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Hommes seuls exclus

De
357 pages
Etre quitté ressemble parfois à un avant-goût de la mort. C‘est comme si elle voulait nous montrer ce que ce sera quand l'heure viendra, et finalement nous laisse désorienté sur le chemin en promettant de repasser. D'autres, comme lui, à l'aube de la quarantaine, se diraient qu'il faut en profiter, que c'est un nouveau départ qui s'offre de bon gré, et jouiraient de leur liberté retrouvée. Mais lui, c'était avec elle qu'il était libre. Et il enrage que cela se termine ainsi, après toutes ces années de complicité et de vérité indispensables à l'unité des couples échangistes. Il essaiera bien d'accéder encore aux plaisirs hédonistes. Mais auront-ils le même goût ?
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Hommes seuls exclus

Jean Michel Herviou
Hommes seuls exclus





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2005
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6555-1 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6554-3 (livre imprimé)






A David
A ma famille
A mes amis








Merci à Thierry AMIEL, directeur du Havana Night, à
Montpellier, pour son aimable autorisation d’évoquer
son club, où j’ai passé des nuits muy calientes.












« Je n’ai pas de tabou. L’échangisme ne me choque pas.
Après tout, quitte à être cocu, autant l’organiser soi-
même. »
Frédéric Beigbeder, L’amour dure trois ans, Grasset, 1997







« Il faut être fou pour aimer écrire »
Jeanne Moreau
JEAN-MICHEL HERVIOU






– Elle a une jolie chatte.
Je n’avais pas la tête à regarder les filles mais Solange
Sutol le faisait pour deux, et ses commentaires allaient
bon train. Des réflexions à haute voix comme autant de
rappels à l’ordre pour que je ne me confine pas dans le
désintérêt total qui avait été le mien les semaines passées
pour les femmes et le sexe. Un coup au moral, un autre
à la fierté, un dernier à la virilité, je m’étais retrouvé au
tapis pour le compte. Depuis, je ne me rappelais pas
avoir seulement regardé une nana dans la rue, ni avoir
éprouvé un quelconque désir sexuel. A bien y réfléchir,
avais-je encore mon érection du matin ?
Depuis que je la connaissais, c’était peut-être aussi la
première fois que je n’avais pas pris plaisir à reluquer
son anatomie, en particulier son adorable petit cul. Son
mari était en mer. Ou plutôt, quelque part sous
l’Atlantique. Thierry ne savait rien des derniers
évènements. Je les aimais tous les deux vraiment
beaucoup et ils m’avaient manqué. Solange était très
blessée que Céline ne lui ait pas téléphoné. Elles avaient
été si proches. Avant.
– Tu ne trouves pas ?
1Je jetai un œil à l’origine du monde sans pouvoir retenir
un soupir mi-lassé, mi-agacé. Je savais qu’elle me
casserait les pieds jusqu’à ce que je cède. Deux types
passèrent tout près et lorgnèrent aussi sur l’endroit. La

1 Titre d’un tableau de Gustave Courbet, peintre français (1819-1877).
13 HOMMES SEULS EXCLUS
fille avait un petit pubis brun en forme de losange.
Original.
– On en mangerait, non ?
Mes mâchoires se crispèrent. Je détournai le regard et
reposai la tête sur ma serviette, sans répondre. Les
enfants revinrent du bord de l’eau et cela m’arrangea car
je savais où Solange voulait en venir et je n’avais pas
envie d’une conversation sur le sujet à cet instant.

Je l’avais appelée dès mon arrivée et nous avions
convenu de nous voir très vite. Elle m’avait trouvé
désabusé, perdu, et amer. « Et comment veux-tu que je
ne le sois pas ? De quelle manière voudrais–tu que je le
vive, exactement !?… ». Elle avait alors eu des mots très
apaisants, comme elle savait si souvent en avoir. Etait-ce
son heure de méditation quotidienne qui lui donnait
cette capacité à toujours réconforter les autres, avec un
recul sur les choses, une sorte de sagesse qui éclairait ou
aidait à reprendre la route d’une simple phrase, parfois
d’un geste affectueux ? Elle était persuadée que je
retomberais sur mes pieds avant longtemps, aussi
m’avait-elle exhorté à ne pas me mettre martel en tête.
Nous savions tous les deux que Céline ne décidait rien à
la légère. N’avait-elle d’ailleurs pas été très claire sur ses
sentiments ? Il ne s’agissait pas d’une passade. Selon
Solange, il me fallait dépasser tout cela au plus vite. Et
vivre. Vivre l’instant présent, la situation nouvelle. Vivre
avec l’avenir en face, et non pas tourné vers le passé.
Vivre comme un homme, debout et les mains ouvertes,
pour prendre ou donner selon les circonstances. Elle
m’avait également conseillé de désormais me concentrer
sur ma relation avec mon fils. « Il aura toujours besoin
de toi, et plus que jamais maintenant », qu’elle avait dit. Il
14 JEAN-MICHEL HERVIOU
y aurait bien eu quelque psychologue pour penser le
contraire, mais aucun n’était avec nous à table, et il était
de toute façon évident que personne ne se mettrait
entre Romain et moi. Malheur au mortel qui s’y
risquerait.

