je vous dis au revoir, Vanessa mon amour

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Description

Vous vous posez des questions sur les risques que pourraient faire courir les centrales nucléaires? Vous avez le sentiment qu'on ne vous dit pas toute la vérité? Lisez ce roman; vous y croiserez des ministres s'opposant à des associations de défense de l'environnement, des ingénieurs réglant leurs comptes et même un clochard et une corneille. Voici l'histoire d'une jeune femme et celle d'un adolescent. Six jours de leur vie...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 26
EAN13 9782296482067
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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JE VOUS DIS AU REVOIR,
VANESSA MON AMOUR





















Pierre-Emmanuel Desanges








JE VOUS DIS AU REVOIR,
VANESSA MON AMOUR
La fin du nucléaire



Roman





























































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55877-9
EAN : 9782296558779
Prologue
Elle entendit d’abord le glissement des pas dans le couloir. Ils
s’arrêtèrent derrière la porte. Puis ce fut le frottement de la clé qu’on
enfonçait dans la serrure. Deux hommes entrèrent dans sa chambre,
la regardèrent.
« Joyeux anniversaire, Vanessa ! » dirent-ils en souriant.
Vanessa ne pensait pas les avoir invités : elle n’avait jamais
apprécié les anniversaires, les amis ou les cadeaux. Et aujourd’hui,
qu’on soit le trente mars ou un autre jour, elle ne souhaitait qu’une
chose : rester seule.
Vanessa aimait la pièce où elle passait ses journées, allongée sur
le lit sans bouger. Quatre murs de pierres aussi blanches que la
blouse qu’ils lui avaient donnée à son arrivée, en échange de ses
vêtements. Un plafond gris, un sol carrelé de blanc, toujours froid,
étincelant sous la lumière du plafonnier allumé en permanence. Une
porte d'acier fermée de l’extérieur. Une fenêtre décorée de barreaux.
Un lavabo et des toilettes, blancs eux aussi. Une table en formica,
blanche, et une chaise de la même couleur. Un lit de fer peint en
blanc, caché par une couverture blanche. Seule note de fantaisie : les
draps, finement rayés de gris. Cette pièce représentait l’univers de
Vanessa.
Vanessa attendait depuis un an, sans s’être jamais demandé ce
qu’elle attendait. Par la fenêtre au-dessus de son lit, elle pouvait
apercevoir le ciel. Elle ne s’en lassait pas. A l’automne, à la nuit
tombée, les lumières d’une ville tout proche coloraient les nuages de
reflets orangés. Elle ne connaissait pas le nom de la ville et s’en
moquait. Elle avait imaginé les passants sous leur parapluie. Les
trottoirs luisant sous l’éclairage des phares. Les voitures qui
klaxonnaient, bloquées pare-chocs contre pare-chocs. Les feuilles
emportées par l’eau boueuse du caniveau, flottant quelques instants
avant de se noyer dans une bouche d’égout. Puis était venu l’hiver et
les flocons aussi blancs que les murs de sa cellule. Et le printemps
avec son ciel d’un bleu transparent.
Elle sortait une fois par jour, dans un parc, à l’arrière du bâtiment.
De hauts murs cachaient l’extérieur, filtrant tous les bruits.
Vanessa parcourait en boitant ses allées gravillonnées, profitant
des rares moments où il ne pleuvait pas. Le jardin aussi avait suivi le
5rythme des saisons. Les platanes s’étaient parés de teintes rouille,
jaune pâle ou chocolat. Les cyprès, insensibles à la fuite des jours,
avaient conservé la même couleur, vert presque noir. Ils formaient un
bosquet au fond du jardin, silhouettes sombres dressées contre le ciel,
veillant à la sécurité des lieux. Cet hiver, Vanessa s’était dissimulée
sous leurs branches chargées de neige. Elle était restée des heures à
respirer l’odeur résineuse des aiguilles qui recouvraient le sol, assise,
les genoux serrés dans ses bras, à attendre que la neige recommence
à tomber.
Vanessa était toujours accompagnée de la même personne, une
femme ni jeune ni vieille aux yeux mi bleus mi verts, si clairs qu’ils
paraissaient transparents. Sœur Véronique. Vanessa était certaine de
la connaître, elle ou quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup, mais elle
était incapable de se rappeler à qui sœur Véronique pouvait lui faire
penser. Vanessa l’avait surnommée numéro Trois. Trois, vêtue d’une
blouse grise serrée à la taille, un voile couvrant ses cheveux, arborait
sur la poitrine un Christ en bois. Elle venait la chercher dans sa
chambre, ouvrait d’une clef noire la porte du jardin, puis la suivait,
quelques pas en retrait. Elle ne lui adressait jamais la parole.
Trois n’aimait pas voir Vanessa se réfugier dans le bois de cyprès.
Au fil du temps, les promenades de Vanessa étaient devenues de
moins en moins fréquentes.
Les visites d’autres personnes venaient parfois rompre sa solitude.
Deux hommes. Elle les avait appelés numéro Un et numéro Deux.
Contrairement à numéro Trois, ils ne s’étaient pas présentés, ou, s’ils
l’avaient fait, Vanessa l’avait oublié. Ils étaient tous les deux jeunes,
plutôt beaux garçons, et portaient des lunettes rondes presque
identiques. Seule la couleur de la robe les différenciait : la blouse de
l’un était blanche, celle de l’autre noire. Tout le reste les rapprochait,
surtout la manière doucereuse d'essayer de la rassurer, de la
convaincre que tout allait s'arranger. Vanessa ne savait s’ils étaient
avocats ou médecins.
Numéro Un et numéro Deux lui rendaient visite au milieu de
l’après-midi, trois ou quatre fois par semaine, traînant leurs chaises
derrière eux. Ils les disposaient en face de son lit, s’asseyaient après
lui en avoir poliment demandé l’autorisation. Même leurs attitudes
étaient identiques. Les mains croisées posées sur leur estomac
6naissant, le buste légèrement penché en avant, la tête inclinée sur le
côté, ils l’interrogeaient d’une voix douce, l’assuraient qu’elle n’avait
aucune raison de s’inquiéter. Ils semblaient pourtant préoccupés par
sa santé. Vanessa leur parlait peu. Elle n’en avait pas envie, leur
réponse se limitant toujours au « Oui… Oui… » dont ils ponctuaient
toutes ses paroles.
Ils refusaient de lui donner la moindre information sur leur
identité, sur son lieu de séjour ou sur le monde extérieur, comme ils
refusaient toute visite.
Au début de son séjour, ils l’avaient réveillée à l’aube. Une voiture
attendait dans le parc, numéro trois au volant. Vanessa était montée
sur la banquette arrière, encadrée par Un et Deux. Ils avaient roulé
pendant une heure, sans prononcer un mot. Vanessa n’avait pas
reconnu la ville déserte. Ni le bâtiment de béton gris, éclairé par le
soleil levant, devant lequel numéro trois avait garé la voiture. Ils
avaient traversé un hall vide, monté un escalier qui se voulait
imposant, toujours sans croiser qui que ce soit. Une dame aux
cheveux blancs attendait derrière un bureau sentant le bois ciré. La
grand-mère l’avait fait asseoir, puis avait ôté ses lunettes cerclées
d’or pour mieux lire une déclaration à laquelle Vanessa n’avait rien
compris. Numéro Un et Deux étaient restés debout, légèrement en
retrait. Numéro Trois s’était assise devant un ordinateur. Mère-grand
avait posé plusieurs questions auxquelles Vanessa n’avait pas su
répondre, puis renoncé à poursuivre leur entretien. Vanessa avait
signé le papier tendu par numéro Trois sans même le lire. Elle ne leur
avait pas demandé ce que cela signifiait. A la fin de l’entretien,
mèregrand avait demandé à Un, Deux et Trois de sortir. Ils avaient obéi.
Mère-grand lui avait souri. Elle l’avait regardée lentement puis hoché
la tête de gauche à droite. « Vanessa… si tu veux me revoir, parles-en
à Véronique. »
La vieille dame, blouse grise, blouse blanche et blouse noire
étaient les seules personnes que Vanessa avait vues depuis un an. Les
repas, avec les sorties dans le parc, étaient ses uniques distractions.
