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Grui-gruick par Toutatis !

De
182 pages

Dans un village imaginaire du fond de la Bresse, des chemins de vie a priori hiérarchisés se télescopent douloureusement. Nous sommes plongés au milieu des années soixante-dix, où des visées expansionnistes mettent à mal la polyculture ancestrale qui faisait pourtant vivoter jusqu’alors une multitude de familles.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-59317-7

 

© Edilivre, 2013

Introduction

 

La commune de Colbagnat n’existe nulle part dans l’Ain, ni ailleurs en France. « L’Atelier Armat’Ain », la Société productrice de peinture « Rêv’ of colors »,la minoterie« Farinabelle »,les notaires Cassette et Oseille, sont purement imaginaires. Les protagonistes locaux mentionnés dans ce livre sont des personnages de fiction. L’auteur s’est inspiré de multiples petites histoires qui n’ont aucun lien entre elles. Elles sont plus ou moins réelles, des quatre coins de la large campagne bressane, milieu rural où il a grandi, vécu, travaillé. Ceci est un roman.

Le patois ? Il était parlé aisément entre personnes des générations nées avant 1940, malgré la chasse qui lui fut menée par les vertueux instituteurs de la Troisième République. Son emploi anecdotique dans ce livre, situé en 1976-1977, correspond assez fidèlement à une réalité verbale encore prégnante pour cette période au sein des dialogues familiaux, des propos de bistrots de campagne, des conversations sur les champs de foire, à un degré moindre dans la cour du collège. En tout cas, ces quelques mots magnifiques et expressions savoureuses, ont marqué durablement le langage usité dans beaucoup de familles, comme chez Charnay à Confrançon, au hameau de La Croix de Pierre. A l’attention des lecteurs « de la ville » à cette époque, ou bien trop jeunes aujourd’hui, ils sont traduits entre parenthèses ci-après. A ce qu’il se dit, le dialecte de référence dans la Bresse de l’Ain est celui de Marboz, sensiblement différent de celui parlé dans le Louhannais. D’autres encore vous diront qu’il existe autant de variantes du patois que de villages…

Et le ben ? C’est ben vrai ! C’est ben sûr ! Selon beaucoup de non-Bressans, il paraît qu’on en met de partout… à toutes les sauces, nous « pures crème ». Alors, même si elle eston p’teu peu(un petit peu) lourdingue et glaiseuse, je ne renie pas ma marque de fabrique.Oua,Hé ben’n chaqua!(Oui, c’est bien quelque chose !), on ne peut pas se désengluer facilement les racines de cette Terre de Bresse…

Chapitre I
Affairisme

Début mai 1976 – Mairie de Colbagnat, Arrondissement de Bourg-en-Bresse - 01

Le dos tourné au panneau d’affichage municipal extérieur, à droite du perron, Richard Faron – Eleveur Porcin, Ancien Combattant d’Afrique du Nord – attend les bras croisés, le regard songeur tourné vers le ciel. Il n’est pas plus inspiré que ça par les quelques avis qu’il vient de lire… Arrivé cinq minutes à l’avance, il attend que le premier magistrat le reçoive après la fermeture du secrétariat. Il se doute un peu du pourquoi de ce rendez-vous, mais sans plus…

Dimanche dernier, dans une travée bondée de la Foire de printemps à Bourg, Nestor Landry – le maire – lui a lancé :

– Passe-donc, Richard, à la fin de ma permanence mardi qu’ vin (qui vient, en patois), j’ai à te causer ! Ici, y a trop de monde, tu vois ben

– Ben que je ne vois pas vraiment, mais sûr que je viendrai !

– Allez, fais de bonnes affaires, bonjour à Marie-Jeanne, à dacheteu (bientôt) !

