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Jusqu'au plus profond de la nuit

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Description

Ce roman, dont l'essentiel se déroule en 1994 au Rwanda, c'est l'Afrique moderne, prise dans la barque de la mondialisation. Cette peinture dramatique du continent à l'aurore du troisième millénaire, c'est la guerre, la misère, mais aussi la soif de vivre,dans un univers stérile où l'on voyage "jsuqu'au plus profond de la nuit". Mais, au terme du chemin, un Soleil nouveau dardera bientôt ses rayons sur les coeurs.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 191
EAN13 9782296700901
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jusqu’au plus profond de la nuit
 
C HRISTIAN L EGUEL
 
 
Jusqu’au plus profond
de la nuit
 
 
L’H ARMATTAN C AMEROUN
 
© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-12058-7
EAN : 9782296120587
 
Rien dans ce roman n’a été inventé. Le climat, l’histoire et les circonstances qui l’ont fait naître sont ceux de l’Afrique contemporaine. Mais les événements ont été placés dans le contexte d’un roman.
 
CEUX QUI NE PEUVENT SE RAPPELER LE
PASSE SONT CONDAMNES A LE REPETER…
 
GEORGES SANTANYANA.
 
Soli deo gloria.
Dédicace
 
À ma mère qui m’a enfanté dans la douleur, et à toutes les mères du monde entier.
Préface
 
De cette œuvre, le XXIe siècle commençant avait grandement besoin. Elle est le cri d’un enfant sortant fraîchement des entrailles de sa mère !
 
Le roman commence par l’annonce au héros par sa mère, du mystérieux assassinat d’Emmanuel Gapyizi, Hutu, responsable de la commission politique du MDR (Mouvement démocratique pour la République), marié à une Tutsi, Bernadette Mukamaba. Mais le génocide est passé par là avec son cortège de massacres de journalistes et de personnalités politiques dont le Président de la République Juvénal Habyarimana. La famille Mucama est décimée et il n’en reste plus que la mère et le héros, Victor.
 
Le roman peut être considéré comme un petit commentaire du cantique de la vigne : « J’en attendais du raisin et elle n’a donné que du verjus », d’où la dimension eucharistique, sacramentelle de ce grand roman. « Ces sacrements, ce sont par exemple le travail justement rémunéré, la justice au service des lois saines et humaines, les forces armées au service de la mère patrie », ainsi que le prêche le jeune prêtre Jésuite, l’Abbé Adrien Ineza qui sera froidement abattu.
 
Mais Au plus profond de la nuit , il y a toujours quelques étoiles, quelques évènements dont l’irruption dans le sommeil nous laisse l’impression d’un lever du soleil. Le génocide est passé, certes. Mais la nuit n’est pas terminée. Et ce n’est pas fortuit, si l’auteur compare le héros à une graine, au milieu du terrain que constitue la famille Mucama, jusque là enivrée de malheurs et de larmes, comme le lecteur.
 
Le héros décroche enfin, au collège Saint-André de Kigali, le baccalauréat. Mais si l’apparition d’un nouveau nouvelle configuration politique, il ne met pas pour autant fin à la noirceur du tableau.
 
Le roman est un grand cri, une clameur contre l’émigration, l’un des fantômes qui hantent avec terreur la nuit de l’histoire. D’où la fonction hautement symbolique ici du conseil de famille dont le vieux Mucama Mulebwa est le président et à juste titre, l’incarnation de la sagesse et des valeurs ancestrales.
 
La renaissance de l’Afrique ne saurait se faire dans l’extraversion de sa jeunesse, lorsque celle-ci n’est pas tout simplement « sur les rives de Babylone ».
 
Mais il y a aussi un message évangélique, non celui des synoptiques, mais la bonne nouvelle, celle-là qui reconnaît au continent la grande chance du troisième millénaire, l’objet « d’une nouvelle aurore » pour le monde !
 
Christian Leguel est persuadé que toute transformation passe par la chaleur du soleil de la jeunesse sur le sol de la vigne. L’on comprendra alors que la graine soit transposée sous le même soleil, quoi qu’au delà du Rwanda, à l’Université Nelson Mandela de Céphée, pour y connaître meilleure croissance. Mais l’auteur, à travers le héros, inonde le lecteur de déception. Au sein de sa famille d’accueil, Victor retrouve les mêmes fantômes, les mêmes créatures de nuit et son nouveau cadre de vie est plus tératogène que jamais. De ce point de vue, la famille Mucama apparaît comme l’antithèse de la famille Afane, famille d’accueil du héros qui lui-même est l’opposé de Rodolphe, symbole vivant d’une jeunesse ne rêvant que d’Europe. D’ailleurs, cette dernière s’est considérablement obérée pour faire partir Rodolphe en Allemagne. Et l’on comprendra par ailleurs que l’auteur sanctionne l’issue de cette étape par le cantique des montées , la montée au temple de l’émigration !
 
Arrive enfin, à la suite du voyage jusqu’au plus profond de la nuit , la phase la plus décisive. Le héros est déjà grand, un étudiant de droit, qui plus est ! Rescapé, comme un miraculé, il quitte sa famille d’accueil pour s’installer au milieu de ses désormais « frères ». Dans ce nouvel environnement, il côtoie les monstres de « la mine universitaire » : la prostitution, le désespoir, la précarité, et c’est dans ce sillon que la graine connaîtra l’étape essentielle de sa passion.
 
Ce roman est véritablement un chef d’œuvre ! Pas un seul aspect de la vie n’y est oublié. Alors que le Charon de l’histoire se prépare à distribuer les coups de rame à ses passagers, la graine héroïque suffoque à l’intérieur du sillon et semble en passe d’être inondée par les eaux. Mais justement, lorsque les eaux du déluge de l’existence menacent de nous envahir, à quelle barque tendre les mains, si ce n’est à celle de l’amour ? Malheureusement, l’histoire d’amour du héros avec Rosette ne survivra pas à la découverte d’une cruelle trahison.
 