Numéro Trois lui apportait, selon l'heure, le plateau du petit déjeuner,
du déjeuner ou du dîner. Vanessa le replaçait avec soin à l'endroit
approprié, souvent à peine entamé. Elle ne mangeait plus beaucoup.
Elle devait se forcer, et ce n’était pas facile. Tous les jours soupe, une
fois par semaine une viande blanchâtre, repoussée de peur que cela
7soit du porc. Une autre fois par semaine un poisson resté plusieurs
mois au congélateur, refusé avec la même vigueur. Vanessa se
contentait de grignoter. Seule exception, la douzaine de médicaments
accompagnant le plateau. Elle les avalait toujours comme si sa vie en
dépendait. Une guirlande de pilules multicolores, son arc en ciel. Puis
elle se rallongeait.
Vanessa s’était faite à cette situation. Un an à profiter du temps qui
passait. A rester couchée les yeux grands ouverts, se servant des murs
pour mettre en ordre ses pensées.
Ils s’inquiétaient de la voir demeurer immobile, le regard dans le
vague, mais ils avaient tort : Vanessa vivait dans un musée dont les
collections auraient fait pâlir d'envie le Louvre.
Pendant longtemps, elle n’avait pas su où elle rangeait ses
souvenirs. Sa mémoire ressemblait à un marais. Elle n’en voyait pas
le fond, il était facile de s’y perdre, cela sentait moyennement bon, et
les habitants étaient peu fréquentables. Sa vie s’était noyée dans des
fondrières boueuses. Son passé y était broyé pour finir par se
décomposer. Mais rien ne reste enfoui éternellement, et,
progressivement, les souvenirs qui attendaient dans la vase étaient
remontés à la surface comme des bulles clarifiant l’eau trouble.
Ses bulles. Une seconde naissance. Elles ne restaient que quelques
secondes à la surface, drapées des couleurs d’un arc-en-ciel mille fois
plus resplendissant que son chapelet de médicaments. Puis elles
s’envolaient, sans que Vanessa puisse prévoir la direction qu’elles
allaient prendre. Vanessa les cueillait avant qu’elles n’éclatent, les
déposait dans le creux de la main, délicatement, pour ne pas les
briser : c’est si fragile, un souvenir. Elle les rapprochait du mur, les
accrochait comme des tableaux. Chaque jour, elle modifiait un détail,
ravivait des couleurs.
Elle aimait ses tableaux. Des paysages, des portraits. Alexis était le
personnage central de la plupart de ses œuvres. D’autres mettaient en
scène François, d’autres encore racontaient une histoire. Une
esquisse nouvelle venait régulièrement rejoindre son musée
imaginaire.
Vanessa disposait une toile à côté de la porte, une autre au-dessus
de la fenêtre, dans l'espoir de découvrir un sens à ce qui s’était
déroulé. Sans beaucoup de résultats. Vanessa ne se souvenait pas de
qui elle était. Elle ne comprenait guère plus les souvenirs qui lui
revenaient. Elle ne se désespérait pourtant pas. Regardant des murs
8en apparence vides, elle décrochait puis accrochait ses souvenirs,
essayant d’accorder les couleurs, les thèmes, les formats.
Les heures devenaient des jours, des semaines, des mois. Certains
tableaux ne changeaient pas de place, d’autres faisaient le tour de la
pièce. Il n’y avait plus un espace vide sur les parois de sa chambre.
Ils entrèrent dans sa chambre en souriant. « Joyeux anniversaire
Vanessa, nous sommes le trente mars ! » Vanessa était allongée sur
son lit. Elle restait couchée de plus en plus longtemps. Bouger
exigeait des efforts trop importants. Elle feignit de ne rien entendre,
ignorant le paquet qu’ils lui tendaient.
« Vanessa, c’est votre anniversaire ! Vous n’allez pas dormir toute
la journée ! » Un et Deux surent la convaincre de sortir se promener.
Et, pour la première fois, Trois la laissa seule dans le jardin.
En revenant dans sa chambre, Vanessa trouva un second paquet
posé à côté de celui qu’Un et Deux lui avaient apporté. Rectangulaire,
plat et mince. Elle en retira une enveloppe ivoire dont le papier lourd
caressait la peau de ses doigts. « On » avait dû la déposer pendant
son absence. A l’endroit un seul mot, son prénom, écrit en lettres
élégantes. A l’envers un cachet de cire comme on n’en faisait plus
scellait le rabat. Un entrelacs de courbes se détachait en relief,
dessinant trois F enlacés. Vanessa les effleura du bout des doigts,
avant de se décider à briser le sceau rouge sang. Plusieurs centaines
de feuilles s’échappèrent de l’enveloppe. Vanessa prit la première
d’entre elles. Un titre : « Phénix ».
Vanessa se cala sur l’oreiller, commença sa lecture. Elle sautait de
chapitre en chapitre, lisant tantôt quelques lignes, tantôt plusieurs
pages, tournant si vite les feuilles qu’elle menaçait de les déchirer,
bénissant pour la première fois le plafonnier qui ne s’éteignait jamais,
sursautant à chaque bruit de peur d’être surprise, de peur qu’on lui
enlève son cadeau d’anniversaire. Une heure plus tard, pour la
première fois depuis presque un an, le décor qu’elle avait dessiné
dans sa chambre lui plut. Les pièces du puzzle s’étaient unies les unes
aux autres pour esquisser un tableau magnifique. Elle avait trouvé un
inconnu qui devait apprécier ses talents de peintre amateur : c’était
son histoire que les premières pages du livre racontaient, ses tableaux
qu’elles décrivaient.
9Vanessa ne voyait pas de différence entre ce dont elle se souvenait,
ce dont elle avait rêvé et ce qu’elle lisait. Cela n’avait pas
d’importance. Vanessa reprit sa lecture au début de Phénix. Elle
ferma les yeux, partant rejoindre le premier de ses rêves.
La chambre est quelconque. Une chambre d’adolescent comme
beaucoup d’autres. Rien ne manque, même pas l’odeur de sueur des
vêtements qui trainent sur le sol. La lumière est éteinte, et on y voit à
peine. Les volets fermés laissent passer une faible lueur. Des posters
décorent les murs, des maquettes de Star Wars pendent du plafond.
Sur les étagères, les mangas côtoient une collection des derniers
numéros de Science et Vie. Un piano encombré de partitions occupe le
mur à côté de la porte. Dans le lit…
Vanessa rouvrit les yeux, pour mieux voir dans le lit…
Dans le lit, un adolescent, enroulé dans ses draps. Plongé dans ce
demi-sommeil qui précède le moment précis où l’on va décider de se
lever. Quelques cheveux blonds dépassent de la couette. La lumière se
fait d’un coup plus vive. L’adolescent remue, se retourne, repousse
son oreiller.

Alexis, dans son lit. Six jours avant la fin du monde.
Phénix
Chapitre 1

Le jour filtrait à travers les volets de
la chambre. Il remonta le long des draps,
caressa les cheveux d’Alexis, effleura ses
paupières closes…
10Mardi trente mars
Jour J-5
Approche mon petit, vois ce corps s’échouant.
Il s’en va révéler ce que tous redoutaient,
Chapitre un
Le jour filtrait à travers les volets de la chambre. Il remonta le long
des draps, caressa les cheveux d’Alexis, effleura ses paupières closes.
Alexis ouvrit les yeux, les referma, incapable de s’habituer à la
lumière.
Il ne pleuvait plus, pour la première fois depuis des mois.
Alexis sauta du lit : cette journée sortirait de l’ordinaire, il le
sentait. Il enfila un jean, un tee-shirt, un pull rouge vif, des baskets. Il
descendit l’escalier sur la pointe des pieds. Debout dans la cuisine, il
remplit un bol d’eau, compléta par du café en poudre et enfourna le
tout au micro-ondes. Il avala le café bouillant, tendit l’oreille :
personne ne bougeait. Il pouvait sortir sans craindre d’être retenu par
sa mère ou ses deux frères, et profiter du beau temps en passant le
début de la journée au bord de l’océan. Pour oublier la rentrée
prochaine, la prison d’une salle où des professeurs rabâchaient des
évidences que les autres élèves de terminale peinaient pourtant à
comprendre.
