Grotesque et détachement

Grotesque et détachement

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275 pages

Description

Théophile Lavoisier exerce un métier essentiel à la sauvegarde du monde civilisé : la surveillance des zones occupées par les réfractaires au progrès. Entre ses allées et venues au mMinistère, les conversations avec sa voisine nymphomane et sa concierge, il occuperait bien son temps à dormir s'il n'était sans cesse travaillé par sa libido. Et c'est finalement de là que pourrait venir son salut. Car son existence ne lui avait pas ouvert les yeux : et si "les autres" avaient raison et que le Régime avait tort...

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Ajouté le 13 juin 2011
Nombre de lectures 111
EAN13 9782748147940
Langue Français
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Grotesque et
Détachement
Yvan Chalseche
Grotesque et
Détachement














Collection « Premier roman »
Le Manuscrit
www.manuscrit.com

© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4795-2 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-4794-4 (livre imprimé)




















A tous ceux qui m'ont fait profité de leurs conseils en
étant mes premiers lecteurs...


















YVAN CHALSECHE




















Prologue I
9 GROTESQUE ET DETACHEMENT
− Vous m’étonnez professeur. En bien. Ainsi votre
savoir n’est pas aussi dogmatique qu’il n’y paraît.
− Ne m’interrompez pas jeune homme.
− Excusez-moi.
− Apprenez, jeune homme, que personne d’autre que
vous ne considère que cette société est grotesque. Et
c’est ce qui vous isole. Mais le grotesque n’est pas le
plus préoccupant. Car ce jugement n’est que la
conséquence, et non la cause. La cause est bien plus
grave. L’origine du mal, c’est votre détachement.
− Le détachement ?
− Exactement. Comme le yin n’existerait pas sans le
yang, le bien sans le mal, l’obscurité sans la lumière,
veuillez svp noter après moi ce nouveau couple
infernal : grotesque et détachement.
10 YVAN CHALSECHE
















Prologue II
11 GROTESQUE ET DETACHEMENT
Rue des Hallebardiers. Rue des Brigadiers. Toujours des
rues au nom barbare qui se succèdent. Rue des
Aiguilleurs. Rue des Orpailleurs. Autant d'endroits
mystérieux aperçus derrière les vitres trop sales. Peu
importe. Je laisse le destin me mener où il en a envie.
Depuis longtemps, j'ai renoncé à comprendre. Je me
contente d'errer sans but précis à travers les artères trop
larges d'une ville. Une ville quelconque située dans un
pays qui l'est tout autant, quelque part dans une région
de l'espace et du temps qui me semble mal définie.
Devant moi, les kilomètres, une succession indistincte
de vaisseaux. Et le front appuyé contre le verre
transparent. J'avance. J'avance comme un fantôme se
déplace à travers les gaz. Je progresse en ayant si peu
conscience de ce qui m'entoure qu'il est possible.
J'avance. Sans sentir. Sans toucher. Sans comprendre.
Une présence pourtant, lointaine, incertaine : la mienne.
Mais tout cela me semble si dérisoire. Tellement
immatériel. J'erre au hasard, porté par des forces que je
ne veux pas connaître, mu par des mouvements qui
m'indiffèrent. J'attends. J'attends que quelque chose se
passe, qui définitivement ne se passe pas. Rien ne vient.
Rien ne se produit. En cette portion délimitée du temps,
rien ne se passe, sinon le front qui adhère trop
fortement aux parois, et les cheveux qui collent,
agglutinés par une sueur qui semble sortir d'un corps
malade.
Je hais les après-midi. Je hais les matins. Je hais les
journées. Je hais les nuits. Je hais les heures trop
longues, celles qui s'éternisent, celles qui s'étirent
inutilement et me rendent impuissant à y mettre un
terme, à clore une parenthèse qui n'aurait jamais dû
s'ouvrir, à mettre un point définitif à un verbiage
12 YVAN CHALSECHE

