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Description

L'ensemble de ce recueil pourrait se résumer en une phrase, qui se trouve dans la nouvelle éponyme Identification : "Dès que je me concentre sur un humain, je ne suis plus moi, je me transforme en lui". L'auteur a une capacité d'empathie hors norme, et prête sa voix dans chaque récit à un personnage différent, par identification. (...) L'auteur montre des réalités souvent difficiles, lourdes, où l'enfermement est très présent, mais sans jamais tomber dans le désespoir". Luc Hazebrouck.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 237
EAN13 9782296708327
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0068€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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et autres nouvelles
Isabelle Guyon


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et autres nouvelles


L’Harmattan
Du même auteur
La Mer des Pluies , roman, L’Harmattan, 2009.


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12971-9
EAN : 9782296129719

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
A Luc D, Roger B, Gerardo, Giuseppe, Lionel … et Margot
Giuseppe
Je dois sortir dans un mois.
Le directeur m’a dit : « Giuseppe, il faut préparer votre sortie ». Ce sont ses propres mots.

Mais je ne veux pas sortir.
Je veux rester ici.

Depuis quinze ans que je vis à l’intérieur, je me suis habitué à ma cellule.
J’y passe toutes mes journées, sauf quand je suis à l’atelier.
A l’atelier, je découpe des confetti. C’est agréable, c’est facile, pas besoin de réfléchir.
Il paraît que l’usine d’articles de fête qui nous les achète va faire faillite. Dommage.
Ensuite, je rentre.
Le samedi et le dimanche, je ne sors pas.
Pas de visite, pas de parloir. Souvent je ne vais même pas en promenade. De temps en temps seulement, je descends discuter un peu avec Roger. C’est bien comme ça.

Dans ma cellule, je lis, je réfléchis, je fabrique des choses. Je sculpte des objets dans des noyaux d’olives. A chaque fois qu’il y en a au repas au milieu des crudités, je mets de côté les noyaux.
Ca demande beaucoup de concentration.
Ce que je préfère, c’est sculpter des petits sabots, j’en ai donné une paire hier à Roger, il va les offrir à son visiteur.
Ou bien, avec des allumettes que je récupère auprès de ceux qui fument, je construis des maquettes : des bateaux, des maisons, des voitures anciennes.

En ce moment, je travaille sur un village entier : je colle et je colle encore, je colle des allumettes pour faire des rues, des ponts, une église, des maisons.
J’essaie de reconstituer le village où je suis né. Quand je regarde ma maquette, presque achevée, elle me rappelle le choc que j’ai eu lorsque je suis revenu dans mon pays, vingt-sept ans après que j’en sois parti, poussé par une irrésistible soif d’aventures.
Je me souviens très exactement de ce que j’ai ressenti en revoyant mon quartier, ma rue, ma maison et enfin ma chambre où j’avais passé mon enfance : là où autrefois tout me semblait si grand, tout était devenu lilliputien. Mes parents avaient rapetissé d’un seul coup, ma longue rue ne mesurait même pas une centaine de mètres. Je voyais mon village comme si je l’apercevais à travers une longue-vue, mais en la tenant à l’envers. Il me semblait aussi minuscule que sa représentation miniaturisée, aujourd’hui sous mes yeux, en allumettes collées les unes contre les autres.

Toc ! J’entends un claquement contre mes carreaux. Ca doit être le yo-yo que Roger m’envoie de l’étage au-dessus.

J’ouvre la fenêtre, j’attrape entre les barreaux le paquet attaché au bout de la ficelle : ce sont des allumettes, que Roger a rassemblées pour moi.
A la place, j’emballe une savonnette, je la lui ai promise hier. Quand j’ai fini, je tape sur les barreaux. Le yo-yo remonte vers la fenêtre de Roger.

Ca tombe bien, j’étais en panne. Je colle un nouveau petit morceau de bois sur le toit de l’église.

Je ne veux pas sortir.
De toute façon personne ne m’attend dehors.
J’ai vu mes filles grandir derrière la vitre du parloir, puis je ne les ai plus vues du tout. Et je sentais bien, même quand elles venaient, qu’elles ne m’aimaient pas.
J’ai à présent des petits-enfants que je ne connais pas. Mes parents sont morts et le reste de ma famille s’est éloigné de moi progressivement.

Je veux rester ici.

Luc, qui est sorti il y a deux mois, a écrit à Roger que les voitures lui font peur dans les rues, et que lorsqu’il se retrouve sur une grande place, il a le vertige, parce que ses yeux n’ont pas vu aussi loin depuis dix-huit ans. Il a honte de ne pas savoir se servir d’une cabine téléphonique à carte, ni d’un distributeur de billets automatique.

J’ai expliqué tout ça au directeur, aux éducateurs, mais personne ne veut m’entendre.

Et si je faisais une grève de la faim ?

Voilà. Mon église est finie. Il ne me reste plus qu’à vernir le tout.
Maintenant la question est : où est-ce que je vais poser mon village ? La cellule est petite, peu de meubles. J’ai une idée, je vais le mettre sur la tablette au-dessus du lavabo, tant pis, je rangerai ma brosse à dents et mon peigne dans un carton sur le sol.
Je pourrai peut-être ajouter au fur et à mesure des personnages ? Mon père, ma mère, mes frères, mes sœurs, le boulanger, le voisin dont je me souviens…

Je suis convoqué chez le directeur. Ca y est, ça va recommencer, ils vont encore me parler de ma sortie.
J’entre dans le grand bureau (il est au moins trois fois grand comme la pièce où je vis).
Je ne me trompais pas.
Je leur dis que j’ai pensé à une solution : je veux entrer dans un monastère.
Ils me regardent un instant, incrédules. Puis ils acceptent de m’aider à trouver un lieu qui puisse m’accueillir.

Demain, je sors.
J’entrerai au monastère des Franciscains. Ils ont fait vœu de silence, et dorment chacun dans une cellule.

Je pourrai emporter mes affaires personnelles, mon village, mes sabots, de toute façon j’aurai autant de place là-bas qu’ici.

Je vais entrer dans ce monastère, et cette fois, je n’en sortirai pas.
Roger
La cour, le mur blanc de la cour, le mur gris du bâtiment A, le mur gris du bâtiment B, le mur d’enceinte, derrière le mur d’enceinte l’église, et au loin un morceau de colline.

Ce qui est tuant, c’est qu’on voit toujours la même chose.

Au début, c’était pire, je voyais seulement la cour, parce que les barreaux empêchent de passer la tête par la fenêtre. Et puis Giuseppe m’a donné une idée : le soir, quand tout est calme, je glisse un miroir entre les barres de fer et j’arrive de cette façon, bien qu’indirectement, à apercevoir un bout d’horizon.

La cour, le mur blanc de la cour, le mur gris du bâtiment A, le mur gris du bâtiment B, le mur d’enceinte, derrière le mur d’enceinte l’église, et au loin un morceau de colline.

Deux pigeons sont immobiles sur le faîte du mur B.
Eux aussi ils attendent.
Ils attendent la fin de l’après-midi.
Lorsqu’un oiseau passe, ça distrait. Ca fait de la vie.
Quand je tourne trop en rond, je me mets à écrire.
J’ai commencé un roman. Je m’assois sur mon lit et j’écris sur mes genoux :
Il était là, devant la fenêtre, à épuiser les courants d’air, après les avoir essorés et extorqués du peu de frais qu’ils pouvaient lui donner.

Il fait si chaud aujourd’hui.
Du dehors lui parvenait depuis l’église une musique d’harmonium nostalgique. Il regardait dans la cour les hommes qui penchaient leur visage mélancoliquement de côté, des hommes qui avaient l’air sombre. Ils étaient debout, le regard triste, la tête penchée à droite, à gauche, le regard profond. Comme dans un tableau, figés dans leurs pensées douloureuses, tandis que la mélodie continuait à les envelopper.

Un déclic métallique résonne, provenant de la porte de ma cellule, et une voix hurle : « PREMIER ETAGE DROITE : PROMENADE ! »
Une grille. J’attends. J’avance. Une autre grille. J’attends. J’avance. Une autre grille...
Luc, qui est sorti il y a deux mois, m’a écrit qu’il ne supporte pas que sa mère laisse une porte ouverte chez lui, quand elle vient le voir. Et il lui arrive encore de rester devant une porte close, même si elle n’est pas fermée à clef, tant il a passé de temps à ne pas en ouvrir une lui-même.
Le surveillant nous compte d’un air las au fur et à mesure que nous passons dans la cour :
« … twenty-one, twenty-two, twenty-three, twenty-four, twenty-five, twenty-six, twenty–seven, twenty–eight, twenty-nine, trente, trente et un, trente-deux, trente-trois… »

J’aperçois Giuseppe au fond de la cour et je vais le voir : « Tu veux un chocolat ? Mon visiteur m’en a apporté une boîte hier ». Il veut bien, il dit que ça lui fera passer le goût du café. C’est vrai qu’il était mauvais ce matin, encore pire que d’habitude. De la vraie flotte. De la flotte maritime.

Quelques gars marchent en rond ou discutent dans un coin. Certains ne parlent plus à personne, comme s’ils s’étaient construit une deuxième prison à l’intérieur d’eux-mêmes. D’autres sont sous tranquillisants ou passent leurs journées devant la télé, autre sorte de neuroleptique.

Une demi-heure après, nous rentrons en cellule.

Je reprends là où j’en étais :
Un ange apparut alors dans l’ombre et s’assit sur le lit étroit de la cellule. Il se mit à parler à Roger. Celui-ci, qui s’était d’abord reculé sous l’effet de la surprise, l’écoutait, la tête dans ses mains. Il revoyait, grâce à lui, l’enchaînement de tous les évènements qui aboutissaient là, là où il était.