Kismet

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251 pages
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Description

Alexandre, jeune Français de vingt-trois ans, arrive en Inde pour un séjour de quelques mois.


Sur place, il se lie d'amitié avec une famille indienne, chez qui il finit par poser ses bagages.


Accueilli par le tonitruant Hassan et la douce Asia, il apprend peu à peu la langue, la culture et découvre un pays où le merveilleux côtoie le sordide, où les destins comme les secrets peuvent être balayés en un revers de main.


Mais, en Inde peut-être plus qu'ailleurs, on ne tombe pas amoureux de n'importe qui...

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Date de parution 03 janvier 2015
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EAN13 9782368450758
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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©2015–ISEdition
MarseileInnovation.37rueGuibal
1303MARSEILLE
www.is-edition.com

ISBN(Livre): 978-2-36845-074-1
ISBN(Ebooks): 978-2-36845-075-8

Directiond'ouvrage: MarinaDiPauli
ResponsableduComitédelecture: PascaleAverty
Ilustrationdecouverture: ©JeanTurner

Colection«Romans»
Directeur: HaraldBénoliel

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constitueunecontrefaçon,auxtermesdel'articleL.35-2etsuivantsduCode
delapropriétéintelectuele.

GUILLAUMEGARNIER

KISMET

RÉSUMÉ

Alexandre,jeuneFrançaisdevingt-troisans,ariveenInde
pourunséjourdequelquesmois.

Surplace,ilselied'amitiéavecunefamileindienne,chezquil
finitparposersesbagages.

AcueiliparletonitruantHasanetladouceAsia,ilaprend
peuàpeulalangue,lacultureetdécouvreunpaysoùle
merveileuxcôtoielesordide,oùlesdestinscommelessecrets
peuventêtrebalayésenunreversdemain.

Mais,enIndepeut-êtreplusqu'aileurs,onnetombepas
amoureuxden'importequi.

4

Kismet(n.):
Destin,fatalité,fortune,lot,chance,karma.

5

PROLOGUE

Qu’est-cequ’onestcenséfairequanduntrucpareilvous
arive?

Quandunebourasquevousprend,voussoulève,vousenlève,
vousemporte?

Quandplusriennesert,toutdevientinutile?

Est-cequ’ondevraits’enfuir,reculer,partir?

Restertranquilementàlasurface,nagerlabrasedansleseaux
tièdesoubienplongerverslefond,làoùl’airsefaitrare,plus
prochedusolqueduciel?

Jen’avaispasprévucela,jen’avaisriendemandé,rienespéré.

Jen’airiencherché,rienprovoqué.

Pourtant,c’estarivé.

J’avaiscruconnaîtredeschosessurl’amour,j’avaismêmecru
avoiraimé.Pourtantaujourd'hui,jesuisnu,àpoil,nouveau-né
afamé,efrayédevantlatailedusoleiletlachaleurquis’en
dégage.

J’avaiscrurespirer,jesufoquais.

Pourquoiele,maintenant,ici,là-bas?

J’aibeaunepascroireaudestin,augranddesein,àl’échiquier
miliardaireouauxboulesdecristal,ilyatropdequestions

6

célibatairessansréponses,sansenfants,etbientropdepourquoi
pourpouvoirrésoudrel’équationdecesdeuxinconnus.

Notrehistoireestceledesécrans,despages,despartitionsque
l’oninventepourélargirl’espacedéjàbientroprestreint,avancer
dequelquespaslamargequinousencerclesuruneteretrop
plate.Personnen’auraitécritunscénariopareil.Lesdécideurs
auraientdécidé: tropgros,tropbeau,tropter e,blyaroncilb…eI
doncincredible.

Moi-même,jenel’aipasvuevenircetetarteenpleinefacequi
dégoulineencore.Ceteflammequinousabrûlés,moietmon
paseport,bouledefeudeglacequim’agelélecorpssurplace,
paralysé.

Etelequin’avaitjamaisétéembrasée…

Quim’aenvoyélà-baspournetoyerlesflaques,aspirerles
nuages?

Elemeprendpourunange,maisjesaisquemesailes–sij’en
ai–nerésisterontpas.