Il explorerait le labyrinthe formé par les rochers de la crique toute
proche. Depuis le début des vacances, il y cherchait les merveilles
poussées par la marée : les épaves des navires coulés au large, les
coffres abandonnés par les naufrageurs, les bouteilles renfermant un
message. Sans beaucoup de succès. Mais cette fois-ci, il le sentait, un
trésor l’attendait. Et il le trouverait.
Alexis habitait à Jobourg, à l’extrémité de la presqu’île du
Cotentin. Des landes limitées par des murets de pierres sèches, des
dunes se chevauchant dans une course permanente, des falaises parmi
les plus hautes d’Europe. Alexis aurait dix-sept ans le lendemain.
Grand, mince, l’adolescent le plus craquant qu’on puisse imaginer.
Toujours soucieux d’être accepté par les autres. Il retrouvait
régulièrement ses amis au café du village pour parler moto, jeux
vidéo, ciné, musique, jouer au billard. Mais il préférait mille fois
rejoindre Clémentine. Clémentine, sa petite amie, ne restait insensible
ni à ses yeux verts, ni à ses cheveux blond pâle. Il l’emmenait au
cinéma et consacrait plus d’énergie à explorer son anatomie qu’à
suivre ce qui se passait sur l’écran. Il la ramenait à son domicile et la
charmait en improvisant au piano. Alexis jouait plus de trois heures
par jour.
13En sortant du village, Alexis longea une barrière de grillage et de
barbelés. Tous les cent mètres, la paroi électrifiée était surmontée de
miradors. L’usine de la Sonatra, bâtie il y a soixante ans. Une
forteresse de science-fiction où travaillaient six mille personnes,
noyée par la brume du début de matinée.
Chaque année, à l’école primaire, Alexis avait eu droit à la même
excursion. A l’invitation de la Sonatra, il s’envolait vers le futur en
compagnie de ses camarades de classe. Depuis, il pouvait esquisser de
mémoire la silhouette des bâtiments des produits de fission de haute et
de moyenne activité. Dessiner le hall de corrosion aqueuse, le centre
de stockage d’uranium appauvri, le hall d’entreposage des résidus
vitrifiés, la piscine où baignaient les combustibles usés. Il connaissait
dans les moindres détails le traitement appliqué aux déchets
radioactifs qui arrivaient par train. Les lieux étaient aussi inquiétants
que les noms que leur donnaient les ingénieurs. Alexis appréciait une
seule chose, le goûter organisé à la fin de chaque visite. Il permettait
aux enfants trop sensibles de se remettre de leurs émotions. Il aimait la
limonade qui pétillait, le gâteau au chocolat qui collait aux doigts. Il
aimait la décoration du restaurant, la même d’année en année : des
centaines de petits ballons flottaient dans la pièce, reconstituant la
configuration d’atomes d’uranium ou de plutonium grâce au talent
d’ingénieurs restés de grands enfants.
Alexis contourna les silos de missiles aériens, protection illusoire
contre une éventuelle attaque suicide. Il se baissa en longeant le poste
de garde qui contrôlait l’entrée sur la route de Jobourg à
BeaumontHague. C’était là que travaillait son père Jean-Claude. Il n’avait
aucune envie de le croiser.
Jean-Claude Boval se prétendait l’héritier direct du seigneur qui
protégeait Jobourg au début du XVIIe siècle. Jean-Claude, quand il ne
profitait pas d'une des journées de maladie qu'il s'octroyait en
complément de ses congés, était chargé de la sécurité de l’usine. Ce
matin-là, comme presque tous les matins, il tanguait, arrimé au
comptoir d’accueil des visiteurs. Il avait tellement bu qu’il peinait à
rester debout. Il racontait pour la millième fois la même histoire aux
deux collègues qu’il avait entraînés dans une dégustation matinale de
calva cassis. Le grand classique de son répertoire se dégustait à petites
gorgées. Chaque étape était ponctuée d’un calva supplémentaire.
JeanClaude avait beaucoup bu, mais restait hélas assez lucide pour
apercevoir son fils.
14« Le petit con ! Il croit qu’il va m’échapper ! Alexis ! » hurla
JeanClaude. Toutes les personnes présentes dans le poste en renversèrent
une partie de leur verre. « Alexis, arrête-toi ! Idémiatement ! Euh…
Emadietement ! Euh… » Le temps que Jean-Claude parvienne à
prononcer « immédiatement », Alexis avait disparu.
Il ne restait plus à Jean-Claude qu’à reprendre son discours. Il ne
pouvait priver ses amis du plat de résistance : la défense du nucléaire.
Avec la virulence des prédicateurs de la télévision américaine,
JeanClaude pourfendait tous ceux qui mettaient en doute les bienfaits du
centre de la Hague. Principal coupable, la Paix Verte. La plus grande
organisation mondiale de défense de l’environnement. Plus
dangereuse que n’importe quel groupe terroriste. Elle menaçait
directement l’emploi de Jean-Claude comme celui de tous les salariés
du nucléaire. Jean-Claude ne comprenait pas : on aurait dû depuis
longtemps dissoudre l’association, emprisonner les militants, les juger,
et exécuter les responsables.
A l’inverse de ce qui se passait dans une église, l’évangile faisait
suite à l’homélie. L’évangile selon saint Jean Spinoza, le président
d’Erevan, société qui contrôlait la Sonatra. « Grâce à Jean Spinoza,
affirmait Jean-Claude, nous sommes les champions de
l'environnement. Nous devrions être fiers de recevoir les déchets de
nombreux pays, fiers de posséder le parc nucléaire le plus important
au monde. Nous devrions tous rendre grâce à monsieur Spinoza. Mort
aux hérétiques, et longue vie à Jean Spinoza ! » Jean-Claude Boval
termina son discours et leva haut son verre, renversant la moitié du
calva.
A force d’entendre son père en parler, Alexis avait osé écrire à Jean
Spinoza, il y a deux ans. Contre toute attente, le président très occupé
d’une entreprise de centaines de milliers de salariés avait trouvé le
temps de lui répondre. Ils échangeaient depuis deux ou trois lettres par
mois. Alexis parlait de ses lectures, de sa vocation de chercheur. Jean
Spinoza l’encourageait dans cette voie. Ils ne s’étaient jamais
rencontrés, mais Alexis aimait beaucoup plus Jean que son père. Les
principes éducatifs de ce dernier se limitaient à des coups de ceinture.
Alexis acceptait de plus en plus mal la pédagogie paternelle. Il
n’espérait qu’une chose : en être débarrassé.
Alexis sautait de flaque en flaque, essayant de parcourir la plus
grande distance possible sans poser le pied au sec. Il était trempé mais
15s’en moquait. Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres. Les
arbres, les rochers, les murets de pierres lui murmuraient « Vite…
Dépêche-toi… Vite, tu n’as pas le temps… » Il se glissa hors d’une
haie, se secoua comme un chien mouillé. Debout au bord de la falaise,
il se demanda ce qui allait arriver d’extraordinaire. Le chant des
oiseaux se mêlait aux appels des buissons. La nature ne lui laissa pas
le temps de réfléchir. « Saute… Saute… » Alexis respira
profondément, et sauta dans le vide. Il dévala, bondissant et glissant,
le sentier transformé en ruisseau qui permettait d’atteindre la crique où
il rêvait ses aventures. Un chemin presque aussi secret que le
souterrain qui reliait l’église au « Trou aux fées » du Nez de Jobourg.
Quelques minutes suffirent pour qu’il arrive au pied des falaises.
Leur ombre froide le fit frissonner. Vestiges d’une forteresse
abandonnée depuis des siècles, elles retenaient les dernières traces de
la nuit et veillaient sur le royaume qu’il s’était créé il y a longtemps.
Quand il était enfant, leur protection permettait à Alexis de se rendre
dans son jardin secret sans crainte d’y être dérangé. Mais, ce matin,
leur surveillance bienveillante ne parvenait pas à le rassurer.
