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Forclusion

De
146 pages

Le roman de Jean-Pierre Papart plonge le lecteur dans le quotidien des militants de la coopération et de la solidarité internationale. L'alter-ego de l'auteur, un médecin qui recueille des données concernant la santé de mineurs incarcérés, se rend dans la prison de Tipitapa au Nicaragua pour rencontrer un jeune criminel. Aristides Escobar Diaz y est emprisonné pour le viol de la jeune Pilar Alvarez, la fille d'« un avocat très connu de Managua ». Il reconnaît l'avoir agressée pour nuire à son père qui avait échoué à défendre le chef de la pandilla du Retiro. La transcription des entretiens entre le médecin et le criminel entraîne le lecteur dans un jeu de piste sinueux, où il est difficile de démêler vérité et fiction. Ce texte démontre les bienfaits de la mission humaine d'intervenants extérieurs, dans un contexte socio-économique mouvementé – entre pauvreté et violence. La solidarité et l'entraide permettent à des individus abîmés par la vie de se reconstruire.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-21344-8

 

© Edilivre, 2016

 

 

Les opinions et points de vue exprimés dans cette fiction ne reflètent que ceux de l’auteur et ne représentent pas nécessairement ceux de la Fondation Terre des hommes – Lausanne.

 

 

A mon fils Nicolas

Chapitre 1

A la sortie de l’avion, John, le délégué de la Fondation, m’attend avec sa magnifique amitié. Je crois que, lui comme moi, nous devons penser, qu’enfin, va pouvoir démarrer ce projet de prévention de la délinquance qui nous a coûté tant d’efforts à convaincre notre direction de son bien-fondé. A ce stade, la feuille de route est blanche, je suis là pour accompagner notre équipe locale dans une première étape d’analyse de situation et de planification. Grâce aux efforts de chacun des collègues de la délégation, nous avons maintenant les portes grandes ouvertes à la prison de Tipitapa où se concentre la majorité des 110 détenus mineurs que compte ce petit pays d’Amérique centrale et que connaissent bien les militants tiers-mondistes qui avaient vingt ans dans les années ‘80.

La révolution sandiniste a été ma première grande immersion politico-professionnelle, celle qui marque définitivement le reste du parcours. John a découvert le Nicaragua une décade plus tard, lorsqu’à la suite du chantage de l’administration Reagan à la poursuite de la guerre et à l’épuisement général que celle-ci a provoqué, la population s’est résolue à ne pas réitérer son vote en faveur de la révolution, mais à l’accorder à Violetta Chamorro, la moins antipatriote des candidats acceptables aux yeux des américains.

Le programme de la mission était chargé et comme celle-ci n’était prévue que pour durer deux semaines, nous partirions dès demain matin pour Tipitapa. Mon collègue Alejandro, psychologue, m’accompagnerait. Arrivé à l’hôtel, John me rassure d’emblée que les 75 jeunes gens incarcérés à Tipitapa ont tous volontairement rempli le questionnaire « santé », que les données avaient bien été saisies et qu’elles m’avaient été transmises sur ma boîte électronique aujourd’hui même. Je pourrais donc me consacrer entièrement à ma mission : d’une part l’atelier de planification de notre projet et d’autre part à une longue entrevue – éventuellement répétée – avec un jeune privé de liberté, qui s’est porté volontaire pour cet exercice prévu pour compléter l’analyse des questionnaires.

Pour ne pas bousculer sa petite famille, trop souvent sollicitée pour accueillir les nombreux hôtes de la délégation, John me propose que nous prenions ensemble une simple collation à l’hôtel et que nous attendions demain pour refaire le monde comme c’est notre habitude à chaque retrouvaille. Avec ce voyage transatlantique, en réalité, une journée prolongée de huit heures, je n’espérais réellement plus que mon lit.