Semblant descendre tout droit du Septentrion, la bise souffle sous un ciel azur, comme trop souvent depuis le début de cette année. La dernière brouillassée remonte au deux avril. Préoccupation naissante. En effet, en ce premier semestre, la France est encore toute verdie par l’épopée des Stéphanois en Coupe d’Europe des clubs champions malgré la finale perdue 0-1 contre le Bayern. En lot de consolation, l’ASSE est déjà auréolée du titre de champion national. Pourtant, sans savoir que l’Hexagone sera roussi avant même l’été, on commence à parler sécheresse au journal télévisé, ainsi que dans le Progrès, la Voix de l’Ain, l’Ain Agricole. Seule la traînée laiteuse laissée par un gros avion bien haut vient larder cette pureté bleue à l’horizon du Revermont. Du côté de l’Est, un point scintille, c’est l’antenne relais de Ceyzériat.

Il est cinq heures trente, mardi après-midi jour d’ouverture au public. L’invité frissonne sous la fraicheur printanière, les Saints de Glaces approchent. Au loin, les « pou-pou, pou-pou » d’un coucou gris s’estompent dans les bois du lieudit « Chaudail ». Puis, le silence s’installe…

– Ah !!! Morbleu, tu m’as foutu la frousse ! D’un bond, Faron s’est jeté d’un gros mètre en arrière de la lourde porte dont Nadine, la secrétaire de Mairie, vient de tourner brusquement la poignée.

– Oh, à ce point le trouillomètre ! Pas à un soldat de ta trempe, Fanf’ (son surnom depuis l’école primaire pour un fait d’arme juvénile qui vous classe dans « les durs » d’une cour de récréation). Tu te rappelles le « Bacille Calmette Guérin » ? T’es le seul du rang d’oignon à ne pas avoir pleuré quand ils te l’ont incrusté à la plume !

– Non, mais c’est bon…, juste que je ne t’avais point entendue marcher dans le couloir. Un effet de surprise, quoi !

– C’est donc toi qu’il attend Monsieur le Maire ? Rentre au bout ! Vous n’êtes plus que les deux, tranquilles…

– Ben oui, c’est moi.

– Bonsoir et bonne réunion !

– À te revoir, Nad’, bien des choses à la maison !

Depuis leur jeunesse, il y a une familiarité entre eux deux, originaires d’un même autre village tout proche de Vonnas. C’est par le biais de leurs conjoints respectifs qu’ils sont devenus Colbagnatais.

Nestor Landry a entendu de loin leurs propos. Il lance tout en déroulant un plan sorti d’un tube à papier calque Canson :

– Rentre, Richard ! Ferme bien en décrochant la chaîne de l’intérieur, histoire d’être en paix !

Sur le cartouche, barré pleine diagonale, figure en lettres rouges la mention : « document confidentiel, état provisoire ». Dessous, on peut lire l’intitulé du plan :

Projet de 30 lots, 29 à bâtir /Le Clos des Ormes

Commune de COLBAGNAT – 01

Plan de découpage dressé par :

Cabinet de Géomètres Expert - - - - - - - - -
(MM
S), le 10 avril 1976

Echelle : 1/250è

Richard pénètre dans l’office et s’empresse de trouver appui sur le dossier d’une des deux chaises qui attendent les visiteurs.

– Oh, mais t’es ben tout blanc comme une merde de laitier ! relève l’hôte, en lui signifiant de s’asseoir par un allongement du menton en direction de la chaise. Il reprend :

– T’es sûr que ça va ? Pas besoin d’un verre d’eau ?

En inspirant jusqu’aux tréfonds de ses bronches, puis en secouant sa mailloche tout en lâchant l’expiration d’un grand souffle, l’invité de la soirée répond :

– Ça va, ça va mieux, rien de grave !

Il s’assied, puis dégrafe sur sa poitrine un bouton de sa chemise d’été à damier noir et gris clair, en plus de celui déjà ouvert sur l’encolure. Sa glotte fait l’ascenseur, quelques gouttes de sueur dégoulinent de ses tempes. Il se doit une explication :

– Tu peux pas savoir, mais (silence)… depuis l’embuscade, il m’arrive d’avoir cette réaction.

– Un cauchemar en plein jour, quoi ?

– Pas vraiment, ça me revient plutôt quand un bruit surgit dans une atmosphère calme et pesante que…

– Une crise d’angoisse alors ?