hystérique qui me laisse à jamais indifférent.
Imperceptiblement, je le sens, je me dilue.
Immanquablement, je me délite. Comme le temps qui
passe et qui pourtant n’avance pas, ou si peu. Bien trop
lentement à mon goût en tout cas, si je peux encore en
appeler à mon désir, si je peux en référer à un désir
quelconque. Inlassablement, je perds des morceaux de
moi. Inévitablement, des cellules de mon cerveau
meurent à chaque syllabe, à chaque mot prononcé,
rendant le suivant encore plus difficile à formuler. Dans
ma tête, les images se brouillent inéluctablement, devant
l’avancée irrépressible de l’ennemi, d’un ennemi que
j’appelle de tous mes voeux. Jamais je ne résiste. Jamais
je n’essaierai de résister. Car toute résistance est inutile.
Dans le temps se dilue ce qui pouvait émaner de moi.
Dans le temps se dilue ma volonté, impuissante à
mouvoir mon corps lourd. Dans le temps se dilue ma
présence même. Rien qu’une réminiscence de ce qui un
jour exista. Rien que le dehors qui ressemble au dehors
que j’ai déjà vu, que des routes et des gens qui se
succèdent sans que je puisse voir leur visage, sans même
que j’en aie envie. Et des rues, des rues. Des rues dont
la signification se perd dans le vide de mes cellules
mortes. Orpailleurs. Hallebardiers. Brancardiers. Que
sais-je encore ?
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14 YVAN CHALSECHE

















