J

J'ai vu mourir ma terre. Le syndrome du bulldozer

-

Livres
103 pages

Description


Cette histoire est celle d’un refus véhément et systématique de
la modernité sous ses formes les plus violentes – destructions de
paysages séculaires, mécanisation outrancière, pollutions, comportements
nouveaux abêtissants et parfois tragiques.



Elle est aussi celle d’une évolution nécessaire mais douloureusement
vécue par le héros dont l’intolérance – compréhensible ? –
peut paraître aveugle et anachronique. « Et s’il s’était trompé ? »

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 189
EAN13 9782917379028
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Lorsque j ’ét ais enfant , ce pays -m on pays- riait de son
désordre végét al que l’hom m e ne s’im posait pas enco re de
m aît riser à t out prix. I l verdoyait dans ses vallée s, flam bait
sur ses cot eaux, bien gardé par des horizons rassurant s où
le regard prenait le t em ps de s’arrêt er, t andis que ses rout es
blanches et ses chem ins de t erre fuyaient vers un m yst ère
né d’on ne sait quelle peur puis t ransm is par des anciens
rabâcheurs, j aloux de leur savoir.
Transm is innocem m ent ou m alicieusem ent .
Je m e dem ande d’ailleurs si c’ét ait pour effrayer les en-
fant s et prévenir ainsi leurs escapades ou, au cont raire, pour
leur donner l’envie des longues courses form at rices.
Peut -êt re les deux, au fond !
Au beau m ilieu de chaque pré, un chêne som pt ueux m i s
en t erre par des ancêt res soucieux de lendem ains et de
cont inuit é, fournissait en om bre douce les bœufs ru m inant s
et les faucheurs las. J’aim ais
ces prés enchant eurs ou
enchant és dont l’ent rée ét ait souvent ferm ée par un e claire-
7
J’ai vu m ourir m a t erre
voie légère qui donnait soudain au paysage un air i nat t endu
et irréel de cont e de fées. I ls sont rest és pour m o i l’im age la
plus aut hent ique du bonheur t errest re nat urel.
C’est sur le chem in du pré, à flanc de cot eau, qu’on s’en
allait à l’eau, la cruche sur l’épaule. C’est au fond du pré que
l’on courait pêcher la t anche ou la grenouille et parfois
m êm e se baigner dans le fossé verdât re où il fallait d’abord
faire son t rou parm i les lunes d’eau et les herbes aquat iques.
C’est dans un
coin du pré
enfin, sous un berceau de
branches généreuses, au bord du rivelet ou t out prè s de
l’ent rée, que l’on se rest aurait les rudes j ours de fenaison.
De loin en loin, on t rouvait en pleine cam pagne de pet it es
échelles en bois pour franchir les t alus, des passerelles pour
saut er les ruisseaux. Tout cela ét ait sim ple et naïf, souvent
biscornu et m aladroit , m ais t ouj ours débordait de charm e et
de poésie. Tout cela sent ait l’am our et la pat ience, la m ain
diligent e cert es, m ais aussi le passage discret , l’hum ble
conquêt e, le respect de la m esure.
L’hom m e de ce
t em ps-là ne perdait
j am ais de vue
l’hum aine pet it esse devant la grandeur de la nat ure.
I l n’y avait dans la cam pagne de m on enfance ni org ueil,
ni gigant ism e, ni dest ruct ion inut ile.
8
Et la poésie ét ait sur t out e chose.
J’ai vu mourir ma terre
Autour des champs et des jardins, on laissait aux haies toute une vie d’homme pour s’étendre et monter, avant de
se décider à les réduire ou, plus rarement, à les arracher. Elles abritaient des couvées innombrables, des nichées pépiantes, et la sauvagine s’y rembûchait. Les cerisiers croissaient partout : dans les enclos et les allées, sur les talus des routes, à la lisière des bois et des
champs. I ls avaient des fruits pour tout le monde : pour les grandes personnes qui les cueillaient gravement dans des paniers d’osier sur un lit de feuilles fraîches, pour les enfants
et les oiseaux.
