Jean Giono

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La question du mal, obsédante dans l'oeuvre de Giono, les désillusions de Giono, augmentées de ses déboires liés à la Seconde Guerre mondiale, l'ont conduit à articuler ses idées sur la quête de la joie et à chercher dans l'univers de l'écriture un débouché à son désir d'exorciser la réalité hideuse et de recréer le mythe de l'âge d'or infiniment plus heureux que le présent. Cette écriture préméditée devient le monde clé de sa joie.

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Date de parution 01 avril 2015
Nombre de visites sur la page 31
EAN13 9782336373591
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0277 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Alya CHELLY-ZEMNI

Jean Giono

Du mal-être au salut artistique























JEAN GIONO

Critiques littéraires
Collection fondée par Maguy Albet


Dernières parutions

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Baboukèt / Mémoire de la muselière, 2015.
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jours), Un chapitre bilingue de la culture française, 2015.
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Discours mystiques et argumentation scientifique au XIXsiècle, 2014.
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quelques œuvres de Butor, Quignard et Bonnefoy, 2014.
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vision et subversion, 2014.
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rencontrer Judith, 2014.
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différence sexuelle, 2014.
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2014.
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et littérature, Formes, pratiques et postures,2014.
Didier AMELA,La nouvelle en Afrique noire francophone,2014.
Jérémie N’GUESSAN KOUADIO (dir.),Zadi Zaourou, un écrivain éclectique,
Actes du colloque en hommage à Bernard Zadi Zaourou, 2014.
David TOTIBADZÉ-SHALIKASHVILI,La poésie mystique de Térenti
Granéli, 2014.
Effoh Clément EHORA,Roman africain et esthétique du conte, 2013.
Marie-Lise ALLARD,Anna de Noailles, Entre prose et poésie, 2013.
Jean-Marie KOUAKOU,J.M.G. Le Clézio, 2013.
Bégong-Bodoli BÉTINA,Gabriel Danzi, écrivain centrafricain, 2013.
Idrissa CISSÉ,Le rêve de Senghor, 2013.






























Alya CHELLY-ZEMNI











JEAN GIONO

Du mal-être au salut artistique






































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04594-8
EAN : 9782343045948

« On a l’impressionqu’au fond les hommes ne saventpas très
exactement cequ’ils font. Ils bâtissent avec despierres et ils ne voient
pasque chacun de leursgestespourposer lapierre dans le mortier
est accompagné d’une ombre degestequipose une ombre depierre
dans une ombre de mortier. Et c’est la bâtisse d’ombrequi compte. »
(Que ma joie demeure, II, 429)

Remerciements

J’adresse mesplus sincères remerciements à Laurent Fourcaut,
grand spécialiste de Jean Giono etprofesseur émérite de littérature
française à l’université Paris-Sorbonne. Il a porté un regard attentif sur
mon travail et a été généreux avec ses remarques précieuses.

NOTES

Pour lesŒuvres Romanesques Complètesde Jean Giono, édition en six volumes
établie par Robert RICATTE avec la collaboration de Pierre CITRON, Henri
GODARD, Lucien et Janine MIALLET et Luce RICATTE, nous utiliserons la
collection de la «Bibliothèque de la Pléiade», Paris, Gallimard. Les chiffres
romains indiquent la tomaison et les chiffres arabes, la pagination. Le volume des
Récits et Essaissera considéré comme le septième dans la série. Le volumeJournal,
Poèmes et Essais, le huitième.

Sigles utilisés :

I
I-2
II
III
IV
V
VI
VII

VIII

er
Tome 1(1971)
er
Tome 1, revu et augmenté (1982)
Tome Il (1972)
Tome III (1974)
Tome IV (1977)
Tome V (1980)
Tome VI (1983)
Récits et essais. Édition établie sous la direction de Pierre
CITRON avec la collaboration de Henri GODARD, Violaine de
MONTMOLLIN et Mireille SACOTTE (1989).
Journal, poèmes, essais. Édition publiée sous la direction de Pierre
CITRON, avec la collaboration de Laurent FOURCAUT, Henri
GODARD, Violaine de MONTMOLLIN, André-Alain
MORELLO et Mireille SACOTTE (1995).

Les abréviations ci-dessus concernent les œuvres citées dans ce travail :

A.
AF.
Album

Amr.

Ang.
BF.
BM.
C.
CG1.

CG3.

Angelo [inIV]
Les Âmes fortes [inV]
Album Giono», 1980)de la Pléiade« Bibl. (Gallimard,
Iconographie réunie et commentée par Henri GODARD
Entretiens avec Jean Amrouche et Taos Amrouche(Gallimard,
1990). Présentés et annotés par Henri GODARD
Angélique[in I-2]
Le Bonheur fou[in IV]
Batailles dans la montagne[in II]
Colline[in I]
Cahiers Giono I / Correspondance Jean Giono-Lucien Jacques
1922-1929(Gallimard, 1981), Édition établie et annotée par Pierre
CITRON
Cahiers Giono 3 / Correspondance Jean Giono-Lucien Jacques
1930-1961(Gallimard, 1983), Édition établie et annotée par Pierre
CITRO.

CG4.

Chas.
CM.
Dés.
DC.
Enn.
EV.
FI.
GC.
GTh.
GT.
H.
HT.
IS.
J.
JB.
JO.
L’H.
Man.
Melv.
MP.
Noé
N.
Ol.
Palz.
Par.
Pers.
PC.
PP.
Q.
R.
RO.
RP.
Roi.
SE.
SP.
Terr.
TV.
UB.
VI.
Virg.
VL I.
VL II.
VR.

Cahiers Giono 4 / De Homère à Machiavel (Gallimard,1986)
Avant-propos de Henri GODARD
La Chasse au bonheur (Gallimard, 1988)
Le Chant du monde[in II]
Le Déserteur[in VI]
Deux cavaliers de l’orage[in VI]
Ennemonde et autres caractères[in VI]
L’Eau vive[in III]
Accompagnés de la flûte
Les Grands CheminsV] [in
Le Grand Théâtre[in III]
Le Grand TroupeauI/I-2] [in
Hortense [in V]
Le Hussard sur le toit[in IV]
L’Iris de Suse [inVI]
Journal 1935-1939[in VIII]
Jean le Bleu[in II]
Journal de l’Occupation[in VIII]
L’Homme qui plantait des arbres[in V]
Manosque-des-Plateaux[in VII]
Pour saluer Melville [inIII]
Le Moulin de Pologne[in V]
NoéIII] [in
Naissance de l’Odyssée [inI]
Olympe[in VI]
Les Trois arbres de Palzem(Gallimard, 1984)
Fragments d'un paradis III] [in
Mort d’un personnage IV] [in
Le Poids du ciel VII] [in
Présentation de Pan [in I]
Que ma joie demeure(1934) [inII]
RegainI](1930) [in
Refus d’obéissanceVII] [in
Recherche de la pureté [inVII]
Un Roi sans divertissementIII] [in
Le Serpent d’étoile VII] [in
Solitude de la pitié[in I]
Les Terrasses de l’île d’Elbe(Gallimard, 1976)
Triomphe de la vieVII] [in
Un de Baumugnes(1929)I] [in
Voyage en Italie [in VIII]
Préface aux Pages immortelles de Virgile III] [in
Vivre libre ILettre aux paysans sur la pauvreté et la paix [in VIl]
Vivre libre IIPrécisions [in VIl]
Les Vraies Richesses [in VII]

N.B. Nous n’utiliserons ces abréviations que dans le cas où le texte de référence ne
sera pas mentionné dans notre rédaction.
L’emploi exceptionnel d’éditions autres sera signalé.

Nous soulignerons un titre ou un mot qui figure en italique dans le texte de
référence.


INTRODUCTION GÉNÉRALE

L’écrivain Jean Giono s’attache beaucoup à la joie. Le sens que
recèle ce mot et les sentiments qu’il exprime prennent une place
considérable dans ses pensées et dans son écriture. Dans son œuvre
romanesque, comme dans ses écrits engagés qui sont ses textes
pacifistes, il montre un intérêt particulièrement vif à la joie qui, selon
lui, et comme la définit Mireille Sacotte, est «une composante non
seulement de jouissance de tout, mais aussi la certitude d’être compris
dans l’harmonie universelle, le grand Tout (d’abord appeléPan)
1
[…], [le] MÉLANGE ».
Cette joie, telle que Giono la préconise et que nulle organisation
sociale et politique ne saurait garantir, s’inscrit dans un« contrat
mystique » (VR., VII, 174) liant la terre et l’homme et engageant ce
dernier à régler sa vie selon le rythme de la nature et à établir un
contact direct avec la matière vivante. Le respect de ce «contrat »
pourra aboutir à restaurer l’ordre naturel et la communion heureuse
avec lui.
La quête de la joie, promesse de bonheur et de beauté, prend donc
une place particulière dans son œuvre.vie c’est la joie« La.» (II,
605), écrit-il dansQue ma joie demeure.« S’il n’y avait pas de joie, il
n’y aurait pas de monde.» (Q., II, 773), fait-il dire à Bobi. Lui, qui
« croi[t] fermement à la vie » (Amr., 231), est d’une habileté infinie à
créer la joie de vivre dans un monde sans barrières entre les règnes,
c’est-à-dire, dans« le rond ensemble »(UB., I, 308), avec« la pureté
et la simplicité des bêtes »(UB., I, 309).
Mais la quête de la joie est problématique car rien n’est acquis, rien
n’est constant:ne demeure. Si peu qu’une chose soit arrêtée,« Rien
elle meurt et elle s’enfonce d’un seul coup où elle est immobile comme
un fer rouge dans la neige. Il n’y a pas de joie.» (Q., II, 774) Aux
moments heureux d’harmonie dans l’environnement naturel, pourront
succéder des moments difficiles. Aussi requiert-elle des personnages
gioniens, ceux qui incarnent le rôle de sauveurs/sauveteurs, patience et
persévérance, courage et ténacité, habileté même à dépasser les
obstacles.Chez beaucoup de ces personnages, elle s’érige en défi. Elle
constitue un processus dynamique, uneen avant vers« marche
quelque chose» (Q., II, 580), un passage d’un état de mal-être à un


