Jonathan

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Français
233 pages
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Description

Ce livre est un roman d'amour et d'initiation. Il se veut aussi un témoignage sur la vie dans les écoles juives d'Europe centrale au début du XXe siècle, sur la vitalité d'un enseignement religieux basé sur la compassion et l'exercice de l'intelligence. Les séances secrètes d'initiation à la Kabbale, les récits des Sages ainsi que de nombreux détails de la vie quotidienne sont tirés de souvenirs réels, ceux d'un jeune homme qui fut élève à la Yechivah de Mir en 1905.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 46
EAN13 9782296612273
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Mon entrée dans la célèbre yechivah de Mir


C'était durant l'automne 1901, quelques jours après les
*
Grandes Fêtes. Les paroles de mon père résonnent encore à mon
oreille :
-Jonathan, me dit-il, tu viens d'avoir quatorze ans, je te crois
*
suffisamment prêt pour entrer dans une bonneYechivah. J'ai choisi
pour toi l'une des plus réputées, celle de la ville de Mir. J’en
connais très bien le directeur, c'est un homme remarquable. Tu
partiras le mois prochain.
Et il replongea son regard dans l'un des grands livres de cuir
sombre qui trônaient sur sa table de travail, un des douze tomes du
*
Talmud.
La bibliothèque de mon père était une petite pièce aux murs
recouverts de livres. Seule la flamme d'une lampe à pétrole
réchauffait ce lieu sobre et austère. Rien ne devait distraire l'esprit
de l'étude, aussi avait-il banni les bibelots qui retiennent l'attention
et le chauffage trop intense qui ramollit le corps et laisse
l'imagination vagabonder.
Je me souviens encore du silence pesant qui, ce jour-là,
suivit l'annonce de sa décision. Ma mère, immobile sur sa chaise,
regardait obstinément ses mains, la petite Rachel toujours si
insouciante avait brusquement croisé les bras en signe de
mécontentement et fronçait les sourcils. Toutes deux se taisaient
pourtant, sachant la décision irrévocable. Assis à côté d'elles, le
cœur battant,je laissai échapper un soupir. Comment rester calme
à l'annonce d'une nouvelle de cette importance! Bien sûr, je le
savais depuis quelques mois déjà, il me faudrait bientôt quitter mon
village pour continuer mes études, on disait aussi que dès l'âge de
treize ans un garçon n'est plus un enfant. Mais curieusement les
paroles de mon père me bouleversaient comme si je n'y avais pas
été préparé. La perspective de partir loin de ceux que je voyais
chaque jour depuis le début de ma vie, l'idée d'être soudain privé
des attentions dont ma mère m'entourait à chaque instant ne


*
Rosh Hachana et Yom Kippour sont les deux grandes fêtes du Nouvel An Juif.
*
Ecole juive.
*
Recueil comprenant les lois et traditions datant de 200 avant l’e.c. à 500 après.
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m’effleuraient pas encore, ou plutôt ce n'était pas les seules causes
de mon émotion. Je dois l'avouer, ce ne fut pas l'amour qui ce
jourlà gonfla ma poitrine mais plutôt un sentiment de fierté.
J'allais, enfin, entrer dans le monde des adultes, accéder aux
mystères de cette connaissance que l'on m'avait appris à aimer de
toute mon âme et qui était déjà le but de ma vie. Je savais que Dieu
se manifestait à travers l'Étude. C'était bien une parcelle de sa
lumière qui éclairait le visage de mon père, qui lui donnait cette
sérénité et cette bonté qui me ravissaient.
Bientôt je pourrais assister aux réunions qu'il organisait avec
les membres les plus érudits de notre Communauté. Et, plus tard
peut-être, si j'en étais digne, moi aussi je serais rabbin dans une
ville d'Ukraine semblable à celle oùnous habitions.
Je souris, conscient de ma nouvelle importance, heureux de
cet avenir glorieux qui s'ouvrait devant moi.
Quelques semaines plus tard, ma mère, triste et affairée,
préparait mon départ. Mon père, absorbé par la lecture d'un livre
saint, semblait étranger à l'agitation qui secouait la maisonnée.
Seule Rachel me manifestait de l'attention. Un après-midi, à mon
retour de l'école elle approcha sa chaise de la mienne et me dit :
-Alors c'est décidé, tu pars, tu nous quittes ? Ton absence va
me causer un gros chagrin, la maison me paraîtra vide quand tu ne
seras pas là.
-Mais Père et Mère seront avec toi et tu sais combien ils
t'aiment.
-Moi aussi je les aime mais ce n'est pas pareil, tu vas
beaucoup me manquer !
-Que veux-tu, nous n'y pouvons rien. Ah! si tu étais un
garçon, nous serions partis ensemble.
-J'aurais été si heureuse! dit-elle rêveusement. Puis
brusquement : disons-nous au revoir pendant que nous sommes
seuls.
Nous nous embrassâmes et notre baiser dura plus longtemps
que d'habitude. Quand nous nous séparâmes, je sentis une larme
couler sur ma joue, ce n'était pas la mienne.
Le lendemain, à l'aube, une carriole s'arrêta devant la porte.
Un paysan en descendit. Il était très grand, sesmoustaches
rousses taillées en brosse faisaient ressortir ses yeux d'un bleu très
pâle, comme délavé, sa casaque serrée à la taille et son pantalon