– Pas mieux ! En fait, un choc post-traumatique, m’a expliqué ma tante Ginette qui travaille à Desgenettes (Hôpital militaire de Lyon).

– Haa Ouiii, il paraît que tous ceux de « la Grande de 14 » en ont ! Comme mon oncle Armand !

– Dans mon cas, c’est un bruit qui déclenche, ou bien un cri d’enfant… Pour d’autres, c’est une odeur, ou un éclair… »

Il enchaîne :

– On patrouillait dans le lit de l’oued pour débusquer l’entrée d’une grotte, cache d’armes de ces « crouilles de Felouzes ». Sûrs de nous, on se croyait chasseurs, mais … Comment t’expliquer ? … Plus nous avancions, moins il y avait de bruit. Le cagnard écrasait tout, même le son des criquets.

Nestor Landry, qui n’a pas été appelé dans les troupes de maintien de l’ordre version gouvernementale en Algérie, fait un effort de transposition de l’autre côté de la méditerranée. Un peu vain, tant c’est impossible d’y plonger rétrospectivement pour celui qui n’a pas vécu quelque chose là-bas où tout était poignant. Richard poursuit :

– Instinctivement depuis quelques minutes, mon index frôlait la gâchette du Famas …

Cette scène et d’autres de 1959 dans les Aurès, quelque part au Sud de Batna, il ne peut les évacuer de sa calebasse. Et de continuer devant le maire attentif au récit, lui, resté à l’époque simple troufion en métropole :

– Un vol de perdrix est parti en cacabant comme elles se le doivent à chaque fois, les emplumées. De reflexe, peut-être de peur…, j’ai tiré ! Tiré sur rien du tout. Mais…, mais là ça a pété de partout, depuis les broussailles, au-dessus des crêtes. Les salauds de salauds !! Dans une pagaille assourdissante, on était devenus gibier !

– Bon ! Arrête, faut pas te tournebouler avec ce passé pas beau… Hééé ! Je vois que tu reprends des couleurs.

Le maire savait que deux frères d’armes du commando de chasse auquel appartenait le Fanf’ étaient tombés « Morts pour la France » ce jour-là. Il sait aussi que Richard revendique une pension pour infirmité en raison d’une séquelle à l’épaule, paraît-il ? De reprendre :

– Ton dossier à l’ONAC1, je verrai pour faire intervenir une nouvelle fois notre dévoué Député. De ton côté, continue à seriner la FNACA2, ça paiera ben un jour ! Allez, parlons de nos moutons !

Faron apprécie l’oreille que lui prête l’édile. Ce n’est pas comme tous ceux qui dégouazent (disent du mal) dans son dos au sujet de cette petite cicatrice pourtant bien visible sur le haut du biceps gauche, entre les rondelles de vaccination et la barrière d’inoculation du BCG. Le ragot à la paroisse est tenace, notamment chez FIX’AIN et GMC au bistrot du bourg : « Tu parles d’une balle qui lui aurait transpercé l’épaule ! Il s’est juste éraflé en se frottant contre une épine d’acacia, Le Fanfaron !». Et les mêmes « espingouins » de rajouter encore : « Un gros mytho, le Fanfaro !». Peut-être qu’ils sont jaloux ? Hein ? Un estranger, d’un bled à treize kilomètres de Colbagnat qui est venu marier une des plus belles du Pays… A contrario, il les fait tout de même grassement marrer avec ses fanfaronnades ! En effet, Richard possède un certain talent d’imitateur.

La faiblesse dans le dossier militaire du blessé étant que le toubib de service à l’Hôpital de Constantine, sans doute accaparé ce maudit soir auprès de patients plus gravement atteints, inscrivit sur le carnet du soldat Faron Richard Arsène : « lésion cutanée et musculaire, rectiligne en haut du biceps sur le membre supérieur gauche. Pose de trois points de suture. Pansement à renouveler toutes les quarante-huit heures pendant la durée de la mise en dépôt de douze jours. Origine de la blessure constatée : indéterminée. Signé : Dr. illisible, sous le cachet circulaire à l’encre bleue ». Pourquoi, selon l’ancien Combattu, ce diable de Docteur Freluquet s’est-il permit, d’écrire cette contrevérité : « Origine de la blessure constatée : indéterminée » ? Pourquoi ? Il n’y était pas, lui, sous la mitraille de ces « crouilles de gnoules » ! Objectivité et sagacité professionnelle, en perspective d’une réclamation ultérieure pour séquelle de guerre ? Soupçon d’une mutilation volontaire ?

