Gouvernance et appropriation locale du développement

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La gouvernance représente l'une des plus importantes innovations conceptuelles des quinze dernières années dans le discours de l'aide au développement. A-t-elle pour autant transformé les pratiques? A-t-elle conduit à une plus grande appropriation locale des enjeux du développement? Ces questions sont débattues autour de trois thèmes : les nouveaux dispositifs de lutte contre la pauvreté, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD) et enfin, la décentralisation et la gestion des services publics.

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Date de parution 27 octobre 2010
Nombre de lectures 4
EAN13 9782760319028
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Gouvernance et appropriation
locale du développement :
au-delà des modèles importésGouvernance et appropriation
locale du développement :
au-delà des modèles importés
Sous la direction de
Jacques Fisette et Marc Raffinot
Les Presses de l’Université d’Ottawa
2010© Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2010
Tous droits réservés
Les Presses de l’Université d’Ottawa reconnaissent avec gratitude l’appui accordé à leur
programme d’édition par le ministère du Patrimoine Canadien en vertu de son programme
d’aide au développement de l’industrie de l’édition, le Conseil de recherche en sciences
humaines du Canada et l’Université d’Ottawa.
Les Presses reconnaissent aussi l’appui financier de l’institut d’urbanisme et du Centre
d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal dont à bénéficié cette
publication.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Gouvernance et appropriation locale du développement : au-delà des modèles
eimportés : colloque-recherche “Gouvernance et développement au XXI siècle : vues
d’Afrique et d’Amérique latine”, décembre 2005, CERIUM (Centre d’études et de
recherches internationales de l’Université de Montréal) / sous la direction de Jacques
Fisette et Marc Raffinot.
(Études en développement international et mondialisation)
Comprend des références bibliographiques et un index.
ISBN 978-2-7603-0710-0
1. Administration locale--Afrique--Congrès.
2. Décentralisation administrative--Afrique--Congrès.
3. Administration locale--Amérique latine--Congrès.
4. Décentralisation administrative--Amérique latine-- Congrès.
I. Fisette, Jacques, 1951- II. Raffinot, Marc
eIII. Titre: Gouvernance et développement au XXI siècle.
IV. Collection: Études en développement international et mondialisation
JS7525.G68 2010 320.8096 C2010-902589-XTable des matières
Remerciements
Sigles et acronymes
Introduction générale : Entre modèles importés, confiscation sociale et appropriation
locale des politiques de développement
Jacques Fisette et Marc Raffinot
PREMIÈRE PARTIE
Gouvernance, appropriation et aide au développement
CHAPITRE I
Bonne gouvernance, réformes institutionnelles et stratégies de réduction de la
pauvreté : sur quel agenda de développement ?
Bonnie Campbell
CHAPITRE II
Aide extérieure et appropriation locale des politiques de développement : le cas des
pays africains à faible revenu
Marc Raffinot
DEUXIÈME PARTIE
Gouvernance régionale et appropriation locale
CHAPITRE III
Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Trois éléments de
critique
Sandrine Mesplé-Somps
CHAPITRE IV
Gouvernance des réseaux et accès des pauvres à l’eau potable dans les villes
d’Afrique subsaharienne
Sylvy Jaglin
CHAPITRE V
Réforme de l’État, décentralisation et appropriation locale en Afrique
Nancy Thede
CHAPITRE VI
La décentralisation, les services publics et la mobilisation populaire en Bolivie
Manuel de la FuenteCHAPITRE VII
Parcours de recherche. Observatoire sur la gouvernance au Nicaragua
Angel Saldomando
Conclusion générale : Dans les profondeurs de la mystérieuse relation entre la « bonne
gouvernance » et le développement
Jacques Fisette et Marc Raffinot
Index
CollaborateursR e m e r c i e m e n t s
’est à la suite d’une conférence qu’Angel Saldomando a donnée à l’Université de MontréalC
en 2005 que l’idée nous est venue de réunir des chercheurs d’Europe, d’Afrique,
d’Amérique latine et du Canada autour du thème de la gouvernance et de l’appropriation
locale du développement. Nous remercions Angel Saldomando et Bonnie Campbell de leur
collaboration et de leur enthousiasme dans la préparation du colloque et de ce livre. Nos
remerciements vont aux membres du comité des chercheurs du CERIUM qui ont accepté
d’inscrire le colloque dans la programmation annuelle du Centre. Nous sommes également
reconnaissants envers tous les conférenciers, les animateurs et les commentateurs de leur
participation aux réunions plénières du colloque et nous remercions particulièrement Marlihan
Lopez, l’assistante de recherche, qui a fait un travail de coordination et de gestion
remarquable. Enfin, merci aux auteurs des chapitres du livre et à tous ceux et celles qui ont
contribué à sa finalisation, en particulier Léa Kalaora, Marlihan Lopez et Djibril Diop.