Le détachement
15 GROTESQUE ET DETACHEMENT
« Action spéciale dans votre supermarché. A l’achat de 3 produits
de bain GLOBE, douche gratuite avec nos hôtes et hôtesses si le
hasard fait bien les choses. Alors n’oubliez pas d’acheter vos
produits de bain GLOBE et rendez-vous à la caisse... »
Il est 20 heures 34. Dans ma tête résonnent des
messages aussi vulgaires que grotesques. J’ai faim, ou du
moins le crois-je. J’erre. J’erre entre les rayons. Surtout
ne rien oublier. Pour une fois. Car dans les magasins,
j’oublie toujours quelque chose, et je parcours les
travées comme une âme en peine en espérant m’en
rappeler. Le dentifrice. Du dentifrice. J’ai bien vu
comment on me regardait encore là-bas. Surtout ne pas
oublier. Avoir du respect pour ses collègues, en espérant
qu’il vous le rendent. Ne pas leur renvoyer votre
pestilence à la gueule ou il pourrait vous en cuire. Les
ménager. Ne rien commettre d’irréparable pour qu’ils ne
commettent rien à leur tour. C’est en somme la dernière
politesse que je m’offre, une politesse utile, une
politesse envers moi-même. J’avance. Et en cette heure,
j’ai du mérite. Le moment est infernal. Je dois enjamber
les grappes, les groupements de consommateurs
agglutinés autour des consoles. Enjamber en évitant
d’écraser. Pourtant, à cette heure, je n’en ai plus
l’énergie, en supposant que je l’aie jamais eue.
« Mesdames et messieurs, au rayon boissons, dégustation du
nouveau GLOBE Cola au goût merveilleusement acidulé. Alors,
offrez-vous un verre ... Et laissez-nous vous exciter les papilles... »
Porté par une force inconnue, j’avance. Je me faufile
entre les agrégats. Plus loin, une hôtesse souriante
soulève un verre bleu fluorescent avant de l’engloutir
devant une foule médusée, avec de grands gestes
théâtraux, en prenant soin d’en verser un peu sur son
tee-shirt dans une maladresse feinte. Le breuvage en
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démonstration a une couleur inquiétante. Quelque
chose que je ne pourrais jamais me résoudre à boire.
Quel colorant ont-ils bien pu utiliser cette fois ?
Peu m’importe. J’avance. Je marche au radar. L’écran
bleuté de mon radar interne m’indique une caisse, là,
droit devant, la voie de l’hypothétique sortie. Je regarde
encore une fois mon panier, dubitatif. A vue de nez, je
dois avoir l’essentiel, mais puis-je réellement me fier à
une si subjective impression ? Peu m’importe au fond.
De toute façon, dès que je suis rentré, je m’affale sur
mon lit, et je dors. Longtemps. Aussi longtemps que
possible.
Comme il se doit, la file est incommensurable, et je ne
suis pas rassuré. Il faudra bien que je sorte, mais
quand ? Heureusement, je reconnais la caissière en chef,
celle qui a eu le prix annuel de rapidité. Elle est en
position, le dos courbé. Elle attend le signal de mise à
disposition de l’ordinateur.
« Top ! »
De ses mains puissantes, elle agrippe les produits et les
présente à l’oeil électronique.
Top !
Ses biceps reluisent sous la lumière minérale du néon.
« Top ! Top ! »
De sa tête courbée, je ne vois que les cheveux rouges.
Sa queue de cheval s’agite engendrant un déplacement
d’air minimal : c’est le miracle des coupes
aérodynamiques.
« Top » final !
Le client introduit la carte dans le lecteur. Tout est en
ordre. Madame est en position et attend le nouveau top
de départ.
A ce moment, une sirène retentit. Cela semble provenir
17 GROTESQUE ET DETACHEMENT
de la caisse voisine. Cotillons et serpentins sont
propulsés en l’air. On entend des sifflets à air comprimé
comme dans les matchs de foot retransmis à la
télévision. Une cohorte de jeunes gens tout sourire en
tee-shirts moulants sortent de nulle part et sautillent
jusqu’à la caisse, l’air enjoué, arborant des dents
tellement blanches qu’elles m’en donneraient la
migraine.
« Mesdames et messieurs, vous aussi, comme ... BERNARD ...,
achetez les produits de bains GLOBE et gagnez une douche
gratuite avec nos hôtes et hôtesses. Comme ... BERNARD ...,
vous serez l’objet des charmantes attentions de nos hôtes et
hôtesses. »
Les félicitations et les cris de joie fusent. Bernard est
hissé en vainqueur par les bodybuilders de la troupe. Le
cortège se met en route et trottine vers l’entrée en
emportant le gagnant du jour. Les filles au tee-shirt
GLOBE mousse portent les mains aux joues et
inclinent le tête d’un geste de contentement, ouvrant la
bouche en cul de poule, faisant balancer leurs couettes
et leurs seins. Les mâles aux dents parfaitement alignées
applaudissent d’une manière aussi virile qu’il leur est
possible et escortent les autres jusqu’au delà des caisses.
Les écrans de contrôle s’allument dans un petit
crépitement. Une journaliste est plantée devant la
caméra.
« Mesdames et messieurs, bonsoir. Je suis actuellement en direct de
votre supermarché GLOBE pour assister à la fête que les équipes
de GLOBE MOUSSE ont réservée à Bernard Perrache,
célibataire âgé de 36 ans, demeurant à Gouy. Les équipes de
GLOBE MOUSSE ne reculent en effet devant aucun sacrifice
pour VOUS faire plaisir. En effet, aujourd’hui la chance a souri
à Bernard, mais n’oubliez pas que cela aurait pu être VOUS, si,
18 YVAN CHALSECHE