Elle revint à la charge quand les enfants retournèrent
se baigner.
– Ne me dis pas qu’il n’y en a pas au moins une sur
cette plage qui te plait… ?
– Depuis le temps qu’on se connaît, on ne va pas se
raconter d’histoires, toi et moi. Eh bien je me suis rendu
compte tout à l’heure que je n’avais même pas posé le
moindre regard sur toi.
– Ce n’est pas tout à fait pareil. Moi, tu me connais
par cœur.
J’étais peu convaincu. Je me sentais au contraire
complètement désorienté, comme un boxeur compté
jusqu’à neuf, que l’on a forcé à se remettre debout le
dos contre les cordes, les jambes qui flageolent, avec des
lumières qui lui dansent devant les yeux, et un type en
chemisette blanche qui lui demande dans un parfait
brouhaha si tout va bien. Je n’avais plus aucun repère.
Quand j’en trouvais un, je semblais refuser de m’en
servir pour sortir de ma léthargie.
– Tu sais, lui dis-je, c’est comme être assis au fond de
l’eau. Je sais que l’air est juste là au-dessus. J’étouffe,
mais je ne me lève pas. Je reste là, comme un con, au
lieu de pousser sur mes jambes.
– C’est normal, c’est encore frais. Ne t’inquiète pas.
– Et puis, ne le prends pas mal mais t’entendre dire
que tu boufferais bien la chatte de l’autre me hérisse
quelque peu.
15 HOMMES SEULS EXCLUS
Elle sourit mais ne répondit rien. J’observai un
instant les enfants. Julien se jetait dans les vagues. Mon
fils, lui, avait de l’eau jusqu’à mi-cuisses mais n’avançait
plus, sautillait sur place. Nathalie était assise sur un
rocher et l’encourageait à aller plus avant. Pour ma part,
je le comprenais. Depuis cinq ans que je vivais dans le
sud, je n’arrivais plus à me baigner dans la Manche.
Céline, en revanche, pouvait faire trempette dans une
eau froide à faire frissonner un morse. Je me souvenais
de toutes ces journées d’avril ensoleillées où nous
prenions nos premiers bains de soleil de l’année malgré
l’avertissement du proverbe. Elle donnait à chaque fois
l’impression d’entrer dans la Mer des Caraïbes et
s’éloignait du rivage en quelques brassées. Elle en sortait
avec un large sourire et les pointes des seins dures à
couper du verre. Pour ma part, je restais sur le bord,
comme un pleutre. Si j’y mettais un pied ne fut-ce que
dix secondes, il en ressortait bleu. J’eus des frissons rien
qu’en y repensant. Céline se moquait souvent de ma
frilosité.
– Tu ne trouves pas que j’ai grossi ?
Je regardai Solange sans trop faire attention,
rapidement, de bas en haut. C’est son sourire qui me fit
réaliser qu’il se tramait quelque chose.
– Je crois que j’ai pris du bide.
Je posai un œil sur l’endroit, presque par réflexe. Elle
passait sa main sur son bas ventre, la faisait descendre
sur son Mont de Vénus puis remonter jusqu’à son
nombril. Pendant que mon esprit vagabondait, cette
garce s’était allongée sur le côté, tournée vers moi et
appuyée sur un coude. Elle avait replié une jambe et
l’écartait franchement. J’avais son abricot à portée de
main. Elle serait probablement venue me le frotter sur
16 JEAN-MICHEL HERVIOU
le nez si nous n’avions pas été sur la plage. Elle me
provoquait bien sûr encore, mais aussi me punissait (je
le savais) de lui avoir avoué mon désintérêt inédit pour
ses jolies formes. Elle ne me faisait pas d’avances, loin
s’en fallait. Elle essayait simplement de rallumer
quelques balises, de restaurer en moi quelques
programmes défaillants, ces repères qu’elle me
reprochait de dénigrer.
Elle me fit un clin d’œil, puis par sécurité regarda
vers les enfants. J’en profitai pour vérifier alentour que
personne ne remarquait rien. Une légère brise lui souffla
quelques mèches de cheveux devant les yeux. Elle ne les
replaça pas. Elle me souriait. Sa main descendit à
nouveau. Elle glissa un doigt entres ses lèvres et le
remua doucement quelques instants, pendant que de
son autre main elle s’effleurait un sein.
– Il vaudrait mieux que j’arrête, soupira-t-elle
soudain, je suis assez énervée comme ça en ce moment.
Elle resserra les cuisses et ce me fut un soulagement
car je commençais à sentir mon sexe prendre un peu de
volume. Or, quoi qu’en pensent les candides de la
pratique du bronzage intégral, les érections sur les
plages naturistes ne sont pas du tout appréciées. En tout
cas pas au beau milieu de l’après-midi, quand des
gamins font des châteaux de sable à courte distance. Le
petit manège de Solange aurait aussi pu nous valoir
quelques réprobations, mais elle avait été fort discrète.
– Vivement que mon homme rentre, dit-elle en se
recoiffant d’une main.
– Tu es une belle peau de vache.
Ce que répondant, je m’allongeai sur le ventre afin de
dissimuler un peu mon trouble.
17 HOMMES SEULS EXCLUS
– C’est pour ton bien. Tu verras, tu seras un homme
neuf avant la fin de tes vacances.
Je posai la joue sur ma serviette. Mes tempes
cognaient. Elle semblait bien optimiste, mais peut-être
avait-elle quelque chose en tête. Je pouvais m’attendre à
tout avec elle. Je ne bronchai pas quand les mômes
revinrent à nouveau près de nous. Solange leur donna
un goûter à chacun. J’écoutais leurs conversations
d’enfants aux bouches pleines. Elle y participait avec le
sérieux des adultes, leur enjoignait parfois de parler
moins fort. Je souriais en l’entendant jouer la mère de
famille modèle après le numéro qu’elle venait de me
faire. Il y eut un moment d’accalmie dont je profitai
pour me laisser bercer par le bruit des vagues. Grâce
éphémère. Romain secoua sa serviette et je pris du sable
plein la figure.

J’étais heureux de pouvoir enfin commencer à rendre
un bel aspect à ma voiture. Je ne supporte pas qu’elle
ressemble à une poubelle. L’avant était maculé de
centaines d’insectes écrasés et je savais par expérience
que seul un lavage manuel m’aurait permis d’effacer
parfaitement les traces de mon génocide. Je l’avoue,
j’avais aussi besoin de me libérer l’esprit et chacun sait
qu’il n’y a pour cela rien de tel qu’une activité ménagère.
Mais bien sûr je me remis très vite à penser à la courte
exhibition dont j’avais été l’unique spectateur. Sacrée
Solange. Elle et Thierry étaient mes plus proches amis.
Je les avais rencontrés quinze ans plus tôt. Céline et
moi étions ensemble depuis deux mois environ. L’été
débutait et nous faisions l’amour à tout bout de champ.
Chez elle, dans ma voiture, dans les toilettes des
discothèques, au cinéma, partout. La veille au soir, après
18 JEAN-MICHEL HERVIOU
que je l’eusse sodomisée pour la première fois, elle
s’était blottie contre moi et m’avait murmuré un premier
je t’aime plein de tendresse. « Demain on va à la plage »,
avait-elle enchaîné sans me laisser le temps de répondre.
« Avec Patricia et des amis à elle. »
Je connaissais plus que bien Patricia, la sœur aînée de
Céline, qui avait fait les présentations. Thierry Sutol était
déjà dans la Marine Nationale. Grand, brun, musclé, il
avait une poigne ferme et vous regardait bien droit dans
les yeux. Solange, à l’époque, était un peu fofolle. Elle
riait tout le temps et assez bêtement. C’est fou comme
les gens s’assagissent avec les années, parfois.
Je savais bien sûr que le nudisme existait mais je ne
m’attendais pas à ce qu’il y eût autant de monde sur
cette plage, dont par ailleurs j’avais jusque là ignoré
l’existence. J’avais cependant mieux compris, en y
arrivant, pourquoi nous avions roulé plus d’une heure
pour nous y rendre, alors que la plus proche étendue de
sable était située à moins de vingt minutes de chez
Céline, d’où nous étions partis. Joli maillot, m’avait-elle
dit en me regardant en enfiler un dans la salle de bains.
Belle ironie.
L’endroit était magnifique. Il n’y avait que nature où
que l’on regardât. Au moins un kilomètre et demi –à
vue de nez – séparait les deux falaises qui lui servaient
d’extrémités, au nord et au sud. Il fallait faire une bonne
centaine de mètres pour atteindre l’eau. Ce devait être
marée basse. Et si je me retournais, la dune par laquelle
nous étions arrivés semblait me faire face, comme pour
couper toute retraite. Au milieu de la plage, un ruisselet
se prenait pour un grand fleuve et courait se jeter dans
la mer. Le ciel, le sable, des gens à poil. La nature.
Partout.
19 HOMMES SEULS EXCLUS
« Tu en as déjà fait ? m’avait demandé Céline.
– Uniquement seul. Et j’aurais préféré que tu me le
dises.
– J’avais peur que tu ne veuilles pas venir.
– Pourquoi ? Tu vois, avais-je fait en désignant ma
bite de la main, j’ai fait comme tout le monde. Mais tu
aurais pu me prévenir, avais-je insisté. »
Le courant était d’emblée très bien passé entre
Thierry et moi. J’avais immédiatement remarqué cette
lueur malicieuse qu’il avait dans les yeux et que je n’ai vu
disparaître qu’une seule fois durant toutes ces années.
Un garçon gentil, droit et chaleureux, c’était ce qui se
dégageait de lui au premier abord. Il ne parlait pas
beaucoup. Fils d’agriculteurs, il savait la valeur des mots
et des relations vraies. Solange, en revanche, était une
vraie pipelette. J’avais rapidement appris qu’ils étaient
ensemble depuis deux ans et qu’elle avait du mal à
supporter les longues ballades qu’il faisait déjà
régulièrement en sous-marin. J’avais aussi eu tout loisir
de la mater discrètement, et avais surtout remarqué son
splendide fessier, une merveille digne du panthéon des
culs, une splendeur à classer au patrimoine mondial des
postérieurs.

– Alors ? Ca part bien ?
Je n’avais pas entendu mon père arriver. Il se tenait
derrière moi, les mains dans ses poches de pantalon. Je
me redressai et contemplai avec lui l’avant de mon
insecticide à quatre roues. Le contraste était saisissant
entre les endroits qui n’avaient pas encore été nettoyés
et ceux désormais immaculés. Nous échangeâmes
quelques instants sur l’efficacité de ce savon liquide
qu’un copain mécano lui avait conseillé. Il commençait
20 JEAN-MICHEL HERVIOU
à faire frais. Je levai les yeux et regardai les premières
étoiles et un mince croissant de lune dans un ciel sans
nuages. Première belle journée après trois de pluie et
une de grisaille. J’avais vu des mois d’août ici mieux
commencer. Mon père soupira fortement dans mon
dos. Je fermai les yeux en espérant que surtout il n’en
parle pas, qu’il ne dise rien. Je versai le contenu de ma
bassine dans le caniveau. Me redressant, je regardai vers
ce que je croyais être le sud-est, sans tellement en être
sûr. Là-bas, elle était peut-être en train de s’envoyer en
l’air avec l’autre, à cet instant précis.

Je fus réveillé par la sonnerie de mon portable. Je
décrochai en regardant l’heure.
– Allô ?
Dix heures trente-sept.
– C’est Solange. Je te réveille ?
J’avais dormi presque onze heures. Un exploit.
– Mmmmm…
La maison semblait bien calme.
– Désolée. C’était pour te dire que je ne pourrai te
rejoindre à la plage qu’en milieu d’après-midi.
– Ok.
– Je te laisse te rendormir. Gros bisous.
– Bisous.
Je ne suis pas très causant au réveil.
Je me levai et descendis prendre un café. Il y avait un
mot sur la table. « Dix heures On va faire des courses
On a Romain avec nous Bien dormi ? ». Un bol et une
tartine plus tard, j’enfilai un short, attrapai et remplis
une nouvelle fois ma cuvette en plastique, et m’assis
devant la voiture. J’avais aussi apporté des bâtonnets de
coton pour nettoyer la calandre. Ce n’était pas parce
21 HOMMES SEULS EXCLUS
qu’elle avait une structure en nid d’abeille qu’il me fallait
y accepter un cimetière à insectes.
Céline s’était toujours amusée de ce côté maniaque et
n’avait jamais manqué de me taquiner. Elle passait
parfois un doigt sur le tableau de bord, ironisait si elle y
trouvait de la poussière, feignait alors de me reprocher
un certain relâchement. Je ne suis pourtant pas un de
ces espèces de doux-dingues, amoureux de leur bagnole,
qui la font passer avant leur femme ou leurs gosses. Je
me contente juste de faire en sorte que la mienne soit
propre, dedans comme à l’extérieur. Je n’ai jamais
compris pourquoi l’on m’emmerdait avec ma petite
manie alors que j’aurais pu en laisser des wagons entiers
me précéder pour aller s’allonger sur le divan d’un psy.
Bref. Je vidais les alvéoles à l’aide de mes bâtonnets
ouatés en chantonnant, quand deux jambes féminines
apparurent sur ma gauche. Je levai les yeux, et ne les en
crus pas.
– Anne !?… Alors ça !
Anne Père-Mathieu, les deux Patrick (mon frère et le
sien) et moi, avions grandi ensemble. Nos parents
avaient fait construire en même temps. Ils s’étaient
invités mutuellement aux pendaisons de crémaillères,
mais n’étaient pas devenus amis, bien au contraire. Car
Albert, le père d’Anne, s’était révélé être le champion
toute catégorie du mauvais rapport de voisinage. Avec
en point d’orgue une bagarre, légendaire dans le
quartier, entre mon père et celui d’Anne, pour une
histoire dont je n’avais jamais su le fin mot. Mais
2comme dit la chanson , je vous parle d’un temps que les moins
de vingt ans ne peuvent pas connaître.
– Je te croyais en Nouvelle-Calédonie.

2 La Bohème, de Charles Aznavour.
22 JEAN-MICHEL HERVIOU
– Et moi, je n’avais pas vu que tu étais là. C’est ma
mère qui m’a dit avoir vu ta voiture.
Elle avait prononcé sa seconde phrase à mots
couverts. Le sujet était encore tabou chez elle aussi.
Certaines rancunes sont tenaces, parfois. Chez mes
parents, l’on ne disait pas Albert mais le débile. Je
n’avais en revanche jamais rien entendu contre Anne,
Patrick et leur mère, alors que j’avais moi-même essuyé
plusieurs fois des injures de la part du père.
Nous ne nous étions pas vus depuis son départ pour
la Mélanésie, oh il y avait bien six ou sept ans déjà. A
mon arrivée j’avais bien sûr pensé à elle en voyant la
maison de l’autre côté de la rue, mais loin de moi l’idée
que nous nous reverrions. Le temps n’avait pas eu
envers elle la cruauté qu’il exerce souvent contre les
femmes et elle était toujours charmante, même si elle
n’avait plus la plastique parfaite que je lui avais connue
lorsqu’elle avait vingt ans de moins. Elle vivait toujours
avec son kanak. Elle avait dû laisser ses filles à
Nouméa avec lui, et venir seule en métropole. Elle
prétexta un manque d’argent avec un sourire nerveux
et détourna le regard de telle manière que d’instinct je
soupçonnai aussitôt une autre raison. Elle me demanda
rapidement mon numéro de téléphone mobile et nous
nous promîmes de nous voir très vite. « Nous avons
tellement de choses à nous dire », répétait-elle. Nous
nous tenions par les mains, et les yeux dans les yeux
souriions bêtement. Quoique. Etait-ce vraiment
stupide d’éprouver une joie réelle dans ces
retrouvailles ? Pourquoi dénigrer le bonheur quand
nous passons nos journées à courir après ? J’avais de
plus vraiment besoin de ces petits signes du destin, de
la vie. Et franchement, avoir Anne face à moi et la
23 HOMMES SEULS EXCLUS
regarder me sourire valait bien plus qu’observer
Solange me montrer sa chatte.

Solange, justement, arriva sur la plage avec ses
enfants et une amie… Mais pourquoi ne l’avais-je pas
prévu ? Une bonne libido pour un bon psychisme, telle
est sa devise ! Ce qui n’est pas tout à fait faux, d’ailleurs.
Et je m’en rendais bien compte, en manque que j’étais
depuis plusieurs semaines de mon cocktail préféré :
sérotonine, dopamine et endorphines. Des substances
que l’organisme libère lors des rapports sexuels, qui
mettent de bonne humeur et libèrent du stress. Une
vraie cure de jouvence si l’on considère aussi les
bienfaits pour le corps de l’activité physique nécessaire à
la production des hormones en question. Mais je n’avais
pas la tête à ces choses-là. J’avais été pris au dépourvu
par le départ de Céline, que rien n’avait laissé présager.
Absolument rien. Depuis, j’errais en me posant mille
questions, à tel point que j’en avais parfois des vertiges.
Je trébuchais dans la rue, faute d’avoir regardé où je
mettais les pieds. Pire, j’étais quelquefois incapable de
les mettre où j’avais regardé. En voiture, je me trompais
fréquemment de route. Je me demande encore
comment j’ai fait les onze cents kilomètres du trajet sans
me planter.
Elle s’appelait Catherine et était ravissante. Solange
avait placé la barre assez haut, je dus bien le reconnaître,
mais elle savait falloir au moins cela. Elle ne sembla pas
le moins du monde perturbée que je lui fisse la bise nu
comme un vers, et ce fut plutôt un bon point pour elle.
J’avais rencontré tellement de gens, dans ma vie de
naturiste, qui venaient sur nos plages alors que la nudité
leur posait problème. On les salue, leur parle, et aussitôt
24 JEAN-MICHEL HERVIOU
c’est la panique. Signe distinctif : ils ne savent plus où
regarder. Nous nous retrouvâmes seuls assez
rapidement. Solange saluait des connaissances, un peu
plus loin, et les enfants avaient déjà les pieds dans l’eau.
Catherine m’expliqua qu’elles s’étaient connues dans un
cours de danse, il y avait presque un an. Modern jazz
chaque mardi, rock le jeudi. Cela lui avait permis de
rencontrer des gens après son divorce. Je n’avais pas
pensé à cela. Que faire de mes soirées et mes week-ends
en rentrant ? Me remettre au volley ? Ou essayer le
squash, pourquoi pas ? J’en avais souvent eu envie. Et
pourquoi pas apprendre à danser le rock, moi aussi ?
– On va se baigner ? proposa Solange en nous
rejoignant.
Catherine accepta. Pas moi. Je rappelle qu’on trouve
des phoques dans la Manche. Des animaux de banquise.
Je me surpris à les regarder tout en attrapant le flacon
de crème solaire. Mes épaules chauffaient franchement,
et le sable sous mes pieds était brûlant. Catherine avait
gardé le bas d’un maillot de bain mais je remarquai tout
de même que son pétard soutenait la comparaison avec
celui de Solange. Je m’amusais de leur entrée dans les
vagues. Les premiers pas furent hésitants. Dans un
étrange ballet, à tour de rôle elles se tinrent sur un pied,
puis l’autre. L’on aurait dit une sorte de parade
amoureuse d’échassiers. A mi-cuisses, elles se parlèrent
et rirent de concert, les mains au-dessus du froid liquide,
les doigts écartés, la tête dans les épaules. Je savourais
ma décision, mais ne les plaignais pas pour autant. Je me
rallongeai en ricanant quand elles eurent de l’eau
jusqu’aux lombaires.
En y réfléchissant à nouveau, je n’étais pas sûr de
devoir m’inscrire à telle ou telle activité à mon retour.
25 HOMMES SEULS EXCLUS
Après tout, je connaissais un peu de monde là-bas, et
j’étais loin d’habiter dans un trou paumé. Et j’aurais
Romain chaque samedi, Céline travaillant. Et un
dimanche sur deux. Et peut être une fois ou l’autre le
mardi soir. Pourquoi m’inquiéter ?
– Tu dors ?
Solange était remontée la première. S’apercevant que
non, je ne dormais pas, elle engagea la conversation sur
un sujet que j’attendais.
– Comment tu la trouves ?
– Merci de l’avoir amenée… c’est un coup assuré
d’avance, c’est ça ? demandai-je avec un soupçon
d’irritation dans le ton, qu’elle ne perçut pas.
– C’est une femme adorable. Et effectivement, à mon
avis tu pourras l’avoir facilement. A condition que tu te
donnes tout de même un minimum de peine, bien sûr.
– Bon sang !!! sifflai-je en m’asseyant. C’est quand
même incroyable ! Qu’est-ce que tu crois, Solange ? Que
j’ai besoin qu’on me trouve de quoi tirer un coup ? Je
suis si con que ça ? Merde, ma femme m’a quitté ! Il y
en a qui font une dépression pour ça… Alors, ok ! Je ne
suis pas au mieux de ma forme. Mais je n’ai pas besoin
de Prozac, j’ai de l’appétit, et je dors bien. Ca ne fait pas
tout à fait deux mois, laisse-moi un peu de temps ! Je ne
peux tout de même pas oublier entre les premières
cuisses qu’on me propose que Céline s’envoie en l’air
ailleurs, et qu’elle m’a pris pour un con pendant un bon
moment…
Elle avait baissé les yeux. Elle s’allongea sur le ventre
sans un mot et posa son menton sur ses mains croisées.
Ha Ha ! Comme je la connaissais. Je savais qu’elle ne
répondrait rien, qu’elle me laisserait vider mon sac sans
broncher. C’était sa technique. Ne pas tenter de bras de
26 JEAN-MICHEL HERVIOU
fer verbal. Laisser l’autre vomir sa bile. Puis plus tard
revenir calmement sur le sujet, argumenter posément,
sans tension. Elle était alors toujours « d’accord,
mais… ». Elle aurait pu être négociatrice lors de prises
d’otages. C’était inné, chez elle.
– Tu sais, repris-je plus calmement, avant-hier tu as eu
des mots qui m’ont franchement fait du bien. Je suis très
heureux de pouvoir m’appuyer un peu sur toi. Je savais
que vous ne me laisseriez pas tomber, que je pourrais
trouver du soutien, ici, pendant ces vacances.
Elle ne réagissait même pas, semblait réfléchir tout en
m’écoutant.
– Je ne t’en veux pas pour autant. Je veux juste te faire
comprendre que je ne suis pas plus fort qu’un autre. Ca
me trouble beaucoup que tu m’amènes une nana. Ou que
tu me fasses un numéro comme celui d’hier.
Je terminai mon monologue avec le retour de
Catherine et des enfants. Ce n’est que peu avant de
quitter la plage, en fin d’après-midi, que Solange me prit à
part pour me dire (comme je m’y attendais) qu’elle restait
persuadée que cela ne m’aurait pas fait de mal. Mais elle
admit aussi à ma grande surprise que c’était peut-être un
peu tôt. Elle trouvait de surcroît que j’avais entièrement
raison de ne pas accepter que l’on décidât à ma place, ni
que quiconque organisât ma vie. Le comble : elle me
félicita d’avoir refusé ! Elle espérait aussi que je voudrais
bien lui accorder quelque confiance. Pour toute réponse,
je l’enlaçai et lui embrassai le front, ma bite contre son
ventre.
– Tu sais que quand je t’ai vue arriver avec elle, j’ai
pensé que tu m’avais amené quelqu’un du milieu ?
– Oh, non. Pas Catherine. Mais si tu veux tout
savoir…
27 HOMMES SEULS EXCLUS
– Stop !!! Justement, non. Je ne veux rien savoir,
Solange.

Anne Père-Mathieu souriait tout le temps mais je lui
trouvais un petit je-ne-sais-quoi qui me laissait dubitatif.
Dans un pub du centre-ville, assis devant ma bière et sa
Piña Colada, nous reprîmes doucement contact. Depuis
son départ pour la Nouvelle-Calédonie nous ne nous
écrivions qu’environ une fois toutes les années
bissextiles. Ok, j’exagère, mais nous ne nous donnions
en tout cas pas assez de nouvelles pour tout savoir l’un
sur l’autre. Je la mis au courant des évènements récents
qui me troublaient, mais ne m’étendais que peu sur le
sujet. Confidence pour confidence, j’appris bien vite que
cela n’allait pas très fort non plus dans son couple, sans
davantage de détails. Rien ne pressait de toute façon, vu
que nous étions à nouveau voisins pour quelques temps.
– Ton père sait que tu es avec moi ?
– J’ai cru qu’il allait en claquer ! s’esclaffa-t-elle. Il n’a
rien dit mais il est devenu blanc comme un linge.
– Ton frère est toujours persona non grata ?
Elle s’assombrit.
– Oui… Il est malade. Tu savais ?
Je l’interrogeai du regard.
– Il a une tumeur au cerveau. Ce n’est pas opérable.
Ses yeux s’embuèrent.
– Il n’en a plus pour très longtemps, reprit-elle. Je
voulais le revoir en vie une dernière fois.
Dans ma tête les pensées se bousculaient. J’avais lu et
entendu bien des grandes théories sur la souffrance et la
mort, mais quand on doit le vivre, elles ne valent pas
plus que les vieux bouquins poussiéreux dont elles
sortent. Que lui dire ? J’avais déjà été confronté au
28 JEAN-MICHEL HERVIOU
décès d’un proche mais jamais je n’avais eu à affronter
la maladie, en tout cas pas une qui laisse des victimes.
Anne regrettait de vivre aux antipodes. Elle
m’expliqua que sa mère souffrait beaucoup de son
éloignement, du mal qui rongeait son fils, et de
l’indifférence glacée de son mari. Comment peut-on
renier son enfant ? Bien qu’il fût probablement plus à
plaindre qu’à blâmer, Albert méritait vraiment le
surnom que lui avait donné mon père. Après qu’il eût
découvert l’homosexualité de son fils, il l’avait banni de
la maison, puis par honte s’était coupé des autres
membres de la famille et avait repoussé ses amis. Un
isolement qui avait détruit sa femme à petit feu, sa fille
ne devant son salut mental qu’à une fuite dans
l’hémisphère sud avec un ex marin-pompier.
Elle changea bien vite de sujet. Nous évoquâmes des
souvenirs de notre enfance et de notre adolescence.
Certains drôles. D’autres plus tendres. Nous n’étions
pas loin des c’était l’bon temps quand nous décidâmes de
rentrer.
– Tu devrais être raisonnable. Autant t’éviter des
histoires, tu ne crois pas ?
En fait, depuis quelques minutes que nous étions
arrêtés dans l’allée du garage, je regardais toutes les
quinze secondes dans mes rétroviseurs. J’étais persuadé
que le débile n’aurait pour rien au monde pénétré en
territoire ennemi mais, on le sait, « les cons, ça ose tout.
3C’est même à ça qu’on les reconnaît ». D’autant qu’il
était vraisemblable qu’il ne dormît pas, Anne et moi
étions d’accord sur ce point. Il devait attendre son
retour, le visage plus déformé d’heure en heure par la