Alexis ralentit l'allure. Il avançait avec précaution, un filet dans une
main, ses chaussures dans l’autre. Il ne parvenait pas à savourer le
plaisir de l’eau fraîche entre ses orteils. Non, ce matin n’était pas
comme les autres. C’était la première fois que la nature lui parlait
vraiment. Pour se calmer, il inspira, retint sa respiration. Le parfum
iodé des algues était presque insupportable.
Alexis s’arrêta, seule tache de couleur dans un monde gris. Les
goélands étaient plus nombreux qu’à l’habitude. Pour fêter le retour
du soleil, ils s’étaient regroupés au bout du cap. Ils se poursuivaient en
tourbillonnant, plongeaient puis remontaient tout aussi brusquement,
flèches blanches sur le ciel azur. Alexis tendit l’oreille pour mieux
comprendre leur message. Il avait parfois du mal à traduire les cris de
ses sujets mais, aujourd’hui, ce n’était pas le cas. « Par ici… Par ici…
Viens rejoins-nous… » Ils l’appelaient. Alexis devait leur rendre
visite, c’était important. Ce serait la première tâche de sa journée.
Alexis s’immobilisa à quelques pas de la grève. Un homme en
costume sombre était allongé à l’aplomb du tourbillon formé par les
oiseaux. La peau blanche, presque bleue, le teint cireux, l’air sévère,
une mèche mouillée barrant le front dégarni. La soixantaine.
L’homme était couché sur le côté, les yeux tournés vers l’horizon. Il
16�
n’avait pas entendu Alexis approcher. Il ne réagissait ni au frôlement
des mouettes, ni à leurs cris perçants.
Les oiseaux se posèrent un par un. Ils avaient conduit leur prince là
où il devait se rendre.
Alexis était surpris. Un visiteur dans son royaume ? L'endroit avait
pourtant mauvaise réputation. Mais en tant qu’hôte, il ne pouvait se
soustraire à ses obligations. La lignée des Boval ne l’accepterait pas.
« Bonjour monsieur ! Vous cherchez des coquillages ? Vous savez
dans le coin, ce n’est pas très prudent… » La silhouette couchée au
bord de l’eau ne répondit pas. Les oiseaux s’étaient posés, les uns
perchés sur un rocher, les autres flottant sur une mare. Les boules de
plumes blanches et grises remuèrent, se dandinèrent d’une patte sur
l’autre, recherchant une position plus confortable, mais ne
s’envolèrent pas.
Alexis se le répéta une nouvelle fois : il ne pouvait fuir ses
responsabilités. Même s’il n’avait pas invité ce monsieur, il devait
l’accueillir dignement. Il s’agenouilla tout près de son invité pour
mieux l’entendre. Les oiseaux les regardaient, la tête rentrée dans le
cou, les plumes ébouriffées par la brise qui se levait. Ils formaient un
cercle parfait autour de l’homme et de l’adolescent.
Alexis se redressa. Trop brusquement. La tête lui tournait. Sa
vision se brouillait. L’homme à ses côtés sembla bouger.
��
Le vieil homme se lève, ajuste le nœud de sa cravate, brosse les
guirlandes d’algues qui décorent son costume, et commence à parler.
Il veut expliquer au jeune garçon les raisons de sa présence, lui parler
de son métier. Et même si c’est un peu compliqué à comprendre pour
un aussi jeune homme, lui révéler les risques que des inconscients font
courir à des millions d’innocents. Les découvertes récentes qui l’ont
conduit à la Hague. Il le lui doit bien, il lui écrit depuis si longtemps.
Il était arrivé en voiture au milieu de la nuit, n’éprouvant aucune
difficulté pour trouver le parking de la maison d’hôte. Il connaissait
les lieux mieux que quiconque.
La tempête menaçait de déraciner les ajoncs. Les nuages cachaient
les cheminées de l’usine. Ni le temps, ni l’heure n’étaient propices au
rendez-vous qu’on lui avait fixé. Mais il n’avait pas eu le choix.
17�
Il était sorti de sa voiture. Il titubait sous les assauts de la pluie,
sursautait à chaque coup de tonnerre. Dans la lumière des phares,
une silhouette l’attendait. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre.
C’était le seul souvenir précis qui lui restait. Ce qui suivit
demeurait flou. Il avait froid, il ne sentait plus ni ses mains ni ses
pieds. Puis un sentiment nouveau le gagna. Une sensation
d'apaisement, la certitude d'être enfin libre…
��
La cloche de l’église de Jobourg sonna huit heures. Les oiseaux
s’envolèrent. Le vieil homme regardait sans les voir les dernières
traces de brume. Il ne répondrait pas à Alexis.
Il était mort.
Alexis courut prévenir la gendarmerie. Il revint, trois-quarts
d’heure plus tard, accompagné de deux des gendarmes du village.
« Merde, je le connais ! » s’exclama celui qui arriva en premier
près du cadavre. « On va avoir tout Paris sur le dos ! »
18Chapitre deux
Un coup sourd. Un des corbeaux du parc était venu frapper la
porte-fenêtre. Il s’enfuyait déjà, abandonnant quelques plumes sur le
gravier. Vanessa, directeur adjoint du cabinet du Ministre de l’Energie
alluma une nouvelle cigarette et remonta les lunettes noires qu’elle
portait en permanence.
Vanessa était arrivée au ministère de l’Energie à sept heures. Elle
s’était installée derrière le bureau Louis XVI sans un papier, avait saisi
une première série de documents sur la desserte installée contre le mur
du fond. Mais en deux heures, elle n’avait pas terminé de corriger la
première note de la pile : elle n’arrivait pas à se concentrer, laissait
son regard se perdre dans le décor de la pièce. Des sculptures de
Laclos reposaient sur la cheminée qui fonctionnait encore une semaine
auparavant. Une toile hollandaise du début du XVIe tranchait sur le
vert sombre de la tapisserie. De lourds rideaux de velours, verts eux
aussi, encadraient les deux portes-fenêtres. Au dehors, le soleil
dessinait un écheveau d’ombre et de lumière dans le parc de l’hôtel
particulier, siège du ministère. Des jardiniers refaisaient les parterres
de fleurs. Dans moins de deux semaines, les arbres centenaires
dissimuleraient les bâtiments voisins.
Vanessa rayait deux mots, puis, incapable de lutter, reprenait la
feuille blanche trouvée sur le dessus de la pile de courrier. Un mot,
Phénix, surmonté de la reproduction d’un tableau : une île, un bois de
cyprès protégé par de hautes falaises. Un de ses tableaux préférés.
Sous Phénix, un sous-titre « La fin du nucléaire ». Vanessa ne savait
pas ce que voulaient dire Phénix et « ». Elle savait
par contre que cette feuille n’aurait jamais dû se trouver dans son
bureau. Ce ne pouvait être une plaisanterie : toute personne ayant
l’autorisation de rentrer dans cette pièce connaissait l’absence totale
d’humour de Vanessa. Un trait de caractère de nature à dissuader tout
plaisantin.
Vanessa avait horreur de ce qu’elle ne pouvait comprendre. La
feuille l’irritait donc au plus haut point, l’empêchant de se concentrer,
malgré le calme du ministère.
A l’étage, Yves Perrat, ministre de l’Energie, amant épisodique de
Vanessa et séducteur invétéré, avait invité sa collègue de
l’Environnement, Anne Ducheyron, à déguster les œufs brouillés qui
19faisaient la réputation du ministère. Ils devaient évoquer un sujet
sérieux, le retraitement des déchets nucléaires. Anne Ducheyron était
charmante et Yves se montrait aussi beau parleur qu’à l’accoutumée.
Au rez-de-chaussée, les huissiers dormaient les yeux ouverts,
immobiles comme des corbeaux perchés sur leur branche, vêtus de la
même livrée noire. Leurs longues chaînes argentées, posées sur leurs
ventres rebondis, montaient et descendaient au rythme de leurs
ronflements.
Un début de journée comme un autre dans un des nombreux palais
de la République. Le château de la belle au bois dormant sommeillait
paisiblement, bercé par la musique qui s’échappait d’une des fenêtres
de l’étage. Le fantôme de Louis-Daniel de Bourbon flottait dans les
couloirs. La princesse de Charolais soupirait d’amour pour le duc de
Richelieu. Vanessa les ignorait et contemplait pour la millième fois de
la matinée la feuille de papier source de son inquiétude quand un coup
discret la fit sursauter : quelqu’un frappait à la porte de son bureau,
l’entrouvrait sans attendre sa réponse. François-Ferdinand de Frémont,
conseiller spécial de Madame le ministre de l’Environnement, avait
accompagné cette dernière.