Oupeut-êtren’aporterai-jequelediablesousunecloche,
surpriseduchef,là-haut,mortbouréalongésursatable,jouant
auxdamesavecdespions,tousnoirs.Car,avantmoi,elen’a
connuqu’ungranddésertdeselauxvapeursdeZelin,vuesurla
mer de Bhopal, Nairobi, Hiroshima… Après moi – s'il y a un
après–,querestera-t-ilsicen’estquelquescendres,ungoût
d’avantcoincéentrechaquegencive,unelarmederièrechaque
sourire?

Vivre garé en stationnement interdit, parcmètre identifié,
fourièreauxdoigtsbagués.

Entrenous,iln’yavaitrien.

7

Àpartpeut-êtreunmari,quatreenfants,seizehivers,dixmile
kilomètres,trentecentimètresetplusieursgalaxies,quelque
chosecommedeuxoutroiscentainesd’années-lumière.

D’aileursaujourd’hui,iln’yatoujoursrien.Rienquitienne
surunboutdepapier,rienquejepuiseexpliqueravecmesmots
stupides,aveccetalphabetmisérabledevingt-sixpetitesletres…
Ilyaseulementdeuxêtresdontlespiedstouchentlamême
tere,latêtelemêmeciel.Unehistoireentreunhommequiécrit
etunefemmequinesaitpaslire.Entrecelequiatoutvécuet
celuiquiveuttoutvivre.

8

Août2008.

I

Cematin-là,ilestsixheuresquandjeposelepiedenIndeaprès
trois mois paséens ois d’eT orsim F arcn.erance, d e
questionnements,deflotement.Troismoispasésauprèsdes
miens,maistelementloind’eux.Douzesemainesd’atente,
maispasuneseulesecondededoute.Ilfalaitquejerevienne.Et
cetehistoired’agencedevoyagesn’estqu’unprétexte,jelesais
trèsbien.J’avaislaisébientropdechoseslà-bas,entreautres
moncœuretcelequienprenaitsoin…

Jesorsdel’aéroportettoutdesuite,unechaleurétoufanteme
brûlelespoumons.Noussommesenpleinmoisd’aoûtetla
mousonalaisédanssonsilageuncielchargédesueur.Jepose
mavalise,alumeunecigareteetresteunlongmomentasis,
réalisantenfinoùjesuisetcequejesuisvenuyfaire.

J’ail’impresionden’êtrejamaispartid’ici.Jerespireàpleins
poumonsceteodeur,l’odeursiparticulièredecetetere.
Comme le parfum d’une ancienne maîtresequi,enuneseule
boufée,voustransporteraitdanslesouvenirdesonétreinte.Et
jen’aiplusqu’uneseuleidéeentête,lamêmedepuisdesmois…

Alerlarejoindre.

Maintenant.Toutdesuite.

9

J’aiétéengagéparunIndienrencontréàParis,àl’époqueoùje
cherchaispartouslesmoyensàrevenirici.Etlejourdenotre
rencontre,peuimportecequ’ilm’avaitraconté,peuimportece
quejeluiavaispromis,j’auraisaceptéuntravaildansunemine
d’amianteetsignéuncontratavecmonsangs'ill’avaitfalu.
CommeunsignedelaProvidence,sonagencesesituaitàJaipur,
àseulementtroisheuresderoutedemavéritabledestination.
D’aileurs,letypeenquestion,MonsieurSingh,semblaenchanté
parmamotivationetl’afairefutconclueenquelquesdizainesde
minutes.Sansaucundoute,j’avaissuêtreconvaincant.

UnchaufeurariveetnouspartonspourJaipur:cinqheures
de route en perspective… Durant le trajet, tandis que nous
slalomonsentrecamionsmulticoloresetfuméesnoires,queles
arbres se font de plus en plus rares à mesure que nous
aprochonsdelaplainedésertiqueduThar,j’ailetempsde
dérouilermonhindietjem’aperçois,avecunplaisirpartagépar
lechaufeur,quej’aimêmeréusiàprogreserpendantces
quelques mois dans l’antichambre du bonheur. Je me sens
incroyablement bien, détendu et confiant, sans aucune
apréhensionfaceàl’incertitudeetledangerquientourentma
venueici.Jesaiscequejerisqueetjenesaispasvraimentcequi
m’atend.

