Habanera
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Description

Près de Saint-Denis, sur l'île de la Réunion, Une incantation lancée plus de cent ans auparavant semble avoir repris possession d'une plantation abandonnée. Quel est ce sortilège qui semble retenir la Habana, superbe case abandonnée, dans un repli du temps ? Que veut l'esprit qui tente de se réincarner ? Pourquoi, Carmen, la jeune styliste qui vient d'emménager dans cette demeure oubliée, a-t-elle le sentiment permanent que la maison veut lui dire quelque chose ? Lorsque le passé et le présent se mêlent dans une sarabande où les destinées humaines sont lancées comme des dés par les puissances Vaudou, la raison chancelle. Carmen parviendra-t-elle à vaincre les démons qui hantent encore sa case ? Rejoindra-t-elle l'amant idéal qui, au travers des siècles, ne cesse de la chercher ? Une musique lancinante, la Habanera, rythme les gestes de tous ceux qui pénètrent dans la plantation, elle est l'un des ingrédients qu'utilisa une ancienne esclave pour lier deux âmes... éternellement.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2009
Nombre de lectures 5
EAN13 9782359620375
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Habanera
 
 
 
Dépôt légal : juillet 2009
 ISBN : 978-2-35962-003-0

 
  Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.  
 
Laurence Lefebvre Roman
 
Habanera
 
 
  
Éditions Ex Æquo
BP 53
91151 Étampes cedex 01
  
www.editions-exaequo.fr  
 
Chacun des pas de la visiteuse soulevait une tornade de poussière qui ne dérangeait qu’à peine le ballet des moustiques qui dévoraient sa peau. Cette nuée assoiffée avait éclos dans le petit étang situé juste à côté. Chaque tempête ainsi créée laissait entrevoir le plancher de la varangue, comme on appelle les vérandas sous les tropiques. Cette longue galerie qui ceinturait la maison était plus grande que son appartement parisien ! Les pièces ainsi gagnées sur l’extérieur, délimitées par des claustras et closes de moucharabiehs, procuraient une pénombre rafraîchissante contre l’étouffante chaleur du jardin qu’elle venait de traverser. Les boiseries avaient été miraculeusement épargnées par le temps et les insectes. Des lambrequins ornaient toutes les embrasures, apportant une note artistique avec leurs ciselures ressemblant étonnamment à des vévés, ces dessins de poudres colorées réalisés par les artistes africains ou indiens.
Les décennies paraissaient avoir oublié la case dans un cocon végétal. Malgré son apparence première, cette vaste construction assoupie dans la chaleur et la poussière ne donnait pas l’impression de désolation d’une maison abandonnée. Dès que Carmen l’avait aperçue du bout de l’allée, lors de sa première reconnaissance, elle avait ressenti les signes annonciateurs d’une émotion forte. Cette maison avait quelque chose d’ensorcelant ! Comme si les Loas, les esprits vaudou, en avaient pris possession. On y percevait immédiatement une aura que ne possédaient pas les autres propriétés qu’elle avait visitées ces dernières semaines. Elle savait, depuis qu’elle l’avait découverte, que ce serait dans celle-là qu’elle vivrait et dans aucune autre, ou qu’alors elle reprendrait bientôt un avion pour la métropole en abandonnant son rêve de s’installer à la Réunion.
Elle connaissait ce bout de paradis, en plein milieu de l’océan indien, depuis plusieurs années. Elle y était venue en vacances plusieurs fois, avec son mari, y avait trouvé des attaches, des amis, des endroits favoris… Puis les choses s’étaient bousculées dans son existence. Cela avait commencé par un divorce qui l’avait laissée amère, avec l’envie de tout recommencer ailleurs. Ensuite, elle ne put refuser la proposition d’une agence de stylisme qui lui fit quitter la capitale, avec ses embouteillages, sa pollution et le stress permanent, pour s’installer plus près de l’île Maurice, où se fabriquaient les textiles dont elle dessinait les motifs. Mais elle ne voulait pas quitter la France pour autant, et avait donc décidé de demeurer à la Réunion. C’était le meilleur compromis pour diriger les ateliers de tissage et pouvoir prendre un avion afin de soumettre les projets de collections à ses nouveaux employeurs.
Cet éloignement lui fut salvateur sur le plan créatif. S’inspirant du cadre environnant et du foisonnement de la nature réunionnaise, elle imagina toute une palette de concepts originaux qui enthousiasmèrent les designers. Mais il lui fallait désormais emménager pour de bon, et quitter le confort de son hôtel pour un havre où elle conjuguerait travail et qualité de vie. Elle se mit en chasse, aidée par quelques connaissances auxquelles elle avait passé le mot. Elle contacta les agences immobilières et les notaires, sans grande satisfaction… Rien de ce qu’on lui proposait ne lui convenait ou ne lui plaisait. Elle ne parvenait pas à s’imaginer vivre dans les bicoques qu’elle avait visitées. Les seules villégiatures disponibles étaient hors de prix. Elle commença alors à étendre le cercle de ses recherches, s’éloignant petit à petit de Saint-Denis, la ville principale de l’île.
Ce fut par hasard qu’elle découvrit cette grande case abandonnée. Elle cherchait, depuis quelques centaines de mètres, un endroit où faire demi-tour avec sa voiture car elle venait de rater l’embranchement menant à une énième propriété ; la route n’était pas assez large pour lui permettre de le faire en une seule manœuvre, et elle guettait un débouché de chemin. Quand elle en aperçut enfin un, elle insinua l’avant de son automobile entre les hautes herbes et les basses branches qui en garnissaient l’entrée.
Elle fut mystérieusement attirée plus loin. C’était une sensation indéfinissable, mais elle savait qu’elle devait avancer sur cette route qui n’avait pas dû être empruntée depuis Mathusalem ! Après quelques nids-de-poule, et au prix de nombreux grincements de branchages sur la carrosserie, elle se trouva au bord d’une friche avec, au bout de cette mare végétale, une perle oubliée… Une case réunionnaise, pareille à celles qu’elle admirait dans les rues chics de Saint-Denis ! L’imposante masse de la construction semblait provenir d’une autre époque, comme si elle avait remonté le temps pour s’arrêter là, capturée depuis un monde parallèle par un puissant sortilège. Intimidée, Carmen n’osa pas pousser plus loin. Elle resta un long moment à la contempler, comme un tableau familier. Puis, peu à peu, l’envoûtement desserra sa prise, et elle sortit de la rêverie où l’avait plongée la contemplation de ce joyau de bois et de chaux. Pour repartir, elle recula lentement, sentant bien que chaque tour de roue lui était pénible, et elle se précipita directement au cadastre pour savoir à qui appartenait cette merveille.
Le consortium qui en était propriétaire accepta sans réelles difficultés de la lui louer, à un prix très raisonnable, à condition qu’elle prenne à sa charge tous les travaux pour la remettre en état. Il ne lui restait qu’à juger sur place si elle se lançait dans cette aventure.
Elle se rendit de nouveau à l’ancienne plantation, cette fois-ci pour la visiter entièrement et prendre une décision. Lorsqu’elle fut, pour la seconde fois, dans la zone d’attraction de la maison, tel un trou noir aspirant les étoiles, elle prit conscience que si elle poussait la porte de cette case, elle ne pourrait jamais plus en repartir sans s’arracher l’âme… Toute sa vie elle avait rêvé d’une demeure comme celle-ci ! Grande, très grande, avec plein de pièces, plein d’espace. Et puis avec un grand jardin aussi ! Elle le souhaitait luxuriant, presque comme une jungle, mais discipliné à la fois, comme un animal sauvage que l’on aurait un peu apprivoisé. Et puis, elle désirait une maison avec une vraie personnalité, qui ne soit pas une simple habitation ressemblant à s’y méprendre au pavillon du voisin.
Carmen sut confusément qu’elle venait de trouver cette maison-là ! Elle ouvrit la porte après avoir déverrouillé la serrure, sans qu’il y eût le moindre craquement ou grincement. Seul, un long soupir, exhalé par la case, sembla ainsi l’accueillir et lui souffler que Carmen y avait toujours été attendue. Une étrange alchimie était déjà à l’œuvre…
Les jalousies plaquées aux fenêtres laissaient passer suffisamment de clarté pour pouvoir se diriger au milieu du capharnaüm abandonné par les précédents occupants. Cela donnait l’impression que la demeure avait été quittée précipitamment. Le calme qui régnait dans les chambres occultées de persiennes avait quelque chose de rassurant, et la fureur du monde s’arrêtait à la porte d’entrée. On sentait que la vieille case protégeait ses habitants, les soustrayait à l’univers conventionnel. Carmen orienta les lames des stores de bois, afin de mieux jauger chaque pièce.
C’était immense ! Mais elle n’avait absolument pas ce sentiment de vacuité et de solitude qui vous prend lorsque vous visitez des lieux qui n’abritent plus de vie. S’il y avait un espace impressionnant, l’emplacement des baies et le respect des proportions donnaient une dimension très feutrée aux volumes. L’ambiance générale était très agréable… rafraîchissante, reposante comme un cocon. Partout, régnait l’atmosphère de mystère des palais abandonnés. On s’attendait presque au retour des anciens habitants, et Carmen crut voir les contours flous d’une silhouette féminine en longue robe… mais, ce n’était certainement qu’un jeu de lumière sur un miroir.
Tout en parcourant les chambres et en traversant les pièces à vivre, Carmen imaginait ce qu’elle ferait dans les endroits que ses yeux découvraient sous différents angles, au gré de ses déplacements. Elle se voyait, dessinant les motifs de la prochaine collection auprès de cette grande porte-fenêtre, s’inspirant de la couleur des orchidées sauvages, du dégradé de verts de la haie de magnolias ou de la forme des tiges ligneuses qui escaladaient les piliers des varangues. La magie de la Habana opérait déjà, la plongeant dans un rêve éveillé fait de songes et de prévisions, comme si elle venait d’acquérir des pouvoirs de divination.
La Habana ! C’est ainsi qu’on lui avait dit que s’appelait cette ancienne plantation. Ce nom, avec ses résonances cubaines, laissait sur la langue un goût de mystères, une saveur de secrets, comme on imagine une hacienda cachée derrière ses murs de pisé. La Habana la capturait au moyen d’un sortilège tissé par les souhaits les plus profonds de la jeune femme, par ses aspirations les plus chères.
Carmen connaissait déjà la réponse qu’elle donnerait aux représentants du conglomérat : oui ! quelles qu’en soient les conséquences !
Heureusement, ces mots ne furent pas exprimés à haute voix, sinon quelque esprit malin, quelque dieu familier ou autre entité aurait pu s’en emparer. Allez savoir ce qui peut advenir avec le monde surnaturel, tellement omniprésent sur l’île, et dont on sentait l’influence partout dans l’atmosphère de la grande case…
Sa première décision, en tant que nouvelle locataire, fut de remettre en graviers l’allée qui desservait la propriété depuis la route départementale, et d’élaguer quelques branches qui gênaient le passage.
Elle installa un panonceau indiquant que la maison était désormais occupée. Il portait fièrement les lettres pyrogravées de son nom : La Habana. C’était kitsch au possible et cela aurait fait hurler de rire ses amis parisiens ; mais cela avait une signification particulière pour elle ! C’était comme si elle redonnait son identité à un être disparu.
Elle fut très tentée de débroussailler le terrain, mais s’en garda bien quand elle se rendit compte que ce qu’elle prenait pour des ronces et des mauvaises herbes était le souvenir lointain de parterres, de rangées d’arbustes et de massifs qui n’avaient pas été entretenus depuis cent ans. Cet herbier anarchique lui fournirait toute une palette de couleurs et de motifs où puiser ses prochaines créations. Elle n’allait donc pas s’en débarrasser ! Elle se dit que le jardinage lui serait une saine activité pour compenser les longues heures passées sur sa planche à dessin. Et puis cela faisait partie du contrat moral de remettre la Habana dans son style originel. Elle avait questionné le notaire qui gérait, sur l’île, les propriétés du consortium, mais celui-ci n’avait pu la renseigner ni sur l’histoire de la plantation et ses derniers occupants, et encore moins sur les constructeurs. À y repenser, elle avait le sentiment qu’il ne lui avait pas tout dit sur cette maison, à croire qu’il cachait une information de nature scandaleuse. Peu lui importait ! Elle réalisait un désir d’enfant, et cela n’avait pas de prix.
Cependant, le rêve prit des allures de cauchemars lorsqu’il lui fallut récurer tout ce que le temps avait empesé de poussière, de crottes de mouches, de fientes et autres mucosités végétales. Elle mit des semaines pour rendre un semblant de propreté aux pièces qu’elle occuperait en priorité. Malgré quelques déboires, elle eut une chance infernale ! Pas une seule fuite de toiture… pas même un robinet grippé… pas de carreaux cassés ni de lames de parquet vermoulues ! C’était comme si un charme avait plongé la maison dans un repli du temps, dans le songe d’une princesse attendant son réveil. Sauf les tonnes de poussière et les outrages commis par les insectes volants, la case était en aussi bon état que lorsque ses derniers occupants l’avaient quittée. Mais cela faisait tellement longtemps ! Il subsistait tout de même un mystère là-dedans. Pourquoi était-elle demeurée inoccupée ? Elle posa la question à maître Dufailly, qui l’éluda en répondant que le consortium ne cherchait pas à tirer un revenu de cette plantation retournée en friche. On ne pouvait rien y cultiver de rentable, et ses mandataires ne voulaient pas se donner le mal de la rendre présentable, avec ce que cela impliquait de frais d’entretien et le risque d’avoir des locataires impécunieux ou procéduriers. Le conglomérat souhaitait rester à l’écart de toutes les tracasseries occasionnées par les insulaires.
Carmen remarqua que c’était, dans ce cas, bien étrange qu’on lui louât la Habana. Le notaire répondit que c’était elle qui en avait fait la démarche et la demande, et qu’elle prenait le bail à des conditions que les candidats précédents n’avaient pas acceptées. Dont acte !
Ce qu’il ne lui révéla pas… c’était que le consortium avait accepté de louer la plantation au vu du prénom de la candidate… Ces Britanniques avaient de ces lubies !
 
Carmen vécut toutes les vicissitudes de la restauration d’une bâtisse livrée aux éléments depuis trop longtemps. Mais, au fil des jours, la maison retrouva son éclat premier et Carmen sentit une symbiose se développer entre elles… comme si leurs deux personnalités cherchaient le point d’équilibre de leur relation. Carmen pensa souvent à sa case comme à un être vivant. Vivant dans une dimension différente, certes ! Mais existant avec quelque chose qui s’apparentait à une conscience. À tel point qu’elle avait souvent l’impression que la Habana tentait de lui parler au moyen d’apparitions fugitives, comme celle d’une jeune femme en robe longue traversant le salon dans les rais de lumière.
Finalement, elle vint à bout du plus gros. Il fallait encore repeindre toutes les vérandas, stores, portes, fenêtres, rambardes, bardages… mai la tâche n’était plus insurmontable, loin de là ! Carmen comprenait de moins en moins pourquoi cette magnifique propriété n’avait pas trouvé d’occupants depuis tant d’années. Les Réunionnais étaient peut-être un peu plus nonchalants que les « métros », comme on appelle les Français de métropole, mais tout de même ! Il n’y avait pas tant de réparations que cela. Elle n’avait même pas utilisé le quart du budget prévu pour tout remettre en état. C’en était miraculeux !
Ce qui avait dû gêner les visiteurs tenait à cette ambiance propre à la Habana. Cette sensation qu’elle était un être pensant attendant quelque chose ou quelqu’un. Carmen s’en félicitait chaque fois qu’elle revoyait cette grande tache blanchâtre au bout de l’allée ombreuse, quand elle revenait de ses déplacements à Saint-Denis. Elle avait alors le sentiment de rentrer chez elle, comme si elle avait toujours habité là, et ses ancêtres aussi.
Après tant d’efforts, Carmen put enfin lancer ses invitations pour pendre la crémaillère de son nouveau domaine. Les pièces principales étaient redevenues des zones civilisées, et l’on n’imaginait pas à quoi elles ressemblaient auparavant. La jeune styliste avait rendu sa gloire passée à ce monument de l’architecture créole, restituant les décors d’origine aux yeux gourmands de ses invités. Les parquets donnaient envie de marcher pieds nus tant ils étaient blonds et soyeux, rappelant les nuances de blé cendré de la chevelure de Geneviève, la plus proche amie de Carmen à la Réunion. Elle avait réussi à sauver la totalité du mobilier, qui n’avait eu besoin que d’huile de coude et d’encaustique. Les moulures ressortaient en céruse sur les fonds repeints de couleurs douces. Le style colonial de la construction, dans ce qu’il avait de plus pur et de plus esthétique, explosait dans toute sa somptuosité. Tout n’était pas terminé, certaines pièces sentaient encore les produits détergents et la peinture, d’autres restaient pudiquement fermées sur les toiles d’araignées et la couche pulvérulente qui tapissait la moindre aspérité, mais la Habana exhalait le parfum douceâtre des ambiances cossues.
Il y eut ce soir-là une quinzaine de personnes pour répondre à l’invitation de Carmen. Ils étaient pour elle des amis et des relations de fraîche date, mais se fréquentaient entre eux auparavant, car tout le monde se connaît, ou presque, sur l’île. À tel point que l’on se demande parfois si l’on peut avoir une vie privée, tant chacun est au courant de tous vos faits et gestes. Le cancan est une activité fort prisée des insulaires ! Carmen n’étonna donc personne en annonçant qu’elle avait loué une ancienne maison de planteur et l’avait rénovée. C’était le secret de Polichinelle ! Ce défaut de caractère des Réunionnais fait aussi tout leur charme. On a toujours l’impression de les connaître de longue date parce qu’ils savent tout de vous. Il doit y avoir entre les hameaux et les villages quelque chose d’encore plus efficace que les tambours de brousse pour colporter les cancans. C’est tout le sel de la vie créole !
La fête fut joyeuse et chacun apporta son lot de drôlerie en racontant les anecdotes survenues à untel lors de la construction de sa case, ou à une telle quand elle loua cette fameuse maison… « Vous savez bien, celle qui était habitée par monsieur Cousinage qu’on a retrouvé étouffé entre les seins de sa plantureuse maîtresse… »
Louvoyant entre les fauteuils et les groupuscules, Geneviève s’approcha de Carmen.
— C’est magnifique, ma belle, ce que tu as fait de cette masure ! Elle était quasiment en ruine, non ?
— Détrompe-toi, je n’ai eu qu’à frotter et repeindre, mais je ne te dis pas pendant combien d’heures chaque jour !
— Je n’aurais pas cru. Tout le monde connaît cette case. On est tous venus y jouer quand on était gamins. Elle aurait dû s’effondrer depuis au moins vingt ans.
— Je pensais aussi qu’elle était en plus mauvais état, et puis au final non ! Je trouve même que c’est… comment t’expliquer ? comme si quelqu’un avait jeté un sort pour qu’elle reste figée dans le temps.
— Ah ! Si tu commences à parler de sorcellerie on va voir débarquer le curé du coin, il exorcisera ta case sans demander ton avis. Tu sais que cette maison a toujours eu la réputation d’être hantée. C’est pour ça que personne n’a jamais pu y habiter. Ça fait partie des légendes d’ici.
— Je n’en suis pas étonnée, j’ai parfois, moi aussi, le sentiment qu’il y a comme une âme, que quelque chose ou quelqu’un occupe encore le dedans des murs.
— C’est une bonne présence au moins ? Elle n’est pas maléfique, hein ? Sinon, tu lâches tout et tu rappliques tout de suite chez moi, il ne faut jamais prendre ces choses-là à la légère. Les esprits de ce côté-ci de l’équateur sont puissants !
— Tu ne crois pas vraiment à ces trucs-là ?
— Bien sûr que non ! s’écria Geneviève. Mais ce fut trop irréfléchi pour être totalement sincère. L’instant d’après elle se contredisait.
— Je n’y crois pas… mais j’y pense ! tu devrais faire venir la vieille Samba. Tout le monde l’appelle comme ça parce que quand elle marche on dirait qu’elle danse. Elle est tellement grosse qu’avancer une jambe fait tressauter la moitié de son corps ! C’est la sorcière du coin, on va toujours la chercher pour bénir une nouvelle case. Elle brûle des herbes et ça chasse les odeurs de peinture, ça tue les insectes et ça assure la tranquillité des gens superstitieux… C’est une tradition ! Tu lui offres un coup de rhum Charrette et elle te débarrasse de tous tes fantômes !
— J’y penserai… mais j’aime assez celui qui habite ici… je ne me sens pas menacée.
— Au fait, ma belle, reprit la Créole, je t’ai préparé une surprise. Elle ne devrait pas tarder à arriver.
— Quel genre ? Bonne ou mauvaise ?
— Bonne, bonne, bien sûr ! Enfin, moi, je dis que c’est une bonne surprise, du genre qui va te faire du bien là où tu en as besoin.
— Quelque chose qui se mange alors ?
La Réunionnaise éclata de rire.
— Ahahaha ! Ouais ! Une faim que tu n’oses pas regarder en face depuis que tu es revenue ! Ma parole, ma belle, tu n’aimes plus les hommes ou quoi ? Bientôt trois mois que tu es à Saint-Denis et tu n’as même pas fait l’amour, c’est du gâchis !
Carmen ne fut pas surprise de ce que lui disait son amie. À la Réunion les gens parlent très librement de sexe, au point de mettre parfois mal à l’aise les métropolitains. C’est une chose naturelle pour les insulaires. C’est sans doute pour cela que tous les vacanciers s’imaginent qu’ils passent leur temps à copuler, à faire des mouflets qui pullulent dans les ruelles. D’ailleurs, les Réunionnais appellent cela « faire de l’argent braguette ». Cela veut dire toucher les allocations familiales pour les enfants à charge. Les Zoreilles (c’est le nom que donnent les Créoles aux « Métros ») pensent que les filles sont faciles à cause de leur liberté de langage. Il n’en est rien.
— Ta surprise est consommable au moins ? reprit Carmen sur un ton espiègle.
— Tu me le diras après. Tiens ! Ne bouge plus, ferme les yeux ! Ta surprise arrive…
Carmen sentit deux mains fortes lui enrober les épaules et une barbe naissante lui crisser aux oreilles en lui abrasant la peau du cou, tandis qu’un baiser chaud, appliqué par-derrière, lui faisait frissonner la nuque. La voix feulante de l’homme lui demanda de deviner qui il était.
— Guillaume, s’exclama-t-elle ! d’où sors-tu ? je te croyais aux Antilles ?
— Je ne suis pas parti, répondit-il, en la contournant pour lui faire face. Mes clients ont abandonné le contrat au moment de le signer. Jo   c’était le surnom de Geneviève — m’a prévenu de ton installation et m’a invité, alors me voici ! Tu n’es pas fâchée ?
— Bien sûr que non… je suis très heureuse de te revoir, dit-elle avec une légère rougeur envahissant ses pommettes.
Guillaume, qu’elle avait rencontré lors d’un précédent voyage sur l’île, ne l’avait jamais laissée indifférente. Si Carmen n’avait pas été mariée lorsqu’elle avait fait son premier séjour, peut-être, sûrement, se serait-il passé quelque chose entre eux. Guillaume organisait des excursions dans l’archipel des îles Réunion, Maurice et Rodrigue. Il avait emmené le couple de Parisiens en croisière dans les Comores et leur avait fait découvrir l’océan indien. C’était un garçon superbe d’une trentaine d’années que l’on remarquait immédiatement, non seulement à cause de son physique avantageux, mais aussi par l’aura d’animalité qu’il dégageait. Dès qu’il se mettait en mouvement, de sa démarche chaloupée de marin, on avait l’impression de voir un grand fauve s’approcher. Guillaume exerçait un magnétisme tétanisant sur les femmes. Carmen n’y avait pas échappé. Ce célibataire endurci, habitué aux conquêtes féminines, n’était pas non plus resté insensible au charme de la jeune styliste. Elle n’était pas particulièrement belle, mais possédait cette vitalité et cette juvénilité qui attiraient la plupart des hommes. En ce soir de retrouvailles, les données du jeu de la séduction étaient différentes. Libres tous deux de leurs vies, ils pouvaient, s’ils le souhaitaient, laisser leur désir guider le destin.
Avant qu’ils ne sachent sur quel mode de conversation se placer, amical et neutre ou plus intimiste, l’un des invités décréta qu’il était temps d’ouvrir les cadeaux. Chaque convive en avait apporté un.
Jo, d’un clin d’œil aussi éloquent qu’une phrase, signifia à la maîtresse de maison que son présent était déjà déballé, ce qui manqua faire pouffer Carmen de rire. Elle se retint, se disant que personne ne partagerait cette soudaine hilarité. Elle remercia tour à tour tous ses amis pour leurs délicates attentions. Hélène, journaliste de la radio locale et à la langue de vipère bien pendue, lui offrit un recueil illustré des légendes réunionnaises. Thomas, qu’on appelait « la vedette », parce qu’il animait les soirées disco avec des tours de chant, lui remit, en riant, une version chinoise sur vinyle, de la plus célèbre des œuvres de Bizet. Carmen avait dans cette interprétation-là la voix fluette d’un haute-contre de l’opéra de Pékin, soutenue dans les aigus par un ensemble instrumental traditionnel de Shanghai. C’était à mourir de rire !
Le prénom de Carmen avait, toujours suscité des réactions liées à ce que les gens pensaient de cette œuvre musicale. Comme si elle devait toute sa vie endosser le fameux rôle ! Bien souvent, dès que l’on prononçait « Carmen », on l’imaginait en robe gitane.
Aussi, devant la blague que lui avait préparée Thomas, elle ne put que rejoindre le concert de rires en écoutant les couinements des castrats chinois. Un à un, ils lui mirent entre les mains, qui un gadget de cuisine, qui un paréo tissé par l’artisanat local, jusqu’à ce que Guillaume lui tende un petit paquet soigneusement emballé. Ils firent la ronde pour regarder de plus près ce que le Don Juan avait apporté. Serait-ce un colifichet quelconque ou un cadeau plus personnel destiné à séduire l’hôtesse ? Car, tous étaient curieux de savoir si ces deux-là allaient enfin consommer le fruit de la luxure. Lorsque Carmen leur montra le coffret sorti de sa ganse de papier, ils furent dubitatifs. Quand elle ouvrit le couvercle pour laisser apparaître une adorable danseuse virevoltant sur les notes de Bizet, ils surent que le séducteur le plus en vue avait commencé sa cour.
Les boîtes à musique semblent souvent totalement désuètes de nos jours, parce que ce ne sont que de vulgaires copies. Celle que Guillaume offrait à Carmen était un bijou du genre « Belle Époque », entièrement marquetée pour figurer le décor de scène du premier tableau de l’opéra de Bizet. La danseuse, une miniature de porcelaine, était en tout point fidèle aux interprètes du rôle-titre. La mélodie, jouée par un minuscule piano mécanique, n’avait rien à envier aux meilleurs instruments. Loin d’être un jouet, ce que Carmen tenait entre ses doigts, était une œuvre d’art. Ce cadeau, si inattendu, la toucha plus qu’elle ne put le dire. Ce n’était pas tant sa valeur, évidente aux yeux de tous, que la signification qu’elle prenait qui lui fit chaud au cœur. Pour dénicher cette merveille, Guillaume avait préparé son coup de longue date, bien avant que Jo ne l’invite à cette soirée, sans même savoir s’ils se reverraient un jour, ou alors pour la conserver comme la relique de quelque chose qui aurait pu être et ne s’était pas produit. Il lui avait offert presque négligemment, et pourtant elle eut le sentiment que, d’une certaine façon, il déposait beaucoup plus que cela dans le creux de ses mains.
Carmen remonta le mécanisme pour laisser s’échapper « l’air de la Habanera ». À l’instant où s’égrenèrent les premières notes du motif central de la partition, les lumières tremblèrent et une bouffée de lourds parfums tropicaux leur assaillit les sens. La baisse soudaine de luminosité conjuguée au déplacement d’air donna l’impression qu’une présence venue d’entre les mondes s’était insinuée dans la pièce… comme un brouillard surnaturel. Ils auraient juré, si on leur avait posé la question, qu’un esprit leur rendait visite et qu’ils l’entendaient soupirer. Carmen entr’aperçut une silhouette en robe de bal, mais l’apparition s’évanouit trop vite pour qu’elle ne l’ait pas imaginée… les revenants, fantômes et autres spectres ne sont que des histoires pour faire peur aux enfants, chacun le sait !
Carmen eut le sentiment que l’entité protectrice qu’elle percevait quelquefois, passait la saluer. Chimène, au fond de la pièce, sentit le duvet de ses bras se hérisser et la chair de poule la gagner sur tout le corps.
— Ma parole, s’écria-t-elle ! On va vraiment croire que cette case est hantée !
Les hommes la taquinèrent un peu, la plaisantant sur ses origines africaines, et disant qu’elle avait tendance à voir un peu partout des manifestations du Vaudou, la magie du monde des esprits. Elle leur rétorqua qu’il ne fallait pas rire de ces choses-là, car personne n’avait jamais réussi à prouver que l’au-delà n’existait pas. Les sujets de conversation qui suivirent furent teintés d’allusions au passé de la Habana et à son fantôme.
Tard dans la nuit, les invités s’éclipsèrent un à un. Guillaume fut l’un des derniers à partir, comme à regret. Il ne pouvait décemment pas s’en aller après les autres, car cela aurait signifié que l’idylle se concrétisait de suite. Sans s’être rien dit, ils savaient ! Guillaume l’embrassa doucement sur la joue, lui tenant les épaules un peu plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu, et plus doucement qu’avec les autres femmes qui quittaient la maison.
— À bientôt, murmura-t-il.
— À très bientôt, répondit Carmen en lui souriant.
Ils n’avaient rien à ajouter de plus. Ils se retrouveraient dans le secret ombreux des varangues de la Habana.
 