« Bonjour, Vanessa. Nous ne vous dérangeons pas ? Nous ne
pouvions quitter le ministère sans vous avoir saluée ! »
Une voix reconnaissable entre toutes au « nous » qui la faisait
toujours sourire. François ne savait pas parler à la première personne
du singulier, mais avait d’autres qualités. Il était grand, élégant,
cultivé, brillant quand il n’était pas perdu dans ses pensées : François
était particulièrement distrait.
François était né dans une famille catholique pratiquante. Sa sœur
jumelle était même rentrée dans les ordres et vivait cloîtrée dans un
couvent, quelque part dans le nord de la région parisienne. Sorti
comme Vanessa major de Polytechnique, François n’avait pas gardé
longtemps sa place au sein de l'Inspection. Très jeune, il était pourtant
déjà président d’une des plus grosses filiales d’Erevan. Il aurait alors
pris des initiatives personnelles sans en référer à ceux qui l’avaient
nommé. Discipline et esprit de corps n’étaient pour lui que rigidité et
conformisme. L'Inspection Générale de l’Energie n’avait pas apprécié
son manque de respect des stratégies décidées au plus haut niveau.
François avait quitté ses fonctions et perdu toute chance d’occuper à
nouveau la présidence d’une grande entreprise. Il s’était réfugié dans
le monde abstrait de la recherche. François-Ferdinand fuyait les
20honneurs avec l’espoir secret qu’ils le rattrapent. Mais il se retournait
si souvent pour saluer celui qui allait enfin reconnaître ses immenses
mérites qu’il avait depuis longtemps dissuadé tous les observateurs.
Pour faire taire ses demandes insistantes, l'Inspection Générale de
l’Energie l’avait fait nommer conseiller spécial du ministre de
l’Environnement. Depuis, François avait épousé les opinions de sa
ministre et combattait le nucléaire avec talent.
Vanessa s’opposait aux positions qu’il défendait, mais ne pouvait
s’empêcher de le trouver attirant. Difficile de résister à ses yeux bleus
et à sa voix grave. A la passion de ses propos quand il parlait peinture,
musique ou sculpture. En dépit de ses tics de langage et de ses
déguisements, Vanessa appréciait beaucoup plus François que ses
collègues du ministère. Sans doute parce qu’il ne serait jamais en
position de nuire à sa carrière. Elle avait toujours refusé de répondre à
ses avances, sans que cela ne l’empêche de l'aguicher. Elle adorait
d’autant plus ce jeu un brin pervers qu’on disait François homosexuel.
Vanessa se leva, contourna le bureau, tendit la main. François s’en
saisit avec toute la délicatesse souhaitée, la porta avec douceur à ses
lèvres. Elle invita François à s’asseoir, s’installa à ses côtés. Elle
croisa les jambes, sa jupe remontant suffisamment pour dévoiler la
lisière de ses bas, posa la main sur son poignet.
« François, vous êtes toujours le bienvenu dans ce bureau. Mais ne
proférez pas ces horreurs auxquelles vous feignez de croire.
- Chère Vanessa, c’est impensable quand nous sommes face à
vous ! Ceci étant, nous ne désespérons pas de vous convaincre du
bien-fondé de nos opinions.
- François, ne m’obligez pas à vous répondre une nouvelle fois non.
Comment imaginez-vous que je puisse adhérer à vos théories ?
Essayez donc de convaincre nos camarades ! Mais pour cela, il
faudrait accepter de nous rejoindre. On ne vous a pas vu à la dernière
réunion de l'Inspection ?
- Oh, si nous avions su qu’il s’agissait vraiment de la dernière
réunion, nous serions venus ! Ce n’est pas de l'Inspection de l’Energie
dont nous voulons vous parler. Le ministère de l’Environnement
souhaite publier un rapport montrant que la réalité du nucléaire est
plus compliquée que des discours convenus, et que le tout nucléaire
n’est en rien une réponse au réchauffement climatique. Ma ministre a
pensé que ce document pourrait être signé par les deux ministres. Elle
doit être en train de lui en parler. Elle a déjà une idée pour le titre : la
21fin du nucléaire. Elle trouve que cela sonne bien, tout en restant
simple et de bon gout. »
Vanessa ne put s’empêcher de sursauter. Ce ne pouvait être une
coïncidence. « La fin du nucléaire ! » « Son » ministre échapperait à
son influence ? Il envisageait d’écrire un livre avec Anne Ducheyron ?
« François, il n’y aura aucun livre sur le nucléaire, sauf si ce
dernier a pour objectif de défendre le monde civilisé. Si vous acceptez
de soutenir le nucléaire, nous publierons un document commun. »
François feignit de ne pas avoir entendu la réponse de Vanessa.
« Notre rapport commun pourrait évoquer l’absence de toute politique
réelle en faveur des énergies renouvelables. Ou parler de la sécurité
des centrales.
- François, vous perdez votre temps. »
- Il pourrait parler de l’EPR dont le chantier a duré trois fois plus
longtemps que prévu, et qui est à l’arrêt la moitié du temps pour des
raisons de sécurité. Ou rappeler un petit rien : les déchets radioactifs.
En confondant progrès et profit, ceux qui accumulent ces « petits »
déchets préparent des catastrophes moins, comment dire,
insignifiantes.
- Comme vous êtes pessimiste ce matin, François ! Si le
gouvernement vous écoutait, oui, la catastrophe serait inévitable. Vous
croyez que notre économie peut supporter le prix d’une énergie plus
chère ? Le pétrole, destiné à disparaître, vous semble bon marché ?
Vous voulez remplacer chaque centrale par des champs de panneaux
solaires de sept mille hectares ?
- Quelle passion, Vanessa ! Quelle manie agaçante de répondre à
des questions par de nouvelles questions !
- Vous nous proposez de revenir à la lampe à huile et aux moulins à
vent, quand les réserves de pétrole et de charbon auront disparu ? A la
voiture à cheval et aux feux de cheminée ? Ce serait très romantique,
mais pas très pratique ! Nous avons eu la chance de croire au nucléaire
avant les autres, et personne ne conteste nos choix !
- Vanessa ! Vous n’êtes pas sérieuse ! »
François s’installa plus confortablement, rajusta le pli de son
pantalon pour ne pas froisser la précieuse étoffe. Il s’était surpassé. Un
costume trois pièces auquel il ne manquait même pas une montre à
gousset, aussi brillante que les lunettes rondes cerclées d’or. Des
chaussures impeccablement cirées. Des boutons de manchettes
arborant son monogramme : trois F entrelacés. Une épingle de cravate
rehaussée d’une perle de culture. Ses cheveux blonds très fins étaient
22soigneusement peignés, son visage rasé de très près. Un dandy,
toujours disponible. Donnant en permanence l’impression de ne rien
avoir d’urgent à faire.
François reprit un discours que Vanessa avait entendu bien des fois.
Le nucléaire ne profitait qu’aux riches. Il satisfaisait la boulimie
d’énergie des pays développés, mais n’apportait aucune réponse au
reste de la planète. Personne ne pouvait envisager de semer des
centrales nucléaires dans les pays du tiers-monde peu stables
politiquement…
« François, vous êtes ennuyeux. Vous défendez une utopie verte,
mais votre paradis, c’est l’enfer ! Et vous la défendez mal ! Votre
plaidoyer est un cocktail d’idées fausses ! Publiez un document si
vous y tenez. Ce ne sera jamais un succès de librairie. Allez l’écrire, et
laissez-moi travailler. Sauf si vous souhaitez évoquer des sujets plus
personnels. » Tout en parlant, Vanessa s’était rapprochée de François.
Elle colla sa cuisse contre la sienne, posa la main sur le haut de cette
dernière. La main glissa vers l’intérieur de la cuisse. François se
contenta de sourire.
« Vous écoutez trop ce que vous raconte votre ami Spinoza. Nous
obéissons, nous allons vous quitter, mais promettez-nous que nous
reprendrons cette discussion un soir prochain. Un week-end dans notre
modeste demeure ? Nous avons votre promesse ? Tenez, que
faîtesvous vendredi soir ?