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bouffant lui donnaient une allure imposante. Il se rendait chaque
semaine au marché de la ville de Mir. Il avait bonne réputation, on
disait qu'il buvait peu, aussi les gens des environs lui confiaient-ils
souvent les garçons qui devaient se rendre à la villepourcontinuer
leurs études. Mon père lui avait demandé de me déposer devant ma
nouvelle école.
Il entra dans la maison et s'adressa d'une voix forte à mes
parents :
-Ne vous en faites pas, leur dit-il pour les rassurer, le temps
est clair aujourd'hui, nous allons faire bonne route et je l'arrêterai
devant la porte ! ajouta-t-il en se tournant vers ma mère.
Durant tout le mois qu'avaient duré les préparatifs, celle-ci
semblait s'être résignéeà mon départ. Elle était calme et stoïque.
« Quand tu seras à laYechivah… » me disait-elle souvent, tâchant
de résoudre, à l'avance, tous les problèmes que je pourrais y
rencontrer, ou alors elle commençait sa phrase par :« Quandtu
reviendras pour les vacances… »
Avec elle, le temps perdait de sa consistance, j'étais déjà de
retour et mes études n'étaient plus qu'une suite de souvenirs
agréables que je racontais, confortablement installé dans la salle à
manger familiale, entouré des miens.
Mais ce matin-là, devant la charrette de Fédor, c'était le nom
du paysan, elle ne pouvait plus cacher sa tristesse. Des larmes
coulaient lentement sur ses joues. Elle s'avança vers moi et me
tendit un paquet soigneusement enveloppé, des gâteaux pour la
route. Elle me serra silencieusement dans ses bras. J'eus peur
d'éclater en sanglots, tout mon courage m'abandonnait soudain
mais je sentais le regard demon père posé sur moi.
Fédor, voulant écourter la scène, saisit ma valise d'une main
et me poussa de l'autre vers la voiture.
Je montai et d'un mouvement de son fouet, le paysan intima
l'ordre à son cheval d'avancer. Nous partîmes au son des grelots qui
rebondissaient sur le cou de l'animal. Je me retournai.
Mes parents, immobiles l'un à côté de l'autre, regardaient la
voiture s'éloigner. Le cheval quitta bientôt le sentier pour
emprunter la grand-route. Je compris seulement alors qu’une
période de mavie s’achevait. Le brouillardplongeait encore le
village dans une semi-obscurité. Je fermai les yeux pour retenir

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mes larmes. Mon Dieu, faîtes que je les revoie un jour ! Faîtes qu'il
ne leur arrive rien de mal !
Tandis que j'implorais le Créateur, Fédor parlait à son
cheval. Notre charrette avançait rapidement; mais, au lieu de se
diriger vers la forêt que nous devions traverser pour sortir de la
ville, le paysan prit le chemin de sa ferme.
Labanquette sur laquelle j'étais assis était dure et
inconfortable et il me fallait m'agripper au montant de la voiture
pour ne pas sauter à chaque pierre du chemin. Je regardais la route
défiler devant mes yeux. C'était mon premier voyage et les
environs même de ma maison m'étaient inconnus. Des champs de
blé déroulaient leur tapis jaune jusqu'au bord de la route, le soleil,
qui lentement colorait la brume d'où il émergeait, illuminait aussi
les milliers de fleurs de tournesol qui s'inclinaient vers lui. C'était
un spectacle surprenant, presque irréel. On avait l'impression
d'assister à l'aube de la création. J'étais émerveillé.
Nousarrivâmes aux portes d'un village. Une femme jetait
des grainesaux poules qui la suivaient d'un pas saccadé, une autre
nourrissait des cochons. Mon chauffeur s'arrêta bientôt devant une
petite maison basse entourée d'un lopin de terre.Il entreprit, sans
attendre, le chargement de sa charrette. Sa femme sortit
brusquement de son isba. Grande, forte, ses cheveux blonds
dissimulés sous un châle de laine rouge, elle s'avança d'un pas
décidé dansnotre direction et se planta devant son mari. On aurait
dit qu'ils étaient frère et sœur tant ils se ressemblaient.
-Fédor, je t'en conjure, tu ne vas pas recommencer comme la
dernière fois ! - Elle se tourna vers moi - Tu te rends compte, il a
dépensé en une nuit tout ce qu'il avait gagné! Elle détachait
chaque mot pour bien faire sentir l'étendue du drame. Tout ! Tu
entends, tout ! Et, en plus, il est rentré ivre mort !
Jene savais que dire mais, heureusement, elle n'attendait pas
de réponse. J'étais stupéfait. Ce paysan connu pour sa sobriété était
en réalité un alcoolique ! Saurait-il trouver sa route et conduire sa
charrette sans nous précipiter dans un ravin ? Mes parents
n'avaient-ils pas été imprudents de me confier à lui ? Je doutai
d'eux pour la première fois. Changeant de ton la paysanne
continuait : « Fédor, pense à tes enfants, Dieu te jugera ! »
Á ce moment, deux galopins, sales, vêtus de haillons,
surgirent en se querellant de la petite grange que l'on apercevait

