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J'ai vu quelqu'un mourir

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J'ai vu quelqu'un mourir met en scène un narrateur confronté subitement à la mort, sur son trajet quotidien. Alors qu'il se rend vers son lieu de travail, il découvre ce qui ressemble fortement à une scène de crime, protégée par des policiers. Il n'y a cependant aucun cadavre, et aucun média ne couvre l'évènement. Le narrateur se lance alors dans une introspection, et s'interroge à la fois sur la mort, le deuil et l'oubli.

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Date de parution 12 mars 2015
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Langue Français

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Jai vu quelquun mourir
Une nouvelle de Pierrick Messien
1 Jai vu quelquun mourir, ou pas exactement. Avez-vous déjà remarqué que lorsquune personne a quelque chose dintéressant à raconter, une expérience inédite, une histoire insolite, elle en profite toujours pour en exagérer la substance, pour rendre le récit plus extraordinaire quil ne lest vraiment ? Et je dois avouer que cest exactement ce que je suis en train de faire.
En réalité, je nai pas vu grand-chose. Jaurais pu tout aussi bien marcher à côté sans réaliser, comme lont fait tant dautres passants, jimagine.
Ce matin-làl’histoire commence un matin, je marchais le long de la North Strand Road, en direction de lEastpoint Business Park, mon lieu de travail. Je venais à peine de passer Amiens Street, une rue dont le nom me faisait fatalement penser à mon ancienne ville. Cest curieux de trouver une Amiens Street à Dublin. Qui se soucie vraiment dAmiens à Dublin ? Vous me direz, cest un peu comme la rue dAmiens, à Lille, ou encore la rue de Lille, à Paris. Je suppose que toutes les villes du monde se font stupidement écho, vieille astuce de ceux qui ont la lourde tâche dattribuer tant de noms à dinnombrables rues.
Jen étais là de mes pérégrinations quand une scène attira mon attention. Je mapprochais à ce moment du Marino College, et lobjet de ma curiosité se situait sur le trottoir den face. La scène semblait banale, au premier abord. Il y avait une voiture rouge, ou bleueles couleurs sont si peu importantes pour moi, encadrée par deux policiers irlandais.
Reconnaissez quil est assez naturel de sintéresser aux activités policières, comme si nous étions tous habités par une sorte de crainte inconsciente au contact des hommes de loi. Pour ma défense, luniforme jaune vif des hommes de la Garda incite dautant plus à lobservation. En parlant de jaune, je me dois de mentionner ce qui donnait de lintérêt à cette scène apparemment creuse : une ligne jaune, de part et dautre de la voiture, que protégeaient les policiers.
Une simple ligne jaune. Vous savez, cette bande de plastique jaune, que lon voit souvent dans les séries américaines ? Une ligne censée délimiter une scène de crime et que les inspecteurs desdites séries samusent souvent à passer avec un parfait détachement, se contentant de fixer le cadavre ou ce quil en reste derrière leurs lunettes de soleil avant de commencer lenquête.
Cétait une ligne comme celle-là, sans le cadavre, sans linspecteur, sans la scène de crime. Je navais quune voiture rouge ou bleue et deux pauvres policiers. Comme quoi la vie est souvent moins glorieuse que la fiction. Dans un film, jaurais eu droit à des éclats de balles ou à un corps ensanglanté. Ici, rien du tout. Pas même une arme à feu, car les policiers irlandais nen sont pas pourvus. Quelle déchéance !
Jaurais pu en rester là et ainsi ne pas réaliser que javais vu la mort de quelqu'un. Que voulez-vous, jétais pressé et je nallais tout de même pas traverser la rue comme un badaud curieux. Et ce nétait quune bande de plastique, une voiture et deux hommes. Rien dextraordinaire.
