L’affaire Baralando
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Description

Adèle est une éternelle rêveuse et une grande optimiste. Ingénieure de formation et adepte des probabilités, elle met tout le temps sa vie en équations. Elle cherche son âme sœur, mais cumule surtout les losers et autres plans douteux.
Charline est sarcastique, aime les chiens en peluche et est très, très maladroite. Éternelle étudiante, au grand désarroi de sa mère, elle n’a pas réussi à rentrer dans « le droit chemin » et à choisir un métier dans la liste affichée sur le frigo.
Les deux copines décident de donner une tournure inattendue à leur vie professionnelle et montent une agence de détectives privés à Marseille. Après quelques premiers clients hauts en couleur, le duo improbable est engagé par Daisy Baralando, une femme à l’élégance légendaire. Au volant de leur Twingo rouge, Charline et Adèle mènent l’enquête pour prouver l’infidélité supposée du mari de leur cliente, chirurgien esthétique sur la Corniche. Mais cette mission de routine va les conduire sur une piste criminelle qui n’a rien à voir avec un adultère. Enfin presque…
Entre quiproquos et rebondissements, les deux héroïnes vous entraînent dans leurs aventures rocambolesques. Alors, attachez vos ceintures et découvrez l’univers de Charline et Adèle !
« L’Affaire Baralando » est le premier opus des aventures de Charline et Adèle, série policière humoristique écrite à quatre mains. Dans un style moderne et enlevé, ce roman feel-good atypique raconte l’histoire de deux copines colocataires. L’écriture à deux voix (Charline prend vie sous la plume de Christelle Catarsi, et Adèle, sous celle d’Amélie Hurteaux) donne du pep au récit. Leurs différences de style, ainsi que l’alternance des points de vue, rythment le roman. Le duo fonctionne à merveille et fait des étincelles !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2021
Nombre de lectures 17
EAN13 9782370116970
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’AFFAIRE BARALANDO
Une enquête de Charline et Adèle - Tome 1

Amélie Hurteaux et Christelle Catarsi



© Éditions Hélène Jacob, 2021. Collection Humour . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-697-0
À ma grand-mère, Y, et à mon fils chéri.
Christelle Catarsi

Pour mes « ptits poulets », les soleils de ma vie.
Amélie Hurteaux

Ce roman est une pure fiction. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes ayant réellement existé serait totalement fortuite.
Elles ne savaient pas que c’était impossible, alors elles l’ont fait.
Petit remix d’une phrase de Mark Twain (l’auteur de Tom Sawyer !)
Prologue - Adèle


Marseille, samedi 2 avril 2016

A&C Détectives
Agence agréée par le CNAPS du ministère de l’Intérieur
Adèle Forissier - Charline Pasteur
Marseille et région PACA
Investigations privées, commerciales, industrielles
Rapports d’enquêtes recevables en justice
Vous cherchez un détective privé ? Voici cinq bonnes raisons de faire appel à nous :
- Nous sommes les filles les plus coriaces de toute la galaxie.
- Nous sommes discrètes, organisées, et complémentaires.
- Nous sommes capables de résoudre des énigmes aussi bien ficelées qu’une paupiette de veau.
- Nous sommes à votre disposition jour et nuit (enfin, plutôt le jour, quand même).
- Nous sommes des presque trentenaires vraiment sympas, donc… ben, rien, en fait, mais il fallait cinq bonnes raisons.
Contactez-nous !
www.acdetectives.fr
* * *
Allez, je clique sur « Publier ».
- Ça y est, Charline, l’annonce est en ligne !!!
1 - Charline