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derrière la maison. Ils se battaient et s'insultaient. Une gifle arrêta
le plus grand. «Cessez ce vacarme! »hurla la femme en les
poursuivant. Ils disparurent comme ils étaient venus.La paysanne,
calmée, réapparut bientôt. « Allez, Dieu te garde, Fédor ! » dit-elle
en s'avançant vers lui et, les deux doigts joints, elle fit devant son
mari le signe de la croix.
Le paysan ne répondait pas et continuait son travail. Par la
porte entrouverte de l'isba, je voyaisl'or des icônes étinceler à la
lumière des bougies. La danse des flammes donnait à cette
demeure misérable un aspect théâtral. Pourtant, la vieille table de
chêne qui trônait au milieu de la pièce et le divan de couleur
sombre placé contre un mur n'avaient rien de mystérieux. Une
odeur de bois brûlé se mêlait à l'air humide. Le paysan avait fini
son chargement. Près de moi s'entassaient maintenant des sacs de
blé, de pommes de terre, des œufs et des poules. Fédor sauta sur
son siège en grommelant :« Lesfemmes !Toutes les mêmes!
Mais la mienne est pire que les autres !» Puis, époussetant sa
casaque, il se tourna vers moi :
-Ça n'a pas été trop long, petit ?
Le ton de sa voix me rassura, il était amical et joyeux.
-Non, répondis-je timidement, serré contre une caisse qui me
séparait des poules de plus en plus agitées et bruyantes, à quelle
heure arriverons-nous ?
-Bien assez tôt! Toi tu vas en prendre pour quatre ans au
moins, alors, ne sois pas trop pressé ! Et il éclata d'un grand rire
sonore.
Nous reprîmes la route. Devant moi se déroulait la steppe
infinie, vaste, monotone. Des champs de seigle succédaient aux
champs de chanvre et de froment. On traversait de grandes
étendues d'herbes sauvages, jaunies par le soleil d'été et agitées par
le vent. Nous étions perdus entre ciel et terre. Les herbes étaient si
hautes qu'elles recouvraient parfois notre voiture.
Á l'horizon, un groupe de collines formait comme un
plateau. Des perdrix volaient bas dans le ciel, c'était un signe de vie
dans cette étendue immuable.
De temps à autre on croisait des pèlerins. Ils marchaient sur
le bord de la route, ils se rendaient à Kiev. La barbe hirsute, vêtus
de larges manteaux de toile, ils traversaient la Russie d'est en ouest.
Les Russes ne craignaient pas la marche. C'était une tradition chez

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eux :ouvriers cherchant un travail saisonnier, paysans affamés,
pèlerins, la terre de ce pays gigantesque égrenait un long chapelet
de voyageurs.
Nous roulions depuis plus de deux heures quand le paysan
ralentit son cheval et arrêta sa charrette dans une clairière. Un filet
d'eau à peine visible serpentait entre les hautes herbes.
-Descends, me dit-il, nous allons nous dégourdir les jambes.
Je sautai à terre bien à regret car mon inquiétude augmentait
à mesure que le jour avançait. Un vent glacial s'était levé et le pâle
soleil qui nous accompagnait se voilait peu à peu. J'eus une pensée
reconnaissante pour ma mère qui m'avait donné une écharpe de
fourrure dans laquelle je pus m'emmitoufler. Á quelques mètres de
nous, des gens commençaient à se rassembler. Un homme, vêtu
d'une longue cape de pèlerin, debout sur un tronc d'arbre,
haranguait un groupe de moujiks serrés les uns contre les autres.
L'orateur était un homme jeuneà la chevelure très brune. Il portait
un béret etune écharpe rougenouée autour du cou. Il faisait de
grands gestes, brandissait le poing. Ce devait être un
révolutionnaire car j'entendis bientôt le mot« socialisme ».
Nous nous approchâmes.
« Camarades, vous devez réclamer la terre qui vous est due,
Le Tzar affame le peuple, il faut vous révolter ! Qu'attendez-vous
pour grossir les rangs descombattants de la liberté ? »
Un murmure d'approbation parcourait l'assistance. Les
paysans, gaillards à la barbe rousse, aux yeux clairs, solides et
râblés, s'animaient soudain. Des femmes, le fichu ramené sur la
tête, le visage souvent buriné par le travail en plein air parlaient
plus fort encore. D'autres, au contraire, s'en retournaient sans un
mot.
« Il faut vous battre pour votre liberté, continuait le
révolutionnaire. Dans tous les pays du monde, les paysans, les
ouvriers luttent pour une vie meilleure. Il n'y a pas de différence
entre les peuples ni entre les races, Allemands, Juifs, Tatars, nous
sommes tous égaux ! Il n'y a que deux camps : celui des pauvres et
celui des riches et les riches sont nos ennemis ! »
On ne savait pas vraiment ce que pensaient les paysansmais
le ton de cet homme leur allait droit au cœur.