- Vendredi soir, après ce que vous me promettez, je me suicide. Au
revoir, François !
- Vanessa, donnez-nous un peu de temps, et vous deviendrez une
ardente militante de l’environnement. Une soirée en tête-à-tête dans
une auberge romantique, jeudi soir par exemple ? »
La porte se referma enfin, puis s’ouvrit de nouveau.
« Vous savez Vanessa, votre boutade, ce livre que vous nous
conseillez d’écrire… Nous avons déjà quelques notes dans notre
sacoche. Mais nous n’avons jamais imaginé l’écrire sans vous !
- François, je vous l’ai déjà dit, laissez-moi travailler. »
Vanessa alluma une nouvelle cigarette, aspira profondément,
expira, contempla les volutes de fumée qui dressaient une échelle
mouvante dans les rayons du soleil. Vanessa reprit la feuille marquée
Phénix. Elle ne voyait plus qu’elle. Le centre de la pièce, le centre de
Paris, le centre du monde se résumaient à Phénix. Vanessa écrasa sa
cigarette. Elle devait éliminer tout risque de voir paraître un ouvrage
sur le nucléaire, interroger Yves Perrat. Elle ne supportait pas l’idée
23qu’il puisse échapper à son contrôle. Pas question de menacer le choix
du nucléaire, ni de trahir la confiance que lui faisait Spinoza. Elle
s’expliquerait avec son ministre avant de reprendre le cours d’une
journée comme elle les aimait.
Onze heures, convocation du président de Bureau de Recherches
Géologiques et Minières pour lui annoncer que le gouvernement avait
décidé de le remplacer à la tête de l’entreprise et le prier de remettre sa
démission.
Treize heures, déjeuner avec trois journalistes accrédités,
c’est-àdire bénéficiant avant les autres des fuites organisées par les soins de
Vanessa.
Quinze heures, réunion interministérielle sur la sûreté nucléaire.
Une occasion de plus d’humilier ses collègues du ministère de
l’Environnement.
Dix-huit heures, cocktail organisé par Energie de France pour le
vernissage de l’exposition sur les nouvelles fouilles en baie
d’Alexandrie.
Vingt et une heures, dîner avec un de ses protecteurs. Pour
l’anniversaire de Vanessa, car Vanessa avait eu vingt-huit ans ce
mardi trente mars, il l’avait invitée à une soirée très privée et avait-il
dit très spéciale : costumes obligatoires autour d’un seul thème, la
naissance du Christ. Le comble !
Une belle journée en perspective. Mais pour l’instant, elle allait
attendre le ministre dans le bureau du directeur de cabinet. C’est là
qu’elle avait le plus de chances de le trouver à la fin de son
petitdéjeuner.
Le bureau du directeur était vide, mais la scène était dressée, il ne
restait plus qu’à attendre les acteurs.
Vanessa s’impatientait depuis dix minutes quand la porte donnant
sur le hall s’ouvrit avec une délicatesse toute relative : entrée d’Yves
Perrat, « le » ministre. Quand il pénétra dans la pièce, Vanessa essaya
de compter le nombre de pellicules portées par le souffle de son
déplacement ; dans les rayons du soleil, elles brillaient comme des
paillettes d’or. Elle y renonça et se rabattit sur les rayures de son
costume, ce qui était presque aussi difficile.
Quelques secondes encore, et la porte donnant sur le parc s’ouvrit à
son tour. Monsieur le chef de cabinet et Mademoiselle l’attachée de
presse. Les caniches du ministre.
24Jérôme, le chef de cabinet, s’occupait de l’agenda, filtrait les
importuns, veillait à ce que personne ne trouble les réflexions
ministérielles. Il répétait chaque jour à son patron qu’il était le plus
important des ministres du gouvernement. Un futur Premier ministre,
voire un futur Président.
Christiane, l’attachée de presse, partageait la responsabilité de
conforter le ministre dans la certitude de son destin national. Elle
assurait pour cela la promotion de son image. Cela allait de la
préparation de ses déclarations, les « éléments de langage », à la
gestion de son apparence : costumes, cravates, coiffeur, manucure.
Un bruit sourd, une poignée qui s’abaisse. Apparition de Loïc,
conseiller technique en charge de l’énergie, camarade de promotion de
Vanessa. Il lui ressemblait en de nombreux points. Un digne
représentant du club fermé des cabinets ministériels. Individualistes,
imbus d’eux-mêmes, prêts à immoler sur l’autel de leur ambition toute
vie personnelle.
Ce n’était plus un bureau, c’était un hall de gare, pensa Vanessa.
Comme pour lui donner raison, la porte des toilettes s’ouvrit. Entrée
de Daniel, le directeur de cabinet au visage aussi rond que les verres
de ses lunettes, qui travaillait avec le ministre depuis vingt ans. Il
n’était pas stupide, ne connaissait rien au nucléaire et ne gênait en rien
les ambitions de Vanessa. Quelques caresses rapides avaient suffi pour
le rendre prêt à satisfaire le moindre de ses caprices. Son principal
défaut : des crises récurrentes d’autoritarisme. Sa principale qualité :
la variété des alcools qu’il tenait à disposition de ses visiteurs et dont
il profitait lui-même abondamment.
Vanessa devait supporter Loïc, Daniel, Jérôme et Christiane. Des
caricatures ressemblant à ce qu’elles étaient vraiment : de simples
marionnettes. Cela donnait une idée de son dévouement à l'Inspection
Générale de l’Energie.
« Elle est vraiment pas mal, cette ministre de l’Environnement,
commença Yves Perrat. Avec elle au moins, on peut discuter ! »
Vanessa n’eut pas le temps de demander à son ministre si leur
discussion avait porté sur la parution d’un livre sur le nucléaire.
Osiane était rentrée à son tour dans la pièce. Osiane était la secrétaire
de Vanessa, une des rares personnes à lui tenir tête. Vanessa n’était
pas tendre avec ses collaborateurs mais, comme elle le répétait
souvent, si cela leur déplaisait, leurs éminentes qualités leur
permettraient de retrouver sans difficultés un emploi à la hauteur de
25leurs attentes. Deux mois plus tôt, elle avait enfermé sa précédente
secrétaire dans son bureau pour l’obliger à terminer un rapport. Elle
était restée humaine : elle lui avait apporté un sandwich et un seau. En
deux jours le rapport était tapé. Vanessa avait la réputation d’être
« sûre d’elle-même » et « autoritaire ». Des euphémismes remplaçant
caractérielle et insupportable.
« Tenez mademoiselle ! » dit Osiane en tendant à Vanessa une
dépêche de l’Agence France Presse. Vanessa saisit le document.
« Cherbourg, 30 mars (AFP) - Le corps de Jean Spinoza, président
d’Erevan, a été découvert en début de matinée sur une plage de la
Hague. »
26Chapitre trois
Hector Sandeau, préfet de la Manche, avait dîné la veille au soir
avec un de ses meilleurs amis. La soirée s’était terminée tôt, son invité
ayant des obligations dont il n’avait pas voulu préciser la nature. Ce
matin, on avait trouvé un corps au pied de l’usine de la Hague. Son
invité de la veille. Jean Spinoza, président d’Erevan, patron de
l’Inspection Générale de l’Energie, le plus grand spécialiste du
nucléaire au monde était mort.
Comme tous ses collègues, Monsieur le préfet était prêt à faire face
à toutes les situations. Mais apprendre la mort d’un ami très proche
constitue toujours un choc. Et gérer le décès d’un homme public est
une tâche à ne jamais prendre à la légère. Hector devait se rendre sur
place, prévenir le gouvernement…
Hector, protégé par deux rangées de CRS, traversa d’abord un
groupe de militants de la Paix Verte. Leurs campagnes contre le site
de la Hague avaient débuté cinquante ans auparavant. Panneaux et
banderoles étaient prêts depuis presque aussi longtemps. Pour les
adeptes de la Paix Verte, le département de la Manche représentait le
symbole des erreurs françaises dans le domaine nucléaire. Leurs
slogans exigeaient que toute la vérité soit faite. L'Etat devait
reconnaître les risques encourus par la population. Des risques si
graves que le président d’Erevan, pris de remords, avait fini par se
suicider.
