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Histoire de mon oeil gauche

De
313 pages
La vie se transforme en Art, l'Art se transforme en vie. Ce livre est une autofiction historicisée, c'est le troisième essai de roman pour l'auteur et le premier qu'il a le désir de faire partager à d'autres. C'est un roman choral qui suit trois personnages principaux et quelques autres des années 70 à maintenant. L'écriture est pour l'auteur à la fois une catharsis et liée l'envie de créer. On écrit pour être lu, pour se confronter au jugement, aux sentiments, aux colères, aux joies des lecteurs. J'espère qu'ils auront plaisir à lire ce livre, c'est ma seule ambition...
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AMAURY WATREMEZ
Amaury Watremez
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ROMAN












Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6493-8 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6492-X (livre imprimé)
AMAURY WATREMEZ
7 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE






8 AMAURY WATREMEZ







1. NAISSANCE


Le ciel était clair au-dessus de Paris en cette période
de l’année. Aux alentours de la maternité, dans les cafés
pour touristes et les bureaux de tabac, l’on vendait des
cartes postales de la maison de la radio qui venait à
peine d’être terminée juste à côté. La mode unisexe
imposait aux femmes comme aux hommes le même
uniforme. Des adolescents traînaient sur les trottoirs,
adossés aux colonnes Morris et autour des mobylettes
Peugeot bleues et blanches. Les fonctionnaires de
diverses administrations, les écoliers, les caissières des
Galeries Lafayette de Montparnasse remplissaient les
autobus vert foncé qui ne laissaient qu’une légère traînée
de fumée grise derrière eux.
La jeune femme, à la silhouette fine, enceinte de huit
mois, ressentit les premières contractions l’après-midi
du 20 mai. Elle était habillée selon les canons finissant
de la mode hippie et du retour à la nature dans le vent
de ces années-là. Le bébé était déjà plus gros que la
normale, de plus il avait un périmètre crânien très
important, trop, ce qui laissait supposer des lésions
possibles. La jeune maman, c’était sa première
grossesse, était légèrement anxieuse, mais n’en laissait
rien paraître. Son mari, encore étudiant, accourut de la
9 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
faculté de pharmacie qui était toute proche. Ils partirent
derechef pour la clinique Cognacq-Jay. Les contractions
se faisaient de plus en plus pressantes dans la 2-chevaux,
mais elle n’en fut libérée qu’à deux heures et demie du
matin. Elle regardait avec amour son enfant dans ses
bras pendant que son mari lui tenait la main, elle se
sentait fatiguée et agitée de sentiments contradictoires
qu’elle ne s’expliquait pas.
Le petit garçon avait un strabisme prononcé, ce qui
n’était pas trop grave, c’était en quelque sorte un
prématuré qui aurait pu ne jamais naître. Elle savait et
avait voulu le garder. Sa gynécologue, féministe des
premières heures, lui avait malgré tout communiqué
discrètement une ou deux adresses en Angleterre et en
Suisse. Il suffisait de prendre un des cars spécialement
affrétés pour cela. Le bébé portait le nom d’un ancien
roi croisé d’Orient, ce qui avait marqué pour ses parents
sa valeur toute spéciale à leurs yeux, le fait qu’il fut
unique. Son grand-père paternel humecta de son pouce
les lèvres de l’enfant d’un peu de champagne, ce qui le
baptisait païennement avant de l’être à l’église quelques
semaines plus tard.
Un vieux général, auréolé d’une résistance à laquelle il
n’avait que médiocrement participé, était en cette
période, le père de tous les français qui s’étaient donné
encore une fois un homme providentiel comme
dirigeant, un brave homme paternel et bienveillant, les
surveillant à leur place. Ils en avaient pris l’habitude
depuis l’exécution de Louis XVI. Un an auparavant, des
étudiants d’une génération dorée, d’une période
prospère, avaient cru déclencher une révolution de
société, bien qu’ils fussent sagement retournés à leurs
chères études au moment des examens, révolution ayant
10 AMAURY WATREMEZ
quand même eu lieu au moins dans les mœurs. Les
groupuscules de toute sexualité étaient légion dans les
universités, des folkloriques « gazolines » au MLF. Il
n’était pas rare que mon père croise des travestis alliant
l’outrance vestimentaire à l’outrance verbale,
l’apostrophant de temps en temps. Certains étudiants
professionnels campaient dans les couloirs de la
Sorbonne ou de Censier en attendant de vivre en
communauté dans le Larzac. Les professeurs étaient de
deux types, de ceux qui jouaient le nouveau jeu du
copinage, leur assurant quelques bonnes fortunes
sexuelles ou qui méprisaient, car ne comprenant pas ces
nouvelles attitudes.
Victor Lherbinier était de ceux-là. Il enseignait une
matière extrêmement précise d’histoire, tellement
précise que seuls les initiés auraient pu en dire la teneur.
Par contre, les étudiants savaient qu’il serait tellement
content d’avoir des participants à sa matière que cela
leur assurait d’emblée une excellente note. Son cours
était l’un des plus chahutés, les chaises volaient et les
derniers rangs de l’amphithéâtre étaient le lieu de
débauches aussi savamment organisées que dans les
fantasmes d’un vieux magistrat.