Je termine mon petit déjeuner et Javier, le chauffeur de la délégation, m’attend à l’heure prévue dans la voiture. Il était convenu qu’il me prenne à l’hôtel avant que nous passions prendre Alex à son domicile. Alex présente un excès d’embonpoint dont il bénéficie en réalité d’une certaine manière car il lui procure une prestance dans ses relations que son jeune âge encore ne pourrait lui offrir avec autant de générosité. Il évoque d’emblée le petit différend perçu par lui lors de ma dernière visite. Lors d’un week-end récréatif passé avec un groupe de grands ados, organisé avec la section « juvénile » de la police, j’avais questionné la tournure très religieuse, des activités d’animations psychosociales. Etre un bon chrétien et aimer ses parents me paraissait être un peu court pour nourrir humainement, sur le plan cognitif comme affectif, un jeune ayant ou ayant eu maille à partir avec la police, voire avec la justice. Il m’explique, qu’a contrario du Nicaragua que j’avais connu dans les années ‘80, l’imaginaire social d’aujourd’hui a réinvesti massivement le religieux suite à la vacuité laissée après l’évanescence du sandinisme. Mais il entend bien toutefois que la Fondation n’a pas de couleur politique ou religieuse particulière.

Tipitapa n’est pas très loin de Managua sur la route Nord et la densité du trafic à cette heure matinale est encore acceptable. Nous sommes maintenant sortis de la ville, c’est la pleine campagne. C’est au bon air que l’on conserve en général les prisonniers, comme les fous d’ailleurs, bien à l’écart des centres urbains. C’est en tout cas l’excuse habituellement proposée. La voiture s’arrête à la barrière de la prison et nous en sortons pour effectuer les formalités d’usage. Cette fois, j’ai pris soin d’emporter mon passeport. Lors de ma dernière visite, je l’avais laissé à l’hôtel et les agents pénitentiaires s’étaient contentés des bonnes références de John à mon égard pour me laisser entrer. Je ne voulais pas abuser une seconde fois de ce passe-droit. On dépose à l’accueil téléphone portable et appareil photographique. Dans le bureau de la direction, nous attendent debout – fermes et bienveillants – la Préfète et le Sous-Préfet du Système pénitentiaire national. Il s’agit de la patronne de tous les établissements pénitentiaires du pays, ainsi que de son adjoint. Comme Tipitapa est la principale prison du pays, c’est là où se trouve aussi leur quartier général. La Préfète, une très jolie femme, svelte et de taille moyenne, magnifique dans son uniforme militaire, de ces femmes à la petite cinquantaine dont on devine qu’elles seront belles pour toujours. María del Carmen, se présente-t-elle, en me tendant une main libre de toute bague. Son second, un homme plus âgé, au physique ciselé par le soleil et la vie, le cheveu gris, mais dru et coupé en brosse. Des bras puissants issus d’épaules carrées mais sur un corps ascétique. Il respire le calme et l’humilité, la vraie force tranquille. De lui on ne saura que son nom : Chavez. Ces deux-là me rappellent beaucoup de Nicas (c’est ainsi que s’auto-désignent les Nicaraguéens) que j’ai connus au début de la révolution sandiniste, lorsque le rêve semblait encore à portée. La même chaleur dans leur accueil, qui honore du beau titre d’internationaliste celui qui vient d’ailleurs pour soutenir la révolution. Les choses essentielles sont donc restées intactes. Rien d’autre à dire. Le Docteur Augusto César Sandino (sic… car c’est l’homonyme de la figure historico-mythologique de la révolution) entre à son tour. C’est le chef du service médical de la prison et notre interlocuteur direct. Il remercie la Fondation de la collaboration financière, afin d’élargir le spectre des examens biologiques du petit laboratoire en appui à la consultation médicale. Sans autre, il nous propose de commencer notre programme. Il me conduit à l’espace famille, où les jeunes ont la possibilité de recevoir des visiteurs, parents ou amis en général, mais aussi petites amies. Alex me propose de nous retrouver dans deux heures lorsqu’il aura terminé sa réunion avec un groupe de jeunes participants à une formation sur les droits de l’homme dispensée par la UCA, l’Université catholique de Managua. Mon interviewé aurait dû assister à cette réunion, mais en a été dispensé pour la bonne cause.

Chapitre 2

On me fait entrer dans une pièce d’une simplicité confondante. Quatre murs et un plafond d’un bleu brillant presque foncé, une porte métallique de la même teinte. Au centre une table et deux chaises qui se font face. Quelqu’un a eu l’amabilité de mettre deux verres et une bouteille d’eau sur la table. Le fonctionnaire de faction me fait entrer et me propose d’attendre quelques minutes, le temps de faire venir le prisonnier. Par choix anxieux, je me décide à m’asseoir sur la chaise la plus proche de la porte. On frappe et un surveillant passe la tête en me prévenant que le jeune est arrivé et que lui-même restera à proximité, à l’extérieur de la pièce, attendant la fin de l’entretien.

