Jusuf Buxhovi
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Description

Jusuf Buxhovi est né au Kosovo, dans la ville de Pejë, en 1946. Ecrivain engagé dans l'histoire dramatique de son pays il la ressuscite grâce à la création artistique : "Ce que l'histoire dérobe à un peuple, la création littéraire lui restitue".
Ce roman se déroule à Gjakova, la "ville du sang". Ville chargée d'histoire, lieu de naissance de Gjon Nikollë Kazazi. Et, grâce aux notes de ce personnage historique, nous revivons les événements dramatiques de tout un peuple, leur résistance et leurs combats.
La peste sera l'arme politique pour anéantir ce peuple invicible.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2010
Nombre de lectures 61
EAN13 9782296934832
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0143€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

QUI RÉSISTE À LA PESTE
RÉSISTE AU DIABLE

Le journal de Gjon Nikollë Kazazi
Jusuf BUXHOVI


QUI RÉSISTE À LA PESTE
RÉSISTE AU DIABLE

Le journal de Gjon Nikollë Kazazi

Roman


Traduit de l’albanais
par Odette MARQUET


L’Harmattan
Le roman est suivi
d’un texte d’ Alexandre Zotos
et d’un entretien de l’auteur
avec Michel Rivière


Vous retrouverez la bibliographie de Jusuf Buxhovi en fin d’ouvrage


© L’HARMATTAN, 2011
5-7, me de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12006-8
EAN : 9782296120068

Fabrication numérique : Socprest, 2012
CHAPITRE 1
A la fin du mois de mars de l’année 1747, je m’éloignai pour quelques jours de Gjakova {1} . Je me mettais en route pour la Malësi {2} afin d’y visiter quelques paroisses et d’y recueillir quelques informations pour le livre qui me trottait dans la tête depuis tant d’années. Le poids de l’épaisse couche de neige et le gel de l’hiver avaient encore laissé des traces un peu partout. Les montagnards, habitués à des hivers aussi rigoureux, ne manquaient pas de dire chaque fois qu’ils parlaient du temps : "un rude hiver apporte un bel été". Et, de fait, bien que nous ne fussions qu’aux premiers jours de mars, un vent cinglant et un chaud soleil faisaient pressentir un printemps précoce.
A mon retour, ce fut un vieux du village de Krasniq, Mic Shpend qui vint m’accompagner. Il avait pourtant fait ce parcours des centaines de fois, mais il y tenait. En effet, selon la coutume, l’honneur de me raccompagner revenait aux personnes les plus méritantes du clan. Il ne me sembla donc pas opportun de dire aux montagnards d’en trouver un plus jeune, car je savais que cela aurait été une offense envers eux et Mic Shpend. Lorsque nous nous mîmes en route, le vieux lâcha deux mulets en avant, car ils connaissaient ces sentiers de montagne aussi bien que les hommes, et il me fit signe de la main de le suivre.
Père, ces pauvres bêtes ont parcouru tant de fois ce chemin jusqu’à la ville, que lorsqu’elles se mettent en route elles arrivent toutes seules jusqu’au pont de l’ Erenik.
Le jour était ensoleillé et tout embaumait. A plusieurs endroits, la neige avait fondu et une odeur d’humidité montait de la terre. J’étais très sensible à ce changement de saison qui me plongeait dans la méditation. Comme si le vieil homme avait deviné ma soif de contemplation, il garda la silence pendant un long moment. Il marchait derrière moi, et ce n’est que de temps en temps qu’il criait après les mulets :
Ho, ho, hue, ho, pauvres bougres ! A l’heure du repas nous nous arrêtâmes pour nous reposer. Le vieil homme sortit son pain et le posa devant moi.
Père, tu dois être fatigué. Ici, l’air est vif et donne faim.
De fait, la marche et l’air m’avaient creusé l’estomac.
Après avoir tout disposé sur un torchon qui remplaçait la sofra {3} , le vieux me dit :
Bon appétit !
Je l’appelai pour que nous mangions ensemble car il s’était assis un peu plus loin et façonnait un jonc.
Viens donc, mon gaillard, que nous mangions ensemble : tout seul ça ne passe pas.
Mais il se déroba en disant qu’il mangerait ensuite. Je ne voulus pas insister car le vieux se serait senti gêné. Je commençai à manger, tandis qu’il se mettait à s’occuper des mulets, et à leur donner du fourrage. Dès que j’eus terminé, il prit dans sa main un morceau de fromage, qu’il mangeait tout en marchant. Le soleil avait commencé à décliner, à l’approche du mont Shkëlzen , lorsque le vieil homme vint vers moi et me dit :
Es-tu fatigué, Père ? Tu ferais mieux de monter sur un mulet. Nous avons encore devant nous un bon bout de chemin.
Non, non, je ne me sens pas fatigué, je tiens à marcher. C’est bon pour moi d’aller à pied.
Bien, bien, répondit le vieux, c’est ton affaire.
Il s’était rapproché de moi. Pour la première fois je vis son visage plissé de rides et de cicatrices qui ressemblaient à une brûlure. Comme s’il avait deviné ma curiosité à propos de ces sillons sur son visage, le vieil homme s’exclama :
Quand j’étais enfant, j’ai attrapé une maladie qu’on appelait "mordje", la peste… la mort, quoi.
Cela me fit sourire.
La peste ?
Oui, oui, Père, c’était bien la peste qui s’était abattue sur la Malësie.
Et-tu en as réchappé ? Oui, et beaucoup d’autres avec moi.
C’est vraiment une chose incroyable : il a réchappé de la peste ! On dit même que beaucoup d’autres s’en sont sortis ! C’est vrai. Autrefois j’avais bien lu quelque chose dans certains rapports du Saint-Siège au sujet d’un miracle qui s’était produit dans la Malësie : il y a plus de cent ans la peste s’était répandue dans les Balkans et il y avait eu moins de victimes dans notre vilayet. Cependant, il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’un jour, je pourrais m’interroger sur les raisons pour lesquelles cette épidémie avait été si légère ; j’aurais encore moins pu imaginer en parler moi-même avec deux montagnards. Tandis que je m’absorbais dans ces pensées, le vieil homme se rapprocha à nouveau de moi et me pria ainsi :
Père, pourquoi avons-nous pris les bêtes avec nous ? Pourquoi ? Il aurait voulu me voir grimper sur un des mulets. Il était inquiet et cela se reflétait sur son visage qui, au fur et à mesure que nous marchions, me semblait encore plus sombre. Avec ses nombreuses rides, il me faisait penser à une toile d’araignée.
Es-tu déjà allé en ville ? lui demandai-je, pour le soustraire à cette inquiétude qui me paraissait l’habiter.
Après m’avoir bien regardé, il me dit :
Oui, Père, j’y suis allé une fois, il y a quarante ans.
Une seule fois ?
Une seule fois, un point c’est tout, répondit le vieil homme qui parlait avec peine. A coup sûr, cette conversation ne lui plaisait pas, mais moi je l’orientais volontairement sur ce sujet. Peu après, il dit :
Par ma foi. Père, j’en ai tellement vu dans cette ville que depuis lors je n’ai nulle envie d’y retourner.
Le vieil homme se mit ensuite à raconter. Lorsqu’il avait pénétré dans Gjakova , en compagnie d’autres montagnards, à peine avaient-ils traversé le pont du Tabak et grimpé la Rrypa qu’une grande échauffourée s’était produite, si bien que les gardes turcs avaient mis en prison tous les montagnards. Durant quelques jours, personne n’avait su ce qui se passait. Les gens inquiets se terraient dans leur kulla {4} et personne ne parlait de ce qui était arrivé. Au bout de deux semaines, on les avait relâchés de nuit et conduits de l’autre côté du pont, en leur recommandant de se taire. Après bien longtemps, on avait appris que deux personnes avaient tué au beau milieu du marché l’adjoint du sous-gouvemeur, et s’étaient enfuies. Incapables de mettre la main sur les assassins, les gardes turcs s’étaient vengés de cette façon sur des innocents.
