peuple juif était un de leurs sujets favoris et, particulièrement celle remontant aux origines, autour d’Abraham à la destruction du second Temple. Pour le père Sowinsky, l’Exode est le fait marquant, le point majeur de l’histoire, car depuis la sortie d’Égypte vers le Sinaï, son peuple est en errance du fait d’une « haine d’envie » remontant à leurs origines avec une réaffirmation plus profonde au siècle dernier. Il pense que les positions sociales des juifs dans cette Europe de l’époque ont beaucoup contribué à nourrir ce sentiment chez les Européens de souche. Comme prêteurs à gage, ils étaient « adulés » quand les besoins étaient urgents, honnis pour les niveaux de remboursement et haïs finalement par les emprunteurs défaillants qui se voyaient déposséder de leurs biens chèrement acquis.
Le Deutéronome leur apparaissait comme une prémonition de l’histoire au vu de l’actualité, car la période où nous sommes lui fait essentiellement écho, parce qu’elle « décrit les lois d’une société morale permettant aux peuples de défendre leur identité avec et contre l’argent » {6} .
Le père Sowinsky adorait échanger avec elle. Il trouvait les arguments d’Anita séduisants et prometteurs. Par contre, il demeurait préoccupé par le devenir de son peuple avec la recrudescence des mariages mixtes (on célèbre de moins en moins d’unions dans les synagogues alors qu’on l’informe de plus en plus). Il avait peur que les jeunes perdent le sens de l’appartenance avec de tels mariages.
Elle était d’avis contraire et redonnait un certain espoir au père Sowinsky sur le devenir du peuple juif. Elle était convaincue que le monde sera juif et que le siècle qui s’entame, marque le primat de la mobilité et du savoir comme moyen d’accéder à la richesse et forcément, certaines valeurs religieuses à l’aune de cette nouvelle conscience, vont être ressuscitées. Ces valeurs vont être beaucoup plus sollicitées par ceux issus des mariages mixtes, car ils auront davantage besoin de repères, de s’identifier à une certaine spiritualité plus proche de leurs réalités.
Finalement et comme toujours, cette jeune fille lui servait de bouée de sauvetage. Il parcourut rapidement dans sa tête les périodes de l’histoire de son peuple depuis la Genèse et finit par admettre que peut être, leur Errance, un des vecteurs des grandes révolutions pourrait être sublimée et par-delà, marquer le retour à une certaine religiosité.
VI
« Ma chère Élise,
J’ai bien aimé notre entretien d’hier et surtout du sms de ton mari.
L’heure était avancée, me disais-tu.
C’était à toute la splendeur de ce message.
Ma chère, les hommes sont habités par des sensibilités différentes et ceux d’entre nous qui en épousent de nobles, ne peuvent ni renier leurs sentiments ni encore moins, ignorer l’appel de leur conscience.
Je comprends son désespoir, mais surtout son inconfort largement entretenu par une fierté somme toute normale : celui de l’homme "marginalisé" par la conjoncture et devant subvenir aux besoins de sa famille.
Ce sentiment est essentiellement nourri par une certaine ignorance faite d’orgueil. Il ne te connaissait pas suffisamment avant. Il a commencé réellement à te connaître, il y a peu, loin de toi.
Il assimilait ta tolérance et ton dévouement au fol amour des vieilles filles de l’antichambre de la ménopause et qui ont peur de perdre le nouvel ami trop longtemps espéré…
Mais, vois-tu, la marginalité féconde la réflexion et éclaire les horizons, les "mises au point"…
Il se rend compte aujourd’hui que ta disponibilité est toute naturelle, ton amour, désintéressé et ta solidarité plus qu’agissante, elle est participative. Ces qualités sont naturellement celles d’une bonne femme, d’une épouse et il en a maintenant conscience.
Ma chère, les âmes sensibles résistent difficilement aux épreuves de la vie et souvent, les déceptions les éloignent de ce qu’elles chérissent le plus au monde.
Il a besoin de ton soutien et de ta complicité, de ton enthousiasme pour arpenter les marches de la vie. Je sais que tu n’as pas envie de le perdre, tout comme les enfants n’ont pas envie de perdre leur Papa.