Lundi 4 avril 2016

Le premier dimanche de janvier, c’est le jour de la blanquette de veau chez les parents.
J’avais décidé que c’était le moment de leur annoncer la grande nouvelle et de faire mon « coming out » comme détective…
J’avais tout préparé dans ma tête, tout était parfait. Lorsque j’avais fait ma visualisation, ils étaient ébahis et enthousiasmés par mon courage et mon abnégation. J’allais sauver le monde.
Finalement, ça s’est plutôt mal passé.
Tout se présentait pourtant bien. Ma mère était d’excellente humeur, mon père aussi, détendu, tranquille.
J’ai commencé mon annonce :
« J’ai quelque chose à vous dire » et là, direct, ma mère a pensé que j’étais enceinte ! Je n’ai même pas de mec ! Bravo pour le cliché.
Du coup, mon père a cru que j’avais cassé un truc. Bon, pour sa défense, je l’ai mal habitué, il y a deux mois, j’ai planté ma voiture. Une araignée. Elle est tombée devant moi, avec son petit corps velu et ses pattes immenses, j’ai senti mon cœur se serrer, ma respiration se bloquer. Je cherchais un moyen de la tuer, l’esprit vagabondant de proposition en proposition pour l’éloigner de mon champ de vision. Et lorsque je suis sortie de ma léthargie, ma voiture avait pris le contrôle, avait quitté la route et s’était encastrée dans une grue. Je m’en suis tirée avec une entorse cervicale et une commotion cérébrale.
Quand, dans la conversation, j’ai enfin pu placer qu’avec Adèle, on allait monter notre boîte, j’ai reçu un accueil assez favorable. Et là, j’ai ajouté « de détectives » et tout est parti en vrille.
Mon père s’est esclaffé : « Tu es beaucoup trop maladroite ! Pierre Richard qui file un malfrat sans tomber ni casser un truc, c’est assez dur à envisager. »
Il se fout de moi, bien sûr, et je ne peux pas totalement lui en vouloir.
Au fil des années, je suis devenue la reine des démonstrations empiriques des effets de la gravitation et des calculs physiques en tous genres.
À quelle vitesse mon corps va-t-il heurter le sol si je trébuche en marchant à six kilomètres-heure ?
Quelle est l’énergie développée par le choc frontal d’une voiture roulant à cinquante kilomètres-heure avec une grue ?
J’ai pu vérifier tout ça, et plus encore.
J’ai eu mon premier trauma crânien dans mon couffin, c’est dire si j’étais prédestinée à tomber.
Même avec un GPS, je me perds. Un truc sur mon système d’orientation spatial défectueux, à la suite d’une de mes nombreuses chutes, il paraît.
Et ensuite, il a compris que je ne rigolais pas. Et il a vrillé : « Ça fait dix fois que tu changes de trajectoire ! »
C’est pas faux…
Depuis mes 12 ans, je me voyais vraiment bien médecin légiste. J’avais décidé que mener des enquêtes et disséquer des corps seraient les activités qui occuperaient ma vie. Je m’imaginais mystérieuse et intelligente, suivant mon intuition redoutable pour démasquer les coupables. Zorro en blouse blanche ensanglantée et avec des cheveux longs qui aurait, à la manière de Sherlock Holmes, un esprit de déduction et d’observation incroyable. J’ai trouvé ça enthousiasmant de découper une souris, une grenouille… Jusqu’au jour où je me suis retrouvée face à mon premier cadavre, en début de deuxième année. Enfin, j’ai pensé que c’en était un. En fait, il s’agissait d’un bizutage hautement philosophique qui consistait en la reconstitution d’une main coupée en morceaux. Après avoir vomi tripes et boyaux, j’ai abandonné l’idée de la médecine légale et de la médecine tout court, d’ailleurs. Je n’ai pas supporté. Il semblerait que je sois un peu trop sensible, aux dires de mes profs et camarades.
Ayant perdu ma vocation première dans le sang, la sueur et le vomi, j’ai vécu un moment d’introspection et de flottement psychologique. Que faire, maintenant que le rêve de mon adolescence est brisé ? Le sens de ma vie avait disparu. À quoi bon chercher ?
