GRAND ECART OU TOUS LES GARCONS S'APPELLENT ALI

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Livres
168 pages
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Description

On cherche, tous, et vainement, un mode d'emploi pour vivre et lorsqu'on commrnce à rassembler les éléments du puzzle, c'est un peu tard et il n'est pas sûr que cela fonctionne encore. Des émois d'une période libre en France, marquée par l'immigration à ceux d'une période d'organisation de ces nouvelles libertés marquées par un choix plus volontaire de ressourcement. L'auteur nous livre ici un chapitre supplémentaire des amitiés tumultueuses franco-maghrébines. Patrick Cardon est chercheur et prosateur

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Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 279
EAN13 9782296227286
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0087€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Daniel Cohen éditeur

www.editionsorizons.com

Littératures,une collection dirigéeparDanielCohen

Littératuresest une collection ouverte,toutentière, àl’écrire,
quellequ’en soit laforme :roman,récit,nouvelles, autofiction,
journal ;démarche éditoriale aussi
vieillequel’éditionellemême.S’ilestdifficile de blâmer les ténorsde celle-cid’avoireu
legoûtdes genres qui lui ont ralliéun largepublic,il resteque,
prescripteurs ici, concepteursdelaformeromanesquelà,
comptablesde ces prescriptionsetde cesconceptionsailleurs,ont,
jusqu’àundegré critique, asséchélevivierdes talents.
L’approche deLittératures, chezOrizons, est simple— il
eûtétévaindel’indiquerend’autres temps:publierdesauteurs
queleur forcepersonnelle,leurattachementaux formes
multiplesdu littéraire,ontconduitsaudésirdefairepartager leur
expérienceintérieure.Du texte dépouillé àl’écrit portépar le
souffle del’aventurementale et physique,nous vénérons, entre
tous lescritères supposantdéterminer l’œuvrelittéraire,lestyle.
Flaubertécrivant:«J’estimepar-dessus toutd’abordlestyle, et
ensuitelevrai » ; plus tard,lephilosophe Alain professant:
«c’est toujours legoût quiéclairelejugement »,ils savaientavoir
raisoncontrenosdépérissements.
Nousen faisons notre credo.

ISBN978-2-296-08724-8
© Orizons, Paris,2009

D.C.

LeGrandÉcart
ou tous
lesgarçons s’appellent Ali

Vignettes postcoloniales

Dans la même collection

Farid Adafer,Jugement dernier,2008
Jean-Pierre Barbier-Jardet,EtCætera,2009
Bertrand duChambon,Loin deVErEnas`,2008
Monique LiseCohen,Le parchemin du désir,2009
MauriceCouturier,Ziama
OdetteDavid,Le Maître-Mot,2008
JacquelineDe Clercq,LeDit d’Ariane,2008
TouficEl-Khoury,Beyrouth pantomime,2008
MauriceElia,Dernier tango àBeyrouth,2008
PierreFréha,La conquête de l’oued,2008
GérardGantet,Les hauts cris,2008
GérardGlatt,Une poupée dans un fauteuil,2008
GérardGlatt,L’Impasse Héloïse,2009
CharlesGuerrin,La cérémonie des aveux,2009
HenriHeinemann,L’Éternité pliée, Journal, édition intégrale.
GérardLaplace,La Pierre à boire,2008
GérardMansuy,Le Merveilleux,2009
LucetteMouline,Faux et usage de faux,2009
AnneMounic,Quand on a marché plusieurs années...,2008
EnzaPalamara,Rassembler les traits épars,2008
BéatrixUlysse,L’écho du corail perdu,2009
Antoine deVial,Debout près de la mer,2009

Nosautrescollections:Profils d’un classique,Cardinales,Domaine
littérairese corrèlentau substrat littéraire.Lesautres,Philosophie — La
main d’Athéna,Homosexualitéset mêmeTémoins,nepeuvent pas y
être étrangères.Voir notresite(décliné en page2de cet ouvrage).

Patrick Cardon

LegrandÉcart
ou tous
les garçons s’appellent Ali

Vignettes postcoloniales

2009

Du même auteur

Édition scientifique deplusieurs ouvragesauxéditions
QuestionDeGenre/GKC(GayKitschCamp)dont:

MagnusHIRSCHFELD,Les Homosexuels deBerlin,
1903.
ANONYME,LesEnfans de Sodome à l’Assemblée
Nationale,[1790]
ANONYME,LeBordel apostolique[1790]
(cataloguesur www.gaykitschcamp.com)

Discours littéraires et scientifiques fin-de-siècle. La discussion
sur les homosexualités dans la
revueArchivesd’anthropologie criminelleduDr Lacassagne (1886-1914).Autour de
Marc-André Raffalovitch, Paris, Orizons, collection
«Homosexualités »,2008.

Pour Mathieu

Ces récits s’échelonnent de1977à2004.Vingt-septansde
pérégrinationsdevingt-cinqà cinquante-deuxans.Unevie.
Plusieurs vies.Icideux.L’une apourcadre
AixenProvence.L’autre estdéterminéepar mes séjoursauMaghreb.
Deuxépoquesdifférentes.Et pour lasociété, et pour moi.
Etdoncpour vous.

Avertissement :les personnageset lesévénements nesont
nifictifs ni réels.Unesuite demétaphores filées.