Le lendemain la styliste reprit son travail avec entrain. La perspective de revoir Guillaume la galvanisait. Elle ne savait pas encore ce qu’il ressortirait de cette liaison, mais elle était persuadée que quelque chose de fort allait se nouer avec lui. Ce n’était pas seulement dû à l’attraction physique qu’il exerçait sur elle. Il y avait quelque chose en plus. Quand elle se trouvait à ses côtés, elle avait l’impression de le connaître depuis l’aube des temps. Il y avait des années que Carmen n’avait pas ressenti cette langueur qui la prenait en pensant à un homme, avec le désir de chair qui montait le long de ses reins. Le climat devait y être aussi pour une part, qui exacerbait les sens. La chaleur, les parfums entêtants, la lumière ambiante lui donnaient l’illusion d’être en vacances, affranchie de tout. Cette île avait vraiment de la magie dans toutes ses dimensions. Tout en dessinant, elle laissait ses pensées vagabonder. Elle se surprenait de plus en plus souvent dans des attitudes de rêverie depuis qu’elle habitait la Habana. Était-ce parce que la solitude à laquelle elle n’était pas habituée lui pesait ? Elle n’aurait su le dire. Elle se plaisait à imaginer les premiers habitants de la plantation. Qui pouvaient-ils être ? Elle se faisait parfois le film intérieur de les voir dans les gestes du quotidien. Souvent, en s’approchant d’un meuble, elle se sentait assaillie par des souvenirs d’une époque qu’elle n’avait pu connaître, comme si une vie antérieure remontait le temps… et qu’un charme la possédait.
Trois jours passèrent, sans qu’elle donne signe de vie à personne. Ce fut Jo, par téléphone portable, qui lui rappela que le monde extérieur existait encore. La voix un peu éraillée de Geneviève la rabroua un peu, lui disant que ce n’était pas parce que Carmen vibrait d’amour qu’elle pouvait oublier les amies. Carmen comprit alors qu’elle ne devait surtout pas se laisser aller à la torpeur qui la gagnait depuis qu’elle habitait la vieille case. Elle avoua qu’elle n’avait même pas appelé Guillaume ni vu personne depuis la soirée. Elle n’avait pas non plus fait de courses, se nourrissant avec ce qui lui tombait sous la main quand elle se souvenait qu’il lui fallait manger. Jo la secoua vigoureusement, et elles convinrent d’un programme pour que Carmen ne sombre pas dans la léthargie qui gagne irrémédiablement tous ceux qui s’isolent du monde.
 