Je mise sur ta générosité.
Finalement, finalement, il faut bien du talent pour être vieux sans être adulte, chantait Jacques Brel {7} .
Nous avons toutes les deux fait le pari de donner à ceux qui en avaient le plus besoin, le confort de la vie en nous privant nous-mêmes. Cet engagement doit demeurer éternel.
Jacques est ton « produit » et je comprends que son attitude puisse te heurter à ce point. Toutefois, tu ne dois jamais oublier l’ingratitude de l’amour surtout quand le démon de midi s’invite dans les couples paisiblement constitués.
La compassion et l’intelligence du cœur doivent te permettre de dépasser les troubles que causent les infidélités.
Nous vivons une époque de paradoxe : le désir de liberté est inconciliable avec l’amour et nous autres femmes en souffrons le plus car la société ne tolérerait jamais que nous embrassions une certaine forme de liberté. En définitive, Mai 68 a beaucoup plus servi les hommes…
Je suis heureuse qu’il ait retrouvé sa raison même si c’est à suite d’errements et de circonstances malheureuses dans sa vie.
Toute mon amitié.
Anita »


On a souvent dit que l’écriture exerce une fonction entremetteuse, renoue des relations, fait ou parfois même, défait l’humeur des gens. Celle des femmes est particulière, car elles écrivent avec le cœur.
Cette juive native de Paris, ville capitale du Monde est un pur produit du classicisme occidental qui allie à la fois la subtilité latine et le réalisme germanique. Elle est aussi le produit de l’Orient auquel elle se rattache culturellement par sa foi inébranlable au judaïsme et aux enseignements religieux. Aussi, se sent-elle entièrement Française, car elle reste soudée au socle de Paris, cette ville cosmopolite, réceptacle de toutes les cultures, cette ville dont Jules Romain a écrit « l’air qu’on respire a comme un goût mental ». Aussi sait-elle comme elle l’affirme souvent que c’est en France que les juifs furent accueillis quand ils ont été chassés de l’Espagne musulmane, c’est aussi en France qu’ils ont pour la première fois obtenu le droit de vote. Mais aussi, c’est cette France du roi Saint-Louis qui a été la première à imposer à son peuple de porter des signes distinctifs affichant leur appartenance juive et c’est cette France aussi qui livra ses citoyens juifs aux nazis. Le souvenir de la rafle du Vel d’hiv est encore dans les mémoires. Elle sait que c’est aussi cela la double face de l’histoire de ce pays qu’elle aime tant, ce qui lui permet de relativiser tous les drames de l’histoire. C’était une autre époque me disait-elle souvent faisant allusion à celle des Croisades et à celle de la Collaboration. Mais ce n’était pas la France, c’était Pétain qui n’avait ni culot, ni vision historique.
Les souvenirs de leur amitié resteront pour l’essentiel marqués par des discussions à bâtons rompus où elles réécrivaient l’histoire ou revisitaient les courants littéraires, allant de Balzac à Hugo, de Gide à Proust, se révoltaient avec Malraux pour décrier la Condition humaine , admiraient le paysage normand avec Guy de Maupassant ou simplement se payaient une bonne récréation avec Pagnol.
Le matérialisme hégélien s’opposait à celui de Marx et le "Gai Savoir" de Nietzsche leur rappelait souvent pourquoi ce philosophe allemand, en déclarant "Dieu est mort" est allé ensuite chercher Zarathoustra pour exprimer la pensée de ce dieu mazdéen, symbole de l’Unicité, première branche de ce qui allait être les religions abrahamiques.
La Juive qu’elle est éprouvait une profonde compassion pour le sort de ses frères et sœurs restés en terre israélienne. Elle ne comprenait pas pourquoi on s’acharnait sur une race, car pour elle, le problème israélien n’est pas un problème religieux, mais de race.
Elles étaient d’accord sur une chose, à savoir que seuls les Noirs et les Juifs possèdent une diaspora. Ils demeurent des peuples opprimés et par conséquent disséminés un peu partout. Toutefois, la magie des peuples opprimés n’a pas produit de miracle chez les Africains.
En effet, tous les peuples opprimés ont eu un sursaut d’orgueil : les Juifs ont bâti une nation prospère sur une terre aride, l’Allemagne renaît de sa défaite de 45, le Japon, réduit en poussière reconquiert le monde par une extraordinaire ingéniosité… L’Afrique, quant à elle, marque le pas et peut-être définitivement.
Ces souvenirs l’habitent encore et, elle est là pensive réfléchissant sur la nature généreuse de son amie, se souvenant de leurs discussions enflammées sur tous les grands thèmes de la pensée littéraire et plus particulièrement de l’œuvre de Maupassant dont elles se délectaient en priant Dieu de ne jamais vivre le sort de ses héroïnes, lorsqu’une voix l’appelle. C’était Max Claire qui vient lui remettre un pli qu’un jeune garçon vient de lui donner.
Anita scrute l’enveloppe et constate qu’aucun timbre-poste n’y est collé. Elle pensait naïvement que c’était encore une demande de soutien des jeunes du quartier comme ils en font souvent quand ils veulent organiser une surprise-partie.
Elle ouvre l’enveloppe et déplie une lettre :
« Ma chère Anita
Une vie d’errance m’a fait échouer devant votre demeure. Je viens de comprendre que « le hasard est une maigre chance ».
J’avais déjà trop marché et cela depuis des années avec un cœur chargé de trop de secrets, de trop de peines… Jusque-là, ma vie me semblait cruelle et je me sentais trop seul pour l’affronter.
Cette écoute attentive, cette attention toute particulière pleine d’affection me rappelant Yaye Amy, ma mère si adorée, le rappel des souvenirs du lycée et du brillant élève que je fus, ont réveillé en moi ce sentiment noble de se sentir estimé. Il y a longtemps que je n’avais plus ressenti l’affection d’une personne.
À mon départ, la honte m’avait envahi : honte d’avoir déçu tous ceux comme toi, que rien ne lie à moi, qui secrètement nourrissaient une fierté contenue de voir un jour une connaissance lointaine et proche à la fois, devenir celui qu’on voudrait qu’il soit. Aujourd’hui, je me suis rendu compte que le plus grave dans cette situation, est que jusque-là, j’avais peu de regrets, ma vie me paraissait normale et irréversible.
Je te remercie d’avoir réveillé en moi le sentiment d’orgueil et de fierté, nécessaire pour aller à la conquête de l’Excellence, d’être et de demeurer un sujet d’Amour.
Amicalement.
Meïssa Bigué »


Anita, relit plusieurs fois la lettre de Meïssa Bigué. Une larme perle sur sa joue qu’elle essuie discrètement avec la manche de sa chemise. Max Claire qui a tout suivi s’approche d’elle :
« Anita ma fille, j’espère que ce n’est rien de très grave ?
Non Maman, c’est juste un ami qui m’a écrit pour me parler de lui
Est-ce le Monsieur de l’autre jour, celui dont tu me parlais, Meïssa Bigué ?
Oui Maman, sa lettre est émouvante. J’en ai pleuré en mesurant le temps qu’il lui faudra rattraper parce que simplement il se sentait abandonné de tous, les blessures qu’il lui faudra panser, la dignité qu’il lui faudra revêtir… N’empêche, je suis heureuse et confiante pour lui Maman. Écoute cette dernière phrase de sa lettre : « Je te remercie d’avoir réveillé en moi le sentiment d’orgueil, nécessaire pour aller à la conquête de l’Excellence, d’être et de demeurer un sujet d’Amour ».
Max Claire semble comprendre le sentiment qui habite sa fille : Anita est une fille pudique avec une vie plate. Elle a toujours rêvé d’avoir un jour une grande rencontre qui pourrait faire basculer sa vie, jusque-là trop monotone et ennuyeuse. Les hommes qu’elle avait rencontrés lui paraissaient de peu d’intérêt. Cette distance avec la vie sentimentale a fini par durcir son cœur.
L’affection qu’elle éprouve semble étrange, et ceci après seulement deux rencontres.