Les salariés de la Sonatra regardaient avec haine les militants de la
Paix Verte. Une seule chose comptait à leurs yeux : la défense de leur
emploi, donc de leur usine. Le décès de Spinoza menaçait cette
dernière. Ils étaient donc tous désireux d'aider le préfet. Ils
connaissaient la vérité. Le président d’Erevan était amoureux fou de
sa secrétaire depuis plus de vingt ans, sans jamais avoir osé lui avouer.
La semaine dernière, il avait eu le courage de lui déclarer son amour.
Elle avait ri, surprise par cette plaisanterie à laquelle son patron ne
l’avait pas habituée. Désespéré, Jean s’était enfui sur la lande battue
par les vents avant d’effectuer un plongeon désespéré.
Un seul homme exprimait un point de vue différent : Jean-Claude,
qui avait abandonné sa dégustation de calva. Il savait que c’était un
crime, il connaissait les coupables. Il s’était glissé au premier rang. Il
27agitait les bras en hurlant « C’est mon fils qui a trouvé le corps, mon
fils ! Moi, je sais qui a fait le coup ! »
Le préfet passa devant Jean-Claude sans le voir, s’approcha des
gendarmes. Il lui restait à franchir la meute des journalistes. Leur
nombre était à la mesure de l’événement. Tous les correspondants de
la presse régionale étaient présents. Des journalistes parisiens étaient
même déjà là. Les questions fusaient de tous côtés.
« Monsieur le préfet, pourriez-vous nous confirmer qu’il s’agit
d’un suicide?
- Comment expliquez-vous la présence du président d’Erevan ?
- Monsieur le préfet, à quand remonte le décès ?
- Monsieur Spinoza était-il dans un état dépressif ? »
Le préfet se recroquevilla entre les gendarmes. D’une petite voix, il
promit un point presse à la fin de la journée. Il croyait s’être
débarrassé des importuns quand se dressa une silhouette massive.
Hector Sandeau poussa un long soupir. Il avait reconnu l’homme
qui le persécutait comme il avait persécuté tous ses prédécesseurs.
Celui sur lequel les renseignements généraux n’avaient jamais rien pu
trouver. Celui à qui on ne pouvait rien cacher : le journaliste plébiscité
par les lecteurs de Libération, le Falstaff des quotidiens, Moustache,
de son vrai nom Benjamin Lafleur ! Moustache s’était présenté à
Libération il y a trente ans. En compagnie de sa classe, il visitait le
journal. Il n’en était jamais reparti. Il y avait fait tous les boulots, il
apportait les cafés, vidait les poubelles, portait les plis, dormait sur les
banquettes de l’entrée, se lavait dans les toilettes, et les journalistes
s’étaient habitués à sa silhouette dégingandée. Trente ans plus tard et
soixante kilos en plus, il était devenu « le » spécialiste du nucléaire.
Moustache, un mètre quatre-vingt-seize, cent trente kilos, n’était
pas facile à écarter. Hector se résolut à affronter l’inévitable.
« Monsieur le préfet, vous n’avez pas le droit de mentir à nos
lecteurs, vous devez nous dire la vérité sur ce crime.
- Sur ce crime ? Le préfet éclata de rire. Si vous écrivez une seule
ligne dans ce sens, vos lecteurs seront définitivement convaincus que
vous racontez n’importe quoi, et vous devrez fermer votre journal
gauchiste ! Ecrivez un roman ! Je peux même vous en donner le
titre. Mort à la Hague ! »
Sans lui laisser la possibilité de poursuivre la conversation, le
préfet, ragaillardi, continua à avancer. Trébuchant sur les rochers,
louvoyant entre les flaques laissées par la marée, Hector rejoignit le
bord de l’océan. Le commandant Maury, sanglé dans un uniforme noir
28immaculé, accueillit le préfet d’un salut impeccable. Seule fausse
note, les bottes, à l’extrémité ternie par des traces de vase.
« Commandant Maury au rapport, Monsieur le préfet...
- Alors commandant, le coupa le préfet, comment se fait-il que
vous soyez toujours là ?
- Mais...
- Il n’y a pas de mais qui tienne, cela fait longtemps que le corps
aurait du être transféré à la...
- Monsieur le préfet, nous avons un problème.
- Quoi encore ! Allo la terre, nous avons un problème ! C’est ça ! Il
faut vraiment que je m’occupe de tout !
- Et bien, continua le commandant, les circonstances du décès ne
sont pas claires.
- Allez à l’essentiel mon vieux ! »
Le gendarme ne savait plus comment s’y prendre. Il se passa la
main sur son crâne soigneusement rasé, hésita, et finalement se
décida.
« Monsieur le préfet, il va falloir procéder à une autopsie.
- Comment une autopsie, s’exclama le préfet ! »
Le commandant Maury contempla pensivement l’extrémité souillée
de ses bottes, prit le ton sec de tout rapport de police, et poursuivit :
« Le sieur Spinoza Jean a été trouvé ce matin peu après huit heures
par un adolescent, Alexis Boval. Les services de la gendarmerie ont
été prévenus à huit heures vingt par la mère du susnommé. Ils se sont
portés sur les lieux et sont arrivés sur place à huit heures quarante. Le
gendarme Fanchon Robert a immédiatement reconnu le sieur Spinoza
Jean. Le gendarme Cassin Armand a alerté la préfecture. Les premiers
examens ont montré que le corps est couché sur le dos, la tête orientée
vers le nord-est, les yeux ouverts. Diverses marques à la tête ont été
causées par des chocs contre des rochers ou plus probablement par la
rencontre répétée entre un objet contondant et le crâne du sieur
Spinoza Jean. »
Le préfet s’étouffait.
« Les poumons semblent vides de toute matière liquide, ce qui
exclut l’hypothèse d’une noyade…
- Jésus Marie Joseph, s’exclama Hector. Mais... Ce n’est pas
possible, il doit y avoir une erreur... Vous devez vous tromper !
- Négatif Monsieur le préfet. L’autopsie confirmera l’origine
criminelle du décès. Et si je peux me permettre, nous ne sommes pas
le vingt-quatre décembre. »
29Le préfet, les yeux aussi vitreux que ceux de Spinoza, le teint
blême, disparut presque sous le goémon. Il ne restait rien de sa
superbe habituelle.
« Monsieur le préfet, regardez ! »
Tous suivirent du regard l'index du commandant. Il désignait le
corps de Jean Spinoza. Sa bouche remuait, il voulait parler.
Le préfet reprit des couleurs. Il s'approcha pour être sûr d'entendre
ce que son ami avait à dire.
La bouche de Jean Spinoza s'ouvrit... Et laissa sortir un crabe
minuscule !
Le crustacé regarda d’un œil le préfet et de l’autre le commandant.
Il souleva poliment son canotier, fit un moulinet du bout de sa canne
plombée, esquissa deux entrechats, disparut dans une crevasse.
Le préfet vomit le petit-déjeuner fourni chaque matin par les
contribuables. Il essuya les restes de bile qui dégoulinaient du coin de
ses lèvres, puis repartit d’un pas traînant. Hector se demandait ce qu’il
allait pouvoir dire à Paris pour que cette histoire ne nuise pas à sa
carrière. Assassiné ! Jean Spinoza avait été assassiné ! Insensible aux
murmures qui l’entouraient, Hector traversa la foule des badauds.
Ceux-ci ne s’exprimaient plus qu’à voix basse. Ils avaient compris
qu’une découverte encore plus grave venait d’être faite.
Jean-Claude avait pris l’initiative d’alerter la fanfare de la Sonatra.
Une douzaine de musiciens en uniforme, veste amarante, boutons
dorés et pantalon blanc, un voile de tulle noire accroché à leurs
instruments, se bousculaient autour de l’ambulance. Le SAMU
souleva le corps, le déposa sur un brancard. La sonnerie aux morts
retentit. Les brancardiers se découvrirent, disposèrent un drapeau bleu
blanc rouge, et montèrent dans leur voiture.
