Habanera

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Près de Saint-Denis, sur l'île de la Réunion, Une incantation lancée plus de cent ans auparavant semble avoir repris possession d'une plantation abandonnée. Quel est ce sortilège qui semble retenir la Habana, superbe case abandonnée, dans un repli du temps ? Que veut l'esprit qui tente de se réincarner ? Pourquoi, Carmen, la jeune styliste qui vient d'emménager dans cette demeure oubliée, a-t-elle le sentiment permanent que la maison veut lui dire quelque chose ? Lorsque le passé et le présent se mêlent dans une sarabande où les destinées humaines sont lancées comme des dés par les puissances Vaudou, la raison chancelle. Carmen parviendra-t-elle à vaincre les démons qui hantent encore sa case ? Rejoindra-t-elle l'amant idéal qui, au travers des siècles, ne cesse de la chercher ? Une musique lancinante, la Habanera, rythme les gestes de tous ceux qui pénètrent dans la plantation, elle est l'un des ingrédients qu'utilisa une ancienne esclave pour lier deux âmes... éternellement.

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Date de parution 02 décembre 2009
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EAN13 9782359620375
Langue Français

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Habanera

 

 

 

Dépôt légal : juillet 2009

 ISBN : 978-2-35962-003-0

 

 


Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.  

 

Laurence Lefebvre

Roman

 

Habanera

 

 

Éditions Ex Æquo

BP 53

91151 Étampes cedex 01

www.editions-exaequo.fr

 

Chacun des pas de la visiteuse soulevait une tornade de poussière qui ne dérangeait qu’à peine le ballet des moustiques qui dévoraient sa peau. Cette nuée assoiffée avait éclos dans le petit étang situé juste à côté. Chaque tempête ainsi créée laissait entrevoir le plancher de la varangue, comme on appelle les vérandas sous les tropiques. Cette longue galerie qui ceinturait la maison était plus grande que son appartement parisien ! Les pièces ainsi gagnées sur l’extérieur, délimitées par des claustras et closes de moucharabiehs, procuraient une pénombre rafraîchissante contre l’étouffante chaleur du jardin qu’elle venait de traverser. Les boiseries avaient été miraculeusement épargnées par le temps et les insectes. Des lambrequins ornaient toutes les embrasures, apportant une note artistique avec leurs ciselures ressemblant étonnamment à des vévés, ces dessins de poudres colorées réalisés par les artistes africains ou indiens.

Les décennies paraissaient avoir oublié la case dans un cocon végétal. Malgré son apparence première, cette vaste construction assoupie dans la chaleur et la poussière ne donnait pas l’impression de désolation d’une maison abandonnée. Dès que Carmen l’avait aperçue du bout de l’allée, lors de sa première reconnaissance, elle avait ressenti les signes annonciateurs d’une émotion forte. Cette maison avait quelque chose d’ensorcelant ! Comme si les Loas, les esprits vaudou, en avaient pris possession. On y percevait immédiatement une aura que ne possédaient pas les autres propriétés qu’elle avait visitées ces dernières semaines. Elle savait, depuis qu’elle l’avait découverte, que ce serait dans celle-là qu’elle vivrait et dans aucune autre, ou qu’alors elle reprendrait bientôt un avion pour la métropole en abandonnant son rêve de s’installer à la Réunion.

Elle connaissait ce bout de paradis, en plein milieu de l’océan indien, depuis plusieurs années. Elle y était venue en vacances plusieurs fois, avec son mari, y avait trouvé des attaches, des amis, des endroits favoris… Puis les choses s’étaient bousculées dans son existence. Cela avait commencé par un divorce qui l’avait laissée amère, avec l’envie de tout recommencer ailleurs. Ensuite, elle ne put refuser la proposition d’une agence de stylisme qui lui fit quitter la capitale, avec ses embouteillages, sa pollution et le stress permanent, pour s’installer plus près de l’île Maurice, où se fabriquaient les textiles dont elle dessinait les motifs. Mais elle ne voulait pas quitter la France pour autant, et avait donc décidé de demeurer à la Réunion. C’était le meilleur compromis pour diriger les ateliers de tissage et pouvoir prendre un avion afin de soumettre les projets de collections à ses nouveaux employeurs.

