Haïti, le soir autour du grand-père

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Français
284 pages
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Description

Natif d'Haïti, le narrateur conserve le plus tendre souvenir de son pays natal quitté il y a bien longtemps. Jamais il n'a pu en particulier oublier un grand-père merveilleux, soucieux d'inculper le sens du devoir d'homme et de citoyen à ses petits enfants, en leur racontant des histoires fantastiques que l'auteur, alors collégien, avait griffonnées dans ses cahiers scolaires. Dans ces quatre contes merveilleux, si la fiction jongle parfois avec l'histoire, le grand-père rappelle que l'amour, l'altruisme, la volonté et le courage peuvent toujours nous accompagner sur la voie du Bien.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 décembre 2014
Nombre de lectures 25
EAN13 9782336363257
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Daniel Coissy
Haïti, le soir autour du grand-père
Lettres des Caraïbes
Quatre contes merveilleux
Haïti, le soir autour du grand-père
Quatre contes merveilleux
Lettres des Caraïbes Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des œuvres littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes Antilles et Petites Antilles essentiellement). La collection accueille des œuvres directement rédigées en langue française ou des traductions. Derniers titres parus Jacqueline Q. LOUISON,Le triomphe des crocodiles, 2014. RIDEN-SON Arthur,Le second fils de Dieu, 2014. Juan DEL PUNTO Y COMA,Soirée mondaine, 2014. Yvelise VETRAL,Racine ? Racines..., 2014. Louise ADELSON,Tribulations d’une Négropolitaine, 2014. Carmelle ST. GERARD-LOPEZ,Une lettre à ma mère, 2014. Juan DEL PUNTO Y COMA,Un écho du tamtam. De l’interculturalité de la banane plantain et du camembert, 2014. Gabriella MANGAL,Je ne suis pas morte. Je l’ai cru. Ce n’était pas vrai, 2014. Martin MAURIOL,L’Enfant imaginé, 2014. Fabian CHARLES,Les racines du présent, 2014. Clarisse BAGOE DUBOSQ,Lucie Solitaire, 2014.
Daniel Coissy
Haïti, le soir autour du grand-père
Quatre contes merveilleux
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-04719-5 EAN : 9782343047195
Prologue Bon nombre de nos aïeuls, pleins de cœur et de raison, assemblent autour d’eux leurs petits-enfants, pour conter des histoires merveilleuses, transmises de génération en génération, où le bien terrasse toujours le mal. Dans ma ville natale, Quartier-Morin, située au nord d’Haïti, peu-plée de quelque trente mille habitants, résidait un conteur fantastique, mon grand-père Daméthas. Le charme de cette paisible localité, pleine de verdure, ramène chaque année, durant les grandes chaleurs de juillet à septembre, les jeunes gens natifs de la région qui poursuivent leurs études dans les lycées et les collèges de la grande ville du Cap-Haïtien ou de la capitale Port-au-Prince. Les randonnées équestres à travers la contrée, les baignades dans la Grande-Rivière du Nord, le fleuve voisin de la commune, et les répétitions de la messe solennelle chantée par notre chorale, à l’occasion de la fête patronale de Saint-Louis le 25 août, occupaient nos belles vacances. À la tombée du jour, dans la cour de la maison familiale, se serraient au-tour du grand-père, des frères et des sœurs, des cousins et des cousines, écoutant, le cœur battant, des contes mer-veilleux, vivantes leçons de morale et de patriotisme.Boss Da, le diminutif de l’aïeul, un homme de taille moyenne, le visage encadré d’une belle barbe blanche, assis dans sa berceuse, la mine réjouie, un brin mystérieux, se plut à narrer les victoires de l’amour et de la générosité sur la haine et l’égoïsme.
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Assise à l’écart, ma grand-mère Félicité, née Fortuné, une femme mince, douée d’une douceur et d’une beauté re-marquables, soucieuse d’apaiser nos émotions et de res-pecter notre sommeil, préparait une tisane calmante édul-corée avec du sirop de canne à sucre. Elle épousa d’abord un haut fonctionnaire et donna le jour à deux garçons. Veuve, elle se remaria avec Daméthas, un cultivateur propriétaire de son domaine, et enfanta cinq fils et deux filles : d’où une kyrielle de petit-fils et de petites-filles accueillis et choyés par des grands-parents heureux, durant ces vacances torrides. Félicité admirait la verve de son époux, un fier patriote, qui ne se lassait pas de raconter cette mésaventure, alors qu’il combattait dans les rangs des Cacos, des paysans insurgés contre l’occupation amé-ricaine d’Haïti de 1915 à 1934 : par une nuit sans lune, le milicien, traqué, épuisé, s’est aventuré autour de sa mai-son, afin d’embrasser sa femme une dernière fois, et vider le verre de rhum du condamné, a essuyé à bout portant le tir d’un poursuivant qui, hélas ! pour le soldat, n’a pas eu tout le loisir de recommencer. En ces douces soirées tropicales, la nature partageait notre émerveillement. La lune radieuse et des myriades d’étoiles scintillantes illuminaient le paysage. Des colibris gazouil-laient sur les branches, et la brise chantait une berceuse mêlée à la voix du grand-père.