Dès qu’elle eut raccroché, Carmen appela aussitôt Guillaume. Si elle laissait la torpeur l’envahir, il ne lui resterait bientôt plus que des rêves pour vivre, et rien de concret pour meubler sa vie. Leur conversation fut décousue et ils ne s’échangèrent que des banalités. Pourtant, ils savaient tous les deux que le désir de l’autre les tenaillait, mais pas plus lui qu’elle n’osait faire le premier pas. Ce fut Carmen qui se jeta à l’eau en l’invitant à souper le lendemain soir. « — Seul ? fit-il préciser ». À croire que ce Casanova endurci doutait de pouvoir lui plaire et craignait un échec.
« — Seul ! insista-t-elle, sur un ton qui ne laissait aucun doute quant à ses intentions ».
Le cœur léger, elle reprit son carnet de croquis, avec sur les lèvres, l’air si connu de l’opéra de Bizet. L’amour est enfant de bohème … Ce ne fut qu’en laissant échapper par inadvertance une page d’esquisses, que son attention refit surface et qu’elle entendit l’écho des notes cristallines de sa boîte à musique s’élever dans la pièce. Pourtant, elle n’en avait pas remonté le mécanisme. Ce devait être dû à une vibration qui avait fait jouer un peu le ressort. Avec la rivière souterraine qui passait sous la maison, et le volcan encore en activité, il y avait parfois de légers mouvements de terrain. Rien de perceptible, sauf pour le chat… et peut-être l’esprit de la Habana. Elle crut voir une jeune femme en robe longue s’avancer à travers le jardin, et elle se précipita sous la varangue pour l’accueillir, mais il n’y avait personne ! C’était sans doute un effet de la chaleur.
 
Le lendemain, elle batailla toute la matinée pour appeler ses commanditaires à Paris par cellulaire interposé, mais la liaison téléphonique était tellement mauvaise que, lorsqu’elle parvenait à joindre son correspondant, la friture rendait toute conversation impossible. Il était urgent d’obtenir une ligne fixe gérée par un bon vieux câble, si elle ne voulait pas que ses relations avec la métropole soient le fruit d’une loterie permanente. Les téléphones portables ne bénéficiaient pas d’un réseau suffisant pour être totalement fiables. Cela faisait partie des petits désagréments, dont chacun s’accommodait. Il y avait tant de compensations.
Carmen décida donc, presque à regret, d’aller au bureau de poste pour appeler la capitale. Mais sortir de la Habana lui demandait chaque fois un tel effort ! Elle profiterait de l’occasion pour faire ses provisions, prendre un grand vin et acheter tout ce qui lui manquait pour préparer un bon repas. Cela lui fit se souvenir de ce que Jo lui avait dit : « Ma fille, les hommes c’est le ventre et le bas-ventre ! L’un ne va pas sans l’autre ». Cette verdeur de langage la choquait au début, et maintenant c’était un des côtés de Geneviève qu’elle préférait. Il n’y avait jamais de faux-fuyants avec cette dernière. Il fallait toujours s’attendre à ce qu’une phrase comporte quelque expression qui aurait fait scandale à Paris, mais qui était ici du parler courant. Son amie l’avait sermonnée au téléphone, lui disant qu’elle devait sortir de sa carapace si elle ne voulait pas se ratatiner dedans et s’apercevoir, dans quelques années, qu’elle était devenue toute plissée. Elle faillit pouffer de rire au volant, en revoyant la mimique qui avait accompagné cette déclaration. Jo avait toujours de ces comparaisons ! Ainsi, celle qu’elle avait utilisée pour inciter Carmen à acheter une nouvelle robe : « Si tu veux que ton homme t’embrasse, n’aie donc pas les lèvres boudeuses ». Et elle avait poursuivi en lui donnant une leçon de séduction, expliquant qu’il ne faut jamais porter ce qui a déjà servi avec un homme quand on veut en conquérir un nouveau. Carmen s’appliqua donc à suivre toutes ces recommandations.
Elle s’arrêta au marché pour voir s’il ne s’y trouvait pas un chiffon qui ferait d’elle une princesse d’un soir, et jeta son dévolu sur un coupon de soie, noire moirée de brun, qui mettait sa carnation en valeur. Seulement, voilà, elle n’avait pas de quoi ourler ce paréo. Qui donc pourrait lui rendre ce service d’ici la fin de journée ? Elle repensa à Chimène, qui tenait une boutique de vêtements, à quelques rues de là. Elle devait bien connaître quelqu’un qui fasse des retouches…
Quand elle franchit le rideau de perles de bois qui servait de porte à l’échoppe, elle fut accueillie avec l’accent chantant des Créoles qui mettent du zézaiement dans tous les mots. Chimène adorait forcer la note couleur locale en appuyant sur le parler « petit nègre » lorsqu’elle saluait ses clientes. Cela collait parfaitement avec sa tournure d’esprit caustique.
— Ohé ! Carmen ! c’est gentil de passer. C’était bonne ambiance l’autre soir, j’ai tenté t’appeler, mais ton portable il ne voulait pas me laisser te parler, sale chose !
— Je sais Chimène, j’ai des problèmes avec. J’attends une ligne fixe, mais ça prendra plusieurs jours. Dis-moi… où est-ce que je peux faire ourler un paréo ? Je n’ai pas de machine à coudre.
— Je vais te le faire, j’ai tout le nécessaire. Tu as eu du monde depuis la soirée ? sous-entendant la question non formulée : avait-elle revu Guillaume ? Ah ! Le cancan, c’est quelque chose !
— Pas encore. Je n’ai pas une minute à moi, entre les réparations de la Habana et mon travail…
— Tu ne dois pas travailler tout le temps. Pense à vivre aussi ! Faire la fête. Tout ça, tout ça… et ton fantôme, il est revenu ?
— Il n’y a pas de fantôme dans ma maison… rien que des vieux meubles et de vieilles choses.
— Un fantôme, c’est une vieille chose ! Je t’ai fait préparer un sachet pour le cas où… tiens, tu le portes autour du cou, et tu ne crains plus rien.
Devant le souci évident que Chimène se faisait, Carmen enfila l’amulette. Elle savait à quel point certains Réunionnais sont superstitieux, combien le quotidien pouvait encore être influencé par les croyances et la survivance des rites destinés à conjurer le sort.
— Ça ne peut pas te faire du mal… que du bien ! reprit la Créole. Au pire, ça éloigne les moustiques. Ils doivent se régaler sur toi, avec ta peau de Zoreilles !
— Qu’est-ce qu’il y a dans ce sachet ? Pas grand-chose on dirait, il est tellement minuscule.
— T’occupe ! il y a ce qu’il faut. Et ce n’est pas la taille qui fait l’effet ! sinon, tu penses à tous les pauvres hommes qui ont un tout petit cabot ! renchérit-elle, en pouffant de rire.
Elles passèrent une heure ensemble à parler de tout et de rien. Puis voyant s’approcher la fin d’après-midi, Carmen reprit le chemin du retour, non sans avoir été copieusement abreuvée de conseils sur la conduite à tenir avec les fantômes. Surtout ne pas enlever l’amulette. Comme si Carmen devait se transformer en citrouille si jamais elle l’ôtait !
 
La soirée fut exactement comme elle l’avait prévue. Guillaume se montra un convive agréable, la régalant d’histoires du cru. Ils parlèrent aussi de ce qu’ils avaient vécu depuis la croisière où ils s’étaient connus. C’est tout naturellement que leurs bouches se trouvèrent, dès que l’occasion se présenta. Leurs corps en firent autant, peu après. Au cours des heures de folie qui suivirent, Carmen ne sut plus faire la distinction entre les différentes émotions qui l’assaillaient. Elle fut même à deux doigts de croire qu’une de ses « vies antérieures » la parasitait car elle revécut, en surimpression au présent, des souvenirs de nuits d’amour qui n’étaient pas à elle. Mais les caresses de Guillaume lui firent oublier tout ce qui n’était pas uniquement son plaisir. Plus tard, dans le lit dévasté, ils étaient lovés étroitement, et pour ne pas sombrer immédiatement dans le sommeil parce qu’elle voulait profiter de l’instant et le faire durer, Carmen repensa à ses préparatifs pour capturer le fauve endormi à ses côtés.
Elle ressassa chaque moment comme on regarde la toile d’un grand maître. Elle avait tout concocté comme une fée préparant une potion magique. Chaque ingrédient était venu compléter le précédent. Robe du soir, maquillage discret… Aucun bijou ! Elle avait décidé que sa seule parure serait son parfum. Un grand parfum ! De ceux qui mettent les hommes à genoux. Habanita de Molinard. L’un des plus capiteux qui soient ! envoûtant, aux lourdes essences à la fois florales et musquées. Guillaume n’y avait pas résisté. Il lui avait dit qu’il était ensorcelé.
Et Habanita avait réellement quelque chose de magique, car, lorsque Carmen s’en était vaporisé, sa boîte à musique joua subitement l’air de la Habanera. La jeune femme eut, à cet instant, la sensation troublante de sentir quelqu’un dans la pièce. Elle devina, plus qu’elle ne le vit, une jeune femme traversant sa chambre, vêtue d’une robe à crinoline. Ce fut tellement fort qu’elle se retourna pour vérifier qu’il n’y avait personne derrière elle. Elle aurait pu jurer qu’on l’avait regardée. Cette hallucination l’avait si vivement perturbée qu’elle avait eu envie de remettre à son cou l’amulette de Chimène, ôtée juste avant. Le plus étonnant restait son absolue certitude de ne pas avoir remonté le mécanisme de sa boîte à musique. Elle finirait par croire au fantôme de la Habana si d’étranges phénomènes de ce genre se produisaient encore !
 
