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Jorge Semprun

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Description

Pris dans la tourmente politique du siècle, Jorge Semprun a su faire de sa vie et de son engagement la matière d'une œuvre exceptionnelle dont il faut souligner la complexité. Au fur et à mesure que la rupture avec le communisme se creuse, l'écart entre le militant stalinien, l'écrivain en mal de parti et l'intellectuel antitotalitaire ayant enfin atteint la lucidité devient blessure identitaire et l'écriture autobiographique s'impose à la fois comme problème et seule solution.

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Date de parution 08 novembre 2016
Nombre de lectures 13
EAN13 9791030903959
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0157€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Daniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr

Profils d’un classique
Une collection dirigée par Daniel Cohen

Profils d’un classiqueest une collection qui a pour vocation d’offrir
au lecteur français, par voie de l’essai ou de l’œuvre plus personnelle,
un éclairage nouveau sur des auteurs nationaux ou étrangers à qui
la maturité littéraire et la renommée nationale confèrent le statut de
« classique ». S’il est vrai qu’elle vise plus spécifiquement des auteurs
e
contemporains, et en tout cas nés auXXsiècle, elle pourrait s’ouvrir
e
également à des auteurs plus anciens, nés auXIXsiècle notamment,
mais dont l’œuvre s’est déroulée, à cheval entre les deux siècles, soit
par son retentissement, soit par sa cristallisation.

ISBN:979-10-309-0093-4
© Orizons, Paris,2016

Jorge Semprun

La mémoire de toutes pièces

Marta Ruiz Galbete

Jorge Semprun

La mémoire de toutes pièces

2016

Dans la même collection

Michel Arouimi,Jünger et ses dieux. Rimbaud, Conrad, Melville, 2011
Audrey Aubou (dir.),Reinaldo Arenas en toutes lettres, 2011
Aimé Césaire,Du fond d’un pays de silence... Édition critique de Ferrements,
Lilyan Kesteloot, René Hénane, Mamadou Souley Ba,2012
Monique Lise Cohen,Etty Hillesum. Une lecture juive,2013
Miguel Couffon,Peter Altenberg, Une vie de poète bohème à Vienne, entre
1859et1919,2011
Charles Dobzynski,Je est un juif, roman,2011
Charles Dobzynski,Un four à brûler le réel —TomeI: Les poètes de
France,2011; TomeII: Les poètes du Monde,2013
Charles Dobzynski,Ma mère, etc., roman,2013
Raymond Espinose,Albert Cossery, une éthique de la dérision,2008
Raymond Espinose,Boris Vian, un poète en liberté,2009
Bernard Forthomme,Une soirée d’hiver en compagnie d’Emmanuel
Lévinas, 2016
Hamid Fouladvind,Aragon, cet amour infini des mots,2009
André Gide,Poésies d’André Walter, illustrations de Christian Gardair,
2009
André Gide,De me ipse, 2013
Else Lasker-Schüler,Viens à moi dans la nuit —traduit de l’allemand par
Raoul de Varax,2015
Françoise Maffre Castellani,Edith Stein. « Le livre aux sept sceaux »,2011
Didier Mansuy,Le linceul de pourpre de Marcel Jouhandeau. La trinité
Jouhandeau — Rode — Coquet,2009
Tilmann Moser,Une grammaire des sentiments, traduit de l’allemand par
Dina Le Neveu,2009
Lucette Mouline,Proust maître d’œuvre,2014
Claude Vigée,Mélancolie solaire,édition d’Anne Mounic,2008
Claude Vigée,L’extase et l’errance,2009
Claude Vigée,Rêver d’écrire de temps,2011
Georges Ziegelmeyer,Les cycles romanesques de Jo Jong-nae, Œuvre-monde
de Corée,2009

Pour ma mère, Fermina,
qui m’apprit la première à ne pas suivre le courant

Remerciements

Toute ma gratitude va d’abord à ma famille, et très particulièrement à ma
sœur Villar, dont le soutien a été précieux pour moi au cours de ces années.
Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance aux Professeurs Eutimio
Martín, instigateur de ce travail, et Paul Aubert, directeur de la thèse de
doctorat qui est à son origine, ainsi qu’au Département d’Éducation,
Universités et Recherche du Gouvernement Basque dont le concours financier
rendit plus facile ma recherche.
Un grand merci, enfin, à Mireille Serrano pour son amitié indéfectible
et sa relecture attentive qui (avec celle d’Évelyne Boyer) fut un véritable
cadeau.

Avant-propos
Jorge SemprXn, témoin du siècle

’origine de ce travail remonte à la fin des années90, c’est-à-dire
L
un moment où la plupart des idées et des antiennes qui font
aujourd’hui définitivement corps avec le nom de Jorge Semprun
n’étaient encore qu’une sorte de poussière en suspension soulevée
par son dernier ouvrage, autour duquel tout semblait soudainement
s’ordonner.L’Écriture ou la vievenait d’être publié en1994et
l’impact de sa réception allait encore mettre quelques années à déployer
toute son amplitude dans le double contexte du siècle finissant et de
l’œuvre autobiographique de l’auteur. Une année plus tard, quelque
chose remuait aussi dans la mémoire collective de l’Espagne à la
lecture de ce témoignage maîtrisé, même si le pacte d’oubli signé au
sortir de la dictature empêchait encore de rendre justice à cet exil
dans l’exil que fut la déportation de plus de vingt-cinq mille réfugiés
républicains. Et, loin de s’éteindre en France, l’émotion suscitée par
l’ouvrage se voyait magnifiée et largement médiatisée dans le cadre de
la célébration du cinquantenaire de la libération des camps. Semprun
prenait sur lui ce rôle de survivant et témoignait de son expérience
sur les plateaux de télévision, dans chacun de ses entretiens et à
l’occasion de nombreuses commémorations...L’Écriture ou la vie
serait du reste récompensé à cette période en France, en Allemagne
et, quelques années plus tard, au Salon du Livre de Jérusalem. Mais,
si un tel retentissement renvoyait au plus profond d’un phénomène
de société, la trame de ce livre venait aussi radicalement modifier ce
qu’avait été la perception de l’écrivain par son public.
Jusque là l’idée de ne pas être un véritable écrivain était souvent
revenue dans les déclarations de Semprun, dont personne n’ignorait