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« Unjour, la Russie sera une nation juste où chacun
mangera à sa faim. Mais cela dépend de vous, Camarades!
Unissez-vous ! Unissons-nous ! »
L'homme prit une liasse de feuilles dissimulée dans sa large
cape :
«Qui d'entre vous sait lire ? » demanda-t-il.
Deux hommes levèrent timidement la main.
« Tenez,prenez ces brochures, c'est le programme des
camarades qui luttent dans les usines. »
Tous voulaient toucher les tracts, les regarder, les manipuler.
On entendit soudain un bruit de galop. Les paysans se
dispersèrent brusquement comme une nuée d'oiseaux au premier
coup de fusil. Le pèlerin avait déjà disparu, comme par magie, dans
la forêt.
Trois hommes à cheval débouchèrent de l'allée que nous
avions empruntée. Ils nous entourèrent, menaçants, alors que nous
nous dirigions vers notre charrette. Ils nous regardaient sans dire
un mot, leurs chevaux immenses, nerveux, me faisaient peur.
-Depuis quand les Juifs se promènent-ils dans la
campagne ?…Où vas-tu ? cria celui qui devait être le chef en
tournant la tête vers moi.
-Je le conduis à l'école, répondit rapidement le paysan.
-Et toi, que fais-tu ici? poursuivit le policier d'un air
soupçonneux.
-Je m'étais arrêté un instant pour faire reposer mon cheval, je
vais au marché de Mir comme chaque mercredi.
-Avez-vous vu passer un pèlerin, enfin, un homme déguisé
en pèlerin ? interrompit l'un des cavaliers.
Il était blond, se tenait très droit, une fine moustache barrait
son visage, il nous toisait d'un air méprisant. Son cheval, l'œil
exorbité, la bave aux lèvres piétinait nerveusement et ses sabots
martelaient le sol.
-Des hommes, nous en avons croisés beaucoup depuis notre
départ, n'est-ce pas Jonathan ? repartit le paysan comme s'il prenait
un malin plaisir à narguer les policiers.
J'acquiesçai d'un signe de tête car aucun son ne sortait de ma
bouche.

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-Assez perdu de temps ! coupa le chef en faisant faire
demitour à son cheval, et vous deux, filez ! Si je vous revoie ici je vous
fais jeter en prison !
Je regagnai la carriole en tremblant. Fédor claqua son fouet
en maugréant tandis que les trois hommes disparaissaient déjà dans
la forêt.
-MauditeOkhrana*politique) partout à la fois ! Ils (police
ne nous laissent pas respirer. Tu as vu leurs vêtements ? Et ces airs
prétentieux ?Le Révolutionnaire a raison, nous regardons tous le
même soleil mais nous ne partageons pas le même dîner.
Je ne répondais rien, encore tout retourné par la scène à
laquelle j'avais été mêlé bien involontairement, inquiet d'avoir
attiré l'attention de ces hommes dont ma mère ne nous parlait qu'en
tremblant, des larmes dans les yeux. Les policiers avaient coutume
d'arrêter les Juifs même lorsqu'ils étaient innocents de tout crime,
ils les mettaient en prison et les y laissaient croupir durant des
années.
-Toi, tu ne penses qu'à ton Dieu, continuait le paysan, faisant
les questions et les réponses, mais Dieu est trop haut, il ne nous
entend pas, et le tzar est trop loin. Chienne de vie !
J'avais l'impression d'être parti de chez moi depuis des
années. Les émotions de ces dernières heures m'avaient fatigué et il
fallait lutter contre le vent, le vent d'Ukraine redouté de tous pour
sa violence. Il pénétrait les vêtements, s'engouffrait en hurlant dans
les oreilles, faisait se lever la terre en tourbillons, transformait les
champs en une mer houleuse et démontée. Nous traversâmes
encore quelques villages. Ils se ressemblaient tous : de petites
maisons grises entourées de lopins de terre où paissaient quelques
bêtes faméliques et, au-dessus de ces bâtisses uniformes serrées les
unes contre les autres, l'église aux coupoles de couleurs vives,
l'église sur laquelle s'immobilisait toute la lumière.
Quand nous arrivâmes dans la ville de Mir, la nuit était déjà
tombée.
Dès que la carriole s'arrêta sur la grand-place, je saisis ma
valise et m'élançai à la recherche de laYechivah, sans m'arrêter ni
même me retourner à l'appel du paysan. J'avais besoin de courir, de
me retrouver sur la terre ferme après cette traversée interminable
que je venais d'accomplir dans un monde inconnu et menaçant.