Plusieurs donateurs ont appuyé le financement du colloque et la publication du livre :
l’Agence canadienne de développement international (ACDI), l’Agence universitaire
francophone (AUF), le Centre de recherche pour le développement international (CRDI), la
Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l’homme. Leurs contributions sont
venues compléter les fonds propres du Centre d’études et de recherche de l’Université de
Montréal (CERIUM) et du Pôle de recherches pour le développement (PRD). Nous
remercions tous nos généreux donateurs.Sigles et acronymes
ACBF African Capacity Building Foundation
ADN Action démocratique nationaliste
AID Association internationale pour le développement
APD Aide publique au développement
BAI Banque africaine d’investissement
BID Banque interaméricaine de développement
BIT Bureau international du travail
BM Banque mondiale
BRIC Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO
CAPE Cellules d’analyse des politiques économiques
CCAEP Cellule de conseil aux adductions d’eau potable
CCIC Canadian Council for International Cooperation
CDI Cadre de développement intégré
CEA Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies
CEDEAO Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest
CEDIM Centre d’étude sur le droit international et la mondialisation
CIDOB Confédération indigène de la partie orientale de Bolivie
CINCO Centre de recherche sur la communication
CMDT Compagnie malienne de développement du textile
CNUCED Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement
COMECON Council for Mutual Economic Assistance
CONDEPA Conscience de la patrie
CREE Commission de régulation de l’électricité et de l’eau
CSLP Cadre stratégique de réduction de la pauvreté
CSUTCB Confédération syndicale unique de travailleurs paysans de Bolivie
DCPE Documents - Cadre de politique économique
DPD Decision Point Document
DSRP Document stratégique de réduction de la pauvreté
ENDA Environnement et développement en Afrique
FAO Fonds des Nations Unies pour l’agriculture
FCFA Franc de la Communauté financière africaine
FDIS Foreign Direct Investments
FMI Fonds Monétaire International
HCCI Haut conseil de la coopération internationale
IAGU Institut africain de gestion urbaine
IBW Institution de Bretton Woods
IDE Investissements directs étrangers
IFI Institutions financières internationales
IUT Union internationale des télécommunications
LDA Loi sur la décentralisation administrative
LPP Loi sur la participation populaireMAEP Mécanisme d’évaluation des pairs
MAS Mouvement vers le socialisme
MBL Mouvement Bolivie libre
MIP Mouvement indigène Pachakuti
MIR Mouvement de gauche révolutionnaire
MNR Mouvement nationaliste révolutionnaire
MoU Memorandum of Understanding
MRTK Mouvement révolutionnaire Tupak Katari
MSF Médecins sans frontières
NEPAD Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique
NMS National Minimum Standards
OCDE Organisation de coopération et de développement économiques
OMD Objectifs du millénaire pour le développement
ONG Organisation non gouvernementale
ONU Organisation des Nations Unies
ONUDI Organisation des Nations Unies pour le développement industriel
OPPGRP Operationalizing Pro-poor Growth Research Program
OSC Organisations de la sécurité civile
OTB Organisations territoriales de base
OUA Organisation de l’unité africaine
PAS Politiques d’ajustement structurel
PDM Plan de développement municipal
PED Pays en développement
PGU Programme de gestion urbaine
PIB Produit intérieur brut
PNUD Programme des Nations Unies pour le développement
POA Plan opérationnel annuel
PPE Panel des personnalités éminentes
PPTE Pays pauvres très endettés
PRGF Poverty Reduction and Growth Facility
PROGRESA Programa Nacional de Educacion, Salud y Alimentacion
PTF Partenaires techniques et financiers
SOFITEX Société burkinabé des fibres textiles
SOTELMA Société des télécommunications du Mali
UCS Unité civique solidarité
UEMOA Union monétaire et économique ouest-africaine
UMPP Unité malienne de production de produits pharmaceutiques