Durant ma période d’errance, je me suis perdue, physiquement, dans un bâtiment de la fac. J’ai tourné en rond pendant quarante minutes, et au détour d’un couloir je me suis trompée de porte et je me suis retrouvée dans le bureau de la responsable de l’unité diététique. Elle m’a trouvée sympa, elle m’a proposé d’entrer dans sa section. Vu que j’adore la nourriture, je me suis dit que la nutrition, cela m’irait très bien. Jusqu’à ma dernière année. Celle durant laquelle j’ai découvert l’enfer. Ou plutôt devrais-je dire « les autres », parce que, selon Jean-Paul Sartre, « L’enfer, c’est les autres ».
Faire des programmes nutritionnels, expliquer à des gens que, pour être en bonne santé, ils doivent manger équilibré, et ensuite m’entendre dire qu’ils ont pris du poids parce que, au choix :
- Les Mojitos ne sont pas des boissons diététiques, même si elles contiennent du citron vert et de la menthe.
- Le régime est trop dur parce que la pâte à tartiner ou les pâtisseries ne sont pas autorisées tous les jours.
- Un écart par semaine, ça marche bien, surtout si on décide que chaque nouvelle semaine commence le lendemain.
J’ai bien vu, à ce moment-là, que la sociabilité étendue à l’ensemble du genre humain, sans choix ni distinction, ce n’était pas fait pour moi. J’ai fini par craquer, hurlant sans vergogne sur une patiente au milieu de l’hôpital dans lequel je travaillais durant mon stage de fin d’année. Elle se plaignait de devoir faire du sport et arrêter la bière tous les midis alors qu’elle considérait ça comme des céréales. Puis elle m’avait traitée de connasse mince qui mangeait des chips et du chocolat et qui lui faisait la morale, à elle. J’ai été virée, gentiment. Ou presque. Trop émotive, on dirait…
Lassée des gens, comprenez des contacts non désirés avec des personnes inconnues, j’ai entamé des études de français, c’est plus intellectuel. Je suis actuellement en master de didactique du français et j’adore la grammaire, c’est ma vie, je rêve de faire ma thèse sur son évolution à travers les âges. C’est un super sujet et, en plus, je ne suis obligée de parler à personne, sauf quand j’en ai envie.
Étonnamment, mes amis me prennent pour une intello allumée, à la limite entre l’ado et la bibliothécaire. Et cette couverture m’ira très bien quand on aura des clients en tant que détectives.
En soirée, quand on me demande : « Tu fais quoi, dans la vie ? », je réponds avec un sourire éclatant : « J’étudie la grammaire ! » en exhibant mon tee-shirt préféré sur lequel il est écrit « Grammaire, l’autre pays du café ». Une blague qui ne fait rire que moi et qui m’assure l’indifférence totale de la part des convives. Qui a envie de débattre de l’évolution du rôle du groupe verbal à travers les âges ? Ben, moi, bien sûr ! Il paraît que la culture générale la plus efficace, en société, c’est l’Histoire. Visiblement, l’histoire de la grammaire n’en fait pas partie, j’ai du mal à saisir pourquoi. Mais bon, y’a bien des gens qui aiment le foot, le rugby, le catch, la téléréalité - non exhaustif… - et, moi, je ne comprends pas du tout comment ils peuvent perdre une seule seconde à regarder ces trucs. N’entendent-ils pas leurs neurones se suicider en poussant des hurlements de douleur ?
Et, en plus, ça plaît à ma mère ! Elle a trouvé un mot sur sa liste, « prof », et elle a fièrement ajouté « de lettres ».
Depuis ma naissance, ma mère tient un inventaire des métiers qu’elle avait prévus pour moi.
Médecin généraliste, ingénieur, cadre commerciale, professeur, cascadeuse ou pilote de rallye. Il y a même un moment où elle avait mis mannequin et danseuse classique à l’Opéra.
Je lui ai ôté ses illusions une à une. Au fur et à mesure de mes fractures, entorses et autres démonstrations de ma gracieuseté et de mon habileté avec les chiffres, je voyais ma mère barrer, avec une sorte de désespoir résigné, la liste qu’elle avait accrochée sur le frigo. Décevoir ses parents, c’est tout un travail d’affirmation de soi, et l’affirmation, ça me connaît.
Et ensuite, mon père a asséné l’habituel :
« Et tout ça, c’est encore à cause de ta fichue copine Adèle ! C’est une plaie, elle, tu le sais, ça ? Je n’aime pas du tout que tu la fréquentes, elle a une mauvaise influence sur toi ! »
Adèle. Je l’ai rencontrée sur le panneau d’affichage de la cafèt de la fac. « Fille sympa, organisée et piètre cuisinière, cherche coloc’ pour faire à manger, parler philosophie et partager le loyer. Loser s’abstenir. » Pas une faute d’orthographe, rien. Et un mot désuet dans le texte, j’y ai vu un signe et j’ai signé. Elle a oublié de préciser qu’elle est ultra maniaque, mais ça me va, je veille à ne pas laisser mon bordel sortir de ma chambre et nous vivons en paix.
Adèle et moi, nous sommes complémentaires dans la boulettitude {1} . Entre moi, qui ressemble à Pierre Richard dans La Chèvre , et elle, qui est une chèvre affective, notre vie est palpitante et fatigante un peu, j’avoue… Mais c’est mon amie. Je sais qu’elle est parfois perchée et je l’adore quand même.
Avec son intelligence de matheuse, Adèle calcule en quelques secondes les probabilités que les événements arrivent, c’est trop une star. Tous sont anticipés, programmés, à la seconde.
Sauf qu’elle est socialement inadaptée. Son niveau de lecture du langage corporel est proche du zéro, ce qui fait qu’elle envoie aux hommes des signaux parfaitement inadéquats. Quand elle demande à un mec : « On va boire un café ? », il comprend : « J’emménage demain ».
Elle croit que « Bonjour » veut dire « Veux-tu m’épouser ? » et que s’accrocher à la jambe d’un gars est le meilleur moyen pour qu’il devienne son petit ami.
C’est bizarre, parce que, normalement, ce genre de handicap est plutôt masculin… Vous connaissez probablement la théorie selon laquelle « non » signifie « peut-être ». Et « dégage ! », « je t’aimerai toujours ». C’est un truc de garçon obstiné, qui pense que consentement est un mot trop compliqué pour être utile… Et là, c’est elle qui est paumée.
Ce que je ne comprends pas, c’est qu’Adèle est marrante, intelligente et mignonne : brune, les yeux noirs, la ligne svelte, un candide sourire d’illuminée toute la sainte journée. Malgré cela, c’est un boulet affectif.
Quant à moi, je lis le visage des gens, je sais avec certitude qui me ment. Et mon intuition ne me trompe jamais. Mais, comme tous les superhéros, j’ai des points faibles : je ne peux pas marcher sans tomber, je mets le feu au four et je ne fais pas la différence entre un tournevis et un marteau. Ce qui est bien dommage, parce qu’au quotidien, il serait préférable que je sois capable de monter un meuble Ikea, mais bon, on ne peut pas tout avoir…
Un jour de shampoing, donc un mercredi ou un samedi - y’en a qui ont des jours de lessive, nous on a des jours de shampoing -, Adèle est entrée dans ma chambre, ses longs cheveux noirs frisottants et le regard halluciné, hurlant comme une hystérique :
- Ça y est, j’ai trouvé ! Pourquoi on ne monterait pas une agence de détectives privés ?! On est faites pour ça !
- Pardon, Adèle, mais est-ce que tu es bien sûre de toi ?
- Carrément !
Tiens, je l’entends bien, mon intuition, là… Elle me crie « REFUSE ! C’est n’importe quoi ! »
Et, au lieu de répondre une phrase sensée, comme « oublie ça, chérie, ça sent la lose », j’ai rétorqué d’une voix beaucoup trop aiguë : « Trop fort ! On commence quand ? » Je me suis laissé emporter par une vague d’enthousiasme contagieuse ; colossale erreur, j’en suis sûre. Je me suis dit, on ne sait jamais, elle changera d’avis avant qu’on ait fini.
Si je suis partie dans cette aventure avec Adèle, c’est parce qu’elle m’a vendu du rêve. Elle bossait comme statisticienne et trouvait ça nul. Elle voulait donner « un sens à sa vie ». Elle, comme moi, a une grande idée de ce que doit être la justice. Et, parfois, je vois bien que la police ne peut pas tout faire. En plus, elle m’a dit que ce serait super stimulant, intellectuellement, et que je ne serais pas obligée de parler à des gens si je n’en ai pas envie.
Et c’est vrai que ça va bien avec mon rêve perdu de médecin légiste, au lieu d’être Zorro en blouse, je serai Zorro en baskets.