Tout cela aurait été supprimé de ma mémoire si je navais pas repris cette rue le soir même, pour revenir à la maison. Cette fois-ci, je me trouvais du bon côté de la route. Il faut croire que je naime à fréquenter que le trottoir de droite, si bien quil mest impossible de prendre un même côté de la rue dans les deux sens. Toujours est-il que je me trouvais à présent en face de lun des hommes de la Garda, qui me forçait à me décaler sur la chaussée pour continuer sur ma voie.
Cétait loccasion unique pour moi de longer cette curieuse voiture rouge ou bleue qui faisait lobjet dune garde si rapprochée. Les deux policiers étaient restés là toute la journée, il était donc désormais évident quun crime avait eu lieu à cet endroit. Le seul problème, une fois encore, était que je ne pouvais me permettre de rester planté face au véhicule des heures durant. Je me contentai dun regard circulaire, sans même marrêter, en adressant un vague sourire au second policier.
Il sagissait dune simple berline, ma foi tout à fait ordinaire, voire un peu miteuse, qui présentait son capot à la route. Je navais aperçu aucune marque daccident, pas même une éraflure. Le véhicule semblait simplement garé là, entre le restaurant à emporter Luigis et une boutique désaffectée, comme tant dautres dans cette avenue peu prestigieuse de la capitale irlandaise.
La seule chose qui semblait un tant soit peu suspecte était une large tâche sur le capot. On aurait dit une tache de sang, en quantité suffisante pour remettre en cause la survie de celui ou celle dont il était issu. Mais pour être franc, cela aurait aussi bien pu être une peinture inégale ou encore de lhuile ou toute autre substance visqueuse. Je ne serai dailleurs jamais arrivé à penser à du sang si le contexte ne my avait pas aidé.
Passé devant cette scène de « crime » pour la seconde fois de la journée, je rentrais chez moi avec quelques questions en tête. Lesprit humain aime à tout rationaliser, à tout expliquer, et le mien ne fait pas exception à la règle.
Javais une voiture et peut-être un mort. Lidée la plus probable était donc un accident de la route, en pleine nuit, même si létat de la voiture et de la chaussée ne le laissait pas deviner. Lambulance avait certainement récupéré le cadavre le matin même, avant que je puisse le rencontrer, ne laissant quune simple tache de sang devant laquelle je passais furtivement le soir venu.
À moins que ce soit autre chose quun bête accident... Un crime passionnel ? Un suicide ? Un règlement de comptes entre gangs ? Où avais-je la tête ! Je divaguais complètement. Dublin nétait pas New York, et jimaginais mal les junkies du coin se rassembler en bandes organisées pour je ne sais quelle vengeance. Ces deux flics ne protégeaient sans doute que le lieu dun accident. Qui sait, la voiture appartenait peut-être à un politicien irlandais.
Joubliai ma « découverte » dans la soirée en claquant la porte de mon appartement. Un simple «Comme les autres» répondit à la sempiternelle question «Tu as passé une bonne journée ?» de ma compagne. Quaurais-je bien pu dire dQue jautre ? avais vaguement été témoin de ce qui ressemblait de loin à une scène de crime ?
Pas vraiment de quoi en faire une histoire intéressante.
2
Jaurais rapidement oublié cette scène stupide de ma vie quotidienne si elle navait eu lieu sur mon trajet « boulot-dodo » (Dublin n'est pas pourvue de métro). Cétait un détail qui comptait pour beaucoup, car cela mamenait à y réfléchir matin et soir, quand je passais près de ce fameux trottoir, en face du Luigis et de ses grasses pizzas à emporter dont les citadins du coin semblaient friands.
Si la voiture avait disparu dès le lendemain, tout comme sa fringante escorte, je continuais malgré tout à me questionner sur la curieuse scène dont javais été le témoin malgré moi. Le fameux bandeau de plastique jaune posé par la Garda avait lui aussi été enlevé, jetant un doute sur mes souvenirs de la veille.
Il ne restait plus rien qui puisse laisser penser à une scène de crime ni à un accident. Pas déclats de verre, pas de douilles, pas de silhouette tracée à la craie ni même de tache de sang indélébile. Jaurais pu imaginer que les quelques mégots sur le trottoir étaient ceux des policiers qui avaient patrouillé toute une journée, mais les fumeurs étaient légion ici, malgré le prix des cigarettes.