Je pivote sur ma chaise pour faire face à la porte, le jeune entre et je lui indique de la main la chaise que je lui assigne, la seule encore disponible. Il s’assied. Il me regarde mais ne dit rien. Il attend. Le jeune homme me paraît plus âgé que ceux que j’ai entr’aperçus jouer au basket sous un préau lorsque je suivais le Docteur Sandino. Pour la taille, je lui donnerais quelques centimètres de plus que moi, je dirais donc un mètre 80, mais certainement pas beaucoup plus. Une barbe éparse qui semble ne jamais avoir été rasée, châtain clair comme ses cheveux, ce qui explique l’antonomase par lequel on le désigne, m’apprendra-t-il bientôt : « el chele », celui aux cheveux et à la peau clairs… comme le lait (« leche » en espagnol, d’où « chele » en verlan). Il porte la tenue convenue pour son âge : des baskets multicolores, un jean et un t-shirt. Interpellant ce t-shirt blanc. On peut y lire : « Tous ensemble contre la violence ».

– Bonjour et merci d’avoir accepté cette proposition d’entretien. Je suis le docteur de la Fondation où travaille aussi Alex que vous connaissez bien. C’est de moi que vient la demande d’entrevue avec un jeune privé de liberté. Cet entretien a comme fonction d’apporter un complément d’information au questionnaire santé que l’on vous a demandé de remplir, ainsi qu’à vos compagnons. Notre Fondation appuie la Cour Suprême de Justice et le Système pénitentiaire national dans un double programme de prévention de la délinquance d’une part et de soutien socio-éducatif aux mineurs privés de liberté d’autre part.

– Mena, l’Alcaide (le directeur de la prison) nous a dit que celui qui accepterait cet entretien recevrait un paquet de clopes et comme ma mère ne veut pas m’en acheter, j’ai accepté.

– Je vous remercie. Notre entretien devrait durer une heure, mais pourra être répété si nous l’estimons utile l’un et l’autre. Je veux encore vous dire l’information que l’on m’a donnée de vous, dites-moi si tout cela est bien conforme. Vous vous appelez Aristides, mais on ne m’a pas dit votre âge. On m’a dit aussi que vous êtes condamné à trois années de privation de liberté pour violence sexuelle sur une jeune fille. Vous êtes ici depuis deux mois et votre comportement est considéré comme bon par les responsables de la prison.

– Oui, c’est pas faux. C’est ce que le juge a déclaré avant qu’on m’enferme ici.

– Comment se passe la vie ici pour vous ?

– Les gamins me foutent la paix, les gardiens ne me font pas trop chier. Le matin, je suis à l’atelier de ferronnerie, l’après-midi, j’ai deux heures de sport et deux heures d’étude, je me suis inscrit au cours de la UCA sur les droits de l’homme, de quoi m’occuper la tête.

– Pourquoi dites-vous les gamins, vos compagnons sont-ils plus jeunes que vous ?

– Mon avocat a obtenu que je sois mis dans le groupe « mineurs » malgré mes vingt ans.

– Et cela vous convient ?

– Je n’me sentirais pas à l’aise avec les vieux.

– Vous êtes autorisé à recevoir des visites ?

– Le samedi matin, une semaine sur deux, ma mère vient me voir. Nous nous voyons dans cette même pièce pour une heure. Une fois par mois, je pourrais aussi recevoir d’autres personnes, de la famille ou des amis. Mais personne n’en fait la demande.

– Pas de visites de compañeros ou compañeras ?

– Non, on ne m’emmerde plus.

– Comment se passe les visites de votre mère ?

– Elle vient pour m’apporter des vêtements propres et emporte les sales. Un peu à manger aussi, pour me changer de l’ordinaire de la prison. On parle presque pas. On ne sait plus quoi se dire. Je crois qu’elle est très fâchée, mais je sais qu’elle m’aime malgré tout. C’est ma mère.

– Qu’est-ce qui la fâche ?

– Ben, tout. La raison pour laquelle je suis ici.

– Si vous voulez en parler… à vous de voir.