Les jeunes adultes étaient présents avant lui. On le
voyait apparaître sa mallette à la main deux minutes
précises avant l’horaire, habillé à l’ancienne mode de
l’université d’un pull en « V », d’un large pantalon de
toile grise, d’une cravate noire et stricte, le nez chaussé
de lunettes rondes lui donnant, du fait d’une mèche
indisciplinée également, de Robert Brasillach, mais d’un
Brasillach ayant survécu à la guillotine et mûri. Au fond,
il ne connaissait que peu de choses au monde extérieur.
Il vivait chez sa mère, qui devenait gâteuse, une vieille
11 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
dame roumaine imposante et pleurnicharde. La
politique était partie prenante de tous les cours, y
compris le sien. Les étudiants d’extrême droite venaient
peindre des croix celtiques sur le mur et des inscriptions
vengeresses, presque aussitôt recouvertes par les
déclamations des gauchistes ou des libertaires, toutes
tendances confondues. Chacun portait un uniforme
compatible avec ses opinions.
Lherbinier, étant aussi innocent sur le sujet qu’une
chaisière du Luxembourg, laissait faire et cédait
volontiers son micro dans un bel élan qu’il pensait
socratique et qui n’était que veule. Lorsqu’il estimait que
son temps de parole avait été assez lésé, il tentait
timidement de faire preuve d’autorité et ne déclenchait
que les rires et les moqueries des étudiants présents,
réactions sciemment provoquées par les intervenants
politiques qui adoraient s’écouter parler.
Ce soir de mai, Lherbinier se sentit plus mal à l’aise
encore que d’habitude. Il rentrait chez lui en métro,
perdu dans la foule, bousculé, on lui piétinait les pieds et
il sentait depuis un bon quart d’heure le coin supérieur
de la mallette d’un cadre en costume lui rentrer dans les
côtes, quand il eut une inspiration soudaine. Son projet
lui fut comme une bouffée d’air frais et il s’étonna de ne
pas y avoir pensé plus tôt. Cela le libèrerait, il s’en
apercevait. Victor allait commettre un meurtre, celui
d’un de ses étudiants. Il avait déjà une personne en tête,
pourtant ce n’était pas une écervelée, une pasionaria
politique, mais cela lui paraissait mieux convenir du fait
de l’horreur gratuite de cet assassinat. Victor se surprit à
ricaner légèrement.
Les jeunes parents emménagèrent dans un
appartement minuscule près de la Porte Saint Denis, un
12 AMAURY WATREMEZ
quartier populaire que l’on aurait fait passer comme
étant romain ou du moins méditerranéen. Les effluves
de senteurs exotiques ainsi que les bruits des activités
textiles de leur rue montait jusqu’au balcon, que la jeune
mère avait couvert de fleurs. Il leur fallait sortir de
l’appartement et monter une volée de trois marches
pour parvenir à une toute petite salle de bains. Mais ni
l’un ni l’autre ne se sentait frustré de quelque confort
que ce soit, bien au contraire, l’atmosphère elle-même
était imprégnée d’une agréable douceur de vivre. C’était
le début de la fameuse « parenthèse enchantée ». C’était
le petit vent de la liberté. Viendraient plus tard des
époques plus grises. Plus tard, beaucoup plus tard, au
même âge que mes parents lorsqu’ils avaient
emménagés, je revins dans cette rue. Des enfants
jouaient au ballon, un chat prenait lascivement le soleil,
et je compris alors pourquoi mes parents y avaient
connu un tel bonheur.
Deux mois s’écoulèrent, un insecte étrange accostait
la Lune et un homme en foula la poussière, prononçant
au passage une de ces phrases pompeuses et définitives
préparées avec soin dans les agences de publicité des
mois auparavant. Ma mère ne se passionnait pas pour
cet exploit qui pouvait gâcher ses rêves lorsqu’elle
contemplait le ciel nocturne. Mon père regarda
l’événement à la télévision chez un voisin qui déboucha
pour l’occasion une bouteille de vin capiteux du
Maghreb. L’image tremblotait, c’était le début d’une
nouvelle ère malgré tout. Une nouvelle ère avait aussi
commencé pour Victor Lherbinier qui décida de ettre son crime ce soir-là précisément. A la fin de
son cours quotidien, il avait proposé à son étudiante un
cours supplémentaire chez elle, il n’hésiterait pas à se
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déplacer, avait-il assuré, pour une jeune femme aussi
brillante. La jeune personne, Mélanie Jasminet, qui était
vierge, en conçut un certain trouble qu’elle ne s’interdit
pas, et une certaine fierté. Enfin ! Monsieur Lherbinier
l’avait remarquée. Mais elle ne savait pas trop comment
s’y prendre. Elle n’avait personne à qui demander
conseil.