1
Mireille Sacotte, « De la guerre à la terre Les idées politiques de Giono au temps
des‘‘Vraies richesses’’», in « Jean Giono 9 ‘‘Les Vraies richesses’’, Giono dans la
mêlée », « La Revue des Lettres Modernes Minard », Caen, 2010, p. 101.
17

état de contentement et de bonheur où ils se retrouvent comblés. Elle
inclut luttes et combats avec des avancées et des reculs. Des
personnages comme Saint-Jean, Elzérad Bouffier, ou Angelo, pour
nous limiter dans cette introduction à ces quelques cas, construisent la
joie qui n’est plus celle de l’être clos et statique, satisfait de ce qu’il a
reçu et tranquille dans sa vie. C’est un être en marche, en devenir.
Accéder à la joie en ce sens, ce n’est pas échapper à un quelconque
péril, ou jouir des plaisirs éphémères, mais c’est accéder à la vie
véritable où l’on est totalement en harmonie avec soi-même et avec
l’univers tout autour.
De telles idées, découvertes dans l’œuvre de Giono, vont nous
permettre de nous pencher sur des thèmes en rapport avec la lutte pour
2
le bonheur, mais aussi pour le «salut ». Car des personnages,
médiateurs de la joie, sont présents dans son œuvre tout entière, de
Naissance de l’Odyssée jusqu’àL’Iris de Suse. En plusieurs
occasions, notamment dansUn de Baumugnes,Regain,Que ma joie
demeure,Batailles dans la montagne,L’Homme qui plantait des
arbres,Angelo,Le Hussard sur le toit etL’Iris de Suse, Giono nous
donne d’eux une image extraordinaire, celle de l’homme en plein
accord avec soi-même et avec la nature qui l’environne.
Il n’en demeure pas moins vrai que la quête de la joie est tragique
et engendre un état de mal-être. L’impossiblede l’homme« mélange
et du monde »(VR., VII, 148) a constitué à cet égard le principal agent
de la détresse de Giono écrivain. Le modernisme qui a empiété sur
une société fondamentalement agricole et qui a fait table rase du passé
ainsi que l’industrialisation et la corruption de son idéal d’une société
humaine, rurale de surcroît, ont fait que l’homme ne tire plus sa
richesse ni sa noblesse de son aptitude à se conformer à un« monde
tout entier qui tourne en rond» (Q., II, 567) et dont la seule loi est
celle de la métamorphose. Le sentiment d’un éden perdu à cause de la


2
Afinde ne pas nous exposer à un fâcheux malentendu, nous signalons d’emblée
que lorsqu’il nous arrive de parler de « salut » et de « sauveurs », nous employons
ces termes hors de toute connotation religieuse ; dans l’emploi que nous en faisons,
ils ne ressortissent pas au langage chrétien. Giono lui-même ironise sur les
représentations religieuses du «salut »qui considèrent l’homme faible, soumis,
incapable d’assumer son existence et rêvant de fuir sa condition fragile. Dans
Triomphe de la vie(1941), il dit :« Si je veux penser à dieu,j’aime mieux partir de
rien plutôt que d’un Jésus en plâtre de Saint-Sulpice.»(VII, 660) Formé par son
père, et restant dans la continuité de celui-ci, il croit au « néant absolu » (Amr., 128).
18

décadence de la sagesse antique et naturelle l’avait poussé à se
cuirasser contre la réalité. Cette réalité a pris une plus mauvaise
tournure quand son engagement dans le pacifisme, à partir de 1934,
s’est soldé par un terrible échec auquel se sont ajoutés deux
emprisonnements, une accusation de collaboration et un interdit de
publication. D’amères déceptions ont habité intimement la pensée de
Giono qui, en proie à ses propres démons, s’en est pris, avec une haine
fiévreuse, aux hommes et aux temps modernes. Sous la contrainte des
événements historiques, il a dû renoncer à influer, dans et par son
œuvre, sur la réalité sociale et a été conduit, encore plus qu’avant et
plus radicalement, à chercher dans le seul univers de l’écriture – qui
du coup a tendu à se mettre de plus en plus en abyme – un débouché à
son désir de communion fusionnelle avec le monde. Le
«contre3
monde de la littérature »sera désormais le monde clé de sa joie.
Au lieu de s’abîmer dans le pessimisme, Giono va entrevoir
comment survivre au désenchantementde l’univers; comment
prendre son envol sur des paysages crépusculaires, bref, comment
trouver dans l’écriture une issue vers la joie. À vrai dire, il s’agit
d’inventer une éthique, une nouvelle manière de se conduire et de
4
vivre, sans pour autant la séparer d’un art de la dire, d’une esthétique ,
dirons-nous. La joie ne serait-elle pas en définitive une affaire de
5
« gestionde la force interne», autrement dit de pur repli sur soi
déversé dans l’univers de l’écriture ?
Pour répondre à cette question, nous nous proposons d’effectuer un
parcours de l’œuvre de Giono depuisNaissance de l’Odyssée(1927),
son premier roman achevé, jusqu’àL’Iris de Suse(1970), son dernier


3
Voir à ce propos l’article de Laurent Fourcaut, « Jean Giono » de l’Encyclopaedia
Universalis, (édition 1990), tome 10, pp. 471-474, repris dansDictionnaire de la
e
littérature française XXsiècle, Paris, Éd. Encyclopaedia Universalis et Albin
Michel, 2000, pp. 332-340.
4
L’esthétique (du grecaiesthesis, sensation) est ici conçue non seulement comme un
caractère propre aux œuvres d’art, mais aussi à partir de tout ce qui relève du
sentiment de beauté, d’admiration, de vérité, et au paroxysme, de sublime.
L’esthétique naît non seulement des spectacles ou des arts, mais aussi des odeurs,
des parfums, du goût des aliments, d’émerveillement devant les spectacles de la
nature. Avec Kant,notamment dans saCritique de la faculté de juger (1790)
(traduction française dirigée par Ferdinand Alquié, Gallimard, coll. « Folio, Essais »,
1989), l’esthétique relève du beau qui est l’effet d’un jugement subjectif, celui du
goût.
5
Laurent Fourcaut,op. cit., p. 9.

19

roman publié, où la quête de la joie revêt des aspects plus complexes
que dans les romans précédents.
Cette exploration préliminaire faite dans l’introduction, il nous
appartient d’inscrire toute l’œuvre de Giono dans la perspective du
plaisir de vivre et cela en dépit des injustifiables souffrances et des
misères qui affectent l’écrivain. Le bonheur cristallise tout un art de
vivre au quotidien et implique jouissance sensuelle, plaisir, beauté et
maîtrise de soi. Il consiste dans une certaine capacité de rechercher la
joie dans une activité libre et désintéressée, de retrouver un certain
équilibre entre un corps que l’on connaît, des sens que l’on développe
harmonieusement et des facultés intellectuelles que l’on enrichit par
l’imagination et la création. Il appelle à «une nouvelle vie», «un
6
devenir ‘‘autre’’» ,où l’« espérance » (VR., VII, 190) repose sur
l’expérience. Comme nous le verrons mieux dans notre
développement, il sera un état d’esprit qui aidera des personnages
7
Artistes commeles guérisseurs, les artisans, Saint-Jean, Elzéard
Bouffier, Angelo, Tringlot, le Déserteur et l’écrivain Giono lui-même,
à déployer un effort. De là, le cheminement vers le bonheur
engendrera spontanément un dynamisme conscient, cette tension qui
porte l’être humain, tel qu’il est effectivement, vers ce qu’il veut être.
Le bonheur que Giono se propose à lui-même en tant qu’écrivain
ainsi qu’à ses personnages, exige un amour de la vie:« [...]tout de
suite j’ai écrit pour la vie, j’ai écrit la vie, j’ai voulu saouler tout le
monde de vie.»264), écrit-il dans (VII,Refus d’Obéissance. Être
8
heureux, c’est avant tout avoir unevolonté de puissance , cette force
de vouloir, de créer, cette capacité de dépassement des illusions et de
maîtrise de soi. En effet, depuisUn de Baumugnes jusqu’àL’Iris de
Suse, en passant par le « Cycle du Hussard », la plupart des sauveurs
gioniens, dans lesquels notre écrivain se projette, essayent de rétablir
les liens entre des êtres séparés. Médiateurs de la joie, ils sont en quête
de bonheur pour eux-mêmes et pour les autres. Certains d’entre eux,
comme Panturle, dansRegain, comme Bobi, dansQue ma joie
demeure, comme Augustin dansTriomphe de la vie, comme
SaintJean dansBatailles dans la montagne, renouvellent la création et
invitent leurs semblables au bonheur d’exister dans le «mélange ».


6
Luce Ricatte, « Notice » deL’Iris de Suse, t. VI, p. 1023.
7
On aura l’occasion de nuancer cette notion préliminaire.

8
Cette notion, empruntée à Nietzche, sera développée tout le long de notre travail.
20

Beaucoup plus artistes qu’hommes ordinaires, ils sont en marche, sur
9
«Les Grands Chemins », en quête de la joie. Les uns « s’abîment ou
10
se débattent» ,puis succombent, les autres retrouvent le sens de la
vie en faisant de la passion l’unique moyen de renouer avec la joie
(cas de Saint-Jean dansBatailles dans la montagne, d’Elzéard
Bouffier dansqui plantait des arbres L’Homme, d’Angelo dans le
« Cycledu Hussard», de Tringlot dansL’Iris de Suse etde
CharlesFrédéric Brun dansLe Déserteur). Ces personnages visent
l’affirmation de soi dans l’élargissement de leurs puissances, car pour
eux, tout comme pour Giono d’ailleurs, et comme nous essaierons de
le montrer, l’homme n’a de valeur que dans l’accomplissement et le
dépassement, dans le déploiement du dynamisme, cet élan vital qui le
libère et le sauve.
Ceci étant, nous pourrons attribuer à la quête de la joie une valeur
héroïque quand les sauveurs gioniens, non dominés par les contraintes
et ayant le goût du risque, exposent leur vie aux dangers. Et c’est une
preuve de volonté qui consiste à chasser de l’esprit les passions
inutiles pour orienter la vie vers l’essentiel. Il en est ainsi de Tringlot,
dernier personnage dans la création romanesque de Giono qui, ne
voulant absolument rien, recherchant l’infiniment moins, choisit de
rompre avec un passé dégradé afin de renaître à un présent meilleur,
de se dépouiller de ses illusions tout humaines pour n’éprouver que la
soif de l’Absolu cristallisé dans la figure de L’Absente. Aussi est-il en
quête d’un idéal dans la perception d’un vide total propice à l’Art et la
création.
Ainsi, les personnages gioniens, les sauvés à coup sûr, s’ouvrent de
nouvelles perspectives existentielles. En recréant activement leur vie,
ils incarnent la mobilité, la transformation périodique. Cette mobilité
rejoint un modèle archaïque, mythique, dirons-nous, car l’essentiel
n’est pas la fin, mais la renaissance, la recréation, l’éternel retour à
l’origine.
11
Ce retour à l’originesera diversement valorisé par nous dans les
œuvres de Jean Giono. La vision mythique sera vérifiée à travers les
entreprises de ses personnages sauveurs et sauvés à la fois.
Évidemment, Giono n’est pas tout à fait fidèle au mythe, mais tout en

9
Titre d’un roman de Giono, tome V.
10
Robert Ricatte, « Notice » dugenre de la chronique, t. III, p. 1292.
11
Nous nous inspirons ici de la pensée de Mircea Eliade dansAspects du mythe, Éd.
Gallimard, 1963.

21

s’en inspirant, il crée des mythes personnels, des mythes nouveaux.
Dans des textes commeColline,Regain,Batailles dans la montagneet
L’Homme qui plantait des arbresqui explorent l’un après l’autre, sous
forme d’histoires, l’enracinement de l’humanité dans la nature, Giono
met à jour du même coup les ruptures qui séparent les hommes de
cette nature et la réconciliation qui s’en trouve escamotée. Dans
Angelo,Le Hussard sur le toitetL’Iris de Suse, plus particulièrement,
les héros, parvenus à une existence libre, arrivés à un niveau de quasi
plénitude et par un effet de conscience, manifestent l’envie de partir.
Cette envie n’est-elle pas la force cachée du désir d’un autre désir?
Ces départs, fréquents dans l’œuvre de Giono, ne renvoient-ils pas les
héros à une condition première, à cet état de liberté originelle?
S’agitil pour eux de renouveler continuellement leur vie comme l’écrivain la
renouvellerait chaque fois qu’il entame une œuvre nouvelle ?
En partant deNaissance de l’Odyssée, nous explorerons l’ensemble
de l’œuvre de Giono. Les « Écrits pacifistes » seront d’une importance
capitale pour notre étude car ils témoignent d’une volonté concrète
sinon d’agir, du moins de parler en faveur de la paix, de la joie et du
bonheur. Pour rester dans la problématique de notre sujet, nous
privilégierons les romans où il sera essentiellement question d’actions
de sauvetage et d’accès à la joie tels que Regain,Que ma joie
demeure,Batailles dans la montagne, Angelo, Le Hussard sur le toit,
ou encoreL’Iris de Suseune oùles personnages témoignent d’«
12
puissance affirmatived’exister », de cet «effort [qui] demeure un
13
désir, le désir d’être» ,comme disait Paul Ricœur. Nous étudierons
également deux textes courts (L’Homme qui plantait des arbresetLe
Déserteur) où il s’agit manifestement d’actes créateurs et de
cheminement ascétique vers la transcendance artistique. En analysant
ces textes, nous constaterons que le plus souvent Giono se projette
dans ses personnages fictifs et qu’il transcrit de manière oblique ses
propres expériences, ses doutes, ses interrogations et ses espérances.
Nous aurons donc à étudier la question de la joie en rapport avec
l’évolution de l’histoire de la vie de Giono.
Notre étude comptera trois étapes.


12
Paul Ricœur,Le Conflit des interprétations,essais d’herméneutique, Éd. du Seuil,
1969, p. 442.
13
Ibid.

22

Dans la première partie de notre travail, notre réflexion portera sur
la question du mal, origine du mal-être gionien. Le mal chez Giono se
laisse d’abord définir comme le résultat de la désertion de l’homme
loin du monde sensible. Il survient quand l’homme gionien, démuni de
« raison sensuelle »(EV., III, 208), perd« la vieille façon amoureuse,
la naturelle façon amoureuse de faire la connaissance des choses»
(EV., III, 209) et élabore dans sa pensée rationnelle, soi-disant
logique, un langage abstrait et des représentations symboliques,
s’exilant de la sorte du monde concret et réel. Incapable de se dire« je
suis un poète» (Ibid.), et dès lors de rejoindre le« fonddes choses »
(Noé, III, 676), il rompt le rapport fusionnel avec la nature, cette
matrice primordiale, cette Terre-Mère. Celle-ci, intrinsèquement
bonne et nourricière, se retourne alors contre lui et lui montre un
visage effrayant de marâtre. Tel est le mythe que proposeColline. Tel
est pour Giono l’aspect négatif fondamental de la condition humaine,
duquel résultent la violence primitive des hommes, le repli sur soi,
l’égoïsme, les peurs séculaires et l’ennui. Le mal, tel qu’il est
représenté dans des textes regorgeant de cruauté comme «Radeaux
perdus »,Le Grand Troupeau,Deux Cavaliers de l’orage ouLes
Зmes fortes, par exemple, transposé sur des personnages négatifs, des
« anti-héros »cruels et violents, devient question de puissances
sauvages et d’instincts refoulés.
Mais la question du mal, très obsédante dans son œuvre, se rattache
également à son expérience de la Première Guerre mondiale. Cette
expérience traumatisante, vécue en pleine jeunesse, a déterminé en
grande partie sa vision tragique de l’humanité.désespoir est« Notre
trop large.»(III, 202), écrit-il dansL’Eau vive. En effet, selon Giono,
et comme il l’a écrit avec force dans ses essais, la guerre a dépouillé
les hommes qui ont en tiré profit de conscience morale et de valeurs
éthiques. Elle a ôté de leur esprit et de leur cœur l’idée de désir et le
sentiment de bonheur :« Les hommes redeviennent tristes et nerveux ;
après la guerre, ils ont cru être pleins d’espérance; ils se
trompaient. »(EV., III, 201)
En dénonçant la guerre dans son romanLe Grand Troupeau eten
s’engageant en vue de rétablir les valeurs de la joie et de la paix dans
ses « Écrits pacifistes », Giono œuvrera pour le bonheur des hommes
et envisagera plusieurs solutions. C’est pourquoi, dans la seconde
partie de notre travail, nous parlerons du bonheur dans une perspective
éthique. «L’éthique »,selon le sens que propose Paul Ricœur,

23

consiste ici «dans l’appropriation progressive de notre effort
14
d’être ». Nous évoquerons donc le bonheur en tant que nécessité de
survie, engagement dynamique dans le travail et« contactavec la
matière » (VR., VII, 205) substantielle. Il s’agit en fait
d’« entreprendre » (TV., VII, 822) et d’« allercontre »(TV., VII,
823). L’éthique cristallise, entre autres un combat contre les pulsions
instinctuelles ainsi que les agressions extérieures. Elle engendre un
état de bien-être chez un homme puissant et créateur d’harmonie.
Dans les romans que nous examinerons, nous verrons ressurgir,
grâce aux efforts des héros positifs, une envie de se réconcilier avec la
nature et de réhabiliter l’ordre du monde. Les récits que nous
racontentRegainetL’Homme qui plantait des arbres, par exemple, ne
peuvent nous éviter de comprendre que, pour fonder, puis pour
maintenir une culture humaine, il faut s’approcher de la nature et
adhérer à son ordre. Car rien n’est plus rassurant que de faire partie
intégrante du grand Tout. Pour étudier cet aspect, nous nous
appuierons sur le mythe selon le sens que lui donnent Mircea Eliade et
Paul Ricœur, le mythe qui est essentiellement le récit d’une genèse,
15
d’une révélationde «modèles exemplaires» etd’un «nouveau
16
commencement ». Nous focaliserons notre attention sur l’idée que
l’homme continue la création. Il est le dynamisme même. Il n’existe
qu’en tant que créateur de sa vie et de son histoire. Nous présenterons
les héros sauveurs/sauveteurs en tant qu’êtres d’exception, tous
inventeurs d’un nouvel art de vivre. Nous essaierons de montrer que
c’est en guérisseurs et en poètes qu’ils peuvent habiter le monde, le
recréer par une parole propre à eux et faire triompher la joie de vivre
en symbiose avec la nature. Carle poètechez Giono est« un
17
professeur d’espérance »(EVet., III, 203)« [s]on travail à lui, c’est
de dire »(Ibid.).
Toutefois, avec le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale
qui affecte douloureusement Giono et sous l’influence en partie de ses
lectures de Pascal, la quête de la joie prend une autre tournure. Le
héros gionien, héros aristocratique, héros stendhalien, à certains
égards, va déployer consciemment sa conversion. Devenu élitiste,
c’est sa personne qu’il met en avant, car il finit par comprendre que

14
Ibid.
15
Mircea Eliade,Aspects du mythe,op. cit., p. 19.
16
Ibid., p. 99.
17
Voir la nouvelle « Aux sources mêmes de l’espérance », inL’Eau vive, t. III.
24

« la seule chose qui [le] rassure c’est la distance »(HT., IV, 156), que
« [l]e bonheur est un travail solitaire »(GC., V, 501) et n’est jamais
donné. Il est à conquérir par un effort drastique de libération.
Aventurier du désir, le héros gionien devient de ce fait créateur et
donateur de sens. Il avance dans le grand monde de la passion. Aussi
serons-nous amenée à voir dans Angelo le double de Giono, et dans le
« Cycledu Hussard», non seulement une simple transposition d’une
aventure héroïque, mais aussi un vécu dans sa vie d’écrivain.
Dans la troisième partie de notre étude, nous ferons de la joie une
expérience esthétique et nous parlerons du «salut »par l’art. Le
premier artiste qui nous intéressera sera Giono, désormais replié sur
lui-même et qui, ayant reçu« une sérieuse leçon d’avarice »(Noé, III,
649), s’est aperçu que la seule manière de «gestion de la force
interne »,consiste à garder, non à donner. Nous parcourrons son
itinéraire artistique, de la découverte de la lecture à l’expérience de
l’écriture, devenue mécanisme de défense contre le mal-être. Cette
écriture questionne aussi bien la réalité observée que les moyens
littéraires d’en rendre compte. Nous verrons comment l’écriture, qu’il
utilise comme bouclier à l’abri duquel il laisse la bride sur le cou à son
imagination et à ses démons, rend compte de l’expérience de l’art en
ce sens qu’elle lui permet de dire toute la réalité, celle qui est au-delà
des mots, en se servant évidemment des mots. Justement, Giono, très
attiré par le monde visible, fait du langage une représentation, un
dessin appliqué à chaque détail, à chaque élément de la nature, afin de
donner forme et vie à la nature et de la réinventer avec les couleurs et
la lumière. Par l’écriture et la puissance du verbe, il fait surgir du
néant des personnages-artistes tel le Déserteur. Avec les mots, il fait
aussi de la musique, pour rejoindre les autres langages du vent, des
insectes, des oiseaux et de l’eau qui coule. Car le remède au mal, c’est
l’écriture. Et les mots deviennent des accomplissements. Entreprise
avec beaucoup d’espoir, l’écriture s’achemine vers une conscience de
soi qui s’exalte dans une vie appuyée par une activité libre. Le
bonheur de Giono s’enracine donc dans son acte créateur. C’est dans
cette direction que son œuvre s’est développée dans une alternance de
romans, de recueils de nouvelles, d’essais et de poésie, de quoi lui
garantir un statut d’écrivain, essentiellement après la Deuxième
Guerre, et lui assurer le « salut ».
Notre étude s’achèvera sur cette idée que pour Giono et pour tout
homme qui croit aux valeurs artistiques, rien ne s’accomplit dans le

25

monde sans passion, que toute «passion poussée jusqu’au bout»
(Amr., 214) est une exaltation, un dynamisme de l’esprit créateur qui
pousse en avant, qui permet le progrès intérieur de la conscience qui
évolue. Cette énergie créatrice lui donnera accès à la plénitude totale.

26


PREMIÈRE PARTIE : LE MAL : EXPÉRIENCE
DE L’HOMME-ÉCRIVAIN

Introduction de la première partie

Dans cette première partie, nous associerons d’abord le mal à
l’impossible «mélange de l’homme et du monde», puis nous le
placerons en rapport avec les expériences de guerre qu’a vécues
Giono.
Dans la conscience de Giono, et telle qu’il la transcrit dans ses
œuvres de la « première manière », le mal survient quand l’homme, à
force d’abstraction et de théorisation, s’est éloigné du monde sensible
et concret. Ayant déserté la Terre-Mère, cette genitrix universelle, ce
sein primordial, il a gâché sa propre paix, perturbé ses relations avec
autrui et avec la nature. Le mal, comme l’explique Laurent Fourcaut,
est en quelque sorte «l’universelle tendance à l’avaricehommes des
[qui] refusent de s’abandonner au devenir dans lequel ils voient leur
18
perte» . Aussi notre réflexion portera-t-elle sur les erreurs des
hommes. Inconsciemment, les hommes passent à côté de la joie. Leur
plus grave erreur est qu’ils ne savent pas habiter la terre et se faire une
place au milieu des« habitationsmagiques » (VR., 148). Giono dit
qu’« ils se retirent d’un monde que leur mission est d’habiter »(VR.,
152). Usant d’un langage structuré de concepts, les personnages
gioniens édictent la loi de séparation avec la nature qui les précède, les
environne et les appelle à s’y aboucher. Ils instaurent un mode de vie
dur et destructeur. Au lieu d’entrer dans cet organisme gigantesque
unifié et unifiant, de se remplir de sa puissante présence et de réaliser
le vieux rêve édénique de communication et de participation totale, ils
se préservent. Ils ne veulent pas« entrer dans la transformation »(Q.,
II, 465). Réduits au tête-à-tête avec leur propre personne, ils s’abîment
dans la cruauté, séquelle de l’ennui. Leur croyance est étroitement liée
à un sentiment psychique particulier, celui de l’existence d’esprits
extérieurs à eux, conçus comme plus puissants qu’eux et régissant de
surcroît leur vie. Ces êtres refoulés, ignorants et faibles, font leur
propre malheur.
Nous examinerons les raisons qui poussent les personnages
gioniens, habitants du Haut Pays, à donner libre cours à leurs instincts

18
LaurentFourcaut, «“Les Vraies richesses», in”. Giono dans la mêléeJean
Giono 9, « La Revue des lettres modernes », Caen, Lettres Modernes Minard, 2010,
p. 122.
29

refoulés et deviennent cruels et agressifs, avec une agressivité imbibée
d’angoisse. Dès lors, nous étudierons la perversité de ces hommes
dans leurs relations aussi bien avec autrui qu’avec les bêtes. Ce qui
nous importe avant tout, c’est de saisir le sens de ces conduites
étranges, d’en comprendre la cause et la justification et de les ramener
à une irruption pathologique des instincts, à une manifestation de
bestialité et de sauvagerie qui disparaîtront lorsque triomphera la joie.
Le mal désigne ici «quelque chose qui fait défaut dans le
19
psychisme »de l’homme, qui constitue un manque douloureux dans
son âme et est en rapport avec ce qui le hante. Tout cela le condamne
à vivre dans un monde terne, à être séparé de la substance authentique
des choses, à ne pouvoir capter l’expérience cosmique. À défaut d’un
véritable épanouissement vital, il sombre dans « [l]’ennui : la brusque
20
et radicale conscience du rien ». Aussi doit-il chercher un moyen de
s’en détourner et de se divertir.
Certes, le refoulement est peu avantageux au bonheur de l’homme.
Mais ce qui gâte considérablement son bonheur, c’est la guerre, car
elle lui coûte la vie. Giono en garde une cicatrice ineffaçable, comme
il l’écrit dansJean le Bleu: c’est« lagrande plaie dont tous les
hommes de mon âge sont malades» (II,178). La guerre, dans ce
qu’elle a de traumatisant et d’affreux, pose en effet des problèmes
21
existentiels. «[B]ête dévoratrice» , comme la qualifie Laurent
Fourcaut, elle détourne l’homme des joies naturelles et arrête son
devenir. Imposée par l’histoire, elle fait œuvre de mort et constitue
une rupture par rapport à un ordre antérieur, à une plénitude originelle.
La guerre dont se nourrit le système capitaliste et que manœuvrent des
hommes médiocres devenus puissants, a suscité chez Giono une amère
déception, essentiellement à partir de 1939 jusqu’à 1945, années
pendant lesquelles son pacifisme intransigeant se solda par un échec et
à la suite duquel il fut accusé de collaboration, interdit de publication,
mis sur la liste noire du Comité National des Écrivains et emprisonné
à deux reprises. Ces pertes d’illusions nous permettront de
comprendre les raisons d’une remise en question du monde crée par
l’homme.


19
JeanBellemin-Noël,La Psychanalyse du texte littéraire, Éd. Nathan Université,
1999, p. 8.
20
Robert Ricatte, « Préface » auxŒuvres Romanesques Complètes, t. I, p. XXIX.
21
Laurent Fourcaut,op. cit., p. 128.
30

Dans cette première partie, nous partirons donc d’un constat
négatif. Nous essaierons d’examiner le mal comme une pure entrave
au bien-être, comme un aspect essentiel du drame où l’humanité est
engagée et dont son bonheur est l’enjeu. Inscrit au cœur d’une réalité
complexe, tant bien humaine qu’historique, il se présente comme une
atteinte à l’intégrité physique, psychique et spirituelle de l’homme.

31

Chapitre I. Une vision tragique de la réalité

Dans ce premier chapitre, nous nous pencherons sur le milieu
physique dans lequel évoluent certains personnages gioniens,
essentiellement ceux de la « première manière ». Ceux-ci, comme tous
les hommes en général, aspirent à l’intégrité de leur être, au bonheur
et à la paix. Cependant, à défaut d’une ouverture totale de leur être à la
nature, d’une bonne communication avec leur univers extérieur, ils ne
comprennent rien à ce qui les environne. Bardés d’interdits, ils sont
privés d’une vie authentique. Leur vie s’encombre de superstitions et
d’angoisse. Leur bonheur s’étiole. Ils se trouvent aux prises avec des
forces puissantes et ennemies. Le désir de bien-être rejoint ici une
profonde aspiration de l’homme, celle d’être délivré de ce qui, dans le
monde et en lui, est blocage, barrière et passivité. Le bonheur
apparaîtra comme l’accès à un autre monde où l’homme sera capable
de retourner sur lui-même, de s’imprégner du monde, de pénétrer dans
l’intimité des éléments, bref, de s’inscrire dans le cycle des
22 23
métamorphoses terrestres et de se faire « roue »et « ange ».

1. Le tragique, ou l’humain face au non humain

Dans l’univers imaginaire de Giono, transposé dans ses récits
d’avant-guerre et d’après-guerre, la nature est cette partie de l’univers,
indépendante de l’homme. C’est une« grande force méchante »(C., I,
181) et mystérieuse que Giono associe àdivine qui« cette terreur
ruisselait des collines malgré le plein soleil, le beau vent, l’odeur

22
Laurent Foucaut définit la « roue » chez Jean Giono comme étant une traduction

d’un désir de «retour fusionnel dans le sein maternel de la nature, perçu comme
« magma panique, une matière (materia, mater : même mot) en travail, en constante
transformation ». In «Un Roi sans divertissementde Jean Giono. Une écriture de la
cruauté comme remède à l’ennui », mis en ligne en janvier 2005 sur le site Internet
(www.ecoledeslettres.fr) deL’École des Lettres II, Paris, L’École des loisirs, p. 3.
23
Selon la grammaire gionienne, telle que la définit Laurent Fourcaut, « ange » est
« ce qui se produit naturellement dans le monde, à savoir la continuité homogène et
heureuse entre une force et sa dilution, sonex-pressiondans une forme qui lui offre
un exutoire, avant qu’elle ne s’abîme en gloire dans labouche»,op. cit., p. 4.
33

24 25
sucrée des rouvres en sève». Dans la «» ,Trilogie de Pandans
Colline surtout,Giono représente l’univers terrestre sous une forme
irrationnelle et puissante où tout fait drame, tout fait grec. La nature
est soumise à ce qu’il appelle «l’ordre des dieux», ou plutôt, est
26
marquée par« le cachet du dieu »(I, 949), le dieu Pan, un amalgame
de forces telluriques et de pulsions animales, le tout dans un mélange
« monstrueux pour notre ordre et notre morale »(I, 1060). Habité par
Pan, cet univers inspire la peur et l’épouvante.« Quand j’eus dessein
de dire sur Pan ce que je savais […]; il me parut que Pan était
surtout fait de cette terreur et de cette cruauté»(C. I,949), écrit
Giono. À vrai dire, il s’agit bien chez lui, comme le signale Henri
Godard, «de la conscience métaphysique de sa condition que le
27
monde naturel impose à l’homme ».
Éternellement renaissante et affligeante, la nature n’est donc pas un
simple décor, indifférent ou pacifique. Elle est avant tout un
mécanisme complexe, celui de la matière et de ses cycles. Dotée d’une
force adverse, radicalement non humaine, elle engage les personnages
gioniens dans un drame existentiel. D’ailleurs, la plupart de ces
personnages vivent moins dans l’exaltation d’une communion avec la
nature que dans l’angoisse d’une menace obscure que recèle sa force.
Le vulgaire ne soupçonne pas l’existence de cette force, mais celle-ci
hante le berger, le magicien et le poète, ce véritable initié, cet
authentique visionnaire capable de la deviner. Par sa vie libre,
insensible et indifférente, la nature quiavoir des« semblait
répondances avec tout sauf avec les hommes»(BM., II, 946) oblige
ceux-ci à l’affronter, à lutter contre ses forces paniques qui les
dépassent. Engagés dans un tel affrontement, les personnages gioniens
voient leur vie se transformer en un combat dont l’issue victorieuse
conditionnera leur joie.
Nous pouvons déjà affirmer que Giono nous offre une nature en
tant que l’exact reflet d’une gigantesque matrice apte à concevoir, à
nourrir, mais aussi à tuer. Elle donne la vie tout autant que la mort.
Elle environne l’homme de sa présence active, elle l’observe, elle

24
VoirAppendice II, p. 949, la préface deCollinedatée par Giono du 6 octobre
1930 (Édition des Exemplaires).
25
Cette trilogie regroupe les premiers romans publiés de Giono :Colline(1929),Un
de Baumugnes(1929) etRegain(1930).
26
Voir Luce Ricatte, « Notice » deColline, t. I.
27
Henri Godard,D’un Giono l’autre, Éd. Gallimard, 1995, p. 21.
34

l’aime, mais elle le déteste aussi. Certes, une telle représentation de la
nature est très répandue dans les mythes sous d’innombrables
variantes. Mais dans l’imagination de Giono, enracinée dans une
perception sensible, très intuitive de surcroît, elle lui permet, à coups
d’analogies, de dégager, au-delà des apparences, le sens profond des
choses.
Depuis sa « trilogie de Pan » jusqu’àBatailles dans la montagne, la
terre de sa Haute Provence est en perpétuelle gestation. Une énergie
secrète la travaille et la laisse changer sans cesse. Dans ce territoire
sauvage et aride, les cataclysmes sont poussés jusqu’à leurs
paroxysmes. Giono fait voir à ses lecteurs l’image la plus émouvante
d’une terre radicalement non humaine, dressée contre l’ordre humain.
Luce Ricatte en parle ainsi :

« Elle [la terre] offre à l’hommele visage de ce qui lui est le plus
étrange. Elle ne le connaît pas, elle ne l’attend pas, elle est ‘‘ sans
lui ’’ et la peur de l’homme est celle qu’il ressent devant un
contraire, celle du mobile devant l’immuable et l’éternel, de la
parole devant le silence, de l’impur et du fini devant la pureté et
28
l’infini d’un espace inviolé et d’un temps impénétrable ».

La nature met les hommes en situation d’effroi, les anéantit et les
accule à leur propre faiblesse. Tout cela bien entendu parce que
ceuxci s’en sont coupés. À celle qui leur parle à travers ses saisons, ses
monts, ses vallons, sa lumière, ses pierres, ses animaux, son eau, etc.,
éléments de son règne et de son organisation, ils sont loin de répondre
par leurs rêves et leur imagination, d’interpréter et de déchiffrer ses
signes. À vrai dire, ils n’ont pas compris qu’ils sont des« éléments
cosmiques »(VR., VII, 149), que la nature« les emplit et les instruit »
(EV., III, 102) et qu’ils doivent faire leur initiation à la vie, leur
apprentissage naturel, dans et par la nature. Or pour Giono« le
personnage-homme[est]imbibé, lourd et lumineux des traversé,
effluves, des influences, du chant du monde. […] On ne peut pas isoler
l’homme. Il n’est pas isolé. Le visage de la terre est dans son cœur »
(SP., I, 537-538).


28
LuceRicatte,Batailles dans la montagne de Jean Giono, étude historique et
ème
critique,cycle, dactylographiée, Paris IV, 1974, p. 71.thèse de 3
35

Voilà donc la situation au départ.L’homme s’est expatrié d’un
vaste ensemble organisé et ordonné depuis la nuit des temps, un
monde qui porte en lui-même sa propre justification, qui obéit à un
principe supérieur. Ce monde recèle des mystères insupportables que
le romancier essaie de percer mais où déjà se perdent ses héros.
Pour son bonheur, l’homme n’a qu’à lutter pour trouver place dans
ce monde. Certes, la nature l’intrigue, le soumet à ses exigences, le
fatigue par ses caprices, mais ce faisant, elle l’incite à se laisser
pénétrer par elle, à respirer son souffle, à vivre en intimité avec ce
prodigieux complexe de sensations, à se mêler au« magma panique »
(VR., VII, 151),« cetteépaisse boue de vie qu’est le mélange des
hommes, des bêtes, des arbres et de la pierre »(SE., VII, 72), bref, à
renouer avec sa réalité naturelle et matérielle. Et c’est un dépassement
de soi qui exige avant tout une conscience, celle d’un homme
intériorisé, centré sur lui-même, qui risque plus que tout de se perdre,
de« devenir»soi-même rien (BM., II, 1094), de s’effacer en se
dissipant dans ses sensations, en devenant ce qu’il reçoit de
l’extérieur, en régressant vers le néant. En réalité, il s’agit bien d’une
« séparation éternelle »(BM., II, 1147).