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UnJuif qui marchait d'un pas pressé dans la rue quasi
déserte et à qui je demandai mon chemin me répondit avec un
sourire ironique : « Mais elle est là taYechivah, tu ne la vois pas ?
Elle n'est peut-être pas assez grande ?Et d'abord que vas-tu y faire
à cette heure ? »
Je me retournai. Devant moi se dressait un important édifice
qui ressemblait à une grande synagogue. Aucune de ses
nombreuses fenêtres n'était éclairée. Je sentis mon cœur se serrer.
Sans attendre la suite du discours que mon interlocuteur avait, de
toute évidence, l'intention de me tenir, je fis en courant le tour du
bâtiment dans l'espoir d'en trouver l'entrée. Je découvris enfin une
porte à deux battants à laquelle je me mis à frapper avec frénésie.
N'obtenant pas de réponse, j'appelai. Ma voix résonnait dans
le silence de cette place vide où les ombres massives des maisons
dessinaient des formes inquiétantes. J'avais l'impression que tout
était perdu si je ne parvenais pas à voir le Maître le soir-même.
Une pluie fine se mit à tomber, alors tout courage m'abandonna et
je commençai à pleurer. Je ne cessais de frapper et de sangloter:
« Ouvrez,ouvrez-moi !» J'étais à bout de forces, ma vie allait
s'arrêter là, devant cette porte, on me retrouverait le lendemain
matin mort de froid et de faim. Les pleurs et l'eau de pluie
inondaient mon visage. Je m’adossai au mur pour me reposer un
peu. Je crois que je m'endormis quelques instants. Soudain un bruit
éveilla mon attention. Je levai la tête et le spectacle qui s'offrit à
moi meterrifia. De l'autre côté de la rue, une ombre se dirigeait
très lentement vers moi. Un drap la recouvrait entièrement et la tête
semblait énorme. C'est un monstre, pensai-je, ou l'âme de ces morts
qui rôdent autour des maisons de prières, la nuit, et mettent en péril
*
les vivants. Je récitai leChema Israëlcar je savais que même les
morts–pénitents reculent devant ces paroles mystérieuses et
magiques.
L'ombre ne parut nullement impressionnée et, s'approchant
de moi, me dit :
-Que fais-tu ici, petit malheureux ? Tu ne vois donc pas que
*
laYechivahest vide ? Même les portes duBeth Hamidrachesont
fermées à cette heure ! Rentre chez toi, il se fait tard !


*
« Entends Israël » : prière centrale des offices quotidiens du matin et du soir.
*
Maison de prières.
15

Une femme aux cheveux blancs me faisait face, elle portait
au-dessus de la tête une petite tente qui la protégeait de la pluie.
Ne me sentant pas encore tout à fait rassuré, je ne répondis
pas. Sans se préoccuper de mon silence, elle poursuivit :
-Mais tu as une valise à la main… Tu es nouveau
probablement… D'où viens-tu ? Je vois, tu n'as pas de logement…
Alors suis-moi, même si je ne suis pas payée par le Comité je n'en
mourrai pas, je te garderai un jour ou deux.
Elle empoigna mon sac et se mit en route, je la suivis sans
un mot. Traversant flaques et ruisseaux, car la pluie tombait
toujours, nous arrivâmes devant une petite cour faiblement
éclairée. J'eus le temps d'apercevoir un poulailler dans lequel deux
ou trois poules dormaient paisiblement. La femme ouvrit une porte
et nous pénétrâmes dans la maison. Elle s'empressa de plier le
parapluie qui m'avait tant fait peur, enleva son manteau noir mais
garda sur ses cheveux son fichu à pois rouges et verts.
Á la lueur d'une lampe à pétrole, je vis, devant moi, une
vieille femme au visage ridé, aux yeux très clairs. Sur sa robe bleu
nuit étaient brodés des oiseaux de couleur vive. Lorsqu'elle
marchait, on avait l'impression de voir s'agiter toute une volière.
La pièce était petite et très propre. C'était certainement la
salle à manger à en juger par la table trop grande et par le buffet de
cuisine en bois blanc qui en occupaient tout l’espace. La femme me
fit asseoir et entra dans la cuisine d'où s'échappait une odeur de
soupe chaude.
-Quel est ton nom ? me demanda-t-elle, moi je m'appelle
Sarah !
-Jonathan, répondis-je, et elle ne s'occupa plus de moi.
Une série de cartes postales et de photos tapissaient les murs
crépis à la chaux. Je m'approchai pour les regarder. L'une d'elles,
encadrée avec un soin particulier, attira mon attention. Elle
représentait un couple de mariés. La femme, jeune et jolie dans sa
robe blanche, souriait; à son côté un homme portant l'habit noir
traditionnel, le visage orné d'un collier de barbe, fixait l'objectif
d'un air sérieux. Ce doit être son mari, pensai-je, il est
probablement décédé.
Sarah entra bientôt portant une assiette de soupe que je
mangeai avec appétit. Après le repas, elle ouvrit l'une des pièces
attenantes et me dit :