3 Réplique extraite des Tontons Flingueurs, 1963, dialogues de Michel
Audiard.
29 HOMMES SEULS EXCLUS
rage. J’aurais en tout cas été plus tranquille si elle était
rentrée tout de suite après l’arrêt de la voiture. Je suis le
premier à imaginer toutes sortes de choses quand un
homme et une femme s’éternisent dans un véhicule par
une nuit sans lune.
– Ca me fait tellement plaisir de te revoir, me dit-elle
en posant soudain sa tête sur mon épaule et sa main sur
ma cuisse.
– Moi aussi, répondis-je sans quitter les rétroviseurs
des yeux.
J’eus un nœud à l’estomac rien qu’en pensant à ce
que l’on pouvait distinguer dans la pénombre. Pour
autant, je ne la repoussai pas. Son parfum me monta au
cerveau et je dus faire bien des efforts pour ne pas me
laisser aller, plonger mon visage dans ses cheveux,
embrasser son cou, faire tout ce qui me passa par la tête.
Solange n’avait pas besoin de mettre qui que ce fût sur
ma route. Elle était là, contre moi. La seule avec qui,
pensais-je, j’aurais pu basculer immédiatement si elle
n’avait pas été mariée. J’avais il est vrai toujours gardé
une tendresse particulière pour Anne. Je crois que je
suis une espèce de putain de saloperie de sentimental à
la con.
J’eus bien du mal à trouver le sommeil. Deux heures
dix-sept. Deux heures cinquante et une. Trois heures
quarante-deux. Quatre heures vingt-huit. Le radio-réveil
me narguait à chaque fois que je lui jetais un œil. J’eus
même l’impression qu’il ricana, une fois. Et il y avait de
quoi. Sans rien faire d’équivoque, Anne avait réveillé des
appétits que je croyais ensevelis à tout jamais sous des
montagnes de désespoir nostalgique. Comment ? Moi,
le chantre de l’amour perdu et trahi, le piétiné, le
mortifié, le rejeté au cœur lacéré et broyé, je m’émouvais
30 JEAN-MICHEL HERVIOU
au premier signe d’affection, au souvenir d’une relation
d’adolescence, eût-elle particulièrement compté, et mon
esprit s’en enflammait ? Je n’allais finalement pas si mal.
L’oxygène n’était probablement pas si loin. J’étais
encore vivant, malgré tout. Pourtant je pensais à Céline
du matin au soir depuis son départ, et mon âme
languissait, comme disent les poètes. Je n’aime pas la
poésie. La poésie m’emmerde.

Autant dire que je n’étais pas d’une humeur très
avenante le lendemain matin. Le ciel gris et la fraîcheur
n’arrangèrent du reste rien, pas plus que cette douleur
aux cervicales qui me lançait jusque derrière la tête.
– Tu seras avec nous, dimanche midi ? demanda ma
mère. Patrick et Eve viennent manger. Je vais acheter
des tourteaux.
– Ok, s’il y a du crabe, je serais là.
Nous étions loin d’être proches. Mais qui me jettera
la pierre ? Trahi par mon propre frère ! A mon retour
du service militaire, j’avais appris qu’il s’était tapé ma
petite amie pendant près de six mois. J’avais pris un
sacré coup sur le crâne. Un coup de quille. Alors je
l’avais dérouillé. Au manche de râteau, pour être précis.
Il s’en souviendra toute sa vie rien qu’en se regardant
dans un miroir. Il paraît que son nez lui fait encore mal
certains jours. Avec le temps, nos rapports étaient
devenus courtois, mais restaient irrémédiablement
distants. Je ne cherchais pas son contact, me contentais
au mieux de le voir une fois par an et de lui téléphoner
pour son anniversaire et pour les fêtes de fin d’année.
Et il n’en faisait pas plus. Et je supportais très mal les
repas de famille avec lui. Une fois que l’alcool avait fait
son œuvre, il ne pouvait pas s’empêcher de gratifier
31 HOMMES SEULS EXCLUS
l’assemblée de longs monologues sur des sujets divers.
Soit il endormait tout le monde, soit il faisait dégénérer
le rendez-vous convivial en joutes verbales tournant
toujours par je ne sais quel miracle à son avantage. Nul
doute qu’il était très brillant orateur. Il aurait pu être
avocat ou maître de conférence. Ses palabres auraient
très sûrement passionné l’auditoire. Mais il était
employé de banque, buvait trop, et m’exaspérait avec
ses sermons. Si je veux en entendre un, je vais à la
messe.
Le coup de grâce me fut porté un peu avant midi.
C’était définitivement une journée de merde. Mon
voisin, le vieux Belmont, m’appela pour m’apprendre
que toute la bouffe stockée dans mon congélateur était
foutue. En rangeant ma tondeuse à gazon après usage, il
avait remarqué une flaque d’eau suspecte aux pieds de
l’électroménager agencé dans mon garage. Je m’étonnai
que l’appareil eût claqué alors qu’il n’avait pas deux ans
quand un élément me revint subitement en mémoire.
– Quel con ! Putain, je suis le roi des cons !
Mon père et Romain levèrent les yeux de l’échiquier
sur lequel le fou blanc en E4 s’apprêtait à dévorer le
cavalier noir de mon fils. Echec. La tour prend le fou.
Le cavalier blanc se place en E4. Mat.
– Je ne vous raconte pas l’odeur à l’intérieur. C’est
immonde !
J’imaginais assez bien la chose. Adolescent, des potes
et moi avions trouvé un chien mort dans un terrain
vague, un berger allemand en état de décomposition
assez avancé. La moitié d’entre nous en avait gerbé
tripes et boyaux, et je n’avais pas été le dernier.
Belmont me promit de vider l’appareil et de le
nettoyer. Je le remerciai d’autant plus sincèrement que je
32 JEAN-MICHEL HERVIOU
ne souhaitais pas que tout cela pourrisse encore
plusieurs semaines avant mon retour. Après avoir
raccroché, je m’en allai ronchonner dans le jardin. Mon
père m’y rejoignit, avec un verre de chouchen pour
chacun.
– Il vaut mieux ça qu’une maison brûlée.
– Ah, non ! Je t’en prie, ne parle pas de malheur !
J’avalai une gorgée au goût de miel et de l’autre main
touchai le bois du chêne sous lequel nous étions assis.
– Bien frais, ça vaut un bon muscat pour l’apéro,
affirma mon père avec une pointe de chauvinisme.
– Seul, oui. Mais avec des olives, rien n’est moins sûr.
Je lui expliquai alors que le lave-linge, le sèche-linge
et le congélateur étaient tous trois branchés sur une
prise multiple. D’un naturel prudent, j’avais débranché
tous les appareils électriques avant de partir. À
l’exception, pensais-je, du congélateur. Encore une
preuve de plus, s’il en était besoin, que j’étais ô combien
déboussolé, que mon esprit avait été meurtri par le
départ de Céline, autant que mon cœur. Il hocha la tête,
mais ne dit rien. Tant mieux. J’avais somme toute peu
parlé avec mes parents de la rupture, qui les avait tout
autant surpris que moi. Je n’avais pas pu avouer certains
tenants et aboutissants de l’histoire. Même forcé par
leurs questions, j’en avais beaucoup gardé pour moi.
Solange m’avait donné raison. Sans réserve. Selon elle,
cela faisait partie des choses que l’on sent, dont on doit
être sûr. Si je ne leur avais pas tout dit, c’était que cela
n’était pas nécessaire. Cela viendrait en son temps. Et il
valait mieux cacher certains éléments plutôt que de se
retrouver en butte à l’incompréhension, voire au rejet.
« Tu en as parlé, toi, avec ta famille ? » lui avais-je
demandé ? « Tu rigoles !!!??? » s’était-elle exclamée en
33 HOMMES SEULS EXCLUS
rigolant. Cela voulait bien dire que cela n’était pas
simple, pour personne dans notre situation.