On a déjà commencé par une formation. Ça a été horrible, j’ai dû jongler entre les deux écoles, Marseille pour mon master et Montpellier pour celle de détective. J’ai bossé mes partiels la nuit. Après un stage café-photocopies dans une vieille agence pourrie à Istres, nous nous sommes lancées dans la grande aventure. J’ai parfois des coups de mou, alors, pour vérifier que je suis sur la bonne voie, je fais des expériences. L’autre jour, j’ai suivi une fille pendant qu’elle faisait son shopping, elle ne m’a même pas captée ! Enfin si, en fait, elle m’a vue, bien sûr, puisque j’ai trébuché dans le rideau de la cabine d’essayage à côté de la sienne et que je suis tombée à ses pieds, déchirant le tissu et cassant le tabouret de sa cabine. Mais, à aucun moment, elle ne m’a soupçonnée ! Si ça se trouve, je suis faite pour ça !
Et puis, avec Adèle, on pourrait devenir vraiment douées et aider la police !
D’ailleurs, si je n’ai pas choisi les forces de l’ordre, c’est parce que c’était sur la liste de ma mère. Non, je rigole, évidemment que ce n’était pas dessus.
C’est plutôt que le danger, je n’aime pas ça. Je suis peureuse, émotive, et mon instinct de survie est très développé.
Avez-vous déjà senti la lame d’un cran d’arrêt contre votre abdomen ? Avez-vous déjà été mis en joue par un ivrogne à 2 heures du mat’, en vous disant « Le con, même s’il vise à côté, il est tellement cramé que je risque d’en prendre une ! » Non ? Je ne vous le souhaite pas. Et je vous assure que je préfère relever les petites mesquineries du genre humain, plutôt que de rêver de cadavres toutes les nuits ou d’en être un moi-même.
Il faut ajouter à cela que c’est un métier très peu reconnu. Les vieux t’adorent et les autres te méprisent : soit tu fais trop bien ton job et ça les dérange, soit tu ne le fais pas et bien sûr, on te le reproche.
Non, franchement c’est trop ingrat. Sans compter que certains agents - comme le reste de la population - me donnent envie de les assommer à grands coups de Bescherelle en espérant que « La connaissance de l’orthographe et de la grammaire » entrera dans leur crâne par diffusion. Je bosse avec eux, mais je n’en fais pas partie. Les avantages, sans les inconvénients.
Mon seul contact dans la police, c’est mon pote Patounet, lui, au moins, ne me jette pas un regard concupiscent en disant : « Très bien, mademoiselle, nous pourrions peut-être aller boire un verre, histoire de me remercier de mon aide… ». À moi la liberté, l’indépendance et l’aventure !
Enfin, ça, c’était le rêve. Parce que la réalité est tout autre.
Mon père s’est vraiment énervé. Il menaçait de me couper les vivres. Ma mère a négocié pour moi, trois mois d’essai et je dois finir mon master. Et exercer en tant que prof de lettres. Elle veut absolument cocher sa case sur le frigo. J’ai accepté, ce n’est pas comme si j’avais eu le choix… Je serai donc bientôt enseignante détective… Si c’est pas de la couverture en béton, ça !
C’est vraiment très important pour moi de réussir, c’est une question d’honneur, maintenant. J’ai bien vu dans les yeux de mon père, résigné, il me regarde comme un petit Padawan, à qui on a tout appris, mais qui veut quand même faire ses erreurs, pour être sûr que c’en est une. Mais je suis persuadée qu’on va tout déchirer, et que, très bientôt, je lirai à nouveau la fierté dans ses yeux.
Enfin… Quand on saura comment communiquer sur nos incroyables compétences.
Comment se faire connaître sans être démasqué quand on est détective privé ? C’est une excellente question. On a essayé de se balader en distribuant des cartes de visite, mais les gens avaient vu notre visage, du coup notre couverture était morte. Pour la discrétion, on repassera.
Sans compter que je fais 17 ans depuis que j’ai 17 ans, donc niveau crédibilité, je repasserai aussi.
J’ai demandé à Adèle de faire un super site Internet, histoire que les clients potentiels nous trouvent. Elle a quelques amis avocats. Elle est super enthousiaste, Adèle. Elle a même publié une petite annonce dans La Dépêche .
Mais, moi, pour le moment, je jongle entre mes études, mes parents et notre absence de prospects. Ça fait trois mois qu’on a commencé, le délai donné par mon père arrive à expiration à la fin de la semaine prochaine, et personne ne nous a appelées, personne !
Je me demande s’il ne va pas falloir que je prenne un job pour payer ma part de loyer.
Demain, j’épluche les petites annonces.
2 - Adèle