Un peu pressé, sans vouloir le dire, de se recentrer sur l’objet du rendez-vous, le maire poursuit :

– Je sais qu’on est pas hâté d’aller se coucher, maintenant que Giscard vient de nous rétablir l’heure d’été3. Mais place aux affaires ! Voilà, je compte, Richard, te prendre sur ma liste en mars prochain !

– Oh, j’y songeais un peu, rien qu’un tout petit peu… relève timidement Faron. Flatté, il en rêvait beaucoup !

– Oui du sang neuf ! J’ai plusieurs vieux croûtons qui ne peuvent plus tenir réveillés jusqu’à la fin du conseil… J’en ai même un qui ronfle tel un sanglier plein de topinambours !

– Je crois deviner à qui tu fais allusion… S’ils dormaient tout le temps, passe encore ! Sauf qu’ils sortent de leur léthargie, les bougres, dès que j’en viens à parler de demandes de permis de construire. Je suis de plus en plus sollicité par des Berliets4 qui veulent faire construire, vu qu’on est situé en plein sur leur tournée de ramassage, et même des Tréfileux. La Terre, il ne faudra donc jamais y toucher à la Terre ! Les maisons, elles bouffent du terrain qu’ils disent… Ils en auront pourtant assez sur le ventre au cimetière, hein ?

Remonté comme un carillon, il continue son explication bien tranchée, solidement argumentée, toute en longueur :

– Je veux renouveler ma liste d’au moins huit sur onze conseillers, avec deux femmes : histoire de modernité ! Regarde au Gouvernement, Giscard a ben pris Momone5. Enfin sur dix, parce que moi je reste. Si ce n’était pas ce Coco de Ferrat qui la chante, je serais d’accord avec la raison du Prophète : « La Femme est l’Avenir de l’Homme ! ». Justement, nos Cocos d’ici, ça m’étonnerait que les Colbagnatais et – Gnataises en veulent, sauf peut-être qu’avec le panachage… Il y a ben ce professeur de Sciences Naturelles au Collège qui pourrait briguer un poste. J’ai pensé que le meilleur moyen de le neutraliser serait de l’avoir avec nous … Mais ce prétentieux m’a déjà répondu d’un ton pointu : « Non, nous ne partageons pas les mêmes valeurs, sauf votre respect monsieur Landry ! ». Leurs valeurs, tu parles : ils prétendent tout partager ! Regarde leur camarade Jojo Barjo (Georges Marchais), lorsqu’il parle de solidarité ? C’est une petite tranche de galette grosse comme un triangle entre onze heures et midi pour le prolétaire… Et pis pour le Premier Secrétaire, la grosse part de midi à onze heures !

Après cette vibrante démonstration illustrée mode camembert, il ponctue sa diatribe par un slogan largement éculé, tout en levant un index vindicatif au plafond :

– Les Cocos, au boulot !

– Je comprends Nestor, t’as pas tort…

– Mieux encore ! Je te rajoute : il faut que Colbagnat repasse au-dessus de cinq cents habitants ! On y gagnera tous en dotations, en subventions, en Taxe d’Habitation et tutti quanti… T’es ben d’accord ?

– Ma fa oua (certain que oui) ! acquiesce Faron.

– Tu sais ben toi comme tout le monde que je ne fais pas vraiment ça pour le pognon ! Mais doper mon indemnité sera ben gros mérité, n’est-ce pas vrai ?

Affirmation interrogative pour quérir l’approbation de Richard qui mord à l’hameçon :

– Vrai ! Faut ben une compensation à se décarcasser pour les autres. Et pis et pis… y a guère de mal à se servir un chouia au passage, un chouia comme du beurre dans les épinards, quoi !

– Ah je me disais que nous allions être branchés sur la même longueur d’onde tous les deux ! Donc, t’es partant ?

– Et ça devrait me plaire !

Le début d’une connivence devinée fructueuse par les deux coquins. Un acoquinement, pensez-vous ? Dixit le proverbe : charité bien ordonnée commence par soi-même ! Pourquoi les lascars s’en priveraient-ils ?

– Mon cher futur Adjoint, ce n’est pas tout ! Pourquoi j’ai attendu que La Nadine soit partie ? Je vais te mettre en confidence sur un projet qui me tient à cœur, en toute discrétion, j’insiste ! Projet pour lequel j’ai besoin de toi et assez vite, tu vas comprendre. Ouvre bien tes oreilles, l’ami !

Faron a bien flairé que le plan déroulé à l’envers de ses mirettes n’est pas là par hasard. Mais, il n’arrive pas encore à le lire… Soudain, le téléphone sonne dans le secrétariat à côté ! Nestor s’excuse d’aller répondre. A la teneur des propos qui s’engagent, Richard identifie à l’autre bout du fil l’Adjudant-Chef de Corps des Pompiers – Eustache Pillegrain, dont les aïeux étaient meuniers. Il a en souci le niveau d’eau bas dans les mares. Plusieurs de celles-ci dans les fermes à l’écart du territoire communal font partie du dispositif de défense Incendie, en appoint du réseau d’adduction posé au début de la décennie précédente. Pendant cet intermède de conversation annexe, Faron en revient dans sa tête au plan et au « besoin de toi et assez vite » formulé l’instant d’avant. Il se sait déjà bien introduit là où il faut en tant que délégué à la Chambre d’Agriculture et à la SAFER6. Sa doublette avec Nestor Landry, administrateur, lui au Crédit Agricole du Sud Est et à la MSA7, en fait un des acteurs locaux qui noyautent, qui cadenassent le réseau. Dans ce système où prévaut le gros, inéluctablement au détriment du petit, ils se sentent adoubés par leur fervent militantisme à la FDSEA8. Le productivisme agricole change de braquet au milieu des Seventies, bien impulsé par le Grand Jacquot – Tateur de croupes bovines, mangeur de tête de veau, mentor qui monte en puissance – Jacques Chirac, Premier Ministre en exercice. Le Corrézien a de l’estomac. La polyculture à échelle familiale a bientôt vécu, la taille des exploitations et la cylindrée des tracteurs avec quatre roues motrices suivent des courbes vertigineusement exponentielles. L’alliage composé de – Soif du pouvoir, égocentrisme, appât du gain – institue çà et là des chefaillons, acteurs incontournables du paysage socio-économique dans notre verte paysannerie. Alliage quasi inoxydable. Richard croit savoir que Nestor, revenant dans le bureau, va lui parler de remembrement agricole. Nenni ! D’un ton direct :

– Richard ! Les quatre hectares d’Amédée La Sgneule à la sortie du village, il nous les faut et vite !

– Ha !(un temps d’arrêt), tu veux les acheter pour la Commune ? – Ben oui… mais pas exactement… Tu le connais La Sgneule, au maire, il ne voudra jamais vendre ! Jamais !

– Ben pour commencer, il faudrait qu’il soit vendeur, l’Ancien, hein ?

– Mais il l’est ! Il arrêtera à la Saint Martin9qu’ vin (qui vient). Ça, c’est du secret solide que je tiens de Maître Cassette – Alias OnclePicsou qui est également son notaire ! Aussi, qu’il aurait un acheteur encore inconnu… à 18 000 francs l’hectare. Et encore, pour recouper le scoop, je tiens pour sûr que le Vioc a demandé son calcul de pension à la MSA.

– Curieux qu’il veuille s’en séparer… mais ça les vaut ! Une Terre des meilleures du Canton. C’est ben vrai que lui La Sgneule, il ne fait jamais comme les autres … Et pis avec soixante-cinq aux prunes je crois, normal qu’il fasse place aux jeunes !