Sensuivit naturellement une nouvelle série de questions : quel temps est nécessaire pour débarrasser définitivement une scène de crime ? Combien dheures faut-il à un cadavre pour disparaître ? Pourquoi forcer deux policiers à faire le piquet une journée durant avant dôter une voiture pleine de sang dune rue aussi fréquentée ? Et si cétait pour les raisons de lenquête, linfatigable pluie irlandaise ne gâchait-elle pas tout espoir de retrouver la moindre preuve sur le véhicule ?
Nallez pas pour autant croire que je passais mes journées à réfléchir à laccident. Je ne voudrais pas paraître illuminé ! Je me posais simplement quelques questions, souvent lors de mon trajet et plus encore à proximité de la « scène du crime ». Jen oubliais bien souvent lexistence en saluant les collègues au bureau, ou encore en rentrant dans mon appartement, le soir venu.
Lhistoire se serait arrêtée là si, moins dune semaine plus tard, je nétais pas tombé sur un objet tout aussi curieux, sur le même trottoir. Juste à lemplacement de la voiture, grossièrement attaché au scotch sur une balustrade en métal, se trouvait un petit bouquet de fleurs. Rien dextravagant, bien au contraire. Il sagissait dun simple bouquet un peu minable, fait à la va-vite et posé dans un gobelet transparent. Autour des tiges cerclées de scotch et de plastique, on avait attaché une lettre manuscrite.
Alors qu’un citoyenn lambda y aurait vu quun détail curieux, voire un détritus, je devinais bien évidemment que létrange cadeau laissé là durant la nuit avait un rapport avec la scène aperçue quelques jours plus tôt. Je navais aucun mérite à faire ce lien évident, moi qui me rendais chaque jour devant ce trottoir.
Reste que cette seconde découverte avait continué dattiser ma curiosité quant à la première. Javais désormais la confirmation que quelquun était mort face au Luigis. Je savais désormais que les deux policiers ne gardaient pas une simple berline, mais bien lélément central dune scène plus macabre. Javais aussi dans lidée que lhomme qui avait déroulé la fameuse ligne jaune lavait fait peu de temps avant ou après avoir dégagé un corps du capot ensanglanté du véhicule.
Le drame qui sétait produit un matin ou un soir, là où je posais les pieds chaque jour de la semaine, se rejouait en moi. Ce trajet si familier, si monotone, la North Strand Road, avait été la dernière chose que les pieds dun homme avaient foulée, avant quil ne se fasse écraser par une voiture rouge ou bleue.
À moins que la voiture fût celle de la victime ? Sétait-elle garée précautionneusement, face au Luigis? Ou un élément familier de sa vie ? peut-être son restaurant préféré  avant de se faire sauter la cervelle devant sa voiture ?
À moins que tout cela ait été une affaire plus sordide. Un camé qui, plutôt que de retirer sagement sa dose dhéroïne contre quelques billets, avait décidé de planter son dealer avec un couteau à viande ? Ou encore un client mécontent du Luigis, venu régler son compte au patron après une intoxication alimentaire ?
Jen étais là de mes hypothèses, que je savais quoi quil en soit invérifiables. Javais passé des heures à naviguer sur les moteurs de recherche pour découvrir qui pouvait être léventuel mort de la North Strand Road et quelles étaient les causes de sa disparition. Mais aucun site internet, aucun journal irlandais ne daignaient distiller la moindre information à ce sujet.
Un type était mort accidentellement ou non, face à un restaurant de la capitale, en plein milieu dune rue certes miteuse, mais néanmoins bondée, et personne nen pipait mot ! Même les feuilles de choux vendus au Centra de Killarney Street, à deux minutes à peine de la scène, ne révélaient aucune information sur le sujet. Comment pouvait-il exister une rubrique « chats écrasés » si on n’évoquait même pas les morts humaines ?
À croire que lon pouvait mourir sans laisser une trace... Si ce nest bien sûr quelques taches de sang sur le capot dune voiture et un maigre bouquet de fleurs. Jignore si cétait lempathie ou plus cyniquement une curiosité malsaine, mais je ne cessais de penser à ce mort anonyme que la plupart des gens semblaient avoir déjà oublié.
Et après tout, quelle idée de venir mourir là ? En plein milieu de mon existence, sur un trajet quil métait impossible de contourner. Nétait-ce pas une manière de se jouer de ma curiosité, de me pousser à me questionner sur la vacuité de nos vies ?
Qui voulait dailleurs mourir sur la North Strand Road, un quartier ma foi plutôt anonyme et fade du centre de Dublin ? Pourquoi mourir là quand il naurait fallu que quelques minutes pour rejoindre la mer ou les docks, paysages ô combien plus agréables pour cracher un dernier soupir ?
Je suppose quon ne choisit pas toujours le lieu de sa mort. Mais celui-là était particulièrement mal choisi.
Je gardais au fond de moi une certaine peine pour le pauvre larron dont le dernier regard sétait probablement porté sur la grille rouillée dun collège désertique ou sur le rideau de fer de chez Luigi, fast food à emporter vaguement italien, perdu entre quelques maisons abandonnées.
3
Y a-t-il plus incorrigible que la curiosité humaine ? Des semaines après la découverte de cette voiture, je continuais de réfléchir à ce jour où javais vu quelquun mourir, tout du moins dans les grandes lignes. Il faut dire que je croisais chaque matin ce minable bouquet de fleurs, collé à sa rambarde et planté dans son ridicule gobelet de plastique, et sa lettre grossièrement attachée aux tiges.
Comment cette chose pouvait-elle dailleurs encore rester là ? Pourquoi le vent navait-il pas fait voler ce cadeau posthume en quelques jours à peine ? Pourquoi la pluie navait-elle pas altéré lencre et fait baver les confessions ou adieux que cette lettre contenait ? Pourquoi un agent de propreté dublinois navait-il tout simplement pas dégagé ce qui ressemblait tant à un vieux détritus ?
Fidèle à moi-même, je navais pas osé braver le jugement de la foule en marrêtant un jour devant le bouquet, et encore moins en essayant de déchiffrer quelques mots de cette fameuse lettre. Nous vivons dans un monde pressé, et qui serait prêt à sacrifier quelques minutes de son temps par curiosité ? Dautant plus que tout arrêt aurait paru suspect. Et si la Garda cherchait toujours lauteur du meurtre ? Si meurtre il y avait eu.
Après plusieurs semaines, javais cessé de minterroger sur les causes de laccident ou les raisons du crime. Javais cessé de me demander ce que cette voiture avait à voir avec le drame. Javais cessé de me poser des questions sur ce que savaient les deux policiers qui attendaient sagement de part et dautre de la bande jaune. Les circonstances nétaient plus un problème pour moi.
Mais comme mes trajets restaient tout aussi monotones, il fallait bien quelque chose pour occuper mon esprit. Et cest sur la victime quavait fini par se focaliser mon attention. Quelque temps après le drame, je navais cessé de chercher des informations à son sujet, mais rien ne filtrait. Sil ny avait eu ce fameux bouquet de fleurs, je me serai dailleurs persuadé que nul nétait mort ici.
Mais à présent que je savais quune personne avait perdu la vie dans le plus complet des silences, je ne pouvais mempêcher de penser à son pauvre destin. Qui peut donc mériter de mourir sans être lobjet dau moins une ligne dans les journaux, ne serait-ce que dans la rubrique nécrologique ? Tout cela me dépassait.
Une fois encore, je nétais pas à court dhypothèses pour justifier labsence totale dintérêt médiatique et humain pour ce pauvre cadavre. Mais toutes mes suppositions restaient aussi bancales que mal amenées.