12 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

le passé politique. En réalité, depuis qu’il avait lancé en recevant
le Prix Fémina 1969qu’ « en ce moment, à mon stade, l’action
lit1
téraire est une thérapeutique provisoire», elle avait ponctué une
carrière brillamment réussie, dont on sentait la densité d’aventure
par ailleurs :

« Je n’ai jamais eu le sentiment d’être unvéritableécrivain, cette
espèce d’écrivain que l’on perçoit en lisant les notes de Kafka sur
l’écriture ou n’importe quelle autre chose de Thomas Bernhard. Je
crois même que je suis physiquement incapable d’être un écrivain
de cette espèce. (…) Je n’ai pas l’impression d’avoirchoisid’être
écrivain ; j’ai le sentiment d’être écrivain depuis toujours et, en même
2
temps, de pouvoir cesser de l’être à tout moment . »

Semprun n’était devenu écrivain que tardivement, il avait
publié son premier livre à quarante ans et de longues périodes s’étaient
ensuite succédé où l’écriture avait été ajournée soit par le travail de
scénariste soit par un nouveau cycle d’engagement partisan. Son
envergure d’acteur politique et d’intellectuel rendait étriquée toute
tentative de cloisonnement dans le domaine littéraire de sorte que,
pour ce personnage charismatique, aventurier cultivé qu’une aura
de succès entourait depuis sa sortie de la clandestinité, l’écriture ne
semblait être qu’un répit, un talent supplémentaire. Et pourtant,
la gravité de l’enjeu dévoilé parL’Écriture ou la vieproblématisait
tout à coup ce rapport sous forme de disjonction : il y eut un
moment — affirmait l’auteur en1994— où écrire lui aurait valu la mort.
Avant donc que la critique sur Semprun ne soit réduite à faire
du Semprun comme seule manière d’en parler et que les antiennes
sur le pouvoir mortifère de l’écriture et le fer rouge de la mémoire ne
soient gravées sur le marbre des éloges funèbres, pour le lecteur
indocile que je suis quelque chose appelait déjà à la réflexion. D’autres
remarques, d’autres affirmations aussi graves avaient également
attiré mon attention. « Si je n’avais pas écrit — avait-il répondu à la
cantonade au cours d’un entretien —, j’aurais très mal fini ; je ne
3
sais pas comment mais très mal. J’en suis certain»… Toute la
pro

1.

2.

3.

« Jorge Semprun. Prix Fémina1969», entretien avec Michèle Cottaet alii,
L’Express,8-14décembre1969, p.153.
o
« Al filo de la escritura », entretien avec Miguel Riera,Quimera,n88, avril
1989, p.24.
« Quiero matar a mis seudónimos », entretien avec Alejandro Gándara et
o
Mariano Navarro,El Urogallo, n12, avril1987, p.82.

avant propoS— JorgeSemprún,témoin du Siècle 13

blématique du rapport entre « l’écriture et la vie » était condensée
dans ce jeu de perspectives et de perceptions que la chronologie
dévoilait platement. Et ce n’est pas autour de la simple glose mais
plutôt à partir d’une confrontation entre ces deux jugements
contradictoires, le premier porté en1994au sujet de la tentative d’écrire en
1945, et le deuxième, daté de1987et concernant le statut d’écrivain
à partir de1963, que l’analyse menée dans ce travail est née. De ma
première expérience de lectrice je retiendrais la gravité de l’enjeu
et, de ma lecture critique, le refus d’une disjonction.
Bien queL’Écriture ou la viefonctionne elle-même comme une
autobiographie à thèse, le livre que le lecteur a entre ses mains essaie
par tous les moyens de ne pas reproduire ce type de
fonctionnement. Conçu pourtant à l’origine comme une thèse de doctorat, il a
moins l’ambition dedémontrerque decomprendreet d’explorerune
expérience passionnante, y compris en dehors des chemins balisés
par l’auteur. Il s’agit par conséquent d’un livre exigeant qui ose faire
trois paris risqués. Le premier est celui d’un double registre culturel,
espagnol et français mais aussi littéraire et politique, que le lecteur
habituel de Semprun apprécie profondément sans pour autant avoir
toujours les moyens de l’assumer : l’Espagne reste un référent
fantasmé et l’engagement politique ne renvoie qu’à un antifranquisme
dont on ne perçoit les conflits ou les règlements de comptes que par le
truchement du discours romancé. Le deuxième concerne une certaine
technicité nécessaire pour distinguer les plans de l’autobiographie,
la fiction et la réalité où se niche et se résout à la fois d’une manière
complexe l’enjeu central de l’identité. Tenter d’approcher
sérieusement ce pendant qu’est la mémoire, avec sa syntaxe à l’œuvre et son
métadiscours, semble par ailleurs une autre tâche vouée à l’échec
sans le concours nécessaire d’un certain outillage critique et
conceptuel. Le troisième pari est, pour finir, un pari d’ordre structurel : il
n’est pas possible d’appréhender l’homme, l’objet, le discours et les
multiples représentations de l’œuvre à la fois sans un certain degré
de complexité que la teneur idéologique et la charge émotionnelle
de l’arrière plan viennent encore compliquer. Si regarder l’homme
tel qu’il se dit dans l’œuvre — de face et de profil à la fois — n’était
pas déjà assez compliqué, il m’a semblé encore que ni la progression
linéaire ni la paraphrase étaient les moyens les mieux adaptés à cet
objectif. C’est pour cela que l’analyse avancera moins par étapes
successives, thématiques ou chronologiques, que par éclairages croisés

14 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

sur l’ensemble. Quant à savoir si ce livre fait jaillir une autre vérité à
partir de l’œuvre et du discours autobiographiques de Semprun, ce
sera au lecteur d’en décider… quitte à juger sur pièces, faire preuve
d’irrévérence et bousculer grâce à sa nouvelle compréhension de
l’œuvre son pacte de lecture habituel.