1

6

-Voilà ta chambre pour cette nuit, il y a un bon lit, tu y
dormiras bien. Le mois dernier, j'avais un pensionnaire, un très
brave garçon, un enfant d'une très bonne famille, fils de rabbin.
Malheureusement, il est mort de la fièvre typhoïde… On l'a enterré
il n'y a pas bien longtemps, ajouta-t-elle dans un soupir.
Je sursautai.
-N'aie pas peur, poursuivit-elle, j'ai changé les draps et la
taie d'oreiller, tu peux te coucher sans crainte.
Ce n'était pas l'idée de la contagion qui m'effrayait, je n'y
avais même pas pensé, c'était plutôt le fait d'imaginer que ce lit
avait été occupé par un mourant. Mais que pouvais-je faire sinon
rester ?
Ni la peur ni l'appréhension ne m'empêchèrent de bien
dormir cette nuit-là, les émotions de la journée m'ayant beaucoup
fatigué.
Le lendemain matin, de bonne heure, je gagnai laYechivah.
Le Maître était un homme jeune, de forte taille. Son visage long,
encadré d'une petite barbe noire, était éclairé par deux grands yeux
profonds soulignés par d'épais sourcils. Son regard sévère me fit
littéralement trembler.
*
-Quel traité de laGémaraas-tu appris ? me demanda-t-il .
*
-Babba-Batra.
Il me fit lire, traduire et commenter une page de ce volume.
Il me fit aussi traduire et commenter une page d'un livre que je ne
connaissais pas et m'annonça qu'il m'acceptait. C'est ainsi que je fis
mon entrée dans la célèbreYechivahde Mir.
J'y suis resté quatre ans sans retourner chez moi, trois ans
sans revoir les miens. Le Maître me transmettait de temps à autre
de leurs nouvelles.
L'ambiance de laYechivah étaitchaleureuse, c'était un lieu
protégé où l'on ne pensait qu'à l'étude. Je m'y sentais bien. Le
Talmudpassionnait. Chaque matin, le Maître réunissait ses me
élèves pour leur donner un cours. Il avait une forte personnalité et
nous l'écoutions tous avec attention. L'après-midiétait consacrée à
la discussion. Après des heures de silence et de concentration,
c'était une joie pour nous de parler librement et d'exprimer notre

*
Gemara: seconde partie du Talmud comprenant des exposés rabbiniques
concernant les lois et l’exégèse de la Bible.
*
Babba-Batra : Traité concernant les lois sur la propriété.
17

opinion. Les élèves se groupaient deux par deux pour débattre d'un
problème talmudique. Les esprits s'échauffaient vite et lorsque les
voix se faisaient trop bruyantes, le surveillant était là pour modérer
l'ardeur des plus enthousiastes. Il n'y avait pas de jalousie entre
nous. On admirait sincèrement les plus intelligents et on aidait les
plus faibles, c'était notre fierté. Nous vivions un moment de justice
et de liberté, oublieux des multiples dangers qui menaçaient notre
Communauté et de la violence qui couvait dans le pays.
Le Maître appréciait mon assiduité et mon application.
*
« LesMathmidim, disait-il, sont non seulement les égaux
*
desHarifimmais ils leur sont même supérieurs. »
Á l'approche des fêtes de Pâques, suivant une vieille
coutume, le Maître désignait parmi les bons élèves celui qui serait
chargé de faire un cours public. Je fus surpris, malgré les éloges
que j'avais reçus, de me voir choisi pour commenter une phrase du
Talmud.
Je me souviens encore de la fierté que j’ai éprouvée ce
jourlà :faire une conférence devant une vénérable assemblée, la
dominer, sinon par le savoir, du moins par la modeste taille de
l’estrade. C’était pour moi, pour nous tous, l’image suprême du
bonheur !
Le public était composé en majorité d’anciens élèves de la
Grande Ecole. Ils jugeaientleurs remplaçants avec la plus grande
sévérité. Malheur à celui qui osait s’écarter d’une syllabe de la
vérité ou de la manière classique de la traiter, le claquement
assourdissant des pupitres rendait alors tout discours impossible et
cela, malgré les gestes d’apaisement prodigués par le Maître.
Je m’acquittai de ma tâche d’une manière satisfaisante à en
juger par les chaleureuses félicitations que m’adressèrent mes
camarades et par le balancement de tête régulier et approbatif des
vieillards qui venaient toujours en grand nombre assister aux
conférences données par les jeunes.
Le lendemain de cette journée que je considérai comme
*
triomphale, le Maître me fit appeler. Introduit par leMachguiah
dans son bureau, je le trouvai assis devant sa table de travail. Il
étudiait caril est dit que le Talmud, on ne le lit pas, on l’étudie.

