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Il était une fois 'mon' Égypte

De
503 pages
Grâce aux leçons d’Histoire de son fils, Arlette découvre l’incroyable richesse des Civilisations Égyptiennes.Sans bagage,elle se propulse alors vers un monde qui l’envoûte se laissant griser par la magie de son petit Livre Bleu. Son périple onirique la guide à Alexandrie avec Archimède. Elle devient l’amie d’Oudimouh cuisinier de la Trirème de Cléopâtre et d’un centurion romain. Elle rencontre Hérodote à Ghizeh puis à Thèbes où Khépérou l’entraîne à la Fête de l’Opêt. En Afrique, elle retrouve Ptolémée aux sources du Nil. À Karnak Arlette est choquée par la nudité du dieu Min qui la chasse de son spéos. Isis la console au temple de Philae. La passion dévorante d’Arlette pour les rives enchantées du Nil nous entraîne dans l’antique Égypte comme si nous y étions.
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Egypte

Arlette Gautier-Duru
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ROMAN








Le Manuscrit
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© Éditions Le Manuscrit, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-6645-0 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6644-2 (livre imprimé) ARLETTE GAUTIER-DURU

7 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
8 ARLETTE GAUTIER-DURU







À André mon mari, mes fils Gilles,
Jean-Noël, Philippe, Thierry, Frédéric.
Sans leur amour, leur patience, leur
compréhension, ce texte n’aurait pu être écrit.
9 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
10 ARLETTE GAUTIER-DURU

INTRODUCTION


Loin de moi la prétention de me substituer aux
éminents égyptologues anciens et modernes dont les
récits passionnés enchantèrent mes soirées et mes nuits
durant plus de quarante années…
Grâce à leur érudition, j’ai vagabondé dans les siècles
et les dynasties, les sites et leurs Temples, les rites et leur
magie au gré de rencontres insolites.
Puis à l’occasion d’un anniversaire en octobre 1997,
nos fils nous offrirent le voyage… J’allais enfin fouler le
sol d’Egypte….
… Pour de vrai, cette fois…
Au retour, je laissai exploser toute mon émotion.
Alors naquit en moi cet impérieux besoin d’exprimer
par l’écriture, la description des merveilles dont mes
yeux gardaient l’image. Spontanément, je traçai un
premier manuscrit.
Il se passa quelques années. Puis j’ai repris mon texte.
Cette fois, je me suis fait accompagner par des
personnages illustres ou imaginaires, des ancêtres, des
dieux même, quelquefois… Qui donc mieux que ces
érudits, ces déités d’un autre temps auraient pu me
guider, moi, une égyptophile sans bagage !
En écrivant ce second manuscrit, j’ai ressenti la
même émotion que la première fois. Une émotion forte,
intacte.
Différentes de mon premier récit, ces pages dévoilent
une approche plus vivante des sites pharaoniques. Mais
restent fidèles au reflet de ma passion : mon chant
d’amour à ce Pays…
Arlette Gautier-Duru
11 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
12 ARLETTE GAUTIER-DURU








PREMIÈRE PARTIE


LE PETIT LIVRE BLEU
13 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
14 ARLETTE GAUTIER-DURU








LA RÉVÉLATION…


T’imagines, pour une fois que je réussis à quitter plus
tôt le magasin, que je décide de me plonger dans un
pointage sérieux suite au signal de détresse lancé par
mon banquier, Gilles onze ans revient du collège. Il est
en sixième.

« B’jour m’man…

– Oh là là ! Tu as plutôt l’air maussade mon fils. Un
problème ?

– Pas qu’un peu ! J’ai un boulot fou ; tu parles !
L’Antiquité et ses vieilles pierres ; c’est fou c’que c’est
drôle ! En plus, j’ai un texte super long à apprendre là-
dessus… La barbe ! Justement c’ soir que j’ai
entraînement de hockey, ça tombe mal… Faut
absolument qu’ tu m’aides m’man.

– Ça n’ m’ arrange pas tu sais ? Je suis en plein
pointage… Et puis n’oublie pas que l’école passe avant
le hockey ! On est bien d’accord Gilou ?

15 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
– Bien sûr m’man ! Mais là c’est drôlement important
tu parles ! On prépare un tournoi avec les joueurs
russes, tchèques et canadiens. Tu t’ rends compte ? J’
peux pas manquer l’entraînement, Pete va m’ broyer
sinon. J’ me suis avancé, j’ai fait les maths en heure
libre. Si, si m’man j’ t’assure ! J’ai plus qu’ deux ou trois
trucs à voir et surtout ces foutues leçons d’histoire !
Quelle barbe ! Allez m’man aide-moi dis…

– D’accord ; mais de grâce ne rouspète pas ! C’est
formidable tu sais, la connaissance de toutes ces
choses ! J’aurais tant aimé dépasser le certificat
d’études…Mais à mon époque les filles d’ouvriers
devaient choisir un métier dès la fin du primaire. J’aurais
pourtant aimé continuer…

– On dit ça quand on est vieux mais quand on va à
l’école, on a des millions d’ choses à faire ; y’en a qui
nous intéressent pas forcément… J’ai une de ces faims
moi !

– Non mais ! quand on est vieux ? J’vais t’en fiche
moi des vieux, petit insolent. »

Nous nous mîmes à rire.

« J’ voulais pas dire ça tu sais bien ! Alors tu m’aides ?

– Je veux un bisou, avant…

– Alors c’est oui ? Chouette ! Merci m’man ! Attends,
je vais vite me faire un casse-dalle. »

16 ARLETTE GAUTIER-DURU

Gilles inspecta le frigo et se confectionna un casse-
croûte substantiel qu’il absorba en accéléré… Cette
pratique, propre aux jeunes garçons de dévorer une
quantité invraisemblable de nourriture en moins de
temps qu’il n’en faut pour le dire, ne lasse pas de me
stupéfier. Il vint s’asseoir près de moi en croquant une
pomme, puis vida son sac d’école tel un camion de
gravats…

« Tu maltraites tes affaires Gilles, je ne suis pas
d’accord ! Quand je pense au prix qu’on paye tous ces
livres… Flûte ! Y en a un par terre, fais un peu
attention !

– J’ rangerai plus tard m’man, j’te promets…
Dépêche-toi ! On n’a pas beaucoup de temps avant
l’entraînement ! »

Gilles ouvre son livre au chapitre de l’Egypte antique.
En vitesse, il révise sa leçon, m’explique les généralités
concernant Karnak et les pharaons qui l’édifièrent,
quelques détails sur le pouvoir du Grand Prêtre et la
religion égyptienne en marmonnant une ou deux
anecdotes entre deux gorgées de jus d’orange. Tant bien
que mal Il remet ses affaires dans son cartable puis
s’apprête à ranger son livre d’Histoire Antique. Je
l’arrête…

« Non, pas celui-là s’il te plaît…

– Comme tu veux m’man… Je m’ dépêche, bisous…
Au revoir… »

17 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
En attendant le retour de mon petit monde, je me
mis à feuilleter ce livre d’Histoire Antique de la classe de
sixième.
Alors, la Magie fit son œuvre.
Pour moi, toute seule, les portes de l’Ancienne
Egypte se mirent à rouler sur leurs gonds
d’airain…Elles s’ouvrirent toutes grandes à ma
connaissance émerveillée. Comme dans un rêve, je
sentis une lumière diffuse m’inonder, puis me
devancer… Curieusement je pensai à l’Etoile guidant les
Rois Mages vers la crèche. Oser une telle comparaison !
J’eus un peu honte. Pourtant cet éblouissement était
bien réel : l’incroyable civilisation Egyptienne,
l’extraordinaire histoire des Pharaons se présentait à
moi, à portée de mon esprit… L’illumination.
Ce fut comme une deuxième naissance.
L’enthousiasme d’en connaître davantage devint pour
moi un besoin irrésistible. Presque frénétique. Il
m’envahit. M’ absorba toute… Merveilleusement.
D’emblée l’Egypte m’attira. Ni la Grèce. Ni Rome.
Ni les autres contrées du Moyen-Orient enseignées au
programme de sixième. l’Egypte me fascinait. Je
préférais son graphisme sobre, pur, raffiné exprimant
une certaine élégance…
Je devais me mettre en quête de documentation, de
fascicules, de tout ce qui avait trait à l’Egypte…Et pour
commencer, le petit guide bleu Hachette ; celui que
j’avais aperçu chez le libraire en prenant celui du
Portugal pour préparer les vacances en camping de l’an
dernier.

Imagine un peu… Juste ce modeste livre de sixième
et le petit guide bleu Hachette d’Egypte… Ces tout
18 ARLETTE GAUTIER-DURU

premiers ouvrages pour me guider à travers les
méandres de l’incomparable saga pharaonique. Ils me
permirent, en rêve, de fouler ce monde magique, ce
monde édifié pierre par pierre depuis plus de cinq
millénaires…Juste ces deux petits livres. La toute
première approche de quarante années de passion d’une
égyptophile autodidacte…
Au cours des semaines qui suivirent, une profusion
désordonnée de connaissances s’offrit à moi ! Je traînais
mes plus jeunes fils à la section Egyptologie du Musée
d’Histoire Naturelle de Grenoble Je me rendais à des
conférences, sur la moindre trace d’un quelconque
rapport avec « mon » Egypte. Je prenais des notes. Des
quantités de notes. Le soir lorsque tout était silence, le
temps m’appartenait. Il était à moi seule. Alors, je
m’absorbais avec délices dans mes égypteries. Je relevais
toutes ces notes dans un classeur que j’avais agrémenté
de découpages prélevés dans les magazines de voyage.
Tout ce savoir qui m’arrivait comme ça ; en cascades
successives et désordonnées, me submergeant d’un
bonheur que j’essayais à grand’ peine de contenir au
fond de moi. Peur des moqueries, peut-être ?
Oui. Imagine un peu. Quatre puis cinq garçons. Les
réunions scolaires, leurs activités sportives, la petite
entreprise de mon mari à gérer : clients, sourire,
commandes, propriétaire, moquette, factures, la banque
au rouge treize mois sur douze. La galère,
quoi ! Cependant, au milieu de ce fatras, le réconfort
d’une famille aimante et compréhensive… Et l’Egypte,
mon Egypte…
Le petit guide en main, mes visites oniriques me
conduisirent à travers les couloirs du musée Egyptien
du Caire. J’en mémorisai chaque salle. Je lisais
19 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
avidement la description des trésors qu’elles
renferment ; tous ces objets vieux de plusieurs
millénaires ! Comment de telles choses pouvaient-elles
exister ? De telles merveilles ? Et je n’en avais rien su…
Ce constat d’ignorance me navrait.
Il est vrai que les seules lectures auxquelles nous
avions droit se présentaient sous forme de revues pour
petites filles: Lisette ou Fillette. Mais pas de livres. La
lecture était une perte de temps. Maman désirait nous
voir un ouvrage de couture ou de tricot dans les mains.
Mais plus tard, lorsque j’entrai dans la vie active,
pourquoi ne m’étais-je intéressé qu’à des lectures
puériles sans consistance ? Les Pieds nickelés, Mickey,
Suzette, Bécassine, Bicot… et quelques livres de la
Bibliothèque Verte, lus en cachette. Tel fut mon seul
bagage littéraire. Pauvre maman chérie ! Tu étais
pourtant si fière de moi lorsque, vers la fin de ta vie,
j’évoquais l’enchantement des rives du Nil à travers mes
études livresques.
Après mon certificat d’études primaires, je fis une
formation de secrétaire aide-comptable ; je ne
connaissais rien de l’Egypte, encore moins de
l’Antiquité. La découverte de ces civilisations plusieurs
fois millénaires me bouleversait. J’en étais encore à : il y
a deux mille ans, notre pays s’appelait la Gaule… Etais-je
bien certaine que l’Antiquité comprenait la Gaule ? Pas
sûr… Apprendre maintenant, qu’en ces temps aussi
reculés, des civilisations inconnues possédaient autant
de savoir, de culture dans quelque domaine que ce fût :
médecine, architecture, astronomie, mathématique,
astrologie, organisation, et bien d’autres encore, alors
que nous étions, nous, plongés dans la préhistoire ! Je
ne pouvais le croire… Et dire que nous devions notre
20 ARLETTE GAUTIER-DURU

civilisation à l’invasion des Romains (après Alésia et la
capitulation de notre héros national, Vercingétorix).

En possession de ce guide bleu, son plan des villes
antiques et leur description, je m’évadais au-delà du
temps, de la Méditerranée que je ne connaissais pas, au-
delà de la grisaille des Alpes… Je me retrouvais dans
Alexandrie, alors capitale de l’Egypte, à la limite du
désert… Imagine un peu, j’ai plié, déplié et replié ce
plan de l’antique Alexandrie tant de fois, qu’ il a fini par
se détacher du livre.

Je ne sais pourquoi mais ce fut d’abord ce port qui
me fascina et me guida vers le monde antique. La
description de cette ville débordante d’animation me
subjuguait. Le plan me permit d’en longer les superbes
avenues au tracé plein d’élégance. Ma nature
romanesque favorisa mon imaginaire. J’admirais les
trirèmes, venues de tous les ports de la Méditerranée,
guidées par le faisceau lumineux du phare d’Alexandrie
sur l’île de Pharos. Je sentais les parfums d’Orient,
humais les épices, effleurais les tissus soyeux des confins
de l’Asie, goûtais les fruits délicieux, inconnus.
J’interpellais les dockers. J’étais une prostituée du côté
de Canope ou femme de dignitaire grecque, peut-être
égyptienne, parée de fines mousselines et de bijoux.
J’étais tout un monde cosmopolite grouillant sur le port.
La ville m’était devenue familière et semblait ne plus
avoir de secrets pour moi…

Plus de secrets pour moi ? Quelle prétention !

21 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
Je fus très impressionnée par la précision des détails
que nous laissèrent d’anciens et talentueux observateurs.
Plutarque, écrivain, grec, nous guida dans cette capitale
fondée par Alexandre le Grand. Strabon y séjourna
plusieurs fois. Diodore de Sicile, nous initia aux mœurs et à
la vie de César et Cléopâtre. Platon et combien d’autres
personnages illustres, reporters de l’Antiquité. Hérodote,
historien grec voyagea jusqu’en Haute-Egypte et nous
fit part de ses conclusions, de ses théories. Ces savants
ont relevé, analysé, noté de précieuses indications sur le
comportement de tout un peuple déjà bien en avance
sur nous…
Grâce à eux, l’ivresse ressentie lors de mes
promenades oniriques à travers la ville prenait un sens.
Des hommes avaient vécu dans ces lieux ; ils avaient
raconté leurs impressions et me guidaient à travers leur
savoir. Par leurs récits, j’émergeais de mon ignorance,
de l’ombre inculte dans laquelle je me débattais au
milieu de mes préoccupations quotidiennes ; nécessaires
bien sûr ! Mais matérielles…

Je leur rends grâce à tous ces érudits d’un autre
temps.










22 ARLETTE GAUTIER-DURU








ALEXANDRIE AVEC ARCHIMÈDE


Imagine un peu. Je débarque d’une trirème. Elle
arrive de Chypre avec une cargaison d’amphores
remplies de vin. Sur les quais de l’île Pharos grouille et
s’empresse une nuée de dockers pour décharger ou
recharger, car d’autres vaisseaux venant d’Antioche, de
Rome, de Corinthe ou encore de Rhodes, de Syracuse
ou de Tyr ont déjà accosté. Je crois rêver, moi, la
gauloise inculte. Je me fais bousculer avec mon nez en
l’air à n’en pas croire mes yeux. Pourtant ce n’est pas
une légende, les choses se passent ainsi…

Je me retourne pour admirer une fois encore le phare
à trois étages, tout en marbre blanc, avec ses tritons de
bronze aux angles. C’est un jeu de miroirs qui porte la
lumière des flammes très loin sur la mer. Quelle
ingéniosité ! Un homme grand et barbu, habillé de lin
blanc avec une grande chlamyde drapée sur l’épaule
s’approche de moi. Il me parle avec douceur. C’est
sûrement un philosophe, un orateur, peut-être un guide
ou quelque chose comme ça. Il m’apprend que cet
édifice superbe, éclatant, construit depuis quelques
décennies, fut édifié pour la sauvegarde des marins par
un architecte d’Asie Mineure Sostrate. Il murmure
23 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
comme pour un secret : ce phare sera l’une des sept
merveilles du monde, c’est sûr…

Je m’extasie.
La foule bigarrée s’active sur les débarcadères
chargés de toutes sortes de produits, en provenance des
quatre coins du monde connu. Le négoce bat son plein.
Ça discute, ça soupèse, ça se dispute. Les sesterces, les
drachmes, les statères, les debens, l’or, l’argent ou le
cuivre, en pièces, en plaquettes, en rondelles passent de
main en main. Des hommes au pagne court notent des
signes sur des papyrus ou des tablettes. Ils sont affairés
car toutes ces marchandises transitant par ce grand port,
carrefour de l’Orient et de l’Occident, nécessitent de
l’ordre et de la méthode. Les ivoires, les animaux
sauvages, les épices, les pierres précieuses, les fruits
exotiques, les vins et des vivres, des denrées de l’Inde,
de l’Arabie mais aussi de Chine. Le monsieur barbu en
chlamyde blanche est de nouveau près de moi. Je lui
souris car ses renseignements me sont précieux. Il me
voit un peu perdue dans cette bousculade.

« Des caravanes venant des déserts arrivent ici
presque chaque jour, précise-t-il. Elles apportent les
pierres et de l’or des mines de Nubie, des parfums et
des épices d’Arabie. Des animaux sauvages du fin fond
de l’Afrique et bien sûr des esclaves nubiens car leur
musculature est réputée ; les femmes de la cour en sont
friandes. Ces pauvres diables ont dû quitter leur village,
leur famille et se laisser enchaîner jusqu’ici. Au moins
du temps des grands pharaons, me confie-t-il tout bas, il
n’y avait pas d’esclave… Les Grecs ont apporté leurs
mauvaises habitudes. Enfin, nous n’y pouvons rien ; et
24 ARLETTE GAUTIER-DURU

puis n’oublions pas jeune dame, que leur civilisation est
exemplaire aussi. Tout de même… Je préfère la
philosophie égyptienne.

– Oui. Vous avez raison, moi aussi.

– Encore plus fort : des canaux relient la mer au Nil
et à la Mer Rouge ; ils acheminent ces produits jusqu’à
Bérénice et Arsinoé et d’autres villes situées sur la rive
occidentale de la Mer Rouge. Tu sais, je connais bien le
delta du Nil car j’y ai asséché les marais en construisant
des digues.

– Vous ? Mais vous êtes un savant alors monsieur ?

– C’est beaucoup dire jeune dame, car dans cette ville,
il y a bon nombre de gens très capables. Alexandre a
créé cette capitale pour en faire, non seulement un point
de rencontre pour le commerce mais aussi la
convergence des cultures, des intelligences. Aristote
étant son précepteur, tu parles s’il en a appris des
choses ! Un grand bonhomme comme Aristote pour
éducateur ! Il a eu beaucoup de chance Alexandre le
Grand !. »

J’en restais bouche bée…. Nous étions dans le
second siècle avant J.C., et cette ville somptueuse,
moderne et grouillante d’animation, ressemblait à une
préfecture de notre siècle ! Avec la pollution en moins
bien sûr… et les moyens de locomotion un peu
différents. Quant à l’ambiance générale ! Les gens
souriaient, se congratulaient. T’imagines ?
25 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
Ce monsieur de blanc vêtu resta à mes côtés. Il
semblait glisser sur la chaussée de marbre. Nous frayant
un passage à travers cette cohue, nous quittâmes les
quais. Il m’entraîna vivement sur le trottoir car des chars
attelés, des cavaliers, des litières allaient et venaient sur
une voie très large.

« Nous longeons l’heptastadion, large avenue de trente
mètres reliant l’île à la ville. Nous devons
l’aménagement ingénieux de ces voies à l’architecte
Dinocrates ; son maître Hippodame, urbaniste de génie
inventa les rues à angle droit. Tu sais qu’il fut
contemporain du grand Périclès ?

– Non monsieur. Je ne savais rien de tout ceci. Rien
avant d’avoir lu ce petit guide bleu et surtout de vous
avoir rencontré ! Avec vous, c’est encore plus
passionnant !

– C’est gentil, je te remercie, jeune dame. Alexandre le
Grand ! Tu connais bien sûr ! C’était un grand chef de
guerre. La soif des conquêtes le consumait tout entier.
Ah ! Ce besoin de conquérir ! Toujours plus loin…
Pourtant c’est à lui que nous devons cette ville superbe !
Il a délivré l’Egypte de l’invasion perse et depuis, la
capitale de l’Egypte ne cesse de prospérer. Lorsqu’il a
quitté l’Egypte, il a mis sur le trône un général qu’il
aimait : Ptolémée I, surnommé Sôter. C’est lui je crois le
fondateur de la Grande Bibliothèque. ».

Tout le long des magnifiques avenues, nous
admirons les statues grecques ornant les trottoirs, les
édifices de marbre blanc pur, rouge ou vert antique,
26 ARLETTE GAUTIER-DURU

bleu de Carrare. Les jardins et les sanctuaires aux
colonnades gracieuses enguirlandées de fleurs.

« Comme tu vois, tous ces bâtiments sont de pur
style grec. Le temple à colonnes que tu aperçois sur
cette colline est dédié à Dionysos, dieu grec par
excellence et sur ta gauche, près de la mer, le temple
d’Isis. Je ne serais pas étonné que ces deux-là frayent
ensemble… Ne sont-ils pas les divinités de l’Amour, du
vin et tout ce qui va avec ! Ah ! Elles mènent joyeuse vie
là-haut sur leur nuage, ces déités de tout poil… Le pire
est que les rois et leur cour veulent leur ressembler !
Orgies par ci, bacchanales par là… Je ne sais pas où
tout ça va nous mener mais je crains le pire… Je ne suis
ni un vieux rabat-joie, ni ennemi de la rigolade, mais les
responsabilités morales, sociales, matérielles que
réclame la gestion de tout un peuple, devraient passer
avant toutes ces débauches. Enfin… J’espère que mes
propos ne te choquent pas trop jeune dame… Tu sais, j’ai
mon franc-parler et certaines conduites me révoltent.

– Je vous comprends monsieur. Mais oublions tout
cela si vous le voulez et revenons à ces œuvres
magnifiques ; portons-les malgré tout, au crédit des rois
que nous évoquions… Quels personnages représentent
ces superbes statues par exemple ?

– Les premiers Ptolémée et leurs épouses : Bérénice,
Arsinoé II, puis une autre Bérénice. Garde ça pour toi
jeune dame, mais dans cette dynastie plus grecque
qu’égyptienne, on supprime beaucoup ! Tous les
gêneurs, les prétendants éventuels au fastueux trône
d’Egypte : couic, on les zigouille ! Aucun respect pour la
27 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
vie. La liste de leurs méfaits est déjà très longue. C’est
bien triste… Mais moi, je ne me mêle pas de politique.
Et puis, ce n’est pas mon pays, ça ne me regarde pas.

– Vous savez, nous avons connu ça aussi et dans
toute l’Europe ! L’ Histoire nous apprend que certains
monarques, afin de garder le pouvoir, envoyaient leurs
sbires trucider les gêneurs, légitimes ou non, qui
menaçaient leur trône !

– Eh bien, vois-tu jeune dame, ils ont fait école !
Heureusement. C’est vrai qu’ils ont su s’entourer de
savants, d’inventeurs de génie qui ont laissé de belles
choses. Comme cet aqueduc, là, sur le côté; il achemine
l’eau de citerne en citerne, jusqu’aux habitations,
irriguant au passage des jardins luxuriants et des
fontaines. Le désert est proche mais avec les nombreux
bras du Nil, il est aisé de guider l’eau partout dans la
ville.

– C’est génial ! C’est fou l’avance que vous avez sur
les autres pays ! Et cet édifice tout en marbre ?

– Ah ! c’est le fameux tombeau d’Alexandre, le grand
conquérant dont je t’ai parlé. Il est mort de la malaria à
Babylone. Il n’avait que trente-trois ans…

– Tiens, c’est drôle, comme le Christ.

– De qui parles-tu ? je n’ai pas bien entendu avec
toute cette animation…

28 ARLETTE GAUTIER-DURU

-Je parlais du Christ ; un célèbre bienfaiteur de
l’Humanité, mort au même âge qu’Alexandre…Vous ne
pouvez pas le connaître ! Pas encore. Ne faîtes pas
attention monsieur. Ce n’est qu’une réflexion
personnelle…Cela dit, c’est bien jeune pour mourir.

– Oui, surtout de maladie ! Après être sorti indemne
de toutes ses batailles…Donc, pour revenir à notre
conquérant, on a ramené sa dépouille de Babylone car il
voulait que sa dernière demeure fût ici, à Alexandrie. Il
est vénéré par toute la population, aussi bien les
Macédoniens ses concitoyens, que les Egyptiens
auxquelles il s’était assimilé. C’était quand même un
grand homme malgré son humeur guerrière. Depuis sa
venue en Egypte, comme tu vois jeune dame, toutes les
constructions, les monuments, les temples sont
d’architecture grecque. Les statues ont bien quelques
touches égyptiennes par-ci, par-là, mais peu. C’est
dommage car les édifices égyptiens ont beaucoup
d’allure. J’ai lu ce qu’en écrivit Hérodote : un grand
homme aussi cet Hérodote. Il a décrit les monuments et
tombeaux prestigieux de la Thébaïde de tous les pharaons
qui les ont édifiés. Malheureusement bon nombre
d’entre eux sont en partie, ensevelis par le sable. Je
trouve regrettable qu’ici, dans la capitale égyptienne,
cette architecture ne soit pas davantage représentée ; elle
est pourtant si raffinée, si harmonieuse…

– Effectivement, Je suis un peu déçue. À Alexandrie,
je pensais découvrir un style purement égyptien ! C’est
dommage, mais c’est quand même magnifique !

29 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
– Depuis les dominations étrangères : les Libyens,
les Perses, les Grecs et d’autres encore, l’Egypte a perdu
sa grandeur passée. Finis les Ramsès, les Thoutmosis, les
Aménophis… Ce pays connut un vrai brassage de
population durant son Histoire. Malgré cela, la religion
et ses rites, les cérémonies dédiées aux divinités, les
coutumes égyptiennes et leur philosophie gardent
toujours leur préséance. C’est très important de le
souligner.

– Je n’ai pas encore étudié ces grandes époques ; je
m’y emploie… Je commence tout juste mes études sur
l’Egypte ; le hasard de mes lectures m’a amenée ici, à
Alexandrie. Je ne pouvais rêver meilleur guide que vous,
cher monsieur ! Au fait, j’aurais bien aimé visiter le
quartier de Canope. Savez-vous où il se trouve ?

– Mais ce n’est pas un endroit pour toi jeune dame. Le
quartier de Canope est plutôt mal famé. Dans les
ruelles, les maisons basses et sombres abritent des
lupanars, des maisons de jeux. Dans ce quartier règnent
le crime, le vice, les gens de mauvaise vie, les coupe-
jarrets. Je ne peux t’y emmener et je te déconseille de t’y
rendre seule, c’est trop dangereux !

– Ah bon ! À ce point-là ? Sur mon guide, ils en
parlent de ce quartier, ça correspond bien à ce que vous
disiez !.Cependant, au milieu de la journée, je pensais
qu’on pouvait s’y promener sans danger… Dommage
qu’on ne puisse s’y rendre ! Pourtant, nul habitant de
Canope ne peut se dire sage, mais le sage véritable y peut demeurer
sans perdre sa qualité et son nom. Dixit Sénèque, un grand
philosophe. Vous voyez bien !
30 ARLETTE GAUTIER-DURU

– Ah mais ! Je le connais ce Romain ! D’ailleurs, il est
né en Espagne. Bien sûr que c’est un grand philosophe !
Il n’empêche que Canope est un vrai coupe-gorge oui !
De plus je n’ai pas le temps car je suis attendu à la
Bibliothèque et je voudrais bien connaître tes
impressions sur ce splendide bâtiment. J’ai rendez-vous
avec Euclide. ; c’est un géomètre ; il m’apprend des
trucs géniaux ! J’ai plein d’amis ici. Certains nous ont
quittés, mais ils ont laissé leurs tablettes ; elles nous
permettent d’améliorer nos recherches. Je suis heureux
qu’une opportunité me fut offerte pour venir à
Alexandrie. C’est une aubaine ! Ce Sanctuaire représente
l’aboutissement de toute la vie culturelle existant depuis
le Nouvel Empire : mille ans de connaissances
mémorisées par les Ecoles égyptiennes de Thèbes,
Memphis, Héliopolis pour ne parler que des plus
célèbres. On y enseigne toutes les formes de culture : la
religion, l’écriture sacrée : les hiéroglyphes, l’écriture
hiératique, celle des prêtres et l’écriture parlée, le
démotique. Puis la législation, la morale, la grammaire,
l’histoire, la géométrie, l’agriculture et l’astronomie. Par
contre vois-tu, la philosophie, la dialectique, la logique
et la métaphysique sont étudiées essentiellement en
Grèce mais répertoriées ici même. Cette Grande Maison
abrite tout le savoir du monde et je suis très fier d’y
venir travailler.

– Ah bon ! Je me suis bien douté que vous étiez des
leurs… Je vous imaginais, heu, disons… philosophe ;
mais comme l’école est en Grèce… Puis vous m’avez
appris que vous aviez asséché les marais : donc c’est
plutôt du ressort du géomètre n’est-ce pas ?
31 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
– Bien pensé, jeune dame, géomètre effectivement
attaché à l’Ecole d’Athènes. Je suis ici pour étudier des
textes importants dont a besoin un grand ami à moi. Il
se nomme Manéthon.Il est prêtre et historien et rédige
un ouvrage sur l’Histoire de l’Egypte. Il a entrepris le
classement des dynasties pour y voir plus clair. C’est un
labeur considérable tu sais ! Surtout qu’il transcrit le
nom originel des pharaons en grec. Ainsi, Thoutmès est
le nom égyptien de Thoutmôsis, Imenhotep
d’Aménophis etc… Personnellement, je trouve cela
regrettable. Les Divinités dont ces pharaons se
recommandèrent pour leur titulature sont Égyptiennes ;
pourquoi traduire leur pharaonyme dans un langage
étranger à leur intronisation ? En plus, il est égyptien…
Je ne comprends pas. On en a déjà parlé tous les deux ;
il prétend que, séjournant en Grèce afin de recueillir des
éléments philosophiques, il doit penser en grec, manger
grec, parler grec, chanter en grec, prier en grec, tout
faire en grec quoi.

– Vous savez, même les égyptologues de mon siècle,
tout passionnés qu’ils sont, se servent des noms grecs.
Ce n’est pas logique et je ne comprends pas !

– L’hégémonie ! l’hégémonie ! jeune dame ! Pendant
nombre de lustres, la Grèce a géré ce monde coincé
entre l’Europe et l’Orient. Depuis plus d’un siècle
qu’elle occupe l’Egypte, la Grèce hellénise tout. Tu as
vu ? Pour l’architecture, c’est pareil ! Comme mon
collègue Manéthon ! Enfin, c’est un très bon ami et je
l’aime beaucoup. Il a horreur du bateau et craint le mal
de mer ; c’est pourquoi je suis venu à sa place. Je dois
rencontrer aussi un certain Philon de Byzance,
32 ARLETTE GAUTIER-DURU

ensemble ils essayent de dresser la liste des Merveilles
du Monde. Mais chut. Elle n’est pas encore connue. Au
fait, je ne t’ai pas demandé ton nom ! D’où viens-tu
d’abord ?

– Mon nom ne vous dira pas grand-chose, quant à
mon pays… Je viens de France… de Gaule plutôt…

– De Gaule, dis-tu ? Jamais entendu parlé… C’est
loin ?

– De l’autre côté de la Méditerranée. Bof…Laissez
tomber…

– Ça y est. Nous voilà arrivés. Nous sommes devant
la grande Bibliothèque d’Alexandrie. C’est grandiose
n’est-ce pas ? »

Je contemple cet imposant chef-d’œuvre aux murs
entièrement gravés de pictogrammes et de hiéroglyphes,
de signes cunéiformes aussi…Une galerie de colonnes
en marbre surmontées de chapiteaux grecs et égyptiens
court tout le long du périmètre. Je vois des statues de
dieux et de déesses, de rois et de reines qui se dressent
sur la partie supérieure ; le tout créant un ensemble
parfaitement harmonieux…

« Je n’ai jamais rien vu de pareil monsieur. Je
comprends votre enthousiasme ! Travailler dans un tel
endroit ! Je suis émerveillée !

– Tu n’en reviens pas hein ? Je le savais, je le savais !
Tu vois sur les marches, tous mes amis m’attendent :
33 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
Aristarque l’astronome, Apoillonios de Rhodes, un
poète de talent, Euclide, mon maître, Eratosthène, un
mathématicien, astronome fameux… Lui aussi étudie
l’Egypte. Il cherche la source du Nil et essaie de
démontrer qu’elle se situe dans les montagnes
d’Afrique… Ah ! Ces astronomes ! Toujours la tête
dans les nuages ! Mais, attention, c’est un crack ! Et
puis, il n’est pas tout seul à penser ça. Ptolémée Claude,
l’astrologue est de son avis. Tous les deux sont formels.
Le Nil se forme dans les montagnes… On verra bien !
Tiens au fait, toi qui veux contempler de vrais
monuments égyptiens, si je peux me permettre un
conseil, part vite pour la Thébaïde (Haute Egypte).
Hérodote, tu te rappelles ? Le super historien dont je
t’ai parlé ; il a beaucoup voyagé au sud du Nil et nous a
laissé de précieuses observations. Il a écrit une Histoire
qui relate la vie des Pharaons…Tu verras jeune dame, tu
vas en avoir plein les yeux. Arrête-toi d’abord à
Saqqarah, à Ghizeh voir les pyramides et le Sphinx. À
Memphis admirer le Grand Temple de la Sagesse dédié
à Ptah. Ah ! Si les hommes voulaient bien s’y recueillir
plus souvent… Je te souhaite un très bon voyage au-
delà des sables d’Egypte !

– Je vous remercie infiniment. Et vous monsieur ?
Vous ne m’avez toujours pas donné votre nom ? Je le
connais sûrement !

– Archimède de Syracuse, le géomètre.

– Archimède ? L’Archimède du principe, l’inventeur
de la densité ? du poids volumique ? Mais vous êtes un
grand savant ! Bah ça alors… Bien sûr que je vous
34 ARLETTE GAUTIER-DURU

connais ! Je me souviens avoir appris cela, même en
primaire… Bah ça alors ! Archimède ! Mais vous n’êtes
pas seulement géomètre ? Vous avez inventé des tas d’
trucs supers !

– Je ne comprends pas tout ton langage, mais je suis
content que tu me connaisses jeune dame ! Oui, je me suis
amusé à fabriquer d’autres bricoles comme la vis sans
fin, la poulie…Tiens, même le levier. Je leur ai dit
« donnez-moi un point d’appui et je vous soulève le monde ».
Bien sûr c’est un peu exagéré ; c’était pour rire !. On a
bien rigolé aussi quand j’ai trouvé ma théorie sur la
densité. Je me suis retrouvé tout nu dans la rue en
hurlant « Euréka, Euréka ! tellement j’étais heureux
d’avoir enfin concrétisé ce que je cherchais depuis
longtemps… Dans ma hâte de le dire à tout le monde,
je n’avais pas enfilé de linge ! Tout nu, tu te rends
compte ? J’aurais fait sensation à Canope ! Je vais te
raconter une anecdote à ce propos ; mais en vitesse
parce qu’ils m’attendent là-bas. « Mon protecteur qui est
aussi le roi de Syracuse était persuadé que son orfèvre le
volait. Il lui avait commandé une couronne d’or pur.
Quand l’orfèvre lui apporta, elle lui paraissait bien légère
pour de l’or. Du coup, il m’a demandé de trouver un
système pour le confondre. Et bien, grâce à ma
trouvaille, j’ai plongé la couronne dans l’eau et en
sachant combien elle aurait dû peser, je me suis rendu
compte qu’elle avait été façonnée dans un alliage. Il a pu
ainsi confondre les filous. Mon roi était drôlement
content et moi aussi. Mais là, je ne me suis pas mis tout
nu ! Ha, ha, ha ! » Il faut vraiment que je rejoigne mes
amis. Je suis très heureux d’avoir fait ta connaissance,
35 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
jeune dame de Gaule. C’est bien ça ? La Gaule ? Faut que
je me renseigne sur ton pays.

– Vous n’allez pas être déçu ! Et merci encore !
Maintenant, Alexandrie n’a plus de secrets pour moi !

- Détrompe toi, Jeune dame prétentieuse ! S’il est une
ville où tout est mystère, c’est bien Alexandrie : La
Porte de l’Orient ! C’est tout dire ! »

Je le regardai s’éloigner. De dos, il me faisait penser
au professeur Tournesol ; si ce n’était sa longue toge
blanche. Il se retourna avant de passer la grande porte
en cèdre, il paraissait tout petit entre les colonnes de
marbre, il me fit un signe de la main et s’engouffra à
l’intérieur au milieu de ses amis. Je restai encore un
moment devant l’édifice prestigieux.