Les dernières pages du roman sont d’un lyrisme exceptionnel, d’une richesse incontestable. Rosette est morte de SIDA, le confident du héros mort dans un accident de circulation où des dizaines d’étudiants ont perdu leur vie. Et le romancier, à dessein, ne manquera pas de dresser le bilan !
 
L’auteur ne voudrait pas, loin s’en faut, discréditer l’amour humain qui unit les chairs et les corps. Mais celui-ci, estime-t-il, doit atteindre les cimes les plus hautes et embrasser, non pas seulement l’être aimé, mais la création toute entière, passant ainsi, de l’amour de ce qui est éphémère à ce qui est éternel.
 
Jusqu’au plus profond de la nuit du sillon, la préparation de la graine s’est faite dès le départ, avec la mort d’Emmanuel Gapyizi.
 
Quelques pages seulement avant la fin du roman, la graine, presque mûre, semble prête à mourir. Suffoquant à cause de la masse de l’obscurité, le héros se mêlera corps et âme à la grève des étudiants dont il deviendra la tête de proue, indifféremment de sa nationalité.
 
Christian Leguel croit profondément en l’Etat. La grève estudiantine est alors plus qu’un symbole, un mythe ! Le roman, de ce point de vue, est aussi hautement politique, un compendium exégétique sur la fonction sacerdotale de l’Etat : « Il s’agira du combat de la vie contre la mort, il s’agira d’un barreau entre la lumière et les forces du noir, d’une inédite traversée du désert…, de la résurrection. »
 
A la fin du roman, la graine héroïque semble avoir atteint le point culminant de sa « passion » à l’intérieur du sillon, bien que celle de la grève n’ait pas réussi à faire éclater la terre aride. Mais qu’importe ! La vigne saccagée a été visitée et nécessite plus que jamais la régénération, la renaissance.
 
Ainsi, la dernière parole du héros étalé sur le brancard à sa mère est-elle la première victoire, une véritable prise de conscience sur la nécessité d’initier la renaissance du continent. On pourra alors voir véritablement les nations d’Afrique, debout comme un soleil, se déployant franchement au centre du spectre de leur luminosité, majestueuses en effet, comme un berger s’apprêtant à faire paître son troupeau parmi les lis.
 
Pr. Michel TJADE EONE
 
Maître de conférences des Universités .
CHAPITRE I
RWANDA, 1994.
 
Des rêves pleins la tête et tout heureux des vacances passées chez son frère Melchior, Victor Mucama rentre à Butare sa ville natale, tapie dans la forêt dense et revêche, quasi oubliée, malgré la capitale toute proche.
 
Il croise les amis, les voisins, tels qu’il les avait quittés, tels qu’ils vaquent depuis toujours, totalement étrangers au bouillonnement des souvenirs et des projets qui l’habitent.
 
Le froid vif des soirées de septembre accompagne le calme de la nuit. Mais le crachin, ce crachin devenu brouillard, traditionnellement messager d’événements terribles, inquiète.
 
Les volets clos de la maison contiennent le port d’attache des mânes et des vivants, témoins des venues en ce monde et des absences. Il pousse la porte, les odeurs et les couleurs familières l’accueillent. Mais les cris de joie, les rires, où donc résonnent-ils ?
 
L’heure du dîner est toute proche, la table est mise. La mère est là, subitement, comme sortie d’un songe. Victor se jetterait dans ses bras, lui narrerait ses aventures toutes fraîches encore, gardées pour elle spécialement.
 
Mais doucement repliée sur elle-même, la veuve s’assied. Sirotant à toutes petites gorgées une eau qui sert difficilement de prétexte, son regard plonge d’un coup sur celui de son fils, longuement, trop longuement avant la question inattendue :
 
- Sais-tu que ton oncle est décédé, Victor… ?
 
Le froid devient plus glacial, le sang de Victor se fige. A-t-il bien entendu ?
 
- Tonton Emma est mort ? s’enquiert-il alors.
 
La pauvre femme hoche la tête d’un silence plus lourd encore avant de rétorquer :
 
- Tu ne reverras jamais tonton Emma…
 
Victor entend l’inaudible, conscientise l’insupportable, pleure des larmes de douleur et de révolte. Sa mère, son petit frère Boris, sa cousine Calixte sont prostrés. La vie a abandonné des lieux jusque-là tant chaleureux et gais !
 
L’assassinat de son père trois ans plus tôt mais toujours présent dans la mémoire de Victor rejoint maintenant, douloureusement, celui de son oncle. Pourquoi la nouvelle lui avait-elle échappé ? Les radios étrangères avaient bien évoqué subrepticement l’événement, mais la télévision nationale était restée muette là-dessus. Pourquoi ? Le noir, informe et vide vient en guise de réponse. Victor pleure et ses larmes ne lui répondent pas.
 
A l’instar de son défunt frère, Emmanuel Gapyizi avait osé s’éprendre d’une femme Tutsi et qui plus est, l’avait épousée. Scandale chez les extrémistes Hutu que de tels reniements !
 
Le peuple s’accorde pourtant à reconnaître de grandes qualités à cet ancien fonctionnaire international qui fut tant brillant, créatif et d’un enthousiasme débordant. Homme de bien, soucieux de sa patrie, il avait été l’un des fondateurs principaux de la LIPRODHOR (Ligue pour la promotion et la Défense des droits de l’Homme au Rwanda). Responsable par ailleurs de la commission politique du MDR (Mouvement démocratique pour la République), Emmanuel Gapyizi venait à y manquer au point que sa disparition nécessiterait l’ouverture d’un nouveau débat sur le destin politique de la nation.
 
A la sortie de la morgue dont le froid a coïncidé durant une quinzaine de jours interminables avec la stupeur des populations, les obsèques ont lieu à Irango, village natal du défunt ô combien regretté. La grande cour familiale contient difficilement famille et amis, élites intérieures et extérieures, mais bien également nombre de personnalités religieuses, civiles et militaires…
 
Véritablement, personne ne manque l’hommage ultime à un homme visiblement reconnu de grande valeur. Le « père de la nation » marque lui aussi sa reconnaissance en délégant à titre personnel Madame la première Ministre qui s’exprime en premier, l’heure des discours venue.
 
Elégante et svelte, celle-ci fait impression en retraçant avec émotion la vie active et les services loyaux rendus à l’Etat par le regretté défunt lorsque soudain, son ton devient sévère et le regard déterminé, presque violent :
 
- « (…) Il s'agit là d'une atteinte flagrante à la sûreté de l'Etat ; il s'agit là d'une manifestation tangible de l'insubordination aux institutions établies. L'assassinat d'une autorité de l'Etat ou d'un quelconque individu, quelles qu'en soient les motivations, ne saurait en aucune façon connaître quelques circonstances atténuantes au profit des inculpés (elle s'arrête un instant). L'Etat, poursuit-elle, c’est la seule personne garante non seulement de la justice, mais aussi bien du bien-être que de la sécurité de tous, indépendamment de toutes considérations subjectives. Par ailleurs, nous sommes dans un Etat de Droit. Ceci suppose alors soumission et obéissance sans circonspection à l'autorité étatique. Autrement dit, les violations opposées à ce postulat tout comme leurs auteurs sont supposés être passibles de punition, conformément à la loi et en vertu du respect dû à l'autorité de l'Etat. (…) Aussi, durement éprouvé par l'effet de cet acte crapuleux, le chef de l'Etat dont je suis porteuse du message de condoléances auquel je joins spécialement celui de la grande famille gouvernementale me charge, au nom de ses services vaillamment rendus à la nation, d'élever Monsieur Emmanuel Gapyizi au titre de chevalier de l'ordre national de la révolution, à titre posthume. (…) »
 
La rumeur d’approbation qui accompagne ce geste ne console évidement pas et les intervenants successifs disent leurs regrets et leur compassion dans une émotion réitérée.
 
Quelques jours plus tard.
 
Par une soirée glaciale du mois de septembre finissant, la grande famille Mucama se réunit en conseil de famille autour du vieux Mucama Bulebwa. Oncles, tantes, cousins, nièces et neveux, frères et sœurs du défunt sont tous là. Naturellement, les blessures sont encore toutes béantes et personne ne raterait l’occasion ! La disposition habituelle de la table à manger vient d’être modifiée pour la circonstance. La veuve Mucama est de noir vêtue jusqu’aux sandalettes, et le portrait de son regretté époux accroché au mur rend étrangement grave le climat à l’intérieur de la pièce d’à peine dix mètres carrés.
 
Le vieil homme est un octogénaire dont la chevelure toute blanche se démarque de la solidité de sa stature. Rien, mais alors rien n’a changé à son allure majestueuse ! Il s’ajuste sur le fauteuil dont la magnificence lui prête tous les airs d’un roi, et pas un seul mouvement dans la salle ne se dérobe à son regard que le portrait au mur d’Emmanuel Gapyizi attire par intervalles réguliers. Il s’arrête un instant, après que quelques postillons aient comme arrosé la torpeur dans l’esprit des uns et des autres. On laverait séance tenante le linge sale, de vieilles rancœurs seraient exorcisées et certainement, quelques plaies antiques seraient rouvertes afin d’être mieux pansées !
 
Mais le vieil homme demeure vautré sur son fauteuil, hochant la tête de temps en temps dans une amertume si forte. Les uns et les autres prennent la parole à tour de rôle dans une angoisse grandement partagée. Les entend-il ? Ses yeux soudain deviennent rouges et voici qu’une fois de plus, son attention est attirée par un portrait d’Emmanuel Gapyizi dont le souvenir semble fermenter les peurs enfouies dans son âme. Il scrute l’avenir, c’est un voile épais qui s’interpose entre la lumière et les ténèbres du jour. Ne se souvient-il pas de l’année écoulée ? N’a-t-il pas frais dans la mémoire le souvenir des massacres de Tutsi et d’opposants dans les préfectures de Gisenyi, de Ruhengeri et de Buyumba ?
 
Et voici qu’un autre instant de silence mystique vient de s’installer dans la pièce. Le vieil homme se lève péniblement de son siège, ajuste l’étendue de son boubou avant de reprendre la parole :
 
- (…) Qui sème la misère récolte la colère, mes enfants, poursuit-il d'un ton discret. Et en plus… l'homme n'est-il pas fait à l'image de Dieu et le mode de gouvernement sur la terre des hommes ne devrait-il pas être à l'image de celui en vigueur dans les cieux ? ... Que de sang versé depuis plus de dix-sept ans ! Que de misère, que de tyrannie et que de haine entre hutu et tutsi, pour une simple querelle de pouvoir ! Le peuple en a ras-le-bol ! Pas vous, mes enfants ? Non, non… Convenons tous que le mal doit trouver sa racine au-delà de sa coquille, dit-il avec grande conviction. Le peuple doit être libre et souverain dans le choix de ses dirigeants. Et si Dieu nous a dotés de cette liberté de choisir entre lui et Satan, pourquoi devrions nous laisser un mortel, fût-il un général d'armée ou un major nous en déposséder, hein ? Mucama a été porté sur terre, ça fait à peine trois ans ! Et voici que de la même manière, on a arraché la vie à Emma qui avait déjà beaucoup de peine à marcher. Chacun des deux, aux yeux du monde, n'était bon qu’à être écarté, soit pour trahison vis-à-vis des hutu, soit pour refus de coopérer. Tout cela, c'est peut être Imana qui l'a voulu. Mais moi je vous dis ceci, mes enfants : Quelle que soit la cause de leur mort, mes fils sont morts en héros ; ils se sont livrés comme des agneaux au nom de la fraternité et de la paix, et je suis vraiment fier d'eux. (…) La paix… Le peuple a besoin de paix ! C'est… C’est en vérité le tout premier ferment du développement ! Vous qui allez encore à l'école du blanc (il se retourne vers les trois étudiants), vous qui parcourez les civilisations du monde entier à travers les livres, ne vous l'a-t-on jamais appris ? Ne vous a-t-on jamais dit qu'une communauté animale doit être solidaire et unie pour mieux résister à d'éventuelles menaces provenant de l'extérieur du groupe ? (Il ajuste son pantalon autour de la taille) Si les Tutsi venaient à s'en prendre à nous, eh bien, au nom de la légitime défense, nous nous battrons ! D'ailleurs, cela est souvent arrivé, nous le savons tous. C'est vrai… beaucoup d'entre vous n'étiez alors que de petits enfants. Mais à supposer donc, à supposer que cela vienne à se produire, d'où nous viendrait alors le temps d'empêcher le malin voisin de mettre le feu au-dessus de notre toit, ou encore de l'empêcher de subtiliser notre trésor enfoui sous le sol ?
 
Pendant qu’il parle, il tient son regard braqué sur sa belle-fille, comme chagriné par des propos qu’il aurait peut-être mieux fait d’éviter. Regrette-il ce qu’il vient de dire ? A-t-il l’impression d’avoir déclaré une guerre singulière à cette dernière sans le vouloir ? ...
 
La veuve Mucama est Tutsi de pure souche. Mais comme on attache une ceinture aux reins d’un homme, ainsi cette femme à la quarantaine révolue s’était unie aux Hutu, selon le cœur de Dieu. Et jusque-là, son mari et elle avaient si bien joué la partition ! Que pouvait-on alors reprocher à cette femme que la disparition du mari éprouvait jusque dans l’intimité de l’âme ?
 
A leurs enfants avec qui elle passait le plus de temps, elle apprenait à ne pas se glorifier de leur sang ; que le fort ne se glorifie pas de sa force et que le riche ne devrait pas se glorifier de sa richesse. Elle leur enseignait que celui qui se glorifie le fasse parce qu’il a de l’intelligence, qu’il connaît l’amour et qu’il exerce avant tout la miséricorde, le droit et la justice, toutes choses en lesquelles son époux et elle mettaient tout leur plaisir. Hélas !
 
Le vieil homme, lui, demeure silencieux, il semble aux aguets de l’invisible, de l’impénétrable. Que voit-il ? Qu’entend-il ? A quoi pense-il ? Un climat de méditation vient de traverser transversalement la pièce, mais ne répond aucunement aux interrogations qui semblent inonder l’esprit des uns et des autres.
 
Derechef, son regard est de nouveau captivé par le même portrait, puis par celui de son fils aîné Mucama. Et mystérieusement, comme si les paroles lui venaient de l’inconnu, ses lèvres se remuent presque de manière saccadée, et on l’entend marmonner à demi-mot :
 
- « (…) Le pays sera-t-il une fois de plus dans le deuil ? Ses habitants en vêtements de deuil se coucheront-ils encore sur le sol et le cri du pays montera-t-il jamais vers le ciel ? Les grands enverront les petits chercher de l’eau ; ils iront aux sources et rivières, mais n’en trouveront pas. (…) Ah ! Seigneur, combien de temps ton peuple persistera-t-il encore dans l’impénitence ? ... »
 
Il marque une pause. Ensuite, il promène son regard à l’intérieur de la salle d’un un air si grave, si pénétrant. Il se souvient de toutes les abominations qu’à son vieil âge, il peut encore se remémorer. Oui, les adultères de son peuple, ses trahisons, ses scabreuses impudicités jusqu’à ses débauches criminelles sur le flanc des sept collines, il se rappelle tout cela !
 
Estimant alors avoir suffisamment repris haleine, le voici qui reprend la parole au milieu de l’auditoire qui l’écoute religieusement :
 
- Jusqu’à quand ? ... Jusqu’à quand le Rwanda sera-t-il dans le deuil ? A cause de la méchanceté de ses habitants, le bétail et les vautours au plumage bigarré se repaîtront de ses cadavres. (…) Le crochet du serpent rode au-dessus de nous, mes chers enfants…
 
Il est presque vingt-deux heures trente. Le conseil de famille est terminé et presque tout le monde est allé se coucher. A une heure aussi avancée de la nuit, les fantômes du Mouvement républicain rôdent partout et à la moindre déclaration, tout peut arriver !
 
D’ailleurs, Esdras, Sylvie et Melchior le savent parfaitement pour laisser libre cours à la réflexion qu’ils viennent de faire survivre au conseil de famille. Ils choisissent alors une pièce inoccupée de la maison où, assis de part et d’autre du matelas étalé à même le sol, ils entendent poursuivre discrètement leur entretien, après en avoir verrouillé la porte.
 
- (…) Mais de tout ce que venait de dire grand-père, je retiens une chose, déclare vertement Esdras. Un mot qui me semble capital dans tout ce que nous pouvons entreprendre comme spéculations : il s'agit du terme liberté. A quoi est-on en droit de s'attendre lorsqu'au départ, cette liberté, cette autonomie de choix nous est délibérément arrachée… ?
 
- De quoi veux-tu parler, en fait ? s'enquiert Melchior, sur un air de condescendance.
 
- Oh ! ... là, ne jouons pas aux hypocrites, fait l’autre. Regardons la réalité en face (se retournant vers Sylvie). Nous savons tout ce qui s'est passé dans ce pays depuis 1973, non ? ... Combien d'années cela fait-il déjà là ? ...
 
- Exactement vingt ans, répond aussitôt la jeune fille.
 
- Voilà ! ... Vingt ans ! Et nous savons le reste…
 
Un laps de temps s’écoule et la nuit se fait de plus en plus profonde.
 
Esdras, sur un fond d’amertume, reprend la parole :
 
- Je déteste la monarchie.
 
- Toute créature qui vit déteste qu’on lui arrache sa dignité, mon cher…
 
- Pour moi, l’histoire est progrès, dit-il. Mais ce progrès n’est pas continu. Hum… Un verrou politique, la royauté absolue. Elle bloque d’abord l’entrée dans les faits les acquisitions peu à peu augmentées de l’esprit et de l’âme. Le pouvoir d’un seul, parce qu’il est illégitime et viole les dispositions inscrites dans l’individu par la nature ou Dieu, maintient les groupes humains qui en relèvent dans un état d’imparfaite sociabilité. Qu’importe que le roi soit bon ou mauvais ! Par nature, un monarque ne peut gouverner que contre la liberté de ses sujets, c’est-à-dire contre leur conscience. Alors là, je vous dis, toute connaissance nouvelle, le moindre élan moral menaçant de révéler le mal fondé de son autorité est nécessairement réprimé. La monarchie bloque la croissance du genre humain, mes frères. Elle le déforme et le contrefait à la manière de ces appareils dont quelqu’un parlait dans un film. Elle nous défigure jusqu’à faire de nous des monstres à montrer dans les foires. Hum… Vingt ans de pouvoir, vingt ans ! Et le pays va mal, encore plus mal…
 
- Le débat que tu es en train de soulever risquerait de nous coûter très cher au cas où quelqu'un venait à nous entendre, mon cher Esdras, fait Sylvie. Parlons d'autres choses. En tout cas, cela ne changera rien à rien…
 
- Combien de bacheliers tutsi accepte-t-on en fac aujourd'hui, hein ? Combien y en a-t-il de hauts cadres aussi bien dans l'administration qu'au sein de l'armée ? Rappelons-nous d'ailleurs que le gouvernement présent, tout comme le précédent n'a qu'un seul ministre tutsi. Comment s'appelle t-il encore là ?
 
- Je sais quand même qu'il s'agit du ministre du travail et des affaires sociales.
 
- Il doit être du parti libéral.
 
- Il ne serait pas plutôt du front ?
 
- Non, non, répond sèchement Melchior. Le front n'a pas de ministre au sein du gouvernement.
 
Principal parti d'opposition en majorité Tutsi et d'opposants Hutu, le Front Patriotique ainsi que d'autres formations politiques dont le MDR sont les ennemis jurés du MRND, parti au pouvoir. Et pour le « Père de la nation » et son fameux Akazu, pas même les problèmes du retour des réfugiés et de la démocratisation du pays ne méritent quelque intérêt !
 
Il est minuit moins le quart. A une heure aussi avancée de la nuit, il fait sérieusement froid. Irango est englouti au beau milieu de la forêt où arbres géants et arbrisseaux se côtoient comme dans une mosaïque. Le bruit du concert de musique perpétré par quelques oiseaux de nuit et par le coassement des grenouilles semble provenir de nulle part. Quelques écureuils nuisibles viennent de cesser d’arpenter les branches des six safoutiers qui jalonnent les quatre coins de la maison où depuis peu, les trois jeunes hommes sombrent dans un sommeil indifférent à la petite averse qui vient de commencer à arroser le sol.
 
Une semaine plus tard, la sérénité semble peu à peu revenir sur les visages. La veuve Mucama et toute sa maisonnée ont regagné Butare.
 
Evidemment, Butare est une petite ville. Et les petites villes, tout aussi amusant et dégueulasse que cela puisse paraître, ont chacune un tout petit point de laideur qui les distingue des grandes métropoles : commérage par-ci, racontars par-là, lorsqu’il ne s’agit point de colportage de mauvaises nouvelles. Comment sa voisine sait-elle que contrairement à l’habitude, la veuve Mucama est à la maison… ?
 
En effet, ce jour-là, le Mouvement Républicain doit mener des manifestations sur l’ensemble du pays. Et depuis quelques minutes déjà, madame Rwambouka est alors assise dans le salon, elle attend avec anxiété l’arrivée de son hôte.
 
Et voici qu’enfin, la veuve sort de sa chambre. Sa tête est ceinte d’une sorte de foulard de couleur noire. Sans plus tarder car enthousiasmée par la présence de sa voisine, elle s’assied aux cotés de cette dernière, après lui avoir fait les civilités qu’on doit à une personne qui vous honore de sa visite avant huit heures du matin.
 
Madame Rwambouka est Hutu de pure souche. A la différence de la veuve, le voisinage est pratiquement tout ce que les deux partagent en commun. Qu’est-elle donc venue faire là, cette femme dont on dit que le mari fait partie de l’Akazu ? Que lui veut-elle encore, cette quinquagénaire qui n’a coutume de faire irruption chez elle que pour faire étalage de sa fierté d’être Hutu et de surcroît, d’avoir le privilège d’être mariée à un membre de «  la maisonnette  » ?
 
La pauvre femme plie l’échine de sa curiosité. Bientôt, se dit-elle, elle le saura certainement !
 
En quatre ou cinq minutes, elle a évoqué à sa voisine le déroulement des obsèques. Cette dernière se morfond, fond en regrets, que ne ferait-elle pas pour remonter le temps ? Elle se rachèterait alors en accompagnant de ses larmes son regretté voisin à sa dernière demeure !
 
Règne ensuite un long moment de silence à l’intérieur de la pièce, comme en guise d’hommage à Emmanuel Gapiyizi. Après cela, sa voisine ne s’encombre guère de manières pour attirer son attention sur le journal qu’elle fait semblant de lire, en retournant la première page de couverture à la portée de ses yeux : c’est un numéro spécial du journal Imuranga daté du 14 Octobre 1994. Voici ce qui apparaît à la une en gros caractère d’imprimerie : « Si ce n’est pas le président qui a tué monsieur Gapiyizi, c’est bien le FPR et ses porte-parole. P6. »
 
A cet instant précis, un rictus de dépit s’établie sur le visage de la veuve Mucama. Et s’étant tout de suite rendue à la page 6 après que sa voisine lui ait passé ledit journal, il est écrit : «  Monsieur Gapiyizi est l’un des premiers rwandais qui s’est érigé contre le totalitarisme qui sévit dans notre pays. Il l’a montré à maintes reprises en demandant que soit instauré au pays un régime pluraliste. Pour ceux-ci, celui qui ne pense comme eux ou qui a de belles idées pouvant compromettre leurs desseins doit disparaître.  »
 
Sous peu, elle vient de terminer la lecture intégrale de cet article sulfureux. Son visage demeure si indifférent, si imperturbable qu’elle nourrit la curiosité de découvrir le contenu du reste du journal !
 
Mais voici que tout à coup, un éclair d’ahurissement traverse instamment son visage. Et si tôt après avoir rapproché davantage le journal de ses yeux, sa mine change totalement et tout de suite, son indifférence vient très vite de céder à la sensibilité de femme dont le cœur semble avoir reçu quelques impitoyables clous d’airain en supplément.
 
A mesure qu’elle avance dans la lecture, la noirceur des révélations semble se répandre jusqu’aux profondeurs de son âme où s’engouffrent de noires réminiscences. Les flux et reflux de l’angoisse, les miasmes de la damnation, les abîmes béants, l’épouvante dont les bourreaux se multiplient, elle sent son innocence sans cesse recevoir les crachats et vomissures en plein visage. L’esprit le plus farouche à cet instant précis, certainement, s’effondrerait ! Que lit-elle alors dans le journal ? Peut-être quelques épouvantables mensonges au sujet de l’enquête diligentée pour le cas de son mari ?
 
A ses côtés, Madame Rwambouka n’en démord pourtant pas avec sa besogne. De la manière la plus indifférente, elle promène ses yeux sur la page de l’autre journal qu’elle tient entre ses mains.
 
Pendant quelque temps encore, la veuve, de son côté, poursuit la lecture du numéro spécial du journal Imuranga. Les mouvements itératifs de ses yeux en direction de sa voisine montrent à suffisance qu’elle n’en peut plus de supporter toutes ces pudibonderies et autres moqueries contenues dans les dernières pages dudit journal. Le visage tout effarouché et meurtri de toujours retenir les larmes, elle pose tout de go le journal sur la table. Son regard est maintenant planté comme un poteau sur une photo accrochée au mur où son mari, habillé en smoking, lui offre un bouquet de fleurs artificielles de tournesol.
 
Madame Rwambouka, là encore, se dispense de tout protocole et semble n’avoir pas besoin de la sollicitation de la veuve pour lui glisser le deuxième journal sous les yeux.
 
Revenue sur terre quelques instants plus tard, de son pays de merveilles, elle prend un journal qu’elle est surprise de trouver juxtaposé à un autre. C’est le même journal qu’elle repose aussitôt sur la table, avant de ramasser le second dont elle ne tarde pas à prendre connaissance de l’identité : c’est le journal Kangoura daté du 12 octobre 1993. A la une, il est écrit : «  Bref rappel des dix commandements du Hutu. P.5  »
 
La veuve rayonne alors de curiosité lorsqu’elle ouvre le journal. Elle en survole une, deux, trois pages sans grande satisfaction. A quoi bon de relire ce qu’elle sait déjà, se demande-t-elle.
 
Néanmoins, elle parcoure une fois de plus l’étendue du journal page après page. Mais voici que, comme par enchantement, elle retombe sur la même page où quelques articles et alinéas réussissent à capter son attention, comme si c’était la première fois.
 
1- (…) Par conséquent, est traître tout Hutu :
 
2- (…) Qui épouse une Mututsikazi.
 
3- Qui fait d'une Mututsikazi sa concubine. (…)
 
5- Les postes stratégiques tant politiques, militaires et de sécurité doivent être confiés aux Bahutu.
 
6- Le secteur de l'enseignement (élèves, étudiants, enseignants) doit être majoritairement Hutu (…)
 
8- Les Bahutu doivent cesser d'avoir pitié des Batut…
 
Elle continue de parcourir avec davantage d'intérêt le document qu'elle a sous ses yeux. A plusieurs reprises, on peut la voir se mordiller les lèvres. Et après que son regard se soit pendant longtemps attardé sur le long paragraphe que constitue le dernier « commandement », elle revient soudain comme par hasard sur le dernier alinéa de l'article neuvième qu'elle se met à lire silencieusement à l'intention de Madame Rwambouka :
 
- Les Bahutu doivent être fermes et vigilants contre leur ennemi commun tutsi. Bah, pas mal… Pas mal, fait-elle ironiquement, tout en posant en même temps le journal sur la table.
 
Après cela, elle demeure coite pendant plus d'une minute, comme pétrifiée. Son regard est mystérieusement fixé sur son hôte qui continue de lire son journal. Elle voudrait certainement savoir avec une parfaite clarté ce qui se cache derrière l'attitude de cette femme dont tout le monde à Butare est au parfum de la sympathie que son époux Monsieur Claver Rwambouka entretient avec les O.T.P (Originaires du Terroir Présidentiel) ainsi qu’avec le Parti Républicain, sans oublier les mentors de l'Akazu ! Est-elle venue lui témoigner de sa solidarité suite à la mort de son beau-frère et qu'elle en a simplement profité pour la mettre au parfum de ce qui s'est passé pendant qu'ils étaient au village ? Est-elle plutôt venue implicitement lui souffler l'imminence d'un péril du fait qu'elle soit Tutsi et que par conséquent, elle a tout intérêt à se mettre sur le qui-vive ?
 