Mais,jesaisquim’ atend.Etcelamesufitpourlemoment.

Devantmesyeuxdéfilelefilmdescinqmoisquej’aipasésici.
Cinqmoisquiontbouleversémavie,modifiélecoursdeschoses
etlesensducourant.Etceretouraujourd’hui,malgréles
conseilsetlesavertisementsdesgensquiraisonnentet
s’inquiètentjustement,estcommeuneévidencepourmoi.Une
nécesité.

Enfinjerespire,etlevoiledevantmesyeuxs’estompepeuà
peu.

10

Seull’instinctm’aconduitici.Jen’aiaucunplan,aucuneidée
decequejevaisfairenicommentjevaislefaire.Jesaisquela
routequim’atendestunlongtunneloùlesisuesdesecoursse
feront rares. Mais, pour la première fois de ma vie, j’ai
l’impresiondefairequelquechosequicomptevraiment,car
seulmoncœurguidemespas.Alorsquetroppeud’entrenousle
laisentsortirdesacage,lemienabrisélasienne,dévoréma
raisonetprismoncorpsenotage.

ÀpeinearivéàJaipur,jen’aiplusqu’uneseuleidéeentête:
sauterdansunbusdirectionRatangarh,destinationdestinée.
Située à cent vingt kilomètres au nord de la capitale du
Rajasthan,lapetiteviledeRatangarhfigureàpeinesurles
cartes.Bourgadesansgrandintérêt,sicen'estlaprésencede
plusieursdizainesdehavelis,cespetitspalaisvieuxdedeuxsiècles
pourcertainsetconstruitspardesmarchandsmégalomanesdans
lesdernièresheuresfastueusesdel'ancienneRoutedelaSoie,
Ratangarhn'estrienpourpersonne,àjustetitred'aileurs.

Pourmoi,c'estautrechose.

Jerencontremesfuturscolègues,mangeunmorceau,observe
d’unœildistraitcetevilequivadevenirmienne,cebureauet
cesgensquiserontbientôtmonquotidien.Lesprésentations
faites,jeleurlaisemesbagages,leurexpliquevaguementmon
histoirede«famileindienne»etsautedanslepremierbusqui
pase.Auborddelaroute,jejeteundernierregardàmes
colaI ls.d ssèersp leecm b qntlque pue èheuasreauggte
1
rencontreaveccetétrangegora idnih netuas terabai qu eneuigo
dans des bus locaux surpeuplés avec un sourire jusqu’aux
oreiles…

1.Litéralement«clair».Utliséfamlièrementpourdésignerleshommes
blancs.

1

Letrajetestunvéritablecalvairepourmoi.Cen’estpasla
chaleur,nilefaitquemondossoitcoléàlamincebanqueteen
skaïquejepartageavecquatreautrestypes,ninotrechaufeur
quicomposedessymphoniesdeklaxonendoublanttracteurs,
motos,camions,charetes,letoutenunefois,etcependant
cent vingt kilomètres… Non, c’est ceteatentequimerendfou.
Ceteadrénalinequifaitreculerlesminutesetralentirles
nuages.Cecompteàreboursdébutéquatre-vingt-dixjoursplus
tôt est sur le point de se terminer, et l’atedivne tetn e
insoutenable. Alors, pour tuer le temps, j’entreprends de
pratiquerl’activitéprincipaledetoutvoyageurétrangerenInde:
mefairedesamis.Etjeretrouveleplaisirdevoyagerentouréde
sourires,desolicitationsentousgenres,partageantcigareteset
bonnehumeuravecceshommessimplesetatachants.J’ai,
pendantcesquelquesmoispasésenFrance,visionnébeaucoup
defilms,lubeaucoupdelivres,écoutéénormémentdechansons.
J’avaisunbesoinmaladifdegardermonespritenInde,dele
laiserrejoindrelespartiesdemoiquim’atendaientdéjàlà-bas.
Etcetepériode,commelalonguepréparationduboxeuravant
lesoirducombat,asemble-t-ildonnéàmoncœurlacouleur
ocredel’Inde.Alors,mevoilàchantantunevieilechanson
d’amour,acompagnéparmescompagnonsdevoyagehilares,
chacun se joignant à moi dans un concert de rires et de
clapementsdemains.Saufqu’aucund’entreeuxnecomprend
ausibienquemoilesparolesdecetechansonquej’aichoisiede
chanter:
«Merizindagikemalik
meredilpehatrakde
tereanekikushimei
meradumnikalajaye».

«Toiceluiquidétientmavie
Celuiquiemprisonemoncœur

12

Tonarivéemeremplitdejoie
Jepouraisenmourir
Duplaisirdetevoir».

Etaumlieudutohu-bohudenotreorchestre,j’entendssavoix
quirésonnedanslamienne.J’entendsmesproprespass’aligner
sursonpoulsquis’acélère.Deplusenplusvite,deplusenplus
fort.
J’arive.
Jesuisdéjàlà.

13

Décembre2007.

I

Hasanestvraimentuntypebien.

Ilasum’acueilircommeunroi,moi,lepetitFrançais
débarquédenulepart.Jesuisarivédepuisàpeineunedizaine
dejoursdansceboutduboutdumondequ’estRatangarh,mais
jem’ysensdéjàcommechezmoi.Etc’estgrâceàlui.

Jetravailedansunehaveli,unerichedemeuredatantdeprès
d’unsiècleachetée,restauréeetreconvertieengaleried’artpar
uneartistepeintrefrançaisequetoutlemondeiciapele
«MadameJi».Chaquejour,j’improvisedesvisitesavecdes
touristes enshort-tong-bob-écran total,discourantsurles
«inspirationsvernaculairesnonnégligeablesdansl’arttribaldu
Shekhawati»,plaçanticioulàdesréférencesimprobablessur
l’Histoiredel’art:

«Oui,mesieurs-dames,VangGoghfutpeintreenbâtiment
dansleportd’Amsterdam.»

Hasanestlegardiendelahaveli,maisilpréfèreleterme
«manager».Safileaînée,Soraya,aaprislefrançaisaucontact
desétudiantsqui,commemoi,sontvenustravaileraufildes
annéesici,etguidelestouristesauseindecepalaisdesmileet
unenuits.Celafaithuitansqu’ilssonticietjouisentd’unevie

14

simplemaisconfortable.Chaquesoirdepuismonarivée,nous
nousretrouvonstousensembleautourdubrasero,etnous
refaisonslemonde.

Toutelafamileparleanglais,etilsontl’habituded’acueilir
desétrangersdansleurfoyer.DanstoutRatangarh,bougede
quelquesdizainesdemiliersd’habitantsperduaumlieudu
désertduRajasthan,iln’yapasdeuxfamilescommecele-là,et
Hasannecachepassafierté.

«TuvoisAlexandre,jepeuxmourirheureux.J’aiacomplima
tâcheici-bas.Mesenfantsvonttousàl’école,ilstravailentbien,
ilsréusirontdanslavie.Etça,pourmoiquinesuispaséduqué,
c’estlaplusimportantedeschoses.»

Jeregardesesenfants: Soraya,quiamonâge; Maya,âgéede
vingtans; Muna,seizeansetAftab,sonfils,ungrandgailardde
dix-huitans.Ilssontbeaux,enbonnesanté,souriants.Etplus
nous discutons, plus je suis impres lar pnéoniem rasi ehc
d'Has paromme L’han. est sialos ,er ndrag tles rèenbing a
perçant,inteligent.Savoixestchaude,trèsgraveetsonrire
emplitl'espaceautantquesaprésenceimposante.

«Parcontre,ilyauntrucquej’airatédansmavie,medit-il
avecungrandsourireséparéaumlieuparl'espacedeceuxqui
ontdelachance.C’estmafemme.C’estunemauvaisefemme.Je
veuxlachanger.Qu’est-cequetuenpenses?Tucroisqueje
2
pouraisépouserunerichefrançaise?Unebelegoriavecdes
cheveuxenor,commeMadameJi?»