Depuis lors, Père, je hais cette ville. Je n’ai jamais voulu que mes pieds foulent son sol, et je serais sûrement mort sans la revoir si vous n’aviez pas été là.
Après un long silence, comme si sa langue s’était nouée, le vieil homme me dit :
Ne sais-tu pas, Père, que la ville ressemblait à une prison ? Les maisons étaient collées les unes aux autres et les ruelles étroites te suffoquaient. Je ne changerais pas mes alpages pour tous les biens de ce monde.
Et, au fur et à mesure que nous approchions de Gjakova , je voyais que le vieil homme voulait que nous y entrions plus tard dans la nuit ; visiblement, il ne désirait pas revoir la ville. Lorsque le soleil disparut derrière le Shkëlzen , nous passâmes le col de Leka. Devant nous s’étendait Reka.
Le crépuscule tombait lentement, et peu à peu dissimulait les villages, les grands arbres et les ravins, nombreux à cet endroit. La nuit envahissait maintenant toute l’étendue du plateau et tout s’évanouissait lentement sous le voile des ténèbres. Toutefois, la force de ma pensée me semblait plus puissante que celle de la nuit, car je devinais la présence des maisons, des ruelles et de tout ce qui m’était si familier dans Reka la maudite.
Aux environs de minuit, nous approchâmes de la ville. Le bruit de l’ Erenik qui grondait dans le profond silence de la nuit se faisait plus proche. Tout en marchant, je cherchais à apercevoir la kulla de la paroisse et l’église au sommet de la Rrypa. J’aurais voulu voir briller les lumières de ses veilleuses. Mais en vain. La nuit était épaisse et les lumières scintillaient faiblement dans la chambre de Dom Tsol {5} , sans avoir la force de fendre l’obscurité. Tandis que nous étions en train de passer l’ Erenik , et que les pierres du pont Tabak volaient en éclats sous les sabots des mulets, je me mis à songer à Dom Tsol et à ses poésies. Lui, à cette heure-ci, il est encore penché sur son cahier. Il aligne des vers qu’il déchire tristement après les avoir lus maintes fois. Combien de fois ne lui ai-je pas dit : – Patience ! Tu ne dois pas détruire ce que tu crées avec tant de peine.
Et lui s’exclamait tel un coupable qui reconnaît sa faute :
Père, je ne sais pas ce qui m’arrive. Quelque chose se trame dans ma tête et ne cesse de me tourmenter jusqu’à ce que je l’ai couché sur le papier. Mais après l’avoir écrit, je me sens encore insatisfait. Tu aurais pu mieux faire, me disais-je à moi-même.
Très souvent, j’ai plaisanté avec lui pour lui redonner courage : – Ne sois pas déçu, mon gars. Travaille : un jour, ce nœud qui te tourmente finira bien par se dénouer et tu trouveras la paix. – Ah ! Père répondait-il, je crains que cette angoisse ne m’étouffe, crois-moi. Comme le travail intellectuel est éprouvant. Nous connaissons tous deux les mêmes difficultés : moi avec mes vers et mes lettres, et vous, avec vos traductions, vos découvertes archéologiques et vos chroniques historiques. La seule différence entre vous et moi, c’est que je déchire ce que j’écris, toujours insatisfait, tandis que vous, vous vous efforcez de reconstruire le passé. – Tu as raison, lui disais-je, et je m’employais à le réconforter et à le convaincre avec patience. Notre peuple possède de très beaux chants. Ils ont été composés de génération en génération. Ce genre de création a aussi exigé une grande patience. – Tu as raison, Père, insistait-il. Nous avons de beaux chants qu’il faudrait recueillir dans un livre spécial. Il faut bien que quelqu’un fasse ce travail. Il me dit aussi qu’il avait lu dans une revue italienne de Shkodër qu’un Allemand du nom de Leibnitz avait publié des proverbes et des chants populaires. Et notre conversation n’en finissait pas. Nous évoquions les temps anciens et faisions revivre les choses oubliées. Nous citions les noms des voyageurs et des linguistes étrangers qui avaient parcouru nos régions et s’étaient efforcés de réveiller une partie de notre création ensevelie sous le voile du passé et le sommeil des siècles. Ce n’est que dans ces moments privilégiés que Tsol trouvait l’apaisement et que son visage reprenait ses couleurs. Il ressemblait à un être traversé par la tristesse. Une nuit, alors qu’il était tard, et que nous avions parlé de long en large sur les chants populaires et les découvertes archéologiques, il me dit : – Père, sais-tu que j’ai pensé composer un alphabet {6} pour notre langue ? C’est une nécessité et, bien que ce soit un travail difficile et dangereux, j’espère y parvenir. Que je ne meure pas sans avoir laissé quelque chose à la postérité !
Pour la première fois, j’avais vu sous ses yeux des cernes noirs. Je n’avais pas voulu le troubler, et je m’étais bien gardé de lui faire pressentir le danger qui le menaçait. Du reste, je ne lui avais pas non plus confié que la Sublime Porte ne permettrait jamais, au grand jamais une chose pareille. Ne serait-il pas obligé de prendre les armes ? Il est jeune, et il a le temps de comprendre ces choses.
En m’épuisant dans ces pensées, j’arrivai devant la grande porte de l’église. Le vieil homme l’avait cognée plusieurs fois en s’aidant d’une perche, et peu après elle s’était ouverte en grinçant. Tsol, une lanterne à la main, nous souhaita la bienvenue et nous fit entrer. Il m’accompagna, le Meshari {7} à la main, et il s’apprêtait visiblement à me dire quelque chose avant de me souhaiter une bonne nuit. Je regardai son visage blême, épuisé de fatigue. Je pensais à ces heures nocturnes passées à composer des vers, qui l’avaient privé de sommeil. Peut-être a-t-il l’intention de m’en réciter avant que je ne m’éloigne. Il y a des jours que nous ne nous sommes pas vus, et il veut certainement me lire ceux qui n’ont pas été déchirés. Mais il était tard. J’avais besoin de me reposer. J’étais sur le point de lui dire que demain dès le lever du jour, nous trouverions du temps pour ses poèmes, lorsqu’il me dit :
Ce n’est pas pour l’histoire des poèmes, mais…
Quoi donc ? ajoutai-je avec une pointe de curiosité. Il avait la gorge serrée.
Peu après il me dit :
On entend d’étranges mouvements de soldats par ici…
Des mouvements ? Bah ! Ils ont toujours existé. Depuis trois cents ans, nous y sommes habitués. De longues files de caravanes de soldats arrivent de Manastir {8} et de Shkup {9} elles se dirigent vers Shkodër et au-delà ; elles sont chargées de canons et tirent quand bon leur semble.
Oui, oui, Père, mais les forces turques se déplacent de nuit. Elles s’éloignent plutôt qu’elles n’arrivent. Constamment elles s’avancent vers le col de Prush. Qu’est-ce qui se prépare ?
Ce sont leurs affaires.
Hier, un montagnard est arrivé. Il a rapporté qu’au-delà du col de Prush l’armée avait creusé de profondes tranchées. Ce n’est pas bon signe !
Ce n’est pas bon, en effet. Mais que pouvons-nous y faire ? Ils doivent avoir leurs raisons.
Je ne voulais pas te dire autre chose, dit Tsol et il s’éloigna lentement.
Resté seul dans ma chambre, je m’étendis sur le lit, convaincu que je m’endormirais aussitôt ; mais je ne parvins pas à trouver le sommeil. Dom Tsol m’avait brouillé les idées avec ces nouvelles sur les déplacements de l’armée. Pour quelles raisons les troupes se dirigeaient-elles juste maintenant vers le col de Prush , et se mettaient-elles à creuser des tranchées ? Entreprendrait-on quelque chose contre les montagnards ? Pourtant, quand on décide une expédition, ça se passe toujours à grand fracas et de jour. Les rues sont toujours dégagées pour l’armée. Je retournais sans cesse à ces pensées et m’efforçais en vain de trouver la cause de cela. Peu importe, on saura bien le pourquoi de tout ce bazar, et vite. Les Turcs finiront bien par se trahir. Je voulais dormir, mais le sommeil ne venait pas. Devant moi défilaient d’interminables colonnes de soldats qui dévalaient la Rrypa , traversaient le pont de pierre et grimpaient ensuite jusqu’au col dessinant un serpent géant. Puis je voyais leurs énormes canons et les mulets exténués qui les transportaient avec peine. Leurs gueules rougissaient et vomissaient des nuages de fumée. Et il me semblait que cette fumée nauséabonde envahissait ma chambre. Je ne sais combien de temps je restai avec ces soldats et leurs canons qui vomissaient flammes et fumée… Lorsque je sortis du lit et m’approchai de la fenêtre, je vis le sommet du Pashtrik scintiller sous les premières lueurs de l’aurore. Les coqs chantaient et le matin approchait. Je descendis lentement l’escalier de bois et sortis. Une froide rosée me cingla le visage et cette sensation d’humidité me donna une étrange force. Je marchais lentement à travers l’herbe tendre, qui venait à peine de surgir de terre, tout en surveillant pour voir si quelque chose ne traversait pas la route.
Père, il y a peu de temps que le montagnard est parti me dit soudain Dom Tsol.
Il m’avait suivi. Lorsque je tournai la tête il s’arrêta, comme frappé de stupeur. Il m’apparut alors comme une ombre qui ne cessait de croître.
Je me taisais. Je croyais voir le montagnard centenaire excitant les mulets afin de traverser au plus vite l’ Erenik. Le jour se lèverait sur la rocaille, et il ne tournerait pas la tête avant d’avoir franchi le col de Leka.
Nous restâmes en silence l’un près de l’autre et, toujours sans dire un mot, nous rentrâmes à l’intérieur. L’air m’avait fait beaucoup de bien. Je me sentais rasséréné. Pourtant, je décidai de rejoindre ma chambre pour me reposer jusqu’au lever du jour. Je tombai sur le lit et ne tardai pas à sombrer dans un effrayant cauchemar. Je serais probablement resté couché si, vers midi, Dom Tsol n’avait pénétré dans la chambre. Il m’avait appelé plusieurs fois et avait fini par me toucher. Je distinguais à peine son visage car les yeux me piquaient. Ce visage blafard prenait peu à peu ses contours habituels ; enfin, je remarquai qu’il restait figé. Après m’avoir souhaité le bonjour, il s’approcha et murmura :
Les hommes du sous-gouvemeur te demandent.
Les hommes du sous-gouvemeur ?
Oui, il y a déjà un bout de temps qu’ils attendent. Nous avons le temps, ont-ils dit, et ils se sont assis au bas de l’escalier jusqu’à ton réveil.
Je me levai lentement. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Toute la nuit, des soldats n’ont pas arrêté de défiler dans ma tête faisant d’étranges ondulations, et leurs canons crachaient des flammes et de la fumée ; et voilà qu’aujourd’hui, Dom Tsol, frappé de stupeur, m’annonce que les hommes du sous-gouvemeur veulent me voir.
Que peuvent-ils bien vouloir, Père ? s’exclama Tsol.
Bah ! Dis-je, en faisant semblant de ne point accorder d’importance à ces faits, le sous-gouvemeur veut peut-être me parler. En fin de compte, ça lui arrive parfois de nous appeler.
Je sais, je sais bien, Père, mais pourquoi les troupes arrivent-elles ?
Il était inquiet. Il est vrai que le sous-gouvemeur m’avait maintes fois appelé. Il envoyait son planton, le vieux Tahsin, qui pénétrait discrètement dans l’église et me laissait un message. Mais cette fois-ci, au lieu de Tahsin, c’étaient les soldats qui étaient arrivés et m’attendaient en bas.
C’est étrange, Tsol, lui dis-je en sortant de la pièce.
Je vis les soldats qui se tenaient près des escaliers et discutaient ensemble. Dès qu’ils me virent, ils se mirent debout et me saluèrent, l’un d’entre eux voulut me dire quelque chose, mais je lui fis signe que nous partions. Ils sortirent et je les suivis. Tout le long de la route de la Rrypa jusqu’au Grand Marché, ils se tinrent à trois ou quatre pas derrière moi, m’observant de temps à autre du coin de l’œil. En chemin, je croisais plusieurs personnes connues qui étaient sorties et profitaient du jour ensoleillé. Le beau temps semblait libérer tout ce que le rude hiver avait tenu prisonnier sous le poids de la neige et du gel. Au loin, la kulla du sous-gouverneur baignée par les rayons du soleil semblait aussi plus grande que d’habitude. Il y a un an que j’y étais allé pour la première fois, lorsque le sous-gouvemeur Shemsi Pacha m’avait convoqué d’urgence. Les montagnards refusent de payer les impôts ! m’avait-il dit dès que je m’étais assis sur le divan moelleux entouré de coussins. Non seulement ils ne payent pas leurs impôts, mais ils se conduisent mal. Il avait tellement accentué le mot "mal", que l’écho de cette syllabe détachée avait résonné bruyamment dans ma tête. C’était à mon tour de dire quelque chose. Après avoir retourné tout cela dans ma tête, je lui avais dit :
Savez-vous pour quelles raisons ils agissent ainsi ?
Il s’était mis à rire et m’avait répondu :
Quelles raisons ? Quelle idiotie !… Tous doivent se soumettre aux lois du pacha. Il n’y a pas de raison, et quelles raisons ? Il n’avait pas arrêté de parler et, après avoir bu un second café, il avait continué :
Tu dois leur dire qu’il n’est pas trop tard pour se montrer raisonnables. Ce sont tes fidèles. Son visage était devenu rouge et ses yeux de braise. A coup sûr, il disait les mots qu’il avait sur le cœur. En effet, ils prouvaient la faiblesse de son pouvoir face aux montagnards. Je n’étais pas fâché de le voir dans un tel état. Il reconnaissait une vérité qui le brûlait davantage car elle était étroitement en rapport avec son avenir. A la fin je lui avais dit : A une prochaine rencontre ! Et je m’étais levé. Sans me répondre il m’avait fait signe que j’étais libre de partir.
Cela se passait il y a un an. Nous étions à la fin du mois de mars, mais ce n’était pas une journée ensoleillée comme aujourd’hui. Il tombait une pluie froide mélangée à de la neige. J’étais à moitié gelé sur le chemin qui me conduisait à l’église. Un an s’était écoulé ; pourtant, à mesure que je m’approchais de la kulla , il me semblait que le froid de l’an passé me pénétrait. Il me semblait voir son visage rougeaud aux pommettes saillantes, ses paupières battant sans cesse et ses yeux de braise qui s’agrandissaient jusqu’à prendre des dimensions extraordinaires. Ce n’était pas un homme ordinaire, mais un monstre capable d’engloutir des hommes, des maisons et des rivières. Le garde, qui me fit signe de le suivre, chassa ces terribles fantasmes. Peu après, tout en marchant à travers les dédales des couloirs, j’observai les mêmes tapis, les mêmes bijoux et dans les coins, le visage des gardes pétrifiés comme l’an passé. Lorsque j’entrai dans la pièce, le sous-gouvemeur se trouvait sur le divan près de la fenêtre. Il buvait du café. Je n’avais pas fini de m’installer qu’il me dit :
Encore les montagnards…
Je me taisais pour lui faire comprendre que j’attendais qu’il terminât sa phrase. Laissons-le se défouler. Et lui, comme s’il avait saisi ma pensée, ajouta :
Les montagnards sont insupportables, ils se soulèvent, ils ont perdu la tête. Ils s’unissent contre nous.
