Juste avant l

Juste avant l'hiver

-

Livres
200 pages

Description

Prague, 1969. Dans un café, la patronne acariâtre et jalouse épie sa jeune serveuse. Elle assiste en voyeuse à l’éclosion et au massacre d’un amour pur, qui lui rappelle une blessure de jeunesse. A travers ce huis-clos et une poignée de personnages, c’est tout le cauchemar d’un régime politique qui nous est restitué.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 mars 2009
Nombre de lectures 31
EAN13 9782246726999
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
BERNARD GRASSET
JUSTE AVANT L'HIVER
FRANÇOISE HENRY
Éditions Grasset & Fasquelle
Je vous ai toujours observée, Anna. Comme j'ai toujours observé mes serveuses. D'abord parce qu'elles sont jeunes et jolies (plus ou moins). Tout ce que je ne suis plus (ou n'ai jamais été). Evidemment, nous sommes obligés de les garder comme telles. C'est pour ça qu'elles ne durent pas. Nous n'avons pas le droit de les licencier, mais nous les envoyons ailleurs… Les clients veulent de la chair fraîche. Surtout les touristes. Il y a très peu de touristes ici. Mais le peu qui s'y risque, nous cherchons à le retenir. Nos serveuses sont jeunes, naïves, jolies. Enfin c'est ainsi qu'ils aiment les voir, dans ce pays qu'ils jugent arriéré, sans doute. Un peu triste, un peu pauvre. Cela leur fait peut-être du bien, leur donne du plaisir, de voir cette pauvreté. Cela les conforte dans le sentiment de leur puissance. Néanmoins, à l'heure du thé, ou du repas, ils apprécient de se retrouver dans un cadre, dirions-nous, plus rassurant. Voilà : ils cherchent à être rassurés. Notre café est fait pour ça. C'est un café où l'on peut venir en toute impunité, du moins le croyais-je jusqu'à ce qui vous est arrivé…
Deuxième raison pour laquelle je vous observe particulièrement : vous n'êtes pas tchèque. Vous êtes slovaque. Je dirais même plus : « slovache ». C'est comme ça qu'on les appelle, ces petites dindes de là-bas, de la Slovaquie, de Bratislava souvent, « montées » à Prague pour trouver du travail. Pour s'offrir une sorte d'ascension sociale, plutôt. On dit qu'elles sont si féminines, et savent si bien danser… En principe on fait tout pour qu'elles ne puissent pas rester. D'abord, pas de logement. C'est déjà si dur pour une femme seule, même tchèque, de trouver un logement, elles sont les dernières sur les listes d'attente… alors vous imaginez, pour une Slovaque seule ? Je me demande comment vous avez réussi à en dénicher un, Anna. Par connaissance, encore ? Par cette Magdalena ? Par une amie, dites-vous, de cette Magdalena ? Ou un ami… ? A moins que vous ayez des parents au Parti, ce qui m'étonnerait !… Mais j'y pense, sans doute par votre grand-mère slovaque, celle qui s'est mariée à un Tchèque, et votre seul point d'appui quand vous êtes arrivée ici, m'a-t-on dit… N'habiteriez-vous pas le studio d'un ancien amant de votre grand-mère ?… En tout cas vous nous êtes parvenue comme ça, comme un paquet-cadeau. Merci ! C'est l'Etat qui vous place. Nous n'avons pu qu'obtempérer. Mon mari trouve que vous avez de la classe. « Elle a de la classe », m'a-t-il dit. Cette réflexion m'a déplu. De toute façon ici tout nous est imposé. Nous n'avons jamais notre mot à dire. Cependant, je dois reconnaître que cette « classe » que vous possédez et qu'admire mon mari sied tout à fait à ce que nous souhaitons pour notre café.
Troisième raison pour laquelle je n'ai jamais cessé de vous observer : c'est votre gaieté. Comment peut-on être gai dans un pays pareil ? Je considère la gaieté, la vôtre surtout, Anna, comme une insulte. Le pays est pauvre, les gens sont pauvres, la vie est pourrie. Nous vieillissons tous. Nous cessons de nous aimer. Et vous, vous êtes gaie. Comment faites-vous ? Cependant vous n'êtes pas la seule. J'ai constaté que beaucoup de gens, ici dans ce pays, sont assez gais. Mais d'une façon secrète, clandestine dirais-je. Ils sont donc d'autant plus gais. Leur gaieté éclate et fuse comme un bouchon de champagne. Cela ne me gêne pas, si je ne le vois pas. Mais vous, Anna, vous étiez gaie d'une façon… presque insolente. Ça je ne l'ai pas supporté.
Heinrich, notre pianiste d'ambiance, est quelqu'un de triste. Il a raison. D'autant plus triste qu'il est amoureux d'une fille qui n'est pas amoureuse de lui : vous. Cela me réjouit. Je n'aurais pas apprécié une idylle sous mon toit. Je veux dire entre deux professionnels, bien sûr. Heinrich est autrichien d'origine. Il vient d'un pays riche, c'est ce qui lui donne sans doute cette légèreté. Il parle tchèque quand ça l'arrange. Quand ça ne l'arrange pas, il ne parle pas, il joue. C'est sa façon de par-ler, à lui. Il joue du classique tchèque, de préférence, c'est pourquoi ici il est très bien considéré, par moi, par tous. Mais parfois il choisit Mozart puisque Mozart a séjourné à Prague, et puisque pas un touriste ne repart de cette ville sans être allé faire son petit tour à la Villa Bertramka. Il arrive le soir, à dix-huit heures. Il repart à vingt-deux heures, à la fermeture. Les clients ne souhaitent qu'un fond musical ! C'est ce que je lui ai dit, à Heinrich, quand il s'est présenté chez nous :
— Ici, Heinrich, on ne joue pas pour être écouté. A la limite : entendu. Nous voulons un pianiste d'ambiance, c'est tout.
Il a eu un bref sourire, s'est incliné. Il a besoin de gagner sa vie pour pouvoir rester, même si la jeune Tchèque qu'il a suivie jusqu'ici par amour l'a récemment largué, le pauvre… Il sait qu'un seul art, dans ce pays, est élevé au rang d'art suprême : la musique. A tel point que tout le monde ou presque apprend à jouer d'un instrument, cela fait partie de l'éducation normale, même pas luxueuse. Et vous savez pourquoi ? Parce que la musique, en principe, ne parle pas. Aussi je n'ai pas dit : les chansons. Ni la musique moderne, fomentatrice de révolte. Ni le théâtre, ni le cinéma, ni les livres, surtout pas les livres ! Pas de mots ! Un seul mot et vous êtes arrêté. Nous sommes devenus prudents. Nous aimons la musique sans paroles – et la danse qui va avec. Mais une danse, comment dire, pas trop euphorique. L'euphorie est dangereuse. Plus que l'alcool encore. C'est pourquoi je n'ai pas non plus supporté que vous ayez l'air, certains soirs, alors que Heinrich jouait et que vous passiez, portant sur votre bras la serviette blanche pliée et le plateau lourdement garni, votre natte brune battant sur votre col blanc au rythme de vos pas, de danser. Vous n'aviez pas encore rencontré le jeune étudiant, mais vous sembliez vous préparer à l'avance à cette joie d'aimer. Oh, danser est un grand mot ! C'est pire. Vous ne dansiez pas : vous évoluiez en musique. Je suis jalouse de votre grâce.