Plus tard, bien plus tard, j’appris qu’il dut regagner
Syracuse ; l’armée romaine commandée par Marcellus
était aux portes du royaume. Le roi comptait sur sa
présence pour trouver un stratagème pouvant les
vaincre. Durant trois ans, Syracuse tint les Romains en
échec grâce à des machines de guerre et à
l’embrasement des vaisseaux par un système de miroirs
qu’Archimède mit au point. Je crois savoir que mon
brave ami y trouva la mort. Et pourtant Marcellus avait
demandé qu’on l’épargnât… Regrettant vivement la
perte d’un tel savant, le général romain lui fit élever un
tombeau surmonté d’une sphère dans un cylindre :
symbole des inventions du grand homme.
36 ARLETTE GAUTIER-DURU

Au milieu du deuxième siècle avant J.C., moi, une
gauloise ignare, j’eus l’immense privilège de cheminer
aux côtés d’Archimède durant quelques heures…
Encore toute chavirée par cette rencontre, je longeai
l’avenue ornée de chapiteaux, de frontons, de statues
élégantes, de tout un ensemble pompeux ; un tantinet
ostentatoire. Je croisai des habitants à l’image de ce
quartier luxueux : des hommes vêtus de longues
tuniques de lin plissé, retenues à l’épaule par une broche
en or et chaussés de sandales en fines lanières dorées
remontant sur la cheville en une tresse nouée sur le
devant. Une belle Egyptienne descendit d’une litière
avec grâce. Sa chevelure noire, prise dans une résille de
métal argenté laissait apparaître une turquoise sur le
front. Sous sa robe de mousseline croisée sur la poitrine,
on devinait des seins ronds et fermes. Une ceinture de
perles de lapis-lazuli enserrait sa taille permettant à la
jupe mouvante de s’évaser en petits plis. Toutes ces
belles alexandrines semblaient effleurer les trottoirs de
leurs sandales d’or, fines et aériennes.
Ce joli monde se dirigeait vers des jardins embaumés
de jasmin, d’acacia, de rose, avant de pénétrer dans de
superbes villas aux perrons et colonnades enlacées de
fleurs exubérantes.

Puis je laissai Alexandrie. Cette ville que les auteurs
anciens baptisèrent Fille d’Alexandre, la Belle, la Très Belle,
l’Eternellement Mémorable, la Tout à Fait Royale, la Très
Brillante ou tout simplement la Grande…
37 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
38 ARLETTE GAUTIER-DURU








CLÉOPÂTRE ET JULES CÉSAR


Lorsque Apollodore de Sicile déroula le tapis aux
pieds de César et que Cléopâtre lui apparut, il se rendit à
l’évidence. Que cette toute jeune fille ait pu élaborer un
tel stratagème pour parvenir devant le Grand Jules en
personne, cela prouve une audace exceptionnelle ! Cette
ruse ne fut certainement pas pour lui déplaire ! La
beauté juvénile et l’aplomb de cette jeune princesse
laissaient augurer les plaisirs et les charmes incontestés
de l’Egypte… Quelque piège aussi, assurément…

Hé oui ! Le Grand César s’y laissa prendre. Il
privilégia Cléopâtre dans la guerre qui l’opposait à son
frère Ptolémée XIII. Ce dernier, conseillé par son
précepteur Pothin et son ministre Achillas, remis à
César en gage de son dévouement, la tête du Grand
Pompée qu’il avait fait exécuter quelque temps
auparavant. Quelle erreur !

« De quelle erreur parles-tu, femme curieusement
accoutrée ?

Un militaire de l’armée romaine s’avance vers moi
l’index menaçant.
39 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE

– Bonjour, soldat romain. Je pensais tout haut à
l’assassinat de Pompée. Je crois que votre général en
chef n’a pas apprécié ce geste. Ai-je raison ?

– En quoi cela te regarde ? Et pour ta gouverne,
apprends que je suis centurion dans une cohorte de
Jules César qui est bien plus qu’un général. Il est
Premier Consul de Rome. Et toi, qui es-tu d’abord ?

– Je viens de Gaule. Je m’informe sur l’histoire de la
reine d’Egypte et de César ;justement…J’ai appris qu’il
n’avait pas apprécié l’assassinat du grand Pompée. Vous
devez bien avoir un avis ?

– Les légionnaires n’ont pas d’avis. Je suis chef d’une
centurie ; mes hommes sont de mon avis. Moi, je suis
de l’avis du chef de ma cohorte. Et les chefs de cohorte
sont de l’avis de César. Ce détail mis au point, je peux te
dire, gallo-romaine, que nous aimions Pompée : un grand
chef de guerre ce Pompée. J’ai même servi dans une de
ses manipules quand je me suis engagé. Avec César et
Crassus, ils avaient formé le Triumvirat de Rome ; ça
marchait du tonnerre de Jupiter ! Et puis pour des
raisons que je n’ai pas encore comprises, il y a eu des
embrouilles, ils se sont disputé le pouvoir jusqu’à se
faire la guerre. Pourquoi trois hommes d’une telle
trempe, d’une intelligence proche du génie peuvent en
venir aux armes pour rester seul maître incontesté, tout
en haut de la pyramide ? Pourtant, toutes ces Légions
conquérantes, unies pour Rome : quelle puissance ça
représentait ! On rentrait en vainqueurs dans les villes,
les habitants nous acclamaient et Le triumvir glorieux
40 ARLETTE GAUTIER-DURU

faisait enchaîner les traîtres et les souverains devaient
payer tribut. Rome est devenu riche, très riche et nous,
les légionnaires avions droit au butin et aux jolies
prisonnières… Ah ! C’était bien ! On avait une foi
aveugle en Rome et son triumvirat !

– Oui, c’est regrettable. Cette soif inextinguible de
puissance date de la nuit des temps. Rien n’a changé !
Légions armées, légions de terroristes, légions de
partisans, de militants, joutes verbales d’une violence
inouïe, manœuvres vicieuses… Conquêtes, pouvoir,
monopole, fortune, suprématie. Quelle dérision !

– Mais qu’est-ce que tu crois, gallo-romaine ? Les
armées, c’est fait pour ça ! Conquérir les pays d’ailleurs
pour élargir le pouvoir…C’est notre destinée ! Et puis, il
faut nous voir défiler dans les villes conquises, les
licteurs en tête, tous les manipules brandis dans le soleil,
pour la gloire de Rome ! Tiens, j’en ai des frissons
d’orgueil ! Mais quand trois grands chefs romains
décident de se faire la guerre, ça c’est triste… Du coup,
j’ai rallié l’armée de Jules César dont les chances de
gagner sont plus fortes. Mais tu as raison gallo-romaine.
C’était pas une bonne idée de faire assassiner Pompée..
Le Premier Consul n’a pas pardonné au fils d’Aulète un
cadeau aussi macabre. Et tout ça pour obtenir le trône
d’Egypte ! Du coup César, furieux, a chassé ce petit
Ptolémée du palais ; lui et sa clique de conseillers
fourbes et cruels. Mais il s’est fait des ennemis dans ce
pays notre grand César ; tous ceux qu’étaient contre
l’égyptienne ; il y en a beaucoup, crois-moi ! Et foi de
Marius Ovidius, je commence à me demander si j’ai eu
raison de rallier son armée !
41 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE

– Ah bon ! Qu’est-ce qui vous fait dire ça, centurion
Marius ?

– Bah tu penses, elle boit du p’tit lait la reine des
mijaurées ! Notre Consul est complètement fasciné par
ses charmes et comme il a évincé son frère du trône, elle
s’imagine se mettre dans la poche l’Egypte et Rome…
Du moins, c’est ce qu’elle pense, parce que ça, c’est pas
encore gagné ! Mais j’y pense, si tu es de son côté et que
du veux des informations, tu dois être une
espionne ? Alors là, je ne dirai plus rien. D’ailleurs, tu le
sais bien, je n’ai pas d’avis.

– Mais si, vous en avez un Centurion Marius. Et la
façon dont vous parlez de Cléopâtre montre bien que
vous ne la portez pas dans votre cœur, n’est-ce pas ?
Rassurez-vous, c’est juste une conversation entre vous
et moi. Non, je ne suis pas une espionne ! Je veux
apprendre tout sur l’Egypte… Ce n’est pas la même
chose !

– Je me méfie quand même… Les bonnes femmes et
les gallo-romaines aussi sûrement sont des pies
bavardes. Ça répète tout. Mais, bof, après tout, je m’en
fous. Je n’ai pas à cacher des sentiments que toute la
garnison partage. Nous on l’aime pas l’égyptienne, car
elle a complètement subjugué César. Envoûté même !
On pense à son épouse Calpurnia qui est une femme
exceptionnelle. On sait bien que les légionnaires, les
gradés comme les autres ont des copines dans les pays
qu’ils traversent. Notre Grand César comme les autres !
42 ARLETTE GAUTIER-DURU

Mais l’afficher à ce point-là et s’incruster à Alexandrie,
c’est pas permis ! Cette ville nous est hostile, c’est sûr !

– Mais pourquoi cette hostilité ? César n’a-t-il pas
ramené la paix dans cette capitale déchirée par des
querelles de successions, puisqu’il a tranché et remit le
pouvoir à l’aînée des enfants de Ptolémée XII ?

– C’est bien plus compliqué, gallo-romaine, bien plus
compliqué ! La dynastie des Lagides n’a pas été de tout
repos ! À partir du troisième ou quatrième Ptolémée je
n’ sais plus, la gestion était si mauvaise, il y avait tant de
discordes dans la famille royale que Rome s’en est mêlé,
tout en laissant leur autonomie aux rois suivants. Enfin,
presque… Ils se sont tellement entretués que le dernier,
celui qu’on appelle Aulète, est venu se réfugier à Rome ;
il avait peur de se faire assassiner ! Alors, tu vois ! César
n’est pas au bout de ses peines avec Alexandrie, sa reine
et les dingues qui l’entourent…C’est une lignée
dangereuse : ils sont tous fous j’ te dis ! Il devrait se
méfier notre grand Romain car j’ai peur, tu vois gallo-
romaine., j’ai bien peur que ça tourne mal.

– Vous êtes bien instruit des choses de l’Egypte ! Je
ne pensais pas qu’un militaire, fût-il centurion romain
de 50 avant J.C. puisse avoir autant de connaissance sur
un pays conquis !

– Mon oncle Marius, chef du parti populaire à Rome
avait été chargé par le Sénat d’aller en Afrique. Il m’a
raconté un peu l’histoire de quelques régions d’Afrique,
dont l’Egypte. Cela m’a beaucoup passionné. Je n’y étais
jamais venu avant. La ville d’Alexandrie est superbe,
43 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
mais pour riposter, nos légions y ont fait trop de dégâts.
C’est bien dommage. César, pourtant grand stratège, a
commis de graves erreurs. Tout ça pour faire plaisir à sa
matrone de malheur qui voue une haine épouvantable à
son frère.

– Ah bon ?… Vous voulez bien me raconter ?

– Donc César a chassé du palais le jeune frère de la
reine. Du coup, il est devenu furieux et ne veut pas
s’avouer vaincu sans réagir. Il a déclaré la guerre à
l’égyptienne, donc à César. Avec ses conseillers Pothin
et Achillas et son armée, Ptolémée s’est retranché
autour d’Alexandrie. Pour nous assiéger, il a fait bloquer
le port de l’Ile de Pharos par ses trirèmes de combat…
Le petit salaud ! Ainsi, on s’est tous retrouvés coincés
dans le palais royal ; César, nos légions, la Cléopâtre et
ses soldats encore fidèles. C’est une guerre fratricide
maintenant qui fait rage partout dans Alexandrie !

– Quelle misère ! Dans mon Alexandrie ! Modèle de
tous les ports de ce bassin oriental, ma ville aux
boulevards rectilignes, ma ville : phare de toutes les
cultures, de tous les échanges…Sur mes quais que j’ai
tant de fois sillonnés ! Mon Alexandrie ! J’en
pleurerais…

– Comment ça, dans ton Alexandrie ? T’as du toupet
par Jupiter ! C’est pas ta ville et tu la fais tienne ? C’est
vrai. Pour une gallo-romaine, t’as l’air de bien la
connaître !

44 ARLETTE GAUTIER-DURU

– Oui ; elle m’a captivée tout au long de mes lectures,
centurion Marius. Je l’ai beaucoup étudiée. Cette
capitale me fascine et je suis triste qu’elle soit ravagée
par la guerre…

– Je suis bien de ton avis, gallo-romaine. Quel désastre !
Mais, attends la suite…Malheureusement, c’est pas
tout ! Donc, la bataille fait rage et beaucoup de
légionnaires tombent. Jules César est lassé qu’un jeune
blanc-bec de douze ans et une armée très mal entraînée
résiste aux grandes Légions Romaines. Il veut en finir au
plus vite et décide de lever le blocus en ordonnant
l’incendie des navires ennemis. Alors, j’ te raconte pas la
vision horrible de la ville en feu ! Ce fut épouvantable !
On aurait dit que Jupiter lui-même s’en était mêlé et
toutes les divinités de l’Enfer avec…César fit là, un
mauvais calcul, une erreur impardonnable, car le vent
s’est levé. Alors, imagine le port avec tous ces vaisseaux
de bois qui flambent comme des bûchers… Le feu qui
se propage à l’intérieur de la ville, réduisant en cendres
entrepôts, magasins, silos à grains… Et voilà que les
flammes en rage, décuplées par le vent s’engouffrent
dans les avenues, léchant les monuments et les beaux
bâtiments du front de mer, les villas et leur perron plein
de fleurs… Même dans les jardins, les arbres aux
essences rares sont dévorés par les braises
incandescentes qui projètent des flammèches dans tous
les sens ! Quel malheur par Jupiter !

– Oh oui, j’imagine car le feu atteignit l’incomparable
bibliothèque d’Alexandrie ; les flammes consumèrent les
quelque 700.000 ouvrages, parchemins et papyrus…
Toutes les connaissances universelles, répertoriées dans
45 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
ce lieu depuis des siècles par les savants et les
philosophes de l’Antiquité. Le feu réduisit à néant la
mémoire de toutes les cultures, accumulée dans ce
sanctuaire exceptionnel.

– Je peux te dire que Jules César ne fut pas très fier
de cette initiative et sa mijaurée lui a reproché pendant
des jours et des jours. Parce que, bien sûr je ne l’aime
pas, mais elle est drôlement instruite. Elle connaît tous
les savants et ce qu’ils ont écrit. Elle est forte dans ce
domaine ; je peux pas le nier ! Qu’est-ce qu’elle a
pleuré ! César savait plus comment la consoler….Il faut
dire qu’Alexandrie était renommée dans le monde pour
sa prestigieuse Bibliothèque. Nous aussi les légionnaires,
on a eu de la peine de voir les flammes tout détruire…
On a bien essayé d’empêcher le feu de progresser, mais
avec ce sacré vent venu de la mer et les autres fous qui
nous catapultaient des pierres énormes, on a dû arrêter.