Il faisait beau et la plage était bondée. Les mômes
construisaient au bord de l’eau un château de sable
qu’ils voulaient gigantesque. Ils avaient prévu de
l’entourer de fortifications en galets qui, pensaient-ils, le
protégeraient de la marée montante de la fin d’après-
midi. Qui sait ? Vauban avait peut-être imaginé les
siennes de la sorte, en jouant, enfant.
Catherine arriva en milieu d’après-midi. Elle portait
une très jolie petite robe rouge qui la mettait
particulièrement en valeur. Ses longs cheveux détachés,
son sac de plage à l’épaule et ses chaussures à la main,
elle se dirigea vers nous avec le charme fou des héroïnes
sexys des publicités. Je regardai Solange. Elle ne la
quittait pas des yeux. Elle s’installa à mes côtés, ce qui
fit sourire Solange à qui j’adressai un regard inquisiteur,
mais elle me retourna une moue à la fois surprise et
innocente. Catherine fit glisser sa robe et la température
monta d’un cran chez la plupart des types alentours, qui
– bien qu’ils en eussent vu d’autres – tous l’observaient
plus ou moins discrètement selon qu’ils étaient ou non
accompagnés.
Quelle belle après-midi ce fut. Chaude. Sans vent.
Sans le moindre petit con de nuage pour nous gâcher le
plaisir de lézarder. Il fallait en profiter. La météo
n’annonçait rien de bon pour le lendemain et jusqu’à la
fin de la semaine. L’anticyclone faiblissait et une
perturbation devait venir d’Islande. Et pourquoi pas du
Pôle Nord !? Après que j’eusse lancé le Frisbee avec les
enfants, les filles réussirent à m’attirer jusqu’à l’eau. Il
me fallut à peu près trois fois plus de temps que tout le
34 JEAN-MICHEL HERVIOU
monde pour immerger, et je restai à peu près trois fois
moins longtemps que tout le monde dans l’eau. Chacun
a ses petits défauts. Moi, je suis frileux. Entre autres.
Catherine se montra encore une fois de très agréable
compagnie. Solange chantonnait en feuilletant des
magazines. Elle nous lisait parfois un article ou l’autre,
et nous le commentions tous les trois. Je les laissais
avoir raison même quand je n’étais pas d’accord. Je ne
voulais pas me prendre la tête. Pour la première fois
depuis des semaines, je passais un bon moment,
parfaitement calme et détendu. Et je m’aperçus tout à
coup que je n’avais pas pensé à Céline pendant au
moins deux heures. Record. Mais je ne sus pas s’il fallait
me réjouir ou non. Je développai même rapidement un
petit sentiment de culpabilité. Comment pouvais-je
l’oublier si facilement ? Aurais-je l’audace de jouer les
martyrs plus longtemps quand quelques vagues, un
soleil généreux et un charmant entourage semblaient
suffire à me redonner le sourire ? Ma blessure se
refermait-elle si vite ? La distance y était-elle pour
quelque chose ? J’en parlai à Solange. Elle me passa
affectueusement une main dans les cheveux. Ce n’était à
son avis qu’une clairière au milieu d’une forêt épaisse et
noire, j’étais loin d’en être sorti et il me faudrait encore
bien du courage. Une sterne passa juste au-dessus de
nous. Je suivis sa progression vers le large, puis me
retournai sur le ventre et fermai les yeux. Une odeur de
mousse et de champignon me monta à l’esprit.
En fin de journée, je me retrouvai seul avec
Catherine après le départ de Solange et ses enfants.
Romain lisait Harry Potter sur sa serviette. Je ne voulais
pas rentrer. Je serais bien resté là des heures à regarder
la marée monter. Puis je serais allé chercher des
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