Le réveil d’un lointain souvenir, d’un amour secrètement nourri y est certes pour quelque chose, mais est-ce seulement cela ?
VII
Partir loin pour oublier, partir loin pour appréhender les choses et mieux revenir, revenir en nouvel homme, telle était la volonté de Meïssa Bigué.
L’île de Saint-Louis, emprisonnée entre autres par le quartier de Guët Ndar et Sor, devait lui servir de lieu de retraite.
Il avait finalement décidé de larguer ses « amis », de se couper de son monde et d’aller le plus loin possible pour faire le point. Il pouvait toujours compter sur Tonton Mbagnick, son ami de toujours et oncle maternel. Malgré leur différence d’âge, ils avaient cultivé une complicité extraordinaire. Mbagnick, ce vieil instituteur à la retraite était le rebelle de la famille. Ses positions sur toutes les grandes questions de la société, son retrait par rapport aux croyances établies faisaient de lui un personnage à part. Il cultivait à merveille ce détachement à certaines règles communément admises. Et l’on se souvient des jours qu’il a fallu pour le convaincre et l’amener effectuer le pèlerinage à La Mecque
Pour un musulman, faire le Pèlerinage à La Mecque, un des cinq piliers de l’islam, est presque un aboutissement. Lui n’était pas convaincu de l’opportunité et il a fallu mobiliser toute la famille pour le raisonner.
Sacré Tonton Mbagnick !
Finalement, il avait cédé aux multiples pressions et s’était résolu d’y aller. Il entreprit la relecture du Livre saint. Il en connaissait parfaitement les arcanes et surtout l’esprit. Son voyage fut des plus anodins que le pèlerinage eût enregistré. Il s’était juste muni de quelques tenues règlementaires pour la circonstance et de livres traitant de sujets allant de la philosophie de l’islam aux écrits de quelques penseurs arabes comme Abu Nawâs connu pour ses positions aux antipodes d’une certaine rigueur religieuse. Il adorait particulièrement cet auteur pour ses écrits sur les joies du vin tout comme Omar Khayyam, poète du vin et libre penseur dont il aime rappeler cet extrait qui autorise à espérer de la Clémence du Bon Dieu :
« Quel homme n’a jamais transgressé Ta Loi, dis ?
Une vie sans péchés, quel goût a-t-elle, dis ?
Si Tu punis le mal que j’ai fait par le ma,
Quelle est la différence entre Toi et moi, dis ? » {8}
Aussi, se munit-il des Mille et une nuits , ce livre historique qui, tout en célébrant la ruse féminine, peint de manière admirable la société arabe de l’époque. Le connaissant, on comprend aisément que Tonton Mbagnick, bien qu’allant à La Mecque, lieu de dévotion par excellence, tient à rester sur terre, à se souvenir à chaque fois des phases alternantes de vie et mort, de spiritualité et réjouissances… Les lectures du Coran et Les Mille et une nuits lui font passer d’un état à l’autre.
À son retour de La Mecque, Tonton Mbagnick était surpris par l’accueil gigantesque qu’avait organisé son épouse, elle aussi, institutrice nouvellement admise à faire valoir ses droits à la retraite.
Il comprit qu’il ne vivait pas dans le même monde que cette femme trop festive, trop « sénégalaise » et pourtant très ouverte sur le monde.
Il s’était retiré dans sa chambre, arguant une très grande fatigue de manière à éviter les va-et-vient incessants de tout ce monde qui grouillait dans sa maison.
En réalité, il était amer de son voyage. Ne disait-il pas qu’il n’avait aucun mérite ? Le pèlerinage à La Mecque se veut comme le résultat de ses propres entreprises et non un faire-valoir comme il est aujourd’hui d’usage dans notre société, où certains, se sentant fortunés, osent décider pour d’autres de remplir ce pilier. Où est le précepte divin dans une telle démarche ? Oublions-nous les enseignements religieux ? Où est le mérite ?
Tonton Mbagnick parlait plutôt de son voyage à La Mecque que de son Pèlerinage aux Lieux saints.
Il était surtout curieux du rapport des Arabes avec la religion et trouvait leur pratique très en phase avec l’idée qu’il s’en faisait.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents