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Jardin des colonies

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213 pages
En bordure du bois de Vincennes, non loin de l’ancien palais des Colonies devenu le Musée de l’histoire de l’immigration, se cache un jardin méconnu. L’atmosphère de ses ruines gagnées par la végétation tient à son histoire. Créé à la Belle Époque pour perfectionner l’agronomie coloniale, il est rapidement devenu la vitrine de l’Empire. C’est aussi là qu’a été construite la première mosquée de France.
Un écrivain désireux d’y trouver l’inspiration pour un roman d’aventure s’y fait accompagner par un jeune chercheur en histoire. Tous deux partent sur les traces du fantasque fondateur du jardin, l’explorateur Jean Thadée Dybowski.
Leur promenade est l’occasion d’un vagabondage érudit et amusé dans ces lieux où se déchiffrent encore l’histoire coloniale et sa représentation. Elle est aussi le moyen d’une interrogation sur cette mémoire plus que jamais brûlante. Et si nos peurs, comme nos nostalgies, n’étaient qu’affaire de décor ?
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Thomas B. Reverdy, Sylvain Venayre
Jardin des colonies
Flammarion
Maison d’édition : Flammarion
© Flammarion, 2017.
ISBN numérique : 978-2-0814-1315-3 ISBN du pdf web : 978-2-0814-1316-0
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 978-2-0814-0806-7
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
Présentation de l’éditeur :
En bordure du bois de Vincennes, non loin de l’anci en palais des Colonies devenu le Musée de l’histoire de l’immigration, se cache un jardin méconnu. L’atmosphère de ses ruines gagnées par la végétatio n tient à son histoire. Créé à la Belle Époque pour perfectionner l’agronomie colo niale, il est rapidement devenu la vitrine de l’Empire. C’est aussi là qu’a été construite la première mosquée de France. Un écrivain désireux d’y trouver l’inspiration pour un roman d’aventure s’y fait accompagner par un jeune chercheur en histoire. Tou s deux partent sur les traces du fantasque fondateur du jardin, l’explorateur Jean T hadée Dybowski. Leur promenade est l’occasion d’un vagabondage érud it et amusé dans ces lieux où se déchiffrent encore l’histoire coloniale et sa représentation. Elle est aussi le moyen d’une interrogation sur cette mémoire plus qu e jamais brûlante. Et si nos peurs, comme nos nostalgies, n’étaient qu’affaire d e décor ?
Des mêmes auteurs
Ouvrages de Thomas B. Reverdy
La Montée des eaux, Seuil, 2003.
Le Ciel pour mémoire, Seuil, 2005.
Les Derniers Feux, Seuil, 2008.
Collection irraisonnée de préfaces à des livres fétiches (collectif, direction avec Martin Page), Intervalles, 2009.
L’Envers du monde, Seuil, 2008.
Les Évaporés, Flammarion, 2013 (Grand prix de la SGDL, prix Joseph Kessel) ; J’ai lu, 2015. Il était une ville, Flammarion, 2015 (prix des Libraires) ; J’ai lu, 2016.
Ouvrages de Sylvain Venayre
La Gloire de l’aventure. Genèse d’une mystique moderne. 1850-1940, Aubier, 2002, prix François-Joseph Audiffred 2004 de l’Acad émie des sciences morales et politiques.
Rêves d’aventures. 1800-1940, La Martinière, 2006.
Cœur des ténèbresJean-Philippe Stassen), édition commentée et illustrée (avec du texte de Joseph Conrad, Futuropolis/Gallimard, 2006.
Le Dossier Bertrand. Jeux d’histoire(en collaboration), Manuella éditions, 2008. L’Histoire au conditionnel(avec Patrick Boucheron), Mille et une nuits, 2012. Panorama du voyage. 1780-1920.Les Belles Lettres, 2012.
Disparu ! Enquête sur Sylvain Venayre, Les Belles Lettres, 2012.
L’île au trésor(avec Jean-Philippe Stassen), Futuropolis, 2012.
Les Origines de la France,Quand les historiens racontaient la nation, Seuil, 2013. Une guerre au loin - Annam, 1883, Les Belles Lettres, 2016.
Jardin des colonies
« Le temps des exploits hardis et aventureux était passé pour tous les deux. » Joseph CONRAD,La Folie Almayer
Dybowski
Je rêvais d’un grand roman d’aventure. Depuis des a nnées, au fil de mes lectures, peut-être depuis mon enfance, des personn ages hauts en couleur se partageaient mon imagination. Ils portaient les mou staches d’un autre âge et les chapeaux d’un autre continent. Leur peau tannée par les océans ou les tempêtes de sable, creusée de rides longues et franches, bru nie par le soleil, sentait l’ambre sucré ou le musc aux relents de goudron des navires , le cuir de Russie des officiers tout juste descendus de cheval et qui ne s ont jamais parmi nous que de passage. Leur regard, toujours légèrement absent, souriait à l’horizon : ils avaient contemplé les beautés d’autres mondes. Ils avaient dîné à la table des rois, couché dans l e lit des putains. Ils connaissaient l’âme humaine, le nom de Dieu dans pl usieurs langues et le prix d’une vie dans une bonne douzaine de monnaies. Ils avaient peut-être déjà tué pour se défendre. Mais ce roman est déjà écrit, ces héros on les conn aît. Tant de bruits les accompagnent, tant d’histoires convenues à l’avance , de mots sonores et creux. Ce sont les hardis champions desailleurs, deslointains, desconfins, descontrées inaccessibles etsauvages, des peupladesprimitives, des cultesimpies, des forêts impénétrables, des désertsinexplorés, ce sont les héros del’exotismede et l’étrange, dudanger, del’inconnu et dumystère. On croirait une publicité pour une infusion. Ne manque plus qu’une femme à demi nue et un couche r de soleil. Dans les années trente, la littérature populaire était déjà tellement saturée de cet exotisme qu’elle a commencé à envoyer ce genre de héros dans l’espace, sur Vénus ou sur Mars. Impossible d’écrire dans ce brouhaha. Impossi ble, ou inutile, d’écrire ce genre de roman après Conrad, le grand Joseph Conrad . Je ne crois pas que quelqu’un y soit parvenu après lui, ou alors sous d es formes parodiques ou, plus ennuyeux, ironiques. Il y a pire que cette abondance de récits – après t out on écrit encore des histoires d’amour. Il y a pire et ce sont les disco urs. Tout ce qu’on croit savoir – et qu’on a dit, sur la France et ses colonies, sur les empires en général, et pas seulement ce qu’on en a dit alors mais peut-être su rtout ce qu’on en dit aujourd’hui : que la mission civilisatrice, la gran deur d’un empire républicain, la s o if de découvertes, les progrès scientifiques, tout ça c’est de l’hypocrisie, un vernis de bonne conscience pour habiller l’avidité, l’exploitation, le racisme. Un
roman d’aventure, aujourd’hui ? L’entreprise n’est pas seulement littérairement impossible, elle est historiquement coupable. Le fo utu débat et ses enjeux stupides transforment tout en thèse. Tout devient p our ou contre, comme si cette question avait un sens, chaque choix de personnage, de situation, chaque adjectif est un piège –Tintin au Congose vendra bientôt sous blister. On a tort, quoi qu’on fasse, et la lecture, conspirationniste, finira toujours par nous reprocher quelque chose. Pourtant la dénonciation d e l’Empire, ça ne fait pas un roman. Un roman ce sont des voix, des corps, un espace, de s motifs. Il y a bien des choses qui peuvent définir un roman, mais pas une th èse à défendre. Tous les romans à thèse sont bons à jeter. Les héros que j’avais en tête étaient des voyageurs , des exilés. Ils s’étaient retrouvés loin de chez eux et ils avaient déjà eu p eur pour leur sûreté, pour leur vie, peur de mourirlà-baset sans espoir ni de retour ni de salut, peur de m ourir tout seul surtout, loin des leurs qu’ils ne voyaien t plus guère, peur de crever comme un chien, dans la solitude des bêtes et pas m ême en héros, parce qu’on me urtlà-base ces fièvres quile plus souvent salement, de dysenterie ou d’une d vous font bouillir le cerveau à petit feu comme de la chair de crabe. Et toujours loin, si loin qu’on est tout seul. C’est cela au fo nd, la mort, c’est quand l’affreuse solitude vous rattrape, avec son masque blanc et sa partie d’échecs, comme dans un film de Bergman. Et toujours loin, si loin de l’h éroïsme et des discours. J’avais ces personnages en tête. Des Rimbaud. Des Conrad. D es gamins à la beauté impardonnable et des marins durs à cuire remontant le cours des fleuves comme celui du temps. Des qui n’en avaient rien à fiche n on plus, des discours. Ni militaire, ni militant, ni propriétaire, ni escl avagiste. Un homme, dans la force de l’âge, qui aurait participé à une de ces e xpéditions, sans remords ni scrupules, mais sans être un salaud non plus. Un an onyme, un sans-grade, au fond un héros d’aujourd’hui. Un simple rouage de so n époque. Comme à la nôtre tous ces jeunes gens qui s’expatrient quelques anné es à Londres, à Singapour ou à Shanghai, qui travaillent dans la finance par manq ue d’imagination et contribuent sans doute à pas mal d’injustices mondialisées sans qu’on puisse les en tenir pour vraiment responsables. Mon portrait-r obot se précisait, mais il lui manquait une identité, un visage réel. Il fallait q ue je découvre son nom. Un héros presque inconnu, discret, un de ces aventurie rs qu’on n’aurait pas encore décrit sous toutes les coutures et qui mériterait c ependant qu’on se penche un peu sur lui. Un type à déterrer dans les archives, dont la réalité avérée vaudra tous les blancs-seings de moralité, car aujourd’hui que l’on juge de tout dans l’ordre du discours, il semble bien que la réalité, elle, soit devenue inattaquable, au-delà du bien et du mal. Je vais livrer ici le fruit de mes recherches et l’avancée de mon travail. Ce sera le journal de mon grand roman d’aventure.
*
Il s’appelle Jean T hadée. Il est venu à moi presque par hasard. Il a existé – authentiquement. Il est né à Paris, pour être plus précis à Charonne, ce qui est un signe aussi, sans doute,
même si je ne sais pas encore si c’est un bon signe . Charonne signifie des choses bien particulières aujourd’hui, pour ceux qui s’intéressent au passé colonial de la France. Son vrai nom était Jean T hadée Dybowski et sa date de naissance, 1856. Il venait d’une famille de la noblesse polonaise. S on père avait émigré en France à la suite de la répression du mouvement libéral pa r les Russes. C’est presque trop beau. Conrad avait pour vrai nom Joseph Conrad Korzeniowski et il était né en 1857 d’un père aristocrate qui lui aussi avait é té la victime de l’occupation de la Pologne par les Russes. L’oncle de Conrad, qui l ’avait élevé du côté de Cracovie, s’appelait T hadée. J’aime les hasards de cette sorte, quand tout converge comme une coïncidence et nous oblige. Conrad a voyagé au Congo belge en 1890 et T hadée au Congo français l’année suivante. Ils ont tous les deux commencé à publier à peu près au même moment. L’année où Conrad écritCœur des ténèbres, T hadée est nommé directeur du Jardin colonial de Nogent. Je pourrais faire une vraie biographie croisée, si ça m’amusait, un exercice de vies parallèles. Sur les photographies de l’époque, Jean et Joseph ont des petites barbiches qui se ressemblent. La coupe en brosse de Jean trahit peut-être une raideur mora le que n’exprime pas la mèche de Joseph. T hadée a voyagé dans le sud de l’Algérie. Il a voul u traverser le Sahara. Il a remonté le Congo et l’Oubangui. Il est allé au Gabo n, à Tunis, ailleurs encore et aussi à Chicago au moment de la Grande Exposition u niverselle américaine, quand on croyait que l’électricité suffirait à assurer l’avenir de l’humanité et que des hommes de bonne volonté, venus du monde entier, inventaient l’idée si e bizarre d’un Parlement des religions. Et tout cela à la fin du XIX siècle, à la basse époque des explorations, quand il n’y avait plus be aucoup de terres à découvrir, quand le nom de Stanley servait surtout à vendre de s costumes et des chapeaux pour des entreprises de prêt-à-porter. Jean T hadée Dybowski, dit Jean T hadée, dit T hadée : c’est mon homme.