Chapitre1
La pulsion autobiographique

« Car on ne sait jamais si les rêves
que les gens racontent ont vraiment
été faits ou simplement rêvés. Il faut
se méfier encore davantage, à ce
propos, d’une espèce particulière de
rêveurs : les écrivains. Ils racontent
souvent leurs rêves comme ils
racontent leur vie : en y mettant du
leurre. »
J. Semprun,La Montagne blanche

e
u bruit et de la fureur duXXsiècle, l’œuvre de Jorge Semprun
D
porte un témoignage littéraire exceptionnel. Exilé à treize ans,
déporté, homme de parti, hétérodoxe et Ministre de la démocratie
restaurée en Espagne, il suffit à l’écrivain d’évoquer son parcours
pour que se dessine en filigrane le canevas de l’Histoire. Or, comme
l’Histoire, ce vécu qu’il retrace de l’illusion révolutionnaire à la
mémoire des camps aura souvent été double, voire différemment
perçu au fil du temps. Une génération « flouée » ? Sans doute,
même si la vie de Semprun aura été aussi riche en aventure qu’en
ruptures et malheurs :

« L’expérience autobiographique est, il est vrai, tellement
chargée — concède l’auteur — qu’il y a une tendance, une volonté,
presque une pulsion conduisant au récit autobiographique
perma

16 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

nent. Mes livres sont presque tous des chapitres d’une
autobiogra1
phie interminable . »

« Une autobiographie interminable »… ou plutôt une
autobiographie inlassablement reprise, projetée, mise à jour et analysée ?
L’expérience vécue a beau être un terreau fertile dans lequel la
fiction se nourrit et s’immisce, il est évident que l’idée même d’une
« pulsion » autobiographique renvoie ici moins à un manque
d’imagination qu’à la présence d’un véritable enjeu.
Aborder l’œuvre de Semprun par le biais de la question
générique semble par conséquent un choix pertinent. Et ceci d’autant que,
dans l’inépuisable chantier du « moi », l’horizon d’une « véritable »
autobiographie directe et totalisante aura été définitivement écarté
par l’auteur…

« Je crois que je ne la ferai jamais. Il y a pour cela une raison de nature
formelle, esthétique. J’ai beaucoup de mal à écrire un récit direct (…)
Je ne commence jamais l’histoire par son début. Je reviens toujours
en arrière dans un continuel va-et-vient temporel. Une
autobiographie écrite de la sorte serait touffue, impossible. Je préfère insérer
2
de petits moments autobiographiques dans n’importe quel texte . »

Il est vrai que la prégnance de la mémoire, la cohérence de
l’ensemble de l’œuvre et la « compétence » en matière biographique
acquise par le lecteur au fil du temps ont contribué à faire écran à cette
question en apparence seulement technique. L’ambiguïté du genre
littéraire de filiation de certains textes a même été intégrée d’une
certaine manière. Nombreux sont les ouvrages qu’il est difficile de
faire rentrer dans un corset générique sans que l’avis fluctuant des
éditeurs, voire les contradictions entre avis critiques, déclarations
3
d’auteur ou mentions de prix ne viennent en compliquer le choix .

1.

2.

3.

« Jorge Semprun : “Je n’ai été le ministre de personne” », entretien avec
o
Gérard de Cortanze,Le Magazine littéraire,n317,1er janvier1994, p.101.
« Al filo de la escritura », entretien par Miguel Riera,Quimera, nº88, avril
1989, p.24.
Pour ce qui est des prix littéraires,Le Grand voyageetLa Deuxième mort de
Ramon Mercaderont été respectivement couronnés en France avec le prix
Formentor1963et le prix Femina1969du meilleur roman.
OutreL’ÉvanouissementetLa Montagne blanche(publiés chez Gallimard),L’Algarabie(Fayard)
etNetchaïev est de retour(Jean-Claude Lattès),Federico Sanchez vous salue
bienarbore aussi, dans l’édition française de Grasset & Fasquelle, la mention
« roman »… D’autres initiatives éditoriales pourraient être interprétées en
revanche comme un label de non fiction : l’Autobiographie de Federico Sanchez

chapitre i —la pulSion autobiographique 17

Et pour cause, c’est l’auteur lui-même qui s’attache à brouiller toute
tentative de classement. Lorsqu’une distinction entre « ouvrages de
mémoire » et « romans » lui a été proposée, ne s’est-il pas empressé
4
de préciser que ces derniers étaient également des témoignages? À
force d’en estomper les contours, quelle différence y aurait-t-il
d’ailleurs entre « témoignages romanesques », « ouvrages de mémoire »,
« transpositions biographiques » ou « récits de vie » ? Comme la
vérité chez Pascal, l’autobiographisme semprunien semble une sphère
dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Le constat a
été implicitement dressé par les éditeurs, repris dans les quatrièmes
de couverture et banalisé par l’ensemble de la critique qui en a fait
une sorte de lieu commun. Et pourtant l’analyse de cette ambiguïté
générique est indispensable si nous voulons appréhender les partis
pris narratifs qu’elle sert et les problématiques qui la sous-tendent,
afin de mieux comprendre ce que cet irrépressible désir de s’écrire
dévoile, entre souvenir et fiction.

Un clivage impossible ?

Comment cerner, pour commencer, cette pulsion autobiographique
qui traverse l’ensemble de la production littéraire ? Si nous
pro

4.

a vu disparaître la mention « roman » qui l’accompagnait en espagnol
etMontand, la vie continue… a été réédité dans la collection Folio « Actuel », à claire
vocation documentaire. Pour des livres tels queQuel beau dimanche !, Adieu,
vive clartéetL’Écriture ou la vieune position plus circonspecte a cependant
prévalu : les sobres couvertures de laNRFne sont pas plus explicites que celle
de Grasset et, quand bien même ce dernier s’est vu décerner le prix Femina
Vacaresco1995dans la catégorie essai, force est de constater qu’aucune mention
générique n’y avait été hasardée. D’autre part, les divergences de critère avec les
éditeurs espagnols ne s’arrêteront pas à l’Autobiographie…,prix Planeta1977du
meilleur roman.Quel beau dimanche !a été accueilli par la « Serie narrativa »
de Planeta, estampillée fiction, et les versions espagnoles deFederico Sánchez
se despide de ustedes,Veinte años y un díaetAdieu vive clarté— mais aussi
Netchaïev est de retour— sont venues rejoindreL’Écriture ou la viedans la
collection d’inspiration autobiographique « Andanzas », chez Tusquets.
Rapporté par Françoise Gargaros-Nicoladzé à partir d’un entretien personnel
avec l’auteur (janvier1994) dans sa thèse de doctoratL’œuvre de Jorge Semprun.
La réitération, forme signifiante d’une quête identitaire tressée aux spirales de
l’Historie,thèse de doctorat, Université Paul Valéry (Montpellier3), décembre1996,
p.60. (L’étude serait plus tard publiée commeLa Deuxième vie de Jorge Semprun.
Une écriture tressée aux spirales de l’Histoire, Castelnau-le-Lez, Climats,1997.)

