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L'Affaire

De
203 pages
Un petit commissariat de campagne voit son quotidien chamboulé lorsqu’une vieille dame vient constater la disparition de sa sœur.Au départ banale, l’affaire va peu à peu s’amplifier et affecter les membres de l’équipe du commissaire Nocek dans leur intimité, dévoilant un à un les secrets et les blessures que chacun cherche à cacher. Iront-ils jusqu’à envisager que le meurtrier puisse être plus proche d’eux qu’il n’y paraît ?
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2 Titre
L’Affaire

3

Titre
Virginie Lopez
L’Affaire

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9126-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748191264 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9127-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748191271 (livre numérique)

6





. .

8 L’Affaire






À Josette, à Christian,
À Michèle, à Jean,
À Armance, à Marc, à Julien, à Stéphanie,
À Amélie, à Cécile, à Christelle,
À Sylvie, aux « sofitéliens » de Marseille et de Paris
Et à tous les autres encore…
9 L’Affaire






Le commissaire Nocek venait de fêter ses
cinquante-trois ans.
Exemplaire dans son travail, respectueux de
ses coéquipiers, il arrivait néanmoins tous les
matins au bureau avec cette mine renfrognée de
ceux qui venaient d’apprendre une mauvaise
nouvelle.
Ce qui au départ mettait mal à l’aise les
membres de son équipe était devenu au fil des
mois d’une banalité sans équivoque.
Tous avaient conclu que le commissaire
Nocek apprenait une mauvaise nouvelle tous les
matins, et c’était tout.

Un jour, une jeune recrue du nom de Marcel
Finot osa demander au commissaire la raison de
son air attristé.
Il faut bien comprendre que Finot n’étant
arrivé que depuis une semaine au sein du
commissariat, la vue de ce supérieur chagriné
avait de quoi le déstabiliser. Alors, sans doute
pour se faire bien voir de Nocek, il entra un
matin dans son bureau avec d’un côté un café
serré et de l’autre une question embarrassante
qui lui brûlait les lèvres.
11 L’Affaire
À sa décharge, Finot devait penser qu’avec
une tasse de café dans la main droite, Nocek se
sentirait moins seul et peut-être se départirait
enfin de cette morosité qui faisait sa réputation.
À vingt et un ans, on avait l’excuse de la
jeunesse et de la naïveté.
Finalement, par ce geste de jeune premier,
Finot témoigna un soutien - devenu indéfectible
par la suite - à ce commissaire qu’il ne
connaissait que depuis quelques jours, mais
dont l’air ennuyé et embrouillé avait rendu si
proche.
Il va sans dire que Finot sortit du bureau
aussi vite qu’il y était entré, la tasse de café
encore bien installée dans le creux de sa main et
la question pendue au bout de ses lèvres.
Il fallut bien du courage à ses coéquipiers
pour le convaincre d’abandonner cette tasse,
devenue en l’espace de quelques minutes l’alliée
la plus dévouée de Finot face au minois
désenchanté de Nocek.
Les autres membres de l’équipe dévisagèrent
quelques instants le nouveau venu avant de lui
lancer une œillade bien sentie : si Finot avait
perdu la face devant Nocek ce matin-là, il avait
gagné la sympathie de ses nouveaux
coéquipiers.
C’était une façon comme une autre d’entrer
dans l’équipe.
12 L’Affaire
Après cette mésaventure du bureau « aux
voiles rouges », ainsi que l’on appelait le bureau
du commissaire à cause de l’unique carte
postale collée sur la porte en verre - un souvenir
de vacances qui représentait un inattendu trois
mâts aux voiles d’un rouge flamboyant - Finot
n’osa plus jamais aborder le sujet de l’air dépité
du commissaire mais se douta bien, à travers
l’accueil chaleureux du reste de l’équipe, que les
autres recrues avaient elles aussi connu en leur
temps pareille estocade.
Le commissaire Nocek apprenait une
mauvaise nouvelle tous les matins et c’était tout.

Les hypothèses les plus farfelues circulaient
sur la cause de ce bougon matinal, et faisaient
même l’objet d’insolites spéculations.
Le plus étrange était que cet air navré
disparaissait au bout d’une heure ou deux
seulement. Et fait encore plus étrange, il n’était
pas rare d’entendre le commissaire Nocek rire à
tout rompre au cours de la journée, en écoutant
une simple anecdote de policiers.
Aussi naturel que le soleil se lève à l’est et se
couche à l’ouest, Nocek entrait dans son bureau
la mine chagrinée et en ressortait presque
joyeux.
Et comme il serait incongru de demander au
soleil de rendre des comptes sur l’orientation de
sa journée, il serait incongru de demander à
13 L’Affaire
Nocek les raisons de ses changements
d’humeur.
Tous humains que nous sommes, nous nous
attachons à l’aube orientale.
Tous policiers qu’ils étaient, ils s’accrochaient
au rictus navré du matin, comme des
explorateurs à leur boussole.

L’équipe du commissaire Nocek comprenait
plusieurs membres.

Oscar Meunier avait la quarantaine
grisonnante et une foi inaltérable en son travail.
Bien qu’il passait presque quinze heures par
jour dans son bureau de douze mètres carrés, il
le quittait chaque soir coupable de ne pas en
avoir fait assez.
Sa passion pour la justice avait eu raison de
ses deux mariages, dont il n’avait gardé que
quelques photos posées sur son bureau. Des
photos usagées qu’il mettait bien en évidence
dans un cadre en bois, face à la porte.
Nul ne pouvait pénétrer dans l’antre de
Meunier sans être aussitôt captivé par les doux
visages de ces deux femmes, pauvres victimes
de l’entière dévotion de leur mari pour la
justice.
Meunier y jetait parfois un regard si résigné
et malheureux que l’interlocuteur, pris d’un
accès de compassion, n’avait plus d’autre choix
14 L’Affaire
que de baisser la voix et tourner les talons. La
tête inclinée, les mains jointes, presque
religieusement.
Il fallait bien se rendre à l’évidence, Meunier
était convaincant à l’extrême dans son rôle de
« martyr de la république ».
Certes, au milieu de tant de sacrifices et
d’abnégation, il se perdait un peu.
De temps à autre, il lui arrivait de fermer les
yeux et d’imaginer cette autre vie qu’il aurait pu
avoir. Des regrets s’immisçaient peu à peu dans
son esprit. Des images, des sons, des odeurs
tournoyaient violemment dans son bureau, se
cognant aux murs, à la porte, à cette fenêtre
qu’il n’ouvrait jamais. Des regrets qui le
frôlaient lentement, sensuellement.
Et qui repartaient soudainement, le laissant
apaisé, mais pas tout à fait indemne.

Tous ses collègues s’accordaient à dire que si
Oscar Meunier avait un sacré mérite, c’était sans
conteste celui d’avoir consacré sa vie entière à la
police. Ils l’admiraient pour cela, certes, mais ne
l’enviaient pas. Car la question en suspens
demeurait de savoir si cela en valait vraiment la
peine. Vingt ans qu’il était là et vingt ans qu’il
attendait sa grande affaire.
Pour l’honneur de la police et surtout de son
équipe, il aurait bien été capable de commettre
lui-même le crime le plus infâme.
15 L’Affaire
Afin d’offrir à ce petit commissariat une
enquête juteuse, parfumée, forte en bouche.
Une enquête qui en délecterait plus d’un, une
enquête qui étancherait la soif de ces agents
rouillés.
Une générosité suffisante pour imposer le
respect au sein de ce commissariat de
campagne.

Eric Le Pechu avait un peu plus de trente
ans. C’était un homme costaud, qui aurait sans
doute brillé de mille éclats au rugby s’il n’avait
pas connu de petits soucis avec la justice dans
son adolescence. Vols à l’étalage et trafics en
tout genre, Le Pechu avait failli bien mal
tourner.
À dix-sept ans, en garde à vue au
commissariat du treizième arrondissement de
Paris, il avait fait la rencontre d’un policier
inspiré qui s’était pris de compassion pour ce
jeune gaillard à la dérive.
Le Pechu avait toujours su qu’il passerait sa
vie entouré de barreaux, comme certains
avaient la vocation d’être médecin ou acteur.
Il s’agissait désormais de choisir de quel côté
il allait faire carrière. En sortant du
commissariat ce jour-là, il prit la décision de
toujours faire en sorte de demeurer devant
plutôt que derrière.
16 L’Affaire
On ne sut jamais la raison profonde de cette
soudaine vocation pour la défense de la justice,
mais Le Pechu laissait parfois entendre qu’il
avait réalisé face au policier parisien qui
s’occupait de lui que les flics n’étaient pas si
différents des fripouilles après tout, car pour
que les uns existent il fallait bien que les autres
commettent leurs délits.
Finalement, c’était un commerce comme un
autre, où l’offre et la demande fluctuaient au gré
des règlements de compte, de l’agitation sociale,
et des décisions de la Place Beauvau.
Le Pechu s’étant toujours senti l’âme d’un
businessman, il avait naturellement choisi
d’intégrer la police.
Aujourd’hui encore, il se retrouvait
constamment aux avants postes face aux assauts
d’insultes ou de poings des jeunes arrêtés.
Ses coéquipiers avouaient que son passé en
tant que petit malfrat jouait en sa faveur pour
calmer et mettre en confiance les enragés.
Qui plus est, son imposante stature lui
permettait d’imposer, si ce n’est un respect, au
moins une certaine appréhension dans les yeux
des voyous énervés et en perdition.
Le Pechu n’était assurément pas le cerveau
de l’équipe, mais sa musculature et son
expérience du commissariat « vu de la cellule »
avaient fait de lui un officier indispensable.

17 L’Affaire
Côté vie privée, Le Pechu sortait depuis
environ deux ans avec une jeune américaine de
vingt-trois ans répondant au doux nom de
Sharon-Pamela. Une fille qu’il avait rencontrée
un été alors qu’il était en vacances à Los
Angeles.
Accompagné de son frère aîné, Éric avait
réalisé un rêve de gosse en foulant le sol
américain. Voir les immenses « shopping
malls », les larges « highways » et bien sûr se
balader du côté de Beverly Hills, Malibu, Bel
Air… c’était tout cela son rêve de gosse.
Le dépaysement était gigantesque entre cette
ville de tous les fantasmes qu’était Los Angeles
et la petite bourgade du fin fond de la France
où il exerçait en tant que policier.
Les deux hommes avaient choisi comme lieu
de villégiature un motel typique situé à quelques
centaines de mètres de la plage.
Dix jours passés dans un même endroit -
enfin surtout dix nuits - et déjà s’était installé le
sentiment étrange de n’avoir rien connu d’autre
de toute sa vie.
Le Pechu avait eu l’impression d’avoir
toujours séjourné dans cette petite chambre à la
moquette verte, de s’être toujours brossé les
dents dans ce lavabo rose pâle.
De fait, l’idée de devoir quitter
définitivement ce lieu à la fin de la semaine lui
était apparue parfaitement insurmontable,
18 L’Affaire
émotionnellement dangereuse, lui qui n’était
pourtant pas de nature sensible.
La distance kilométrique avec la France, les
décalages horaire, culturel ou linguistique entre
les deux rives, tout cela s’était brouillé dans sa
tête et avait amplifié chacune de ses sensations.
Il avait tout vécu en double, voire en triple.
Les sentiments éprouvés lors de ce voyage
avaient été tellement plus puissants, plus
euphorisants, plus exagérés que tous ceux qu’il
n’avait jamais ressentis à la maison.
Allez savoir pourquoi tout était « en plus
gros » de ce côté-ci de la planète. Les routes, les
magasins et même les yaourts.
Sharon-Pamela travaillait dans ce motel en
tant que femme de chambre, un petit boulot en
extra d’une dizaine d’heures par semaine qui lui
permettait de payer une partie des coûts de
scolarité de sa faculté.
Mis à part le nom, il fallait bien convenir que
Sharon-Pamela n’avait rien de la Californienne
type que les feuilletons américains s’amusent
tant à exhiber et à vendre au reste du monde.
Brune, les cheveux courts, deux yeux bleus
immenses éclairant un visage aux traits fins et
délicats, telle était l’employée de l’hôtel qui
croisait tous les jours la route des deux français.
Qui plus est, elle prenait plaisir à échanger
quelques mots avec eux à chaque fois qu’elle les
apercevait.
19 L’Affaire
Après un semestre entier passé dans une
université parisienne, elle n’avait jamais cessé
d’entretenir son français et était fière de le
mettre en pratique dès qu’elle le pouvait. Cela
lui rappelait les bons souvenirs qu’elle avait
gardés de son séjour dans la capitale.
Le cinquième matin après leur arrivée, les
frères Le Pechu décidèrent de faire un footing
sur la plage. Mais au bout d’une demi-heure à
peine, l’aîné fut contraint d’arrêter net sa
course, à bout de souffle. La cause en était le
manque d’entraînement peut-être, la
consommation sans limite de cigarettes
sûrement.
Il laissa son jeune frère poursuivre ses
dynamiques foulées et lui donna rendez-vous à
dix heures pour un copieux petit déjeuner dans
un restaurant du bord de plage.
Une heure plus tard, ce fut alors seul et
transpirant que le jeune Éric retourna au motel,
et tomba nez à nez avec la charmante Sharon-
Pamela.
Après les politesses d’usage, ils engagèrent la
conversation sur les sites incontournables de la
ville, les lieux branchés où dîner, les boutiques
tendances à dévaliser, les quartiers huppés à
visiter. Elle paraissait si heureuse de pouvoir
renseigner ce français que Le Pechu ne put
résister à l’envie de l’inviter à passer l’après-midi
20