Elle releva ses cheveux d’un blond pâle,
habituellement coiffés en nattes très sages de petite fille,
en un chignon qu’elle jugeait plus séduisant. Restait le
problème de ses lunettes car elle était excessivement
myope. Après tout, monsieur Lherbinier en portait aussi
et ne lui en tiendrait pas rigueur. Elle déplaça un petit
guéridon, suffisant pour deux assiettes et favorisant
l’intimité, au milieu de sa chambre d’étudiante du
quartier de Sainte Geneviève. Puis se prépara elle-
même. Elle était encore en train de terminer le frugal
repas que lui permettaient ses finances pour offrir
quelque chose à celui qu’elle considérait comme son
maître à penser quand on sonna à la porte.
– Voilà, je suis là, lança-t-elle à travers le bois épais
de la porte. Elle s’occupa de rajuster un des bas noirs
qu’elle avait passé. Elle n’avait pas l’habitude d’un pareil
harnachement.
Elle ouvrit la porte et l’idole de ses pensées se trouva
devant elle. Elle aimait beaucoup son nœud papillon,
son louque d’écrivain et ses petites lunettes, mais c’est
surtout sa mèche qui lui semblait le paroxysme de
l’originalité. Il avait l’air timide et très mal à l’aise mais
c’est justement cette timidité qui plaisait tant à Mélanie.
Il lui serra la main mollement et attendit qu’elle l’invite à
entrer. La concierge l’avait à peine remarqué, il ne fallait
14 AMAURY WATREMEZ
pas qu’un voisin conçoive des soupçons à son encontre.
Cela aurait été vraiment dommage.
– Comment allez-vous, Mélanie ? J’ai pensé à vous et
vous ai apporté ma modeste contribution à la revue
d’histoire moderne comparée. Je suis sûr qu’une
étudiante brillante comme vous l’êtes saura l’apprécier.
Mélanie ne sut que balbutier que quelques mots sans
suite et d’un geste invita le professeur à s’asseoir. Elle
courut ensuite s’engouffrer dans sa cuisine de maison de
poupée toute rougissante. Elle aurait souhaité avoir les
conseils d’une amie à cet instant, une de ces filles qui
plaisent instantanément aux hommes, surtout à ceux
d’âge mûr. Il faut dire que Victor n’était pas sans lui
rappeler son père. Le soufflé (fromage et champignons)
qu’elle avait confectionné, était sur le point de retomber.
Elle le retira du four les mains chaussées d’énormes
gants ressemblant à ceux qu’ont l’habitude d’utiliser les
soudeurs.
Dans le même temps, Victor se demandait s’il devait
utiliser le grand couteau qu’il avait caché dans la poche
intérieure de sa veste ou bien un des lacets qu’il avait
subtilisé dans la boîte aux trésors de sa maman. Pauvre
Maman ! Si elle avait su l’usage qu’il comptait en faire,
elle serait sans doute morte sur le coup. Il écrasa un
embryon de sanglot un rien hypocrite car cela ne lui
faisait en fait ni chaud, ni froid. Il comparait la pauvre
enfant qui s’était donné tant de mal pour l’accueillir à
l’agneau immolé des anciens sacrifices. Il faudrait qu’il
relise l’article de son confrère Carneirot sur le sujet, il se
le promit. Il voulait aussi attendre l’alunissage des
astronautes pour donner un tour grandiose à son crime.
Les journalistes, pensa-t-il non sans commisération,
sauraient en faire leurs choux gras.
15 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
– Puis-je allumer le poste de télévision ? Ma chère ?
Cet exploit scientifique que nous sommes en train de
vivre en direct me passionne réellement !
Mélanie devint encore plus éperdue d’admiration
pour cet homme si exceptionnel qui lui faisait l’insigne
honneur de partager un soufflé plus ou moins raté. Elle
en oublia d’en retirer son tablier, sur lequel était marqué
une de ces inscriptions assez stupides qui l’amusait à
perdre haleine, à sa grande honte. Elle s’assit devant le
guéridon et servit au professeur une énorme portion de
son chef-d’œuvre culinaire. Nous étions en 1969, les
femmes ne faisaient plus la cuisine, c’était la rançon du
progrès. Victor y goûta du bout de la fourchette. Il ne
savait comment engager la conversation, les astronautes
au-dessus de leurs têtes étaient en retard, il décida de ne
se situer que sur le plan professoral, après tout, il était
titulaire d’une chaire d’enseignement unique.
Il débuta un discours filandreux dans lequel il
expliqua encore une fois l’intérêt qu’il y avait à étudier
sa matière, son enfant chéri. Il en arriva à un tel ton de
passion enflammée que Mélanie le dévorait des yeux et
ne savait quoi répondre tant sa confusion était grande.
Elle prit la main de Victor et l’amena sur un de ses seins
qui réagit immédiatement à la caresse ébauchée, Mélanie
poussa un profond soupir de ravissement. Enfin, ses
rêves étaient comblés. Lherbinier lui pétrissait sa
poitrine machinalement, non sans quelque excitation,
quelque sentiment de puissance naissant ou de
frustration trop longtemps réprimée. Le soufflé se
dégonfla en exhalant un gémissement, ils n’y prêtèrent
aucune attention.