A nouveau, je me tus. Je voulais éviter de me brouiller avec lui. Il était préférable d’user de sagesse et de ne pas lui donner l’occasion d’exercer des représailles. Sans tourner autour du pot mon silence signifiait que je lui demandais de me dire pourquoi il m’avait convoqué. Il but du sirop et me dit :
Je sais que tu attends que je te parle sans détours. Tu vas comprendre de suite. Ecoute-moi bien. Au village Kërshlli , près de Zym , on a chanté de longs chants contre le Padicha. Nous avons arrêté le maître de maison.
Le sous-gouvemeur me raconta alors comment, la semaine précédente, au cours d’une noce, quelqu’un avait commencé à entonner un chant dédié à un ancien guerrier qui avait tué le grand Pacha Murat dans la plaine de Cossovie {10} . Puis, plus tard, on avait chanté des ballades épiques et des chants guerriers.
Ces chants étaient pétris de sang, du sang sacré, seulement du sang… du sang ! Du sang ! hurlait le sous-gouvemeur.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Quoi donc ? Et, lorsque nous avons emprisonné le chef de famille et lui avons demandé de nous dire le nom des chanteurs, il s’est mis à rire.
Donnez-moi plutôt une corde, que je n’aie point à rougir de honte. Quelles sont ces folies ? Quoi donc ? Quoi donc ? Il appuyait fortement sur ces mots tout en se rapprochant de moi comme s’il voulait m’arracher un secret.
Après s’être calmé et avoir bu une tasse de café, il me dit :
Pour notre bien à tous deux, vous devez parler au paysan.
Et que lui dire ?
Pour le bien de son âme.
Comment ?
Vous, il vous écoutera. Il livrera le nom de ceux qui ont chanté à la noce et sera libéré sur le champ.
J’aurais voulu lui répliquer qu’il nous offensait tous deux profondément, autant moi-même que l’homme du Has {11} , mais je savais fort bien que j’aurais risqué de compromettre encore plus la situation. Je me sentis saisi par une angoisse qui m’oppressait. J’avais la gorge serrée.
Son âme a besoin de secours, me dit-il.
Je ne peux pas l’aider. Après tout, il ne m’a rien demandé. Mes paroles le plongèrent dans une fureur épouvantable. Son visage devint tout rouge, ses yeux étincelaient comme des braises.
Qu’est-ce que ça veut dire, il ne demande pas de secours ? Nous, nous te demandons de l’aide, as-tu compris ? Nous demandons ton aide…
Tandis que le sous-gouvemeur, rouge de colère, continuait à parler de secours et s’exclamait bmyamment, mes pensées s’envolaient tout droit vers Kërshlli. J’avais passé une partie de mon enfance dans ce village du Has. J’y avais une tante et j’y allais durant l’été lorsque la chaleur en ville devenait étouffante. C’est là que je vis pour la première fois les noces de cette région. A l’occasion des mariages, les gens du Has faisaient de grandes fêtes. Ils invitaient des rhapsodes renommés dans les clans et se rassemblaient durant trois nuits pour écouter leurs interminables chants. Entre les rhapsodes se déroulait un concours extraordinaire ; c’était à qui chanterait les plus beaux et les plus longs chants. Lorsque je revins de mes études, je me mis à suivre ces noces et à noter quelques uns de ces chants. Dans un rapport au Saint-Siège, j’avais même écrit que ceux qui véhiculaient les chants avaient une très grande capacité de création. En effet, les rhapsodes ne sont pas seulement des interprètes, ce sont aussi des compositeurs ; ils s’efforcent de faire passer dans le chant quelque chose d’eux-mêmes et de leur époque. Chaque vers enferme un extraordinaire élan de liberté. Ils doivent être animés d’un puissant souffle de courage, d’héroïsme et d’esprit guerrier.
Sans cette inspiration profonde, il leur manque la vaillance, la bravoure comme disent les gens du Has. J’ajoutai ensuite que, sans leurs chants, nos gens se sentaient privés de leur vie. C’est la raison pour laquelle ils les répètent, créent de nouvelles strophes, improvisent et recherchent de nouvelles inspirations pour en composer de nouveaux. Ils s’identifient pleinement aux héros de leurs chants épiques et y puisent de nouvelles énergies. J’aurais aimé relire ce rapport au sous-gouverneur et lui expliquer que les chants en question ne contenaient aucun élément subversif, car ils exaltaient les héros du peuple qui avaient trouvé la mort sur les champs de bataille en défendant leur pays. Aucun d’eux n’était allé en Anatolie ou ailleurs. Je décidai de me taire, car cela n’aurait servi qu’à envenimer la colère du sous-gouvemeur.
Après m’avoir exposé de long en large ses bonnes intentions de venir en aide à une âme innocente, voyant que ses paroles ne m’ébranlaient pas, il prit un ton plus doux pour me dire :
Bah ! Je vois que je parle en vain. Vous êtes tous de la même graine… Ces mots "de la même graine" furent dits avec mépris et peu après, il fit signe au garde de faire entrer le paysan enchaîné. Il était souillé de sang et couvert de contusions. Il ressemblait à un homme qui n’aurait plus une goutte de sang dans les veines. Dès qu’il me vit, il se jeta à mes pieds. Dans ses yeux rougis brillait un sentiment de fierté.
Père, Père, toi au moins, ne me force pas, car tu as ma confiance. Je ne peux pas… je ne peux pas faire une chose pareille !
Des larmes s’échappaient de ses yeux.
N’aie pas peur, n’aie pas peur… Je ne t’oblige en rien.
Dès que je lui eus dit ces mots, l’homme du Has se calma et se mit à me regarder fièrement.
Tu m’as fait plaisir Père.
Ces paroles firent sortir le sous-gouverneur de ses gonds.
Crucifie-le, ce cochon ! Dans ce monde aussi, il faut qu’il y ait des parjures.
"Dans ce monde aussi" : il insista sur ces mots comme s’il voulait pousser le paysan à bout afin qu’il soit obligé de demander grâce. Mais lui, répétait : "Tu m’as fait plaisir, Père, tu m’as fait plaisir…", tandis que le sous-gouvemeur enragé hurlait :
Une corde ! Une corde !
L’homme du Has me regarda pour la dernière fois dans les yeux en s’approchant de moi, et il me glissa à l’oreille :
Je te remercie Père, tu ne m’as pas tourmenté.
Ses lèvres tremblaient lorsqu’il s’agenouilla pour recevoir ma bénédiction, je lui dis :
L’homme qui hait la trahison ne meurt pas.
Il me répondit d’une voix douce :
Ce sont mes dernières volontés. Père écoute :
Dis à mon fils d’avoir beaucoup d’enfants et de donner mon nom à son aîné… mon nom, n’oublie pas, car la tombe ne me consumera pas…
Quel homme fort ! pensai-je, une fois resté seul dans la chambre avec le sous-gouvemeur qui se taisait. Nous restions tous deux silencieux et nous nous observions en dessous.
Nous allons prendre encore une tasse de café, me dit le sous-gouvemeur. Quoiqu’il en soit, nous devons nous retrouver entre nous pour en parler.
Je me tus à nouveau et bus le café en hâte. Lorsque je sortis, les pierres de la chaussée se dérobaient sous mes pieds.
Durant tout l’après-midi, les gardes du pacha annoncèrent "qu’on pendait le traître du roi". Tambour au bras, ils criaient sur tous les chemins. Avant le coucher du soleil, l’homme du Has fut pendu en plein milieu du marché de Gjakova. Le soir, les gens de son clan arrivèrent et emportèrent le cadavre. Ensemble, Tsol et moi, nous les suivîmes des yeux, tandis qu’ils descendaient la Rrypa et traversaient à la hâte l’ Erenik.
Dom Tsol pleurait. Quand la petite colonne funèbre se fut éloignée, je lui dis :
Le sous-gouvemeur a accordé l’éternité à l’homme du Has. Il ne mourra jamais.
Il ne cessait de pleurer.
Dès ce soir, on composera un long chant en son honneur et ce chant sera chanté dans les noces de génération en génération.