Toutlemondesouritetjefaisdemême,nesachantpastrop
quoirépondre.Asia,safemme,luisortquelquechoseenhindiet
toutlemondesemetàrire,luicompris.

«Tusaiscequ’elemedit,cetecrazywoman? Qu’elemepaye
lebiletd’avionpourlaFrancequandjeveux! »

2.a or g «». éF nedimin

15

Jerisàmontouretobservecepetitboutdefemmequ’estAsia.
Jemerapelequelapremièrefoisquejel’aivue,j’aicruque
c’étaitlafiled'Hasan,passafemme.

Eli sst eeuse…aciei gret sni eisf et ,epitund’e ega tsenoS siv
rondeurparfaite,avecdeuxgrandsyeuxnoirsdesinésau-desus
d’unpetitnezlégèrementretrousé.Commetouteslesfemmes
indiennes,sescheveuxdejaissontausisombresquesestenues
sontflamboyantes.Eleatrente-neufans,eleenfaitdixde
moins.Eleneparlepasbeaucoup,maislorsqu’elelefait,
chacunl’écouteatentivement.

C’estunebelepersonne,etsonsouriremerendheureux.

Alorsjelaregarde,etlavoixd'Hasans’éloigne.Plusloin.

– Tu sais, la première fois que l’on s’est rencontrés, avec Asia,
ons’estdisputés.Elem’atrèsmalparlécejour-là.Etçacontinue
depuisvingt-quatreans,Alexandre.Vingt-quatreans!
s’exclamet-ilenfrotantsabedainerebondie.

– Moi je trouve ça très beau. Tu sais Hasan,enFrance,ilya
demoinsenmoinsdecouplesquirestentausilongtemps
ensemble.Ilyabeaucoupdedivorcesmaintenant.

Ilmeregardeavecdesyeuxgraves.

– Le divorce est une très mauvaise maladie que vous avez en
Europe.Lemariage,ici,enInde,c’estpourlavie.C’estnotre
culture.

– Donc, il n’y pas de divorce en Inde ? Jamais ? Et toi qui veux
changerdefemme,tuvasfairecomment?jedemandeavecun
grandsourireàHasan.

Etc’estAsia,danssonanglaistrébuchant,quirépondàmon
sourireetmedit:

– L’un de nous deux finira par tuer l’autre. C’est comme ça
qu’ondivorceenInde.

Nousrionsetjelesregardetous,unparun.Voilàunebele
famile:unie,solidaire,heureuse,secontentantdepeumais

16

profitantdetout.J’ail’impresiond’êtrelà,aveceux,depuisdes
années,dessiècles…
Jamaisjenemesuissentiautantàmaplace.
Etpourtant,jeneréalisetoujourspascommentjesuisarivé
là,àdixmilekilomètrescequej’apelaisavant«chezmoi».
*****
Novembre.Ilfaisaitgris,ilfaisaitnoir,mavieétaitunplatde
raviolisfroids.
Jetravailaisdansuncentred’apel,perduaufinfonddela
banlieueparisienne,pourlecompted’uneONGbienconnue.Je
pasaismesjournéesautéléphoneàsoutirerdel’argentàdes
petitsvieux,invoquantlediable,lamaladieetlamisèredansle
monde.
– Monsieur Vignon, nous savons que vous donnez
régulièrementetnousvousensommesreconnaisants.Nous
avonsdel’admirationpourvotrecourageetvotregénérosité.
Mais,MonsieurVignon,vouscomprenez,cetremblementde
tera d tsnaahinA gfe enim tgniv-ertauqe dusplé tuà éjle
personnes.Desfemmes,desenfants,etdeschèvresausi,
MonsieurVignon.Etencemoment,c’estl’hiverlà-bas.Vous
savezqueleestlatempératuredanslesmontagnesafghanesen
pleinhiver,MonsieurVignon?
– Heu… enfin, mais je voudrais bien…
– Moins quarante, Monsieur Vignon ! Moins quarante ! Vous
rendez-vouscompte?Sanscompterlesavalanchesetlestalibans.
– C’est teribletoutça,Monsieur.Terible.Maisvoussavez,
mafemmeestmaladeetsontraitementcoûtetrèscher,alorsen
cemoment…
– Monsieur Vignon, vous savez, chacun a ses petits soucis.
J’enaiausi,croyez-lebien.Maissichacunselaisealerà
s’apitoyersursonsort,oùvalemondeMonsieurVignon?Ce