Ils se retrouvèrent tous deux enlacés sur le lit en fer
de la jeune femme, il gémit sous leurs poids. A la
16 AMAURY WATREMEZ
télévision, un speaker expliquait avec force détails et
doctement que le module lunaire s’était mis en orbite
autour du satellite de notre belle planète. Il fallait encore
attendre le bon moment pour que le L.E.M se sépare de
son engin porteur. Au loin, la fenêtre était ouverte, il
faisait chaud, on entendait les « Beatles » chanter : « Let
It Be ». Oui, qu’il en soit ainsi, songèrent à l’unisson
Victor et Mélanie unis l’un à l’autre. Sur l’écran, un
homme engoncé dans une combinaison blanche
descendait l’échelle métallique. C’était Neil Armstrong
qui répétait alors une dernière fois la formule qui avait
été trouvée par Truman Toole, un obscur plumitif de la
NASA ayant des ambitions littéraires. Victor le vit du
coin de l’œil, c’était le moment. La pauvre enfant était
au comble de l’extase et restait prostrée sur le lit sans
bouger. Il put se lever tranquillement, aller prendre son
lacet dans sa veste, enlacer une dernière fois tendrement
la jeune femme et l’étrangler au moment précis où l’on
entendit : « C’est un petit pas pour l’homme mais un
grand pas pour l’humanité ». La langue de la jeune
femme était violette et pendait aux commissures de sa
bouche. C’était au tour de Victor de connaître l’extase
ainsi que Truman Toole qui en eut une légère érection
en face de son poste de contrôle.
Lherbinier redescendit les escaliers sans se hâter,
savourant cet instant extraordinaire, la concierge était
devant son poste de télévision, un chat indifférent sur
ses genoux, elle ne le remarqua pas. Il y avait encore
beaucoup de monde dans les rues, personne pour
connaître le secret de Victor. Il préféra rentrer à pied,
après tout, il était tout proche, à côté de la salle de la
Mutualité. Il souriait aux couples d’amoureux qu’il
croisait en cette heure tardive. Comme lui, personne
17 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
n’avait envie de dormir. Il grimpa quatre à quatre
l’escalier de son immeuble et enleva ses chaussures afin
de ne pas réveiller sa mère qui ronflait allègrement dans
sa chambre. Il en ressentit comme une vexation, qu’il ne
sut exprimer.
Partant le lendemain pour la Sorbonne, il prit soin
d’acheter deux ou trois journaux populaires qui
relateraient à n’en pas douter son crime. Il n’y en avait
malheureusement que pour la Lune. Peut-être devrait-il
attendre quelques jours pour que son acte magnifique
soit porté en exemple comme sacrifice expiatoire de
l’immoralité qui n’allait pas tarder à proliférer ? Ses
étudiants étaient plus calmes que d’habitude. Une jeune
femme pleurait doucement dans son coin. C’était
Solange Bonsecours, une grande fille à queue de cheval,
qui aimait porter de profonds décolletés, et qui était
toujours accompagnée de deux ou trois garçons qui
attendaient leur tour. Pour une fois, il put faire l’exposé
qu’il avait prévu dans un calme relatif. Il en retira
beaucoup de joie intérieure et se moquait des visages
fermés des étudiants qui ne l’écoutaient pas.
La « Citroën », don d’une de mes tantes célibataire,
roulait sur la RN7 en direction du midi. Mes parents
avaient décidé de partir en vacances à Avignon, espérant
assister avant la fin du festival à quelques
représentations de spectacles de rue. Il faisait très chaud,
mes parents portaient tous les deux de légères blouses
décorées de broderies indiennes « fantaisie ». Ma mère
jetait de temps à autre un regard sur la banquette arrière
où le bébé était allongé, ils n’étaient pas assez riches
pour se permettre un siège spécial. La douceur de vivre
les empêchaient de s’y attarder. Des beatniks, ou des
hippies, comme l’on commençait à les appeler,
18 AMAURY WATREMEZ
vendaient des ceintures en cuir et des objets artisanaux
en perles de couleur sur la place de Dijon où le jeune
couple décida de s’arrêter. La jeune femme avait besoin
de nourrir le petit garçon qui réclamait. Elle souriait en
le regardant téter. Son mari s’acheta une ceinture en cuir
marron, décorée de cabalistiques signes indiens ou
présumés tels. Le vendeur de colifichets, qui avaient les
cheveux jusqu’aux épaules, écoutait la radio, on y
annonçait le crime d’une étudiante d’histoire de la
Sorbonne. Le journaliste soupçonnait un complot
politique afin de discréditer le mouvement de 68.
Cela fit sourire mes parents qui étaient sceptiques
quant aux diverses idéologies qui agitaient le
microcosme universitaire cette année là. Le ciel leur était
ouvert et sans nuages. Ils avaient le temps.