18 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

cédons par étapes, un premier constat s’impose dès le périmètre
extérieur de la question. De son propre aveu, Semprun s’inscrit
dans le sillage de ces auteurs pour lesquels la vie devient presque
5
« un obstacle qu’il faut franchir». Comme les créateurs qu’il met
en scène, l’écrivain semble avoir du mal à inventer autrement qu’à
partir du réel :

« Je n’ai jamais écrit de roman qui ne se rapporte en partie à mon
vécu ou à des éléments autobiographiques. (…) En fin de compte,
pourquoi devrais-je inventer si ma vie m’offre des matériaux en
6
abondance ?»

Inventer quelque chose sans rapport avec son monde relèverait
à l’en croire de l’expérimental, tellement une simple étincelle — une
conversation, un lien causal, une fulgurance de l’esprit — suffit pour
qu’une intrigue s’ordonne et que de la nébuleuse de son vécu se
dégage un roman. Tel serait le cas deLa Deuxième mort de Ramon
Mercaderou desRoutes du Sud, dont la structure détaillée se serait
7
imposée à l’auteur comme « une illumination soudaine». Car,
insistera-t-il par le truchement de l’un de ses personnages, « j’ai du
8
mal à inventer, il me faut partir du réel ou y revenir !».
En effet, même lorsqu’il se sent installé de plain-pied dans
l’univers fictionnel, une interférence surprenante vient parfois
déstabiliser le lecteur. Non seulement Semprun y assume une part de
discours peu habituelle dans des romans contemporains, ce
narrateur qui met en scène l’acte d’écriture est aussi, de manière plus
ou moins évidente, identifié à l’auteur. C’est donc avec un léger
étonnement que le lecteur abordera ces passages, en voyant un
narrateur extradiégétique avancer en plein roman à visage découvert :

5.

6.

7.
8.

« — Mais je me demande bien pourquoi je vous parle de Brouwer !
s’exclamait Moedenhuik, — pouvait-on lire dansLa Deuxième mort
de Ramon Mercader— et moi aussi, levant les yeux vers un paysage de
montagnes enneigées, je me demande pourquoi j’ai laissé le fantôme
de Brouwer s’installer dans ce récit (...)
Brouwer ?

« Jorge Semprun : “Je n’ai été le ministre de personne” », entretien cité,
p.101.
« Tres hombres cultos, ricos y guapos »,El País,« Libros »,29janvier1987,
p.2.
Cf. Autobiographie de Federico Sanchez, Seuil, « Points », Paris,1978, pp.207-209.
L’Algarabie, Paris, Fayard,1981, p.407.

chapitre i —la pulSion autobiographique 19

Rien pourtant ne m’y avait fait penser, ce lundi de Pâques de l’année
1966, lorsque nous avions arrêté la voiture sur le Plein1813, devant
les grilles de la grande maison blanche où j’avais vécu deux ans, de
1937à1939. La grille était fermée, la maison semblait inhabitée. En
tout cas, elle n’abritait plus le siège de la représentation diplomatique
espagnole ; (...) Je regardais la maison inhabitée, le jardin à l’abandon,
le magnolia dépouillé et j’expliquais à C. ce qu’il y avait eu, trente
ans auparavant, derrière chacune de ces fenêtres closes. »
Ou ailleurs, à propos de l’enterrement de Jacques Monard en
Belgique :

« Un certain malaise accompagne toujours mes souvenirs de la
Belgique. Cela tient peut-être à un très ancien souvenir, enfantin, dont
les sentiments indélébiles de fureur impuissante, d’humiliation et
de haine qui s’y accumulent rongent vraisemblablement, comme
une lèpre, tous les autres souvenirs possibles de la Belgique. Nous
traversions la Belgique, venant de La Haye, en1939. La guerre allait
être perdue, en Espagne, et les gouvernements démocratiques
s’em9
pressaient de reconnaître le général Franco . »

L’enfant muni du passeport diplomatique d’une République
agonisante que les policiers belges considèrent dédaigneusement
et le clandestin communiste leur présentant de faux papiers
impeccables avec un rien de mépris sont bien Semprun. Et il y a tout
lieu de croire que l’initiale laissée plus haut en suspens renvoie à sa
femme, Colette. Auteur et narrateur se recoupent ainsi
curieusement pour créer un « personnage » non pas au niveau de l’histoire
mais à celui de son énonciation. Plus tard une équation analogue
sera escamotée dansL’Algarabie, où Semprun demeurera dans « la
clandestinité du texte », théâtralement dilué dans l’écriture
multiple de ce livre posthume que les personnages voudraient même
10
« publier sous le vrai nom d’Artigas». Il arrive donc à l’écrivain
de s’imposer en ponctuant le déroulement de son intrigue ou — à
la manière de ces peintres de la Renaissance dont on distingue le
portrait parmi les notables de la scène représentée — de céder à la
tentation de se montrer au détour d’une page, en se prodiguant dans
11
un jeu de miroirs et de clins d’œil. L’intrusion de l’auteur dans la

9.

10.
11.

La Deuxième mort de Ramon Mercader, Paris, Gallimard, « Folio »,1969,
pp.69-75et197, respectivement.
L’Algarabie, pp.50et411, respectivement.
Tel est le cas deLa Deuxième mort de Ramon Mercader,où Walter Wetter,
ancien déporté allemand, évoque l’Espagnol de Buchenwald, pp.301,302.