– Je sais mon pauvre ami. Quelle perte…

– Et puis le calme est revenu. César a mis en échec
Ptolémée et ses conseillers, les a expédiés ad patres et
Arsinoé, la sœur de Cléopâtre, à Rome, comme
prisonnière, en attendant de fêter son
Triomphe. Comme ça, il pourra prouver au Sénat qu’il a
bel et bien soumis l’Egypte. Ah, il sait y faire ! Il y a pas
à dire ! Encore plus fort, pour faire taire les mauvaises
langues de Rome qui colportent des ragots sur sa liaison
avec l’égyptienne, il a décidé de la marier à son autre
plus jeune frère âgé de dix ans ! Il est vraiment devenu
dingue notre César ! Et comme l’âge, ici, n’a rien à voir
dans l’affaire, les apparences sont sauves ; le Clergé
46 ARLETTE GAUTIER-DURU

d’Alexandrie qu’ a l’habitude de ces drôles de mariage
est satisfait et le Sénat rassuré ! Quel panier de crabes !

– Vous avez assisté au mariage, centurion Marius ?

– Juste pour la garde d’honneur. Mais si t’avais vu le
faste pharaonique déployé pour ce mariage de pacotille !
Un roi fantoche, ce Ptolémée XIV tu penses, mais tout
de même surnommé Philopator II., Aimé-de-son-Père ! Tu
parles ! Ducon Lajoie, oui ! Parce que, c’est sa grande
épouse de sœur qui commande : Cléopâtre VII, assistée
de Jules César ; ça va sans dire.

– D’ailleurs ne perd-on pas curieusement la trace de
ce petit Ptolémée trois années plus tard, en 50 avant
J.C. ?

– Qu’est-ce que j’en sais moi ! T’as vu ça chez les
aruspices ? Tu racontes vraiment n’importe quoi gallo-
romaine. Et puis c’est quoi, c’est qui J.C. ? C’est comme
ça que tu appelles Jules César ?

– Mais non, mais non…

– Il est grand, César, tu ne dois pas lui manquer de
respect. Je vais te dire une bonne chose, foi de Marius
Ovidius, il ne faut pas oublier qu’on a conquis l’Egypte :
nous, les légions de César. C’est vrai qu’on l’a fait pour
la gloire de Rome mais notre grand chef devra rendre
des comptes justement parce que l’Egypte va devenir
une province romaine !

47 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE
– Le Sénat peut se réjouir d’une telle conquête ! L’or
va couler dans ses coffres ! Oui mais voilà, il y a un
os… Jules est très épris de la reine d’Egypte. Certes, sa
fidèle épouse Calpurnia l’attend à Rome… Il pense à
elle, sûrement…Cependant, mettez-vous un peu à sa
place, centurion Marius ! Cléopâtre, Reine d’Egypte, le
luxe du palais, l’ivresse des nuits d’Orient, les parfums
suaves, les boissons aphrodisiaques, la fine mousseline
transparente sur les formes généreuses et alanguies de sa
pharaone…

– Oh tais-toi donc, pie-jacasse de mauvais augure ! Je
sais bien que les tentations sont irrésistibles. Mais Jules
César n’est quand même pas n’importe quel troufion,
merde ! C’est un chef, un vainqueur qui sait se faire
obéir, par Jupiter ! Il vieillit certes. Il se relâche, mais
devenir une vieille baderne aux ordres de l’égyptienne ?
Ah non ! ça se peut pas ! Pauvre Calpurnia ! Tu m’as
rendu furieux avec tes histoires folles, gallo-romaine. J’
veux plus t’écouter. La suite, tu la trouveras dans ton
livre là que tu tiens à la main et que tu feuillettes sans
cesse. Je vais rejoindre ma centurie. Adieu… »

Oui, pauvre Calpurnia ! Non seulement le maître de
Rome s’empêtre dans la guerre en Egypte et dans les
mousselines irrésistibles de sa maîtresse, mais en plus
elle est enceinte de lui ! Et elle qui n’a pu donner
d’enfant à César ! T’imagines sa détresse ? Surtout que
ses espions lui rendent compte de la vie de patachon
que mène son illustre mais frivole mari, là-bas en
Egypte… Sans négliger le moindre détail, c’est sûr.
Pourtant, elle ignore le pire ! Infortunée Calpurnia !
48 ARLETTE GAUTIER-DURU

Cléopâtre l’intrigante, désire plus. Beaucoup plus.
Elle a déjà fait exterminer Ptolémée XIII et ses
conseillers mais ne veut pas s’en tenir là. Elle n’a aucune
considération pour son plus jeune frère Ptolémée XIV
dont elle est l’épouse. Aussi profite-t-elle des bonnes
dispositions du Consul de Rome à son égard, pour le
persuader qu’un mariage scellerait plus concrètement la
grande alliance de Rome et de l’Egypte. Elle a plusieurs
atouts dans sa manche de lin plissé : il doit se faire
pardonner de l’incendie de la Bibliothèque à laquelle
Cléo tenait tant ! Plus la cerise sur le gâteau : elle
compte donner un fils à Jules –les Augures ont annoncé
un garçon-. Alors, imagine ! Quel Imperator ne
craquerait pas ?

César hésite. Et pour cause : Calpurnia est une
grande dame, habituée certes aux incartades de son
époux ; cependant César ne peut la négliger à ce point ;
avec tout ce qu’elle subit déjà ! De plus, le prestige de
Jules n’est plus au beau fixe à Rome. La guerre menée
en Egypte, fratricide et inutile aux yeux du Sénat,
l’incendie de la bibliothèque, tout cela coûte fort cher et
son absence prolongée de la cité romaine paraît plus
que douteuse. Non. César ne jouit plus de toutes les
faveurs là-bas, de l’autre côté de la Méditerranée…
L’affaire se montre délicate… Pourtant, si on y réfléchit
bien… se trouver propulsé au titre de roi d’Egypte
demeure un atout majeur. Surtout avec Cléopâtre
comme reine et bientôt le petit César en prime !…
Imagine un peu le dilemme…
Perdue dans les turpitudes de César, je n’avais pas
entendu le centurion s’approcher. Et comme s’il avait lu
dans mes pensées, il aboya son ressentiment.
49 IL ÉTAIT UNE FOIS “MON” EGYPTE

« Je te l’avais dit gallo-romaine que cette égyptienne
n’apporterait rien de bon. Tu vois ça d’ici, un rejeton
mi-romain, mi-égyptien ? Qu’est-ce que César va bien
raconter à son épouse romaine, hein ? J’ te l’ demande ?
Et d’abord, est-on sûr qu’il est de César ? D’après les
ragots, elle aurait la cuisse hospitalière, c’tte reine de
Canope ! D’ailleurs ça rime avec salope…

– Vous devenez grossier et vous vous répétez
centurion Marius. C’est indigne de votre grade ! Je
comprends ce que vous ressentez car vous aimez César.
Mais vous devez rester correct en parlant de sa future
épouse !

– Grossier ? T’as bonne mine gallo-romaine ! Que je
sache, les gaulois n’ont pas la réputation d’être
particulièrement raffinés ! Si on n’avait pas été là, vous
seriez encore empêtrés dans vos peaux de bêtes et vos
cabanes de branches ! Grossier ! Ah bah ! T’as du
culot, parce que les gauloiseries, à ton avis, ça veut dire
quoi ?

– Allez centurion Marius, ne vous fâchez pas ! Après
tout vous avez raison. Retenez quand même ceci : les
Gaulois aiment la rigolade et souvent au-dessous de la
ceinture, c’est vrai. Mais dans les siècles à venir, nous
aurons des gens formidables : des savants, de grands
chirurgiens et techniciens hors pair, des scientifiques…
Et puis n’oubliez pas que notre Vercingétorix vous a
donné du fil à retordre avant d’être vaincu à Alésia ! Un
grand chef aussi, tout gaulois qu’il est ! Allez, ne vous en
faites pas pour votre César ! Laissez-le épouser sa Cléo.
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