UNICEF Organisation des Nations Unies pour l’enfance
UNPP Unité nationale de planification participativeIntroduction générale : Entre modèles
importés, confiscation sociale et
appropriation locale des politiques
de développement
Jacques Fisette et Marc Raffinot
urant les années 80, qui correspondent au lancement des programmes d’ajustementD
structurel, les institutions financières internationales (IFI) se sont attachées à mettre en
oeuvre un programme connu par la suite sous le nom de consensus de Washington. Il
s’agissait essentiellement de s’attaquer à toutes les interventions publiques en vue d’éliminer
toutes les distorsions sur les marchés. Le bon fonctionnement des marchés était censé
améliorer l’utilisation des ressources, ce qui devait relancer la croissance. Le consensus de
Washington mettait l’accent sur la libéralisation et la privatisation, mais la « bonne
gouvernance » n’était pas perçue alors comme une question prioritaire. La réduction du rôle
de l’État semblait suffisante pour dynamiser la situation économique des pays en
développement. Pourtant, ces programmes étaient censés émaner des gouvernements
euxmêmes, puisqu’ils faisaient partie d’une requête adressée au FMI. Une lettre d’intention
envoyée par les plus hautes autorités de l’État devait témoigner de l’appropriation des
politiques d’ajustement.
À la suite d’un rapport de la Banque mondiale sur la crise africaine, publié en 1989, une
notion nouvelle était introduite dans le jargon du développement international. D’après ce
rapport (World Bank, 1989, p. 60), une crise de gouvernance serait à la base des problèmes
de développement de l’Afrique :
des institutions faibles, des règles de droits non respectées, une absence
d’imputabilité des dirigeants politiques, un manque de transparence et de liberté dans
la circulation de l’information, une gestion des finances publiques défaillante et des
niveaux très élevés de corruption seraient les principales caractéristiques de cette
crise africaine.
La notion de « gouvernance » fut graduellement adoptée par l’ensemble des agences
internationales du développement durant les années 90 et s’est installée au centre du
discours de la coopération internationale pour le développement.
Dans un premier temps la gouvernance s’est intégrée aux dispositifs des IFI entourant les
programmes d’ajustement structurel ; les pays demandeurs d’aide étaient invités à élargir le
champ des réformes structurelles et à marquer leur adhésion à de nouvelles conditionnalités
politiques. Ainsi, la gouvernance s’insérera quelques années plus tard dans les nouveaux
programmes de lutte contre la pauvreté et dans les initiatives liées aux réductions de dette
aux pays pauvres très endettés (PPTE) dans la deuxième moitié des années 90.
Le thème de l’appropriation (en anglais ownership), a été propulsé sur le devant de la scène
en 1998, presque dix ans après l’introduction de la gouvernance, à l’occasion d’un discours de
James Wolfensohn qui avait décidé d’en faire la base d’une nouvelle approche, le
Comprehensive Development Framework. Ce thème n’a cessé depuis de prendre de
l’ampleur jusqu’à devenir, en 2005, le socle sur lequel repose la Déclaration de Paris (2005),
signée dans le cadre de l’OCDE par la plupart des pays donateurs et récipiendaires – même
si certains acteurs non gouvernementaux résistent encore. Affirmant que la conditionnalitéclassique avait échoué, la Banque mondiale pressait la communauté internationale de placer
désormais le pays receveur de l’aide au poste de commande (« [recipient] countries in the
driver’s seat »), en charge de définir de manière participative les politiques à mener et de
coordonner le système d’aide. Il n’y a guère d’accord sur la définition précise et opérationnelle
de l’appropriation. En pratique (notamment dans le cadre du suivi de la Déclaration de Paris),
l’adoption d’un Document stratégique de lutte contre la pauvreté (DSRP) « opérationnel » est
considérée comme un indicateur suffisant de l’appropriation des politiques par le
gouvernement.