I l en restait même pour les chapardeurs. Certains dimanches d’ennui profond, les « dròlles » du village, bande pillarde aux yeux brillants toujours en quête d’aventure et de mirages, faisaient la tournée des plus éloignés, ceux que les adultes oubliaient ou délaissaient, et qu’il fallait visiter avant les insectes et les moineaux. A cette époque-là, on réservait les terres pauvres à la
pinède et à la lande cigalières. L’ajonc et la bruyère, la fougère et le genêt d’Europe y croissaient pêle-mêle et embrassés. Les paysans y faisaient provision de bonne tuie bien sèche pour la litière du bétail et les chasseurs y
9
J’ai vu m ourir m a t erre
bât issaient d’ét onnant es cabanes pour guet t er la palom be,
l’aut om ne venu.
Cert aines nuit s d’ét é, quand, t out e rouge, la lune à son
plein se levait im m ense et ronde derrière les pins im m obiles
com m e des fant ôm es, on frissonnait .
De peur, de j ubilat ion ?
En t out cas on frissonnait .
Lorsque j ’ét ais enfant , ce pays avait une âm e.
Oui, vraim ent , il ét ait beau avec ses collines bien veillant es
et leurs cot eaux j oueurs où couraient , sur l’un la vigne
fruit ière, sur l’aut re le bois sauvageon, avec ses rout es
lum ineuses et ses longs chem ins buissonniers qui s’en
allaient vers on ne savait quoi.
Mais m on enfance ne reviendra plus, ni ce que j ’ai pu voir
alors.
Et c’est bien dom m age.
I l paraît qu’auj ourd’hui m on pays est encore m ervei lleux.
Du m oins j e l’ent ends dire par les ét rangers qui le visit ent . Et
j ’en suis ét onné.
Cert es, il a gardé d’éclat ant es couleurs aut om nales et les
bulldozers n’ont pas encore aplani les collines. Mais les haies
vives et les chem ins creux ont disparu. On a levé t out es les
landes et t ous les bois de pins pour les rem placer par de
10
m ornes
cham ps
de
m aïs
qui
ne
J’ai vu m ourir m a t erre
cachent
aucune
frém issant e, aucun espoir de surprise au bout du sillon.
Dans ce pays où t out ouvrage ét ait
vie
proport ionné à
l’am plit ude du gest e hum ain, t out l’est m aint enant à celle de
la m achine.
Les bulldozers ont ouvert de larges passages béant s
qu’on ne songe plus à ferm er par de j olies claires-voies et les
pelles m écaniques ont t aillé des fossés géant s et rect ilignes
pour drainer des prés vides et t rist es.
Tout e la cam pagne est une vast e et vaine usine où l ’on
voit des aut om at es se dém ener com m e des nains ridicules.
I ls m e font penser au m alin pet it t ailleur qui m ani pulait les
géant s. Mais leur m alignit é est t ragique. I ls ont p erdu la
noble et sage lent eur du gest e ancest ral et découve rt la
griserie de la dém esure dont ils ignorent encore la vanit é. I ls
t ravaillent vit e et grand, non pour assum er leur vi e m ais
pour asseoir leur confort et leur dom inat ion.
I ls ont besoin de faire de l’argent .
Avec la t erre.
Dans ce proj et sans noblesse, la t erre n’est plus q ue
m at ière et n’a gardé pour t out e valeur que celle de l’out il et
celle du capit al.
Les hom m es ne la respect ent plus, ils s’en servent .
11
J’ai vu m ourir m a t erre
I ls en ont fait une chose, leur chose.
Aut refois, les paysans de ce pays passaient une bon ne
part ie de leur vie dans les cham ps qu’ils aim aient . I ls s’y
at t ardaient après le t ravail, y flânaient aux heure s de repos,
y const ruisaient des abris, des cabanes, prenaient le t em ps
de les cont em pler, de les m ont rer aux am is, aux voisins, aux
parent s en visit e. I ls parlaient d’eux com m e d’êt re s vivant s
et d’ailleurs leur donnaient t ouj ours un nom évocat eur dont
personne m aint enant ne se soucie plus de com prendre le
sens. Auj ourd’hui, ils les t raversent sur des engin s rapides et
puissant s,
les
bousculent ,
les
gorgent
d’engrais
et
de
désherbant s, les t rait ent com m e s’ils ét aient m alades. I ls se
conduisent en proxénèt es de la t erre dont ils se cr oient les
m aît res. I ls ont t out sim plem ent oublié qu’elle les a précédés
dans la Créat ion et qu’elle les a accueillis.
A cause de cela, t out ce pays est devenu une im m ense
blessure.
Et m oi j e saigne.