Intimes dissemblances
124 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Intimes dissemblances

-

124 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Marianne (nonante-deux ans) décide de régler les dernières tracasseries qui l'empêcheraient de partir en paix. Hélène (sa fille) deviendra bientôt grand-mère par son fils Vincent. Juliette, la fille d'Hélène, cherche à tomber enceinte depuis cinq ans. Pour Marianne, sa petite-fille lui ressemble jusque dans des détails que Juliette est loin de supposer. Celle-ci rejette le carcan dans lequel sa mère et sa grand-mère vivent, l'une par rapport à l'autre, dans leurs ressemblances et intimes dissemblances.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 septembre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782806121066
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright















D/2016/4910/52
EAN epub : 978-2-8061-2106-6
© Academia – L’Harmattan s.a.
Grand’Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
Titre






Douchka van Olphen






Intimes dissemblances
Dédicace

Aux femmes dont je suis issue et qui vivent en moi.
À mes enfants.
À mon seul amour.
1
« Une équipe de chercheurs a réussi à inverser le processus de vieillissement de souris en augmentant la dose d’une molécule permettant de rajeunir les muscles des cobayes… »
La radio grince, le volume est à son maximum. Marianne coiffe ses cheveux blancs avec une brosse en argent héritée de sa mère. L’annonce à la radio l’interpelle. Son bras s’immobilise dans le creux de son cou. Lentement, elle dépose sa main et la brosse sur la table de toilette derrière laquelle elle est assise. C’est une belle pièce en acajou avec de la marqueterie aux motifs fleuris. Elle la possède depuis son mariage avec François, en 1943. Les yeux bleus de Marianne rencontrent ceux de sa mère qui la fixent à travers un cadre argenté. C’eût été son anniversaire aujourd’hui : cent dix-neuf ans en ce premier jour d’automne.
– Pour nous, c’est trop tard, on ne nous rendra pas notre jeunesse ! dit Marianne à haute voix à sa mère. On aurait dû faire comme Jésus : partir au ciel dans la force de l’âge.
Elle sourit. Mère, c’est ainsi qu’elle l’appelait, aurait crié au blasphème. Marianne est pourtant croyante. Avec l’âge elle l’est devenue davantage. Jamais autant que Mère. Marianne n’écoute plus les explications du journaliste qui est passé aux résultats du match de foot de la veille. Le tête-à-tête avec Mère se prolonge, sans un mot, ni pensé ni dit. Machinalement, Marianne reprend la brosse et coiffe l’autre moitié de sa chevelure. Elle regarde le miroir, ne s’y voit pas. Son esprit quitte la pièce, car le regard de sa mère l’a transportée à l’endroit où a été prise la photo : dans la maison familiale à Batavia, aujourd’hui Jakarta, la capitale de l’Indonésie. Elle entend les cris de ses frères et sœurs qui jouent dans le vaste jardin de leur demeure moderne, construite grâce aux bénéfices de la société de commerce en thé de Père. La villa, située dans un quartier cossu de Batavia, est blanche. De grandes baies vitrées modernes donnent sur des terrasses couvertes où sont disposées quelques tables pour accueillir les moments conviviaux. Il y est possible de profiter du jardin et d’admirer les bougainvilliers, tout en restant à l’abri d’un soleil trop agressif pour le teint.
Des rayons de lumière percent à travers les rideaux entre-ouverts de la fenêtre de la chambre et viennent caresser les épaules de Marianne qui revient en 2014, devant sa table de toilette. Elle se penche en avant pour observer sa coiffure. Il lui reste quelques mèches rebelles à dompter. Dans l’interstice du cadre en bois sculpté du miroir, il y a une photo en noir et blanc de François. Il la regarde avec son éternel sourire narquois, la pipe bien calée dans le coin gauche de la bouche. Vingt ans déjà qu’il est parti. Enfin, pas vraiment, puisqu’il est toujours là. Elle est la seule à le savoir. Il apparaît dans les moments les plus incongrus.
– François, te souviens-tu de la pergola ? murmure-t-elle.
C’est exactement à cet endroit que Mère s’était fait tirer le portrait par le photographe . La lumière y régnait en maîtresse. Marianne retourne à la photo de sa mère. Poursuivant le geste indolent de la brosse glissant sur la chevelure, de sa main libre, Marianne effleure la vitre du cadre argenté. Au toucher, elle sent qu’il y a de la poussière. Elle ne la voit pas, la devine. Frottant son index et son pouce, elle imagine les particules qui s’envolent.
Depuis quelques années, la vue de Marianne se dérobe. Des taches noires masquent les détails, parfois même une partie entière de son horizon. Il n’y a pas de remède à son mal. C’est un processus lent et inguérissable qui est apparu il y a deux ans, au moment où elle entrait dans sa neuvième décennie. Marianne tourne la tête légèrement sur le côté pour voir si les mèches insoumises se sont couchées. Sa coiffure paraît plus homogène mais elle n’en est pas certaine. Elle devra se satisfaire d’une image incomplète. Elle se dit que le jour où elle ne verrait plus rien, il lui restera le souvenir des visages de ceux qui comptent.
Soudain, une angoisse s’installe dans son ventre. Il lui tord les entrailles jusqu’à faire mal. Marianne a peur, car une brume épaisse s’installe petit à petit dans son cerveau, troublant son esprit. Depuis un accident vasculaire qui a eu peu de conséquences sur ses capacités physiques et mentales générales, la mémoire à court terme de Marianne est capricieuse. Le moyen terme est instable : cela dépend de l’évènement. Pour le long terme, il semblerait qu’il n’y ait pas de danger. Le docteur Martin le lui a assuré à maintes reprises.
Marianne décroche le regard du miroir, rapproche le portrait de sa mère à hauteur de son nez. Elle veut revoir les traits de ce visage qu’elle connaît par cœur puisqu’ils se retrouvent dans le sien : de grands yeux bleus, un menton court, légèrement en retrait, un petit nez en forme de bouchon. Malgré les années et la photo en noir et blanc, on devine sans difficulté qu’il faisait chaud le jour où le photographe était venu. Elle se souvient des poses en famille, du bras de Père autour de sa taille, puis des séances individuelles où il fallait lever le menton haut et ne pas bouger. Mère et ses sœurs s’étaient toilettées comme pour un dimanche.
Marianne dépose le cadre, le quitte des yeux. Tournant le visage face au miroir, elle décide de donner un dernier coup de brosse lent et appuyé, comme pour s’offrir par l’intermédiaire de l’objet, une caresse de sa mère. Elle ferme les yeux pour retrouver Batavia, les odeurs, les sensations, la quiétude de ces temps si doux. Elle y retourne.
Septembre 1934, il y a exactement quatre-vingts ans. Marianne se revoit sous la pergola, debout près d’une porte-fenêtre. À sa gauche, Mère prend le thé en présence de la voisine, mevrouw * Van den Heuvel, une femme au regard dur et aux dents de lapin qu’elle peine à dissimuler derrière un sourire de circonstance. Un jeune Javanais à la moustache naissante, vêtu d’un costume blanc cintré au col droit fermé à ras du cou, présente un plateau de friandises. Marianne a douze ans. Elle est la cinquième d’une fratrie de six enfants. Ses deux frères et deux sœurs aînés sont mariés ou terminent leur adolescence. Elle a longtemps été la petite dernière, ce qui lui a valu d’être davantage choyée que ses ainés. L’arrivée en août du petit frère Hein a fait d’elle une grande. Le début de la puberté a contribué à ce qu’elle laisse de côté ses jeux d’enfant et qu’elle passe à des occupations plus dignes de la jeune femme de bonne famille qu’elle est en passe de devenir. Elle prend soin de son petit frère comme une petite mère, avec beaucoup d’affection. Autant dire qu’avec une telle différence d’âge, petit Hein avait surpris toute la famille. Mère avait dit qu’il était un miracle, la preuve vivante que le Bon Dieu existe. Elle n’aurait jamais dû penser cela. Petit Hein dort dans son couffin, les joues rougies par la chaleur et le sommeil. Il porte comme seul vêtement un léger linge en coton blanc brodé par sa grand-mère. Il est beau, dort profondément. Marianne l’embrasse pour la cinquantième fois de la journée.
Une forte douleur dans la poitrine empêche Marianne de respirer librement et la ramène au présent. Elle tente encore de se coiffer mais abandonne. La pergola à Batavia s’est évanouie dans les circonvolutions invisibles du temps. La chambre de l’appartement apparaît cruellement réelle. Marianne voit les murs se refermer sur elle. Le papier peint à fleurs roses s’assombrit. Dehors, le soleil est caché par des nuages poussés par un vent nerveux. Marianne tousse pour tenter de se libérer de son angoisse. Encore un coup de poignard : la douleur est intense, elle la sent jusque dans le bras gauche. Sa nuque est tendue, elle a mal à la tête. La brosse à cheveux tombe sur la moquette. Cela fait un petit bruit sourd, sans relief. Marianne tente d’empêcher les larmes de s’échapper de ses yeux, mais la pression est trop forte : elles coulent rapidement le long de ses joues, comme si sa peau était devenue lisse. Marianne se ressaisit, renifle et chasse les coulées de chagrin de la paume de la main. Le mal finit par s’estomper et laisse place à la colère. Du poing, Marianne frappe le bord de la table, faisant sauter deux fioles en cristal.
– Nee, ach mijn lieve Hein * ! crie-t-elle dans sa tête, essayant de toutes ses forces de chasser de son esprit le 10 mai 1935.
Ce jour-là, Marianne s’était portée volontaire pour veiller sur son frère. Il était couché dans son couffin, bien à l’abri dans un coin de la terrasse couverte, pas loin de l’endroit où avait été prise la photo de Mère . Lorsque Hein s’était endormi, Marianne était partie jouer sur la pelouse, à quelques mètres de lui. Pendant qu’elle s’essayait à de nouvelles figures de danse, son petit frère, soigneusement bordé par sa sœur sous un drap en coton blanc, partait dans un sommeil éternel.
Dans les méandres du passé de Marianne, il y a de la souffrance solitaire, impossible à partager. Elle a longtemps occulté les blessures de son enfance, faisant fi de leur effet sur le présent. Aujourd’hui, ces évènements d’un autre temps réapparaissent à la surface sans qu’elle ne les sollicite. La mort de Hein revient la hanter comme une ombre mobile et insaisissable. À chaque apparition, elle lui rappelle son tragique échec, son impardonnable culpabilité.
Marianne a longtemps revendiqué sa préférence pour le présent, au point où ses enfants lui reprochaient qu’elle leur refusait une part de l’histoire familiale à laquelle ils avaient droit. Malgré ces remontrances, Marianne tenait bon, convaincue elle-même que le présent était son élixir de jouvence et le passé un poison vieillissant. Mais c’était avant : avant son accident vasculaire, avant qu’elle ne sorte plus de chez elle et que le présent ne cesse de la divertir. Le pouvoir d’attraction du passé est devenu trop grand. Voyager dans sa mémoire lui procure une distraction, un sentiment de bien-être, parfois même une chaleur et une douceur inégalables. Sauf lorsqu’au tournant d’un souvenir, un évènement cruel l’attrape à la gorge comme le ferait un lion sur sa proie. Marianne soupire, regarde autour d’elle. François est là. Il l’observe.
– À quoi me sers-tu, si tu ne peux pas me serrer dans les bras ! grogne-t-elle à haute voix.
– À qui parlez-vous ? M’avez-vous appelée ?
La voix de l’autre côté de la porte de la chambre est celle de Patricia, l’aide à domicile qui vient chaque matin. Infirmière de formation, elle s’est mise à son compte depuis quelques années et travaille avec des personnes âgées. La cinquantaine bien entamée, elle est petite, de corpulence forte, peau mate, cheveux bruns et grands yeux verts. Patricia a un physique avenant, tout en cohérence avec sa nature empathique. Marianne lui reproche son manque de grâce. Chaque matin, Patricia l’aide à entrer dans son bain et à en sortir, lui tend son peignoir, l’accompagne jusqu’à la table de toilette. Puis elle lui prépare le petit déjeuner et ses médicaments. Elle part en fin de matinée. Patricia vient chez Marianne depuis l’accident vasculaire. Elle lui évite la maison de repos, ce que de tout temps, elle a refusé.
– Tout va bien, Patricia, répond Marianne sur un ton légèrement irrité.
Cela ne suffit pas pour rassurer l’infirmière, qui rentre dans la pièce.
L’émoi se lit sur le visage de Marianne. Patricia fait mine de n’avoir rien vu. Elle ramasse la brosse restée à terre, la dépose sur la table.
– Je suis là pour vous aider, Madame, il ne faut pas vous en priver. Venez, il faut vous dépêcher, votre petite-fille…
– Je sais que Juliette arrive, donnez-moi mon chemisier bleu ! ordonne Marianne.
Patricia prend le vêtement, lui propose un bras pour l’aider à se lever. S’appuyant lourdement sur ses deux mains posées sur la table de toilette, Marianne se redresse. Les fioles en cristal tremblent sous la force du geste. Marianne se tient debout devant Patricia et se sent mieux. La rancœur qu’elle avait ressentie vis-à-vis d’elle, à cause de son intrusion dans un moment de faiblesse, s’estompe. Elle a repris le contrôle de la situation. Elle esquisse un sourire.
– C’est une gentille fille tout de même, pense-t-elle, évitant le regard de Patricia.
Patricia présente le chemisier ouvert dans le dos de Marianne, qui plonge ses bras dans les manches. Elle tient à fermer seule les boutons. Ses doigts n’obéissent pas comme elle le souhaiterait. Les articulations bosselées d’arthrite ont transformé ses mains en araignées maladroites. Depuis le temps qu’elle en souffre, elle a trouvé mille astuces pour les dompter. Jadis, elle avait de longs doigts de pianiste et François n’avait de cesse de les parer des plus beaux bijoux.
– Je vous prépare un café ? demande Patricia.
– Vous dites ? Je ne vous entends pas !
Le son d’une guitare électrique et d’un batteur déchaîné entrave toute conversation. Haussant la voix, Patricia propose d’éteindre la radio. Marianne acquiesce d’un geste de la main. Après avoir poussé un soupir de soulagement, Patricia interroge sa patiente.
– Pourquoi avez-vous changé la fréquence ? Je vous en avais trouvé une avec de la musique classique.
– Ce n’est pas parce que je suis vieille que j’aime uniquement la musique classique, Mademoiselle !
Patricia serre les mâchoires. Depuis le temps qu’elle travaille pour Madame Audeval-van Heel, elle ne l’a jamais entendue écouter autre chose. Et cette manie de l’appeler Mademoiselle, c’est insupportable !
– C’est comme vous voulez, répond Patricia, quittant la chambre.
Prise par une envie de prouver qu’elle a changé de station radio pour une raison bien précise, Marianne crie, espérant être entendue jusqu’au bout du couloir :
– Ces gens de la chaîne classique manquent d’originalité et les commentaires y sont assez pauvres !
En guise de réponse, Marianne entend les talons de Patricia qui claquent sur le carrelage alors qu’elle entre dans la cuisine, toute proche.
– À quoi bon, elle n’y connaît rien. Ce n’est pas comme toi, n’est-ce pas mon chéri, murmure-t-elle, s’approchant de la photo de son fils Paul.
Le cadre est accroché au mur à côté de sa table de toilette. Il penche vers la gauche. Marianne ne le voit pas. Elle ne voit que le visage aux traits fins et méditerranéens, le regard franc et assuré de son fils tenant un violoncelle contre son torse. Elle l’observe avec amour, se dit que c’est un cadeau pour une maman d’avoir un fils musicien. La musique baroque, c’est son monde : il est violoncelliste et chanteur ténor dans une chorale à Bruxelles.
Ce qui le fait vivre, c’est son métier de professeur de musique. Il avait d’abord appris le piano, l’instrument de prédilection de Marianne. Il avait fallu qu’il s’en affranchisse : d’abord avec le violoncelle, puis le chant. Marianne est déçue qu’il soit professeur de musique. Elle pense qu’il aurait pu être soliste, avoir une carrière internationale. Au lieu de cela, il apprend son art à de jeunes talents.
Marianne se retourne et regarde l’heure sur le radioréveil. Les lettres rouges affichent : 9h30. Juliette arrive dans une heure et demie. Marianne ressent la sensation étrange de trouver le temps à la fois long et court. Elle a hâte de voir sa petite fille. Les étapes à franchir d’ici-là sont nombreuses. Elle doit terminer de s’habiller, se maquiller, manger, ranger, prendre congé de Patricia, vérifier son agenda : il faudra rester concentrée pour ne rien oublier. Marianne s’assied sur le lit pour mettre son pantalon. C’est le vêtement qu’elle préfère. Elle a une aversion pour les jupes droites que portent beaucoup de femmes de son âge. Elle trouve qu’il n’y a rien de plus impersonnel. Comme si le pantalon n’était réservé qu’aux jeunes femmes ! Sportive, Marianne a joué au tennis jusqu’à quatre-vingt-cinq ans. Comme Juliette, qui lui ressemble tant. C’est en tout cas l’opinion de Marianne, et cela vaut uniquement pour le caractère. Physiquement, Juliette a tout d’Hélène. Elle est aussi brune et petite que sa mère. Heureusement que François avait les traits plutôt méditerranéens. Sinon on aurait pu se poser de sérieuses questions. D’un tiroir de sa table de toilette, Marianne sort une broche dorée en forme de raquette de tennis et la met dans la poche de son chemisier. Elle sourit :
– Cela plaira à ma Juliette.
* Madame
* Non, oh mon gentil Hein
2
Le torse de Mehdi est perlé de sueur. Il se colle à la poitrine de Juliette, enfouit son visage dans sa nuque. Elle sent le souffle lourd de son amant contre son oreille et respire l’odeur sucrée-salée qui émane de lui. Les mains de Mehdi agrippent le creux de ses reins. Juliette se laisse bercer doucement, leurs corps entremêlés ne font qu’un. Juliette se remémore l’instant où elle a joui. Il y a quelques secondes, Mehdi l’a rejointe au sommet du plaisir. Elle s’étonne de ce moment où la puissance de sa féminité s’est révélée, comme si c’était la première fois. Elle se demande pourquoi elle est systématiquement frappée d’amnésie lorsque le quotidien reprend.
Pourquoi oublie-t-elle la femme flamboyante qui se terre au fond de son corps ? Pourtant, quand la jouissance ouvre la porte de sa prison charnelle, cette femme supplie qu’on la libère et qu’on ne l’oublie pas. Après l’amour, Juliette a souvent envie de pleurer. Est-ce le deuil de ce moment de gloire qui tombe dans l’oubli ou est-ce le fait que cet acte d’amour lui rappelle à chaque fois que cela fait bientôt cinq ans qu’elle essaye d’avoir un enfant ?
D’un mouvement de hanche, Juliette fait basculer Mehdi qui s’allonge sur le dos. Conquérante, elle s’assied sur lui.
– Nous revoici à la case départ ! dit-elle d’un air moqueur.
La pirouette l’aide à chasser la mélancolie. Mehdi fait une mine boudeuse. Tout en dévorant sa femme des yeux, avec la paume de la main, il pousse sur son bas-ventre.
– Tu as rendez-vous avec ta grand-mère, dépêche-toi.
Juliette se laisse glisser sur le côté. Allongée sur le dos, elle s’amuse à regarder ses pieds qui arrivent à hauteur des genoux de Mehdi. Il est grand ou plutôt, elle est petite. À seize ans, elle avait vécu le passage du « mètre soixante » comme une victoire. Elle avait cru ne jamais les atteindre : ses camarades ne cessant de grandir, elle avait eu le sentiment de rester figée dans une taille d’enfant. Elle avait eu ses règles bien avant tout le monde. Elle en avait été choquée. Hélène, sa mère, l’avait rapidement rassurée, expliquant qu’il lui était arrivé la même chose : ce n’était pas si rare d’avoir ses règles à dix ans.
Le sang, la douleur, les transformations corporelles, les moqueries des copains de classe qui frappaient sa poitrine pour « voir ce que ça fait », elle avait détesté tout, absolument tout, de ce premier assaut de la féminité. Elle avait réagi en rebelle, défiant la loi de la nature qu’elle n’avait pas choisie en continuant à grimper dans les arbres malgré la serviette hygiénique qui finissait inexorablement coincée dans la raie des fesses.
L’air ambiant est humide et chaud, Juliette respire profondément. Une fragrance acidulée émane de son corps. Désormais, plus rien de sa féminité ne la dérange. Aimée de l’homme qu’elle a choisi, elle est parvenue à apprécier ses courbes et à sublimer ses atouts : la poitrine généreuse, les épaules élégantes, la longue chevelure brune et bouclée et la fine taille. Alors qu’à trente ans, elle est prête comme jamais à accueillir la vie en elle, qu’elle a définitivement relégué au passé ses tourments de l’adolescence, pourquoi la femme qu’elle est devenue ne parvient-elle toujours pas à devenir mère ?
– Ma beauté, tu dois y aller, insiste Mehdi.
Juliette se lève sans dire un mot. Avant de disparaître derrière la porte de la chambre, elle jette un regard sur son mari, sourit. Il n’a pas bougé : allongé sur le dos, les bras repliés derrière la nuque, les jambes légèrement écartées. Les rayons du soleil percent à travers les rideaux entrouverts, caressent sa verge qui se repose après l’effort : le tableau est très réussi.
– N’oublie pas notre rendez-vous chez le gynéco à treize heures, lui lance-t-elle avant de disparaître.
***
La route est longue jusque sa grand-mère : quarante-cinq kilomètres depuis Perwez, la petite ville de campagne où elle s’est installée avec Mehdi, il y a cinq ans. Elle prend le train pour aller au travail à Bruxelles. C’est rapide et écologique. Pour aller chez sa grand-mère, c’est plus compliqué : il n’y a pas de gare à proximité du quartier d’Uccle où elle réside. Il lui faudrait prendre un tram, puis un bus. La capitale a des progrès à faire en matière de transports en commun. Il y a des limites aux efforts que Juliette accepte de faire par amour pour sa grand-mère et pour l’environnement.
Juliette se demande de quoi elle parlera avec sa grand-mère. Pas de son travail d’assistante sociale : Marianne n’y comprendra rien. Parler de Mehdi ou de leurs projets parentaux ? C’est délicat. Juliette se dit qu’il lui faut trouver un sujet neutre, distrayant. Bonne-maman aime être entretenue dans ses illusions et à son âge, mieux vaut la préserver et veiller à ce qu’elle passe du bon temps. Pourtant, il y a des jours où Juliette aimerait lui dire ses tourments et ses doutes. Comme lorsqu’elle était petite. Bonne-maman la choyait comme le plus beau de ses bijoux. Depuis quelques années, les rôles se sont inversés.
À chacune de ses visites, Juliette veille à épargner sa grand-mère qui souffre de douleurs rarement exprimées. Cette pensée l’attriste. Pour se changer les idées, Juliette insère un CD dans l’autoradio et augmente le volume. Une musique aux rythmes reggae enveloppe l’habitacle du véhicule. Juliette bouge la tête et les épaules, se met à chanter à tue-tête les paroles aux accents jamaïcains. Elle se félicite de son choix : il n’y a rien de tel qu’un bon petit Bob pour oublier les tourments.
Après avoir quitté l’autoroute, Juliette rejoint le bois de la Cambre puis en ressort à hauteur de l’avenue De Fré. Elle est bientôt arrivée, ne sera pas en retard. En semaine, le trafic ne désemplit pas. Juliette a pris congé pour aller chez le gynécologue. Mehdi n’a pas souhaité l’accompagner chez sa grand-mère. Il la rejoindra à la gare du Midi, une demi-heure avant le rendez-vous. C’est la troisième fois en peu de temps qu’ils se rendent à la clinique. Après cinq années d’errance et d’essais infructueux, Mehdi et Juliette ont recours à la fécondation in vitro, une technique de procréation médicalement assistée. Pourtant, les médecins ne leur ont pas trouvé d’anomalie particulière. Une stérilité inexpliquée : c’est le terme utilisé pour le cas de Juliette et Mehdi. La formule les avait laissés pantois mais leur avait valu le sésame pour avoir accès à cette technique, après avoir épuisé toutes les autres, des vitamines aux médicaments en passant par l’insémination artificielle. Elle en est aujourd’hui au premier stade qui consiste à s’injecter quotidiennement des hormones « dans l’espoir de pondre de nombreux œufs », comme elle le dit avec humour.
Juliette traverse la chaussée de Waterloo pour rejoindre par l’arrière, le quartier de l’Observatoire. Par ici, Bruxelles est boisée, idyllique. C’est un havre de paix où il fait bon vivre. On se croirait presque en vacances. Devant l’immeuble à appartements à quatre étages, un modeste parking bordé d’arbustes offre deux places libres : une à droite d’une berline noire, l’autre à gauche d’une citadine brune. Juliette choisit de se garer à côté de la plus petite des deux voitures.
– C’est un peu comme choisir entre un Rottweiler et un épagneul ! s’exclame Juliette, riant de sa métaphore.
Lorsqu’elle s’apprête à sortir de la voiture, le vent lui arrache la poignée de la main. Avec une force inouïe, la portière, qu’elle avait voulu retenir pour éviter que celle-ci ne touche la voiture voisine, s’ouvre avec fracas. Juliette retient sa respiration. Il en aura manqué de peu. Deux millimètres de moins et sa porte se serait fracassée contre celle de la petite citadine. Sortant du véhicule, Juliette sent le cœur qui lui cogne dans la poitrine. Elle regarde autour d’elle, expire profondément pour se remettre de sa frayeur. Derrière les rideaux entre-ouverts d’une fenêtre au rez-de-chaussée, un vieillard la regarde l’air furieux. Lorsque leurs yeux se croisent, l’homme lève l’index vers le haut et l’agite vigoureusement. Juliette se dit qu’il aurait mieux valu qu’elle se gare à côté de la grosse bête noire. Les apparences sont parfois trompeuses.
Le vent est tiède, malgré sa vigueur. Le mois de septembre est doux, l’été ne semble pas vouloir laisser la place à l’automne. Les longs cheveux de Juliette virevoltent autour de son visage. Elle aime ces caresses de la nature et se sent particulièrement féminine. Sa chevelure chasse le regard du vieil homme grincheux et sa démarche désinvolte le renvoie dans son fauteuil, avec ses charentaises.
Juliette pousse la double porte vitrée qui donne sur le hall d’entrée de l’immeuble. Elle jette un regard sur sa montre. Il est onze heures moins cinq. Elle s’avance vers le mur de boîtes aux lettres et de sonnettes. Le sol en marbre blanc est glissant. Il a été récemment nettoyé. L’odeur qui règne dans cette pièce ne laisse pas de doute : un malheureux mélange de lavande chimique et de cire d’abeille agresse les narines. Juliette pose le doigt sur le bouton de la sonnette, à gauche de l’étiquette au nom de Madame M. Audeval-van Heel. Elle attend. Si sa grand-mère vit ici depuis longtemps, une quinzaine d’années, elle regrette la maison familiale de Linkebeek où sa mère et son oncle Paul ont grandi. C’est là où sont enfouis les meilleurs souvenirs d’enfance de Juliette. À la mort de Bon-papa, Bonne-maman ne supportait plus de vivre entre les murs où ils avaient construit leur vie. Elle disait qu’elle l’entendait tout le temps, croyait devenir folle. Juliette avait vécu ce déménagement comme un second deuil.
– Allo ? C’est toi Juliette ?
La voix de Marianne résonne à travers le haut-parleur.
Un bruit strident sort des interstices de la porte d’en face. Juliette se précipite. Elle n’a que quelques secondes pour ouvrir la porte. Elle ne peut pas échouer, car elle serait alors obligée de sonner une nouvelle fois et Bonne-maman risquerait de paniquer, de descendre jusqu’à l’entrée pour venir lui ouvrir personnellement. C’est déjà arrivé. Elle n’avait même pas pris la peine de prendre son déambulateur.
L’ascenseur s’arrête au quatrième étage. Juliette pousse la lourde porte métallique. En face d’elle, sa grand-mère l’attend, s’appuyant sur une ancienne canne de son mari. Juliette fait cinq pas vers Marianne, l’enlace tendrement. Elle enfouit son nez dans ses cheveux et respire l’odeur qui la caractérise. Un parfum sophistiqué mais pas lourd, la crème de visage hydratante, la laque dans ses cheveux. Embrasser sa grand-mère, c’est retrouver son enfance. Même si sa main tremble, même si Bonne-maman a tant rétréci qu’elle a aujourd’hui une demi-tête de moins qu’elle, dès l’instant où elle est en présence de sa grand-mère, Juliette laisse la place à la petite fille qu’elle était.
– Je suis contente de te revoir, se disent-elles en chœur.
Assise dans le canapé beige aux motifs fleuris roses et verts, Juliette attend non sans inquiétude que sa grand-mère lui apporte le café. Elle avait proposé son aide mais elle avait été rapidement renvoyée au salon. Lorsqu’elle entend les petits pas prudents de Marianne dans le couloir qui mène au salon, elle se tourne pour l’observer. Sa grand-mère tient un plateau avec une cafetière, deux tasses, un cruchon de lait et un sucrier. Le tout tremble dangereusement. Juliette se tient prête à agir dans l’urgence mais elle veille à paraître sereine. Les derniers mètres sont les plus longs, le cœur de Juliette se met à battre plus fort : par peur qu’il n’arrive malheur, mais aussi par fierté pour cette femme dont elle admire l’élégance et l’opiniâtreté. Juliette se lève quand sa grand-mère arrive à sa hauteur, tend les bras vers elle.
– Bonne-maman, laisse-moi poser tout ça sur la table basse.
– D’accord, ma douce. C’est vrai que j’ai du mal à me relever.
Après avoir déposé le plateau sur la table ronde en acajou, Juliette prend la cafetière en céramique beige clair, qui a pour seul motif une fine ligne dorée. Elle laisse couler le liquide noir et brûlant dans les tasses assorties. Marianne s’assied en face de Juliette, sur l’ancien fauteuil en velours vert bouteille de son époux. Elle se tient droite, jambes alignées et mains à plat sur les cuisses.
– Pas de lait pour toi, n’est-ce pas ? demande Juliette.
Marianne acquiesce d’un hochement de tête.
– Peux-tu couper le sucre en deux ? J’aimerais préserver ma ligne.
Juliette est étonnée. Sa grand-mère a récemment perdu du poids et cela l’affaiblit. Marianne n’a jamais été grosse. Juliette aurait aimé hériter cela d’elle . Le morceau de sucre cède sous la pression de ses doigts.
– As-tu des nouvelles de Vincent et Kate ? interroge Marianne.
Juliette relève les épaules. Son frère Vincent habite avec son épouse Kate aux États-Unis. Il téléphone rarement. Pourtant, il est de toutes les conversations. Surtout depuis que Kate est enceinte. Tout le monde attend avec impatience la réunion familiale annuelle – le mois prochain – où ils devraient revenir de Seattle pour présenter leur premier-né. Puis ils disparaîtront de nouveau, pour un an. Juliette n’ose pas l’avouer mais c’est encore ce qui l’agace le plus : cette capacité qu’a son frère à être le centre de la famille alors qu’il passe sa vie à la fuir.
– Tu dois demander cela à Maman, répond-elle d’un air détaché.
Marianne fait une petite mimique et se redresse dans son fauteuil. La réponse ne lui a pas plu. Elle décide de changer de sujet.
– Joues-tu encore au tennis ?
– Je m’y suis remise, j’ai trouvé une nouvelle partenaire.
– C’est un si beau sport. Qu’est-il advenu de la partenaire précédente ?
– Elle est tombée enceinte.
– C’est vrai, tu me l’avais dit.
Marianne fait un signe de la main, comme pour effacer ce qu’elle vient de dire. Elle s’en veut d’avoir mis sur la table le sujet délicat de la maternité. Juliette tend une tasse à sa grand-mère.
– Qui est donc cette nouvelle fille ? interroge Marianne en portant le café à ses lèvres.
– Une collègue de bureau. Elle vient de se faire engager. Elle tape très fort et me fait voir les quatre coins du cours !
Juliette ment. Depuis quelques semaines, elle ne joue plus du tout. Elle a décidé de faire une pause le temps de son traitement.
– Te souviens-tu, dit Marianne sur un ton enjoué, quand nous avions donné une raclée à Oom Jan et Tante Irène ?
– Et comment si je m’en souviens. C’était le jour de tes septante-cinq ans. J’étais fière de ma super-mamie !
Juliette rit, comme d’ailleurs Marianne, qui renonce à boire son café. Il est trop chaud. Elle dépose sa tasse sur le rebord de la fenêtre, plonge deux doigts dans la poche de son chemisier et en sort la broche en forme de raquette. Juliette a compris : ce sera pour elle. Elle s’approche de sa grand-mère.
– C’est pour toi, dit Marianne, présentant le bijou dans la paume de sa main. Je l’ai portée longtemps. Comme je ne joue plus, elle te revient.
Juliette est émue. Elle sent les larmes qui menacent de rouler sur ses joues. Elle cligne des yeux pour essayer de les retenir. Le bijou est fin, en or jaune, agrémenté de quelques diamants minuscules. Ce n’est pas sa beauté qui l’émeut. Elle n’imagine même pas le porter car il est démodé. Ce qui la touche, c’est que sa grand-mère lui donne un symbole qui lui a toujours appartenu, celui de sa jeunesse, qu’elle a gardé si longtemps. Aujourd’hui, elle se sépare définitivement de ce qui, aux yeux de Juliette, faisait sa force, sa combativité. Pourquoi est-ce elle qui reçoit la broche et non pas Hélène, sa mère ? Est-ce le signe que Bonne-maman se défait de ses derniers remparts contre l’inéluctable ? Juliette embrasse tendrement sa grand-mère. La broche bascule de la main ridée de Marianne à la sienne, tremblante à son tour.
***
Juliette se regarde dans le miroir des toilettes. La raquette de tennis scintille sur sa blouse. L’image ne lui plaît pas. Elle a feint de trouver ce bijou à son goût mais ce n’est pas vrai. Juliette aime la couleur argentée et les choses simples. Juliette pense qu’à part le tennis, elle n’a rien en commun avec sa grand-mère. Toutes ces différences ne l’empêchent pas de l’aimer. Elle sort dans le couloir, ses pas résonnent sur le parquet en chêne.
– Juliette ? La voix de Marianne est faible, lointaine, ce qui alerte Juliette qui se précipite au salon. Elle éprouve un soulagement lorsqu’elle aperçoit sa grand-mère souriante, toujours assise dans le même fauteuil.
– J’ai oublié le cake ! Patricia l’a préparé ce matin. Veux-tu bien…
– J’y vais. Je prends deux assiettes ?
Marianne ne répond pas. Juliette ne s’en étonne pas : sa grand-mère devient sourde. Cela fait quelques années qu’elle n’entend pas bien. Ce serait pourtant si simple si elle acceptait de mettre un appareil auditif. Le déambulateur, qui lui avait été imposé après sa dernière chute, va bientôt prendre racine dans le hall d’entrée. Marianne a même collé sur la tablette – avec du papier collant – un vase en céramique avec une rose dedans. La fleur est fanée.
Juliette sort de la cuisine avec un nouveau plateau dans les mains. Le cake au beurre excite ses papilles. Il est réussi : doré, rond et odorant. Deux assiettes sont empilées l’une sur l’autre et à côté sont posées deux petites fourchettes en argent, trouvées dans une modeste coupe en étain, un trophée pour une troisième place en double mixte. Dessus sont gravées deux raquettes de tennis, les noms de ses grands-parents et l’année 1953, l’année de la naissance d’Hélène .
– Pas pour moi, dit Marianne, refusant l’assiette que lui tend sa petite-fille.
– Je ne vais pas manger ce cake toute seule ! s’indigne Juliette.
Marianne fait une grimace.
– J’avais demandé à Patricia d’en faire un petit.
– Tu n’as pas besoin de te priver, tu…
– Je n’ai pas faim, sers-toi, ne t’occupe pas de moi.
Juliette se sert une grosse part, pour faire plaisir à Patricia. Elle se sent un peu ridicule, toute seule avec son énorme morceau dans la petite assiette à fleurs assortie au canapé.
– Tu te plais toujours au travail ? demande Marianne.
– J’aimerais travailler moins. Il y a des jours où c’est dur de prendre distance par rapport aux situations de certaines personnes.
– Tu n’as pas choisi un métier facile mais il est utile ! Vois combien de petites-gens tu sors ainsi de la misère, ma chérie.
Marianne a parfois un vocabulaire qui révèle une partie d’elle que Juliette n’apprécie pas. Cela l’agace. Elle choisit de ne pas répondre et enfourche un nouveau morceau de cake. Ne se doutant de rien, Marianne continue sur sa lancée.
– C’est bien de pouvoir travailler, sais-tu . De mon temps, j’aurais bien aimé, mais…
– Qu’est-ce qui t’en a empêchée ?
– Bon-papa se chargeait de cela, car il avait une excellente situation. Je me suis investie dans les bonnes œuvres, j’ai fait du bénévolat. Moi aussi j’ai aidé les nécessiteux. Tu vois, ma Juliette, nous nous ressemblons tant.
***
L’horloge comtoise résonne dans le salon. Il est midi, Juliette doit filer. Elle avait prévenu sa grand-mère : elle ne restera pas pour manger. De toute façon, elle serait incapable d’avaler encore la moindre chose. Empilant les tasses et les plateaux, Juliette se lève.
– Je dois partir.
– Je sais, répond Marianne, tapotant doucement sur sa jambe. Nous n’avons pas parlé de Mehdi…
– Il n’est pas venu, car il a trop de travail mais il va bien.
Marianne se relève, s’appuyant sur la canne de François.
– Nous étions très bien à deux aussi, n’est-ce pas ? dit-elle sur un ton un brin provocateur. Transmets-lui mes amitiés.
***
Juliette a insisté pour faire la vaisselle malgré les protestations de sa grand-mère. Le cake a fini enroulé dans du papier aluminium. Marianne a poussé le paquet dans les mains de sa petite-fille : pour Mehdi. Juliette prend Marianne par le bras, l’embrasse sur le front. Le geste, même tendre, ne plaît qu’à moitié à Marianne qui se sent toute petite. Elle fut jadis plus grande que Juliette. Une nostalgie inattendue s’empare d’elle.
– Je suis fière de toi, dit-elle cachant son émotion en empruntant un ton enjoué.
Le sourire que lui offre Juliette en retour l’encourage à évoquer un souvenir agréable qui lui vient à l’esprit. Pointant le doigt sur la broche qui brille sur la poitrine de sa petite fille, Marianne dit :
– Te souviens-tu de notre partie avec Oom Jan et tante Irène ?
Marianne a oublié la conversation qui a eu lieu il y a quelques minutes dans le salon. Juliette en est chagrinée. Elle a du mal à admettre que la mémoire de sa grand-mère commence à flancher, qu’elle vieillit, qu’elle n’est donc pas immortelle. Juliette passe un bras autour des épaules de Marianne.
– Repose-toi bien. Je te téléphone dimanche.
***
Arrivant sur le parking, Juliette croise le regard furibond du vieillard de la petite citadine brune. Elle se dit qu’il doit probablement s’ennuyer. Juliette est satisfaite de la justification qu’elle a trouvée à la méchanceté du vieil homme. Les choses désagréables deviennent plus supportables quand elles sont expliquées. C’est bien tout le problème de Juliette. Stérilité inexpliquée : un terme pour qualifier ce que l’on ne comprend pas, pour reconnaître un mal dont l’origine se cache sous un épais brouillard.
Naviguer à l’aveugle, pour Juliette, c’est pire que tout. Au moins, la fécondation in vitro impose un rythme, un cadre. Elle peut désormais compter sur les balises établies par la médecine. Juliette s’assied au volant de sa voiture. Elle diminue le volume de la radio. Elle est impatiente de retrouver Mehdi. Juliette est heureuse de ne pas être seule dans son combat. Son mari est très présent. Aujourd’hui encore il sera au rendez-vous. C’est un homme courageux. Il est doux et fort à la fois. Né d’une mère marocaine et d’un père belge, il est le troisième d’une fratrie de quatre enfants : trois garçons, une fille. Il a dû batailler fort pour se faire une place.
Sofia la cadette, est sur-couvée. Juliette la supporte difficilement, car elle ne fait jamais rien sans aide : au moindre signe, ses frères accourent comme les trois mousquetaires dévoués.
Juliette met la voiture en marche arrière, passe le bras droit sur le dossier du siège passager. Mehdi est un cowboy solitaire. Il se débrouille seul, ne demande rien ou peu à ses frères. Il a un don pour trouver les parades à l’adversité : rien de tel pour oublier une mauvaise journée au travail qu’une escapade dans un lieu paradisiaque. Pour mieux supporter leurs tourments médicaux, Mehdi organise régulièrement des séjours à deux sous le soleil marocain.
Juliette enclenche la première. Un bruit étrange émane du levier de vitesse. La voiture montre des signes de l’âge. Elle cale. Juliette grogne. Il faut insister deux ou trois fois pour remettre le moteur en route. Avec Mehdi aussi, il faut être persévérant : comme il est plutôt du genre taiseux, il faut attendre longtemps avant qu’il ne révèle par bribes ce qui se trame au fond de lui.
3
Hélène presse les feuilles de thé Darjeeling Puttabong dans le filtre de sa théière en céramique beige. La petite cuillérée vaut son pesant d’or mais le moment s’y prête parfaitement. Cette matinée d’automne s’annonce douce et lumineuse. L’aube commence à dévoiler un ciel dépourvu de nuages. La lumière est entrée dans la pièce, levant le voile sur les créations d’Hélène, entreposées un peu partout : des sculptures, principalement des nus en terre, des corps de femmes et d’hommes sensuels ou torturés, quelques petits bronzes de silhouettes enfantines, des aquarelles de paysages lointains avec des montagnes aux formes arrondies.
Hélène compte déguster son grand cru sous la véranda. Elle s’installera dans la méridienne en velours bordeaux dénichée dans une petite boutique de la rue Haute. Elle s’est levée une heure plus tôt que d’habitude ce samedi, car elle a un rendez-vous téléphonique avec son fils Vincent. Elle se réjouit de l’entendre, d’avoir des nouvelles du bébé à venir.
– Six heures vingt-et-une, tout va bien, se dit-elle, regardant sa montre.
Il reste neuf minutes avant l’appel, ce qui lui laisse largement le temps de nourrir Nestor, son gros chat roux, qui a sauté sur l’évier, fixant sa maîtresse de ses grands yeux verts. Un voyant orange s’est allumé sur la bouilloire : l’eau est à bonne température. Hélène laissera infuser maximum trois minutes. Elle veut éviter que les arômes ne lui explosent le palais : ce serait tout gâcher. Pendant qu’elle remplit la théière d’eau chaude, Nestor pousse avec vigueur son museau contre son bras. Elle pousse un cri :
– Nestor, j’ai failli me brûler !
Nestor s’envole aussi vite et trouve refuge dans un coin de la cuisine, à côté d’un vieux balai au manche vert à fleurs roses et bleues. Hélène pousse un long soupir et jette un regard noir à son chat qui lui rend la pareille. Elle capitule.
– C’est bon, viens mon gros.
Nestor accourt, enfonce sa large tête dans la gamelle et croque goulûment. Hélène quitte la cuisine pour la véranda. Elle dépose la théière en céramique bleue et une tasse assortie sur le guéridon tripode en hêtre situé à côté de la méridienne. Six heures vingt-huit. Deux minutes : Hélène décide de s’installer dans la méridienne.
Le téléphone posé sur les genoux, elle remplit une tasse de son précieux liquide. Elle savoure les arômes du thé, ferme les yeux, entend des oiseaux qui se chamaillent dans la cour, de l’autre côté de la vitre. L’impatience monte dans son ventre et lui pince le cœur.
Vincent lui manque tant. Un océan les sépare, et plus encore. Elle a hâte de devenir grand-mère. Elle aurait tant aimé être présente à la naissance du petit. Il est six heures trente-et-une sur la montre d’Hélène. Elle se met à parler à voix haute :
– J’espère qu’il n’a pas oublié. Peut-être me suis-je trompée sur l’heure ?
Un trouble s’installe dans l’esprit d’Hélène. Elle se souvient qu’elle avait noté le rendez-vous téléphonique dans son agenda. Elle dépose la tasse, se lève hâtivement, court vers la salle à manger où se trouve sa commode secrétaire. Dans le premier tiroir, son agenda est caché sous des feuilles d’aquarelle, quelques pinceaux et une mirette qui n’a rien à faire là. Elle prend l’agenda, l’ouvre et se met à chercher la page où elle a inscrit le rendez-vous. Le téléphone sonne. Un son strident, qu’elle déteste au demeurant, sauf quand c’est son fils qui appelle.
– Vincent ! s’écrie-t-elle.
Laissant tout en l’état, le tiroir ouvert et l’agenda calé dans la main, Hélène retourne et se précipite sur le guéridon où elle a laissé le téléphone. Croyant que c’est le moment de réclamer une caresse, Nestor se jette dans les jambes de sa maîtresse.
– Ce n’est pas possible ! s’exclame Hélène, tu veux ma mort !
Pour la deuxième fois de la matinée, Nestor se réfugie derrière le balai vert.
– Allo ? Mon chéri, tu es là ? Hélène souffle lourdement dans le cornet.
– Ça va maman ? La voix étonnée de Vincent est toute proche, comme s’il était assis à côté d’elle.
– Je m’inquiétais, je pensais que j’avais peut-être mal noté.
– Il doit être exactement six heures trente chez toi, dit Vincent sur un ton qui masque difficilement son agacement.
– Il est six heures trente-deux.
Hélène et Vincent marquent un temps de pause dans cette conversation mal engagée. Hélène en profite pour s’installer confortablement dans la méridienne. Vincent respire pour se calmer et éviter une polémique inutile.
– Comment va Kate ? demande Hélène.
– Le bébé peut arriver à tout moment.
– C’est merveilleux ! Pour faire venir le bébé, elle devrait aller se promener ou le faire ménage…
– Je préfère que Kate se repose. Comment va Juliette ?
– Elle a eu son troisième rendez-vous chez le gynécologue. Elle devrait bientôt rentrer en clinique pour le prélèvement des ovocytes.
– Tu lui dis que je pense bien à elle ?
– Je le ferai. Vous ne savez toujours pas si c’est un garçon ou une fille ?
– Je t’ai dit qu’on ne voulait pas le savoir.
– Après la naissance, il ne faudra pas traîner avec les demandes de visas. Bonne-maman aimerait tant voir son arrière-petit-fils… ou fille.
– Ne t’inquiète pas Maman. Si la santé de Kate et du bébé le permettent, nous serons là dans un mois. Comment va papa ?
Hélène rougit. Elle a oublié de réveiller Daniel, son mari. Masquant son embarras, elle répond :
– Il dort, car il est revenu tard d’un voyage d’affaires hier soir. Il vous embrasse.
Vincent bâille dans le cornet du téléphone.
– Il est tard Maman, je vais me coucher. Kate est montée depuis une heure.
– Attends, je te prépare quelle chambre ? Celle du troisième ou le celle du premier ? Au troisième il y a un bain mais elle est plus petite alors que…
– On peut en parler la prochaine fois ? Je t’embrasse maman, je vais dormir.
– Bonne nuit mon chéri, je t’aime.
– Moi aussi, bonne journée.
Hélène attend que Vincent raccroche. Elle laisse ainsi à son fils l’occasion de rajouter quelque chose en dernière minute, on ne sait jamais. Elle n’aime pas mettre fin à la conversation. Une mère ne ferme pas la porte à son fils. La tonalité indique qu’il a raccroché. Elle reste un instant sans bouger . Le téléphone posé sur son bas-ventre, Hélène savoure le son de la voix de Vincent qui résonne dans ses oreilles. Le thé n’est plus très savoureux. Hélène l’a totalement oublié. Comme Daniel d’ailleurs, qui lui en voudra de l’avoir fait passer pour un mauvais père. Nestor a tout observé. Il s’est approché d’Hélène pour saisir sa chance d’obtenir un moment de tendresse. Alors qu’il s’apprête à sauter sur les genoux de sa maîtresse, Hélène se tourne en direction du guéridon pour saisir la théière. Même froid, elle le boira, son grand cru.
***
Daniel n’en a pas voulu à Hélène. Il avait mesuré le risque lorsqu’il lui avait demandé la veille de le réveiller. Peu importe, il est en contact avec son fils via WhatsApp ou Skype . Grâce à la technologie, son métier d’avocat ne le coupe plus des enfants. Il se targue de mieux connaître que sa femme le quotidien de Juliette et de Vincent. Il estime qu’il leur est bien plus utile aujourd’hui qu’il y a trente ans lorsqu’il fallait leur essuyer le derrière.
Le toast se brise sous ses dents. Quelques miettes ramollies nagent dans son café. Certaines s’apprêtent à sombrer dans le fond de la tasse. Il aime les petits déjeuners à la française. Il a hérité cela de son père dont la famille venait de France, comme d’ailleurs la famille de sa femme, du côté de Bon-papa Audeval. Daniel entend les pas d’Hélène dans la cage d’escalier en colimaçon. Le bois, c’est peut-être beau, mais c’est bruyant. Avant, il y avait de la moquette. Les enfants étaient soi-disant allergiques. Aujourd’hui, tout le monde est allergique au gluten. Dans les années quatre-vingt, c’étaient les acariens, les méchants. Daniel a dû s’habituer à vivre dans une maison bruyante : rédiger des plaidoiries sous le vacarme des enfants qui courent dans les chambres et le bruit intempestif des talons de sa femme qui monte et descend les escaliers pour se faire entendre des enfants ou parce ce qu’elle a encore oublié un sac, un téléphone ou des clefs. Hélène, c’est toute sa vie, bien qu’elle soit devenue un peu ronde, un peu trop écolo à son goût et de plus en plus distraite. Même s’il ne l’admettra jamais, elle est son roc, sa bouée, son amie. Il ne l’a pas croisée ce matin. Lorsqu’il s’est réveillé, elle devait être sous la véranda, probablement à boire son thé dont la théière, fraichement rincée, repose à présent à l’envers sur l’évier. Quand il est descendu pour prendre son petit déjeuner en pyjama, Hélène devait être dans la douche. Elle lui fera le résumé de la conversation avec Vincent dans quelques minutes.
Daniel prend son Smartphone et l’allume pour voir s’il a reçu un message de Vincent. Hier soir, père et fils avaient « chatté » avant que Daniel ne prenne l’avion pour Bruxelles. Le son d’un colibri à la résonnance métallique prévient Daniel qu’en effet, il a un message. C’est Clotilde, sa secrétaire. L’audience de lundi neuf heures trente a été reportée. Un problème de siège. Daniel a un sentiment partagé. Il aurait préféré un message de son fils mais cette nouvelle le met néanmoins d’excellente humeur : il dormira plus longtemps.
Hélène ouvre la porte. Nestor se presse pour passer devant elle. Il est éternellement fourré dans ses jambes. Daniel a renoncé à lutter contre la présence excessive du chat. Les rares fois où Daniel est dans un canapé avec Hélène, il doit accepter qu’une boule de poils roux le sépare de sa femme. Au petit déjeuner, quand ils parviennent exceptionnellement à croquer un toast ensemble, il y a toujours un tabouret pour la bestiole. De temps en temps, Nestor pousse l’audace jusqu’à poser une patte sur la table pour réclamer un morceau de fromage. Ce chat aime toutes sortes de choses : du fromage aux chips en passant par les restes de repas, pommes de terre et petits pois compris. Cela se voit. Bientôt son ventre traînera à terre. Ce n’est qu’au lit que Daniel a réussi à s’imposer. La nuit, Nestor est confiné dans la cuisine. Hélène lui lance parfois un regard suppliant, mais sur ce coup, il ne cèdera pas.
– Bonjour mon doux, dit Hélène, embrassant son mari dans le cou. Excuse-moi, j’ai oublié de te réveiller.
Daniel prend une gorgée de café, laisse mousser sa femme quelques secondes.
– J’ai échangé des messages avec Vincent avant d’embarquer hier.
– Je peux les voir ?
Hélène prend le Smartphone, colle son nez dessus et marmonne :
– Comment ça marche ?
Daniel passe une main dans sa chevelure poivre et sel.
– Laisse-moi deux minutes, je te montre quand j’ai fini de manger.
Hélène s’assied à côté de son mari. Elle attrape le fromage, un vieux Gouda qui tombe en miettes. Elle en décroche un morceau et le glisse dans la bouche.
– Alors, cette conversation avec Vincent ? interroge Daniel.
– Kate est sur le point d’accoucher. Si tu savais comme j’ai hâte.
Hélène n’attend pas de réponse de Daniel, car il a la bouche pleine de morceaux de toast mélangés au café. Elle reprend aussitôt :
– Pour les visas, je crois qu’ils savent ce qu’ils ont à faire. La seule condition pour qu’ils puissent venir le mois prochain, est que bébé et Kate soient en bonne santé pour voyager.
– Pourvu que ça se passe bien, répond Daniel en toussant pour se libérer d’une miette de pain qui s’est logée dans un mauvais endroit de sa gorge.
– J’ai confiance. Kate est sereine, la maternité lui va comme un gant. Ce n’est pas comme Juliette, pour qui le chemin est semé d’embûches.
– Ta mère aussi a dû attendre longtemps pour devenir mère.
– C’est vrai. Combien d’années déjà entre son mariage avec papa et la naissance de Paul ?
– C’est toi qui devrais le savoir !
Daniel relève son sourcil gauche, une grosse masse grise et noire.
– Cinq ans je pense. Elle n’a jamais voulu m’expliquer. Maman est secrète… ma pauvre Juliette… t’ai-je dit que le prélèvement sera pour cette semaine ? Je me demande si elle en parle à sa grand-mère.
Hélène reprend un morceau de fromage. C’est réconfortant. Daniel secoue la tête en soupirant. La fécondation in vitro l’inquiète. Il en a lu tous les dangers. À la pensée que sa fille mette en péril sa santé pour être enceinte, son estomac se serre. Il affiche un air crispé. Hélène pose une main sur le visage de son époux. Elle lui adresse un regard aussi doux que son geste.
Nestor est assis sur un tabouret à côté d’Hélène. Il se tait, observe le couple en silence. La tendresse qui règne dans la pièce enclenche un ronronnement bruyant du chat. Hélène le regarde puis le caresse à son tour. Elle a le cœur lourd. Elle pose les coudes sur la table, plonge le visage dans les mains. Elle respire à travers les doigts, se gratte nerveusement le cuir chevelu, les yeux rivés sur la table.
– Je me sens impuissante, dit-elle. Juliette me garde à distance, ne partage rien, ne se livre pas.
– As-tu déjà vu quelqu’un demander à ses parents de l’aide pour faire des enfants ? répond Daniel.
Hélène libère sa tête de ses mains, lève les yeux au plafond et laisse éclater un rire rond et généreux. Sa poitrine opulente couleur soleil se remue au rythme des secousses. Un sourire en coin, Daniel observe avec gourmandise ces deux généreuses calebasses remplies de douceur qu’il chérit depuis plus de trente-cinq ans.
4
Lorsqu’il a ouvert ce matin les rideaux de sa chambre, Paul a constaté qu’un pigeon a déposé une énorme fiente sur la fenêtre. Cela lui a gâché la vue et son humeur. Il craint qu’il ait laissé d’autres traces, comme par exemple sur les baies vitrées du salon. Paul habite un loft à Saint-Gilles en face d’un parc qui accueille une plaine de jeux, une mare avec des canards et un nombre incalculable de chats. Toute la façade côté rue est vitrée. Pour éviter de se faire aveugler par la lumière, il dispose d’un astucieux système de stores et de tentures. Toutefois, il n’a pas encore trouvé la ruse qui le débarrasserait des pigeons. Il réserve donc une partie de son budget mensuel pour un laveur de vitres qui vient chaque vendredi. Ainsi se donne-t-il toutes les chances de profiter du panorama pendant le week-end. Pour aujourd’hui, c’est raté.
– Je vais devoir me coltiner le nettoyage … ce n’est pas ce que j’avais prévu de faire de mon samedi ! se dit-il rageur.
Paul inspire et expire profondément. Il s’étire. Son t-shirt laisse entrevoir la peau blanche et poilue de son ventre encore bien ferme pour ses soixante-trois ans. Il a mal à la tête. Le réveil va être lent et laborieux. Hier soir il a chanté à l’Église des Minimes près du Sablon. Il est fatigué de la sortie qui a suivi la représentation. Il faut l’avouer, il ne supporte plus l’alcool comme avant.
Paul enfonce ses pieds dans des tongs en cuir brun et se dirige vers la cuisine. Il est seul ce matin. Même Marinette, sa chatte siamoise de douze ans, est de sortie. Comme elle est bavarde, Paul ne s’en plaint pas. Le silence, à cet instant, ça l’arrange. D’un doigt mou, il allume la machine à expresso posée sur un coin du bar puis s’assied sur un tabouret haut en cuir beige que Marinette a marqué de ses griffes. D’elle, il tolère tout, au grand dam de Charles, le compagnon de Paul depuis vingt-cinq ans.
Charles est parti tôt ce matin au marché du Parvis. C’est le plus ancien marché quotidien de Bruxelles. Depuis un siècle, les Saint-Gillois y font leurs emplettes. Paul et Charles adorent s’y promener. Ils finissent souvent leur promenade matinale avec une bière sur la terrasse de la maison du peuple. Mais ce matin, Paul était trop fatigué. La lumière de la machine est passée au vert. Dans un récipient en métal, il choisit la capsule « Intensamente ».