 
La nuit créole s’écoula paisiblement, comme un rêve. Au matin, Guillaume lui plaqua un baiser goulu sur les lèvres avant de sauter dans son pick-up et de disparaître sous les frondaisons qui occultaient les limites de la propriété. Il partit tout à coup, sans prononcer un mot, tel un voleur fuyant le lieu de son larcin. Elle ne savait même pas quand elle le reverrait ! Carmen se dit à cet instant-là que son amant se comportait comme tout chasseur qui a obtenu la dépouille de sa proie. La conquête achevée, plus d’intérêt ! Elle se demanda s’il ne valait pas mieux, parfois, ne pas réaliser son fantasme et conserver son rêve intact. Il arrive si souvent que la réalité ait un goût âcre quand elle n’est pas à la hauteur de ce que l’on a pu imaginer. Si la soirée et les heures suivantes avaient été enivrantes, le départ de Guillaume, si brusque, lui laissait l’impression désagréable qu’elle n’avait été qu’une professionnelle de l’amour accomplissant ce pour quoi elle a été payée. Carmen jeta un regard torve en direction de la boîte à musique posée sur la console centrale de son salon, comme si c’était l’un des trente deniers de Judas. Puis elle se dit qu’il ne fallait pas se mettre martel en tête. Mais tout de même, ce départ, cette presque fuite, lui procurait un sentiment désabusé et venait lui gâcher un peu la fête. Elle avait imaginé prendre le café du matin sous la varangue, en tête-à-tête, tout en laissant s’attarder encore les effluves de la joute nocturne…en partageant un dernier instant d’intimité avant de reprendre le cours normal de la vie. Mais les choses se passent rarement comme on les a envisagées.
Carmen était plongée dans cet amer monologue intérieur, mais, tout doucement, l’atmosphère de la Habana reprit le dessus, apaisant sa rancœur pour ne lui laisser que le souvenir du froissement des draps sur sa peau nue et du lent ressac du corps de Guillaume. La nuit avait été magique. Elle s’était même demandé si c’était bien le même homme qui ravageait sa couche avec autant de délicatesse, que celui qu’elle avait rencontré, un peu hâbleur et semblant ne pas s’attarder sur rien. Elle en était là de sa dissertation philosophique sur l’amour avec un grand A, quand elle se rendit compte qu’elle fredonnait l’air de la Habanera comme pour répondre à la boîte à musique qui jouait en sourdine, alors que son couvercle était fermé. Décidément ! Elle était capable de se mettre en marche aux moments les plus inattendus. Mais à la réflexion, l’objet ne semblait reprendre vie que lorsque Carmen songeait à Guillaume, que ce soit en bien ou non. Et tout compte fait, elle dut convenir qu’elle n’arrivait pas à penser réellement du mal de cet homme qui exerçait un magnétisme bouleversant sur sa libido. Il était bien possible qu’elle ait murmuré le prénom qui l’obsédait, sans s’en rendre compte.
L’esprit de la Habana cherchait-il à lui jouer des tours ? Ou bien était-ce son imagination ? Avait-elle vraiment encore entr’aperçu la silhouette d’une femme en robe longue disparaître le long de la varangue ?
Elle secoua sa torpeur et sortit, armée d’un fauchon, pour aller éclaircir quelques massifs avant que la chaleur et la brillance du soleil ne rendent ce genre de travail totalement harassant.
Cela fit sûrement s’éloigner les djinns qui peuplaient les souvenirs anciens de la Habana. Le cours normal de la vie quotidienne reprit son écoulement tranquille. Rien ne pouvait venir troubler la sérénité du château des broussailles, ainsi que les gamins baptisaient ce lieu oublié par le vingtième siècle, déserté par les hommes et visité seulement par les fantômes. Un château, c’est ainsi que l’on appelle les très grandes cases construites par les riches planteurs ; c’est ainsi que ses amis voyaient la Habana. Carmen, elle, considérait sa maison comme son havre et son refuge, l’endroit où elle était en sécurité, protégée du monde, et presque en retrait du cours du temps.
Sa taille impressionnante en faisait un château, c’était indéniable. Mais plus que cela, plus qu’une magnifique case, elle était devenue Sa maison. La vieille demeure avait pris possession de son habitante autant que la locataire avait accaparé chaque recoin. Une forme de symbiose s’était opérée, et l’une redonnait vie à l’autre à mesure que les travaux avançaient. Chacune offrait à l’autre ce qui lui avait manqué depuis longtemps. Pour Carmen une sorte de sérénité, de détachement, et en même temps de capacité à se passionner qu’elle n’avait pas avant d’investir la Habana, et pour l’élégante demeure une présence vivante qui redonnait une signification humaine au mot habité. L’une et l’autre se complétaient dans un tableau mouvant qu’aucun peintre ne saurait fixer sur sa toile. Aucun talent ne pourrait figurer tout à la fois le calme et la quiétude qui imprégnaient ce lieu, et laisser percevoir la passion sous-jacente, volcanique, qui couvait sous les apparences comme la lave du Piton de la fournaise qui s’était jadis écoulée en tunnel sous la Habana.
L’attraction que la case exerçait sur Carmen ne se démentit pas au cours des semaines suivantes. La jeune femme avait toujours beaucoup de mal à s’éloigner de son coin de paradis et il fallait toute la force de persuasion de Geneviève pour qu’elle accepte de se défaire pour quelques heures de la chaîne psychique qui semblait l’attacher à la maison.
 
Au fil des jours, la styliste trouva son rythme et son équilibre, en apparence. Elle réussit superbement sa reconversion professionnelle et devint la coqueluche des agences parisiennes, qui s’enthousiasmaient de son style frais, vif et coloré mêlant du naïf à une vigueur et une luxuriance sans comparaison avec quiconque. Un genre totalement nouveau ! Son commanditaire avait revu immédiatement les honoraires à la hausse pour s’assurer qu’elle ne se laisse pas séduire par la concurrence. Cette augmentation imprévue de ses revenus permit à Carmen de terminer rapidement la première tranche des travaux de réhabilitation de la Habana. La jeune femme se surprit régulièrement à envisager l’achat de la propriété, imaginant les arguments pour emporter la vente, supputant sur les objections du consortium, calculant dans sa tête le montant d’une somme capable de faire fléchir l’actuel propriétaire qui ne semblait pas vendeur. Surtout, Carmen ne supportait plus l’idée qu’un jour elle puisse ne plus vivre sous l’abri de ces varangues enchanteresses, c’en devenait obsessionnel ! Elle était hantée par la maison. Le moindre de ses projets ne tenait plus compte que de cette donne exclusive : la Habana.
Ses amis essayèrent tant bien que mal de l’éloigner régulièrement de ce qu’ils pressentaient tous comme une morbide attraction, mais rien n’y fit. Le magnétisme du château était encore plus fort que les propositions alléchantes que son entourage pouvait lui faire. Carmen vivait comme une star retirée du monde, recherchée et attendue sans cesse, mais toujours absente aux rendez-vous promis. Cela en lassa quelques-uns. Jo continua à faire violence à son amie et à la forcer régulièrement, grâce au chantage bien souvent, à sortir et à l’accompagner faire des courses dans Saint-Denis.
Les seules fois où Carmen quitta la propriété de bon cœur furent celles où Jo la traîna en salle de vente pour assister à des enchères sur des meubles et des objets de la fin du dix-neuvième siècle. Un jour, Carmen s’y montra acharnée comme une lionne qui ne veut pas lâcher sa proie. Un petit tableau était proposé à la vente, et ce n’était pourtant pas ce que l’on pouvait appeler une œuvre. La facture en était un peu maladroite et aucune signature n’y apportait le moindre poinçon d’authenticité. Si encore elle avait été peinte par une figure connue de l’histoire réunionnaise, on aurait pu lui accorder un peu de valeur historique, mais ce n’était pas le cas. Après les préliminaires d’usage, la vente commença. L’antiquaire qui enchérit en premier ne se doutait pas qu’il venait de se faire, pour la circonstance, une ennemie acharnée. Chaque annonce fut aussitôt couverte par Carmen, qui lui lançait un regard venimeux. Jo n’avait jamais vu son amie se conduire ainsi. Quand le montant de la mise commença à dépasser ce qu’honnêtement on pouvait accorder à cette petite huile sans prétention, Jo tenta de dissuader Carmen de s’enferrer plus loin. Elle fut rabrouée vertement.
L’affaire n’en méritait pas tant se disait la Créole. Son amie semblait avoir de plus en plus de problèmes relationnels depuis qu’elle s’emmurait vivante dans cette vieille maison, ce n’était pas sain… Vint le moment où Carmen apostropha son concurrent avec une telle virulence que l’on crut que cela allait en arriver aux mains. La jeune femme lui cracha au visage qu’elle enchérirait jusqu’au bout, quelle que soit la somme, et que ce tableau lui appartiendrait de gré ou de force. Devant une telle rage, en voyant à quel point la hargne et la haine avaient envahi le visage de cette inconnue, l’antiquaire préféra laisser aller et se retira des enchères. Il avait déjà constaté, au cours de sa carrière, quels dégâts le désir de s’approprier une chose pouvait engendrer, mais il n’avait encore jamais pu contempler de visu un cas de possession diabolique. Cette jeune femme, si charmante une heure avant, s’était transformée en créature infernale sous ses yeux, pour obtenir une croûte qui ne valait pas la moitié de sa mise à prix. Le jeu de l’émulation l’avait tout simplement amusé. Si cette jeune femme lui avait accordé le moindre petit sourire, un simple regard quêtant un peu de courtoisie afin qu’il la laisse emporter ce tableau, il aurait de grand cœur été perdant à ce jeu. Au lieu de cela, il venait de perdre bien plus : la croyance que les esprits maléfiques sont une invention médiévale ! Ils existent bien, et peuvent vous côtoyer…
 