Un studio…

ans la vieille ville. Le règne des pierres. Le bruit du
D
marché et de circulants pas contents. Aucun rideau ne
gêne l’entrée du soleil par les fenêtres. Le lit : deux matelas
d’une personne côte à côte, toile grise et rose tâchée, draps
et couvertures mêlés en désordre.
Trois garçons. L’un embrasse l’autre. Deux
s’embrassent tendrement la bouche.Rose brune et roserose.
Corpsbrunetcorpsblanc.Face à face à genoux,instables.
Les relieun troisième corps.Branché.Par la bouche et par
l’anus.Laqueue del’un.Laqueue del’autre.Corps
triangulaire.
Un sourire glissesur les lèvreset les sépare.Le corps
blancqueue-cul s’abaisse.Descaresses sur lapeau mate du
vis-à-vis qui inclinelentement sapoitrinejusqu’audosdu
garçon-soumis.La figure estachevée.Le garçondubas pose
undernierbaiser sur laqueuemolle augland découvert ;elle
reposemaintenant sansagitationbuccalesurdejolis
mamelonsfaits sur mesure;brune et sans prépuce.Laqueuerose
etblancheseretire doucementdesfessesadorées, embrunie
par unepetite crotte écrasée.Le corpsblancs’enaperçoit,
indifférent,selèvemécaniquement.Desgestesgauches pour

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LE GRAND ÉCART OU TOUS LESGARÇONS S’APPELLENTALI

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se dandiner jusqu’aux toilettes. «B»ruit d’eau.De grands
pas rapides et dansants.Deux garçons en travers des
matelas, allongés souriants.Caresses distraites. Le troisième
garçon plonge dans le lit après avoir feint une inutile jalousie.
Habib ne bande pas.Comme à son habitude.C’est ce qui
fait son charme. Jean-garçon-du-bas en revanche respire
l’ensensmais refuse le garçon-blanc : une trop longue
amitiéanimosité les a naguère noués.
Parallèles étudiés, corps à côtés. Habib pivote et
s’appuie sur le coude. Il regarde.Deux mains parcourent
dans un sens puis dans l’autre deux verges.Chacun sa main
pour sa queue. L’autre main appuyée sans force sur l’autre
corps. Une main a le petit doigt relevé. L’autre n’empoigne
pas. Les ventres se mouillent vite et Habib s’étonne.

…Un studio dans la vieille ville

ne entrée sans numéro, un escalier tortueux, entre des
U
bouchers railleurs et des clients de café goguenards.
Une grande porte, l’un des battants s’ouvre sur une
unique pièce carrée. Lumineuse.Àdroite, deux grands
bureaux joints par une planche, couverts de papiers,
manuscrits, imprimés, photocopiés.En vrac.Au-dessus ou en

1 J.-P.Sartre,Le Mur.

LE GRAND ÉCART OU TOUS LES GARÇONS S’APPELLENTALI

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dessousdescartonsde fichesbristol,unevieillemachine à
écrire.
Un peu plus hautcontrelemur,une bibliothèque de
chevetavecquelquescasiers où se cachent,honteux,les
livrescommencés,qu’on reprendra àl’occasion:les
nouvellesacquisitions sur la Belle Époque et lesannéesfolles.
Dela Belle Époque etdesAnnéesFolles.Un livre au titre
dérangeantLa: «folleépoque ».Prèsdela fenêtre, face à
laporte et sur le casier-coindu meuble,unchrist
polychrome assisdont le doigtdesage commandeur nemontre
plus que desfoulardsbariolés.
Plus hautencoresur lemur,une affiche en noiret
blanc : «l’appeldu matin»triomphant,recueillidans un
livre dela collection«signe depiste » : dans l’obscurité et
l’embrasure dela fenêtreouverte,un jeune garçonblond et
d’allure étrangement puresembleprovoquerdu regard
l’autrejeune garçonallongé dans son lit, esquissant
lemouvementdes’asseoir.Thierry...Patrick...
Enface delaporte,lemur nuentrelesdeuxgrandes
fenêtres qui répandent lesbruitsdu marché.Jadis
unereproductiondelaSaloméde Regnault tirée deL’Illustration
yétait punaisée.
Patrick s’asseoitdevant«ses»papiersdosàla
chambre,uncoindelapièce coupé desautres par un petitlimès
de boisfixé au mur pardeséquerreset surchargé delivres.
Des livres politiqueset psychanalytiques, dernierbastion
hétérosexueldelapièce.Pour le chapitre desgrandes
repentiesdel’Histoire.Carentrelaporte et lakitchenette, à
côté delaT.V. (Patrickest ungarçon moderne)et
unélectrophone en panne etcouvertdepoussière(Patrickest un

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garçonfauché) une bibliothèquesurmontée d’une caisse en
boiset ployant sousdes milliersdepages,toutes traitant
plus ou moinsdel’homosexualitésous toutes sesformes
(Patrickest ungarçon pourgarçon)etécrites
pardesauteursdetousbordsetdetoutesépoques.

Habib

té1977.J’accosteun jeune Tunisienet sonami.Ils n’ont
É
queseizeoudix-septans, c’est lapremière fois qu’ils
viennentenFrance.Lelendemain soir,jeleurfaisconnaître
Jean-Marie, chez nous.On parlemouvement homosexuel,
ils nes’en offusquentguère.Nous retournons nous
promenerauParc et nous jouonsànous poursuivre.Jenevois pas
sans quelquejalousie Habibse frottercontre Jean-Marie.
Nous neles reverrons que deloinen loinau hasard des
rues sans plusderéponsesaux invitations.
Été1979.Jemepromène avec Emmanuelle dans larue
ensoleilléequandj’aperçois ungroupe demaghrébinsen
grande conversation.L’und’entre euxécoute avectant
d’attention quesalangues’affalesur
sonépaisselèvreinférieure.Son regardsemblemepermettre delancer:
–MonDieu,quelle bellelangue !
Je déclencheun sourireradieux surcevisageinconnu
et qui pourtant me connaissait: