Histoires de femmes, tome 1

Histoires de femmes, tome 1

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Livres
396 pages

Description

Lanaudière, 1926. Avec bientôt huit bouches à nourrir, les Couturier peinent à joindre les deux bouts. Ainsi, Marion, treize ans, doit-elle accepter un emploi chez les O’Gallagher, une riche famille irlandaise. La jeune adolescente est alors prise en charge par la cuisinière du manoir, Éléonore Légaré, une femme au grand cœur qui s’attache à sa nouvelle protégée malgré ses airs de campagnarde.
En dépit des conventions, Marion et le jeune James, héritier présumé du clan des maîtres, fraternisent sans trop comprendre les lois non écrites qui régissent les étages. Déjà que Josette Couturier trouve que sa fille a bien changé depuis son embauche…
Fatalité et déchirements s’entremêlent dans ce roman fort où le destin des O’Gallagher croise celui de la sympathique famille Lafrance, de la série à succès Une simple histoire d’amour, maintenant installée à Montréal.
Un délicieux rendez-vous à ne pas manquer!
Mère de neuf enfants, peintre, écrivaine prolifique, Louise Tremblay-D’Essiambre a vendu plus de deux millions d’exemplaires des quarante-cinq ouvrages qu’elle a publiés. Depuis 2005, chaque roman qu’elle publie apparaît pendant plusieurs semaines dans les palmarès de meilleures ventes de livres québécois.
Une nouvelle série en hommage à des femmes exceptionnelles !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 octobre 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782897585235
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Une simple histoire d’amour, tome 2: La déroute, 2017
Une simple histoire d’amour, tome 3: Les rafales, 2017
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Les héritiers du fleuve, tome 2: 1898-1914, 2013
Les héritiers du fleuve, tome 3: 1918-1929, 2014
Les héritiers du fleuve, tome 4: 1931-1939, 2014
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Les années du silence 2: La sérénité (1998) et La destinée (2000), réédition 2014
Les années du silence 3: Les bourrasques (2001) et L’oasis (2002), réédition 2014
Mémoires d’un quartier, tome 1: Laura, 2008
Mémoires d’un quartier, tome 2: Antoine, 2008
Mémoires d’un quartier, tome 3: Évangéline, 2009
Mémoires d’un quartier, tome 4: Bernadette, 2009
Mémoires d’un quartier, tome 5: Adrien, 2010
Mémoires d’un quartier, tome 6: Francine, 2010
Mémoires d’un quartier, tome 7: Marcel, 2010
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Mémoires d’un quartier, tome 9: Antoine, la suite, 2011
Mémoires d’un quartier, tome 10: Évangéline, la suite, 2011
Mémoires d’un quartier, tome 11: Bernadette, la suite, 2012
Mémoires d’un quartier, tome 12: Adrien, la suite, 2012
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Les sœurs Deblois, tome 1: Charlotte, 2003
Les sœurs Deblois, tome 2: Émilie, 2004
Les sœurs Deblois, tome 3: Anne, 2005
Les sœurs Deblois, tome 4: Le demi-frère, 2005
Les demoiselles du quartier, nouvelles, 2003, réédition 2015
De l’autre côté du mur, récit-témoignage, 2001
Au-delà des mots, roman autobiographique, 1999
Boomerang, roman en collaboration avec Loui Sansfaçon, 1998, réédition 2015
«Queen Size», 1997
L’infiltrateur, roman basé sur des faits vécus, 1996, réédition 2015
La fille de Joseph, roman, 1994, 2006, 2014 (réédition du Tournesol, 1984)
Entre l’eau douce et la mer, 1994
Visitez le site Web de l’auteur: www.louisetremblaydessiambre.comGuy Saint-Jean Éditeur
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© Guy Saint-Jean Éditeur inc., 2018
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Révision: Isabelle Pauzé
Correction d’épreuves: Johanne Hamel
Conception graphique et mise en pages: Christiane Séguin
Page couverture: Toile peinte par Louise Tremblay d’Essiambre, «Le domaine O’Gallagher»
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque et Archives Canada,
2018
ISBN: 978-2-89758-522-8
ISBN EPUB: 978-2-89758-523-5
ISBN PDF: 978-2-89758-524-2
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Imprimé et relié au Canada
re1 impression, octobre 2018
Guy Saint-Jean Éditeur est membre de
l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).Pour ce petit homme en devenir
que j’attends avec impatience.