Peut-être était-ce un espion ou un agent spécial dont la mort en mission devait rester secrète ? Mais dans ce cas, qui aurait bien pu poser cette lettre à lendroit du décès ? Et pourquoi aucune organisation gouvernementale ne lavait-elle enlevée après des semaines ? Cela ne tenait pas debout.
Peut-être que le défunt nétait quun monstre inhumain qui ne méritait aucun intérêt ? Cétait stupide ! Les meurtriers, les criminels de guerre, les mafieux, les tueurs en série ou les terroristes étaient certainement ceux qui recevaient le plus dattention de la part de la presse au moment de leur décès.
Peut-être ny avait-il eu aucun mort ici, juste un accident sans perte humaine ? Dans ce cas qui aurait été assez bête pour laisser une lettre dadieu ? À moins que la victime soit restée paralysée ou en état de mort cérébrale ? On lui laisserait alors un message, par simple procuration. Impossible ! La presse à sensation irlandaise se serait certainement ruée sur laffaire. Qui passerait à côté duparaplégique de la North Strand Road?
À la vérité, chaque hypothèse que jessayais de formuler devenait de plus en plus stupide. À tel point que je me sentais ridicule dessayer ainsi de justifier une mort anonyme. Si le principe du rasoir dOckham était juste, je savais déjà ce qui sétait passé : un pauvre type était mort, face au Luigis, dans la plus totale indifférence. Seule une personne sur terre avait daigné lui dédier un modeste bouquet et une lettre manuscrite. Ny avait-il pas plus triste révélation ?
On dit souvent que ça narrive pas quaux autres, mais je me suis toujours demandé jusquétait vraie cette pensée populaire. Jugez votre propre vie, par exemple, ou celle de votre entourage : avez-vous déjà vu quelquun mourir ? Vous a-t-on déjà tiré dessus ? Un malade a-t-il déjà voulu vous écraser en pleine rue ?
Et si cette expérience avait pour but de mapprendre que tout cela arrivait plus souvent quon ne le pensait ? Combien de personnes sont mortes cette année sur la North Strand Road ? Ou dans cette rue dont vous ne connaissez pas le nom, juste à côté de chez vous ? Si cet homme sest fait écraser ou tuer sans même quon écrive une seule ligne à ce sujet, combien sont dans son cas ?
La sirène de police que vous entendez à linstant, cest peut-être une personne que lon vient dexécuter, dun tir à bout portant. Mais le corps aura déjà été enlevé quand vous sortirez, et plus personne nen parlera, pas même les rares témoins. Vous ne serez jamais mis au courant de cet incident, à moins que quelquun ait lidée sordide de scotcher un vieux bouquet de fleurs sur les lieux du crime.
Et quand bien même : combien de services de propreté citadins ont pour mission de décrocher les bouquets mortuaires qui fleurissent dans nos villes au fil des assassinats et des accidents ? Chaque jour, ce sont peut-être des bennes entières remplies de lettres manuscrites qui sont envoyées à la décharge. Et qui pourrait bien les y découvrir ? Avez vous déjà visité une décharge, vous ?
À la vérité, ce qui meffrayait le plus après cette découverte nétait pas que ces drames du quotidien pouvaient survenir à nimporte quel moment et à nimporte quel endroit de ma ville ou de la vôtre. Ce qui me terrifiait était clairement que ces choses pouvaient arriver dans le silence le plus total, dans un royal anonymat.
Quel monstre cynique et sans amour-propre pourrait imaginer disparaître sans causer aucun remous ? Pas le moindre ? Imaginez donc que votre décès noccasionne quun maigre bouquet de fleurs et les préoccupations métaphysiques dun pauvre type que vous ne connaissez ni d’Ève ni dAdam. Et qui ne vous connaîtra jamais.
Voilà où ma curiosité et le fil de ma pensée mavaient mené. Jétais à présent conscient dune vérité horrible : si une personne vous écrase ou vous tue, en ce jour, vous ne soulèverez peut-être que quelques tiges fanées, noyées dans un triste gobelet que le temps aura vite fait de balayer.