Ces initiatives ont été présentées comme devant marquer la fin de la période des
programmes d’ajustement structurel, période où les acteurs externes ont exercé un contrôle
fort sur la définition des réformes, et le début d’une nouvelle époque où les acteurs locaux,
autorités publiques et société civile, devaient s’approprier la régulation et la programmation du
développement, conçu de nouveau comme un processus de long terme.
Tous les auteurs qui ont contribué à cet ouvrage questionnent la portée des changements
introduits par les IFI à la fin des années 90, tant en ce qui concerne le partage des rôles entre
les acteurs de la coopération internationale, en particulier dans l’élaboration des politiques de
développement, qu’en ce qui concerne les effets de ces politiques sur la croissance et la
pauvreté. La rupture annoncée par les IFI suscite des doutes, et c’est plutôt la persistance
d’une vision technocratique du développement que les auteurs font ressortir : la tendance à
ramener les problèmes de développement à des questions techniques, le refus de faire face à
la complexité des conditions de mise en oeuvre des actions de développement. L’introduction
des concepts de gouvernance et d’appropriation montre une certaine capacité d’adaptation
des organisations internationales aux modifications qui se produisent dans l’environnement
international et aux difficultés rencontrées dans la mise en oeuvre des actions de
développement. Cependant, les difficultés à implanter ces idées nouvelles témoignent tout
autant de vives résistances, très fortement ancrées dans la culture organisationnelle des IFI.
Le manque d’ouverture des grandes agences internationales aux contextes locaux des PED,
par exemple, conduit toujours à la « simplification et [à] la standardisation » (Pincus et
Winters, 2002) au détriment de la mise en valeur des savoirs locaux et de la recherche de la
spécificité du contexte.
Le renouvellement du discours des IFI, des énoncés de politiques et des priorités d’action
est récurrent dans l’histoire des IFI et n’a pas toujours été un signe de rupture avec les
anciennes pratiques. Certains changements vont plutôt dans le sens de la continuité et du
renforcement de pratiques existantes. Le sens des notions introduites dans le discours n’est
jamais stable, il est toujours susceptible de se transformer avec le discours, et les notions
sont appelées à se repositionner avant de disparaître éventuellement au profit d’autres
notions. Comme le souligne Olivier de Sardan (2001), le monde du développement est « un
monde de l’action “politique” au sens large où l’on entend transformer de façon volontariste la
réalité ». Les institutions de développement doivent donc convaincre leurs bailleurs de fonds
de leur fournir des ressources et convaincre leurs membres de continuer à les subventionner ;
c’est pour cette raison que la rhétorique est centrale. Experts, consultants, chercheurs
universitaires sont invités à débattre entre eux, à produire des études et des idées nouvelles
qui serviront éventuellement à rallier la communauté internationale et à la convaincre que l’on
connaît mieux les paramètres pour agir efficacement, que des solutions sont à la portée de la
main.