Cet éloignement lui fut salvateur sur le plan créatif. S’inspirant du cadre environnant et du foisonnement de la nature réunionnaise, elle imagina toute une palette de concepts originaux qui enthousiasmèrent les designers. Mais il lui fallait désormais emménager pour de bon, et quitter le confort de son hôtel pour un havre où elle conjuguerait travail et qualité de vie. Elle se mit en chasse, aidée par quelques connaissances auxquelles elle avait passé le mot. Elle contacta les agences immobilières et les notaires, sans grande satisfaction… Rien de ce qu’on lui proposait ne lui convenait ou ne lui plaisait. Elle ne parvenait pas à s’imaginer vivre dans les bicoques qu’elle avait visitées. Les seules villégiatures disponibles étaient hors de prix. Elle commença alors à étendre le cercle de ses recherches, s’éloignant petit à petit de Saint-Denis, la ville principale de l’île.

Ce fut par hasard qu’elle découvrit cette grande case abandonnée. Elle cherchait, depuis quelques centaines de mètres, un endroit où faire demi-tour avec sa voiture car elle venait de rater l’embranchement menant à une énième propriété ; la route n’était pas assez large pour lui permettre de le faire en une seule manœuvre, et elle guettait un débouché de chemin. Quand elle en aperçut enfin un, elle insinua l’avant de son automobile entre les hautes herbes et les basses branches qui en garnissaient l’entrée.

Elle fut mystérieusement attirée plus loin. C’était une sensation indéfinissable, mais elle savait qu’elle devait avancer sur cette route qui n’avait pas dû être empruntée depuis Mathusalem ! Après quelques nids-de-poule, et au prix de nombreux grincements de branchages sur la carrosserie, elle se trouva au bord d’une friche avec, au bout de cette mare végétale, une perle oubliée… Une case réunionnaise, pareille à celles qu’elle admirait dans les rues chics de Saint-Denis ! L’imposante masse de la construction semblait provenir d’une autre époque, comme si elle avait remonté le temps pour s’arrêter là, capturée depuis un monde parallèle par un puissant sortilège. Intimidée, Carmen n’osa pas pousser plus loin. Elle resta un long moment à la contempler, comme un tableau familier. Puis, peu à peu, l’envoûtement desserra sa prise, et elle sortit de la rêverie où l’avait plongée la contemplation de ce joyau de bois et de chaux. Pour repartir, elle recula lentement, sentant bien que chaque tour de roue lui était pénible, et elle se précipita directement au cadastre pour savoir à qui appartenait cette merveille.

Le consortium qui en était propriétaire accepta sans réelles difficultés de la lui louer, à un prix très raisonnable, à condition qu’elle prenne à sa charge tous les travaux pour la remettre en état. Il ne lui restait qu’à juger sur place si elle se lançait dans cette aventure.

Elle se rendit de nouveau à l’ancienne plantation, cette fois-ci pour la visiter entièrement et prendre une décision. Lorsqu’elle fut, pour la seconde fois, dans la zone d’attraction de la maison, tel un trou noir aspirant les étoiles, elle prit conscience que si elle poussait la porte de cette case, elle ne pourrait jamais plus en repartir sans s’arracher l’âme… Toute sa vie elle avait rêvé d’une demeure comme celle-ci ! Grande, très grande, avec plein de pièces, plein d’espace. Et puis avec un grand jardin aussi ! Elle le souhaitait luxuriant, presque comme une jungle, mais discipliné à la fois, comme un animal sauvage que l’on aurait un peu apprivoisé. Et puis, elle désirait une maison avec une vraie personnalité, qui ne soit pas une simple habitation ressemblant à s’y méprendre au pavillon du voisin.

Carmen sut confusément qu’elle venait de trouver cette maison-là ! Elle ouvrit la porte après avoir déverrouillé la serrure, sans qu’il y eût le moindre craquement ou grincement. Seul, un long soupir, exhalé par la case, sembla ainsi l’accueillir et lui souffler que Carmen y avait toujours été attendue. Une étrange alchimie était déjà à l’œuvre…

Les jalousies plaquées aux fenêtres laissaient passer suffisamment de clarté pour pouvoir se diriger au milieu du capharnaüm abandonné par les précédents occupants. Cela donnait l’impression que la demeure avait été quittée précipitamment. Le calme qui régnait dans les chambres occultées de persiennes avait quelque chose de rassurant, et la fureur du monde s’arrêtait à la porte d’entrée. On sentait que la vieille case protégeait ses habitants, les soustrayait à l’univers conventionnel. Carmen orienta les lames des stores de bois, afin de mieux jauger chaque pièce.