Cette nuit-là, Tsol et moi restâmes ensemble sur le balcon de la kulla à contempler la route où s’était perdue la petite colonne. Les ténèbres recouvraient maintenant tout l’espace et l’air frais de la nuit embaumait. Nous restions silencieux, aucun de nous ne soufflait mot. Nous pensions tous deux à l’homme qui venait d’être pendu. Pour la première fois, Dom Tsol ne mentionna ni l’alphabet, ni les poèmes. Il était peut-être en train de composer quelques vers pour l’homme du Has ? Vraisemblablement. Ces derniers temps, il méditait en composant des vers, et il exprimait tout ce qu’il désirait dire en vers et avec des rimes. Ces lignes et ces rimes lui paraissaient ensuite impropres à refléter la réalité, si bien que rien ne ressortait de ce travail. Je voulais lui demander quel poème il écrirait pour le paysan du Has , puis je laissai tomber. Cela n’a pas de sens, d’inquiéter ce garçon. Il paraissait déjà assez troublé, comme on pouvait le voir à ses lèvres qui tremblaient et à ses yeux rougis par les larmes. Plus tard, après être restés longuement côte à côte comme des momies, Dom Tsol reprit :
L’eau coule, l’eau coule, Père, et ne s’arrête jamais…
Elle ne tarira pas, lui répliquai-je. J’avais deviné ce qu’il voulait dire.
L’eau, la vie et l’eau ne font qu’un…
Oui, c’est aussi ma pensée.
Il arrive, Père, que notre fleuve, fatigué parfois par les chaleurs de l’été, semble se dissoudre sous la chaleur des galets et du sable, puis il renaît et jaillit puissamment, comme s’il voulait dire : "Voilà, je suis là. Je ne me rends jamais".
Il en est bien ainsi, lorsqu’il semble fatigué, puis soudain il renaît.
Nous échangeâmes quelques mots au sujet du fleuve et de son cours avant de nous souhaiter une bonne nuit. Parler du fleuve nous avait soulagés tous les deux.
Au lit, le sommeil ne me venait pas. Je revoyais toujours l’homme du Has , son visage exténué et son regard étincelant d’orgueil. Il semblait me dire : Père, je t’en prie, ne me déshonore pas… je ne peux trahir, ne m’oblige pas à jurer par la terre et par le ciel. Mieux vaut être pendu que déshonoré ! Et je lui répondais : Ne te fais aucun souci. Heureux es-tu ! Personne ne pourra te contraindre. C’est magnifique que tu sois pétri d’un tel honneur ! Tu ne connaîtras jamais la mort.
Et il m’apparaissait tout heureux, revêtu d’habits blancs parsemés çà et là de coquelicots :
Vraiment Père, crois-tu qu’il en soit ainsi ? Vraiment ? Et il se dirigeait vers la corde à grand pas comme s’il voulait défier les gardes du sous-gouvemeur. Ces terribles images de la nuit m’avaient couvert de sueur. Je ne me sens pas bien, me dis-je, et je m’assis en tailleur ; c’est une faiblesse qui me gagne tout le corps. J’eus du mal à me mettre debout. Mes jambes s’étaient alourdies. Je prenais conscience de ce que le sous-gouvemeur avait, non seulement offensé l’homme du Has et moi-même, mais nous tous. Il avait prononcé une condamnation sans qu’il y ait eu crime. Il avait condamné un homme innocent pour la seule raison qu’il avait refusé, au nom de l’honneur, de livrer les noms de ceux qui avaient entonné des chants de bravoure à la noce de son fils. Pour cette seule raison, il lui avait ôté la vie. Dans l’Europe d’aujourd’hui, ce procès semblerait tout à fait incompréhensible. Les conseillers du Saint-Siège s’étonneraient et s’interrogeraient en lisant mon rapport sur cet événement : – Qu’est-ce que cet homme raconte ? Un homme a été pendu, parce que lors d’un mariage, on a chanté des ballades épiques, et qu’il a refusé de dévoiler le nom des chanteurs ? Quelle folie : La vie est-elle semblable à une fleur qui fleurit deux fois l’an pour qu’on l’anéantisse ainsi ? C’est incroyable ! Hommes à la tête fêlée, heureux de mourir plutôt que de commettre un parjure ! – Ils diront tout cela. Ils sont habitués à voir passer à la guillotine des hommes qui volent ou commettent divers crimes ; mais jamais il n’est arrivé qu’on tranche la tête à quelqu’un pour avoir refusé de prononcer trois ou quatre mots. Combien de fois n’ai-je pas vu sur la place de Rome comment on exécutait les criminels et les voleurs, lorsqu’ils voyaient la corde ou la guillotine, ils imploraient, criaient, pleuraient, se tramaient à terre, même s’ils savaient que rien ne pouvaient les aider. Pour échapper au bourreau, ils auraient renversé le monde.
Je m’étendis à nouveau sur le lit et j’entendis les lourds chars de l’armée et des cavaliers qui dévalaient la Rrypa en troublant le calme de la nuit. Je m’approchai de la fenêtre, mais il faisait nuit noire et l’on ne voyait rien. On entendait seulement les roues des chars et le bruit cadencé des sabots des chevaux. De temps en temps, une voix impérieuse s’écriait "plus vite, plus vite" ! Je sortis sur le balcon et sentis qu’il faisait très froid. Peu après, Tsol vint se joindre à moi. Nous nous taisions : chacun de nous aurait voulu que les ténèbres s’estompent pour entrevoir les soldats et la colonne.
Cela fait des jours et des jours que les soldats défilent toute la nuit. Dès que j’entends le bruit des sabots des chevaux et le grincement des roues des chars, je me réveille et pas moyen de retrouver le sommeil. Je ne sais pas ce qui m’arrive ! s’exclama Tsol.
Moi aussi, les bruits des chevaux m’ont réveillé, lui dis-je, même si je n’avais pas fermé l’œil jusqu’à maintenant.
J’ai un mauvais pressentiment, Père. Tout ce remue-ménage n’est pas bon signe.
Ne te fais pas de souci, ce ne peut être pire que cela n’a été. L’envahisseur n’a jamais demandé des comptes pour effectuer les déplacements de ses troupes.
Il redoutait l’armée et ses manœuvres. Enfant, n’avait-il pas vu dans son village de la Mirditë , comment l’armée avait furieusement tué et passé au sabre tout ce qui se trouvait sur son passage ? Son père y avait trouvé la mort, ainsi que ses cousins. Plus tard, sa mère était morte de chagrin, et il était resté orphelin chez des cousins éloignés. Un jour, un prêtre l’avait emmené dans le nord, et envoyé à l’école à Shkodër chez les Franciscains. Il y avait étudié durant dix années, se montrant un bon élève. Il y a deux ans, la commission me l’avait présenté en me recommandant vivement de le préparer à de prochaines études qu’il poursuivrait à Sarajevo ou à Rome. Enfermé à l’intérieur des murs de son école, Tsol n’avait jamais eu l’occasion de voir autant de soldats.
A son arrivée à Gjakova , étant donné que notre église se trouvait près de la route principale reliant la ville à la Malësie et à Reka , il avait vu évoluer les troupes turques qui allaient de-ci de-là dans différentes directions.
Un jour, il me dit :
L’armée se déplace-t-elle toujours ainsi ?
Oui, lui, répondis-je, et j’ajoutai : je te comprends fort bien, mais actuellement nous devons nous habituer à cette vie là. Le jour viendra où nous n’aurons plus d’armées étrangères sur notre territoire.
Dieu veuille, Père que nous voyions ce jour !
C’est ainsi que mes paroles le tranquillisèrent une nouvelle fois et il retourna dans sa chambre.
Je vis que le jour avait commencé à poindre : le chant des coqs annonçait une nouvelle journée. Jours nouveaux, espoirs nouveaux, pensif je m’allongeai sur le lit.