– En fait, l’ancêtre, il veut les réinvestir dans une vigne du Mâconnais. Dans de l’AOC Saint-Véran ! Pas du Baragnon10, ni du Clapion11! Tout ça au profit de sa fille unique qui a marié un vigneux à Davayé. Il a toujours dit qu’il ne se fera jamais enterrer ici, des histoires d’après-guerre, quoi… Feu, sa moitié suce déjà les pissenlits par la racine sous les vignes là-bas.

Amédée Collet fut jadis en 1950 affublé du sobriquet LaSgneule (la manivelle) car il fut aussi un des premiers paysans à posséder ici une automobile, modèle déjà pourvu d’un démarreur électrique, mais qu’il s’évertuait à vouloir démarrer uniquement à l’aide de la manivelle… Peut-être pour économiser la batterie, allez savoir ! En tous cas, attraction en ce temps d’un geste auguste qui était maîtrisé parfaitement en deux tours par le chauffeur de la berline. Bien que ladite voiture, une Juva 4 Renault soit aujourd’hui remisée dans une grange par la force de l’âge, le surnom accolé au nom de son propriétaire a bien évidemment perduré. Depuis trois ans maintenant, Amédée roule en R16.

Pourquoi il n’aura pas sa tombe à Colbagnat, le Père Collet ? Au retour d’Allemagne en avril 45, après sa captivité, aigri et amaigri de vingt kilos par cinq ans de privations et travaux forcés, détraqué des boyaux au point d’être à vie contraint à manger six fois par jour de minuscules portions liquides, seul l’accueil de ses proches a été chaleureux. Passe encore le manque de compassion des autorités, mais c’est d’avoir été ignoré par la plupart de ceux de 14-18 et battu froid à ce point par le gros des villageois qui lui laissent un indélébile bleu à l’âme vis-à-vis de ses concitoyens Colbagnatais. Presque un pestiféré, excepté aux yeux des familles Salinet et Montfro qui vinrent continuer l’aide aux travaux agricoles déjà fournie à sa jeune épouse esseulée sur le domaine familial depuis la débâcle. Un domaine prospère, stable depuis plusieurs générations de Collet. Amédée, remobilisé en octobre 39 dans l’Artillerie derrière la Ligne Maginot, fut rapidement fait prisonnier d’une prise à revers dès le déferlement conquérant des Panzers de La Wehrmacht passée par la Belgique. Ils ont fait le tour ! Cerné en haut du Mont Sainte-Odile surplombant Obernai, l’effectif entier de sa Division fut immédiatement dirigé de l’autre côté du Rhin.

Lui, amer et la queue basse, dut endurer l’autorité et les brimades d’Helmut – Patriarche vigneron sur les coteaux de la vallée du Neckar au-dessus d’Heilbronn. Le frère jumeau d’Helmut, Günter, était tombé à Verdun, alors le défoulement sur le Franzose … sur les Franzosen. Punition suprême, d’autres compatriotes d’infortune comme lui étaient régulièrement assignés dans le cimetière, sans le droit de se parler, au creusement des tombes des jeunes têtes blondes tombées pour le troisième Reich, du moins pour ceux dont le cercueil pouvait être rendu à la famille dans la bourgade d’origine.

Dormant sur une paillasse dans un coin de l’écurie de la jument, antre menue où il mangeait seul sa pitance rationnée à base de brot et kartoffels posée comme à un chien dans une écuelle à même le sol, il put mesurer plus tard ce tout relatif confort. Plus tard, c’est en juin 41 avec la rupture du Pacte germano-soviétique, traduite par l’offensive Barberousse. Objectifs Kiev et Moscou. Le nouveau front ouvert à l’est induisit une production d’armes et de munitions à cadence effrénée, priorité du régime hitlérien qui conduisit au transfert d’Amédée dans une usine Benz à Stuttgart. Si encore leur première raclée significative à Stalingrad, traumatisante dans leur arrogance arienne, les avait fait mettre les drapeaux à croix gammée en berne ! Mais non, furieux, leur Führer ordonna la surmultipliée dans les ateliers. Revenu au statut d’homme libre, Amédée resta peu loquace pendant vingt-cinq ans sur ce cataclysme humain qu’il ne fît que subir. Il n’eut déjà pas à goûter la liesse de la Libération.

