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Hasta siempre

De
307 pages
Hasta Siempre est un chant voué à la présumée éternité de l’esprit révolutionnaire dans les masses exploitées. Dans ce livre, au contraire, il s’agit d’une rupture purement individuelle hors des abondantes sollicitations de rébellions collectives qui pouvaient fasciner la jeunesse des années 60, en réaction toutefois à la fugacité de valeurs telles que l’amitié ou le travail. Un jeune homme qui a reçu une éducation stricte de la part d’un père plutôt conformiste part dans une dérive alimentée par des déceptions professionnelles et affectives. Péripéties nombreuses, ironie diffuse, références historiques parsèment ce récit à la fois léger et grave, innocent et naïvement engagé.
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HastaSiempreChristian Hyommeph
HastaSiempre© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2357-3 (pourle fichiernumérique)
ISBN: 2-7481-2356-5 (pour le livreimprimé)Avertissementdel’éditeur
DécouvertparnotreréseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littéraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimé telunlivre.
D’éventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptéeparchacundesesauteurs,conserve,àcestadedu
traitement de l’ouvrage, le texte en l’état.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
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contact@manuscrit.com« La modération est une chose fatale, rien ne réussit
comme l’excès. »
Oscar WILDEI.
ENFANCEETECHEC
"Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes ;
Ils ne m’ont pas trouvé malin."
Paul VERLAINE
Je suis né en Haute-Saône, non loin des Vosges
d’oùdescend l’Ognon,rivièrequiarrosele modeste
chef-lieuoùj’aipassémonenfance. Mongrand-père
possédait un petit atelier de maréchal-ferrant qu’il
tenait de son propre père.
Celui-ciavaitcherché,en s’établissantà lafin du
siècle dernier, à rompre avec la tradition familiale
des métiers de la mine. J’ai passé les années de
guerre dans les jupes de ma grand-mère Madeleine
etde ma mère,carleshommes de la famille avaient
de si prenantes activités, pendant cette période, que
je vis plus souvent les chars de l’occupant traverser
mon village, que ceux-là réunis.
ToustroisfaisaientdelaRésistanceetsiAntoine,
mon père, connut le retour à la paix sans dommage,
Louis,mononcle,dequatreanssonaîné,futtuédans
le " Maquis " au cours de l’hiver 43/44 et Gustave,
monaïeul,futblesséaupointdeperdrepratiquement
l’usage de sa jambe gauche.
9Hasta Siempre
A l’automne 1936, alors que Louis était toujours
célibataire, mon père épousa dans la précipitation,
aux dires des bonnes âmes de la commune, Lydia
Barski, polonaise d’origine, venue des confins
miniers du département, de quoi placer le nouveau
foyer sous de bien mauvais auspices. Je naquis
quelques mois plus tard, moi-même dans la préci-
pitation …
Au sortir de la guerre, devenu fils unique, mon
père semblait devoir reprendre l’affaire familiale,
d’autant que l’essor de l’automobile laissait augu-
rer, sous condition d’une adaptation technique des
hommesetdesmoyens,d’unavenirplutôtprospère.
Déjà peu prompt à se former à la connaissance des
moteurs et transmissions, nécessaire pour la main-
tenance des tracteurs et voitures qui allaient enva-
hir notre belle campagne, il s’obstinait à réaliser
lui-même, avec les machines-outils de l’atelier, les
piècesderechangequ’ilauraitpufairevenirdirecte-
mentdufabricantvialegrossistedelaville. Bienen-
tendu, les délais de restitution aux clients des objets
réparés étaient trop longs et la réputation de ce que
GustavePuginauraitvouluappeler"garage"restait
précaire.
Mes parents, malgré un comportement exem-
plaire pendant l’Occupation, voyaient, du fait de
l’obstination paternelle, leur image se dégrader en-
core aux yeux des habitants de notre petite localité.
A l’école communale, j’essuyais quelquesquolibets
du genre "fils de l’étrangère" ou "polak", et autres
insinuations assez abjectes sur l’inconduite conju-
gale supposée de mes ascendants directs. De moins
enmoinsàsonaisedanscecontexte,avecenplusle
silence désespérant mais stoïque de sa femme, mon
pèreconçutleprojetdepartirfairesavieailleurs. Il
n’eut pas le temps de s’en ouvrir à ma mère, car un
événement tragique vintbrusquer sa décision.
10Christian Hyommeph
La maison familiale comprenait un bâtiment de
deux étages sur rez-de-chaussée, dans lequel se si-
tuaientl’atelier,unpetitbureaupourpréparerletra-
vailetlesfactures,etunmagasinpourleshuiles,in-
grédientsetmétauxenbarres.Surlecôté,ilyavait
un passage non construit recouvert de cailloux, par
lequel on pouvait accéder à un vaste appentis qui,
au fond d’une cour assez herbeuse, servait de sé-
choiràlingeetderéservepourleboisdechauffage.
Certains ustensiles domestiques d’usage saisonnier
y étaient également entreposés. Toute cette partie,
invisible de la rue, était le territoire de mes jeux so-
litaires.