comme lui, vous aviez acheté le digipack GLOBE mousse
affermissante et hydratante, aux senteurs des tropiques. »
La journaliste s’estompe et l’image du digipack apparaît
en surimpression.
« Oui, vous aussi, comme Bernard, vous auriez pu acheter la
mousse affermissante GLOBE, mais vous auriez aussi pu acheter
le gel antirides GLOBE, ou encore la lotion après rasage
GLOBE à l’huile de jojoba ». Surimpressions à l’écran. «
Alors oui, la chance vous a peut-être frôlé ce soir, mais n’oubliez
pas que l’action GLOBE MOUSSE se poursuit tout le long du
mois. Oui, vraiment, il aurait suffi de peu de choses pour que vous
soyez à la fête ce soir. »
Derrière la journaliste, la clameur se rapproche. Elle se
retourne et la troupe fait irruption dans la salle. L’image
est à peine meilleure qu’une vidéo amateur, mais c’est
sans doute l’effet recherché. Bernard Perrache est
toujours porté en triomphe, un sourire timide aux
lèvres, l’air de ne pas saisir ce qui lui arrive. La
journaliste l’agrippe dès qu’on le descend de son
piédestal.
« − Bonjour Bernard, comment vous sentez-vous ?
− Bien bien, dit-il, hésitant, en essayant de comprendre
où il se trouve et ce qu’on va lui faire.
− Avez-vous l’habitude d’acheter des produits GLOBE
MOUSSE ?
− Ben euh... C’est surtout ma copine qui...
− Et bien vous pourrez remercier votre femme car grâce à elle vous
avez été tiré au sort et vous profiterez de notre douche aux huiles
essentielles. »
Pendant que la journaliste clôt l’interview par un sourire
radieux, les hôtesses sautillantes enlèvent leur tee-shirt
et leur short dans le fond de l’écran, découvrant leur
bikini aux couleurs fluorescentes. Comme je l’ai souvent
19 GROTESQUE ET DETACHEMENT
remarqué, l’important dans les soutien-gorge, c’est qu’ils
couvrent les tétons. Une fois cette condition remplie, le
tissu aura beau être aussi rare que possible, on restera
toujours dans les limites de la décence.
Les hôtesses les plus téméraires déshabillent
frénétiquement notre cher Bernard Perrache, qui
s’agrippe piteusement à ses sous-vêtements. On le
pousse dans la douche et... on change de caméra. La
journaliste a disparu pour laisser place au jet d’eau et à la
vapeur. Bernard Perrache est entouré de quelques
hôtesses bondissantes et visiblement surexcitées qui
commencent à lui oindre le corps avec conviction. On a
du mal à distinguer ce qui se passe entre la vapeur et les
rires hystériques.
− C’est toujours la même chose : quand ça devient
intéressant on voit plus que la vapeur ! lance la caissière,
maintenant à ma hauteur, visiblement accoutumée aux
actions GLOBE DOUCHE.
Elle me toise de son macaron victorieux de sprinteuse
de l’année. Pendant quelques instants, elle aura
finalement relevé la tête en direction de l’écran, exhibant
une poitrine qui pend comme un fruit trop mûr. Je la
surveille pendant qu’elle composte mes achats. Il ne
manquerait plus que cette douche orgiaque lui permette
de tricher sur mon compte.
Une fois le pointage terminé, c’est le point d’orgue. Des
écrans sortent des cris furieux d’entre les membres
surnageants. Bernard Perrache clôt la démonstration de
sa voix rauque de baryton-basse. Rideau. Clôture sur la
journaliste montrant un produit GLOBE avec son
sourire Peps-aux-dents. L’écran s’éteint.
La caissière et moi laissons traîner notre regard sur la
télé encore quelques instants, fourbus par une
20 YVAN CHALSECHE

expérience que nous n’avons vécue ni l’un ni l’autre.
Nos yeux se croisent, remplis d’un désir contrarié, peut-
être des regrets. J’introduis ma carte dans l’orifice et je
m’en vais, penaud. C’est la dernière fois que je fais la
queue à sa caisse. Trop mauvaise expérience.