20 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

narration fictionnelle reste d’ailleurs une ressource fréquente,
atteignant parfois un degré proche du parasitaire, comme dansVingt
ans et un jour. Mais dans d’autres cas c’est une sorte de palimpseste
biographique qui perce sous l’intrigue romanesque et appelle à la
réflexion : outre afficher des faux noms utilisés par Semprun dans
la clandestinité, Rafael Artigas et Juan Larrea, les protagonistes de
L’Algarabieet deLa Montagne blanche, parasitent aussi son
expérience, sa vie, sa mort et ses idées… au point de devenir de véritables
12
alter ego. Chez eux l’autoréférentialité s’immisce dans la fiction
d’une manière inextricable sans qu’il faille pour autant confondre
ce sabordage de l’illusion romanesque avec un manque
d’imagination. Au contraire,L’Algarabie reste à coup sûr le roman le plus
romanesque de l’auteur et l’intrusion autoréférentielle sert ici un
autre propos. En tissant un lien de connivence avec le lecteur qui
est en mesure de reconnaître cette part de réel, elle fonctionne tout
d’abord comme un marquage, discret mais efficace, des personnages
charismatiques qui véhiculent les positions idéologiques de l’auteur.
Ensuite, elle renfonce aussi, dans un deuxième temps, le point de
vue « autorisé » du narrateur. Le vécu de Semprun aura beau
irriguer la fiction d’une manière parfois très précise, les frontières de
genre n’en seront pas pour autant toujours brouillées. C’est malgré

12.

Pour ce qui est du palimpseste biographique de la fiction, rappelons par
exemple que les familles Mercader et Avendaño côtoient, dans le Santander
d’avant-guerre, José María Semprun Gurrea et Susana Maura, les parents
de l’auteur ; qu’Artigas décrit minutieusement les maisons qui ont servi
de décor à l’enfance de ce dernier ; que Lorenzo Avendaño et Michael
Leidson, dansVingt ans et un jour, évoluent dans le cercle de Domingo
Dominguín qui fut celui de Federico Sanchez-Semprun et lisent ses articles
dans la presse duPCE; ou que, sous les traits du jeune déporté deNetchaïev
qui monte la garde à l’entrée de Buchenwald, surgira plus tard la première
personne deL’Écriture ou la vie... Cela dit, le mécanisme est serré d’un cran,
dans le cas de Larrea et Artigas, pour conclure à l’identité ou, du moins,
pousser à l’identification. Aussi le premier roman d’Artigas fera-t-il dans
L’Algarabie(pp.29,30) l’objet de l’essai réellement consacré par Peter Egri
auGrand Voyage(Survie et réinterprétation de la forme proustienne. Proust,
Déry, Semprun, Studia Romanica, Fas.IV(Series Literaria), Lossuth Lajos
Tudományegyetem, Debrecen,1969, pp.139-168), les commentaires sur sa
poésie de jeunesse seront puisés dans laLettre sur le pouvoir d’écriresignée
par Claude-Edmonde Magny en1947à l’intention de Semprun, et tous les
ouvrages de celui-ci lui seront en général attribués.

chapitre i —la pulSion autobiographique 21

13
tout un « pacte de lecture romanesque» très clair que l’écrivain
propose dansLa Deuxième mort de Ramon Mercader, L’Algarabie,
Netchaïev est de retour, La Montagne blancheetVingt ans et un jour.
Mais si la pulsion autobiographique bat au centre de l’univers
fictionnel, tracer la circonférence en deçà de laquelle celle-ci est
canalisée conformément aux stylèmes et à la contrainte de
vérifiabilité du genre n’est pas toujours aisé. Davantage enclin à envisager
l’écriture autobiographique comme une « relation entre les
pro14
blèmes de la littérature et l’expérience personnelle», l’écrivain
admet ne jamais s’être conformé à un quelconque canon. Délimiter
cet espace flou caractérisé par l’ambiguïté générique et traversé
par la pulsion de l’auto représentation, implique par conséquent
de clarifier ce qui sépare l’autobiographiestricto sensudu reste des
manifestations typologiques de la « littérature du moi ». Selon la
définition classique de Philippe Lejeune, l’autobiographie serait un
« récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre
existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en
particu15
lier sur l’histoire de sa personnalité. » Certes une certaine latitude
dans l’examen des cas particuliers permet de ne pas réduireFederico
Sanchez vous salue bienà l’œuvre d’un mémorialiste etL’Écriture
ou la vieà un simple autoportrait. Il y a dans le premier aussi bien
des souvenirs de l’expérience ministérielle que des transitions avec
l’essai, mais le retour de l’ex dirigeant clandestin au Madrid de son
enfance est dans son ensemble le récit d’une boucle vitale bouclée ;
et s’il est vrai que Semprun raconte dansL’Écriture…« ce qu’il est
16
et non pas ce qu’il a fait», le livre n’en reste pas moins l’histoire
d’une vocation intellectuelle. Pas de canon suivi à la lettre ni de cas
qu’il ne faille pas vaguement argumenter, mais, sous ses allures de
« portrait-essai », mêmeMontandpeut être considéré sans trop
forcer le trait comme une autobiographie masquée où l’auteur avance
derrière unalter egobien réel et n’hésite pas à prendre la parole

13.

14.

15.

16.

Dans le débat sur le mode d’existence des genres littéraires, je me range ici
du côté du courant critique qui considère que ceux-ci se définissent, dans
des proportions variables, aussi bien par les éléments formels qu’ils intègrent
que par le « mode de lecture ».
« Jorge Semprun, en un vaivén », entretien avec Monserrat Roig,Triunfo,
o
n570,1973, p.34.
Philippe Lejeune,Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, « Poétiques »,1975,
pp.14,15.
Selon Lázaro Carreter dans «La escritura o la vida»,ABC,21avril1995, p.7.