Au-dessus des locaux techniques, se trouvaient
deux appartements affectés à nos familles, alors
qu’au second étage deux chambres à coucher en
attente d’hypothétiques hôtes se partageaient la
surface sous les toits avec les greniers. Ma mère
abritait sa bicyclette sous l’escalier qui, sis près du
bureau, menait à l’étage. Chaque mardi matin, si
les cieux étaient cléments, elle partait vers le centre
du village y remplir ses sacoches des victuailles qui
s’inscrivaient au menu des repas suivants.
Sur son parcours, elle passait devant la maison
du "châtelain", qui n’était pas un hobereau comme
il voulait le paraître, mais un simple colonel en re-
traite. Beaucoupplustard,monpèrem’avoueraque
lebougre,sergent-chefd’activeen1939,avaiteuune
(auto)promotionfulguranteluipermettantdesereti-
rer un an après la victoire de 1945 avec le plus haut
grade d’officier supérieur.
L’homme, safamille, son jardinier et une domes-
tique habitaient une sorte de maison de maître, pro-
bablerésidence-vestiged’unpatronduroyaumemi-
nier d’autrefois. Cette batisse cossue, bien entrete-
nue et joliment arborée, était entourée d’une clôture
doublée d’une haie avec, au centre de la partie sur
11Hasta Siempre
rue,unportailenboismassifquis’ouvraitlesecond
jour de la semaine laissant s’échapper la Delahaye
du seigneur des lieux partant faire ses approvision-
nements en ville. Il n’avait d’autres relations dans
le secteur, disait-il, qu’avecses fournisseurs et sem-
blait considérer son voisinage comme un engeance
ennemie, circulant dans son jardin-parc le fusil à la
bretelle et y faisant patrouiller deux énormes chiens
bavantethurlantd’unesortede fureurpermanente.
Cesbravesanimauxs’étaientmontrés,àplusieurs
reprises,menaçantspourlespassantslorsdel’ouver-
ture du portail, et quiconque avait assisté à la scène
de la limousine quittant la gentilhommière, pouvait
imaginer sans forcer ses méninges qu’un jour, les
dogues plus excités que de coutume sortiraient des
limites de la propriétépour agresser quelqu’un.
Un banal mardi de juin 1947, pendant que l’émi-
nenthommeécoutaitavecdélicel’harmonieuxbruit
dumoteurdesavoiture,lesdeuxmolossesseruèrent
par le portail béant, renversèrent ma mère qui péda-
laitpaisiblementverslescommercesencoredistants
dequelquesdizainesdemètres. Précipitéesurcequi
faisait office de trottoir, elle y resta inanimée après
quesatêteeneûtheurtélaborduredegranit. Lave-
nuequasiinstantanéedumédecindulieu,letransfert
expressenambulancedanslepetithôpitaldelaville
voisinen’yfirentrien,etj’étaisbeletbienorphelin.
En plus du chagrin immense qu’éprouvait mon
père, ilétaitulcéréparle rapport des gendarmesap-
pelésàlarescousseparlepropriétairedeschiensqui,
de parsonascendant dechef militaire,lesavaitper-
suadés sans autre témoignage de conclure à l’acci-
dentpurementfortuit. Hormispendantlacérémonie
de l’enterrement, je ne vis plus mon père jusqu’à la
fermeture estivale de l’école.
Magrand-mère,quiatoujourseulesensdel’hos-
pitalitéetledonduréconfort,merecueillit. Jevécus
12Christian Hyommeph
chez elle plus d’un mois à l’issue duquel le départ
pour Paris fut annoncé.
Mon père fut inflexible malgré les injonctions de
ses parents. Ceux-ci tentaient de le dissuader de
m’emmener avec lui. Ils ignoraientque, dès un pre-
miervoyagedequatrejoursdanslaCapitale,ilavait
trouvé un emploi dans une petite entreprise de mé-
caniqueenfaisantvaloirsonhabiletéd’ajusteuretsa
connaissance des machines-outils simples. Il m’ex-
pliquaplustardqu’iljugeaitàcemoment-làmapré-
sence indispensable pour ne pas être livré à sa soli-
tude et équilibrer son temps de travail avec un peu
de vie familiale.
J’apprisàconnaîtrelequartierdelaPortedesLi-
las, où nous logions dans une chambre meublée, à
proximité du gagne-pain paternel. Le confort se li-
mitait à l’eau froide sur un petit évier et un réchaud
électrique qui avait besoin d’une heure trente pour
tiédirlesdixlitresdu plusgros récipientdisponible.