– Pour moi je m’en fous, mais ça me fait chier pour ma mère. Elle avait déjà suffisamment payé dans sa chienne de vie.

– Vous pourriez me parler de votre mère ?

– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

– Vous venez de me dire que sa vie a été dure. Vous pouvez en dire davantage ? Que fait-elle ? A-t-elle un mari, d’autres enfants que vous ?

– Elle habite avec sa sœur aînée à Niquinohomo, à une vingtaine de kilomètres de Managua. C’est là que je vivais aussi jusqu’à mon problème. Mais elle travaille à Managua, dans une maison d’étrangers, sur la route de Masaya. Elle est empleada (employée de maison). Après moi, elle n’a plus voulu d’enfant et surtout n’a jamais voulu revivre avec un homme. Elle n’a vécu que pour moi et pour sa sœur qui est malade. C’est juste pas une vie.

– Ce serait quoi une vie pour vous ?

– Pas être emmerdé tous les jours à cause du fric qu’on trouve pas. Avoir un métier et un salaire pas trop pourris, et une copine aussi.

– Cela devrait être possible, tu ne penses pas ? Ah, excuses-moi, je t’ai tutoyé, tu m’autorises à le faire ?

– C’est normal, vous avez de l’âge et vous êtes docteur.

– Merci, tu peux aussi me tutoyer si tu veux. Je te demandais si ce que tu espères ne pourrait pas devenir réalité ?

– J’en sais rien. Pour le moment, ma vie c’est ici, enfermé à Tipitapa. Trois ans pour moi, c’est une éternité. Mais ici au moins, je ne risque plus d’emmerder ma mère ni personne.

– Pourquoi penses-tu cela ? Ne te crois-tu pas capable de faire quelque chose de bien ? Dis-moi, comment s’est passée ta scolarité ?

– Pour la primaire, je l’ai faite à Niquinohomo. Pas trop nul. Ensuite ma mère a voulu me mettre dans un bon collège à Managua. Mais… il fallait payer pour ça. Depuis toujours, autant que je me rappelle en tout cas, ma mère reçoit trois ou quatre fois par an par Western Union, quelques billets verts de quelqu’un qu’elle a connu pendant la révolution. Elle n’a jamais voulu me dire qui c’était. J’imagine un ex qui a dû la sauter avant de se tirer et qui a dû garder un bout de mauvaise conscience. J’en sais que dalle. Mais, ce fric, ma mère a toujours voulu ne l’utiliser que pour ma scolarité. Je sais qu’elle ne l’a jamais utilisé pour elle-même. Le fric pour ma mère, c’est quelque chose qu’elle respecte. Elle n’en a pas souffert seulement parce qu’il lui en manquait mais parce qu’elle a été maltraitée à cause de l’argent.

– Comment peut-on être maltraité à cause de l’argent ? Explique-moi ?

– Un jour, lorsque le bureau de la Western l’a informée que de l’argent était arrivé pour elle, et comme elle ne pouvait pas quitter son travail, elle a demandé que j’aille chercher cet argent moi-même. J’ai reçu un SMS qui me disait : « prends ma carte d’identité et va à la Western ». Là, on m’a donné l’argent, un paquet de fric, 250 dollars. Quand maman est rentrée, je lui ai demandé d’où venait cet argent, et alors – sans doute pour ne pas répondre à cette question qui semblait la gêner – elle m’a raconté comment l’argent l’avait maltraitée quand elle était petite. Ma grand-mère qui vit toujours et habite Chinandega était tombée enceinte de ma mère, mais n’avait jamais vécu avec mon grand-père, un vrai tocard comme j’ai compris. Il savait qu’il avait une petite fille, mais n’a rien fait pour aider ma grand-mère. Quand ma mère a eu six ans et qu’il était temps pour elle de commencer l’école, ma grand-mère lui a dit, que c’était son père qui devait payer pour l’école, pour l’uniforme et le reste. Et, elle l’a envoyée chez son autre grand-mère qu’elle voyait parfois et chez qui vivait son père. Tous les mois, ma mère devait aller voir son père pour lui demander l’argent. Parfois, elle revenait avec l’argent et grand-mère était contente, parfois pas et alors ça chauffait. Maman m’a expliqué que son père, parmi tous ses vices, était aussi joueur, et que pour avoir l’argent, elle devait jouer aux cartes avec...