C’était immense ! Mais elle n’avait absolument pas ce sentiment de vacuité et de solitude qui vous prend lorsque vous visitez des lieux qui n’abritent plus de vie. S’il y avait un espace impressionnant, l’emplacement des baies et le respect des proportions donnaient une dimension très feutrée aux volumes. L’ambiance générale était très agréable… rafraîchissante, reposante comme un cocon. Partout, régnait l’atmosphère de mystère des palais abandonnés. On s’attendait presque au retour des anciens habitants, et Carmen crut voir les contours flous d’une silhouette féminine en longue robe… mais, ce n’était certainement qu’un jeu de lumière sur un miroir.

Tout en parcourant les chambres et en traversant les pièces à vivre, Carmen imaginait ce qu’elle ferait dans les endroits que ses yeux découvraient sous différents angles, au gré de ses déplacements. Elle se voyait, dessinant les motifs de la prochaine collection auprès de cette grande porte-fenêtre, s’inspirant de la couleur des orchidées sauvages, du dégradé de verts de la haie de magnolias ou de la forme des tiges ligneuses qui escaladaient les piliers des varangues. La magie de la Habana opérait déjà, la plongeant dans un rêve éveillé fait de songes et de prévisions, comme si elle venait d’acquérir des pouvoirs de divination.

La Habana ! C’est ainsi qu’on lui avait dit que s’appelait cette ancienne plantation. Ce nom, avec ses résonances cubaines, laissait sur la langue un goût de mystères, une saveur de secrets, comme on imagine une hacienda cachée derrière ses murs de pisé. La Habana la capturait au moyen d’un sortilège tissé par les souhaits les plus profonds de la jeune femme, par ses aspirations les plus chères.

Carmen connaissait déjà la réponse qu’elle donnerait aux représentants du conglomérat : oui ! quelles qu’en soient les conséquences !

Heureusement, ces mots ne furent pas exprimés à haute voix, sinon quelque esprit malin, quelque dieu familier ou autre entité aurait pu s’en emparer. Allez savoir ce qui peut advenir avec le monde surnaturel, tellement omniprésent sur l’île, et dont on sentait l’influence partout dans l’atmosphère de la grande case…

Sa première décision, en tant que nouvelle locataire, fut de remettre en graviers l’allée qui desservait la propriété depuis la route départementale, et d’élaguer quelques branches qui gênaient le passage.

Elle installa un panonceau indiquant que la maison était désormais occupée. Il portait fièrement les lettres pyrogravées de son nom : La Habana. C’était kitsch au possible et cela aurait fait hurler de rire ses amis parisiens ; mais cela avait une signification particulière pour elle ! C’était comme si elle redonnait son identité à un être disparu.

Elle fut très tentée de débroussailler le terrain, mais s’en garda bien quand elle se rendit compte que ce qu’elle prenait pour des ronces et des mauvaises herbes était le souvenir lointain de parterres, de rangées d’arbustes et de massifs qui n’avaient pas été entretenus depuis cent ans. Cet herbier anarchique lui fournirait toute une palette de couleurs et de motifs où puiser ses prochaines créations. Elle n’allait donc pas s’en débarrasser ! Elle se dit que le jardinage lui serait une saine activité pour compenser les longues heures passées sur sa planche à dessin. Et puis cela faisait partie du contrat moral de remettre la Habana dans son style originel. Elle avait questionné le notaire qui gérait, sur l’île, les propriétés du consortium, mais celui-ci n’avait pu la renseigner ni sur l’histoire de la plantation et ses derniers occupants, et encore moins sur les constructeurs. À y repenser, elle avait le sentiment qu’il ne lui avait pas tout dit sur cette maison, à croire qu’il cachait une information de nature scandaleuse. Peu lui importait ! Elle réalisait un désir d’enfant, et cela n’avait pas de prix.

Cependant, le rêve prit des allures de cauchemars lorsqu’il lui fallut récurer tout ce que le temps avait empesé de poussière, de crottes de mouches, de fientes et autres mucosités végétales. Elle mit des semaines pour rendre un semblant de propreté aux pièces qu’elle occuperait en priorité. Malgré quelques déboires, elle eut une chance infernale ! Pas une seule fuite de toiture… pas même un robinet grippé… pas de carreaux cassés ni de lames de parquet vermoulues ! C’était comme si un charme avait plongé la maison dans un repli du temps, dans le songe d’une princesse attendant son réveil. Sauf les tonnes de poussière et les outrages commis par les insectes volants, la case était en aussi bon état que lorsque ses derniers occupants l’avaient quittée. Mais cela faisait tellement longtemps ! Il subsistait tout de même un mystère là-dedans. Pourquoi était-elle demeurée inoccupée ? Elle posa la question à maître Dufailly, qui l’éluda en répondant que le consortium ne cherchait pas à tirer un revenu de cette plantation retournée en friche. On ne pouvait rien y cultiver de rentable, et ses mandataires ne voulaient pas se donner le mal de la rendre présentable, avec ce que cela impliquait de frais d’entretien et le risque d’avoir des locataires impécunieux ou procéduriers. Le conglomérat souhaitait rester à l’écart de toutes les tracasseries occasionnées par les insulaires.

