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Histoires Tibétaines

De
128 pages

47 ans d’occupation chinoise ont bouleversé la vie des Tibétains, et leur pays est fort différent de ce que les Occidentaux imaginent. Ces récits remettent en cause notre perception, trop souvent manichéenne, du « toit du monde ».


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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Quarante-sept ans d’occupation chinoise ont bouleversé la vie des Tibétains. Qu’ils chuchotent le nom interdit du dalaï-lama, ou qu’ils composent ave c la situation, il leur faut vivre un Tibet complexe, ambigu, bien différent du haut lieu de spiritualité que les Occidentaux se plaisent à imaginer. Pierre-Julien Quiers a rassemblé dans ce livre une série de récits qui, précisément, mettent en question toute perception trop manichéenne du Tibet : proxénète “collabo” à Lhassa, nonne résistante exilée en Inde, fugitifs survivants d’une traversée de l’Himalaya, nomades du Changthang menant des caravanes de sel – autant d’hommes et de femmes qui vivent leur pays entre souffrances et compromissions, courage ou résignation. La qualité de ces portraits, leur pertinence, les contradictions qu’ils révèlent ouvrent un champ d’interrogations essentielles pour percevoir l’altérité tibétaine.
Pierre-Julien Quiers a débuté en tant que rédacteur à l’Agence France-Presse (1990-1993). Devenu journaliste indépendant, il a parcouru la majeure partie des pays d’Asie. Il a obtenu, en 1994, la bourse Hachette jeune journaliste, et depuis lors a souvent séjourné au Tibet. Histoires tibétainesa été publié pour la première fois en 1997 par les éditions Florent-Massot.
Première édition : Editions Florent-Massot, 1997 © ACTES SUD, 2000 ISBN 978-2-330-09902-2 Illustration de couverture : Cavaliers tibétains près de Dranang (photo Marc de Gouvenain)
PIERRE-JULIEN QUIERS
HISTOIRES TIBÉTAINES
récits
PROLOGUE
C’était devenu une coutume. Dès notre arrivée à Lhassa, nous partions à sa recherche. Juste pour la voir et prendre de ses nouvelles. En général, nous la trouvions au fond d’un marché couvert du centre-ville. Elle y vendait des fromages durs comme des pierres et d’énormes mottes de beurre de yak. Nous la connaissions peu et pourtant, au fil de nos voyages, elle était devenue plus qu’une amie. Avec sa petite tête d’oiseau et sa vieille robe défraîchie, elle était une partie de notre Tibet. En 1912, le naturaliste Jacques Bacot se demandait quel étai t “donc le charme redoutable de ce pays où toujours sont retournés ceux qui l’avaient une fois entrevu”. Pour nous, elle était un début de réponse. Sa vie ne prêtait pas à sourire, et pourtant elle en parlait toujours en souriant. Mais elle, elle ne comptait pas. Accroupie derrière son étal, c’est de son pays occupé qu’elle nous entretenait à voix basse avec une expression et des mots simples qui en disaient plus long que toute la documentation que nous avions potassée. La première fois, en 1993, elle nous parla du prix du beurre qui avait encore augmenté, de son voisin à qui elle n’osait pas parler de peur de s’adresser à un mouchard, de la démolition des vieilles maisons qu’elle avait connues et de tous ces petits détails qui pourrissent la vie des Tibétains. Elle ne se plaignait pas, disait seulement que son pays “souffrait” depuis longtemps. Malgré son grand âge, elle se souvenait de tout, ou plutôt ne voulait rien oublier de l’invasion 1 de 1950, de l’écrasement de la rébellion, de la fui te du dalaï-lama en Inde, des “réformes 2 démocratiques”, des famines liées à l’échec du “Grand Bond en avant”, de l’amputation de son pays et des horreurs de la “révolution culturelle”. Selo n le gouvernement tibétain en exil, plusieurs centaines de milliers de Tibétains auraient péri de mort violente durant les vingt-six premières années d’occupation chinoise et plus de cinq mille temples auraient été détruits. Notre confidente se souvenait qu’ensuite le Tibet avait vécu quelques années de répit dans les années quatre-vingt, mais que la répression avait r epris lors des manifestations antichinoises de 1987, 1988 et 1989. En mars de cette année, la l oi martiale fut décrétée pour n’être levée que er le 1 mai 1990. Lorsque nous la retrouvâmes, en 1994, notre amie se disait inquiète des commerçants chinois de plus en plus nombreux à Lhassa, des enfants qui ne reçoivent pas “une bonne éducation”, des jeunes Tibétains désœuvrés qui traînent dans les rues, jouent au billard, se soûlent et se battent. Déjà à cette époque, Lhassa n’était plus qu’une vil le chinoise comme les autres, livrée à un “capitalisme karaoké” débridé, où les richesses de quelques-uns alimentaient la violence sociale des laissés-pour-compte. Dans leur quartier peau de chagrin, les Tibétains nous semblaient courir le risque d’être réduits à une curiosité touristique. La submersion ethnique pourrait être, en effet, l’une des menaces les plus redoutables pour l’avenir du Tibet. Le gouvernement en exil du dalaï-lama affirme qu’il y aurait aujourd’hui dans l’ensemble du pays sept millions de Chinois pour six millions de Tibétains. Invérifiable. Une chose est sûre cependant : dans les grandes villes comme Lhassa ou Shigatsé, on voit beaucoup moins de Tibétains que de Han. Si ce flux d’immigrants se poursuivait, les Tibétains, à terme, deviendraient une minorité dans leur propre pays, comme c’est le cas en Mongolie intérieure. En 1995, nous avions retrouvé notre amie tibétaine par hasard dans un temple. Elle nous parla de la surveillance de plus en plus stricte à Lhassa, des gens qui préféraient fuir leur pays à travers la
montagne, des propos injurieux des autorités sur le dalaï-lama et d’un enfant de six ans enlevé par les Chinois. Ce jeune garçon s’appelle Gedun Choekyi. Au printemps 1995, il a été reconnu par le dalaï-lama comme la réincarnation du dixième panchen-lama, second personnage de la hiérarchie religieuse du Tibet. Peu après sa désignation, il fut emmené par la police chinoise, officiellement à la requête de ses parents pour le “protéger” des menaces d’enlèvement par les séparatistes. Quelques mois plus tard, les autorités chinoises désignaient leur propre candidat, un enfant du même âge et du même village, mais dont les parents sont membres du parti communiste. Pékin fait coup double en déniant le rôle spirituel du dalaï-lama et en préparant l’avenir, puisque le panchen-lama aura pour rôle de désigner la réincarnation du prochain dalaï-lama. Lors de notre dernier séjour, notre amie ne souriait plus. La situation s’était aggravée. Des bombes avaient explosé devant des bâtiments officiels. Elle racontait qu’une campagne de rééducation avait lieu dans tous les monastères, qu’on obligeait les moines à renier le dalaï-lama ; certains avaient fui, d’autres avaient été arrêtés. La religion, ciment de la société tibétaine, fait en effet partie des cibles prioritaires des autorités chinoises. En dépit des campagnes de terreur et de sa propagande, Pékin n’est jamais parvenu à briser la foi des Tibétains et leur fidélité au dalaï-lama. Les monastères restent encore aujourd’hui des foyers de résistance. La répression de la religion et la lutte contre le dalaï-lama, qualifié de “tête de serpent qu’il faut à tout prix écraser pour mettre fin au séparatisme”, ont pris, en 1996, une ampleur nouvelle. Depuis le mois d’avril, les portraits du dalaï-lama sont interdits dans les temples, les écoles et tous les lieu x publics. La campagne de rééducation, au parfum de révolution culturelle, vise officiellement “à inculquer l’amour de la patrie et de la religion”. Il s’agit en fait de purger le Tibet de ses éléments contestataires. Les équipes “de travail”, composées de cadres tibétains et d’officiels chinois, ont investi les monastères et organisé des séances d’endoctrinement, au cours desquelles les moines et les nonnes sont invités à dénoncer leur chef spirituel, coupable de vouloir “diviser la mère patrie”. Pour les religieux, renier le dalaï-lama revient à commettre un acte d’apostasie. Des incidents parfois violents ont éclaté dans plusieurs monastères. Selon Tibetan Information Network (TIN), une agence indépendante basée à Londres, une centaine de moines et de nonnes auraient été arrêtés. La répression politique s’est elle aussi intensifiée avec le lancement de la campagne Frapper fort. Si cette opération a pour objectif de lutter contre la criminalité, elle vise surtout à combattre les “actes de sabotage des indépendantistes”. Amnesty International estime à sept cent vingt-cinq le nombre de Tibétains incarcérés pour délit d’opinion. En 1996, le moins que l’on puisse dire est que la situation du Tibet ne s’est pas améliorée. Les tactiques des autorités chinoises ont évolué selon les époques, mais l’objectif paraît être le même : mettre fin à la singularité tibétaine. Le Tibet fai t ainsi l’objet d’un tentative d’assimilation tous azimuts, qui passe par un processus de colonisation des terres, la mise sous tutelle de la religion et la sinisation des mœurs et de la culture. A bien des égards, le Tibet est devenu un Far West avec ses “sauvages” – les Tibétains – et ses colons investis d’une mission civilisatrice. Conformément à la terminologie communiste, la Chine n’a pas envahi le Tibet, mais l’a “libéré”. Aujourd’hui, elle ne détruit pas Lhassa, mais “rénove”, elle n’assimile pas, mais “éduque”.
Tandis que la sinisation du “pays des neiges” se po ursuit, le dalaï-lama, en exil en Inde depuis 1959, parcourt le monde pour délivrer son me ssage pacifiste. Si son inlassable travail d’information a permis de maintenir vivante la question tibétaine, il n’a en revanche rien changé au sort de ceux restés au Tibet et aucun gouvernement étranger n’a reconnu la souveraineté du pays depuis son invasion. On reçoit le dalaï-lama, souvent comme chef spirituel ou comme prix Nobel de la paix, rarement comme responsable politique ; on l’admire pour sa sagesse, sa bonne humeur, on se fait prendre en photo à ses côtés, mais on veille à ne pas s’attirer le courroux de Pékin. Face à l’immense marché chinois, le Tibet a du mal à exister. Grâce au soutien de pays “amis” et à des artifices de procédure, le régime de Pékin a toujours réussi à éviter une motion des Nations unies condamnant les violations des droits de l’homme en Chine. Le gouvernement français, quant à lui, semble aujourd’hui opposé à toute démarche allant dans ce sens. Dans les chancelleries occidentales et les milieux économiques, on s’affirme convaincu que la croissance de la Chine convertie “à l’économie socialiste de marché” et le développemen t des échanges commerciaux aboutiront nécessairement à une libéralisation du régime. Notre amie tibétaine n’y croit pas. Au pays des neiges, l’optimisme est passé de mode depuis déjà longtemps. Ce livre ne prétend pas à une quelconque exhaustivité quant à la société tibétaine et aux menaces qui pèsent sur son identité. Il n’est un travail ni de tibétologue, ni d’historien. Notre souci a été de raconter des histoires d’hommes et de femmes, dont les vies illustrent quelques épisodes du Tibet d’hier et d’aujourd’hui. Citadins, collabos, anciens résistants, nomades, réfugiés, tous vivent le Tibet occupé, à leur manière, avec plus ou moins de courage ou de résignation. Pour certains, les horreurs du passé ont laissé des traces indélébiles. D’autres s’adaptent, ou composent. Au gré de nos voyages et rencontres, le Tibet nous est apparu comme un pays complexe, parfois ambigu. Les richesses culturelles, humaines de cette région de l’Himalaya et le destin tragique de son peuple ne doivent pas gommer certains aspects de la réalité. Avant 1950, le Tibet était à bien des égards un pays aux structures archaïques, fermé à t oute influence étrangère, à l’histoire jalonnée d’affaires de corruption et d’intrigues politico-religieuses. Il faut cesser d’entretenir le mythe d’un pays qui aurait été paradisiaque avant 1950 et qui serait depuis exclusivement figé dans un rôle de victime. Modelé par près d’un demi-siècle de domination étrangère, le Tibet évolue. Les Tibétains eux-mêmes sont divisés. A Lhassa, tandis que les vieux prient pour le retour du dalaï-lama, une jeunesse sans repères rêve aux plaisirs de la société de consommation. Le maillage administratif mis en place dans toute la région autonome est composé en majeure partie de cadres tibétains, souvent zélés, qui perdraient beaucoup dans l’éventualité d’un retour du dalaï-lama. C’est cette société, faite d’espoirs, de frustrations, de drames, de compromissions, que nous avons voulu appréhender à travers nos récits. Ceux-ci se déroulent entre 1993 et 1996, au Tibet, et dans les communautés en exil d’Inde et du Népal. Pour des raisons de sécurité, certains noms de lieux et de personnes dont nous évoquons les parcours ont été modifiés. Quatre des sept histoires sont consacrées à des pasteurs nomades du Changthang. Notre intérêt pour ces habitants des hauts plateaux de l’Ouest du Tibet a été éveillé par l’absence de témoignages sur leur vie sous occupation chinoise et par le relatif dédain avec lequel ils sont traités, aussi bien par les Chinois que les Tibétains des villes et de l’ex il. Les nomades représentent pourtant une composante essentielle de la société tibétaine. En 1925, le tibétologue russe Roerich écrivait : “La richesse du Tibet est dans les districts d’élevage nomade. Supprimez ces régions et le Tibet mourra.” C’est encore vrai aujourd’hui. Le problème tibétain est loin d’être réglé. De plus en plus de voix s’élèvent dans le monde, mais aussi parmi la dissidence chinoise, pour demander à Pékin d’adopter une politique de conciliation. La politique de non-violence prônée par le dalaï-lama et ses appels répétés à la négociation “sans condition préalable” sont pour l’instant restés san s réponse. Combien de temps les Tibétains attendront-ils ? Déjà, à Lhassa, le nationalisme tibétain ne se contente plus de pierres ou de slogans.