Quand elles sortirent de l’hôtel des ventes, après avoir procédé aux formalités auprès du commissaire-priseur, Jo parvint à convaincre son amie d’aller prendre un verre dans une brasserie. Là, elle questionna Carmen de façon plus précise que ce qu’elle avait osé ces derniers temps.
— Est-ce que tu vas bien ? Je ne te trouve pas bonne mine. Tu es sur les nerfs, tu dois trop travailler.
— Je t’assure que je vais bien, lui répondit la jeune styliste. Question travail ça se passe très bien, je suis en train de boucler le projet de la collection automne et les réfections de la Habana sont presque terminées. J’adore cette maison !
— Justement ! Je trouve que tu es tombée dingue de cette case ! Totalement dingue, oui ! Dès que quelque chose concerne ton château, tu sors les griffes. Tu as vu comment tu as agressé ce pauvre homme tout à l’heure. Je ne te reconnais plus. Tu fais peur, tu sais, en ce moment !
— Non… tu me fais une pendule pour rien. Je me suis un peu échauffée, je le reconnais. Mais je ne sais pas pourquoi, ce tableau, je le voulais ab-so-lu-ment ! Je suis incapable de t’expliquer pourquoi. Il me le fallait c’est tout. C’était plus fort que moi.
Geneviève observa longuement Carmen, sans rien dire de plus, tout en sirotant son verre. Elle laissa volontairement le silence s’installer, pour voir comment son amie allait se justifier des reproches sous-entendus par sa déclaration. Carmen ne faisant pas mine de s’expliquer, la Créole reprit :
— Au moins, est-ce que tu te rends compte que tu deviens neurasthénique, acariâtre et que tu ne sembles même plus être mon amie ?
L’estocade porta. La jeune styliste encaissa le coup et n’eut pas d’autre solution que demander un peu plus d’explications.
— Tu ne m’appelles plus, lui jeta Jo. Tu ne te confies plus. Quand nous sommes ensemble, tu ne me parles plus que de broutilles, et jamais de ce qui te tient à cœur. Tu changes, et ce n’est pas un bon changement… tu t’isoles… tu me fais beaucoup de peine…
La dernière phrase fut prononcée avec tellement de sincérité, que ce fut comme une douche glacée qui réveilla un peu Carmen.
— Comment cela ? Je n’ai pas l’impression d’être différente ni de me comporter différemment avec toi. Tu es toujours mon amie la plus chère !
— Tu t’éloignes… tu ne partages plus ta vie avec moi.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, explique-moi.
— Eh bien, reprit Jo, il y a quelques semaines tu te serais rué sur le téléphone pour me tenir au courant des suites de ta soirée avec qui tu sais… la surprise que je t’ai offerte à ta crémaillère. Il y a encore de ça pas très longtemps tu aurais sauté sur la moindre occasion de voir du monde, de faire des connaissances, et d’aller faire les boutiques, tu adorais ça ! Qu’est-ce qui est arrivé ? Tu n’es plus toi ! C’est ta maison qui t’a ensorcelée à ce point ?
— Ho ! Tu y vas fort ! C’est vrai que je me sens bien dans cette maison. Je ne me suis jamais autant sentie à ma place qu’à la Habana. C’est sûrement parce que je n’ai jamais eu de maison vraiment à moi auparavant. Même avec mon ex-mari la maison était commune. Celle-ci est pour moi toute seule. Et puis, reconnais qu’elle est magnifique ! On y est tellement au calme. Je n’ai jamais eu autant d’inspiration ni me suis sentie aussi vivante que depuis que j’y habite.
— C’est bien ce que je dis. Cette maison t’a complètement envoûtée ! Tu ne parles que d’elle, tu ne vis que pour elle, tu ne t’occupes que d’elle. C’est plus qu’une fixation, c’est devenu une névrose.
— Non, je m’y ressource. Pour la première fois de ma vie je suis en paix. Et tu sais à quel point les derniers mois ont été stressants pour moi. Je n’ai pas eu le temps de me ménager une seule minute de pause depuis mon divorce. Je n’ai pas soufflé un instant. J’étais vraiment à bout. Cette maison est arrivée à point nommé pour que je me remette de tout ça.
— Reconnais que tu négliges tes amis !
— Oui, je le reconnais. Je suis désolée. Je ne voulais pas te faire de peine, Jo. Je t’assure.
— Bon, oublions tout ! Raconte-moi donc, lança la Créole avec un sourire carnassier, comment se comporte le fauve que tu as capturé !
— Guillaume ? Je ne sais pas comment le formuler avec des mots. Tu vas encore dire que je deviens folle.
— Lâche tout comme ça vient et je trierai.
— J’ai l’impression qu’il y a deux hommes en lui, très différents l’un de l’autre.
— Ma belle ! S’esclaffa Jo. Tu viens seulement de te rendre compte que les hommes ont deux faces ! Mais tu nous descends tout droit de la lune ou quoi ? C’est à croire que tu n’as jamais vécu ! Ce n’est pas une nouveauté ! Annonce cette découverte au premier psy qui passe et il va te faire une conférence sur le sujet sans même préparer ses notes.
— Ne te moque pas de moi tout le temps. Quand tu l’as vu à ma crémaillère, il était tel que je l’ai toujours connu. Un peu baroudeur, un peu flambeur, mais avec un bon fond. Quelqu’un d’attachant. Quand il est venu chez moi l’autre soir, il était lui-même jusqu’à ce qu’il entre dans ma chambre. Ça a été comme s’il connaissait l’endroit, comme s’il était chez lui. Je dirais plutôt comme s’il rentrait chez lui après un long voyage. Le changement s’est opéré au moment où il a passé le pas de la porte. Il n’a plus été le même homme de toute la nuit. Sa voix était différente, ses gestes, ses attitudes étaient différentes. Sa façon de se tenir n’était plus la même. Ce n’était plus le même Guillaume !
— Juste une précision, l’interrompit Jo. Où en étiez-vous de l’effeuillage ? Vous aviez déjà consommé ?
— Toi alors ! Toujours à regarder le côté grivois des choses. Non, on s’était juste embrassés. Les câlins n’ont commencé vraiment que dans la chambre.
—  Donc, au moment où il était sûr de sa conquête. Cela n’a rien de spécial. Beaucoup d’hommes se comportent avec plus d’assurance et plus de douceur parce qu’ils n’ont plus à prouver leur virilité et qu’ils se sentent rassurés sur leur statut de mâle.
— Tu ne m’apprends rien. Ce que j’essaye de te faire comprendre, c’est que le changement n’était pas de cet ordre-là. J’ai vraiment eu la certitude que ce n’était plus le même homme. Le lendemain matin il s’est sauvé comme un voleur. Depuis, je n’ai pas eu de nouvelles. Je ne sais pas quoi penser.
— Et toi ? Tu étais toi-même ou tu t’es sentie différente aussi ?
— Rien de ce genre, j’étais bien, détendue, heureuse.
— Vous n’aviez pas abusé du Zamal ?
— On a passé l’âge de fumer de l’herbe pour se donner des sensations, tu ne crois pas ? Non, nous n’avions rien fumé, ni respiré. À part mon parfum. Nous n’avons pas non plus mâchonné de champignons hallucinogènes ! Ce fut dit sur un tel ton boudeur qu’elles en éclatèrent de rire toutes les deux.
— Bon, je crois, dit Jo, que c’est le résultat de plusieurs mois de stress et de soucis. Et puis il y a sûrement une part de mal du pays, de déracinement. On ne change pas de vie comme ça sans la moindre conséquence. Va donc voir le docteur Jacquot. C’est un vieux de la vieille école, il a dû soigner la moitié de l’île depuis qu’il exerce. C’est un excellent médecin, un peu marabout sur les bords, un peu psychiatre et un peu fou. Mais il est bon docteur. Il va te prescrire une tisane de son cru, ta nervosité et tes angoisses disparaîtront, et tu vas redevenir, comme avant, ma belle.
— Je ne me sens pas du tout angoissée.
— Mouais ! Fais comme je te dis ! Va voir Jacquot et prends ses tisanes. Si elles ne te font pas de bien, elles ne te feront pas de mal, et tu me feras plaisir par la même occasion. Parce que, entre nous, si ce n’est pas avoir des angoisses que de s’imaginer qu’un Alien ou je ne sais quoi occupe la peau de ton amant, dis-moi ce que c’est !
Le fou rire les reprit. Avec Jo il était impossible de ne pas voir le côté cocasse des choses quand elle en avait décidé ainsi. Cette conversation fit un grand bien à Carmen.
Elle reprit le chemin de sa case avec légèreté, se laissant dériver dans le flot de la circulation, guidant mollement sa voiture au milieu des bouchons de Saint-Denis, le tableau trônant fièrement sur le siège arrière. L’engorgement régulier des rues étroites de la vieille ville était un fléau. Mais tout le monde se faisait une raison, il fallait prendre son mal en patience et laisser s’écouler le flot automobile. Carmen se rendit compte qu’elle était à deux rues de la boutique de Chimène et qu’une place de stationnement venait de se libérer juste devant son capot. Sans se poser plus de questions elle gara sa voiture pour aller rendre visite à la petite modiste, c’était aussi bien que de trépigner derrière son pare-brise.
Les deux jeunes femmes papotèrent chiffon jusqu’au moment où Chimène demanda si rien d’anormal ne se passait au château des broussailles. Carmen eut une envie folle de lui hurler dans les oreilles que la maison avait un nom et qu’elle s’appelait la Habana. Comme si la case avait été une personne, un membre de sa famille, que l’on aurait insultée en lui donnant un surnom indélicat. La modiste sentit que quelque chose n’allait pas, et, avec plein de tact et de gentillesse, elle amena Carmen à se confier, à lui dire ce que la jeune femme n’avait même pas osé révéler à Geneviève. Elle parla des sensations, des impressions, des choses perçues à la lisière de sa conscience et de son champ de vision qu’elle n’aurait pas osé avouer à quelqu’un de cartésien. Mais Chimène, avec ses origines africaines et sa pratique du vaudou, comprenait parfaitement que le monde invisible côtoie et empiète quelquefois sur celui des vivants. Elle expliqua qu’il arrivait que des gens troublés par des événements de la vie, par un deuil, par un grand bouleversement, soient plus sensibles que la moyenne des humains aux manifestations paranormales. Se sentant en terrain de connaissance, Carmen évoqua l’attraction qu’exerçait sur elle la vieille case. Elle lui confia son impression d’être en phase avec la Habana. Elle lui raconta les phénomènes étranges qui survenaient dans la maison ; la boîte à musique qui jouait toute seule, les effluves de parfum traversant les pièces, le frôlement soyeux d’une robe longue sur les parquets, les chuchotements d’une voix féminine appelant Guillaume, l’air de la Habanera chantonné par quelqu’un qui n’existait pas ; tous les menus bruits d’une vie qui n’appartenait pas à ce côté-ci de la réalité, comme si tout un monde parallèle se trouvait en résonance avec notre dimension. Et Carmen, encouragée par l’attitude compréhensive de Chimène, parla des apparitions d’une jeune femme sous la varangue et de la transformation de Guillaume quand il avait franchi le seuil de sa chambre.
Chimène était troublée. Elle savait que son amie n’inventait rien. Que tout ce qu’elle avait ressenti et perçu d’étrange n’était que la manifestation du surmonde, l’univers où évoluent les esprits ! Mais elle n’avait pas encore entendu parler de cette sorte de faille dans le temps qui permettait à deux époques de se chevaucher, car c’est à cette conclusion qu’elle était arrivée. Elle ne sut quoi dire à Carmen pour la rassurer ou lui permettre de comprendre ce qui se passait à la Habana. Pourtant, la jeune styliste ne semblait absolument pas apeurée, elle était plutôt piquée de curiosité. En fait, Chimène comprit que Carmen goûtait au contact de l’au-delà avec un appétit certain.
La modiste mit en garde la jeune Métropolitaine. La vie parisienne ne l’avait pas préparée aux rapports avec les autres pans de l’espace-temps. Il pouvait être dangereux de partager le même lieu et le même présent qu’un esprit, à plus forte raison si cet esprit avait assez de force pour entraîner dans son sillage une partie de son monde d’origine. Chimène expliqua à Carmen que, contrairement à ce que nous disent nos sens, le temps ne s’écoule pas. Il demeure à jamais. Chaque chose existe indéfiniment. C’est nous qui nous déplaçons d’un point à un autre, rencontrant en permanence une version différente de la vie. Il arrive que certaines âmes parviennent à exister à plusieurs endroits du temps. Elles nous donnent ainsi l’impression d’apparaître dans notre présent alors qu’elles n’ont fait que déplacer le leur à côté du nôtre. C’est une situation délicate et dangereuse, car nous pouvons être entraînés par la dépression que provoque leur sillage, comme un navire qui coule et qui attire vers le fond tout ce qui se trouve aux alentours, ou comme un trou noir qui aspire la matière environnante.
Il n’y a aucune issue. Aucun mage ne sait réparer les accrocs qui se produisent dans la trame de l’univers ; sauf quelques rares grands prêtres du vaudou. Leur science est millénaire ; enrichie par des contacts avec toutes les connaissances au fil des époques. Issu du chamanisme tribal béninois, le vaudou s’est frotté à l’islam et aux grandes religions, et s’est nourri des connaissances de générations successives de prêtres et de prêtresses. Il s’est aussi enrichi de la mouvance chrétienne avec son cortège de réminiscences druidiques pour devenir une pratique de haute magie. Chimène était un maillon d’une longue chaîne d’adeptes, formée par la transmission du savoir de toutes ses aïeules. Elle savait que pour Carmen il n’y avait qu’un seul remède. Ne pouvant pas lui apporter, en si peu de temps, la formation adéquate pour protéger son esprit de l’intrusion d’un revenant, il ne lui restait qu’à abaisser son seuil de perception des signaux émis par le surmonde. Il fallait stopper immédiatement la capacité qu’avait Carmen d’entrer en contact avec la réincarnation qui tentait de reprendre pied dans notre réalité. Si ce n’était pas rapidement fait, la pauvre jeune femme sombrerait dans la folie, son esprit emporté par un succube.
— Portes-tu toujours le petit sachet que je t’ai donné l’autre jour ? demanda-t-elle.
— Je l’ai ôté. L’autre soir, je portais un paréo, j’avais la gorge découverte. Je l’ai enlevé parce que je trouvais que ça ne faisait pas très élégant.
— C’était la soirée avec Guillaume, c’est bien ça ? C’est à ce moment que les choses ont empiré non ?
— Maintenant que tu me le dis, oui. C’est à partir de cette soirée-là que beaucoup de manifestations se sont produites.
— Tu n’as aucune idée de l’élément qui a pu déclencher ces phénomènes ? Ils ne surviennent jamais par hasard, il faut que quelque chose ait réveillé, attiré l’entité qui hante la Habana.
— Je ne sais pas ce que cela peut être. J’ai l’impression que tout tourne autour de Guillaume. Je crois que tout a débuté vraiment lorsqu’il m’a offert la boîte à musique.
— Quand les lumières ont baissé brusquement et que le vent a soufflé dans le salon ! Je me souviens parfaitement de ce moment, je t’avais même dit que ta maison était peut-être hantée ? Si j’avais su…
— C’est un bon esprit ! Elle ne me veut pas de mal, je le sens.
— Elle ?
— Oui, c’est une femme. Je ne l’ai pas vue aussi clairement que je te vois… juste entr’aperçue… Un peu comme un dessin à la craie qu’on aurait effacé, mais dont il reste les contours généraux.
— Je pense qu’il est inutile de te dire de quitter cette case ?
— Ne me pose pas la question, tu connais la réponse !
Avec un soupir contrit, Chimène s’avoua vaincue. Elle n’arriverait pas à raisonner Carmen, elle le sentait par toutes les fibres de son savoir. Elle ne pouvait que tenter de minimiser la néfaste influence de la présence qui occupait la Habana, que tenter de la couper du psychisme de son amie. La chimie serait sûrement sa meilleure alliée.
— Va voir le docteur Jacquot, il….
Elle n’eut pas le temps d’en dire plus que Carmen lui coupait la parole en lui racontant la conversation avec Jo, où il avait été question du vieux médecin.
— Je vais aller le voir ! Puisque toutes mes amies m’envoient vers cette espèce de guérisseur, je vais aller le voir. Mais je ne peux pas lui parler de tout ça, il va me faire interner directement !
— Ne crois pas cela. Jacquot n’est pas un toubib comme les autres ; il ne rechigne jamais à demander un coup de main au Hougan quand il se trouve devant quelque chose qu’il ne sait pas soigner.
— C’est quoi, un Hougan ?
— Un grand prêtre vaudou.
— Je croyais que le vaudou était pratiqué seulement aux Antilles et dans les îles caraïbes !
— Le vaudou est pratiqué partout où il y a des descendants des noirs qu’on a emmenés en esclavage, aussi bien dans toute l’Afrique que dans le reste du monde. Il est très vivant ici aussi. Mais il n’y a pas eu de cinéaste ou de journaliste ou de romancier pour en faire la publicité, c’est tout.
— Et ce docteur Jacquot fera quoi pour moi ?
— Je n’en sais rien. J’en ai juste une toute petite idée. Devant le regard interrogatif de Carmen, elle poursuivit.
— Il va parler avec toi, te faire raconter tout ce qui te pèse sur le cœur, sur la conscience, sur l’âme. Il va te faire mettre à nu comme tu ne l’as certainement encore jamais fait. Et puis il va t’indiquer la voie que tu dois suivre. Si c’est nécessaire, il te donnera une pilule bleue pour le matin, et une pilule rose pour le soir, et si tu es vilaine il te dira de sucer une queue de lézard crue… Et Chimène explosa de rire.
— Si tu voyais ta tête ! Qu’est-ce que tu imagines ? Que Jacquot est un sorcier malien qui va te jeter un sort pour te débarrasser des démons ? C’est un médecin, Carmen ! Un médecin moderne, tout droit issu de la faculté même si cela date d’avant ta naissance. C’est l’un des hommes les plus intelligents et les plus cultivés que je connaisse. C’est le meilleur docteur de l’île parce qu’il sait soigner les personnes. Il ne soigne pas seulement les maladies avec des cachets, il aide à rétablir l’harmonie entre l’esprit et le corps. Tu peux aller le voir sans crainte et lui confier ton histoire, il t’aidera à trouver une issue. Je t’en prie, vas-y, fais-le pour tes amis.
Devant l’insistance et le souci manifeste que se faisait Chimène, ajoutés à ce que Jo lui avait dit plus tôt dans la journée, Carmen promit d’aller consulter le fameux docteur. Quelques minutes plus tard, perdue dans ses pensées tout en traversant la ville en voiture, elle se surprit à réaliser qu’elle avait fait à Chimène une confession totale de toutes les bizarreries survenues à la Habana. Elle s’était confiée jusqu’à dire à voix haute ce qu’elle n’avait pas accepté ou n’osait pas regarder en face : soit elle devenait folle, soit la maison était hantée.
Quelques dizaines de minutes plus tard la Habana la soustrayait de nouveau à l’influence de son entourage. Nul autre endroit au monde n’avait jamais pu lui apporter cette quiétude. Son château des broussailles était le plus solide des remparts contre la fureur du monde extérieur. Ici, elle redevenait la souveraine d’un royaume de paix, peuplé de songes bercés par les hautes herbes.
Dans la pénombre dispensée par les moucharabiehs, Carmen posa délicatement le tableau qu’elle avait arraché presque de force au commissaire-priseur, et l’adossa dans un grand fauteuil essoufflé. Il avait vécu des jours meilleurs, mais elle l’avait découvert dans une des nombreuses pièces inoccupées et n’avait pu résister à la tentation de le traîner jusqu’au grand salon où il trônait fièrement. D’autres locataires l’auraient sûrement envoyé en déchetterie, mais Carmen n’avait pas eu le cœur de se séparer de la moindre chose qu’elle avait trouvée dans la maison. Tout y avait sa place, comme si chaque vieillerie sortie de l’oubli et de la poussière avait son importance dans le grand puzzle qu’était cette case centenaire.
 