Carmen remarqua que c’était, dans ce cas, bien étrange qu’on lui louât la Habana. Le notaire répondit que c’était elle qui en avait fait la démarche et la demande, et qu’elle prenait le bail à des conditions que les candidats précédents n’avaient pas acceptées. Dont acte !

Ce qu’il ne lui révéla pas… c’était que le consortium avait accepté de louer la plantation au vu du prénom de la candidate… Ces Britanniques avaient de ces lubies !

 

Carmen vécut toutes les vicissitudes de la restauration d’une bâtisse livrée aux éléments depuis trop longtemps. Mais, au fil des jours, la maison retrouva son éclat premier et Carmen sentit une symbiose se développer entre elles… comme si leurs deux personnalités cherchaient le point d’équilibre de leur relation. Carmen pensa souvent à sa case comme à un être vivant. Vivant dans une dimension différente, certes ! Mais existant avec quelque chose qui s’apparentait à une conscience. À tel point qu’elle avait souvent l’impression que la Habana tentait de lui parler au moyen d’apparitions fugitives, comme celle d’une jeune femme en robe longue traversant le salon dans les rais de lumière.

Finalement, elle vint à bout du plus gros. Il fallait encore repeindre toutes les vérandas, stores, portes, fenêtres, rambardes, bardages… mai la tâche n’était plus insurmontable, loin de là ! Carmen comprenait de moins en moins pourquoi cette magnifique propriété n’avait pas trouvé d’occupants depuis tant d’années. Les Réunionnais étaient peut-être un peu plus nonchalants que les « métros », comme on appelle les Français de métropole, mais tout de même ! Il n’y avait pas tant de réparations que cela. Elle n’avait même pas utilisé le quart du budget prévu pour tout remettre en état. C’en était miraculeux !

Ce qui avait dû gêner les visiteurs tenait à cette ambiance propre à la Habana. Cette sensation qu’elle était un être pensant attendant quelque chose ou quelqu’un. Carmen s’en félicitait chaque fois qu’elle revoyait cette grande tache blanchâtre au bout de l’allée ombreuse, quand elle revenait de ses déplacements à Saint-Denis. Elle avait alors le sentiment de rentrer chez elle, comme si elle avait toujours habité là, et ses ancêtres aussi.

Après tant d’efforts, Carmen put enfin lancer ses invitations pour pendre la crémaillère de son nouveau domaine. Les pièces principales étaient redevenues des zones civilisées, et l’on n’imaginait pas à quoi elles ressemblaient auparavant. La jeune styliste avait rendu sa gloire passée à ce monument de l’architecture créole, restituant les décors d’origine aux yeux gourmands de ses invités. Les parquets donnaient envie de marcher pieds nus tant ils étaient blonds et soyeux, rappelant les nuances de blé cendré de la chevelure de Geneviève, la plus proche amie de Carmen à la Réunion. Elle avait réussi à sauver la totalité du mobilier, qui n’avait eu besoin que d’huile de coude et d’encaustique. Les moulures ressortaient en céruse sur les fonds repeints de couleurs douces. Le style colonial de la construction, dans ce qu’il avait de plus pur et de plus esthétique, explosait dans toute sa somptuosité. Tout n’était pas terminé, certaines pièces sentaient encore les produits détergents et la peinture, d’autres restaient pudiquement fermées sur les toiles d’araignées et la couche pulvérulente qui tapissait la moindre aspérité, mais la Habana exhalait le parfum douceâtre des ambiances cossues.