1.1. Le non humain : un règne inquiétant

Nous l’avons dit auparavant, la nature fait naître, mais elle
engendre aussi la mort. Elle inquiète le héros gionien quand, à défaut
de s’exalter dans une communion avec elle, il sombre dans l’angoisse.
Déjà, les premiers poèmes (Accompagnés de la flûte) et les premières
proses de Giono sont imprégnés d’images terribles. On trouve par
exemple quepierres ont des visages comme des hommes mal « les
finis » (Cnouvelle publiée dans., I, 145). Dans «Champs »,Solitude
de la pitié:, la nature trouble l’esprit et affole les sens« Soupirs
sourds, vêture, couleur de jets nerveux de l’herbe, toute la colline
chantait l’âpre harmonie du désespoir; il me semblait, chaque fois,
qu’il en allait soudain jaillir le beuglement terrible d’un dieu.» (I,
458)
À l’état sauvage, la nature est une force qui règne partout et répand
sa terreur chez tous les êtres vivants. Elle fait surgir chez l’homme une
panique née des espaces vides et de la vie libre et indépendante qui s’y

36

manifeste et sur laquelle il n’a pas de prise. Du coup, elle suscite la
présence du surnaturel et du monstrueux chez ces hommes simples et
fait de leur vie un perpétuel combat contre ses caprices. DansColline,
les paysans vivent dans une telle insécurité physique et psychologique
qu’ils voient partout des dangers. C’est« tout glissant de méchanceté
et de mal. […] de la haine qui palpitait dans la blessure des sillons. »
(I, 209), s’écrie Jaume. Il faut dire que dans tous les textes de Giono
qui sont marqués du sceau de Pan, la première place revient à la
terreur qui signale le passage du dieu, aussi bien dans le hameau des
Bastides Blanches dans Colline, que sur les pâtures de Zulma dans
Que ma joie demeure.« L’infinie viduité, la cruauté effrayante et sans
borne du ciel »(II, 464) et la« vie immense, très lente, mais terrible »
(C., I, 149) des collines forment un monde d’où la présence de
l’homme semble exclue. Et quand les éléments cosmiques, eau, terre,
air et feu confondus, leur déclarent une guerre sans merci, les frustes
paysans deColline, pris de peur, paniquent et s’interrogent comme
Jaume :« Une grande masse qui pourrait rouler sur moi[…] ? » (C.,
I, 148).
La nature, avec ses forces chaotiques, génératrices de désordre et
de déséquilibre, ou du moins de cet« ordreparticulier qui détruit
l’ordre habituel» (EV., III, 159), effraie les hommes. DansColline,
les habitants des Bastides tremblent et s’affolent quand l’eau de la
source cesse de couler. Ils font l’expérience de l’insécurité devant
l’inconnaissable et l’insondable. L’appréhension de vies cachées sous
la matière les fragilise. En ces lieux fantastiques, où« [les]hommes
[sont] perdus sur des radeaux, en pleine terre » (SP., I, 535), le
déchaînement des forces cosmiques qui se déploient dans des espaces
de largeur démesurée et de vacuité impressionnante et où« subitement
tout se démesurait, échappait à la mesure de l’homme »(Q., II, 672),
engendre une peur panique. Incapables de comprendre et, par
conséquent d’expliquer ce qu’est réellement la nature, certains
personnages, somme toute à l’état primitif, craignent intuitivement sa
puissance dévastatrice. Devant l’épouvantable expérience de leur
impuissance, devant l’inconnu et l’incompréhensible, ils sombrent
dans le désarroi et l’inquiétude. De telles frayeurs sont bien sûr de
l’ordre de l’irrationnel. C’est justement ce sentiment d’insécurité, de
malaise devant l’irrationnel qui entrave le bonheur. Dans ce cas précis,
celui qui saura habiter la terre trouvera son aisance et se libérera de la
peur qui le bloque.

37

En ces temps de frayeur, la nature ne peut donc permettre à
l’homme de vivre dans l’allégresse. Si dansLe Chant du monde ou
dansQue ma joie demeure, elle peut lui procurer la joie de vivre, si
dansRegaincomme nous le verrons ultérieurement –, elle peut lui –
donner la joie presque charnelle des gestes ancestraux de l’agriculture,
dansCollineetBatailles dans la montagne, elle coupe son élan. C’est
vraiment l’impasse dans la mesure où «en définitive, l’homme est
29
vaincu par la terre », comme le note Luce Ricatte dans sa « Notice »
deColline. Nous pouvons par conséquent supposer que c’est cette
défaite qui détermine, à certains égards, le sentiment du mal-être chez
Giono.
Ce qui est davantage inquiétant dans la nature, c’est qu’elle détruit
ce qu’elle édifie et renie celui qu’elle enfante. Cette représentation
universelle, mais négative, est permanente dans l’imaginaire de
Giono. Quand celui-ci évoque le thème de la nature, il utilise les
termes« bouche » (C., I, 189,VR., VII, 28, 170,PC., VII, 417),
« trou » (BM., II, 824, 1107),« gueule » (VR., VII, 241),« four »
(HT., IV, 241)« fenil »(BM., II, 807),« gouffre »(SE., VII, 99,BM.,
II, 825,HT., IV, 241),« grotte » (BM., II, 948),« caverne » (JB., II,
90,BM., II, 961), etc. Le plus souvent une eau épaisse, visqueuse et
gluante, comme de la salive, coule de la terre. DansBatailles dans la
montagne, le vieux Fernand Sauvat, retranché dans les hauteurs,
parvient à échapper aux eaux démoniaques qui surgissent des
entrailles de la terre. Rescapé du monde du mélange et de la perte, il
chancèle devant le gouffre noir que forme le glacier en éboulement.
Sauvé, il est comparé à« Jonas craché par la baleine »(II, 801). Dans
un passage duHussard sur le toit, le narrateur décrit la nature comme
si c’était une bouche qui stocke et engloutit les formes :

« Alors,dans le ciel de craie s’ouvrait une sorte de gouffre d’une
phosphorescence inouïe d’où soufflait une haleine de four et de
fièvre, visqueuse, dont on voyait trembler le gluant et le gras. Les
arbres énormes disparaissaient dans cet éblouissement; de grands
quartiers de forêts engloutis dans la lumière n’apparaissaient plus
que comme de vagues feuillages de cendre, sans contours». (IV,
241-242)


29
Luce Ricatte, « Notice » deColline,op.cit., p. 936.
38

Cette description rend compte de l’intensité paroxystique de la
sensation d’engloutissement qui se maintient longtemps dans le
roman, tant et si bien que «[t]out disparut dans cet orage éblouissant
de blancheur »(IV, 362).
30
Les images de la « bouche dévoratrice », déclinées inlassablement
dansColline,L’Eau vive,Batailles dans la montagne,Le Hussard sur
le toit, outre qu’elles partagent les fonctions d’intimité du giron
maternel, fertile et fécond, s’appliquent à l’idée d’avalement,
d’absorption et d’engloutissement. Cette idée est corroborée par les
nombreux articles de Laurent Fourcaut pour qui, très souvent, chez
Giono, la terre est la matrice qui absorbe les formes :

« Onsait que, pour Giono, l’univers est un nœud deforces en
mouvement, générant sans relâche des formes provisoires, mobiles,
labiles. Ces formes sont incessamment produites et ravalées ou,
mieux,dévoréespar la matrice du monde. Celle-ci, en tant qu’elle
dévore toutes les formes, tous les êtres éphémèrement distincts et
en tant que, simultanément, elle en engendre de nouveaux, promis
31
au même destin, est unebouche. »

Cette valeur symbolique attribuée à la Terre selon Giono est
complétée par le lien qu’elle a avec l’en bas et le dedans, espace d’où
sort généreusement l’eau. Cependant, cette métaphore maternelle et
sexuelle, dont la proximité est très immédiate avec la mer, est loin de
conjurer le caractère létal de l’eau. Car, si l’on pense à Bachelard, on
comprend que « l’être voué à l’eau meurt à chaque minute, sans cesse
quelque chose de sa substance s’écoule, la peine de l’eau est
32
infinie ». Qu’il y ait dans l’eau un caractère destructeur ne fait aucun
doute. Ce motif est très présent dans les mythes diluviens. Dans
l’imaginaire de Giono, il est en rapport avec la «perte »dont le prix
est l’effacement de l’individu.