22 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

quand le comédien ne va pas au bout de sa pensée… En réalité,
ces trois ouvrages (Federico Sanchez vous salue bien, L’Écriture ou
la vieetMontand, la vie continue), auxquels nous devons rajouter
Adieu, vive clartéetLe Mort qu’il faut, remplissent la seule condition
privative au genre que Lejeune reprend dans sa définition : la
formulation d’un « pacte autobiographique » basé sur l’identité entre
auteur, narrateur et personnage principal. La réserve qui entoure
leur statut doit dès lors être mise plutôt sur le compte de leur
caractère fragmentaire et peu systématique que sur une ambiguïté ou
problématisation quelconque de leur pacte de lecture. En revanche,
insistait le critique, aucune latitude d’interprétation n’est permise
à ce propos. L’identité entre ces trois instances doit être
implicitement ou explicitement assumée au niveau de l’énonciation. Dans
le cas contraire, l’ouvrage en question s’inscrira automatiquement
dans cette zone ambiguë qui ne peut être considérée vraiment
autobiographique, et ce quel que soit le degré de ressemblance entre
le personnage et l’auteur.
Qu’est-ce qui sépare alors, pourrait-on se demander, le
protagoniste deL’Algarabiedu personnage semprunien lorsque l’écrivain
le présente sous les faux-semblants de l’hétéronymie… ? Une trame
argumentaire effectivement vécue ? une vraisemblance
autobiographique plus accusée ? Cette question concerneLe Grand voyage,
L’Évanouissement, Quel beau dimanche !et, bien entendu,
l’Autobiographie de Federico Sanchez,autrement dit tous les ouvrages qui,
traversés par la pulsion autobiographique sans être des romans, ne
proposent pas un pacte de lecture clairement autoréférentiel. Les
raisons de cette ambiguïté tiennent pour commencer à la myriade
de faux noms utilisés par Semprun dans le passé, ce qui vient
compliquer l’équation identitaire entre personnage et auteur. Déjà dans
Le Grand voyage, les indices pour conclure à l’identité de l’écrivain
avec le protagoniste du récit ou avec ce narrateur situé sur un double
plan, homodiégétique et hétérodiégétique, manquaient. Certes,
l’extériorité du narrateur omniscient qui parlera de « Gérard » à la
troisième personne dans la vingtaine de pages qui mettent en scène
son arrivée au camp et font écho à sa certitude de « quitter le monde
17
des vivants» créera un poignant effet de sens. Mais, alors que dans
les trois quarts du texte occupés par le récit du voyage, il est clair

17.

Le Grand voyage,Paris, Gallimard, « Folio »,1972, p.279.

chapitre i —la pulSion autobiographique 23

que seules les années écoulées entre les cinq jours du trajet et le
présent de l’écriture séparent le narrateur de « Gérard » — cet alias
de la Résistance —, tout élément textuel permettant d’identifier le
personnage-narrateur à Semprun sera soigneusement escamoté, à
commencer par son vrai prénom :

« ...on m’appelait Gérard, en ce temps là » ; ou bien, « Je ne me
souviens plus s’il avait dit ça : « Ne me laisse pas, vieux », ou s’il m’avait
appelé par mon nom, c’est-à-dire, par le nom qu’il me connaissait.
18
Peut-être avait-il dit : « Ne me laisse pas, Gérard ». »

Appelé « Gérard » par les camarades français du camp et «
Manuel » par les Espagols y compris au cours d’une même
conversa19
tion,le narrateur laissera certes planer la possibilité d’une
identification fonctionnelle du protagoniste avec l’auteur — « Je me
suis dit souvent que j’écrirais un jour cette histoire de la prison
d’Auxerre » ou encore « Peut-être quand personne ne parlera plus
20
de ces voyages, peut-être alors aurais-je à en parler» — mais,
quand bien même ce jeune homme marchant vers le lycée Henri-IV
aux côtés de Marc Bloch est un Espagnol ayant eu les mêmes
fréquentations que Semprun, son prénom et véritable identité seront
systématiquement occultés aussi après son retour du camp, sans que
le lecteur puisse à aucun moment remédier à cette indétermination.
Quatre ans plus tard, les faux-semblants qui entourent le pacte
de lecture seront poussés encore plus loin dansL’Évanouissement.
Le livre s’ouvrira sur la voix d’un narrateur hétérodiégétique en
focalisation interne du protagoniste, Manuel Mora, né à Madrid en
21
1924., c’est-à-dire une année plus tard que l’auteur L’impossibilité
d’une identité entre les trois instances sera donc scellée d’entrée
de jeu. Or les indications de lecture qui parsèment le texte, tantôt
contradictoires, tantôt incohérentes, ramènent à nouveau le lecteur
sur un terrain volontairement flou qui permet au narrateur de réussir
un véritable tour de force : rendre sa présence envahissante sans que
son rapport avec Manuel soit pour autant clarifié. Pour commencer,

18.

19.
20.
21.

Ibid., pp.93et257respectivement. Dans l’adaptation cinématographique du
Grand voyagesignée par Jean Prat, cette indétermination avait été clairement
perçue et traduite en images par une caméra subjective, en « vision avec »,
qui occultait « Gérard » aux yeux du spectateur.
Ibid., p.179.
Ibid., pp.56et125respectivement.
L’Évanouissement,Paris, Gallimard,1967, p.51.

24 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

le présent de l’écriture se situe vingt ans après les événements
racontés, c’est-à-dire seize ans après la mort du protagoniste « dans des
circonstances qui ne sont pas l’objet de ce récit », « circonstances
22
restées obscures, même pour ses proches, pour lui-même aussi».
Narrateur et personnage ne se recoupent donc furtivement que dans
l’histoire puisque, dans le temps du récit, Manuel est déjà mort.
Mais la logique d’une simple focalisation narrative éclate lorsque
le discours se dédouble dans une sorte d’introspection et que le
protagoniste assume et amplifie le récit à la première personne dans
23
un jeu de miroirs troublant. Peu avant, le narrateur s’était détaché
du jeune Espagnol qui tournait, absorbé, sa cuiller dans le café sur
une terrasse d’Ascona pour constater que sa vie lui apparaissait

« comme une collection d’instantanés dont l’ordre chronologique
aurait été troublé et qui, en apparaissant devant mon regard, auraient
exigé de moi un effort de mémoire, ou d’imagination, pour
reconstituer (...) à partir de tous ces signes figés le mouvement obscurci
qui avait abouti à ces moments privilégiés par le hasard, préservés
nul ne sait pourquoi, au détriment peut-être d’événements bien plus
considérables. »
Mais, lorsque Manuel rajoute en écho
« Ma vie est tout entière devant moi, transpercée par un regard qui
est le mien, mais qui n’est pas complaisant, qui est détaché ;
trans24
percée par ce regard, et par lui rendue transparente»,

la ligne qui sépare une simple focalisation interne d’un rapport
25
plus intime avec ce « personnage [de roman]» qui n’avait pas pu

22.