Il y eut ce soir-là une quinzaine de personnes pour répondre à l’invitation de Carmen. Ils étaient pour elle des amis et des relations de fraîche date, mais se fréquentaient entre eux auparavant, car tout le monde se connaît, ou presque, sur l’île. À tel point que l’on se demande parfois si l’on peut avoir une vie privée, tant chacun est au courant de tous vos faits et gestes. Le cancan est une activité fort prisée des insulaires ! Carmen n’étonna donc personne en annonçant qu’elle avait loué une ancienne maison de planteur et l’avait rénovée. C’était le secret de Polichinelle ! Ce défaut de caractère des Réunionnais fait aussi tout leur charme. On a toujours l’impression de les connaître de longue date parce qu’ils savent tout de vous. Il doit y avoir entre les hameaux et les villages quelque chose d’encore plus efficace que les tambours de brousse pour colporter les cancans. C’est tout le sel de la vie créole !

La fête fut joyeuse et chacun apporta son lot de drôlerie en racontant les anecdotes survenues à untel lors de la construction de sa case, ou à une telle quand elle loua cette fameuse maison… « Vous savez bien, celle qui était habitée par monsieur Cousinage qu’on a retrouvé étouffé entre les seins de sa plantureuse maîtresse… »

Louvoyant entre les fauteuils et les groupuscules, Geneviève s’approcha de Carmen.

— C’est magnifique, ma belle, ce que tu as fait de cette masure ! Elle était quasiment en ruine, non ?

— Détrompe-toi, je n’ai eu qu’à frotter et repeindre, mais je ne te dis pas pendant combien d’heures chaque jour !

— Je n’aurais pas cru. Tout le monde connaît cette case. On est tous venus y jouer quand on était gamins. Elle aurait dû s’effondrer depuis au moins vingt ans.

— Je pensais aussi qu’elle était en plus mauvais état, et puis au final non ! Je trouve même que c’est… comment t’expliquer ? comme si quelqu’un avait jeté un sort pour qu’elle reste figée dans le temps.

— Ah ! Si tu commences à parler de sorcellerie on va voir débarquer le curé du coin, il exorcisera ta case sans demander ton avis. Tu sais que cette maison a toujours eu la réputation d’être hantée. C’est pour ça que personne n’a jamais pu y habiter. Ça fait partie des légendes d’ici.

— Je n’en suis pas étonnée, j’ai parfois, moi aussi, le sentiment qu’il y a comme une âme, que quelque chose ou quelqu’un occupe encore le dedans des murs.

— C’est une bonne présence au moins ? Elle n’est pas maléfique, hein ? Sinon, tu lâches tout et tu rappliques tout de suite chez moi, il ne faut jamais prendre ces choses-là à la légère. Les esprits de ce côté-ci de l’équateur sont puissants !

— Tu ne crois pas vraiment à ces trucs-là ?

— Bien sûr que non ! s’écria Geneviève. Mais ce fut trop irréfléchi pour être totalement sincère. L’instant d’après elle se contredisait.

— Je n’y crois pas… mais j’y pense ! tu devrais faire venir la vieille Samba. Tout le monde l’appelle comme ça parce que quand elle marche on dirait qu’elle danse. Elle est tellement grosse qu’avancer une jambe fait tressauter la moitié de son corps ! C’est la sorcière du coin, on va toujours la chercher pour bénir une nouvelle case. Elle brûle des herbes et ça chasse les odeurs de peinture, ça tue les insectes et ça assure la tranquillité des gens superstitieux… C’est une tradition ! Tu lui offres un coup de rhum Charrette et elle te débarrasse de tous tes fantômes !

— J’y penserai… mais j’aime assez celui qui habite ici… je ne me sens pas menacée.

— Au fait, ma belle, reprit la Créole, je t’ai préparé une surprise. Elle ne devrait pas tarder à arriver.

— Quel genre ? Bonne ou mauvaise ?

— Bonne, bonne, bien sûr ! Enfin, moi, je dis que c’est une bonne surprise, du genre qui va te faire du bien là où tu en as besoin.

— Quelque chose qui se mange alors ?

La Réunionnaise éclata de rire.

— Ahahaha ! Ouais ! Une faim que tu n’oses pas regarder en face depuis que tu es revenue ! Ma parole, ma belle, tu n’aimes plus les hommes ou quoi ? Bientôt trois mois que tu es à Saint-Denis et tu n’as même pas fait l’amour, c’est du gâchis !

Carmen ne fut pas surprise de ce que lui disait son amie. À la Réunion les gens parlent très librement de sexe, au point de mettre parfois mal à l’aise les métropolitains. C’est une chose naturelle pour les insulaires. C’est sans doute pour cela que tous les vacanciers s’imaginent qu’ils passent leur temps à copuler, à faire des mouflets qui pullulent dans les ruelles. D’ailleurs, les Réunionnais appellent cela « faire de l’argent braguette ». Cela veut dire toucher les allocations familiales pour les enfants à charge. Les Zoreilles (c’est le nom que donnent les Créoles aux « Métros ») pensent que les filles sont faciles à cause de leur liberté de langage. Il n’en est rien.