CHAPITRE 2
Le lendemain je me réveillai tard et je sortis sitôt après le petit déjeuner. Sans aucun but précis, je me dirigeai vers le Grand Marché, puis je décidai d’aller jusqu’au magasin de Lam Lula. Lam était un des premiers notables de Gjakova auquel je me sentais uni par des liens tissés dès l’enfance. Nous étions du même âge, nés tous deux dans la rue du Çabrat {12} et nous "avions bu le sang" l’un de l’autre en suçant notre doigt {13} . Au Çabrat , nous avions choisi d’être frères et juré de rester fidèles l’un à l’autre toute notre vie. Mais nous n’étions pas seulement devenus frères en suçant notre doigt, en fait nous étions déjà cousins : nos aïeux, les Kazazi et les Musa portaient le même nom : Kazazi. Ils étaient arrivés à Gjakova depuis deux cents ans, à la suite de troubles qui avaient éclaté contre les Turcs et s’étaient terminés dans le sang aux environs de Llap. De nombreuses familles avaient alors été contraintes de prendre la fuite. Mes aïeux étaient quatre frères qui, après de nombreuses péripéties, avaient rejoint la rivière Ngrica. On ignorait encore la raison pour laquelle ils étaient partis deux à deux, chacun de leur côté. Les aînés étaient restés près du fleuve, tandis que les plus jeunes avaient continué la route jusqu’à Gjakova. Les frères avaient-ils décidé ensemble avant de se séparer, ou avaient-ils été poussés par d’autres circonstances ? Je ne parvins jamais à l’élucider. De toute façon, il en résultait qu’aujourd’hui, ceux qui étaient restés près de la rivière Ngrica , qui sépare les Kazazi de Gjakova des Kazazi de Pejë , étaient passés à l’islam et avaient perdu le métier des Kazazi. Ils s’étaient orientés vers le commerce et, peu de temps après, leur renommée n’avait cessé de grandir dans tout le vilayet.
Les rapports entre les frères d’un même sang, mais qui professaient une religion différente, n’avaient jamais été très bons. Parfois, ils n’avaient même pas existé bien qu’ils se considèrent frères. D’ailleurs, ces liens se seraient peut-être éteints et auraient disparu à jamais si, après de nombreuses années, le plus jeune fils des Kazazi, qui s’appelait maintenant Mula, n’était venu habiter à Gjakova près de chez nous, dans la rue du Çabrat. Il s’appelait Nazmi et son petit fils, dont je devins plus tard le frère de sang, Lam. Par le passé, les quatre frères, soit qu’ils aient abandonné la foi de leur père, soit pour d’autres raisons, ne s’étaient pas fréquentés et voilà qu’aujourd’hui, leurs arrière-petits-enfants et leurs petits-enfants fraternisaient à nouveau. Chacun à sa façon s’efforçait de respecter l’autre, et comme c’était l’habitude dans les familles séparées par des croyances différentes des deux côtés, on se montrait très attentifs à ne pas offenser l’autre. En un mot, on s’attachait uniquement à ce qu’on avait en commun. Enfant, mon père me disait : "Lam, Cen, Rexhep et Can, ce sont tes frères. Pour eux, tu dois être prêt à prendre le fusil si c’est nécessaire".
Plus tard, lorsque je partis au séminaire de Shkodër et Lam à la medersa de Shkup , je pensais que les temps vécus par nos aïeux, qui s’étaient séparés les uns des autres, allaient se répéter. Durant les grandes vacances, nous nous rencontrions à nouveau et grimpions sur le sommet du Çabrat pour bavarder ensemble. Tous deux, nous faisions tout pour éviter le moindre heurt, même s’il était évident que nos voies s’engageaient dans des directions opposées. Lorsque je partis à Rome et Lam à Istanbul, je pensai "cette fois, plus jamais nous ne nous reverrons". Mais les années passèrent et je revins enfin au pays. Dès que j’eus traversé l’ Erenik , j’embrassai ma terre et les larmes me montèrent aux yeux. C’est à toi que j’appartiens. O terre ! Et je jurai de donner jusqu’à mon dernier souffle de vie pour le bien de ce pays que j’aimais tant.
Le lendemain, je rencontrai Lam. C’était maintenant un homme. Il s’était marié et avait deux enfants. Il gérait un commerce et conduisait les caravanes qui allaient de Shkup à Shkodër en passant par Gjakova. Emus, nous nous saluâmes. "Où as-tu mis tes habits noirs ?" dit-il un peu malicieusement ! Je le regardai avec étonnement. C’était la première fois qu’il me posait une telle question. Que lui répondre ? Lui avouer que ces vêtements noirs n’étaient rien d’autre que le signe d’un service que j’accomplissais de mon plein gré ? Tandis que je pensais à ce que je devais répondre, il s’approcha et me dit :
Pardon. Je n’ai pas voulu te faire de peine, tu sais, nous sommes cousins et frères et nous le resterons indépendamment de nos coutumes et de notre profession. Le même sang coule dans nos veines et il n’a pas changé de couleur depuis 3000 ans et plus.
Tu as raison. Je ne doute pas de tes sentiments. Vois-tu, ces habits religieux ne sont que pour l’église ; je dois remplir ma tâche comme toi la tienne. Nous avons en commun beaucoup plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous séparent. Ce sont les premières qui nous importent. Et parmi elles, l’armée turque qui pèse sur notre tête depuis des siècles.
Nous devrions parler plus souvent comme nous l’avons fait aujourd’hui. Le destin a voulu que les petits-fils des Kazazi aient deux religions, mais cela ne saurait nous empêcher de travailler ensemble pour le bien de notre peuple.
Bravo ! Ta parole est d’or.
Par la suite, je rencontrai Lam de temps en temps. Nous discutions de choses et d’autres. En plus de son commerce qu’il dirigeait avec une grande compétence, Lam s’intéressait aussi à la légende sur l’origine du Pont Sacré, Ura e Shenjtë {14} . Nous avions cela en commun, car moi aussi je me passionnais pour les recherches archéologiques et les chants populaires. Nous aimions à redire l’un l’autre en souriant : "Ce qui est commun est commun…". Mes fidèles connaissaient nos liens de parenté, et les caravanes de Lam Mula étaient peut-être les seules à traverser librement Tropojë en se rendant à Shkodër , en dehors de quelques marchands à la recherche de chevaux, ou bien des armées turques qui empruntaient parfois ces chemins. Lam s’exclamait souvent en plaisantant : "Toi et moi, nous sommes deux fois frères…"
Tout en ruminant ces pensées, j’arrivai au magasin de Lam. A l’entrée, un de ses jeunes employés m’accueillit en me souhaitant la bienvenue, puis il me conduisit jusqu’à la petite pièce d’où Lam dirigeait ses travaux quotidiens.
Quel bon vent t’amène ? dit-il après m’avoir salué fraternellement.
Je lui racontai ma tournée pastorale à travers la Malësi.
Le jeune apprenti nous servit le café. Lam savait que, dès que j’arrivais, j’aimais prendre une tasse de café.
Tu as l’air un peu fatigué me dit-il.
Je dors mal. D’étranges choses trottent dans ma tête sans me laisser jamais en paix.
Tu as toujours de drôles d’idées. Laisse-les donc courir ! Peu de temps après je repris : – Y a t-il longtemps que l’armée se déplace de nuit vers le Col de Prush ?
Lam, qui était représentant de la ville au Conseil de la Commune plissa le front et dit :
Hier, après qu’ils eurent pendu l’homme du Has , j’ai rencontré par hasard le sous-gouvemeur à la mairie. Il m’a avoué que ce pauvre malheureux était mort pour rien, mort comme un chien, alors qu’en disant deux ou trois mots, il aurait eu la vie sauve. Je lui avais rétorqué que nos coutumes sont plus fortes que la vie d’un homme, et que pour la plupart d’entre nous, la mort est un grand honneur. Il a fait comme s’il n’entendait pas et n’a rien répondu. Il était clair qu’il ne s’attendait pas à ces réactions de ma part et lorsque nous nous sommes séparés, il a ajouté : – Bah ! Nous n’avons que faire de ces deux ou trois mots venant de qui que ce soit ! Nous avons notre armée. Dorénavant elle montera la garde à la porte des montagnards. Dans une conversation avec le commandant de la garnison, le bey Hamdi a vaguement évoqué les mouvements des troupes vers les deux cols de la montagne. Il s’est exclamé en plaisantant : – Les soldats en ont assez de la ville. Ils ont besoin de respirer l’air pur des montagnes…
Tous deux feignaient de plaisanter, mais quelque chose se dissimulait derrière leurs paroles.
Moi aussi je pense que quelque chose est en train de se tramer, conclut Lam, mais que pouvons-nous y faire ?
Il faut que nous découvrions le but de ces manœuvres pour prévenir nos hommes, afin qu’ils ne soient pas pris au dépourvu. As-tu la possibilité de t’informer un tant soit peu ? C’est dangereux, mais essaie donc de leur soutirer quelque chose. D’après les nouvelles qui nous arrivent de Shkodër , Raguse et Venise, la Porte a l’intention d’entreprendre de vastes offensives au cœur de l’Europe. Les Allemands et les Hongrois sont très inquiets. Il est probable que les Russes se mêlent aussi de ces affaires de façon à en profiter le moment venu. Je ne me soucie pas tant de l’Europe que de nous-mêmes. Je crains que la Porte, avant de poursuivre sa stratégie, ne cherche à apaiser la situation de notre côté de manière à renforcer ses positions.
Tu connais mieux que moi les agissements de l’Europe, mais il semble bien quelque chose soit en train de couver, dit Lam.
Nous passâmes un long moment à échanger nos vues sur ces questions. Lam voulut me retenir à déjeuner ; dans l’après-midi, je le quittai pour prendre le chemin de l’église. Le soleil déversait encore ses rayons et c’était un temps idéal pour se promener. En marchant silencieusement dans la rue grouillante de monde et remplie du bruit des commerçants, je m’aperçus qu’involontairement j’avais pris un autre chemin. Je me retrouvai aux abords du quartier de Mula Isufi. La route grimpait en pente douce et débouchait juste sur la colline abrupte de l’ Erenik. Je suivis mon instinct. Comment, par un jour aussi merveilleux ne pas m’offrir une courte méditation sur la rive de l’ Erenik pour reposer mes yeux et me remplir les poumons de l’air pur de ce lieu ? Peu de temps après, je me trouvais au sommet de la colline. J’avais laissé les maisons loin derrière moi, et seul le murmure des eaux de la rivière montait jusqu’à moi. En ces premières journées ensoleillées d’un printemps précoce, l’herbe avait commencé à poindre rapidement. L’ Erenik enflé par la fonte des neiges, bouillonnait avec impétuosité. D’ici quelques jours, il s’apaiserait vite et ne laisserait voir que son limon et son sable fin qui servirait à la construction des maisons. Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, j’allais avec Lam et d’autres camarades sur cette colline, tout heureux de retrouver notre rivière. C’était pour nous le plus grand fleuve du monde et nous étions fiers que le plus grand fleuve du monde coulât tout près de nos maisons. Plus tard, nous apprîmes qu’il existait beaucoup d’autres fleuves, et de bien plus grands, parmi eux le Drin était le plus grand de notre région. Nous en étions profondément attristés. Un soir je demandais à mon père quel était ce fleuve qu’on appelait Drin. Il se mit à rire : "Il passe devant notre porte. Je te le montrerai un jour". Toutefois, je continuais à penser que l’ Erenik était le plus grand fleuve. Il éclata de rire et ajouta : "Il est vrai que c’est une rivière étonnante que la nôtre ; parfois elle nous semble la plus grande du monde, et d’autres fois, tarie par la chaleur de l’été, ce n’est plus qu’un fin serpent qui se traîne". A vrai dire, je découvris plus tard que, lorsque la chaleur de l’été brûlait toute chose, notre rivière devenait de plus en plus basse. Le sable scintillait et les galets reluisaient, il me semblait qu’ils rougissaient de honte sans eau qui les recouvrit. Vers la mi-août, il arrivait aux enfants de traverser le lit de la rivière sans crainte, alors qu’en automne, et surtout au printemps ses eaux bouillonnantes les effrayaient. Aujourd’hui aussi, lorsque je le vis, il me parut sans fond. J’en eus de la joie et je me mis à y jeter des galets. Puis, je grimpai à la recherche de plus grosses pierres, je m’amusais comme un enfant. Tout en cherchant je mis la main sur un morceau d’argile lisse. Je l’essuyai et vis que c’était une vieille poterie. En l’examinant attentivement, je remarquai qu’elle portait une inscription. On pouvait y déchiffrer les lettres DAO. Ah ! pensai-je, un objet ancien, et je m’en réjouis car j’avais déjà trouvé de semblables spécimens sur d’autres escarpements. Mais que cachaient ces trois lettres ? De nombreux historiens les avaient identifiées comme signes d’une ancienne culture des Balkans. Je me mis à chercher d’autres morceaux car, à cet endroit la terre de la colline s’était effondrée. Je ne parvins pas à en trouver, mais tout heureux d’être tombé sur cette pièce portant l’inscription symbolique dont on parle dans certains livres, je retournai en toute hâte à l’église. En chemin, je marchais si vite que je répondais à peine aux salutations qu’on m’adressait. J’entrai dans ma chambre où j’avais déjà une collection d’autres morceaux de poterie et d’objets en fer. Je nettoyai soigneusement le morceau trouvé et le plaçai sur l’étagère. Ainsi pensai-je, de nos jours on s’intéresse aux choses demeurées enfouies sous terre durant des siècles !
Peu après, Pater Tsol entra dans la pièce et me salua. J’étais occupé à contempler le morceau de poterie et ne fis pas attention. Je m’excusai donc de ce mépris involontaire : il venait de l’enthousiasme que j’éprouvais pour la découverte que je venais de faire.
J’ai vu que quelque chose d’important t’avait troublé, me dit Pater Tsol.
Je me mis à lui expliquer en détail la signification de cet objet, et surtout l’importance de l’inscription. Il se réjouit avec moi et réexamina ma trouvaille. Il caressait le morceau de poterie tout en murmurant : "Une page d’histoire… une page…"
Père, crois-tu qu’un jour on puisse trouver quelque chose que les Illyriens ont écrit ? me demanda Tsol après m’avoir redonné le morceau de la vieille poterie.
Pourquoi pas ? Il faut penser que la vie millénaire d’un grand peuple cultivé, qui possédait des institutions développées, doit avoir laissé des traces. Il n’est pas dit que tout ait disparu d’un seul coup.
Nous parlâmes ensuite des vers qu’avait écrit Tsol ces jours-ci, et du fameux Meshar de Buzuku. Sans aucun doute Père, me dit Tsol, l’auteur connaissait bien la façon dont s’écrivait notre langue : il a certainement eu entre les mains un ouvrage du même genre. La manière, dont ce livre est traduit du latin, prouve l’existence d’une tradition culturelle écrite.
Ce que tu dis là Tsol, mérite une attention particulière et repose sur de solides bases. Buzuku savait le latin, de plus il connaissait très bien sa propre langue. L’ouvrage traduit en est la meilleure preuve. Sans l’existence d’autres écrits antérieurs, celui-ci n’aurait pu être de cette qualité. On peut aussi présumer que tout auteur, qui aurait eu conscience d’entreprendre pour la première fois un tel travail l’aurait signalé. Par conséquent, Buzuku nous aurait dit qu’il s’agissait du premier livre écrit en albanais. Il faut nous orienter dans cette direction.
A ce qu’il semble, Père, ajouta Tsol, les maillons de la chaîne de notre histoire sont dispersés. Cela exigera beaucoup d’efforts, beaucoup de connaissances et beaucoup de courage pour parvenir à les unir.
Avant de nous souhaiter une bonne nuit Pater Tsol évoqua l’homme du Has pendu à Kërshlli.
Il a maintenant tous les honneurs et de tous.