Le retour s’effectue sans heurts. Pour plus de facilité, je
prends le bus rapide pour parcourir les quelques
centaines de mètres qui me séparent de chez moi. Les
rues se succèdent, avec leur nom barbare aux
significations définitivement hermétiques. Je suis assis
au fond. J’observe le rétroviseur situé au dessus du
chauffeur tandis qu’il m’emmène là où il veut, sans que
j’aie aucune influence sur lui. Il regarde la route et on ne
voit que ses cheveux, sauf à un seul moment où il scrute
l’arrière. Peut-être moi, mais plus probablement les
voitures qui nous poursuivent et qui, parfois, nous
dépassent. Je n’ai vu ce conducteur que deux ou trois
fois, pas plus. Sans doute que le convoyeur habituel a
demandé à être muté. Cela fait bien un mois que je ne
l’ai plus vu. Ni le mardi, ni le vendredi soir où il était de
service. J’ai même pris la navette de mercredi midi pour
en avoir le coeur net, mais il n’y était pas non plus. Il
faut croire qu’il s’est lassé...
Le nouveau est un moustachu aux cheveux bruns, à l’air
svelte et dynamique, mais je ne peux guère en dire plus
vu l’endroit où je suis assis.
Mes méditations sur les tranches horaire des
conducteurs de bus de la compagnie nationale des
transports s’arrête dès que je vois le panneau annonçant
mon arrêt : Place d’E. Je descends sans demander mon
reste. Je demanderai des précisions sur les heures de
service une autre fois.
21 GROTESQUE ET DETACHEMENT
Mon immeuble se trouve à deux cents mètres. C’est le
plus vieillot qu’on puisse trouver dans le coin, et il faut
avouer que ça lui donne un certain cachet, voire une
certaine valeur. A croire que le propriétaire a oublié que
le marché immobilier demande des bâtisses
fonctionnelles et énergétiquement saines. Chez nous,
c’est tout le contraire. C’est un clapier à lapin, certes,
mais sans le confort qui doit normalement faire avaler la
pilule aux locataires : le toit fuit, les châssis peinent à
rentrer dans leurs gonds et les murs ne sont pas
insonorisés. Régulièrement, j’entends mon voisin
chanter quand il vaque à ses occupations dans des
endroits indéterminés de son appartement.
Je passe le porche. Du bruit s’échappe de la loge de la
concierge : je suppose qu’elle regarde une émission de
Jean-Pierre Poucault.
Tous les appartements donnent sur une cour intérieure.
Le mien est au troisième. Je traverse le patio pour me
retrouver au bas des marches. Encore un bel exemple
d’anachronisme made in 34, Rue Marcel Dutricot : une
cage d’escalier en chêne massif, avec une rampe
tellement patinée par les années qu’on peut réellement
se voir dedans. Je monte. Au deuxième, je frappe chez
Carole D (c’est son nom d’artiste). Elle m’ouvre après
avoir scruté l’intrus par la porte entrebâillée.
− Salut, comment va ? Excuse-moi mais je n’ai pas
beaucoup de temps à te consacrer. Je vais à un
vernissage. Un truc où il faut vraiment être vu. Tu
comprends, Sylvain Dugarry risque d’y être et il faut
AB-SO-LU-MENT que je lui montre mes travaux.
Rappelle-moi de ne pas oublier mon book en partant.
Je suis habitué à cette impatience, son besoin
irrépressible de sortir et de se faire connaître, et je ne
22 YVAN CHALSECHE