— Ta surprise est consommable au moins ? reprit Carmen sur un ton espiègle.

— Tu me le diras après. Tiens ! Ne bouge plus, ferme les yeux ! Ta surprise arrive…

Carmen sentit deux mains fortes lui enrober les épaules et une barbe naissante lui crisser aux oreilles en lui abrasant la peau du cou, tandis qu’un baiser chaud, appliqué par-derrière, lui faisait frissonner la nuque. La voix feulante de l’homme lui demanda de deviner qui il était.

— Guillaume, s’exclama-t-elle ! d’où sors-tu ? je te croyais aux Antilles ?

— Je ne suis pas parti, répondit-il, en la contournant pour lui faire face. Mes clients ont abandonné le contrat au moment de le signer. Jo   c’était le surnom de Geneviève — m’a prévenu de ton installation et m’a invité, alors me voici ! Tu n’es pas fâchée ?

— Bien sûr que non… je suis très heureuse de te revoir, dit-elle avec une légère rougeur envahissant ses pommettes.

Guillaume, qu’elle avait rencontré lors d’un précédent voyage sur l’île, ne l’avait jamais laissée indifférente. Si Carmen n’avait pas été mariée lorsqu’elle avait fait son premier séjour, peut-être, sûrement, se serait-il passé quelque chose entre eux. Guillaume organisait des excursions dans l’archipel des îles Réunion, Maurice et Rodrigue. Il avait emmené le couple de Parisiens en croisière dans les Comores et leur avait fait découvrir l’océan indien. C’était un garçon superbe d’une trentaine d’années que l’on remarquait immédiatement, non seulement à cause de son physique avantageux, mais aussi par l’aura d’animalité qu’il dégageait. Dès qu’il se mettait en mouvement, de sa démarche chaloupée de marin, on avait l’impression de voir un grand fauve s’approcher. Guillaume exerçait un magnétisme tétanisant sur les femmes. Carmen n’y avait pas échappé. Ce célibataire endurci, habitué aux conquêtes féminines, n’était pas non plus resté insensible au charme de la jeune styliste. Elle n’était pas particulièrement belle, mais possédait cette vitalité et cette juvénilité qui attiraient la plupart des hommes. En ce soir de retrouvailles, les données du jeu de la séduction étaient différentes. Libres tous deux de leurs vies, ils pouvaient, s’ils le souhaitaient, laisser leur désir guider le destin.

Avant qu’ils ne sachent sur quel mode de conversation se placer, amical et neutre ou plus intimiste, l’un des invités décréta qu’il était temps d’ouvrir les cadeaux. Chaque convive en avait apporté un.

Jo, d’un clin d’œil aussi éloquent qu’une phrase, signifia à la maîtresse de maison que son présent était déjà déballé, ce qui manqua faire pouffer Carmen de rire. Elle se retint, se disant que personne ne partagerait cette soudaine hilarité. Elle remercia tour à tour tous ses amis pour leurs délicates attentions. Hélène, journaliste de la radio locale et à la langue de vipère bien pendue, lui offrit un recueil illustré des légendes réunionnaises. Thomas, qu’on appelait « la vedette », parce qu’il animait les soirées disco avec des tours de chant, lui remit, en riant, une version chinoise sur vinyle, de la plus célèbre des œuvres de Bizet. Carmen avait dans cette interprétation-là la voix fluette d’un haute-contre de l’opéra de Pékin, soutenue dans les aigus par un ensemble instrumental traditionnel de Shanghai. C’était à mourir de rire !

Le prénom de Carmen avait, toujours suscité des réactions liées à ce que les gens pensaient de cette œuvre musicale. Comme si elle devait toute sa vie endosser le fameux rôle ! Bien souvent, dès que l’on prononçait « Carmen », on l’imaginait en robe gitane.