Les toilettes étaient sur le palier, elles étaient mal-
odorantesetilnem’étaitpluspossibledem’yenfer-
mer pour lire un bouquin et rêver …
Entre septembre et février, j’eus tout loisir d’ob-
server que les locataires de l’immeuble changeaient
sanscesseetqu’àl’écolequejefréquentais,denou-
veaux élèves succédaient aux anciens à un rythme
soutenu. Jemedisaisqu’àParistoutétaitprovisoire,
lorsqu’un soir, rentrant un peu plus tard que d’habi-
tude,monpèrem’appritqu’ilavaittrouvéunesitua-
tionplusintéressantechezunautrepatron. Ils’agis-
saitd’unesociétéd’environsoixantepersonnes,spé-
cialisée dans la conception et la réalisation de ma-
chines "spéciales" dont les divers usages énumérés
avec enthousiasme par la nouvelle recrue me pa-
rurent complètement extravagants. Les locaux de
cetteentreprise étaientsituésà lalisièredu onzième
arrondissement, et pour se maintenir à une distance
13Hasta Siempre
raisonnable de son travail, mon père avait loué un
véritable appartement de trois pièces, rue Orfila ;
nous repassions par la même occasion du sixième
au deuxième étage. Notre nouveau logement était
équipé d’un cabinet de toilette avec douche et d’un
W.C intérieur séparé, ce qui nous rapprochait des
conditions de notre vie provinciale.
Les vacances scolaires de Pâques 1948 furent
consacrées à un dramatique déménagement de
meubles et de matériel de ménage, puis à leur
installation après quelques travaux de peinture,
pour lesquels mon inhabileté crasse me dégoûta à
jamais de ce genre de bricolage. Dramatique fut la
récupération des objets domestiques que mon père
avait organisée par un retour impromptu au pays,
pour laquelle seul un de ses copains possesseur
d’un camion avait été mis dans la confidence. Mes
grands-parents, nous voyant arriver inopinément,
crurent tout d’abord à une rentrée définitive au
bercail, conséquence d’un échec complet de la
"chimère parisienne ". Leur déconvenue fut énorme
lorsqu’ils virent le camion accueillir sous sa bâche
les premiers éléments convoités, tels que cuisinière,
lits, tables, chaises et équipements divers.
Grand-père éructa une sorte de bannissement
à notre endroit, alors que grand-mère s’étouffait
dans ses larmes, tout cela aux yeux des voisins
qui épiaient sans déplaisir la scène derrière leurs
rideaux.
Plusieurs heures après, alors que nous roulions
entre Langres et Troyes, mon père tremblait encore
de fureur pour avoir fourni à ces villageois le spec-
tacle lamentable qu’ils attendaient, celui de la fa-
milledéchirée,consacrantdéfinitivementl’imagedu
filsindigne. Parlasuite,jecomprisqu’ilvouaitune
haine farouche à ses ex-concitoyens, et que jamais,
il ne reviendrait séjourner ou vivre là où il avait vu
14Christian Hyommeph
le jour, et où il avait défendu sa "patrie" les armes à
la main.
Maintes fois, en passant devant le Père Lachaise,
ilmefitpartdesonregretd’avoirlaissélesrestesde
ma mère enfouis dans la terre de ce "maudit" pays.
Je pense que, s’il en avait eu les moyens, dans les
premières années de notre installation dans la capi-
tale, il aurait fait revenir la dépouille de son épouse
dans le cimetière de notre quartier.
Ce véritable raid, tout du moins ressenti comme
tel au fond de la Haute-Saône, n’avait pas été sans
conséquence sur la santé de Gustave Pugin. S’étant
retrouvé seul à l’atelier, il avait mis un point d’hon-
neur à en maintenir l’activité, malgré son handicap,
et chaque jour avait été une lutte sans merci contre
son corps qui rechignait aux douze heures de labeur
acharnéqueledéjàvieilhommevoulaitluiimposer.
Après des mois de combat incessant pour la survie
de son affaire, l’incursion brutale d’Antoine pillant
virtuellement le patrimoine, car les biens du jeune
ménageavaientétéfinancésparmesgrands-parents,
l’avait complètement déstabilisé, portant un coup
terrible à son moral autrefois à toute épreuve.
Ilsemitàdécliner,physiquementetmentalement,
mais garda suffisamment de lucidité pour se laisser
convaincre par son épouse de vendre au plus vite
l’ensemble de ses possessions afin de s’éloigner de
ce territoire de souffrance et de retrouver un peu de
sérénité.
Grand-mère, qui était aussi une femme de tête,
avaitfaitundossier,s’appuyantsurlesfaitsdeguerre
de ses trois "hommes " et s’était vu attribuer une
15Hasta Siempre
échoppepourlaventedestabacs,allumettesetjour-
naux dans la sous-préfecture voisine. Le notaire et
l’administrationn’enavaientpasencorefiniavecles
formalités de ces transactions que Grand-père mou-
rut.
C’étaittroisjoursaprèslaToussaint;monpèreme
laissa ignorer le télégramme et fit un aller-et-retour
par le train pour assister aux obsèques.
Quelquessemainesavaientsuffipourmefamilia-
riseravecl’environnementdemonnouveauquartier,
d’autant que voisins d’immeubles et commerçants
proches étaient particulièrement accueillants. De
plus, je continuai jusqu’aux grandes vacances à
fréquenter l’école des Lilas où j’avais été inscrit à
la précédente rentrée. Cela me valait une longue
marche montante depuis mon domicile jusqu’au
boulevard de ceinture avec départ à sept heures
quinze le matin, en même temps que mon père pour
son travail. A midi, je prenais un petit repas en
cantine scolaire et avant dix-sept heures, j’entamais
la grande descente vers le logis familial, non sans
une flânerie contrôlée telle que j’y parvenais au
moins unquart d’heure avant leretour paternel.
Si le dimanche était réservé à la visite de la ca-
pitale guidée par le seul instinct de mon géniteur et
ceci dès le matin vers neuf heures, j’étais complè-
tement libre de mon jeudi, sous réserve que mes le-
çonssoientparfaitementapprises. Cejourbéniétait
consacré à la grasse matinée le matin, et à la pro-
menadequandilfaisaitbeaul’après-midi,lecinéma
toutprochedelamaisonétantmadestinationencas
de pluie. Les congés d’été furent une période de to-
tale autonomie vis-à-vis de mon père, excepté le sa-
cro-saintdimanchequidemeurait,selonsonironique
formule, le "jour du seigneur ".
Seul, ou avec une bande de gamins du voisinage,
j’ai visité, exploré, fouillé pratiquement la totalité
16Christian Hyommeph
des lieux publics que comprend la métropole pari-
sienne. Les choseschangèrent àlarentrée, carje fis
mesdébutsauLycéeVoltaireensixièmeetmonpère
m’inscrivit à l’association sportive du bahut, crai-
gnant que mon corps ne soit pas aussi bien déve-
loppéquemonsavoir,cequimefitperdreladisponi-
biltédujeudiaprès-midi. Deplus,netravaillantplus
quelesamedimatin,ilpouvaitvenirmechercher,ce
jour-là, vers 15 heures à la porte de l’externat, s’ap-
propriant ainsi encore quelques précieux instants de
ma liberté.
Jeseraisinjustedecritiquermonpère,carmesan-
néesd’enfancepasséesensacompagniedanslacapi-
tale m’ont toujours laissé le souvenir d’une période
idyllique. Sa situation professionnelle nous autori-
sait un confort matériel modeste, mais suffisant de
notrepointdevuecommun,etmesseulesetuniques
contraintes,vis-à-visdelui,selimitaientàmesrésul-
tatsscolairesquidevaientrépondre,sansqu’ilaitbe-
soind’exercerunquelconquecontrôle,auxobjectifs
qu’ilm’avaitfixés. J’appréciaisauplushautpointsa
façondemeconsidérercommeunêtreàpartentière,
faisant appel à ma responsabilité, me consultant ou,
au minimum, s’expliquant préalablement aux déci-
sions qui nous impliquaient tous les deux. Bien que
bénéficiant d’une quasi totale liberté d’action et de
pensée,jen’étaispaspourautantdélaissésurleplan
de l’éducation ou, plus simplement, de l’informa-
tion.
Parfaitement conscient que le domaine couvert
parl’enseignementscolairedevaitêtrecomplétépar
celui des parents, il mettait à profit nos soirées à
la maison ou nos longues promenades dominicales
pour aborder les sujets les plus divers. Un de ses
traits de caractère majeur était son attachement
constant à figer quelque chose de définitif, comme
17Hasta Siempre
suite d’une discussion, d’un débat ou d’un travail :
c’était un constructeur, chaque acte devait générer
unebrique,élémentdel’édificequ’ilérigeait: notre
vie.
Ainsi nous examinâmes ensemble la question de
monattitudefaceàlareligion. Auvillage,j’étaissur
le point de faire ma communion solennelle lorsque
nous fûmes frappés par le deuil, et ce qui aurait pu
être une fête de famille fut remis à plus tard. De-
puis notre migration à Paris, je ne m’étais plus inté-
resséàcesujet,aussijugea-t-ilnécessairedestatuer
sur cette questionet nous conclûmesà l’abandonde
toute activité dans ce domaine.
Nous eûmes également à aborder le prétendu dé-
licatthèmedesrelationsentresexes,cequidemanda
plusieursdiscussionsitératives,pourquelesconven-
tions entre nous soient claires. A un peu plus de
douze ans, mes connaissances en la matière étaient
purementcinématographiquesetsurceplan,jepou-
vais me targuer d’avoir vu presque une centaine de
films dont une bonne moitié contenait une intrigue
amoureuse. Par ailleurs, je commençais physique-
ment à ne pas être indifférent à la vision des jolies
filles.
La première opportunité d’avoir une explication
plus concrète se produisit pendant l’hiver 49/50 où,
atteint par une sévère angine, source de fièvre, je
fus contraint de garder la chambre au moins quatre
jours. L’ordonnance du médecin préconisant des
soinstouteslestroisheures,monpère,pasassezdis-
ponible du fait de son travail, demanda à notre voi-
sine de palier de m’assister dans mes gargarismes
et inhalations, et même de poser des cataplasmes
sur ma personne. Madame Tarchini, de son prénom
Marie-Louise,enplusd’uneremarquableinfirmière,
m’apparut aussi comme une personne douce et ave-
nante, et qui plus est, plutôt bien faite. En fin de
semaine, comme elle vint s’enquérir de mon état de
18Christian Hyommeph
santé,monpères’aperçutdel’émotionqu’ellesusci-
tait auprès de moi, en particulier ce matin-là où elle
circulaitdansunerobedechambrequilaissaitentre-
voir quelques trésors jusqu’alors dissimulés à mes
regards.
Dèsledépartdeladame,ilentrepritdemedissua-
derdetoutespéculationconcernantcettefemme,fort
séduisante au demeurant, mais déjà bien en affaires
avec la gent masculine. Il me révéla, que d’après
ses observations, la sémillante Marie-Louise "vivait
de ses charmes" et, loin de lui jeter l’opprobre, se
contentademefaireobserverquenousn’avionspas
les moyens d’aller au-delà des relations de simple
courtoisie avec elle. Je pus effectivement consta-
ter, par la suite, que deux ou trois fois par semaine,
des messieurs à l’allure endimanchée, la cinquan-
tainebientassée,arrivaientàl’heuredudîneretpas-
saientunepartiedelasoirée,parfoisplus,cheznotre
charmante voisine.
J’eus droit, évidemment, à un retour sur cet
épisode quelques semaines plus tard, mon père
cherchant à savoir comment j’avais surmonté ce
qu’il pensait être une déconvenue. Je lui avouai
que, bien que trouvant cette dame fort excitante,
je m’étais fait une raison en considérant qu’elle
n’était pas unique, que cette sorte de situation se
renouvellerait sans doute avec quelqu’un d’autre et
me serait peut-être plus favorable ultérieurement. Il
usa de cette circonstance pour me recommander de
prendre une "bonne amie ", selon sa formule, qui
soit de mon âge, d’un milieu semblable au nôtre et
pas dans le champ de mes activités scolaires, car là
"commeautravail,disait-il,moinsonensaitsurtoi,
mieux c’est."
A un autre moment, il me conseilla de discuter
avec mes camarades de classe, pour connaître leur
19Hasta Siempre
point de vue et surtout les deux ou trois livres sé-
rieuxqu’ilfaudraitouvrirpourqu’unadolescents’y
retrouvedanslevastedomainedel’amouràlaville.
J’exécutaisanshâtesesconsignesetmeplongeai
dans la lecture de quelques bouquins circulant sous
le manteau au lycée. Il s’agissait d’ouvrages à co-
loration pornographique qui ne devaient pas corres-
pondreàlavisiondemonpère,celui-ciayantplutôt
entêtedes romans ounouvelles dustylede"L’Edu-
cation Sentimentale" ou "Le Blé en Herbe", très re-
cherchés jadis pour égayer ses soirées de collégien
de province.
Etait-ce l’arrivée duprintemps quimestimulait?
Je me surpris un samedi de solitude à entamer la
conversation aveclafilleduboulangerde laruedes
Pyrénées toute proche. Là non plus, ce n’était pas
exactement conforme aux desiderata paternels pour
le niveau social, mais il me semblait que mon am-
bition n’était nullement démesurée, et me justifiant
a priori par le fameux "coeur qui a ses raisons que
la raison n’a pas ", je poursuivis ma tentative de
conquête. Roselyneacceptamoninvitationpourune
séancedecinémalelendemainaprès-midi,etjedus,
lesoirmême,yallerdequelquesconfidencesàmon
père pour lui faire comprendre que je ne serais pas
à ses côtés lors de sa ballade hebdomadaire. Il prit
celatrèsbien,toutenmefaisantremarquer,avecson
humour coutumier, que j’aurais pu choisir une per-
sonne proche des métiers de la blanchisserie ou du
pressing, car c’était avec ces commerces que nous
avions le plus gros volume d’affaires.
Un peu coincé par mon manque d’expérience
avec les jeunes filles, j’attendis notre seconde sortie
commune pour embrasser Roselyne sur la bouche,
comme je l’avais vu si bien faire dans les films
américains. Dèslors,ellesemitàmetutoyer,cequi
me décida à prendre plus d’initiative, bien qu’après
20Christian Hyommeph
conversation comparative avec mes copains de
lycée, je ne me sois pas senti réellement en retard.
Rapidement, elle me reprocha, par la parole et en
merepoussanttrèsconcrètement,d’allerunpeutrop
viteenbesogne. Ilmefallutattendreunepromenade
estivaleauBoisdeVincennespourqu’ellemelaisse
touchersesseins,quejen’avaispuquefrôlerjusque
là,simulantlamaladressedugesteetm’enexcusant
illico.
Séparés par les vacances qu’elle passait avec sa
mère et ses soeurs à Cabourg, nous nous bornâmes
à trois lettres de part et d’autre en sept semaines.
Comme elle ne prit pas la peine de m’informer de
ladateexactedesonretour,jefusunpeufâchédela
voirunbeaujourdanslaboutiquefamiliale. Lesre-
trouvaillesfurentnéamoinsparticulièrementchaleu-
reuses, ce qui me permit certaines avancées au plan
de la découverte de son anatomie, mais elle me pria
de considérer la nécessité d’espacer nos rencontres
afin de satisfaire aux exigences de sa nouvelle sco-
larité, qu’elle prenait très au sérieux.
Nous avions convenu de nous en tenir aux
week-ends pour être ensemble, encore fallait-il que
je mette sur pied un programme assez précis des
activités et que je fixe les horaires de rendez-vous,
faute de quoi tout tombait à l’eau. Le cas s’était
produit pour la Toussaint, où je passai de longs mo-
ments à grelotter dans la rue à essayer sans succès
de l’apercevoir, pour apprendre finalement par un
commis de la boulangerie, que toute la famille était
partie en province faire la tournée des tombes de la
parenté. Devant mon mécontentement, Roselyne
m’assura que je n’avais pas à avoir de doute sur
la sincérité de ses sentiments, me jurant quasiment
amour et fidélité éternels, mais m’expliquant, que
pour elle, notre idylle n’était pas tout dans la vie
21Hasta Siempre
et que, pour qu’elle dure, il fallait en user avec
modération.
Suffisamment épris d’elle pour me résoudre à
cette tempérance organisée, j’en profitai pour m’in-
téresser à des disciplines jusqu’alors inconnues de
moicommelaradio-électricitéoulanatation,cequi
amena mon père à faire, non sans rechigner un peu,
quelques investissements.
Les années suivantes ne furent marquées par au-
cunévénementmajeur. Bienqu’élèvemoyen,jepas-
sais régulièrement de classe en classe et j’entrai en
première en octobre 1953 avec l’objectif d’obtenir
lapartiecorrespondantedubaccalauréat,afindeme
trouver propulsé en Math. Elem. Ensuite, j’ambi-
tionnais de suivre une formation scientifique axée
sur l’électronique, à l’Université. Plus que jamais
passionné de radio, je m’étais laissé convaincre par
meslecturesqu’uneouplusieursrévolutionsallaient
se produire, notamment avec l’invention du transis-
tor, qui ne faisait que préfigurer les technologies de
demain.
Notrestandingdevieétaitrestésimpleetjeconti-
nuais de passer mes vacances à Paris, sauf pendant
les congés payés de mon père. Dans ce contexte,
nous nous étions rendus deux fois par le train sur la
Côte Normande pour y camper et ainsi, je pus voir
lamer,quifaisaittantparlermesconcitoyens. J’eus
l’occasion,àdeuxrepriseségalement,d’allerenco-
lonie de vacances, dans le Massif Central et en Ar-
dèche, grâce à l’entreprise employant mon père. De
tempsàautre,nousnousrendionsàChaumont,oùla
famille Pugin avait quelques parents ; lors de notre
dernièrevisite,j’yrencontraimagrand-mèrequime
22Christian Hyommeph
serra dans ses bras, la larme à l’oeil, caché derrière
des lunettes à verres teintés, déplorant que j’aie tant
grandi au point de la dépasser en taille et d’arborer
une moustache naissante.
J’avais seize ans révolus lorsque je fus invité
par les parents de Roselyne à passer deux semaines
d’aoûtàCabourg,dansleurrésidencesecondaire. Sa
mère me fit tout un speech sur la confiance qu’elle
m’accordaitapriori,speechquin’étaitqu’unappelà
la chasteté. Malgré cela, Roselyne et moi devinrent
amants pour la première fois, profitant des longs
momentsdesolitude quenouspassâmes ensemble.
Ce fut une quinzaine inoubliable, mais avec des
sensations diamétralement opposées pour elle et
moi. Si, pour ma part, je nageais dans le bonheur
avec, comme seul frein à ma félicité, la perspective
du retour dans la capitale alors qu’elle resterait
là encore un long moment, mon aimée, elle, était
minée par la conviction qu’ayant obtenu enfin ce
que je voulais et en ayant joui pleinement, je la
fuierais pour une autre dès qu’elle retournerait à sa
vie habituelle.
Lorsquechacuneutreprislechemindesonécole
respective,jenotaicertainesmodificationsdansl’at-
titudedeRoselyne,notammentqu’elles’appliquaità
réduire la distance qu’elle avait elle-même installée
auparavant pour éviter que notre liaison ne prévale
sur toutes nos autres préoccupations. En particulier,
ayantsympathiséavecmonpèreàlasuited’unverre
pris ensemble à une terrasse de la Place Gambetta
un soir de septembre où nous nous étions rencontré
fortuitement, elle n’hésitait plus à passer à l’appar-
tement pour me retrouver ou m’attendre. De mon
côté,j’étaisravid’êtreplussollicité,etj’envisageais
pour nous deux l’avenir avec un optimisme béat, le
seul souci que nous ayons étant de continuer à nous
aimer sans procréer.
23Hasta Siempre
Sansdouteunpeuanesthésiéparcebonheurron-
ronnant et la quiétude qu’induisait la sérénité tran-
quille et sûre de mon père, je ne fus pas assez sen-
sible aux efforts à déployer et aux méthodes de pré-
parationàmettreenoeuvrepourréussirmonbac. Je
tombai de haut, fin juin 1954 lorsque, pour quatre
points manquants, je fus recalé aux épreuves écrites
sans aucune chance d’être repêché, eu égard à mon
dossierd’élèvemoyen. Surlesconseilsdesonchef,
mon père me plaça tout le mois d’août dans une
"boîteàbac",pourunenouvelletentativeàlafinsep-
tembre.
Première conséquence : les vacances à Cabourg,
cette fois, tombaient à l’eau et j’allais passer pra-
tiquement deux mois loin de ma dulcinée, puisque
l’établissement d’enseignement intensif imposait à
sesjeunesclientsl’internat. Cettemesureétaitjusti-
fiée, selon les racoleurs prospectus, pour garantir le
succèsabsoluàlasessionautomnale,enprincipeen
prolongeant le travail en soirée, y compris les inter-
rogations de contrôle.
L’institution était située à l’extrémité du boule-
varddesBatignolles,toutprèsdel’avenue deCour-
celles,etl’emplacementauguraitbienduniveauso-
cial moyen des potaches : pour la plupart, il s’agis-
sait de "fils à papa" persuadés que, compte tenu de
leur ascendance, un diplôme était superflu pour se
placer dans le grand échiquier du business. L’es-
sentiel du temps passé était consacré à l’organisa-
tion de "surboums", qui avaient lieu trois ou quatre
fois par semaine, dimanche inclus, avec la compli-
cité passive de l’encadrement pédagogique, dont la
seule préoccupation était qu’il n’y ait ni tapage, ni
dégâts,ni scandaled’aucunesortedansla maison.
Jepensaisquemonpèreavaitengagéunesomme
très importante dans cette formation parascolaire,
24Christian Hyommeph
qui me conduisait nécessairement à un nouveau re-
vers, car je ne pouvais même pas bûcher comme je
l’aurais fait seul à la maison ; mais jamais je n’osai
m’ouvriràluidesconditionsderéalisationdespres-
tations de ce bel institut. Le faire n’aurait d’ailleurs
servi à rien car, précautionneux comme il l’était,
considérantunsecondécheccommeuneoccurrence
probable,ilavaitconcoctéunterriblescénariodere-
doublement.
Je me retrouvai donc inscrit dans un lycée tech-
nique de province, proche de la résidence de ma
grand-mère, devenue ma correspondante pour les
sortiesdominicales,cartoutelasemainejeseraisen
internatcomplet. LesvacancesdeNoëletdePâques
constituaient les seuls retours envisageables à Paris.
La perspective de cet exil vers la France des cam-
pagnes me donnait des nausées et des cauchemars,
et je me sentais déconsidéré par mes amis et égale-
ment par Roselyne qui, le jour de mon départ, me
regardait encore comme si c’était une blague.
25II.
DOUBLE EXIL, DOUBLE
DÉCEPTION
"Nul ne peut se sentir, à la fois, responsable
et désespéré."
Antoine de SAINT-EXUPERY
J’entamais une nouvelle période de mon exis-
tence, laquelle me conduisit, de par les conditions
imposées et les leçons tirées d’un passé récent, à
rejeter toute dépendance : en premier lieu, celle
de mon père qui, par le confort douillet dans le-
quel il m’avait enveloppé, me cachait depuis trop
longtemps les réelles rigueurs de la vie. Ensuite,
il n’était pas question d’accepter la tutelle de ma
grand-mère qui, dès mon arrivée, avait essayé de
me circonvenir en m’ensevelissant sous un déluge
d’argent de poche. Cette mutation soudaine et vo-
lontairequiapparutdansmoncomportementsurprit
mon entourage et me donna comme l’assurance de
mon entrée irrémédiable dans l’âge adulte.
Au cours des deux années qui suivirent, privé de
mes habituelles sorties, distractions et tendres mo-
ments avec Roselyne, je pus consacrer la majeure
partiedemontempsàl’étude,etainsimeconstituer
un dossier de bon élève et surtout être un candidat
parfaitement prêt à franchir les obstacles que sont
27Hasta Siempre
les épreuves du bac. Malgré l’adjonction des ma-
tières techniques, j’obtins des résultats positifs aux
première et seconde parties, écrit et oral, et je pus,
purgatoire terminé, absous de mes erreurs de jeu-
nesse,regagnermonchervingtièmearrondissement.
De cette période d’internat faite de jours tran-
quilles dans une petite ville de l’est défigurée par
l’ubiquiste Vauban, coincée entre samono-industrie
lourdeetdescasernesd’oùsortaientchaquebimestre
uncontingentdenéo-conquistadorsduMaghreb,j’ai
le souvenir de gens intéressants, personnalités bien
souventplusoriginales,danslapopulationordinaire,
que ce qu’on peut rencontrer à Paris, où le mode de
vieinstaureunecertaineuniformité. Eneffet,unAl-
sacienquivitàBesançonouàVesouldepuisdixans
continueà vivre commeun Alsacien, alors qu’après
troisannéesdanslacapitale,ilneseraguèredissem-
blable d’un Auvergnat ou d’un Breton, excepté le
jour de laréunionannuelle avec sescompatriotes.