30
LaurentFourcaut, «L’Été et le choléra dansLe Hussard sur le toit», inLe
Hussard sur le toit de Jean Giono(dir. Ch. Morzewski), Arras, Artois Presse
Université, Cahiers scientifiques de l’Université d’Artois, 1, 1996, pp. 109-125.
31
LaurentFourcaut, «Un Voy(ag)eur en Italie ou l’Italie gionienne comme
théâtralité généralisée», in «Jean Giono e la storia»,Il Confronto Letterario,
Supplemento al numero 26, Fasano (Br-Italia), Schena editore, 1998, pp. 65-80.
32
Gaston Bachelard,L’Eau et les rêves, Éd. Corti, 1978, pp. 177-178.
39

Parce que l’individu refuse de« mourirsur le large des eaux»
(BM., II, 870) ou de disparaitre dans un monde qui n’a plus de forme
ni de couleurs, parce qu’il craint de franchir la barrière de son
individualité serrée sur elle-même, c’est-à-dire les« barrières de [sa]
peau »(JB., II, 99) et de venir se mêler à ce fond noir, visqueux et
gluant, il se confine dans le repli sur soi, ce que Giono appelle
33
« avarice »et fuit l’en bas. S’ensuit le châtiment dont la plus grande
manifestation est la fermeture du monde au désir de l’homme. D’un
point de vue psychanalytique, on pourrait supposer que l’homme, par
instinct de conservation, refuse d’assouvir ce désir. Il se préserve de
toute dérive «incestueuse »et des émois douloureux qui
l’accompagnent.

1.2. La nature : une mère haineuse et vengeresse

Un autre caractère important de la nature chez Giono est qu’elle
devient haineuse et vengeresse pour l’homme. L’origine de sa haine à
son égard est signalée à maintes reprises dans son œuvre. C’est que
l’homme, au lieu de s’accorder avec la terre, au lieu de reconnaître en
elle la grande Mère universelle et d’accueillir sa fécondité, la
brutalise. Il tire un maximum d’avantages d’un refoulement de plus en
plus installé et gère autrement ses désirs «incestueux ».Dans
Batailles dans la montagne, Boromé incrimine ce« salaudde
plainier »(II, 838) qui,dessouchant ce bout de forêt« en» (Ibid.), a
pu provoquer un glissement de terrain.« C’est bien le coup d’un type
des basses-terres […]. Il croyait qu’en fauchant les arbres, il allait
trouver dessous un champ tout prêt »(Ibid.). Giono insinue, à travers
cette combinaison de mots à connotation sexuelle, que l’homme, par
amour de soi, parce qu’il veut satisfaire son amour narcissique, parce
qu’il veut exister et donner libre cours à ses envies, exploite
abusivement la nature, autrement dit la viole, pour satisfaire ses désirs
plutôt que ses besoins. L’homme« ‘‘ faisait des sous’’ »(C., I, 145).
Le verger,l’a eu pour un morceau de pain et les olives ont déjà« il
payé »(Ibid.). Giono ressent douloureusement la cruauté de l’homme
envers la nature et met en question l’obstination de celui-ci à vouloir

33
Ce terme revient comme un leitmotif dans son romanNoé.
40

la dominer par la violence. D’un point de vue psychanalytique, c’est
un retour du refoulé. L’homme étreint, dans son inconscient, le désir
du sein nourricier. Ce sein, étant absent, il hallucine sa présence. Mais
son hallucination est tellement obsédante qu’elle cède la place à la
violence et engendre sa cruauté.
Le paroxysme de cette cruauté est atteint quand l’homme« fait
souffrir de la chair rouge, de la chair pareille à la sienne […]. Il tue,
quand il coupe un arbre. Il tue quand il fauche. Alors, comme ça, il
tue, tout le temps ? »(C., I, 148).
Dans laPréface à l’édition des Exemplaires(1930) deColline,
Giono insiste sur cette « vérité » que :

« toutesles erreurs de l’homme viennent de ce qu’il s’imagine
marcher sur une chose morte alors que ses pas s’impriment dans de
la chair pleine de grande volonté. […] Cette terre vivante… Là,
c’était encore plus facile: il me suffisait, tout simplement,
d’appointer au couteau un morceau de bois dur et de le planter à
toute force dans la blessure mal refermée que Pan avait marquée
dans mon cœur. » (I, 950)

Pas une image dans ces lignes qui ne tende à suggérer une
équivalence entre force («planter à toute force», «appointer au
couteau »)et matière («chair »,« terre vivante »).L’imagination est
engagée dans la voie de la sexualité, plus particulièrement autour de la
métaphore de la pénétration vivante suggérée par l’image de
« blessuremal refermée», celle marquée par Pan dans le cœur de
l’auteur. L’imagination, grâce à cette constellation d’images,
s’achemine vers l’idée que « la terre, comme l’eau, est la primordiale
matière du mystère,celle que l’on pénètre, que l’on creuse et qui se
différencie simplement par une résistance plus grande à la
34
pénétration ».
DansColline, par exemple, Gondran tue successivement un
crapaud et un lézard. Jaume a tenté de tuer un sanglier. Il le tuera plus
tard. Telle est la faute des hommes. Ils violentent la Nature-Mère qui
est déjà une« terrebattue »(I, 129), une terre avec du« sang,des
nerfs, de la souffrance»(I, 147). La colline souffre donc de


34
Gilbert Durand,Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Éd.
Dunod, 1992, p. 262.
41

ses« blessures »(I, 209) qui lui ont entaillé la chair. Le champ de
Gondran souffre quand le soc fend la terre à l’endroit où elle a sa chair
vivante et où elle ne peut guérir. Il est évident que, parce que
violentée, agressée et donc vaincue, la nature cherchera à« se
venger »(I, 149).
Les actes de violence se multiplient. Nous retenons celui-ci : après
avoir écrasé un lézard, Gondran

« se redresse ; il y a du sang sur le tranchant de son outil. Sa large
haleine coule, ronde et pleine; sa colère se dissout dans une
profonde aspiration d’air bleu.
Subitement, il a honte. Avec son pied, il pousse de la terre sur le
lézard mort.
Voilà le vent qui court.
Les arbres se concertent à voix basse. » (C., I, 147)

Dans ce cas précis, la mention de l’outil avec son «tranchant »
dénote le geste d’agression, geste sexuel en l’occurrence. Dans sa
représentation inconsciente, cet objet est un symbole phallique,
symbole aussi d’une sexualité refoulée qui prend la forme d’une
agressivité détournée. Mieux encore, il s’agit d’un acte sexuel manqué
qui devient un acte d’hostilité et de domination violente. Nous
pouvons pousser un peu plus l’analyse et estimer que parce que la
Nature-Mère s’est refusée à ses enfants «incestueux »,ceux-ci
35
ripostent par un phénomène de transfert. À la« grande obéissance »
36
qu’elle leur impose, à la soumission à« la grande loi du monde », où
37
« tout devait être scellé du sceau de Pan qui est humain et terrible »,
ils répondent par l’agressivité, disons par un sadisme à l’état larvaire.
En fait, leur frustration se teinte d’agressivité et ils projettent sur le
crapaud ou sur le lézard leur hostilité. (Ce sadisme se déploiera
intensément chez le Giono de la «deuxième manière».) Une telle
réaction trouve son origine dans l’état de peur et d’angoisse qui les
hante et s’explique par un refoulé qui cherche à faire retour.


35
Appendices àColline, t. I, p. 949.
36
Ibid.
37
Ibid.

42

L’accentuation de l’image de la terre blessée revient dansBatailles
dans la montagne. Pour vérifier le degré de solidité de la terre,
Bourrache

« enfonçala lardoire comme il aurait enfoncé le couteau dans la
gorge d’un porc, comme dans le ventre d’un porc sauvage. Il était
crispé de toute sa force sur la poignée de la lardoire, ayant retrouvé
un petit rire sauvage, venu de loin.
–‘‘Je touche.’’
Il remua l’arme dans la blessure. Il la retira. » (II, 839)

Très proche du scénario de la sexualité est le motif de la
« blessure ».On saisit sur le vif les intentions qui travaillent le
personnage : il fait subir des sévices à la terre. Chez lui, comme chez
Giono d’ailleurs, les implications sexuelles structurent l’imaginaire.
En effet, dans ce roman, le narrateur parle d’« écorchement »(II, 980),
faisant allusion aussi bien à la force des eaux meurtrières qu’à la
méchanceté de l’homme devenu« écorcheur» (Ibid.).
La violence (ou viol) faite à la Terre-Mère entraîne un châtiment
automatique. Les hommes sont d’emblée donnés comme fautifs en ce
sens qu’ils ont cherché à imposer leur domination coupable à la
nature. Conséquemment, les habitants des Bastides sont punis: la
colline prend feu et la fontaine refuse son eau. Métaphoriquement, elle
arrête totalement son allaitement.
38
La terre, cette «primordiale matière du mystère» ,se retournera
donc contre l’homme. De Terre-Mère, elle deviendra Déesse de la
mort. Évidemment sa haine se traduit par une irruption des malheurs
et par un surgissement des catastrophes naturelles qui échappent à la
maîtrise des hommes. Ceux-ci changent d’humeur et se laissent
dévorer par la vermine de la peur. N’échappent à ce fléau que des
hommes comme Bobi dansQue ma joie demeure,« des hommes […]
qui avaient des mains soignantes et qui n’avaient pas peur des grosses
maladies qui se donnent »(II, 420).