Aussi, devant la blague que lui avait préparée Thomas, elle ne put que rejoindre le concert de rires en écoutant les couinements des castrats chinois. Un à un, ils lui mirent entre les mains, qui un gadget de cuisine, qui un paréo tissé par l’artisanat local, jusqu’à ce que Guillaume lui tende un petit paquet soigneusement emballé. Ils firent la ronde pour regarder de plus près ce que le Don Juan avait apporté. Serait-ce un colifichet quelconque ou un cadeau plus personnel destiné à séduire l’hôtesse ? Car, tous étaient curieux de savoir si ces deux-là allaient enfin consommer le fruit de la luxure. Lorsque Carmen leur montra le coffret sorti de sa ganse de papier, ils furent dubitatifs. Quand elle ouvrit le couvercle pour laisser apparaître une adorable danseuse virevoltant sur les notes de Bizet, ils surent que le séducteur le plus en vue avait commencé sa cour.

Les boîtes à musique semblent souvent totalement désuètes de nos jours, parce que ce ne sont que de vulgaires copies. Celle que Guillaume offrait à Carmen était un bijou du genre « Belle Époque », entièrement marquetée pour figurer le décor de scène du premier tableau de l’opéra de Bizet. La danseuse, une miniature de porcelaine, était en tout point fidèle aux interprètes du rôle-titre. La mélodie, jouée par un minuscule piano mécanique, n’avait rien à envier aux meilleurs instruments. Loin d’être un jouet, ce que Carmen tenait entre ses doigts, était une œuvre d’art. Ce cadeau, si inattendu, la toucha plus qu’elle ne put le dire. Ce n’était pas tant sa valeur, évidente aux yeux de tous, que la signification qu’elle prenait qui lui fit chaud au cœur. Pour dénicher cette merveille, Guillaume avait préparé son coup de longue date, bien avant que Jo ne l’invite à cette soirée, sans même savoir s’ils se reverraient un jour, ou alors pour la conserver comme la relique de quelque chose qui aurait pu être et ne s’était pas produit. Il lui avait offert presque négligemment, et pourtant elle eut le sentiment que, d’une certaine façon, il déposait beaucoup plus que cela dans le creux de ses mains.

Carmen remonta le mécanisme pour laisser s’échapper « l’air de la Habanera ». À l’instant où s’égrenèrent les premières notes du motif central de la partition, les lumières tremblèrent et une bouffée de lourds parfums tropicaux leur assaillit les sens. La baisse soudaine de luminosité conjuguée au déplacement d’air donna l’impression qu’une présence venue d’entre les mondes s’était insinuée dans la pièce… comme un brouillard surnaturel. Ils auraient juré, si on leur avait posé la question, qu’un esprit leur rendait visite et qu’ils l’entendaient soupirer. Carmen entr’aperçut une silhouette en robe de bal, mais l’apparition s’évanouit trop vite pour qu’elle ne l’ait pas imaginée… les revenants, fantômes et autres spectres ne sont que des histoires pour faire peur aux enfants, chacun le sait !

Carmen eut le sentiment que l’entité protectrice qu’elle percevait quelquefois, passait la saluer. Chimène, au fond de la pièce, sentit le duvet de ses bras se hérisser et la chair de poule la gagner sur tout le corps.

— Ma parole, s’écria-t-elle ! On va vraiment croire que cette case est hantée !

Les hommes la taquinèrent un peu, la plaisantant sur ses origines africaines, et disant qu’elle avait tendance à voir un peu partout des manifestations du Vaudou, la magie du monde des esprits. Elle leur rétorqua qu’il ne fallait pas rire de ces choses-là, car personne n’avait jamais réussi à prouver que l’au-delà n’existait pas. Les sujets de conversation qui suivirent furent teintés d’allusions au passé de la Habana et à son fantôme.

Tard dans la nuit, les invités s’éclipsèrent un à un. Guillaume fut l’un des derniers à partir, comme à regret. Il ne pouvait décemment pas s’en aller après les autres, car cela aurait signifié que l’idylle se concrétisait de suite. Sans s’être rien dit, ils savaient ! Guillaume l’embrassa doucement sur la joue, lui tenant les épaules un peu plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu, et plus doucement qu’avec les autres femmes qui quittaient la maison.

— À bientôt, murmura-t-il.

— À très bientôt, répondit Carmen en lui souriant.

Ils n’avaient rien à ajouter de plus. Ils se retrouveraient dans le secret ombreux des varangues de la Habana.