17

quejevousdemande,c’estunpetitgeste,unpetitrayondesoleil
danslaviedecesgensquiontbesoindevous.Imaginezune
seconde,MonsieurVignon,lefroid,lesenfants,laneige,les
chèvres, les Kalachnikovs… Nos petits malheurs à côté de ça,
qu’est-cequec’est,MonsieurVignon?

Cejobétaituncalvaireetlestudioquejepartageaisavecune
vingtainedeblatesétaitlàpourconfirmerquej’étaisbeletbien
unraté.Unratédevingt-troisans,desrêvespleinlatêteetles
poches vides… D'aileurs,àceteépoque,unephraserevenait
souventtroterdansmatêteaumomentdedirebonnenuità
mescopinesblatoptères:àpartirdequelâgepeut-ondireque
l'onaratésavie?Sansdouten'est-iljamaistroptardpourtout
foirer; l'inverseestmoinsprobable.

Etpuisunjour,jesuistombésurceteofre:«Recherche
étudiantpourstageauRajasthan».Jenesavaismêmepasoùçase
trouvaitàceteépoque,maisj'aitoutdemêmerépondu,aucas
où.Et,quelquesjoursplustard,j’airencontrécetefameuse
peintredanssonapartementcosydusixièmearondisement.
Unefemmed’unesoixantained’annéesàlabeautéglaciale.
Grande,blonde,raidecommeunpicàglace.Legenrede
personnequisemblesoufrirensouriant.Elem’aprésentéle
tableau: acueilirlestouristes,fairevisiterlahaveliu en– nde gra
maisonauxaluresdepalaisdeMaharajah–,commencerles
préparatifsd’uneexpositionprévuepourfévrier.,e alri Pe saas d
pasdebiletd’avion,logé,nouri.Elem’aengagé,j’aiacepté.

Jesuissortidelà,j’aiapelémonboulotpourleurdirequeje
nereviendraispas.Jemesentaisétrangementbien,léger.Six
mois de break, j'en avais besoin. En Inde ou aileurs,peu
importe.L'importantétaitdepartir,loinsiposible.

18

Dixjoursplustard,jemontaisdansunavionpourlapremière
foisdemavie.Jen’avaispaseuletempsderéfléchir,doncpasle
tempsdedouter.

Jen’avaispaspeur.

Quelquepartaufonddemoi,jesavais.Quelesquesoientles
chosesquim'atendaientlà-bas,j'étaisdécidéàfaireensorte
qu'elesmetrouvent.J'avaischangél'aiguilage,etrienquepour
cela,cevoyageétaitdéjàlachoselaplusimportantedemajeune
vieinutile.

Lorsdenotreentretien,mapatronnem’avaitparlédugardien
–uncertainHasan–etdesafamilequivivaientlà-bas.Ele
m’avaitplusoumoinsmisengardecontrelui,meconseilantde
gardermesdistances.J’avaistrouvécelaétrangesurlecoupet
quandj’yrepenseaujourd’hui,alorsquenoussommesluietmoi
devenusamis,celamefaitdoucementrire.

19

Février2008.

I

C’estdanslebusquinousramènedeJaipurquejecommence
àréalisercequivientdesepaser.Jesuispartagéentre
l’impresionquetoutceladevaitfinirparariveretlefaitqueje
n’auraisjamaiscrucelaposible.
Eleetmoi…
Encore hier soir, lorsque nous discutions tous les deux,
évoquantpourlapremièrefoisceteénergieétrangeentrenous.
«Nousavonsdûvivrequelquechosedetrèsfortdansune
autrevie»,m’avait-eledit.
Mais,àcetinstant,ilsemblaitencoreimposiblequecetevie-
là,ceprésent,puisenousréunir…
Etnousvoilàaujourd’huichangésàjamaisparlanuitquenous
venonsdevivre.
Etmaintenant?
NousrentronsàRatangarh,lessouvenirsendésordreetles
pochespleinesderêvesbraconnés,partagésentrel’enviederire
etl’enviedepleurer.Avec,aufonddenous,cetenuitqui
continuedebrûler.DeuxmoisquejesuisarivéenInde,
seulementdeuxmois.Etj’aiceteétrangeimpresionquetout