Je désirerais lui consacrer quelques vers, me répondit Tsol avec un brin de honte.
Il les mérite et qu’ils jaillissent de ton cœur !
Comme s’il avait compris où je voulais en venir, il fit un signe affirmatif de la tête et s’éloigna.
CHAPITRE 3
Deux jours durant, je ne cessai de m’intéresser à ce morceau de poterie que j’avais trouvé. Je le prenais en main, le comparais à d’autres, examinais ses lignes éraillées tout en cherchant à fixer son ancienneté. Plus je m’évertuais à pénétrer son secret, plus je me sentais impuissant et perdu. Eh bien, pensais-je, je ne resterai pas sur une déception : je vais m’obstiner à chercher.
Le troisième jour Tsol m’amena un de nos paroissiens qui, visiblement, désirait me dire quelque chose d’important. Il avait du mal à parler.
Père, Père, hier soir j’ai aperçu des chars couverts de bâches noires qui entraient dans notre ville et pénétraient dans la caserne. Ils étaient accompagnés de nombreux gardes qui surveillaient attentivement les alentours…
Il ne s’agissait peut-être que de munitions, lui répondis-je, et tout à coup les mouvements de troupes de ces jours-ci me vinrent à l’esprit.
Les Turcs ont l’intention d’entreprendre une nouvelle expédition, et pour cela, ils ont découvert une arme nouvelle qu’ils veulent tenir secrète. Ils inventeront toujours quelque chose dans ce domaine m’interrompit l’homme en balbutiant.
Non… il ne peut s’agir de munitions ; non Père. Et quoi donc alors ?
Des gémissements humains s’échappaient de ces chars…
On entendait comme des glapissements de chiens… c’était une lourde plainte… je l’ai entendue de mes propres oreilles…
Surveille donc ce soir, et demain viens me raconter si tu as perçu de quelle sorte de gémissements il s’agit.
Il s’éloigna rapidement, tandis que j’avais les jambes coupées. Des gémissements, des gémissements humains mêlés à des glapissements de chiens ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Si c’étaient des soldats blessés, ils auraient pénétré dans la ville en plein jour, et on aurait averti la population. Si c’étaient des rebelles blessés ou capturés on les aurait promenés à travers la ville et exposés ainsi à la raillerie des gendarmes turcs. Il ne s’agissait peut-être que d’un grincement de roue qu’il a pris pour un gémissement humain ? Je ne savais vraiment que penser. Le Père Tsol frémit, je vis son visage pâlir et devenir livide, puis son front étroit se couvrir de sueur.
Un gémissement humain… Père, que veut dire cela ?
Ça me tourmente aussi. A coup sûr, tôt ou tard nous finirons bien par savoir.
L’armée, les gémissements, puis à nouveau l’armée et les gémissements ! Ma tête éclate sous de tels chocs, murmurait Tsol.
Ne t’inquiète pas. Tu es jeune et tu ne ressens pas ces choses comme nous qui y sommes habitués.
Ce n’est pas bon signe, Père. Mon inquiétude augmente chaque jour. Il tremblait.
Je te comprends, mais tiens bon. La vie est longue et nous éprouve de maintes façons.
Il ne parvenait toujours pas à s’apaiser, il tremblait et transpirait.
Assieds-toi, assieds-toi et relis-moi la poésie que tu as écrite hier soir, lui dis-je pour essayer de le calmer.
Rien, je n’ai rien écrit. Je suis bloqué et rien de bien ne sort de ma tête. Mes idées sont décousues, et malheureusement je perds le fil de mes pensées.
Moi aussi, j’ai éprouvé la même chose. Nous sommes tous des hommes, assieds-toi et laisse toi aller.
Il s’assit prés de la table, très abattu il prit sa tête entre les mains. Nous restions en silence, chacun repensant à ce mystérieux gémissement dont la pièce était encore pleine. Pour sortir de cette situation pénible, je pris sur l’étagère les feuilles des notes que je me préparais à envoyer au Saint-Siège à Rome.
En effet, l’an dernier, le Saint-Siège m’avait demandé de faire un rapport détaillé sur les dernières migrations des gens du Kelmendi , et sur l’émigration d’une partie de la population de Hoti et de Kastrati vers l’Autriche et plus loin encore. C’est après l’ultime défaite de l’armée autrichienne aux côtés de laquelle avaient combattu maintes tribus des provinces du Nord de l’Albanie, depuis Peshter , Rugova et jusqu’à la région de Llap , que les familles avaient émigré par centaines. Sous la conduite du Patriarche Arsène du Monastère de Pejë , de nombreux fidèles serbes avaient aussi émigré. Certaines de ces familles s’étaient installées dans les provinces situées au-delà du Danube et d’autres étaient allées jusqu’en Ukraine. La majorité de ces gens appartenait à la religion catholique : c’était l’une des raisons pour lesquelles Rome, même après des dizaines d’années, s’intéressait toujours à ces villages abandonnés, à ce qu’il en restait et aux liens de parenté avec les familles émigrées. Je devais donc terminer un rapport sur la situation de ces villages et, à l’automne prochain, le confier à un émissaire spécial de Shkodër qui le remettrait à Rome. J’avais commencé ce rapport dès la fin de mon voyage de deux semaines de Peshter à Llap. Ce voyage avait été très pénible car, de nombreuses années après l’émigration, ces villages démolis et brûlés étaient demeurés déserts. Par endroits, la vie avait commencé à reprendre son cours, et les familles proches des émigrés s’étaient installées à la place de ceux qui étaient partis pour toujours. Toutefois, le grand vide provoqué par l’exode de la plus grande partie de la population n’était pas facile à combler. La première impression que j’avais notée, c’était qu’il fallait attendre deux à trois générations pour que la vie revienne comme auparavant sur ces espaces dévastés. Les Turcs avaient semé une telle terreur dans ces régions que cela n’encourageait pas les gens à venir y vivre. Ceux que je rencontrais répétaient : des gémissements et des malédictions sommeillent sous ces terres. Ce sol est imprégné du sang de nos enfants passés au sabre par des soldats… il renferme des esprits cruellement brisés avant l’heure.
En feuilletant les rapports, je découvrais des chiffres, des noms de villages, d’hommes, de tribus et de clans, de chefs de clans et de nombreux meneurs qui s’étaient dispersés à travers le monde. Que ne contenaient-elles pas, ces listes ? Je tombai sur un autre rapport concernant les chants populaires que j’avais recueillis et qui témoignent du cruel destin de ceux qui ont été obligés d’abandonner leur pays. En les parcourant, je voyais défiler devant moi, des étendards baignés de sang, des têtes d’enfants décapités et d’effroyables gémissements me glaçaient les os… Quel terrible destin ! Des pleurs, du sang, des gémissements et aujourd’hui encore comme hier. Je me mis à prononcer à haute voix ces plaintes tout en arpentant la pièce et en poussant des cris d’une voix déchirante. Sans la présence de Pater Tsol qui, après un moment de défaillance, s’était réveillé en sursaut au bruit de mes cris, j’aurais probablement continué à divaguer.
Père, tu ne te sens pas bien ?
Cette voix, qui s’entendait à peine, avait eu la force extraordinaire de me ramener à moi. Je désirais lui dire qu’il avait bien fait de m’interrompre, mais je ne voulais pas qu’il sache que moi aussi, ces derniers temps j’étais très angoissé et tourmenté par toutes sortes d’idées très pénibles.
Bien, je vais bien, répondis-je après quelques instants.
Moi, Père, je venais de tomber dans un cauchemar lorsque je t’ai entendu parler d’une voix étrange. Heureusement que tu m’as réveillé et que je suis sorti de cet horrible cauchemar, car je ne sais quels rêves épouvantables j’aurais faits. Lorsque je broie de telles pensées, je dors mal.
Nous en restâmes là, et après nous être souhaité une bonne nuit, chacun de nous se dirigea vers sa chambre. Lorsque je fus couché, les mêmes idées recommencèrent à me tourmenter.

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