La production d’idées nouvelles, d’instruments nouveaux pour l’action et de procédures
représente aujourd’hui une dimension essentielle de la conduite des politiques de
développement des agences internationales (Long, 2004 ; Mosse, 2004). Dans le domaine du
développement, la production d’idées nouvelles est directement liée aux argumentaires que
les hommes politiques présentent pour justifier les budgets de l’aide, ce qui suppose un
discours articulé sur les politiques que les pays receveurs devraient mener. La complexité dudiscours scientifique, souvent porteur de réponses conditionnelles et imparfaites, se heurte à
l’absence de doutes et de nuances qui caractérise généralement le discours politique. C’est ce
que souligne Esther Duflo (2009, p. 20-21), qui ajoute : « Mais, parce qu’il s’agit d’un discours
sur des problèmes dont le public des pays riches n’a pas l’expérience directe, il se doit
d’apparaître aussi comme un discours légitime d’experts. »
Ce qui est le plus étonnant aujourd’hui (Long, 2004 ; Mosse, 2004 ; Naudet, 2003), c’est
l’influence grandissante du discours des IFI sur les acteurs de la coopération, incluant les
chercheurs des milieux académiques. Les grandes agences de développement et les centres
de recherche universitaires sur le développement partagent une même préoccupation
centrale, selon David Mosse (2004) : les politiques de développement – « getting the policy
right »–, soit les connaissances qu’il faut produire et les liens qu’il faut tisser partout dans le
monde pour y arriver. Livres blancs, commissions internationales, forums se multiplient pour
débattre des stratégies, des modèles, des schémas à promouvoir, des mécanismes de
coordination à prévoir entre les acteurs de plus en plus nombreux impliqués dans la «
communauté des politiques ».
Ainsi, « malgré les différences dans les responsabilités, les domaines d’intervention
opérationnels, la structure de gestion, toutes les organisations internationales arrivent à un
certain niveau de consensus concernant les buts et les moyens du développement, et sur les
virages qu’il faut opérer » (Long, 2004). Toute la communauté internationale en vient à
adopter les mêmes expressions nouvelles : bonne gouvernance, renforcement des capacités,
appropriation, participation de la société civile, etc. Norman Long (2004) y voit une façon pour
les grandes agences de s’assurer de donner à leur ordre du jour une plus grande crédibilité et
de parer à d’éventuelles critiques venant des autres agences. La mobilisation d’experts,
d’intellectuels et de gestionnaires de programmes est l’occasion d’exprimer ses préférences,
de nouvelles idées, mais aussi de convaincre les éventuels partenaires d’adopter une certaine
vision des problèmes et des solutions à promouvoir et d’en abandonner d’autres. C’est ainsi
que des consensus s’établissent sur les enjeux prioritaires, les objectifs et les moyens à
mettre en oeuvre, et que prend forme « la volonté de mieux faire » (Murray-Li, 2007) dans le
futur ce qui n’a pas fonctionné dans le passé. Processus surprenant, car le nouveau
consensus ne résulte pas en général d’une évaluation rigoureusement menée des politiques
et des pratiques antérieures. Les IFI procèdent de plus en plus à ce type d’évaluation, mais
après que les nouvelles orientations ont été officialisées (ainsi, par exemple, World Bank
2005).
Présenter les chapitres du livre pour en donner une image cohérente pose un défi, puisque
les auteurs appartiennent à des disciplines variées – économie, science politique,
anthropologie, géographie, sociologie – et, par conséquent, abordent les enjeux de la
gouvernance et de l’appropriation selon des points de vue très différents. De plus, les thèmes
de la gouvernance et de l’appropriation sont traités à des échelles territoriales différentes :
internationale, nationale, locale. Néanmoins, tous portent un jugement critique sur les
1politiques de développement et les configurations développementalistes . ainsi, tous
apportent un éclairage particulier sur les politiques de développement.
Nous souhaitons présenter les contributions des auteurs comme des apports de différentes
disciplines à des débats qui ont cours entourant l’analyse des politiques et les rapprochements
souhaités avec certaines disciplines des sciences sociales. Comme nous le verrons, des
chercheurs des sciences sociales plaident pour un tel rapprochement entre leur discipline et
l’analyse des politiques publiques. À ce propos, Philippe Delville-Lavigne (2008, p. 13) écrit :
Le préalable à une collaboration est la reconnaissance mutuelle du métier de l’autre,
de ses logiques et de ses contraintes. L’art du possible que sont la conception et la
conduite d’actions de développement, les jeux de contraintes dans lesquelles elles
s’insèrent, le caractère nécessairement imparfait et ambigu de l’action, faite de choixselon une compréhension inévitablement partielle des enjeux et dans des
configurations sociopolitiques et politico-institutionnelles complexes, sont souvent
difficiles à comprendre et accepter par des chercheurs qui privilégient la distance et
l’observation dans la durée.