*
Mathmidim : Élèves studieux.
*
Harifim : Élèves brillants.
*
Surveillant.
18

Il resta un long moment silencieux. Quand son regard se
posa enfin sur moi, je me sentis prêt à défaillir. Ses yeux
pénétraient jusqu’au fond de l’âme, ce qui me paralysait. La tête
me tournait légèrement et je trouvai prudent de me cramponner à la
table.
Alors le Maître parla :
-Mon garçon, au lieu de traiter le sujet de ton cours d’une
manière sobre, tu l’as orné de citations bien inutiles, dit-il
sévèrement.
Oui, Rabbi, fut ma timide réponse.
-Personne ne t’avait demandé de le faire !
-Non, Rabbi, répondis-je très conciliant.
Je ne tenais pas du tout à entamer une polémique avec lui.
D’ailleurs, je savais bien qu’il avait raison…
Effectivement, au lieu de terminer ma conférence comme on
a coutume de le faire par ces mots : «Et nous émettons des vœux
pour que le Maître du Monde veuille, dans sa bonté infinie, hâter la
venue de Celui qui rassemblera le reste du Peuple d’Israël et
rétablira Jérusalem, notre Ville Bien-Aimée et le Temple Sacré, sur
leurs ruines », j’avais cité et commenté une légende duTalmud, du
volume deSanhédrin . Elle se trouve à la page 98 :
« RabbiYehochouah Ben Levy, dit le Talmud, trouva un
jour dans ledésert, le prophète Elie ; il demeurait à l’entrée de la
grotte où Rabbi Simeon Bar Yochai, fuyant la fureur de
l’oppresseur, se livrait à l’étude de laThora*.
- Gloiredu Galaad, lui dit le Talmudiste, aurais-tu la bonté
de me dire quand viendra enfin Celui que nous attendons tous?
Quand viendra le Messie ?
-Va et demande-le lui ! fut sa réponse.
-Mais où pourrai-je le trouver? demanda Rabbi
Yehochouah, déconcerté.
-Tu le trouveras à la porte de Rome, répondit le Prophète
(« Pitha deromi » dans le texte).
-Comment le reconnaîtrai-je? demanda de nouveau le
vénérable talmudiste.
-Il est toujours entouré de malades, d’affligés et
d’opprimés… Par ce signe, tu le reconnaîtras facilement.
Et Rabbi Yehochouah partit. Il chercha longtemps le Messie
aux portes de Rome et finit par le découvrir.

1

9

-Je te salue, mon Maître, paix à toi! lui dit Rabbi
Yehochouah en s’inclinant respectueusement devant lui, nous
t’attendons avec une impatience qui grandit de jour en jour. Nos
souffrances ont depuis longtemps dépassé les limites de nos
forces… Dis-moi, Ô Maître bien-aimé, quand viendras-tu nous
délivrer ?
-Aujourd’hui, répondit le Messie avant de disparaître.
Et Rabbi Yehochouah Ben Levy s’en retourna. Après
quelques jours de marche, il atteignit la grotte de Rabbi Siméon. Il
n’y trouva pas de changement. L’envahisseur était toujours dans le
pays et Rabbi Siméon toujours contraint de se cacher dans la
caverne pour étudier la Torah.
Alors il s’arrêta devant le Prophète Elie et le regarda
tristement.
-As-tu posé ta question à notre Messie bien-aimé ? demanda
le Prophète Elie.
-Oui, Maître, répondit le Talmudiste.
-Et quelle a été sa réponse ?
-Oh, Gloire duGalaad, s’écria Rabbi Yehochouah dans un
sanglot, il a menti !…
-Fais-moi connaître tout de même sa réponse, dit le
Prophète.
-Il m’a répondu : « Aujourd’hui. »
Alors le prophète Elie fixa sur le vieux talmudiste un regard
plein de reproches et lui dit :
« Non, mon fils, le Messie ne t’a pas menti ! mais tu n’as pas
compris sa réponse. La vérité prend souvent l’apparence d’un
mensonge aux yeux de celui qui ne sait pas la comprendre. Notre
Messie bien-aimé a prononcé le commencement d’une phrase
sacrée, le début d’un verset inscrit par Moïse, Notre Maître, dans la
Thora: «Aujourd’hui, si vous écoutez la voix du Seigneur ! » Tu
aurais dû compléter le verset et comprendre. »
C’est à cette étrange légende talmudique que mon Maître
faisait allusion.
-Jonathan, tu as commis une erreur, une grave erreur
malheureusement assez répandue, en traduisant «pitha deromi»
par « à la porte de Rome », dit le Maître.