Après près de douze ans de voisinage avec la veuve, s'il y avait un acquis que personne ne pouvait méconnaître à son hôte, c'était celui d'appartenir à cette tranche minable de la population qui, on ne savait par quel coup de bâton magique, était en quelques années seulement parvenue au faîte de la réussite sociale.
 
Elle était fortunée et admirée d'un grand nombre de femmes à Butare, madame Rwambouka. D'ailleurs, c'était l'apanage de toutes les épouses et maîtresses des membres de l'Akazu et des O.T.P. C'était aussi de lot de tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, faisaient étalage de leur sympathie à l'égard du parti du « Père de la nation » !
 
Son illustre mari Claver Rwambouka, l’ex-bourgmestre de la commune de Kazenze, à la différence de son épouse originaire de Buyumba, était Hutu originaire de Gisenyi. C'était alors un inconditionnel de l'Akazu ! Par ailleurs, il était originaire du terroir présidentiel. Et en ce temps-là au pays, être de l'Akazu et en même temps originaire du terroir présidentiel, appartenir à ce petit cercle où la corruption, le népotisme et le clientélisme régnaient en maîtres absolus, cela faisait de vous un privilégié, cela faisait de vous un protégé du « Père de la nation » !
 
Le couple Rwambouka devait pratiquement tout au régime du Président. De leur somptueuse villa de Butare où vivaient son épouse et ses quatre enfants, de cet autre là à Kazenze où lui-même vivait, de leur parc automobile, de leur société de sous-traitance minière, du magasin de prêt-à-porter dont la fille aînée était la tenancière à Kigali ville, pas un seul actif de leur patrimoine qui ne fût marqué du sceau de l'Akazu !
 
18 octobre 1993. Cela fait à peine quatre jours que sont passées les manifestations du Mouvement Républicain dans les préfectures de Gisenyi, de Ruhengeri, de Buyumba et de Kigali rural. Les sources non officielles parlent d'environ mille victimes et de près d'une vingtaine de milliers de déplacés. Le sujet, d'après la presse locale, porte sur la contestation d’une résolution des accords de paix attribuant le poste de Ministre de l’Intérieur au Front Patriotique…
 
A seize heures, la veuve Mucama vient de rentrer de son lieu de travail. A l’intention de Melchior, elle jette négligemment deux journaux. L’un est un numéro exclusif du « tribun du peuple » daté du 16 octobre 1993, l’autre un numéro ordinaire du «  messager  » daté du même jour.
 
Pendant ce temps, Melchior est en train de manger. Tout autour de lui, Victor et Boris, ayant chacun achevé son gros plat de nourriture, s’amusent si bien avec le chat dont l’amplification du miaulement témoigne de la présence de leur mère à la maison.
 
Mais le jeune étudiant de médecine ne peut pour l’instant ouvrir ni l’un, ni l’autre des deux journaux ; ses mains sont impropres. Il se borne alors à étancher sa soif à la fontaine de la curiosité que lui inspire la une de l’un des deux journaux : « Vibrant hommage aux victimes du débroussaillage. P.3 »
 
La femme, elle, prend place aux côtés de ses enfants. Melchior quant à lui, a tenu à ce qu’elle ait avalé sa première gorgée d’eau minérale avant de s’adresser de nouveau à elle :
 
- Débroussaillage, ça veut dire quoi, ça ?
 
- Tu vas lire toi-même. C'est mieux ainsi, non ?
 
Melchior ne dit plus mot, le silence vaut parfois acceptation. Et tandis qu'il continue de manger dans une précipitation qui n'a de pareille que l'envie qui le picote d'explorer le contenu de la Page.3, la voix de sa mère se fait entendre comme un écho à partir de sa chambre à coucher :
 
- Le jour que vous allez entendre que votre mère aussi a été assassinée…
 
- Oh ! ... Ne dis pas n'importe quoi, je t’en prie maman, réagit promptement Victor qui se détourne aussitôt de sa besogne enfantine.
 
- C'est moi qui vous le dis. Ai-je dis que c'était cela mon souhait ?
 
En prononçant cette dernière phrase, la veuve Mucama rejoint ses enfants autour de la table à manger. Mais juste au moment où Calixte sort de la cuisine avec un service de nourriture, Melchior s'adresse à elle, sur un ton on ne peut plus filial :
 
- Ce n'est pas ton souhait, c'est vrai, lui dit-il alors. Mais toi tu ne fais du mal à personne, maman, à personne !
 
- C'est vrai…, acquiesce Victor.
 
Curieusement, il se passe comme dans une course de relais entre la mère et son fils. Tout juste à l'instant où Melchior finit de manger, sa mère entame ses premières bouchées de couscous de farine accompagné de sauce d'arachide que Calixte a concocté ce jour-là. Brusquement, comme si quelque chose vient de le lui rappeler, le jeune homme s’empare du numéro exclusif du tribun du peuple , l'ouvre et tombe à pic sur la page indiquée à la première de couverture dont il se met aussitôt à lire le contenu dans son for intérieur, pour ne déranger personne.
 
Mais le petit démon maléfique est tout de suite anéanti par un bref moment d'improvisation, et, d'une manière plus grave, il s'arrête sur les premières lignes de l'article et le plus spontanément, lit : « Encore appelé travail, le débroussaillage, scientifiquement et méthodiquement mis sur pied par les fossoyeurs des accords de paix et les milices du MRND, désigne la vaste et dévastatrice machine objectivement montée contre les tutsi et les opposants au régime du général major. »
 
Malheureusement, l’autre malin démon qui fait que les hommes de science s’accommodent beaucoup mieux des objets de laboratoire que de longues phrases de littérature semble peu à peu prendre le dessus sur sa bonne volonté. Mais il tient toutefois à aller plus loin, le plus loin possible, le garçon ! Et en dépit de la tentation de laisser tomber cette longue littérature qui commence visiblement à l’ennuyer jusqu’à la fatigue, voici que, comme par enchantement, ses yeux se laissent entraîner vers le bas du journal à la même page : « Liste de quelques personnalités assassinées au nom des droits de l'homme et de la démocratie » : Bazimaziki Eugène, journal le flambeau , assassiné le 11 octobre 1992 pour avoir écrit un article sur les rapports brumeux du Président avec les accords de paix. Madame Antonia Locatelli, volontaire depuis vingt ans à Nyamata, assassinée en mars 1992 pour avoir averti et informé les médias internationaux au sujet des événements intervenus dans le Bugesera. Buroko Ernest, jeune journaliste à Imbaga, assassiné par les milices interamhamwe pour avoir publié un reportage sur les coups bas du MRND pour faire échec aux partis d'opposition. Joseph Mpamo, journaliste à la télévision Rwandaise, assassiné pour s'être fait écho de la politique du Front Patriotique. Georges Mupenda, journaliste à Iwaku, assassiné pour avoir écrit un article pompeux à l'endroit de l'opposition. Mukamana Jeanne d’Arc, journaliste à l'observateur, assassinée pour avoir publié un article taxé d'injure à l'endroit du Président de la République.
 
Sur ces entrefaites, la veuve Mucama vient juste de finir de manger et à l’horloge murale, il sera bientôt vingt heures trente. Comprend-t-elle seulement pourquoi le regard de Melchior demeure braqué sur elle ? Que pense-t-elle, elle, de cette maudite liste de noms d’individus dont la contribution était à jamais perdue pour la construction du grand édifice national ? ...
 
Autant de préoccupations qui à cet instant même, s’entremêlent dans l’esprit de l’adolescent. Que n’en débattrait-il pas des heures durant avec sa mère, question d’exorciser cet autre démon de haine et de vengeance qui menace de lui enlever toute envie de vivre !
 
Mais la femme vient de s’installer confortablement au salon. Consulté sa belle montre-bracelet, elle réalise qu’il est déjà vingt-et-une heures. Et comme pour traduire alors à suffisance l’intention de ne vouloir être perturbée par qui que ce soit, elle s’ajuste de plus belle sur le canapé et à l’écran de télévision, le générique de son feuilleton favori vient de commencer.
 
Cet après-midi-là, il semblerait que la flamme de la résurrection des morts se dégage peu à peu des pierres tombales empêtrées dans la grisaille des consciences meurtries par la douleur. Une épaisse couche de nuages indescriptibles vient d’envahir l’espace surplombant le quartier. L’atmosphère est bizarre, bizarre comme cette torpeur qui augmente, à mesure que le souvenir des obsèques de son oncle exacerbe l’angoisse et la peur chez Melchior. Et comme si cela ne suffisait pas, quelques oiseaux inhabituels survolent le ciel et de plus en plus, celui-ci se sent en proie à une terrible sensation de dépression. Que se passe-t-il ? ...
 
Bientôt quarante minutes que Melchior est assis sur le tabouret dans la véranda. Pourtant, son regard ne cesse de fureter à l’intérieur de l’enceinte de la résidence des Rwambouka !
 
Victor et Boris pendant ce temps, dorment comme de petites marmottes dans leur chambre et évidemment, leur mère est au travail.
 
Il est alors seul, Melchior, vraiment seul comme cette panique tumultueuse dont le fantôme nous hante lorsque nous nous sentons sous la menace de la mort. Est-il le seul à avoir suivi l’information que vient de communiquer la radio nationale ? S’agit-il bel et bien de Monsieur Claver Rwambouka, leur illustre voisin ? « Non, non, se dit-il intérieurement. Non, cela ne peut pas être vrai ! ... Est-il possible que le grand voisin ait été vraiment assassiné seul dans sa chambre, en absence de son majordome ou même de quelques camarades du Parti Républicain ? ... »
 
Le jeune homme est toujours assis sur le tabouret, imperturbable. Il n’a pas bougé d’un pouce depuis presque quarante minutes ! A quoi pense-t-il, réellement ? Que mijote-t-il encore, maintenant qu’un léger sourire vient de se dessiner sur ses lèvres ? ... Peut-être à madame Rwambouka avec sa légendaire forfanterie ?
 
Une heure plus tard, retentit soudain le klaxon d’une voiture. C’est cette dernière qui arrive…
 
La femme à la stature d’amazone est vêtue d’un imposant gang dont le tissu bigarré est assorti d’une combinaison de motifs pittoresques. Elle immobilise sa superbe Mercedes juste à l’entrée du portail central et en descend, après en avoir fermé les portières d’un air visiblement effarouché.
 
Très rapidement, elle intègre la pièce maîtresse de la maison, laissant derrière elle le bois épais du battant de la porte produire un bruit à réveiller non seulement les morts, mais aussi la curiosité bouillonnante de Melchior.
 
Les mauvaises nouvelles, on le dit, on des ailes. Et très souvent, elles n’ont guère besoin de la ténacité de nos convictions pour déployer leur vitalité, un peu comme de libertins albatros !
 
De toutes ses forces, Melchior s’évertue à chasser de son esprit la pensée que le « Rwambouka » dont la mort vient d’être annoncée à la radio serait bel et bien leur voisin, l’ex-bourgmestre de la commune de Kazenze.
 
A dix-huit heures trente du soir, leur mère n’est toujours pas rentrée du travail et tout le monde s’inquiète. A pareille heure, elle devrait déjà être là ! ...
 
Naturellement, l’appartenance tribale de cette dernière inquiète terriblement Melchior, surtout qu’elle ne traîne pas la réputation d’être affiliée à quelque obédience favorable au Parti Républicain ou à quelque autre organisation partisane au…
 
Dieu merci, quelques minutes plus tard, la voici qui arrive, alors que Melchior et les autres l’attendaient déjà avec une impatience fébrile depuis se

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