Six attentats à la bombe ont été perpétrés au Tibet entre 1995 et 1996, dont deux visaient des religieux collaborateurs du régime chinois, et deux autres des bâtiments officiels. Nombre de Tibétains perdent patience et se disent prêts à s’engager dans des voies extrêmes. Notre amie tibétaine ne prendra jamais les armes. Pour elle, vivre aujourd’hui au Tibet est déjà un acte de résistance. Face à l’ordre chinois, elle ne pliera jamais. Son refus s’exprimait dans une promesse secrète, un peu dérisoire, mais chargée de symbole. Son fils nous raconta que depuis l’instauration du pouvoir chinois à Lhassa notre amie s’était fait un serment : ne plus jamais être coquette, ne plus jamais porter d’habits neufs, jusqu’au jour où le dalaï-lama retournerait dans son pays libéré. De 1993 à 1996, nous ne l’avons jamais vue porter autre chose que sa vieille robe tibétaine, un peu plus usée chaque année.
1Le dalaï-lama est le chef spirituel et politique des Tibétains. 2La région autonome du Tibet est créée en 1965, tandis que les régions orientales de l’Amdo et du Kham sont intégrées aux provinces chinoises limitrophes du Yunnan, du Sichuan, du Gansu et du Qinghai. Voir chronologie et carte en fin de volume.
I CHAPTA!”DANS LHASSA LA CHINOISE
“America, America…”Seul au milieu de la piste de danse, les bras en croix, Along s’en donne à cœur joie. L’ivresse l’a rendu fort.Thriller de Michael Jackson grésille dans les enceintes ; l ui, tournoie sur lui-même à en perdre l’équilibre. A chaque couplet, le Tibétain clame ses“America”, comme autant de prières adressées au plafond. Il ne connaît pas les paroles, le tempo est mauvais, mais qu’importe… ce soir “la cité des dieux” lui appartient. Les murmures des pèlerins se sont tus. Le vieux Lhassa s’est tassé dans l’ombre. A la faveur de l’obscurité, une autre ville s’éveille : celle des lieux de jouissance et des plaisirs faciles. Dans les rues de l’ouest de la ville, l’éclat des guirlandes électriques illumine les façades. Cloaques pour soldats, karaokés de fortune, boîtes de luxe pour cadres du Parti, usines à plaisir d’arrière-salle de restaurants : la nuit tombée, Lhassa se maquille d’une étrange atmosphère où se mélangent gaieté, abandon et sordide renoncement. “America, America Au gré des jeux de lumière, la tête de petite frap pe d’Along apparaît, disparaît. Le Tibétain prend la pause, exhibe son blouson au dos marqué USA, se donne des airs de conquérant à la tête d’un empire. En l’absence de son patron, un Chinois de Canton, il règne surLe Soleil, un bouge miteux, situé à quelques pas du quartier général de la police. Comme la plupart des établissements du même type, qui fleurissent et s’é vanouissent au rythme des bagarres et des interdictions,Le Soleilfait bar, discothèque, karaoké et point de départ pour amours tarifées. Joli royaume, en vérité. Eclairée d’ampoules électriques et de misérables spots jaunes, la pièce suinte une sale odeur de rance. Quelques banquettes et tables basses sont alignées le long des murs. Au fond, trois jeunes Tibétaines font tapisserie et attendent le client, les yeux rivés sur le clip muet d’un chanteur pékinois. La gargote a le charme d’un bunker. Pourtant, avec son “unique disque disco”, son téléviseur à écran plat, et assez d’alcool pour soûler la moitié de la ville,Le Soleil dispose de tous les atouts pour attirer le client. “America, America…” Along poursuit sa danse de Saint-Guy, enchaîne mal adroitement les mouvements de jambes, mime une rixe avec un ennemi invisible. Les filles pouffent. Il est ravi. Le disque s’arrête dans un grincement. La mélodie sirupeuse d’une vidéo enchaîne. Sur l’écran, un jeune premier chinois, la mèche rebelle tombant sur les yeux, contemple l’horizon en miaulant son amour perdu.