Avisant le carton à dessin qu’elle avait abandonné sur la table avant de partir en ville, elle se rappela qu’elle avait décidé de travailler un peu au jardin. Elle avait repéré, au milieu d’un gigantesque buisson touffu, les fleurs caractéristiques de l’ilang-ilang, et voulait aller les croquer sur le vif. Rien ne valait le coup de crayon obtenu en s’imprégnant les yeux et les narines de la splendeur de la nature. Ce grand parc abandonné était un enchantement. Carmen ne se lassait jamais de ses errances entre les massifs retournés à l’état sauvage, ni de ses lentes promenades parmi les haies. Au fil de ses périples dans ce luxuriant chaos végétal, elle avait compris que l’immense jardin avait été une plantation artistiquement agencée, composée de toutes les espèces de plantes et d’arbustes dont on tirait les bases pour créer les parfums. Surtout les grands parfums ! Si elle avait eu quelque connaissance en distillation et en herboristerie, elle aurait pu tenter de reconstituer la formule du sien, Habanita ! Toutes ses fragrances étaient là. À bien y réfléchir, cela avait été certainement l’usage de ce grand labyrinthe dont chaque haie protégeait contre le vent les fleurs fragiles de géranium, vétiver, ilang-ilang, vanille, girofle, et tant d’autres encore… Subjuguée par le parc de la Habana, elle oublia les heures… et remonta le temps. Des scènes de vie quotidienne se déployèrent sous ses yeux… mais ces gens avaient disparu depuis plus d’un siècle !
Le soleil ne tarda pas à disparaître derrière le sommet du volcan, et Carmen se remit à dessiner. Les minutes passèrent sans que la jeune femme s’en rende compte. Lorsqu’elle termina son esquisse, la nuit arpentait les environs à sa rencontre. Le jour tombe vite sous les tropiques et il arrive souvent que la soudaine fraîcheur vous surprenne avant que vous ayez eu la possibilité d’endosser un lainage. Mais la température était propice à une promenade nocturne. Jusqu’alors, Carmen n’avait pas eu l’occasion de flâner de nuit dans le jardin de la plantation. Elle tombait de sommeil chaque soir, après une journée passée sur sa planche à dessin ou bien après avoir travaillé comme une esclave pour redonner son lustre à la Habana. Ce soir était un autre de ces spectacles magiques auxquels elle pouvait assister. Le mélange des restes épars du coucher de soleil et des volutes sombres faisait comme un tableau surréaliste. Les quelques lueurs mourantes du jour étaient dévorées par les flaques obscures de la nuit tropicale qui reprenait possession de l’univers. La vieille case semblait, en cet instant, étendre son champ de protection jusqu’aux confins les plus reculés de la propriété. Au fur et à mesure que l’ombre épaisse reprenait possession de la terre, les volutes des nuages survolaient l’île comme des écharpes de gaze emportant les rêves des humains endormis. Carmen resta longtemps, très longtemps, à goûter cette paix, à écouter les frémissements de cette autre vie, jusqu’à ce que ses yeux commencent à se fermer d’eux-mêmes.
Elle retrouva à tâtons le chemin de sa chambre. La maison sembla lui souhaiter le bonsoir au moyen de bouffées de senteurs affolantes. Un rayon de lune s’attarda sur le tableau dans le salon, qui sembla luire comme une veilleuse que l’on allume. Puis tout doucement, le silence reprit la case sous ses ailes. En se couchant, Carmen eut la lointaine impression que l’air de la Habanera résonnait quelque part, mais ce ne devait être que les tintements de la ville qui lui parvenaient dans le vent léger. Cette nuit-là, elle rêva de Guillaume. Il ne ressemblait en rien au Guillaume de la réalité. Son apparence physique était différente, sans qu’elle puisse dire en quoi exactement ! Il devenait l’homme idéal dont Carmen attendait la venue. Des souvenirs affluèrent, venus de l’époque où les chants d’esclaves rythmaient les travaux. Des scènes reprirent vie, juste le temps de s’en souvenir, et disparurent à nouveau dans les limbes… Une présence veillait, attendant qu’on lui laisse franchir le brouillard qui la maintenait hors du présent …
Les jours se succédèrent sans pour autant ressembler à une morne litanie. Chaque aube nouvelle apportait son lot de surprises. Ainsi, en ouvrant la porte d’une des pièces les plus éloignées du grand salon, où elle voulait installer une chambre d’ami attenante à un petit cabinet de toilette, elle découvrit sous la saleté des crottes de mouches, les bords évasés d’une magnifique soucoupe, empesée d’un mucus innommable. Regardant si elle ne trouvait pas la tasse qui l’accompagnait, elle découvrit une mallette de maroquin craquelé qui contenait, apparié au décor de sa trouvaille, un service à thé anglais qui aurait fait pleurer de joie les chineurs du marché Biron. Elle avait rarement vu dans sa vie, sauf au musée, de pièces aussi fines et élégantes. Comment se faisait-il que de telles merveilles n’aient pas été emportées par les précédents locataires de la Habana ? C’était une étrangeté de plus à mettre sur le compte, de plus en plus conséquent, des mystères de cette demeure.
Elle déballa le service des restes de papier de soie qui s’aggloméraient autour de la porcelaine, en prenant d’infinies précautions. Ses doigts palpèrent doucement les contours ciselés comme elle aurait touché ceux, si fragiles, d’un nouveau-né. Ce fut avec des gestes de mère qu’elle caressa l’arrondi des tasses, comme si c’étaient des poussins entre ses paumes.
L’illusion la saisit, sans qu’elle y prenne garde, sans qu’il y ait eu de signe annonciateur. Son esprit s’emplit de scènes passées qu’elle n’avait jamais vécues, qui n’appartenaient pas à ses souvenirs, comme si elle déroulait le fil d’une vie antérieure.
Les flashs qui envahirent sa tête la tétanisèrent. Les images se succédèrent à une telle vitesse qu’elles se superposèrent presque. Elle vit, sans pouvoir l’identifier immédiatement, un couple qui dansait au milieu d’une foule en habits de soirée, sous la lumière de lampes à gaz. Un homme aux dents de lapin s’approcha pour leur tendre la tasse qu’elle tenait à la main. Ensuite, elle vit une alliance glisser à son annulaire, et, au cœur de son illusion, releva la tête pour contempler le sourire de Guillaume. Puis elle ressentit des nausées et des turbulences dont elle n’eut pas le temps de discerner la cause… passant à la vision suivante où Guillaume se mesurait aux éléments déchaînés d’une tempête en mer. Puis elle le vit mourant dans ses bras, pour le retrouver au millième de seconde suivante en train de tailler un arbuste. Et elle eut la sensation que son cœur éclatait de douleur en contemplant la cime enneigée du piton de la fournaise.
Elle se retrouva affalée contre un empilement de caisses en bois, tremblante de tous ses membres. Peu à peu son souffle retrouva son rythme normal et la sueur s’évapora de son front. Elle avait déjà entendu parler de crises de délire ; elle venait d’en vivre l’expérience angoissante. Le malaise se dissipa aussi vite qu’il était survenu. Emportant le service à thé vers la cuisine pour le nettoyer, elle se dit qu’il était grand temps d’aller consulter le docteur Jacquot. Si maintenant les hallucinations prenaient une telle ampleur, il fallait trouver ce qui les provoquait. Même si elle se disait que la Habana logeait un revenant et possédait une atmosphère particulière, elle ne devait pas non plus se laisser conduire doucement vers la folie. Car, elle en avait conscience, vivre en pleine journée, des scènes semblables à celles qui avaient défilé dans son esprit, ne pouvait être que le symptôme d’un désordre psychique. À moins qu’elle soit devenue médium et puisse soudainement prédire l’avenir. Mais il lui sembla impossible que le contact d’une tasse à thé ait pu la faire entrer dans la famille des spirites, et elle n’aurait pas le goût tapageur de se marier avec Guillaume en reconstituant une noce de l’époque second empire. D’ailleurs, l’idée d’un possible mariage avec lui faisait partie d’un délire, il fallait bien se l’avouer. Elle tenta de rassembler les lambeaux de sensations que les visions lui avaient laissées, pour les analyser, et peut-être en comprendre la signification, mais cela ne lui apporta rien de plus.
Elle comprit cependant que si elle commençait à rêver éveillée, c’était, comme le lui avait dit Jo, le signe d’un grave stress qu’il fallait évacuer ! En refaisant passer les images devant ses yeux, elle essaya de trouver une logique à ce défilé de personnages, se remémorant les autres aspects de ces apparitions. Il y avait eu, en plus des éléments visuels, des senteurs parfumées comme celles qu’elle humait dans le jardin et qui se retrouvaient dans Habanita de Molinard, et il y avait eu aussi les résonances lointaines de la Habanera. Elle avait aussi senti la chaleur des mains de Guillaume sur les siennes et cru entendre les inflexions rauques de sa voix grave. Mais ce n’était pas son prénom qu’il avait murmuré. Il lui semblait cependant que celui qu’il avait chuchoté possédait une consonance espagnole, comme le sien. Il lui semblait aussi que son prénom, Carmen, prenait une dimension supplémentaire dans ce ballet fantasmagorique. C’était comme un mot sur le bout de la langue, que l’on n’arrive pas à retrouver. Elle avait le sentiment que cela avait quelque chose à voir avec l’air de la Habanera, quelque chose de plus fort qu’être seulement le prénom de l’héroïne et le titre de l’opéra de Bizet.
Et puis le quotidien reprit le dessus, l’étrangeté de cette incursion démente passa au rang des futilités, il y avait plus important chaque jour, entre les travaux de la maison, l’entretien du jardin et les commanditaires qui voulaient toujours ses dessins au plus vite !
La promesse faite à Jo et à Chimène, d’aller consulter le fameux médecin, s’éloigna dans les turbulences du rush de la fin de collection. Il fallait mettre les bouchées doubles pour terminer dans les temps. C’était la rançon du succès. Ses commanditaires étaient de plus en plus intransigeants sur la qualité de son travail et grignotaient sur les délais. L’enjouement suscité par ses innovations dans le monde de la mode avait provoqué une sorte de raz-de-marée chez les stylistes et les façonniers. Elle s’était ainsi retrouvée propulsée en tête du hit-parade des créateurs rendant ses employeurs encore plus acharnés à remporter de nouveaux marchés. Carmen n’eut pas un instant pour penser à autre chose que son travail tant que les derniers calages ne furent pas terminés.
 