2

0

Il se leva brusquement en proie à une vive indignation.
Étendant vers le ciel les deux longues manches noires de son habit,
il s’écria :
-Mais qu’a donc à faire le Messie à Rome?Deromi veut
dire méridionale, à la porte méridionale de Jérusalem! As-tu
compris !
J’étais plus mort que vif et certainement plus blanc que les
murs crépis à la chaux du bureau de mon Maître.
-Oui, Rabbi.
Alors il se rassit et me dit calmement :
-Mon enfant, à part cette regrettable erreur, tu as fait un bon
exposé et je suis content de toi. On peut dire que tu es un élève
posé et réfléchi. Tu es appelé à honorer maYechivahet tu seras, un
*
jour, untalmid haham .
Cela voulait dire: un élève méritant… En tout cas, c’était
flatteur.
Après un instant de silence, il ajouta :
-Voilà trois ans que tu n’as pas vu les tiens. Rends-toi auprès
du Surveillant, mon enfant, il te donnera les directives nécessaires
car la Commune t’envoie à ses frais passer les fêtes de Pâques
auprès de tes parents.
Mes yeux s’emplirent de larmes. C’était pour moi un
bonheur auquel je n’osais même pas rêver.
-Rabbi !…
-Va, mon enfant.
Je m’inclinai profondément et quelques minutes plus tard, je
me trouvais auprès du Surveillant.








*talmid haham: disciple se consacrant à l’étude des Sages. Particulièrement
estimé pour son haut niveau de connaissances, il jouissait de certains privilèges (il
était exempté de certaines charges communautaires).
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Unvoyage peuplé de souvenirs


Levillage où je suis né et où habitaient mes parents était
séparé de la ville de Mir par une quarantaine de verstes. Cette
distance aurait pu être franchie en six ou sept heures par n’importe
quel attelage normal, mais les élèves de laYechivahn’avaient droit
qu’au «charaban »communal traîné par le cheval Balaam et
conduit par le vieux cocher Abraham.
Le cheval Balaam était connu de tous les habitants de la
petite ville pour son caractère intraitable et son amour excessif de
l’indépendance. C’était un cheval robuste et paisible, à la robe
tachetée de roux, si fier qu’il ne supportait aucun ordre. Ayant
adopté depuis de longues années la marche au pas, il ne s’en
départissait jamais. Au début de sa carrière, le cocher avait bien
essayé de montrer son autorité mais Balaam avait tôt fait de calmer
l’ardeur du prétentieux et de le mettre à la raison par quelques
ruades particulièrement brutales et efficaces. Le cocher avait fini
par se soumettre. Dès que la voiture quittait la ville, il s’endormait
tandis que le cheval, mis sur la bonne voie, suivait seul son chemin
en marchant tranquillement au pas.
Sachant à qui j’avais affaire et connaissant déjà la route
longue et monotone qui me séparait de ma ville natale, j’avais
emporté, pour me distraire, un petit volume du Talmud. Deux
voyageurs, des habitants de la ville, montèrent avec moi dans la
voiture. Ils me firent asseoir sur une grosse couverture et me
dirent :Repose-toi !Cela voulait dire, vu le succès que tu as
remporté à laYechivahl’autre jour, tu as bien mérité ces vacances.
J’étais aux nues, fier et heureux mais je restais impassible. Je
fermai le Talmud et me mis à rêver à mon enfance.
J’avais laissé dans mon village natal une mère que j’aimais
tendrement bien qu’elle m’importunât souvent par son éternelle
inquiétude. Je l’aimais bien pourtant ma petite maman, avec cette
nuance de condescendance que tout homme d’étude se doit
d’éprouver pour une femme, fût-elle sa propre mère. J’avais laissé
aussi mon père à qui je vouais une admiration sans bornes. Je le
considérais comme l’homme le plus savant et le plus intelligent de
la terre. Quelle joie pour moi de pouvoir lui dire: « Père, je ne te

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ferai pas honte, ni devant les hommes de notre village ni devant
nos ancêtres qui furent tous Rabbins. »
Et puis, il y avait aussi Rachel… Elle devait avoir quinze ans
maintenant, nous avions été élevés ensemble, comme frèreet
sœur…


































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