Retour à l’entrevue de Landry et Faron en mairie de Colbagnat.

– De la terre agricole, pourquoi la mairie en aurait-elle besoin ?

– Parce que c’est du terrain à bâtir ! Enfin, pour bientôt, Ouais ! Et surtout d’un seul tenant !

Landry écartèle sa main sur le plan qu’il fait pivoter à 180° pour l’offrir aux yeux écarquillés de son vis-à-vis, en enchaînant :

– Ben oui mon pote, Colbagnat ne va pas repasser dans la catégorie de cinq cents à mille habitants en laissant vendre les fermettes aux Bourges Lyonnais et aux Oins-Oins friqués de Genève ! Ils ne viennent respirer notre bon air frais que le week-end et un mois dans l’été. Sauf quand tu as répandu ton lisier… T’en sais ben quèque chose, hein ? Ils ne supportent pas l’odeur du fumier et du cochon, ces Monsus (gens présumés bien et aisés). Non Richard, il nous faut des jeunes couples avec enfants ! Et je te rajoute que la taxe d’habitation rapportera plus que celle sur les propriétés non bâties !

– J’y suis, ça va bétonner à pleines toupies et plein camions de moellons !

– Ah que tu dis, vingt-neuf villas à construire !

Le maire posant son index sur deux rectangles presque accolés – teintés ocre et cernés d’un liseré vert foncé – du plan en question, interpelle Faron :

– Regarde aussi sous mon doigt, le trentième lot ! Des courts de tennis qu’on aura à Colbagnat !

– Et ben, je vois en face de moi quelqu’un qu’est dans le coup de l’avenir.

– Tu veux rire, dans le coup de raquette. Et toi dans le coup de fusil !

– Moi, dans ce coup là… ? Je ne sais plus où tu veux en venir !

– N’oublie pas la religion du portefeuille, Richard ! Tu es en passe de devenir un spéculateur en tout honneur !

– Me faire de l’oseille, mais …

Un tantinet décontenancé par l’audace de la suggestion.

– Simple : tu vas aller chez La Sgneule te porter acquéreur spontané en lui faisant valoir ton besoin de te diversifier pour produire du soja et du tournesol. T’as ben entendu à La Fédé que ça va payer ?

– Mais moi, je le connais guère l’individu Collet ?

– Justement, tu es… une espèce de gringo ! Enfin je veux dire un pas né ici, donc un bel avantage !

– Bon, mais comment je vais financer la mise de départ ?

– Prêt relais du Crédit Agricole, garanti sous mon couvert !

Quel gestionnaire ce Nestor ! Il progresse dans ses arguments muris d’avance :

– Tu l’allèches avec un prix à 19 000, tu peux même négocier jusqu’à 20 000 balles l’hectare ! Au diable l’avarice ! Quand tu sauras ce que tu palperas en retour du promoteur, mon gars… : six fois brutes ton apport de 80 000, soit 480 000 francs ! Mais attention, pas de gaffe, le prix officiel c’est 260 000 ! Y’en aura 220 000 sous le manteau…

Et il enclenche, la calculette programmée dans la cervelle :

– En fait, deux fois nettes au final pour toi, soit 160 000 francs ! 16 patates à mettre dans ton nourrain ! T’entends ?

– 16 fois dix mille ! s’esbaudit l’éleveur de cochons.

– Les autres 32 bâtons : à qui ?

– Dans un montage pareil, entendu qu’il y a les commissions, les faux frais inévitables, les charges quoi ! Faut ben que tout le monde mange au râtelier !

Et de dérouler l’ardoise à foin :

– 120 000 grosso modo pour les impôts et la plus-value ! 14 000 pour l’emprunt relais sur environ six mois, le temps...