Encore deux semaines et tu vas être là,
mon beau garçon. Merci, gentille Madeleine,
de faire de moi une grand-maman comblée.
Je t’aime, ma grande fille.
P.-S. – Le temps d’écrire le livre,
de le corriger, de le relire, et mon petit-fils
est né! Il s’appelle Théodore. Bienvenue
dans notre famille, bel amour!«Ce qui me bouleverse, ce n’est pas
que tu m’aies menti, c’est que désormais,
je ne pourrai plus te croire.»
Friedrich NietzscheNOTE DE L’AUTEUR
Il y a souvent, dans la vie, de ces circonstances, de ces événements qui nous semblent inachevés. Une
rencontre que l’on espérait ardemment et qui n’a pas eu lieu; une parole qu’on aurait tant voulu dire,
mais que, par négligence ou par timidité, on a retenue; une réplique cinglante qui aurait été fort
àpropos, mais qui, malheureusement, nous est venue trop tard à l’esprit… Il y a même eu une
symphonie inachevée, c’est tout vous dire…
Il m’arrive parfois de penser à ce que ma vie aurait été si…
Si j’avais vécu ailleurs; si j’avais finalement fait ce cours dont je rêvais; si j’avais eu l’audace
d’entreprendre certaines démarches; si j’avais osé faire les premiers pas; si j’avais su murmurer les
mots de réconfort; si…
Il y en a beaucoup de «si» dans une vie, n’est-ce pas?
Mais à quoi bon entretenir des regrets, puisque le temps finit toujours par passer, inexorablement,
et qu’ils deviennent inutiles? Personne ne peut revenir en arrière, ni vous ni moi… De toute façon,
agir autrement aurait-il vraiment changé les choses? Nous ne le saurons jamais. Puis, à l’âge où je
suis rendue, je suis consciente que la vie passe vite, très vite. Alors, s’apitoyer sur un passé qui nous
a parfois déçus serait une vraie perte de temps, comme l’aurait sans doute dit notre bon Célestin de la
série Les Héritiers du fleuve. Que l’on ait vingt, quarante ou soixante ans, il faut donc foncer droit
devant et profiter, oh oui! profiter de chaque instant pour faire en sorte que ce que l’on possède
devienne exactement ce que l’on souhaitait posséder.
Voilà ce que mes 65 ans m’ont apporté: un tout petit peu de cette sagesse qui vient avec l’âge. Ne
me reste plus qu’à espérer que les années à venir seront aussi belles et gratifiantes que possible. Et
pour ce faire, je vais continuer à écrire, car j’ai ce privilège d’être comblée par un travail qui est
aussi une passion. Ma plus belle passion. Après mes enfants et mes petits-enfants, bien entendu.
Si vous lisez ces quelques lignes, c’est que, tout comme moi, vous venez de quitter Cyrille,
Félicité, Irénée et tous les autres. Je sais qu’ils ont encore bien des choses à me raconter et n’ayez
crainte, je vais rester à leur écoute. Mais pour l’instant, ils ont d’autres chats à fouetter, croyez-moi,
surtout Marie-Thérèse et Jaquelin, qui en ont plein les bras avec leur épicerie. On ne s’improvise pas
marchands du jour au lendemain, ils sont en train de le découvrir! Toutefois, ils sont si souriants que
j’ose croire qu’ils sont enfin pleinement heureux et satisfaits. Ils le méritent bien!
Voilà pourquoi, en attendant que la famille Lafrance se manifeste de nouveau à moi, j’ai décidé de
tendre l’oreille à Marion. Elle est toute jeune, cette Marion. À peine treize ans. Cependant, elle
travaille déjà, chez les O’Gallagher, une famille à l’aise qui vit à Villeneuve, en 1926. Toutefois, ne
cherchez pas inutilement à retrouver cette petite ville. Si elle a vraiment existé, il y a de nombreuses
années déjà, elle se situait dans la région de Québec. Celle que j’ai en tête est plutôt dans la région
montréalaise. Disons qu’elle se niche sur le bord d’une rivière, dans ce que nous appelons
aujourd’hui la couronne nord de Montréal. Un moulin à farine, quelques usines, un collège pour
garçons de belle renommée, un médecin, un notaire, un marchand général très prospère, et même un
bureau d’avocats… Oui, Villeneuve est une jolie petite ville avec tout ce qu’il faut pour vivre
heureux. Vous me suivez?