20

étaitécrit,quetoutdevaitfinir–etcommencer–parcela.
J’esaiederetrouverlefildesévénementsquinousaconduits
jusqu’ici,l’improbablecheminquimènedeuxêtresquetoutest
censésépareràseretrouverensemble.Iln’yapasd’explication
rationnele,jelesaistrèsbien.Iln’yarienàquoiseratacher.Il
n'yaquenous,etlenéanttoutautour.

Jemesouviensavoirététrèsvitefascinéparsonvisage,parla
douceurinfiniequis’enémanait.AcaparéparHasanetson
omniprésencesympathiquemaisbruyante,ilm’arivaitparfois
demeplongerdanslacontemplationdiscrètedecetefemme
auxgestessigracieuxqu’ilssemblaientobéiràunechorégraphie
divine… Je pasailespremiersjoursàl’observeretcomprisvite
enquoiconsistaitlequotidiend’unefemmeindienne: travailer
seulepourlecomptedetoutlemonde,enétanttoujoursla
dernière à parler, manger, se reposer, se coucher… La première
foisquej’aivoulul’aideràranger,Hasanm’arêtad’unephrase
quejen’oublieraipas:

«Laise,eleestlàpourça.»

Elemitdutempsàacepterquejel’aide.oitseuQ ie fden é,rt
d’honneurstupidequifaitquepersonneneseplaintjamaisde
sonsortenInde.Mais,petitàpetit,j’airéusiàm’imposer.Et
trèsvite,Asiadécidademecoinceràmonproprejeu: elefitde
moisonasistantencuisine.Épluchant,découpant,frotantsous
sesordres,jedécouvrisleplaisirdepartagerdutempsavecce
petitboutdefemme.Jememisviteàpasermesjournéesavec
eleetlesenfants,tandisquelesoir,jefumaisetrefaisaisle
mondeavecHasan.

Auboutdequelquessemaines,Asiamebaptisa.

– Je n’arive pasnom:avec tonAlezandre,c’esttrop
compliqué,medit-eleunjouralorsquenousétionstousles
deuxentraindepréparerledéjeuner.Iltefaudraitunnom
indien.

21

Eleréfléchituninstant,trèssérieusement.

– À partir d’aujourd’hui, tu t’apelerasMehtab.Voilà.

– Mehtab… OK, ça me va. J’aime bien. Mehtab… Qu’est-ce
queçaveutdire?

– Ça veut dire « lune » en ourdou. Et comme j’ai déjà un fils
quis’apeleAftab–«lesoleil»–,toituserasMehtab.

Mon nouveau nom fut rapidement adopté par tout le monde,
etAsiaveilaàcequepluspersonnenem’apeleAlexandre.

«AlezandreestenFrance,répétait-ele,Mehtabestici,avec
nous.»

Quelquesjoursaprèsmonbaptême,j’étaisavecHasan,asis
danssachambrecommesouventlesoir:

– TusaisMehtab,Asiat’aimevraimentbeaucoup…Cenom
qu’ela t’nndo «é…eh M batm ,»id eli-ttéri mysmenteuse. e

– Je sais… Ça veut dire « lune », c’est ça ?

– Oui. Mais c’est bien plus que ça.

– Je ne te suis pas, là… Arêtetesmystères,Hasan! luidis-je
enriant.

Maissonvisagerestasérieux.

– Il y a une vingtaine d’années, nous avons eu un fils avec
Asia. Entre Soraya et Maya… Il est mort au bout de trois mois. Il
auraitàpeuprèstonâgeaujourd’hui.

Jecomprisoùilvoulaitenveniretrestaisouslechoc,bouche
bée.

– Et il s’apelait…

Ilhochalatêteetesquisaunsourireenguisederéponse.

Cefutlepremiercadeauqu’elemefit.