Parmi les individualités qui marquèrent ma mé-
moire, il y avait un professeur dont la passion pour
l’électricité et l’enseignement qu’il avait à en faire,
le poussait à passer la quasi totalité de ses jours et
desesnuitsdanslelaboratoiredetravauxpratiques.
Bien qu’il ne faisait pas partie de l’équipe d’ensei-
gnants de ma classe, j’eus plusieurs contacts avec
lui, car il possédait des ouvrages rares dont j’étais
sevré depuis que je me trouvais éloigné des librai-
ries parisiennes spécialisées. J’étais stupéfié par le
savoirpointuetétendudecebonhomme,maisaussi
par sonallurevestimentairepitoyable. Comptetenu
de ses horaires fantaisistes, il évoluait souvent dans
des locaux non chauffés et portait, pour s’adapter à
cetenvironnementhostile,unecasquette,uneblouse
grise,uncache-nezetdes après-skiquidevaientda-
ter d’avant la Seconde Guerre mondiale. Le "père"
28Christian Hyommeph
Loiselet était en fait la risée des cent cinquante po-
taches qui préparaient le Brevet Professionnel avec
lui,maiségalementdesescollègues,dessurveillants
et des agents administratifs. Moi qui le révérais
comme un savant, j’étais profondément choqué de
constater que personne parmi tout ce monde n’es-
quissait le moindre geste, n’avait la moindre parole
pourtenterdeluiévitersamarginalisationlentemais
inéluctable. J’eus l’impression écoeurante que tous
cesgensserégalaientdel’auto-exclusionpatentedu
"vieux monsieur" pour mieux savourer leur parfaite
intégration dans la normalité.
Auchapitredespersonnagestypiques,jedoisen-
corementionnerl’existencedesfrèresHémond,dont
j’entendisparlerquelquesjoursseulementaprèsmon
arrivée. Ces deux garçons, dans l’imagerie du mi-
crocosme lycéen, figuraient les deux extrêmes de
la palette colorée des enseignés. L’aîné, Jean-Fran-
çois, représentait le prototype du phénix hyperdoué
qui avait l’exclusivité dans l’histoire de l’établisse-
mentd’unepremièreplaceauconcoursd’entréedes
Arts et Métiers, glânant auparavant quelques men-
tions au baccalauréat. Quand il n’était pas à Cha-
lons-sur-Marne et que son emploi du temps le lui
permettait,lehérosvenaitfaireunevisisteaubahut,
mais les circonstances ne furent jamais favorables à
ce que je le rencontre ou même l’aperçoive.
Enrevanche,j’aicohabitépendantneufmoisavec
Jean-Paul, le cadet, qui passait pour le modèle par-
fait du cancre. Ses désirs en matière d’éducation
n’avaient rien à voir avec la filière technique et, en
plus,ilparaissaitrefuserglobalementleprogramme
pédagogique académique. Tantôt il participait acti-
vement à certains cours, tels que littérature, histoire
oulangue étrangère,tantôtilassistait,attentif,etré-
pondait éventuellement aux interrogations pour des
matières comme algèbre, trigonométrie ou chimie,
29Hasta Siempre
tantôt il s’abstenait totalement, sans que personne
n’ait vraiment pu comprendre ses critères de sélec-
tion.
Il était fou de jazz et jouait de la trompette.
Lorsqu’il séchait un cours, il restait dans l’enceinte
du bahut et s’écartait dans un endroit isolé pour
pratiquer son instrument : pendant les activités
physiques et sportives, cela apportait peu de pertur-
bation car il se plaçait assez loin sur le stade, où la
classe était rassemblée.
Lors des séances de technologie ou travaux pra-
tiques en atelier, il se réfugiait sous le préau le plus
retiré mais, malgré cela et la sourdine qu’il y instal-
lait dans le pavillon, nous continuions d’entendre la
mélopéelancinantedesoninséparablecuivre,cequi
avaitpoureffetderendrefurieuxnotreencadrement.
Lorsquequej’interrogeaimescollègues,unmois
après la rentrée, pour savoir ce qui allait advenir
de lui, on me répondit que le conseil de discipline
aviserait en fin de trimestre. Indépendamment de
ses frasques, je le trouvais plutôt agréable, cultivé,
trop porté sur l’esthétisme à mon goût, en tout cas
à propos du septième art pour lequel je prétendais
avoir une certaine compétence. D’après la rumeur,
iln’avaitoptépourcetteattitudequerécemment,car
lesannéesprécédentes,ilétaitunélève"normal"si-
nonlégèrementdésinvolte,etcelapouvaitexpliquer
lamansuétudedeladirectionduLycée. Finalement,
d’avertissements en mises à pied trimestriels, il ter-
mina son année avec nous et, à la surprise générale,
réussitsesexamens. Simplement,ilnefutpasadmis
à continuer à la rentrée suivante et migra dans une
autre institution de la ville, pour y faire une termi-
nale.
A ce moment, je n’imaginais pas que, dans un
universvastecommelenôtre,jemeretrouveraisface
à ces deux gars-là dans la décennie à venir.
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