Quant à ce Patrick O’Gallagher, il s’est imposé à moi comme le font souvent mes personnages,
allez donc savoir pourquoi! Assez costaud et plutôt bel homme, il semble bien qu’il ait réussi dans la
vie, comme plusieurs notables venus s’installer à Villeneuve pour fuir la promiscuité de la grande
ville. Ainsi, ce Patrick O’Gallagher possède une maison cossue, un grand domaine, deux autos, une
pour lui et la seconde mise à la disposition de sa famille, et il a à son service de nombreux
domestiques, dont cette Marion que je viens tout juste de vous présenter. Cet homme-là brasse des
affaires, comme on l’entend parfois. Il est dans l’import-export et c’est depuis le nord de Montréal
qu’il gère sa compagnie et l’immense entrepôt que son père avait fait construire avant lui. De
descendance irlandaise, Patrick O’Gallagher maîtrise l’anglais et le français avec un égal bonheur et
il est marié depuis plusieurs années à Stella Masse, une fille de médecin qui vivait dans l’ouest de
Montréal. Ils se sont rencontrés lors d’un souper-bénéfice.
Je vous convie donc à me suivre dans cet univers particulier, où deux classes de la société se
côtoient au quotidien sans pour autant appartenir au même monde. «Maîtres et valets», comme le
disait si bien une vieille série anglaise. Et qui sait? Les Lafrance viendront peut-être y glisser leur
petit grain de sel? Allez, je vous laisse ici! Marion est déjà dans mon bureau et, de toute évidence,
elle m’attend.
Bonne lecture!TABLE DES MATIÈRES
NOTE DE L’AUTEUR
PREMIÈRE PARTIE
Villeneuve, 1926
CHAPITRE 1
Le mardi 5 octobre 1926, au manoir des O’GallagherPREMIÈRE PARTIE
Villeneuve, 1926
«Je m’appelle Marion. Marion Couturier. Mais dans ma famille, tout le monde
m’appelle Marie. Je déteste quand on m’appelle Marie. C’est Marion, mon nom. Marion
Couturier.»CHAPITRE 1
Le mardi 5 octobre 1926, au manoir des O’Gallagher
Cheveux épars en longues vagues mordorées sur le petit coussin qui lui servait d’oreiller, la toute
jeune servante récemment engagée par madame Stella O’Gallagher dormait à poings fermés. Son
visage encore enfantin, d’une blancheur laiteuse, était enfoui dans un repli de la couverture et la main
posée sur sa hanche était abandonnée au sommeil.
Depuis maintenant une semaine, Marion Couturier avait quitté père et mère pour habiter dans un
manoir construit à l’écart du centre-ville, que les bourgeois venus se réfugier à Villeneuve appelaient
«village». Le manoir des O’Gallagher se trouvait à quelque trois milles bien comptés de la maison
des parents de Marion, une maison qui n’était en fait qu’une bicoque sans eau courante ni électricité.
Cette bâtisse plutôt délabrée était érigée sur une infime parcelle de terrain, située à la croisée de deux
routes achalandées. Il arrivait souvent que la pétarade d’une voiture ou d’un camion réussisse à
réveiller Marion en pleine nuit.
Au contraire, chez les O’Gallagher, les seuls bruits perceptibles étaient le hululement de quelques
oiseaux nocturnes, le chant de ceux qui préféraient la clarté matinale, et le froissement des feuilles de
la bonne dizaine de trembles qui bordaient l’allée menant à la maison. Sinon, au manoir, tout était
calme. De jour comme de nuit.
Jamais, de toute sa vie, Marion Couturier n’avait si bien dormi que depuis cette dernière semaine,
alors qu’on lui avait assigné une chambre minuscule sous les combles. Lit, commode et petite chaise
droite suffisaient à encombrer la pièce, mais Marion ne s’en souciait guère, puisque jamais, depuis le
jour de sa naissance, elle n’avait eu de chambre à elle.
Tirée du sommeil par un oiseau piailleur arrogant venu se percher sur le bord de sa fenêtre,
Marion s’étira paresseusement. Puis elle ouvrit les yeux et elle afficha aussitôt un large sourire en
reconnaissant la pièce.
La jeune fille goûtait enfin aux joies toutes simples de la solitude et de l’intimité et s’étirer les
bras en croix était un plaisir renouvelé chaque matin. Finie la promiscuité d’une chambre partagée à
sept!
Il avait fallu treize ans, ou peu s’en faut, pour que Marion soit en mesure d’apprécier la valeur
inestimable d’un peu de discrétion autour d’elle.
En effet, chez les Couturier, frères et sœurs dormaient dans la même pièce, entassés dans trois lits.
Ils étaient soumis aux bruits corporels et ronflements de chacun, et condamnés à l’étroitesse d’une
couche partagée, tandis que chez les O’Gallagher, comble d’opulence, même les serviteurs avaient
droit à leur chambre privée.
Deux mondes, deux réalités, et une multitude de règlements différents que Marion était en train de
découvrir.
C’était sa mère, Josette Lafond Couturier, qui avait trouvé cet emploi à sa fille, malgré le fait que
cette dernière soit encore bien jeune. Ce qu’elle avait pu dire ou inventer pour que les O’Gallagher se
décident à l’engager, malgré son âge, Marion l’ignorait. Ce qu’elle savait, en revanche, c’était que sa
mère, «la femme Couturier», comme on la surnommait un peu partout au village, était ainsi faite:
quelques mensonges de son cru ou une subtile distorsion de la vérité ne l’avaient jamais incommodée,
pourvu qu’ils servent à défendre sa cause. Ce fut ainsi qu’à la fin du mois de septembre, Josette était
revenue d’une prétendue promenade de digestion, une promenade qui avait duré beaucoup plus
longtemps qu’à l’accoutumée, et qu’elle avait ordonné à Marion de faire son bagage.
— Tu quittes la maison, ma fille, pis emporte tout ce que t’as. J’serais ben surprise que tu
reviennes ici de sitôt.
À ce moment-là, Marion était en train de faire la vaisselle. Elle était restée immobile un instant, le
temps, probablement, de saisir la portée de la surprenante nouvelle qu’on venait de lui assener
comme un coup de massue. Puis, elle s’était lentement retournée vers sa mère, une femme assez
grande, à la poitrine plate et au regard perçant. Une assiette encore mouillée à la main et les yeux
remplis de questionnements, la toute jeune fille espérait que sa mère lui donnerait au moins quelques
éclaircissements sur la situation, car elle savait fort bien que la décision ne serait pas discutable.
Toutefois, avec un peu de chance, elle saurait peut-être où elle s’en allait et aussi pourquoi elle
devait partir.
Malheureusement, l’explication n’était pas venue à ce moment-là.— Tu prendras une guenille propre dans le placard pour t’en faire un baluchon, avait cependant
ordonné celle que Marion n’avait presque jamais entendue parler gentiment. Ça devrait te suffire. Pis
oublie pas de plier tes vêtements comme il faut, des fois qu’on te demanderait de défaire ton bagage
devant quelqu’un. On est peut-être pauvres comme Job, mais on est pas une bande de malpropres pour
autant!
Puis, Josette avait quitté la cuisine sans rien ajouter, laissant Marion sur son appétit. Elle avait
entendu sa mère monter à l’étage, tandis que celle-ci, une fois de plus, tempêtait contre les deux plus
jeunes de la famille, encore presque des bébés, qui pleurnichaient bruyamment. De faim
probablement, comme trop souvent, hélas! Marion avait donc ravalé sa question, repris son torchon,
et terminé la vaisselle.
Chez les Couturier, les enfants ne demandaient jamais le pourquoi des choses, au risque de
recevoir une gifle.
Ce qui ne les empêchait pas de l’espérer tout de même, cette réponse. Parfois, ils y avaient droit,
un peu plus tard, selon le bon vouloir des parents. Toutefois, la plupart du temps, ils finissaient par la
découvrir tout seuls, au fil des événements.
Ce soir-là, Marion avait donc obéi à sa mère et préparé son bagage sans dire un seul mot de toute
la soirée, ce qui n’avait soulevé aucune interrogation. On se parlait peu, dans la famille Couturier, et
seulement pour les choses du quotidien. Alors, on se connaissait aussi fort peu. Ce qui pouvait
expliquer pourquoi Marion n’avait pas partagé ses interrogations avec son frère Ovide, de deux ans
son aîné. Il faut ajouter, cependant, que ce dernier n’avait rien dit, rien demandé, même s’il était
présent dans la cuisine au moment de l’arrivée de leur mère. Pourtant, Marion avait vu une
interrogation qui ressemblait à la sienne dans le regard de son frère.
Peut-être Ovide avait-il peur de subir le même sort, s’il se montrait trop curieux?
Peut-être…
Ou alors, jugeait-il préférable d’avoir toujours un peu faim plutôt que de devoir trimer du matin au
soir pour un étranger? Sans doute, car pour le garçon de quinze ans, aux yeux aussi vifs que ceux de
sa mère et à la langue acérée dès qu’il passait le seuil de leur maison, la vie n’était pas trop difficile.
À titre d’aîné de la famille, Ovide Couturier avait encore le droit d’assister aux cours donnés par
monsieur Chartrand, poliment surnommé «le maître».
— Si un peu d’instruction peut l’aider à avoir une vie meilleure que la mienne, ce sera tant mieux,
lançait souvent leur père, qui, sans le dire ouvertement, avait un parti pris pour ses garçons.
Il faut cependant avouer, à la défense d’Ovide, qu’Athanase Chartrand était un homme enjoué,
érudit et d’agréable compagnie, auprès de qui les journées passaient joyeusement. Normal donc, à
quinze ans, de préférer un maître à penser jovial plutôt qu’un père naturellement grincheux et Marion
le comprenait fort bien.
Depuis de nombreuses années déjà, le maître avait été installé dans une petite maison du
centreville qui servait aussi d’école, et c’était la municipalité qui lui versait ses émoluments. On ne lui
connaissait aucune fiancée, mais il avait de nombreux amis, souvent de passage à son domicile. Quant
à Marion, plutôt douée pour la lecture et l’écriture, elle avait tout de même été obligée de quitter les
cours de monsieur Chartrand pour aider sa mère dès qu’elle avait su lire et écrire convenablement.
Elle n’avait pas encore dix ans.
— Pas le choix, ma fille, lui avait déclaré son père, au jour de la naissance du troisième garçon de
la famille baptisé Jules. Ta mère a besoin de toi avec les petits. De toute façon, pour une femme, c’est
ben assez de savoir lire pis écrire. À partir de demain, tu fais ce que ta mère va te demander de faire.
Pis que je t’entende pas rechigner!
Comme si Marion avait l’habitude de rouspéter!
N’empêche que depuis ce jour-là, il arrivait que la jeune fille se demande pourquoi les choses
devaient être différentes pour elle, juste à cause du fait qu’elle était une fille.
C’est ainsi que, depuis maintenant trois ans, la jeune Couturier aidait sa mère du mieux qu’elle le
pouvait sans trop espérer de remerciements, pour éviter les déceptions. D’où cette crampe au ventre
qu’elle traînait depuis que Josette lui avait annoncé son départ.
Qu’avait-elle fait d’incorrect pour se faire montrer la porte ainsi? On n’avait donc plus besoin
d’elle à la maison?
Plutôt curieux comme situation, et surtout inattendu, étant donné que Marion trottait d’un étage à
l’autre du matin au soir, tant il y avait à faire dans cette bicoque à moitié finie et pleine de monde. Deplus, jamais personne ne s’était plaint de ses services.
Alors, que se passait-il?
Et cela, c’était sans compter que sa mère était grosse du huitième enfant de la famille, censé naître
tout juste après Noël.
Non, décidément, Marion ne comprenait pas.
Cette nuit-là, la jeune fille avait passé de nombreuses heures à essayer de deviner pourquoi elle
devait partir et pas les autres. Les yeux grands ouverts sur la nuit, Marion se tournait et se retournait
entre les draps tout doucement, sans trop s’agiter, pour ne pas troubler le sommeil de ses deux petites
sœurs qui partageaient le même lit qu’elle.
Ludivine et Anita…
Si Ludivine la laissait plutôt indifférente, car les deux sœurs ne se parlaient pour ainsi dire
jamais, Anita, par contre, avait su gagner son cœur.
En écoutant le souffle léger de cette bambine âgée d’à peine deux ans, Marion avait eu un long
soupir d’ennui anticipé.
Quand donc reverrait-elle cette gentille petite fille pour qui elle avait un attachement particulier?
Et pourquoi l’aimait-elle autant?
Était-ce parce qu’Anita lui ressemblait beaucoup, ou parce qu’elle la suivait comme son ombre
tout au long de la journée?
Sans cette petite personne pendue à son tablier, alors qu’elle commençait à peine à parler
convenablement et qu’elle était curieuse comme une belette, Marion avait peur que la vie lui semble
dorénavant bien monotone.
Un sanglot lui avait brusquement serré la gorge. Pourquoi lui fallait-il quitter la maison familiale?
Marion avait alors entouré la taille de sa petite sœur d’un bras tout léger, espérant ainsi y puiser
un peu de réconfort.
La fatigue l’avait enfin emporté sur l’inquiétude au moment où les oiseaux diurnes commençaient à
lancer quelques trilles. Pour quelques heures à peine, Marion avait enfin sombré dans un sommeil
agité et peuplé de rêves biscornus.
En réalité, si Josette avait trouvé cet emploi pour sa fille aînée, c’était bien parce que Ludivine
venait d’avoir dix ans à son tour. Sa seconde fille pourrait ainsi prendre la relève de sa grande sœur
sans qu’elle-même ait à en subir le contrecoup. En deux mots: quoi qu’on puisse en penser, Josette
n’avait pas eu le choix d’agir de la sorte parce que les enfants vieillissaient vite, mangeaient de plus
en plus, et que son mari, Antonin Couturier, communément appelé Tonin, était un journalier qui ne
travaillait qu’une seule journée à la fois.
— J’ai le dos fragile, disait le grand Tonin, à qui voulait l’entendre.
Voilà pourquoi, au lendemain d’une journée d’ouvrage qu’il qualifiait immanquablement
d’éreintante, on le retrouvait attablé à la taverne du village.
— Que c’est tu veux que je te dise, la femme? J’ai les reins fragiles. Ça me prend une ou deux
bonnes journées à rien faire pour me remettre. C’est de la grosse ouvrage de laver les vitres d’une
demeure à trois étages, ou de rafistoler des gouttières, ou de pelleter la neige des perrons! Trente-six
métiers, trente-six misères, la femme, oublie jamais ça! Pis c’est moi qui s’y coltaille, jour après
jour!
— Ben sûr, Tonin, ben sûr! Je le savais avant même de te marier! Déjà à la petite école, tu te
plaignais d’avoir mal au dos quand venait le temps de nettoyer le tableau noir. Pis remarque ben, le
mari, que je t’ai jamais rebattu les oreilles avec ça. Mais d’après moi, rester au lit te serait peut-être
plus profitable que d’écluser des bières. Non?
— C’est là que je travaillerais pus pantoute, pauvre toi! Oublie jamais que c’est toujours à la
taverne que je trouve de l’ouvrage. C’est toujours ben pas de ma faute si les patrons qui m’engagent
habituellement mangent souvent là, sur l’heure du midi.
Heureusement pour lui, Tonin Couturier était un bel homme qui, parfois, faisait même tourner les
têtes sur son passage. Tout bien considéré, c’était probablement la principale raison qui avait poussé
Josette Lafond à l’épouser, à l’aube de ses dix-sept ans, car d’un bout à l’autre du village, la paresse
du grand Antonin était notoire.
— Anyway, la femme, ce que je fais, ça te regarde pas! ajoutait-il invariablement pour clore les
discussions en tout genre. Shut up!Le grand Tonin aimait bien parsemer ses discours d’expressions anglophones, glanées ici et là,
chez les riches commerçants qui l’embauchaient à la journée. Il trouvait que ça faisait important.
Mais toujours est-il que tous les deux jours, la moitié de la paye du père Couturier passait en
bières: celles qu’il buvait à la taverne, en solitaire ou avec des amis, et celles qu’il rapportait à la
maison pour les partager avec sa femme, qui n’avait aucun scrupule à lever le coude à l’occasion,
avec son mari, bien entendu.
— Faut bien que je me détende moi aussi! expliquait-elle aux enfants, chez qui elle lisait une
certaine interrogation dans le regard. Astheure, fichez-nous patience, à votre père pis moi! On
travaille assez fort pour toutes vous autres. On mérite d’avoir la paix de temps en temps!
Dans de telles conditions, comment Josette pouvait-elle se débrouiller, avec sept enfants à table?
Personne ne le savait vraiment. Voilà pourquoi, au village, il arrivait régulièrement que l’on parle
d’eux en catimini. Toutefois, les remarques étaient rarement teintées de prévenance ou de générosité,
et l’intérêt que les Couturier pouvaient parfois susciter autour d’eux n’amenait pas plus d’argent dans
l’escarcelle!
D’où l’idée, sans doute, d’offrir les services de sa fille Marion aux O’Gallagher.