Le vent faisait bruire le faîte des plus hautes branches, et l’été austral changeait d’humeur sous les bourrasques encore peu nombreuses. La saison des ouragans commencerait bientôt, et avec elle son lot de dévastations si d’aventure les cyclones se montraient trop véloces. Les pluies éparses avaient fait leur apparition, venant rassasier une nature assoiffée. Pourtant, rien ne semblait perturber la tranquillité de l’ancienne plantation. Les heures s’y écoulaient toujours au même diapason, s’égrenant rapidement en journées puis en semaines. Il y avait près de deux mois que Guillaume était venu, laissant derrière lui une place vide que Carmen comblait difficilement. Elle se maintenait constamment dans une activité fébrile, ne laissant aucune pensée importune venir gâcher le bel ordonnancement de son jardin, rendu à sa magnificence première. C’était l’une de ses fiertés. À juste titre ! Rien ne permettait d’imaginer que l’anarchie qui régnait dans cette énorme friche laisserait la place à des volumes idéaux, des massifs habilement taillés, des allées sarclées, et une profusion de plantes luxuriantes où les fleurs rivalisaient de senteur. Au bout du petit parc, la Habana siégeait presque royalement sur son entablement rocheux, laissant peu de latitude au regard pour contempler les escarpements qui remontaient vers les terrasses naturelles de la colline. Les toits brillaient doucement au soleil, miroitant encore sous la lumière démultipliée par les gouttelettes d’eau qui s’évaporaient. La maison avait retrouvé sa splendeur passée. Les rares visiteurs qui pénétraient dans les enceintes végétales de l’ancienne plantation se sentaient transportés dans une époque révolue, s’attendant presque à laisser le passage à un attelage remontant les avenues du temps. Guillaume n’était pas revenu. Carmen avait à peine pensé ces mots, qu’une sourde peine qui ne semblait pas lui appartenir, lui étreignit le cœur, et l’on crut entendre s’élever en sourdine les notes de la Habanera. Malgré le cadre superbe dans lequel elle vivait, malgré sa réussite professionnelle, il lui manquait toujours une présence dans sa maison. Quelques hommes avaient tenté de l’approcher, puisque la réhabilitation du château des broussailles avait fait le tour de la ville, mais elle savait que c’était par intérêt mercantile. Une seule présence masculine lui importait ! Elle compensait son absence en rêvant éveillée… La jeune femme en longue robe à crinoline devenait sa confidente muette. Carmen l’apercevait de plus en plus souvent, sans jamais parvenir à la saisir vraiment du regard…
Seuls les Loas pouvaient tout voir des deux univers…
Le crissement des graviers l’avertit qu’un visiteur approchait. À cette heure encore matinale, il était rare que quelqu’un lui rende visite ! En dehors du facteur et de quelques fournisseurs, il n’y avait que Jo pour prendre encore la peine de venir l’arracher au songe de la Habana. Carmen y vivait murée au milieu de ses fantômes, perdue dans un rêve permanent.
C’était bien le facteur, qui lui apportait une grosse enveloppe de kraft. Il ne venait au bout de la longue allée que lorsqu’il y avait besoin de signer un récépissé. Sinon, il laissait le courrier ordinaire dans la boîte au bord de la route. Le jeune homme prit le temps d’échanger quelques phrases polies, puis rebroussa rapidement le chemin pour aller rejoindre sa voiture au bord de la départementale. Derrière lui, les frondaisons semblèrent se refermer, comme pour clore un lieu magique. Carmen décacheta l’enveloppe brune et trouva le contrat de location définitif qui lui allouait la Habana pour une période de trois ans, renouvelable tacitement. Jusqu’à présent, elle n’avait eu comme justificatif de domicile, qu’une simple attestation du notaire. Le contrat ne pouvait être signé que par le président du consortium, seul habilité à gérer le domaine. Elle attendait donc le document depuis longtemps. Cela faisait partie des incongruités entourant l’ancienne plantation, un peu comme si elle avait été le joyau oublié d’un collectionneur. En annexe au document principal, elle trouva un plan cadastral qui lui indiquait les frontières précises de son petit royaume. Le bornage était bien différent de ce qu’elle avait cru jusqu’alors. Les limites de propriété étaient beaucoup plus loin des haies entourant le parc de la maison qu’elle ne l’avait supposé.
En comparant les dimensions du parc avec celles du plan, elle eut un aperçu des distances sur le terrain. Elle pouvait donc faire reculer les bornes de la Habana de plus de deux cents mètres. Jamais elle ne parviendrait à entretenir une propriété aussi énorme !
Mais aucun article ne l’obligeait dans son contrat à replanter et à exploiter tel qu’à l’origine. Seule, la maison proprement dite était concernée par cette obligation de restauration. Cependant, elle pouvait tout à loisir arpenter de nouvelles zones sauvages à la recherche de trésors pour ses planches à dessin. Elle passa donc entre deux Jacquiers et s’enfonça dans la sorte de jungle alternant avec des zones de savane qui faisaient le bonheur de tout un peuple de petits animaux. Au milieu des tiges rampantes et des lianes qui escaladaient les troncs des Kaloupilés — dont les feuilles parfument si fabuleusement les caris créoles –, elle trouva une sente à peu près praticable, dont elle suivit le cours sinueux.

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