23.

24.
25.

Ibid., pp.70et123, respectivement.Cf.aussi p.68: « Je n’ai donc, vingt ans
après cette rencontre de Laurence et de Manuel, dans la gare du Nord, de
Paris, que quelques minutes pour parler. (...) Aujourd’hui, vingt ans après le
mois d’août dont il est question dans ce récit, je sais que Manuel est mort. »
Citons, à titre d’exemple, le long jeu de miroirsibid., pp.120-144ou les
passages qui, comme celui-ci, illustrent des glissements de personne entre
narrateur et personnage suggérant une expérience partagée :
« À Joigny, deux ans auparavant, ce coup de crosse sur la tête ne lui avait
pas fait perdre la mémoire, pas du tout. Il l’avait rendu extrêmement lucide.
Il avait écarté le sang qui coulait sur le visage et il s’était dit : voilà, c’est le
moment. Il n’aurait sûrement pas pu exprimer exactement ce qu’il entendait
par là, mais enfin, c’était le moment [de la torture], tu allais savoir de quoi
il retournait. » (Ibid., p.77)
Ibid.,pp.124et128respectivement.
Ibid., p.65.

chapitre i —la pulSion autobiographique 25

éclaircir les circonstances de sa propre mort sera définitivement
brouillée… Le rapport d’identité entre narrateur et auteur n’en
sera d’ailleurs pas plus explicité mais, quelles que soient les failles
de l’équation autobiographique dansL’Évanouissement, un pacte de
lecture romanesque ne s’avère guère plus satisfaisant. Les journées
du6et7août1945, qui font l’objet supposé du récit, déborderont
sur la période comprise entre1944et1962lorsque, à la fin du livre, le
26
narrateur y greffera « une certaine vision de l’avenir de Manuel»
en déclarant abruptement qu’il était trop tard pour tout
recommencer. Ainsi portée par une première personne qui ramène enfin
clairement personnage et narrateur à l’unité, cette longue prolepse
marque une césure si étrange dans la logique interne du récit qu’il
devient impossible de lire le texte dans un registre romanesque sans
conclure à son échec. Les mécanismes fictionnels peineront donc
à faire deL’Évanouissementun véritable roman, même personnel,
mais le lire comme une exploration d’états de conscience à caractère
autobiographique se révèle tout aussi inopérant dans la mesure où
le protagoniste Manuel Mora a été déclaré mort.
Une fois de plus, un problème d’hétéronomie situeraQuel
beau dimanche !dans la zone d’ambiguïté puisque le protagoniste
y est successivement présenté comme « l’Espagnol » lorsque c’est le
narrateur qui en parle, comme « Gérard » quand ses camarades de
déportation s’adressent à lui, et comme « Salagnac » (parmi d’autres
pseudonymes) au cours du voyage à Genève qui sert d’ancrage à
l’un des niveaux de la remémoration... L’assimilation du personnage
au narrateur est cependant si claire que, dans certains passages, les
faux-semblants n’y pourront rien :

26.
27.

« L’Espagnol arrive d’un maquis de Bourgogne, semble-t-il. En tout
cas, c’est un copain du parti. On l’appelle Gérard. C’est le nom qu’il
portait au maquis, semble-t-il. Barizon, en tout cas ne lui en connaît
pas d’autre.
Il ne lui a jamais connu d’autre nom, en fin de compte. Quand il a
revu Gérard, des années plus tard, quinze ans après Buchenwald, je
ne m’appelais plus Gérard. Je m’appelais Sanchez. D’ailleurs,
Bari27
zon ne m’a visiblement pas reconnu. »

Ibid., p.216.
Quel beau dimanche !,Paris, Grasset & Fasquelle, « Les cahiers rouges »,
1980, pp.51,52.

26 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

Véritable stratégie d’écriture, ces équations entre faux noms
n’empêcheront pas l’écrivain de jouer sur un décalage
chronologique plutôt placé désormais sous le signe de
l’éclatement/segmentation de l’identité :

« — Le camp, dit Barizon. Tu t’en souviens vraiment comme d’une
chose qui te serait vraiment arrivée ? Tu n’as pas l’impression,
parfois, que tu as rêvé tout ça ?
Je le regarde.
28
— Même pas, dit Gérard. »

Pour finir, même si les passages sont nombreux où le
narrateur — un « autre personnage essentiel de cette histoire » comme
il était présenté lors de la mise en place de l’écriture au chapitre
29
Zéro —interpelle une dernière instance qui correspond forcément
à celle de l’auteur (« Tu entends tout à coup prononcer ton nom,
ou plutôt le nom qu’on utilise habituellement pour te nommer,
30
depuis quelque temps»), Semprun a beau être le dernier maillon
de cette chaîne de pseudonymes avoués, l’explicitation du pacte
autobiographique sera toujours soigneusement éludée.
Les raisons ne manquaient pas, bref, ni avant ni après
l’Autobiographie de Federico Sanchezpour poser le problème de
l’autoréférentialité dans l’œuvre de Semprun, mais un titre en contradiction
avec la mention générique affichée (roman) et un auteur en
porteà-faux avec le nom du personnage autobiographié relevaient de la
provocation et ne pouvaient rater l’effet escompté. Le prix Planeta
1977aura donc bénéficié d’une attention tout particulière dans le
monde hispanique, non pas tant parce que, jusqu’àVeinte años y
un día(2003), il sera l’unique ouvrage écrit en espagnol, mais surtout
grâce à la fabuleuse polémique qu’il déclencha lors de la Transition
vers la démocratie. Son enjeu n’était point littéraire, et pourtant le
remous médiatique, les tirages debest-selleret la campagne
supposée contre le Parti Communiste au moment où celui-ci entrait
dans la légalité sous les espèces renouvelées et mirifiques de
l’eurocommunisme de Carrillo, allaient faire ressortir avec un maximum
d’acuité le problème d’un statut générique qui relevait cette fois-ci

28.
29.
30.