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La légende de trois frères riches en quête de misère Le voyage de l’aîné L’Ile de Quisqueya, baignée par la mer des Caraïbes, évita la colonisation et toute forme de domination étrangère. Elle ouvrit ses frontières aux étrangers qui s’engagèrent à respecter ses lois, ses us et coutumes. La population in-dienne d’origine s’enrichit d’apports européens, africains et asiatiques. Après l’unification des cinq royaumes ini-tiaux : laMagua, leMarien, leXaragua, leMaguanaet le Higuey, une nation multiculturelle se constitua sous la souveraineté d’un roi élu par une assemblée populaire. Le pays prospéra, et les habitants, riches et pauvres, coexis-taient dans le meilleur des mondes possibles. Dans une province reculée de ce merveilleux royaume, vivait une riche dame, appelée Mme Sans-Souci. Femme d’une grande beauté, de souche indienne, la silhouette élancée, les cheveux longs et soyeux, elle portait de su-perbes robes longues et sombres depuis la mort acciden-telle de son époux, un entrepreneur français, dont elle hé-rita l’immense fortune avec ses trois garçons, Pierrot l’aîné, Paulo le cadet et Jeannot le benjamin. Dans sa somptueuse demeure, véritable palais édifié par son feu mari, la veuve inconsolable, fervente catholique, menait une existence quasi mystique, dédaignant les soupirants, consacrant sa vie à ses dévotions, au bien-être de ses su-perbes enfants et à la satisfaction des besoins des nécessi-teux de la contrée. Nés à une année d’intervalle, les trois magnifiques gar-çons, comblés de tendresse et d’attentions par une nourrice
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d’une grande sensibilité et une armée de gens de maison chargés d’obéir au moindre de leur caprice, grandissaient dans l’opulence et l’étalage de la richesse. Idolâtrés par leur mère incapable de compenser l’absence du père et d’apporter une touche de virilité dans leur éducation, ces jeunes gens bénis des dieux menaient une existence de frivolités et de désœuvrement. Parvenus à l’âge adulte, loin de s’améliorer, ils manifestaient de plus en plus d’insouciance dans tous les actes de leur vie aisée, jouis-sant des bienfaits de la nature sans se préoccuper du sort d’autrui ; à n’en pas douter, ces hommes bienheureux pen-saient qu’ils formaient le centre du monde. Dans des moments de perplexité, de plus en plus fré-quents, Pierrot, Paulo et Jeannot éprouvaient une profonde tristesse et une grande lassitude. Leur immense fortune avait parfois un goût amer et était loin de satisfaire les aspirations de leur cœur et de leur esprit. Malgré des dé-penses extravagantes, des divertissements démesurés, des plaisirs insoupçonnés, tous ces excès de l’existence qui enchantent tant d’âmes humaines, les trois frères se sur-prenaient à soupirer après le bonheur, ce bien fondamen-tal sans lequel tout paraît insipide. Comme un diablotin armé de sa fourche acérée, l’ennui les harcelait et les plongeait dans une angoisse insupportable. Après une nuit décevante de fête et de débauche, les trois frères se ren-contrèrent dans le jardin de la demeure familiale, déam-bulant tristement dans la fraîcheur du matin, au milieu des roses épanouies et des papillons avides de nectar. Leur mal moral les rapprochant, ils se posèrent les questions lanci-nantes qui les perturbaient : « Pourquoi leur richesse ne leur apporte-t-elle pas le bonheur? Seront-ils heureux dans la misère ? Au fait, qu’est-ce que la misère ? Est-ce un mal ou un bien ? Ce phénomène tant décrié, qui leur est par-faitement inconnu, pourquoi ne pas en faire l’expé-
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rience ? » Ainsi, épiloguèrent les trois frères, riches comme Crésus sur le plan matériel, mais plus pauvres que Job en matière d’amour. Assoiffés de bonheur, Pierrot, Paulo et Jeannot résolurent de conquérir coûte que coûte ce bien suprême, quitte à affronter la misère, peut-être, disent-ils, une situation pleine d’écueils, mais qu’ils sau-ront surmonter aisément grâce à leur fortune fabuleuse. Une nuit où l’insomnie tenaille l’esprit et tourmente l’âme, Pierrot, le fils aîné, décida de passer à l’acte, de quitter sa famille et de partir à la recherche de la misère. Sautant de son lit, il prépara son voyage en toute hâte pour éviter d’y renoncer à force de réfléchir. Ses préparatifs terminés, il enfila une tenue de sport et se rendit dans l’appartement de sa mère. À l’annonce de ce projet insensé, Mme Sans-Souci, surprise d’une telle décision, commença par sourire de la naïveté de son fils et lui reprocha son manque de sensibilité ; mais quand elle comprit le sérieux de la situa-tion, son visage blêmit et son cœur se serra de douleur; remplie d’inquiétude, elle invita le jeune homme à venir s’asseoir à ses côtés et essaya de le ramener à la raison : « Mon enfant, je te comprends, l’usage immodéré des biens matériels peut troubler un cœur sincère et l’inciter à vouloir éprouver la condition des démunis. Mais faut-il que tu sois aussi malheureux pour te résigner à abandon-ner ta mère et tes frères? Tu dois rester avec nous et t’efforcer de vivre autrement ! » Mme Sans-Souci se tut un moment ; elle dévisagea son fils et reprit : « Tu ignores tout de la misère, alors que moi, j’en ai souffert avant mon mariage ; j’ai gardé, enfoui dans mon âme réconfortée, cet affreux souvenir de ma jeu-nesse. À 18 ans, je vivais encore avec mes parents bien-aimés, d’humbles commerçants, malheureusement endet-tés. Un matin, alors que le soleil commençait à répandre sa
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