La fanfare se tut. Le lent battement des tambours rompait seul le
silence. Les musiciens, trompettes, flutes, violons serrés sur leur
poitrine, marchaient quelques mètres derrière l’ambulance, formant
deux rangs rectilignes. Les salariés les suivaient en voiture. Ils
voulaient retarder l’instant de la séparation, prolonger l’hommage
qu’ils rendaient à leur ancien président. Ils ne retenaient plus leurs
pleurs. Le cortège formé par l’ambulance, les musiciens et les voitures
s’étirait le long de la route qui remontait la falaise.
Les militants de la paix Verte rangèrent pancartes et banderoles en
regardant partir leur meilleur ennemi et regagnèrent leur véhicule.
30Les journalistes essayèrent quelques instants encore d’arracher des
réponses aux gendarmes, puis renoncèrent devant leur mutisme.
Même Moustache avait perdu son agressivité coutumière. Un par un,
militants, policiers et badauds quittèrent la plage. Dix minutes plus
tard, Alexis se retrouva seul. Seules les traces dans la boue
témoignaient de l’agitation des heures précédentes.
Alexis avait compris que le monsieur de Paris était « Le » président
d’Erevan. Celui qui avait la gentillesse de répondre à chacune de ses
lettres. Celui qui encourageait sa vocation de chercheur. Il avait aussi
compris qu’il ne s’agissait pas un accident : un crime avait été commis
dans son royaume. On avait assassiné la seule personne pensant qu’il
pouvait, un jour, devenir quelqu’un. Les larmes aux yeux, Alexis
remonta à pas lents le sentier et se retrouva à mi-hauteur de la falaise.
Il rejoignit la maison d’hôte, se dirigea vers le barrage retenant
l’eau de l’usine de retraitement. Il s’assit sur le bord encore trempé
d’un rocher, prit sa tête dans ses mains. Il était incapable de chasser
l’image du corps de Jean Spinoza. Ici, il ne serait pas dérangé. Tous
les envahisseurs avaient quitté son royaume.
Son royaume ? Alexis comprit où était son devoir. C’était à lui de
venger Jean Spinoza, de trouver le ou les coupables, lui soufflait la
voix de son lointain ancêtre. Il ne tolèrerait l’ingérence d’aucune autre
juridiction ! Il ne pouvait laisser impuni le meurtre de son meilleur
ami.
Alexis se mit à courir, bondit par-dessus les buissons, glissa dans la
boue, dérapa et se releva dans le même mouvement. Il sauta pour
franchir une crevasse qui barrait son chemin… Et manqua tomber en
atterrissant sur le rebord opposé. Sans la touffe d’herbe à laquelle il
s’accrocha, il se serait rompu les os.
Alexis s’en moquait. Il cherchait le moyen de remplir la mission
dont le destin l’avait chargé quand il aperçut une tache blanche qui
n’avait jamais entendu parler de Newton. Elle remonta la falaise
verticale, se reposa quelques secondes sur un rebord rocheux ; elle
décolla, butina au passage les fleurs jaunes d’or d’un bouquet de
genêts. Petit papillon indépendant, la tache vaquait à ses affaires,
faisait un bond vers le sud, changeait d’avis, repartait à la verticale,
toujours vers le haut.
Le papillon blanc franchit le rebord de l’à-pic. Timide, il hésita
plusieurs secondes en apercevant Alexis, puis se décida. Une dernière
31ligne droite au-dessus des rochers rongés par le lichen, et le vent posa
en douceur le carré de papier aux pieds d’Alexis.
Alexis s’agenouilla, ramassa délicatement le papillon et commença
à lire. Le papier était trempé, l’encre avait coulé, mais la lettre n’était
certainement pas restée plus d’une nuit sous la pluie. Le texte,
griffonné d’une main hâtive sur une carte de correspondance au nom
de Raoul Terrier, Erevan, la Défense, était encore lisible.
« La Défense, vingt-trois mars. Cher Jean. Nous ne nous verrons
pas avant mardi prochain, d’où ce mot qui te surprendra sans doute.
Mais je ne fais plus confiance à notre téléphone ou à notre
messagerie. J’ai commencé à travailler sur le livre, et quand je vois ce
qu’ils ont trouvé, je me dis qu’ils disposent de moyens que nous ne
pouvons imaginer. Je préfère donc en revenir au bon vieux papier.
« Il » a cherché à te joindre et t’a laissé un message. Il dit avoir
toujours une copie du manuscrit, mais être prêt à négocier sa
destruction contre certaines contreparties. Il sera à la Hague le
vingtneuf mars et propose de te rencontrer discrètement. Il t’attendra près
de la maison d’hôte, à partir de vingt-deux heures. Reste sur tes
gardes : il nous a montré qu’il était capable de tout. J’espère que ton
rendez-vous se passera bien, et qu’il nous permettra d’étouffer le
scandale. Il nous faudra ensuite comprendre pourquoi nous n’étions
au courant de rien, et prendre les mesures nécessaires. »
Alexis tenait la carte au creux de la main. Jean, ce ne pouvait être
que son ami Jean Spinoza. Raoul Terrier un de ses collègues
d’Erevan. Monsieur Terrier connaissait donc le nom d’une des
dernières personnes à avoir rencontré Jean Spinoza, peut-être la
dernière. Une personne dont il fallait se méfier. Raoul Terrier ? Il
connaissait le nom du meurtrier de Jean Spinoza ? Une carte de visite
détrempée ? Mais non, un visa pour la liberté ! La carte lui donnait le
moyen de venger le meurtre de Jean Spinoza. Le courage de fuir une
famille de légumes, un père qui exprimait son amour par des coups
répétés, une mère qui se taisait par lâcheté. Alexis devait rencontrer
Raoul Terrier, pour savoir qui avait tué Jean Spinoza. Pour venger le
meurtre de celui qu’il considérait comme son parrain.
Alexis se releva. Marchant à grands pas dans l’herbe rase, il se
dirigea vers le chemin qui conduisait à la route. Première étape de son
voyage vers une vie nouvelle.
32Chapitre quatre
Daniel vira à l’écarlate. Son visage devint rouge carmin, puis
cramoisi, pour finalement garder une teinte crête de coq. « Je vous ai
demandé cent fois de me remettre tous les documents que vous
recevez. Ce n’est pas parce que vous êtes la secrétaire de Vanessa que
vous pouvez faire n’importe quoi ! Je… Je… Puisque je ne sers à rien,
je ne vais pas vous imposer ma présence plus longtemps ! » Daniel
claqua la porte derrière lui. L’air frais lui ferait du bien.
« La radio indique que la mort ne serait pas accidentelle, il a été
assassiné. » rajouta calmement Osiane.
Yves s’assit, chef de cabinet, attachée de presse et conseiller en
charge de l’énergie restant respectueusement debout.
« Mais qu’est ce qu’il se passe ?
- Il ne devait pas se sentir bien, Monsieur le ministre, j’ai beaucoup
de respect pour Daniel, mais je ne suis pas certaine qu’il convienne
aux fonctions dont vous l’avez chargé. Il pourrait commettre des
erreurs qui vous desserviraient et…
- Je sais Vanessa, je sais. Je vais devoir m’en séparer. Une
nomination prestigieuse fera l’affaire. Mais il me suit depuis si
longtemps ! Comment lui annoncer ce qui ne serait somme toute
qu’une bonne nouvelle ? Mais je ne parlais pas de Daniel. De quelle
mort parle Osiane ?
- Celle de Jean Spinoza, Monsieur le ministre.
- Putain, le con, il était chiant, mais de là à l’assassiner ! Mais
passons aux choses sérieuses. J’ai trop d’estime pour Spinoza pour ne
pas vouloir préparer moi-même l’éloge de ce grand serviteur de l’Etat.
Jérôme, je te laisse t’occuper de la cérémonie, des télégrammes de
condoléances. Moi, je veux me consacrer à mon discours ! »
Jérôme sortit immédiatement de la pièce : sa mission ne pouvait
souffrir le moindre retard. Le ministre s’installa confortablement et
commença à réfléchir, à voix haute comme à son habitude : il allait
tester son discours sur ses collaborateurs.
La pendule posée sur la cheminée cliquetait, le balancier marquant
des secondes de plus en plus interminables. A droite. Une seconde. A
gauche. Une seconde. A droite. Une seconde supplémentaire. Il
oscillait lentement, renvoyant vers le ciel des reflets lumineux.
Vanessa contempla la frise du plafond, se perdit dans la succession de
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