Ibid., p.97.
Ibid., p.18.
Ibid., p.267.

chapitre i —la pulSion autobiographique 27

31
de la quadrature du cercle. Enrique Líster — membre du Comité
Exécutif à l’époque des faits — n’allait pas manquer de souligner
platement la mauvaise foi du procédé :

« Selon Líster, Semprun “a appelé son roman autobiographie afin de
se payer le luxe de changer la réalité, de changer des dates, d’inventer
32
des entretiens”. »

La question alors posée en Espagne par nombre d’anciens
camarades, qui n’était autre que la vérité de la fiction, déclinait celle
de l’autoréférentialité sur un plan politique et mérite par conséquent
toute notre attention. Il faudra cependant attendre l’étiolement des
invectives et l’absence d’un parti pris idéologique pour que Guy
Mercadier puisse aboutir à une réflexion littéraire sur le statut de
l’Autobiographie.Dans un article intitulé « Federico Sanchez et
Jorge Semprun : une autobiographie en quête de romancier »,
l’hispaniste français évoquait avec finesse la parfaite maîtrise de
l’écriture de cet « historien de son propre rôle », abondant dans le sens
de ce qu’il considérait comme une véritable « phénoménologie de
33
la mémoire (...) exposée au détour d’une intrigue romanesque».
En conclusion, c’est une invitation à abolir la séparation entre
réalité et fiction que le critique dégageait d’une telle démarche pour
la commenter comme il suit :

31.

32.

33.

34.

« Ces deux mots : « fiction » et « autobiographie » paraissent jurer
quand on les applique à un discours émis sur soi par une personne
réelle. Mais nous ne pouvons plus ignorer qu’ils sont indissociables.
Par l’évidente et inévitable reconstruction de soi en forme de roman,
Semprun nous invite à embrasser toute son œuvre d’un regard
nouveau. Il crée les conditions idéales d’une lecture « stéréographique »,
34
et pas seulement à l’intérieur de l’autobiographie. »

Pour plus de détails sur le déroulement de la polémique en question, son
contexte et ses retombées politiques et personnelles,cf. Marta Ruiz
Galbete, « “Intelectuales con cabeza de chorlito”, Jorge Semprún contra el
o
eurocarrillismo »,Bulletin d’histoire contemporaine de l’Espagne, n30-31,
CNRS-Université de Provence-UMR TELEMME, juin-décembre1999, pp.336-382.
Enrique Líster dans « Todas en el mismo Carrillo »,Cambio16, nº319,16-22
janvier, p.10.
Guy Mercadier, « Federico Sanchez et Jorge Semprun : une autobiographie
en quête de romancier »,L’Autobiographie dans le monde hispanique.Actes
du Colloque International de La Baume-les-Aix (11,12et13mai1979),
Université de Provence, pp.259-279. Pour les citations, pp.260et266respectivement.
Ibid., p.275.

28 JorgeSemprun—la mémoire de touteS pièceS

Des années plus tard, Anna Caballé considérera le pacte de
lecture souscrit dans cet ouvrage comme le reflet « d’un cas curieux
de double personnalité volontairement assumée par le protagoniste :
Jorge Semprun ». Et ce protagoniste semblera tellement éloigné
de sonalter egopolitique au bout d’un certain temps que,
révélant toutes les possibilités du procédé narratif, une bonne partie
des lecteurs et de la critique finiront par le percevoir… comme un
35
« personnage littéraire». C’est en ce sens que, se basant toujours
sur l’Autobiographie,Liliana Soto Fernández forgera pour ce genre
d’œuvres hybrides l’expression d’ « autobiographie fictive », qu’elle
définit comme

« Un récit en prose, rétrospectivement cadré, qu’un auteur fait de
son existence mais dans lequel il combine librement la réalité et la
fantaisie par le biais d’une entité fictive, qui partage la vedette avec le
personnage principal, en tant qu’alter ego par le truchement duquel
36
sont explorées des réalités alternatives dans le monde de l’auteur. »

Pour la première fois, les avatars de la réception et le
détournement de la portée politique originale que celle-ci dévoile nous font
toucher aux enjeux de cette ambiguïté générique si bien cultivée.
Federico Sanchez, ne serait-il donc rien d’autre qu’un personnage
37
littéraire, voire « de fiction» ? Le passé communiste orthodoxe qui
lui est associé deviendrait-il de ce fait « une réalité alternative dans
le monde de l’auteur » ? Et ce dernier n’aurait-il pas pu renoncer
aux techniques romanesques pour la mise en scène autoréférentielle
38
« sauf à se renier»… ? Aussi surprenant que cela puisse paraître
l’élaboration critique de toutes les possibilités contenues dans la
dissociation hétéronymique ira chez certains jusqu’à renverser
totalement le rapport entre l’écriture et l’engagement en argumentant
que « c’est justement dans lemétierlittéraire de Semprun qu’il faut

35.
36.

37.

38.

Anna Caballé,Narcisos de tinta,Málaga, Ed. Megazul,1995, p.87.
Liliana Soto Fernández,La Autobiographie ficticia en Miguel de Unamuno,
Carmen Martín Gaite y Jorge Semprun, Madrid, Ed. Pliegos,1996, p.14.
Ibid., p.12: « Le troisième ouvrage,Autobiographie de Federico Sanchez,
contient le mot “autobiographie” dans le titre mais nous y rencontrons,
comme dans les deux ouvrages précédents, un mélange de réalité et de
fantaisie. Tant et si bien que nous avons ici affaire à l’autobiographie d’un
personnage de fiction : Federico Sanchez. »
Guy Mercadier, « Federico Sanchez y Jorge Semprun… », article cité, p.265.