L’analyse des politiques publiques a, de son côté, contribué au renouvellement de l’analyse
du politique en sociologisant l’analyse des relations de pouvoir et des jeux d’acteurs dans les
institutions (Muller, 2000). Dominée dans les années 60 par des schémas rationalistes, où
politiques publiques, prise de décision et résolution de problèmes sociaux sont confondues,
l’analyse de politiques publiques tend aujourd’hui à complexifier ses objets d’analyse, en
incorporant notamment le rôle de l’apprentissage social dans la construction des cadres
normatifs des politiques publiques.
Il s’opérerait donc aujourd’hui une convergence des trajectoires entre le domaine de
l’analyse des politiques publiques et certaines disciplines des sciences sociales qui
s’intéressaient peu, jusqu’à récemment, aux « médiations institutionnelles et humaines »
(Baré, 1997) en amont de la mise en oeuvre des programmes et des projets de
développement.
LA PERSISTANCE DU MODÈLE
TECHNOCRATIQUE
Dans le modèle technocratique, l’élaboration de politiques se confond avec prise de décisions
par un nombre limité d’acteurs politiques engagés dans un processus de choix calculés entre
un nombre limité de possibilités (Majone, 1989). Les choix sont considérés comme rationnels
s’il peut être démontré que le meilleur moyen pour atteindre un objectif donné a été retenu,
compte tenu des contraintes. Le processus qui mène aux choix est conçu comme s’il
s’agissait de réalités économiques quantifiables, quels que soient les problèmes de politiques
publiques.
Une seconde caractéristique du modèle est que les politiques sont élaborées et mises en
oeuvre selon une séquence linéaire qui commence par la fixation des objectifs, suivie de
l’identification des possibilités d’action, de l’évaluation des conséquences probables de ces
possibilités, du choix des moyens qui maximiseront les avantages et, enfin, de la mise en
oeuvre de l’action retenue. La rationalité consiste à maximiser quelque chose et de choisir les
meilleurs moyens pour y arriver.
Il est reconnu aujourd’hui que cette approche ne peut fonctionner que dans des contextes
organisationnels très précis : stabilité, prise de décision fortement centralisée et mise en
oeuvre fortement contrôlée. Elle suppose aussi une prise de décision d’un acteur unique ou
d’un groupe d’acteurs ayant les mêmes préférences. Elle n’est donc pas applicable à des
situations impliquant plusieurs acteurs ayant des objectifs différents. Dans ces situations, il
existe plusieurs façons d’ordonner les préférences et de les évaluer ; ces différences doivent
être résolues dans des processus interactifs, comme la négociation ou la persuasion, ce que
le modèle technocratique ignore et ne prend donc pas en compte (Majone, 1989).
Dans plusieurs chapitres de ce livre, les auteurs montrent que les IFI adoptent une
approche technocratique de l’élaboration de politiques, alors que leur discours plaide pour la
participation, l’interaction sociale et l’apprentissage social. Cette critique est particulièrement
explicite dans le premier chapitre. Bonnie Campbell rappelle que la notion de gouvernance est
née à un moment où la critique des programmes d’ajustement structurel (PAS) est très
intense, qu’elle sert à « protéger » le cadre néolibéral pour éviter de le mettre en cause et que
du coup elle permet d’élargir le champ d’action des IFI en approfondissant leur contrôle sur
les processus administratifs et politiques des PED au moyen des conditionnalités et desréformes prédéterminées et modélisées au nom de la bonne gouvernance. Bonnie Campbell
met fortement en doute la capacité des acteurs externes à se désapproprier du contrôle qu’ils
ont l’habitude d’exercer sur la conception des programmes de développement en faveur des
acteurs locaux des pays en développement (PED).
Après l’abandon des PAS, l’agenda du développement est-il moins sous le contrôle des
bailleurs de fonds? Bonnie Campbell répond que les stratégies de réduction de la pauvreté ont
simplement pris la place des stratégies d’ajustement structurel. Il n’y a jamais eu une réelle
volonté de prendre en compte les spécificités des milieux d’intervention. C’est pourquoi se
pose toujours avec acuité le problème de la compatibilité entre un mode de régulation externe
introduit au nom de la gouvernance et les conditions nécessaires pour assurer une
participation sociale à des projets politiques et économiques capables d’assurer une cohésion
sociale dans la durée.
Pour quelles stratégies et dans quel cadre au juste sont-elles conçues ? Il s’agit de
stratégies de développement fidèles aux principes du consensus de Washington et conçues
selon un processus conforme au « cadre de développement intégré » de la Banque mondiale.
Ce cadre de référence ne laisse pas beaucoup de place aux « participants de la base »,
puisque « l’accent est mis sur la nécessité de réformes de type global qui prennent la forme
d’un partenariat entre bailleurs de fonds et pays pauvres endettés dans le but de réduire la
mauvaise gouvernance, et ainsi contribuer à la réduction de la pauvreté ».
Le positionnement des bailleurs de fonds et des donateurs par rapport aux réalités locales
des PED est toujours marqué par une approche techniciste inspirée davantage de l’ingénierie
sociale que de l’apprentissage social et de l’ouverture aux savoirs locaux. La question de «
l’appropriation inverse », par laquelle les IFI et autres partenaires extérieurs se mettraient à
l’écoute des acteurs locaux pour comprendre les spécificités locales et mieux s’adapter aux
objectifs et aux contraintes reste posée – même si l’introduction de la « redevabilité croisée »
dans la Déclaration de Paris constitue un pas en avant dans cette direction.
Marc Raffinot abonde dans le même sens que Bonnie Campbell en ce qui concerne
l’appropriation des stratégies de réduction de la pauvreté. Affirmer que les partenaires
internationaux viendront simplement appuyer les politiques définies de manière autonome,
c’est supposer une identité des préférences entre bailleurs et receveurs. C’est précisément
parce que cette identité de préférences fait défaut qu’il existe une multiplicité d’organismes
pour faire plus ou moins la même chose et que l’aide ne se réduit pas à un chèque destiné à
l’État qui a besoin d’aide (Martens, 2005). Il faut donc prendre en considération cette
divergence de préférences de sorte à mettre en lumière les domaines dans lesquels
l’appropriation peut s’exercer sans obstacle et ceux dans lesquels elle paraît difficile à mettre
en oeuvre.
Campbell et Raffinot dénoncent, d’une part, l’écart entre le discours sur l’autonomie et
l’appropriation locale et, d’autre part, le fait que le mouvement de réformes reste promu de
l’extérieur. Il y a un risque important de « reconfiguration » des notions de participation et
d’appropriation selon les besoins et les stratégies des IFI, et non selon les aspirations des
acteurs locaux des pays en développement.
C’est ce qui semble se produire avec le NEPAD, dont les responsables ont paradoxalement
adopté une vision techniciste de l’appropriation des stratégies de développement. En effet,
Sandrine Mesplé-Somps constate que deux des trois composantes du document de politique
du NEPAD s’inscrivent dans le consensus de Washington et reprennent un grand nombre de
principes émis par les politiques libérales mettant l’accent sur le principe de la bonne
gouvernance et de la régulation de l’économie de marché par l’intermédiaire d’institutions
efficaces. Le document s’inscrit aussi à la suite des objectifs du millénaire et applique le
principe d’appropriation des politiques en proposant de rompre avec la logique des
conditionnalités imposées de l’extérieur. Mesplé-Somps souligne que ce document ne heurte