38
Gilbert Durand,op.cit., p. 262.

43

2. Résignation et faiblesse de l’homme

Certains personnages gioniens sont incapables de comprendre et
par conséquent d’expliquer ce qu’est réellement nature. Ils craignent
intuitivement sa puissance dévastatrice. En ces temps d’ignorance et
d’inquiétude, ils font l’éprouvante expérience de leur impuissance.
DansSolitude de la pitié, les paysans sont désemparés devant le
déchaînement des forces cosmiques. Quand le désordre s’installe, ils
sombrent dans la désolation. Du coup, ils ne peuvent voir dans toute
perturbation, dans toute anomalie de la nature, que des présages de
malheur. Giono parle alors de« marque »et de« signe »(PP., I, 442).
Ce sont ces signes prémonitoiresqui troublent la quiétude terrestre:
« Toutça aurait dû réveiller notre méfiance […], mais la vie est la
vie » (PP., I, 441). Leur rareté et leur étrangeté les rendent
redoutables, indépendamment des éventuelles conséquences
39
catastrophiques :, ça avait fait parler ; on était« Ces deux choses-là
dans les transes. Plus d’un se levait dans la nuit, allait pieds nus à la
fenêtre pour écouter, au fond de l’ombre, la montagne qui gémissait
comme en mal d’enfant.» (PP., I, 441). Désormais, la peur est là.
« On s’habitue à tout, même à la peur. »(PP., I, 442) Tapie dans les
profondeurs de la terre autant que dans les abysses de l’inconscient,
elle isole ces hommes et freine leur élan.
Il faut dire ici que c’est l’univers physique et naturel qui détermine
en grande partie l’univers mental et moral de certains personnages
gioniens. De ce point de vue, la nature est considérée comme «cette
40
réalité quasi-physique qui investit l’homme du dehors »et qui fait de
lui un produit de la géographie et du climat du Haut-Pays.
Confrontés à des menaces, les personnages gioniens se montrent
dépourvus d’initiatives ou d’efforts, inertes, passifs et lents dans leurs
réactions, incapables de résister à ces forces maléfiques, de les
affronter et même les défier, bref, d’« aller contre » (JO., VIII, 318)
tout ce qui résiste à l’affirmation de la volonté de vivre en harmonie
avec le grand Tout. Une« drôle de force qui voudrait [les]absorber »
(BM., II, 1094-1095) les paralyse et les inhibe totalement. Cette

39
C’est à propos de la source de Fontfroide qui s’ouvre et vomit de l’eau noire sur
les versants. Voir « Notes et variantes », surSolitude de la pitié, t. I, p. 1065.
40
PaulRicœur,Le Conflit des interprétations,essais d’herméneutique,op. cit., p.
268.

44

perturbation de l’activité s’accompagne chez eux d’une atonie
importante de leurs facultés intellectuelles et de l’attention qu’ils
prêtent au réel. Effrayés, ils ont l’esprit accaparé par le danger et ne
sont plus capables d’un jugement clair ou d’un raisonnement suivi.
Leurs idées sont floues et désordonnées. Par exemple, les habitants
des Bastides Blanches croient que le mal qui s’abat sur eux vient de
quelque chose qui les dépasse. Jaume, rappelant la succession de
catastrophes survenues dans son village, parle de« manigance »(C., I,
207) :« Puis il y a eu l’affaire de Gondran avec son olivette au fond
des terres. Ça sentait déjà un peu plus mauvais. Après ça, il est venu
le chat. Depuis : la fontaine, la petite Marie, le feu… […] ça ne va pas
mieux. Le feu, on ne sait pas encore.» (Ibid.) Intrigué, il« écoute
autour de lui, la vie lente des arbres, mais elle lui paraît plus hostile
qu’amie »188). Gondron est (I,« inquiet » (I,147) parce que «le
monde des arbres et des herbes attaque sournoisement les Bastides »
(I, 188). Les changements dans la nature rendent les villageois« mal à
l’aise »(I, 147).
Chez Giono, l’évocation des forces naturelles, comme celle de la
terreur qui l’accompagne, se fait l’écho du panthéisme et de
l’animisme antiques. C’est que dans beaucoup de ses romans de la
« première manière », la nature, monstrueuse, témoigne de la présence
invisible d’une force surhumaine. Ainsi, la masse de la montagne
dressée devant l’homme est tellement puissante, tellement
hallucinante, qu’elle provoque le délire. L’être humain, comme« tout
juste le bon morceau de gibier […] qu’on va pouvoir absorber»
(BM., II, 1095), est, à tout moment et en tout lieu, écrasé par le
démesurément grand.
L’angoisse que ressentent ces hommes de la terre est toujours de
même origine. Elle tient du sentiment qu’ils sont vidés de leur
existence. On comprend dès lors que leur vie chavire quand la terre
bouge ou que la montagne s’écroule. Stable, déjà, celle-ci fait peur à
l’homme du seul fait qu’elle est là, devant lui, mais sans lui. Instable,
elle l’épouvante davantage et l’homme y voit un phénomène étrange,
voire insoutenable. Justement, «l’impassibilité du rocher est à elle
41
seule une menace» . C’est la menace des espaces vierges que


41
Gaston Bachelard,La Terre et les rêveries de la volonté, Éd. José Corti, 1947, p.
194.
45

démesure la solitude des hommes dont l’intelligence et la logique
refusent l’incompréhensible.
DansSolitude de la pitiéet plus particulièrement dans « Champs »,
la peur se manifeste autrement. Dans cette nouvelle, la nature ne
montre à l’homme que son visage hideux:« Autour,s’ébouriffait le
poil fauve de la garrigue et la forte odeur de cette terre hostile, qui vit
seule, libre, comme une bête aux dents cruelles. »(I, 458) Elle reprend
sans cesse ce que celui-ci croit avoir conquis. Les ronces envahissent
les champs et viennent détruire ce qu’il essaye de cultiver. Le
narrateur revient à maintes reprises voir le paysan. Il le trouve:« à
coup de bêche et aidé du vieux feu» (SP., I, 459), en train de
repousser la garriguequi« avaitsournoisement préparé son attaque
par de lentes infiltrations de radicelles et des volées de graines
blondes »(Ibid.). Il« comprit qu’il s’agissait de régler le compte une
fois pour toutes. La bataille dura tout le jour malgré la chaleur
précoce »(Ibid.).
Les cas cités ci-dessus nous donnent une humanité sevrée, arrachée
au sein universel. Quand les fantasmes les entrainent dans des
impasses, ils s’enferment dans les angoisses et le désarroi. Et ce n’est
point une délivrance.
La nature, telle que les paysans la perçoivent a perdu de ses
richesses, ou plutôt, n’est plus saisie dans sa beauté et son éclat.
Justement, parce que l’homme est arrêté par les barrières du langage et
mutilé de rêveries. Bien plus, «avare »,il fuit le «mélange »,la
mutation et le flux, (autrement dit « la roue ») qui pourraient lui coûter
sa vie réelle. Ne voulant aucunement perdre les frontières étanches de
son corps, il a cessé d’habiter la nature et de la voir dans ses
splendeurs métaphoriques. Mais cette nature, lourde de terreur,
n’existerait pas sans son revers de splendeurs. Or de telles splendeurs
ne sauraient être restituées que par l’intervention agissante et
concourante d’hommes forts et puissants. Ces splendeurs pourraient
aussi être restituées par le langage, cette expérience de l’écriture dont
Giono fera unacte poétique, une expérience intime, personnelle et
universelle à la fois. Ainsi l’explique Paul Ricœur :

« Lepoème suggère que l’homme habite sur cette terre dans la
mesure où une tension est entretenue entre son souci pour les cieux,
pour le divin, et l’enracinement de son existence dans la terre. Cette
tension confère une mesure et assigne une place à l’acte d’habiter.

46

Selon son extension totale et sa compréhension radicale, la poésie
est ce qui enracine l’acte d’habiter entre ciel et terre, sous le ciel
42
mais sur la terre, dans la puissance de la parole. »

Et Ricœur d’ajouter: «La poésie est plus que l’art de faire des
poèmes, elle estpoiesis, création, au sens le plus vaste du mot, c’est
43
en ce sens que la poésie égale l’habiter primordial ».
Aussi l’homme est-il appelé à habiter la nature, à renouer le contact
avec elle avant de rétablir les contacts avec ses semblables et avec
luimême. Il a besoin de s’installer à demeure dans ce monde sans quoi il
sera éternellement condamné à l’égarement et à l’errance. Nous
verrons ultérieurement, qu’à mesure que les personnages gioniens
parviennent à déchiffrer les mystères de la nature et à comprendre la
symbolique de ses signes hiéroglyphiques, celle-ci deviendra plus
accueillante, plus hospitalière, plus apte à offrir le bien-être à
l’homme. Le «salut »adviendra quand l’homme saura avec tous ses
sens et avec ses émotions, jouir de cet habitat primordial.

2.1. Une difficile cohabitation entre l’homme et le monde

Étrange est l’univers des personnages gioniens, un univers qui
s’enracine dans la réalité de la Provence avec son paysage
montagnard. Cet univers trouve également son origine dans les
lectures de jeunesse de Giono, de Virgile, entre autres. Dans cet
univers, les pensées naïves des paysans et leurs croyances en des
forces irrationnelles se justifient bien. En effet, les paysans
provençaux, tels que Giono les décrit dans ses œuvres de la « première
manière »,ont des réflexes semblables à ceux des hommes primitifs.
Ils sontsur ces anciennes histoires des paysans des temps« toujours
passés » (BM., II, 1012). Ne voyant dans la nature qu’un espace
indistinct, un monde bouleversé et anarchique, ils la craignent,
redoutent ses phénomènes désastreux, se contentent de subir ses lois et
réagissent le plus souvent de façon farouche et brutale. Ils ne savent


42
PaulRicœur,Le Conflit des interprétations,d’herméneutique essais,op. cit., p.
456.
43
Ibid.
47