2

Ensuite,c’estunesucesiondesouvenirsquimevientà
l’esprit,pieresuneàuneajoutéessurlecheminquinousa
menésàhiersoir.

Jemerevoisaprenantmespremiersmotsd’hindi,etce«je
t’aime»imprononçablequejeluichantaisàlaguitare–«Mei
tumkopyarkartahu…»–s uo sel saplaudisementsetlesriresdes
enfants.

JerepenseauxcinqjoursquenousavonspasésàRatangarhau
moisdejanvier,sansHasan,pourlapremièrefois.J’yavais
découvertsonvéritablevisage,celuidelafemmeetnonplusde
l’épouse.Jel’avaisvuerire,chanter,parlerjusqu’auboutdela
nuit. , reuttoreÊtib l.tnemis melp

Etausoiroùeles’étaitconfiéeàmoisursesmensonges,etoù
eleavaitesquiscos leé drsount son mari… Je urviav siga eed
merapelelafiertéquej’avaisresno ,is nma eos’être… Denti
confident,qu’elemeconsidèrecommesonfils.

Ilyadessouvenirscommedesflashes,ungeste,unregard.

Nousdeuxàl’arièredelavoiture,tentantdecalmerRaman,
lechien,quipaniquesurlaroute.Et,pendantuneseconde,une
minusculeseconde,nosmainsquiserencontrenttandisque
nouscaresonsl’animal.Jelasuisdesyeuxunsoir,alorsqu’ele
montedanssachambre; eleseretournelà-haut,surlepasdesa
porte et me regarde… Et je sais. À ce moment-là, je sais…

JerevoisHasanmedemandantunsoir,pourrire,sijevoulais
épouserAsia.

Etmoiderépondre«oui»sanshésiter,sansréfléchir,sousles
riresdetoutelafamile.Etmoi,riantcommelesautres,mais
aveccommeunpointd'interogationbizarecoincédansla
poitrine.

Ilyacetenuitquenouspasons,Maya,eleetmoi,àparler,
rire,pleurer.Oùelemedévoilesonintentiondelelaiserseul
unjour,cemariqu’elen’aimepas,etdepartirvivreavecsa

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mèreloindelui.Etpuis,plustard,cetemêmenuit,elequi
m’inviteàm’alongerdanslelit.Etmoiquim’instalecontrele
mur, un peu crispé, gauche… Et, le matin, me réveilantsamain
autourdemataile,nospremierssecretspartagésetl’esquisede
nosfuturesnuitsblanchesauxfondsdenosyeuxfatigués…

Desdizainesdedéchargesinvisiblesàl’œilnu…

Pourfinirlà,maintenant,touslesdeux,seulsfaceàceuxqui
sontsinombreux.

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Août2008.

IV

Monpremierjourdetravailestunvéritablecauchemar.

Asisderièremonbureau,jepiquedunezsurmonclavier,
bercéparlamusiqueronronnanteduventilateur,lecorpssaleet
fatigué.Celafaitbientôttroisjoursquejen’aipasdormietje
portelesmêmesvêtementsdepuismondépartdeRoisy-Charles
deGaule,ilyadecelauneéternité.

Moncolègueneremarqueaparemmentrienmalgrémon
teinttuberculeuxetmonregarddevachesacrée.Ils’apele
Narendraetalemêmeâgequemoi,maiscommesouventchez
lesIndiens,ilenparaîtdixdeplus.Ilestbienenchair,dégarniet
sonvisageestafreusementconstelédeboutonsetdecicatrices.
Ilal’airgentilceNarendra,ilmeracontesavie,safemme,son
premierenfantquiestenroute.L’espaced’uninstant,alorsqu’il
meparlesufisammentprèspourquejepuisecontemplerle
champdebatailedesonvisage,j’aiunepenséepoursafemme,
elequiadécouvertàquoiresemblaitsonmarilesoirdeses
noces…Voilàcequiarivequandonaétévilainedansunevie
antérieure,machère…r uobaellpca’L mima. kare du

Lesheuress’écoulentdansunelenteurmoiteetdéjà,je
commenceàm’inquiéter.C’estmapremièrejournéedetravail

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