Victor Lherbinier, quant à lui, s’impatientait, on
n’avait rien compris. Son geste était grandiose, il voulait
dénoncer l’esprit de 68, comme on disait alors, la
dégénérescence des mœurs, la perte des valeurs
essentielles, que seules, ses études, lui avaient permis de
conserver intactes. Il n’était pour la presse qu’un
assassin un peu minable, un tueur mythomane. De plus,
l’attitude de ses étudiants, un temps calmée par la mort
atroce de leur condisciple, recommençait à lui être
insupportable. Ces jeunes adultes, future élite de
l’intelligence française, étaient donc si inconstants et
légers. Il n’y avait qu’une seule solution qui s’imposait à
son esprit. Il lui fallait recommencer, le sort en avait
décidé ainsi
19 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE

20 AMAURY WATREMEZ







2. ÉLANS MYSTIQUES


Alors que Victor prenait sa funeste décision, une de
mes tantes, Rose, suivait les cours de spiritualité d’un
prêtre en rupture de ban, ancien d’Algérie, et
nostalgique de l’O.A.S, annonçant l’imminence de la fin
des temps et l’urgence de la pénitence pour les chrétiens
comme pour les païens. Comme tout gourou, le salut
avait également un prix en espèces sonnantes et
trébuchantes. Il avait autour de sa personne un
groupuscule d’anciens camelots du Roi, de
monarchistes, de maurrassiens primaires et de
traditionalistes catholiques rejetant ce qu’ils appelaient le
nouvel ordo de la messe.
L’ecclésiastique était exalté, il parlait de l’enfer, un de
ses sujets favoris, où croupissaient, à l’entendre, ses
ennemis, ses contradicteurs, les juifs, les communistes,
les homosexuels et toute personne mariée en dehors des
liens sacrés du mariage. Dans son délire, il voyait
presque apparaître des diables cornus devant la porte de
l’Église, des succubes et incubes. Il en avait croisé une
avant de monter en chaire, affreuse, qui portait des
lunettes à verres roses, certainement pour cacher ses
yeux reptiliens, et un ticheurte blanc transparent qui ne
cachait rien de son anatomie diabolique.
21 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
– Il vous faudrait quitter ce monde ignoble dés
maintenant si vous le pouvez, tonna-t-il.
Ma tante, qui l’écoutait bouche bée et buvait ses
paroles, applaudissait de concert avec les autres adeptes
de la secte car c’en était une lorsque ceux-ci
manifestaient leur enthousiasme, ressentait le même
dégoût que tous les autres devant les turpitudes
promises si elle ne suivait pas les enseignements du
prêtre, l’abbé Davrillet, fondateur de la Contre-
révolution catholique, groupuscule religieux d’extrème-
droite. Celui-ci sentait encore une fois monter en lui
l’ivresse du pouvoir qu’il possédait sur ces esprits faibles
qui l’écoutaient avec autant de ferveur. Il avait toujours
été dégoûté par le sexe depuis qu’il avait surpris son
père, tonnelier de son état, troussant la femme de
ménage de la famille sur la table de la salle à manger.
En sortant de la Mutualité, où se déroulait le
discours, ma tante se sentait entourée d’anges et de
musiques célestes. Elle avait reçu les paroles de l’abbé,
même si elle le trouvait peut-être trop énergique,
comme un viatique. Elle attendait un signe. Elle prit la
route pour remonter vers Compiègne, il faisait nuit, une
de ces nuits de pleine lune cependant où l’on y voyait
presque comme en plein jour. Elle roulait déjà depuis
une bonne demi-heure quand elle reçut le signe qu’elle
espérait, un arbre était magnifiquement éclairé, c’était là
le doigt de Dieu lui indiquant la voie. Elle précipita la
voiture, une fragile Renault, droit dessus.
Victor Lherbinier était en vacances depuis quelques
semaines déjà, mais continuait à travailler sur son sujet
de thèse malgré le beau temps. L’appartement maternel
restait plongé dans une pénombre fraîche, sa mère
exigeait que l’on ferme tous les volets. Il aimait bien cet
22 AMAURY WATREMEZ
atmosphère confiné, un peu fœtal, protectrice, qui lui
permettait d’avoir moins peur du monde extérieur, des
changements trop rapides, de la musique bruyante et
des étudiants en général. Il compulsait des volumes
énormes à la Bibliothèque Nationale, des feuillets
d’inventaires jaunâtres et craquants aux archives de la
rue Pavée et en oubliait quelque peu le crime qu’il avait
projeté.
Il avait même pénétré dans une église un jour de
remords, il avait plongé la main dans un bénitier et tracé
un signe de croix dans l’air. Il y avait de l’humidité, la
pierre du bâtiment était froide comme de la glace. Il en
fit une rapide visite et eut une hésitation devant un
confessionnal de bois vermoulu. Il y avait un rideau
rouge devant le grillage de la porte, on voyait les genoux
d’un prêtre, recouverts des plis d’une soutane. Une
vieille bigote exhibait ses mollets veineux à tout à
chacun dans un des emplacements. Elle chuchotait la
longue litanie de ses péchés imaginaires et réels. Victor
attendait sagement sur une chaise branlante, cassant au
moment le moins opportun le pieux silence du bâtiment
lorsqu’il croisait ou décroisait ses jambes.
Il commençait à s’impatienter lorsque la pécheresse
âgée quitta enfin le confessionnal. Il s’agenouilla sur le
prie-Dieu inconfortable non sans gêne et attendit
quelques secondes. Le prêtre fit glisser le volet de
séparation.