m’offusque même plus de ne servir qu’à remplir les
intermèdes, les moments qu’on espérerait pleins mais
qui restent désespérément vides. J’essaie de les combler
du mieux que je peux sans toutefois être certain d’y
parvenir.
Je m’assieds sur un coin du fauteuil Arlequin et la
regarde traverser la pièce de part en part, du dressing au
psyché et du lavabo à la cuisine, en train de s’agiter pour
que tout soit à sa place, pour que tous les arguments
soient de son côté.
− Tu trouves pas que j’ai pris un peu ? me demande-t-
elle en s’examinant dans la glace. J’ai l’impression
d’avoir le ventre gonflé. Et elle pince la graisse qui lui
couvre les abdominaux pour mesurer l’épaisseur du
bourrelet. Faudra que je demande à mon acupuncteur,
poursuit-elle.
Pour passer le temps, je lui explique le coup de la
douche au supermarché. Elle m’écoute par bribes.
− Et elles avaient des bikinis fluos ? Mon Dieu comme
c’est ringard ! La mode revient aux tons pastels, tu
savais pas ?
− Non, je ne savais pas...
− Si je m’occupais de leur collection, on les citerait en
exemple dans ‘Les Cahiers de la Mode’. Enfin... tant de
talent gâché...
Et elle lâche un long soupir tandis qu’elle traverse la
pièce jusqu’au frigo.
− Un yaourt tibétain ?
Je ne bronche pas.
− Tu as tort, il paraît que ce truc nettoie le corps de
l’intérieur : c’est ce qu’ils disent à la télévision.
Et elle vient s’asseoir sur l’autre bord du fauteuil. Elle
déguste son yaourt en silence. Moi, je me demande
23 GROTESQUE ET DETACHEMENT
comment on a pu sympathiser. Cela tient du prodige ou
peut-être du désoeuvrement. On ne vit pas dans le
même monde, nous n’en avons pas les mêmes
interprétations. En fait, tout ça est parti d’un
malentendu, d’un rendez-vous raté. Elle pensait faire de
moi son quatre heures et ça s’est terminé en eau de
boudin, moi honteux dans son lit à peine froissé.
− C’est pas grave ! m’avait-elle dit, et depuis, comme elle
se plaît à me le répéter, on n’arrête pas de communiquer
sur tout, pour finalement se rendre compte que nos
problèmes se résument à pas grand chose. En fait, je
crois que si elle m’apprécie, c’est justement parce que je
ne lui ai pas fait son affaire. Ca doit être une forme de
reconnaissance de la militante néo-MLF à tendance
frustrée. Moi, je me demande quelle vide j’essaie ainsi de
combler, mais j’abandonne rapidement toute
introspection sauvage : tout ça, c’est de la psychologie.
On se sépare un peu après, illico presto dans la cage
d’escalier. Elle file à son vernissage et moi je file manger
un plat réchauffé à la hâte au micro-ondes. Je regarde
les lumières des autres appartements derrière la vitre.
En bas, chez la concierge, c’est toujours allumé. A la
télé, il y a probablement un marathon variétés avec
Jean-Pierre Poucault.
Ce gars est incroyable. Des années qu’on l’observe dans
toutes ses mues successives sans se lasser. Du moins
est-ce vrai pour les autres. Moi, j’ai fait depuis
longtemps mon deuil de ces happenings démonstratifs
et criards. A le regarder, je me demande ce qui fait
l’essence de son succès, quels messages subliminaux il
peut lancer à travers l’écran pour que jamais il ne lasse
et pour qu’on vote pour lui invariablement. A mon
humble avis, ça doit être dû à sa dentition impeccable :
24 YVAN CHALSECHE

ce gars a des dents comme j’en ai rarement vues, d’une
régularité et d’une blancheur peu humaine. En voilà un
qui pourrait enlever les jeunes vierges et les oindre de
substances visqueuses sous une GLOBE douche sans
que personne ne trouve à s’en offusquer. Demain, au
supermarché, il faut absolument que je m’achète un
dentifrice avec agent blanchissant. Demain, peut-être
aurais-je les dents de Jean-Pierre Poucault.
Par acquis de conscience, je parcours les programmes
télé en espérant y trouver ce que je cherche. Sur l’écran,
il n’y a que chanteurs à voix et divertissements
libidineux, jeunes gens dénudés au sein de télésuites
sentimentales sans plus de signification. Pendant
quelques minutes, je passe les chaînes en revue en allant
de l’une à l’autre sans discontinuer, apercevant
vaguement ce qui se passe avant de passer au canal
suivant, le tout se résumant à une suite aphasique de
vierges nacrées se pâmant sur des plages de sable fin, au
son de mélopées sortant de gorges profondes et rosées
s’ouvrant sur autant de faces brunies par le soleil.
Inlassablement, je vois les filles abandonnées et offertes
aux paroles aériennes de présentateurs aux yeux
pétillants, dominés par la figure tutélaire et
outrageusement sexuelle du maître, de l’exemple : de
Jean-Pierre Poucault. J’observe quelques instants les
déhanchements exagérés et lascifs, les bouches trop
roses débordant de salive, puis, à bout de patience,
j’éteins.

Cette nuit-là, malgré la fatigue, j’ai un mal de chien à
m’endormir, et une fois endormi, je rêve de choses
curieuses. C’est Jean-Pierre Poucault qui présente une
émission de gags vidéos. On voit Bernard Perrache sous
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