 

Le lendemain la styliste reprit son travail avec entrain. La perspective de revoir Guillaume la galvanisait. Elle ne savait pas encore ce qu’il ressortirait de cette liaison, mais elle était persuadée que quelque chose de fort allait se nouer avec lui. Ce n’était pas seulement dû à l’attraction physique qu’il exerçait sur elle. Il y avait quelque chose en plus. Quand elle se trouvait à ses côtés, elle avait l’impression de le connaître depuis l’aube des temps. Il y avait des années que Carmen n’avait pas ressenti cette langueur qui la prenait en pensant à un homme, avec le désir de chair qui montait le long de ses reins. Le climat devait y être aussi pour une part, qui exacerbait les sens. La chaleur, les parfums entêtants, la lumière ambiante lui donnaient l’illusion d’être en vacances, affranchie de tout. Cette île avait vraiment de la magie dans toutes ses dimensions. Tout en dessinant, elle laissait ses pensées vagabonder. Elle se surprenait de plus en plus souvent dans des attitudes de rêverie depuis qu’elle habitait la Habana. Était-ce parce que la solitude à laquelle elle n’était pas habituée lui pesait ? Elle n’aurait su le dire. Elle se plaisait à imaginer les premiers habitants de la plantation. Qui pouvaient-ils être ? Elle se faisait parfois le film intérieur de les voir dans les gestes du quotidien. Souvent, en s’approchant d’un meuble, elle se sentait assaillie par des souvenirs d’une époque qu’elle n’avait pu connaître, comme si une vie antérieure remontait le temps… et qu’un charme la possédait.

Trois jours passèrent, sans qu’elle donne signe de vie à personne. Ce fut Jo, par téléphone portable, qui lui rappela que le monde extérieur existait encore. La voix un peu éraillée de Geneviève la rabroua un peu, lui disant que ce n’était pas parce que Carmen vibrait d’amour qu’elle pouvait oublier les amies. Carmen comprit alors qu’elle ne devait surtout pas se laisser aller à la torpeur qui la gagnait depuis qu’elle habitait la vieille case. Elle avoua qu’elle n’avait même pas appelé Guillaume ni vu personne depuis la soirée. Elle n’avait pas non plus fait de courses, se nourrissant avec ce qui lui tombait sous la main quand elle se souvenait qu’il lui fallait manger. Jo la secoua vigoureusement, et elles convinrent d’un programme pour que Carmen ne sombre pas dans la léthargie qui gagne irrémédiablement tous ceux qui s’isolent du monde.

 

Dès qu’elle eut raccroché, Carmen appela aussitôt Guillaume. Si elle laissait la torpeur l’envahir, il ne lui resterait bientôt plus que des rêves pour vivre, et rien de concret pour meubler sa vie. Leur conversation fut décousue et ils ne s’échangèrent que des banalités. Pourtant, ils savaient tous les deux que le désir de l’autre les tenaillait, mais pas plus lui qu’elle n’osait faire le premier pas. Ce fut Carmen qui se jeta à l’eau en l’invitant à souper le lendemain soir. « — Seul ? fit-il préciser ». À croire que ce Casanova endurci doutait de pouvoir lui plaire et craignait un échec.

« — Seul ! insista-t-elle, sur un ton qui ne laissait aucun doute quant à ses intentions ».

Le cœur léger, elle reprit son carnet de croquis, avec sur les lèvres, l’air si connu de l’opéra de Bizet. L’amour est enfant de bohème… Ce ne fut qu’en laissant échapper par inadvertance une page d’esquisses, que son attention refit surface et qu’elle entendit l’écho des notes cristallines de sa boîte à musique s’élever dans la pièce. Pourtant, elle n’en avait pas remonté le mécanisme. Ce devait être dû à une vibration qui avait fait jouer un peu le ressort. Avec la rivière souterraine qui passait sous la maison, et le volcan encore en activité, il y avait parfois de légers mouvements de terrain. Rien de perceptible, sauf pour le chat… et peut-être l’esprit de la Habana. Elle crut voir une jeune femme en robe longue s’avancer à travers le jardin, et elle se précipita sous la varangue pour l’accueillir, mais il n’y avait personne ! C’était sans doute un effet de la chaleur.

 

Le lendemain, elle batailla toute la matinée pour appeler ses commanditaires à Paris par cellulaire interposé, mais la liaison téléphonique était tellement mauvaise que, lorsqu’elle parvenait à joindre son correspondant, la friture rendait toute conversation impossible. Il était urgent d’obtenir une ligne fixe gérée par un bon vieux câble, si elle ne voulait pas que ses relations avec la métropole soient le fruit d’une loterie permanente. Les téléphones portables ne bénéficiaient pas d’un réseau suffisant pour être totalement fiables. Cela faisait partie des petits désagréments, dont chacun s’accommodait. Il y avait tant de compensations.