– Je vous écoute, mon fils.
– Pardonnez-moi, mon père car j’ai pêché.
Le prêtre fit entendre un borborygme ennuyé qui
montrait qu’il devait commencer à exposer son cas, de
plus, il était bientôt midi et le repas allait être servi au
presbytère.
23 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
– J’ai tué une femme, mon père, une jeune femme, il
y a deux mois.
L’ecclésiastique eut un hoquet de surprise et faillit en
perdre son surplis. Il rajusta ses besicles sur son nez et
vérifia en écartant un coin du rideau rouge que
personne n’écoutait. Les rangs de chaises étaient tous
vides, excepté un homme somnolant en face de l’autel.
– Etes-vous allé à la police, mon fils ?
– Non, mon père, car j’ai peur.
– Il faut vous mettre en règle avec votre conscience.
– Je ne le souhaite pas, car j’ai le désir de
recommencer.
Le prêtre était effrayé. Il refusa de donner
l’absolution à Victor qui en conçut un certain dépit, il
aurait apprécié un blanc-seing de l’Église pourtant. Le
visage du pauvre curé était rouge de peur et de colère
mêlées. Il intima à l’assassin de quitter tout de suite les
lieux sacrés. Celui-ci ne demanda pas son reste. Il se
retrouvait en tête-à-tête avec le Créateur. Le soleil le
réchauffa et le rassura. Il eut cependant besoin d’un
verre de vin à la terrasse d’un café vers la fontaine St
Michel pour calmer le trouble qui l’avait envahi. Il
regarda passer les touristes allemands recuits et couleur
écrevisse, une petite fille brune aux airs de garçon
manqué tenait la main d’un grand et gros homme, elle
lui tira la langue. Elle fut réprimandée par un homme
mûr, au visage plus sec, qui portait une casquette de taxi
sur le crâne. C’était une distraction bienvenue.
Mes parents étaient en face du Palais des Papes. Des
troubadours chantaient rythmaient par leurs guitares et
tambourins l’histoire de Caliban et Puck, représentés
par deux jeunes femmes couronnées de feuillages. Le
pauvre Caliban était encore une fois rejeté par les
24 AMAURY WATREMEZ
nymphes. Ma mère le considérait non sans penser à son
fils qui ne serait pas beau. Elle avait aussi de la pitié
pour toutes les pauvres âmes qui ne connaîtraient peut-
être jamais la félicité qu’elle ressentait depuis son
mariage. Il n’y avait pas un seul nuage. Le ciel était d’un
bleu profond, son cœur était cependant prisonnier
d’une anxiété qu’elle ne pouvait chasser. Elle regarda
son fils dormant paisiblement dans les bras de son mari.
Pour elle, il n’était pas laid, pour elle, il était unique. Ils
avaient repoussé un rendez-vous chez l’ophtalmologiste
à la rentrée de septembre. Le problème de l’œil gauche
aurait peut-être disparu d’ici-là. Mon grand-père avait
téléphoné pour prévenir du geste suicidaire de ma tante
quelque part sur les routes de Picardie. Ils devraient de
toute manière écourter leurs vacances car mon père
voulait rendre visite à ma tante à l’hôpital de
Compiègne.
Les services de la préfecture et les gendarmes
travaillaient à dégager la Renault 6 encastré dans un
platane juste à côté de l’enseigne lumineuse d’un
restaurant de routiers ouvert jour et nuit. Il n’en restait
plus grand-chose. L’adjudant chef Voirin, qui constatait
les dommages n’en revenait pas. Le véhicule avait
percuté l’arbre à plus de 90 kilomètres/heure. Il était
étonnant que ma tante ne s’en tire qu’avec seulement
quelques égratignures et une douloureuse commotion
crânienne.
Dans son lit, elle rêvait, le seigneur n’avait pas voulu
d’elle. C’est qu’elle ne le méritait pas. Il lui fallait porter
la bonne parole à tous les païens, cet accident était en
somme son chemin de Damas. Voirin vint lui rendre
visite, en costume civil, ce qui le gênait dans ses
mouvements, ainsi que l’absence du képi sans lequel il
25 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
se sentait nu. Il avait un bouquet de tulipes à la main et
ne savait pas trop quoi en faire.
Il le tendit vers le lit en grommelant.
– Je vous ai apporté des fleurs pour vous consoler.
Pourquoi vous vouliez vous suicider ?
Voirin restait flic en dehors du service. Il ne pouvait
s’empêcher de poser des questions dans sa moustache
poivre et sel à la gauloise. Il n’était capable que de ça et
adorait son métier qui lui apportait des joies
quotidiennes à aider les gens, à rendre service. C’est du
moins de cette manière qu’il voyait les choses.
– Elles vous plaisent ? Parce que…
Il allait dire « parce qu’elles coûtent leur prix ». Rose
lui souriait avec pitié. Le brave homme avait cru qu’elle
voulait se suicider, alors qu’elle voulait simplement
rejoindre Dieu un peu plus tôt que prévu, et qu’il l’avait
renvoyée sur terre pour continuer à aimer, à aider, ses
prochains. Voirin tendit les fleurs, le bras raide comme à
la parade de la fête nationale.
– Elles sont très jolies, comme tout ce que le
Seigneur (avec un « s » majuscule) a créé.
Elle les prit et les huma avec reconnaissance. Elle
continuait à sourire d’un sourire étrange. Ce brave
pandore devait être le premier disciple qu’elle
ramènerait vers la foi. Pour le moment, celui-ci se
balançait d’un pied sur l’autre, à la manière d’une
horloge normande, en face du lit. Elle lui proposa de
s’asseoir, elle savait ce qu’elle allait lui dire.
Victor Lherbinier se retrouvait devant la porte close
des archives de la rue Pavée. Il y avait un panonceau
annonçant que le service était exceptionnellement fermé
pour cause de maladie du directeur, il était parti sur la
Côte d’Azur accompagné de sa secrétaire pour trois
26 AMAURY WATREMEZ
jours de séminaires concernant le fonds Dupied-
Wallenstein nouvellement acquis. Victor hésita sur la
conduite à tenir, il n’avait plus d’entrain à se remettre au
travail. Il décida de s’accorder une journée de congés. La
mallette professorale à la main, il se dirigea vers un
bistrot proche. Une fontaine égrenait sa chanson sur
une petite place.
Et le quartier du Marais était égayé un peu plus qu’à
l’habitude par la radieuse lumière d’été. Le garçon lui
apporta un vichy-fraise à sa petite table en fer forgé noir
et posa le verre sur un sous-verre vantant les mérites des
stations thermales d’Auvergne. Une jeune femme aux
joues rouges et à l’air stupide y souriait à pleines dents
devant une bouteille d’eau gazeuse. Elle lui rappelait
quelqu’un mais Lherbinier ne savait plus qui, jusqu’au
moment où une jeune femme qu’il rencontrait
également aux archives s’assit à la table voisine.
Elle était brune et peu attirante. Elle ne faisait rien
pour plaire et portait en pleine saison chaude un
« Duffle-coat » de velours vert. Elle aurait été jolie si ces
traits n’avaient été empreints d’une certaine mollesse, de
plus son regard était aussi craintif que celui d’un pauvre
petit moineau pris au piège de quelque cruel chasseur.
Elle sortit des liasses de papier noircis d’encre bleue de
son cartable et entreprit d’y souligner de rouge des
phrases de-ci, de-là. C’était manifestement une jeune
femme des plus sérieuses. C’est pour cette raison que
Victor la considérât d’un œil plus vif. Le crime qu’il
avait projeté revenait le hanter.
La jeune femme releva les yeux de ses notes,
plusieurs feuilles menacèrent de tomber à terre. En les
ramassant, elle croisa le regard un peu fiévreux de
Victor à cet instant qui détourna les yeux rapidement.
27 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
Son cerveau fut soudain agité de sentiments
contradictoires. Un homme l’avait regardé avec intérêt,
un de ces hommes savants et cultivés qui était peut-être
tombé amoureux d’elle de cette manière discrète dont
elle rêvait certains soirs penchée sur ses cours.
Il lui adressa la parole, son visage rosissant de plus en
plus au fur et à mesure.
– C’est fermé, moi aussi, je viens étudier ici. Je ne
peux pas aujourd’hui, Victor était bredouillant, car il n’y
a personne pour nous accueillir.
Elle rosit également et ajusta sa robe.
– Je ne peux pas non plus travailler ma thèse, elle
prononça « ma » et « thèse » avec un orgueil presque
involontaire, j’ai besoin des documents pour avancer et
on ne peut pas les emporter.
Victor sentit une audace inconnue le submerger,
après tout, il allait prendre goût au crime, il semblait. Il
prit son courage à deux mains.
– Nous pouvons déjeuner ensemble si vous le
souhaitez, il va être bientôt l’heure, il y a de très
nombreux restaurants très agréables près d’ici. C’est un
peu populaire mais on y mange bien. Et Lherbinier
rajouta mentalement : « et des cours discrètes pleines
d’ombres propices ».
Il se présenta comme « professeur émérite à la
Sorbonne », mais fut déçu car elle n’avait jamais
entendu parler de la matière qu’il enseignait. Cela ne le
détourna cependant pas de l’assassiner elle aussi. Il mit
la main dans la poche de sa veste légère en se levant et
sentit la ficelle rugueuse au creux de sa paume. Ils
marchèrent vers le trou des Halles et arrivèrent devant
un petit caboulot, ne payant pas de mine, mais d’où
jaillissaient des parfums culinaires intéressants. Ils furent
28 AMAURY WATREMEZ
accueillis par une femme dont les manières accortes et
gouailleuses, et la crinière blond platine, suggéraient
l’ancien métier. Les rides qui parsemaient son visage
comme des formes un rien trop voluptueuses pour
plaire au chaland des grands boulevards pouvaient en
être la cause. Un tout petit homme caché derrière le
zinc, devant lequel était répandu de la sciure, qu’elle
présenta bruyamment comme son mari, sortit de sa
tanière pour prendre leurs commandes pendant qu’ils
s’asseyèrent.
Victor commanda des magrets, ce qui ouvrit encore
un peu plus les yeux de son invitée peu au fait des
plaisirs de la table. La viande baignait dans une sauce
délicate et goûteuse, accompagnée de quelques légumes.
L’accorte patronne prétendit avec force gestes théâtraux
qu’ils venaient de son potager personnel. Le minuscule
patron leur apporta une bonne bouteille de Chinon
dont il fit goûter une gorgée à Lherbinier, qui n’y
connaissait rien, n’entendant rien non plus aux plaisirs
en général, avant de remplir les deux verres avec
générosité. Victor et la jeune femme, qui s’appelait
Mathilde, étaient légèrement ivres. C’était tout un
monde de saveurs qui s’ouvrait à eux, un univers si
vaste dont ils avaient peur en temps ordinaire, mais rien
ne l’était ce jour-là, ils s’en rendaient compte.
La jeune femme prit timidement la main de Victor
alors qu’ils quittaient l’endroit. Il s’enhardit à entourer la
taille de Mathilde de son bras. Comme deux amoureux,
ils marchèrent tranquillement dans les rues étroites du
quartier aux noms si folkloriques. Ce fut l’étudiante qui
aperçut la cour la première. Elle confia à Lherbinier
qu’elle voulait l’embrasser, en attendant d’autres délices.
29 HISTOIRE DE MON ŒIL GAUCHE
Voirin écoutait le flot de paroles jaillissant de la
bouche de Rose. Elle lui parla des anges, du paradis, de
la bonté toute-puissante de Dieu. Il ne comprenait pas
tout mais restait attentif malgré tout. Il était sous le
charme. Il songeait au mariage et à la félicité conjugale
lorsque ma tante était persuadée qu’il était déjà fier
d’être un des nouveaux apôtres qu’elle devait former à
l’apostolat. Une fois ou l’autre, il ne pouvait s’empêcher
de tourner son regard vers le parc de l’hôpital que l’on
apercevait par la fenêtre. Il vit un couple sortant de la
maternité, ce qui lui fit pousser malgré lui un profond
soupir.
Il devait organiser une neuvaine spéciale, qui
consistait dans le fait qu’au lieu de réciter un ou deux
chapelets de « Pater » et d’ « Ave Maria » par jour, les
volontaires se relaient nuit et jour. Cela aurait
certainement pour effet de provoquer l’avènement du
Jugement dernier beaucoup plus vite que prévu pensait
Rose. Elle pensait également qu’elle pouvait fixer, sans
trop se tromper, l’Apocalypse à la date du 15 août
prochain. Elle ne se trompait que sur un point, ce
qu’elle avait prévu aurait bien lieu, une fin du monde et
une révélation, mais pas du moins celle qu’elle attendait
et appelait de tout ses vœux.
Le pauvre gendarme rédigea dans un français
administratif plusieurs affiches qu’il apposa à différents
endroits de sa caserne, y compris à l’entrée des dortoirs,
des églises alentours. Il fut convoqué dans le bureau du
lieutenant dirigeant l’escadron. Celui-ci le fit asseoir en
face du bureau avec l’air d’un directeur prenant en faute
un élève turbulent. Il souriait ironiquement en regardant
Voirin qui tentait de garder une contenance digne.
30 AMAURY WATREMEZ
– Vous savez, Albert, c’est pas l’annexe du couvent
des oiseaux ici. Qu’est-ce que c’est que cette affiche ? Il
en sortit une d’un tiroir qui était à moitié déchirée en
son milieu.
– C’est une amie, chef, qui me demande de l’aider,
elle ne peut pas, elle est en convalescence à l’hôpital.
Voirin triturait les bords de son képi qu’il avait posé
sur ses genoux, le fauteuil de cuir sur lequel il était assis
le mettait plus bas que le bord du bureau de son
supérieur, habile stratégie pensait celui-ci pour
déstabiliser les subordonnés qu’il voulait tancer.
– Mais vous savez, mon petit vieux, que nous
sommes en République. Les appelés vont râler. Ne
collez pas vos affiches en uniforme au moins !
Albert sortit du bureau la tête basse. Il venait de
s’apercevoir que la jeune femme sur laquelle il avait jeté
son dévolu était peut-être dangereuse pour sa carrière
qui était freinée depuis des années. Il avait raté les
concours internes qui lui auraient permis de s’élever en
grade. Il n’avait jamais été un bon élève et avait une
mémoire déficiente.
Mes parents étaient sur la route de Paris, pris dans les
embouteillages, il pleuvait. L’averse était violente. Elle
détrempait les sols qui devenaient presque
instantanément de la gadoue dégoulinante. On voyait les
vacanciers en tenue légère tourner autour de leurs
voitures en sandales de plage pour couvrir leurs bagages
attachés aux toits. Mon père décida de prendre un de
ces raccourcis qui sont la plupart du temps comme les
tuyaux toujours crevés des habitués des champs de
course. Le chemin de terre sur lequel la voiture
s’engagea était peu large et excessivement boueux. Une
« Aronde » couleur d’automne, occupée par une famille
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