Mardi 5 avril 2016

- Ça doit être sympa de travailler dans l’enseignement… À un moment, ça m’avait tentée, j’avais pensé faire prof de maths moi aussi, mais finalement j’ai fait totalement autre chose.
- Tu bosses dans quoi, alors ?
- En fait… je fabrique des bijoux.
- Tu fabriques des bijoux ? Tu veux dire que tu as une boutique ?
- En quelque sorte… mais… euh… ça te dirait qu’à l’occasion on aille prendre un café ? Ça nous permettrait de faire mieux connaissance, ça serait sympa…
- Écoute… Tu vois, Adèle, tu es vraiment une fille formidable, super marrante, intelligente, et très belle, mais je ne serai jamais rien d’autre que ton ami.
- …
- Tu m’en veux pas, hein, d’ac’ ?
Bam ! Je pourrais tout à fait monter un cabinet de consulting comme « chasseuse de tocards ». J’excelle dans ce domaine. Je suis, pour l’instant, surtout spécialisée dans les hommes dont le prénom commence par S, mais je peux, sans nul doute, élargir mon champ d’expertise. Si je restais dans un bureau à attendre sans rien faire, les tocards arriveraient tous seuls. Comment je les reconnais ? Trop facile ! De prime abord, je crois qu’ils sont géniaux. Là, en l’occurrence, le mec est le tocard « de base », capable de dire dans la même phrase une chose et son contraire. Pour un éminent prof de maths, ça craint. Sans compter que le morceau « je ne serai jamais rien d’autre que ton ami », ça fait vraiment comme si j’avais trois yeux, une seule jambe, sans pied évidemment, pas de seins et deux de QI… Ça me va droit au cœur. Chez les hommes, il y a le fantasme des femmes dont le prénom se termine par un A, chez moi il y a le cauchemar des hommes dont le prénom commence par un S. Quant à sa dernière phrase… là, on a du lourd, on a même du très lourd.
Nous voilà donc à mon deux cent millième râteau. Encore qu’au bout d’un moment j’ai arrêté de compter. Je suis la championne du monde incontestée du râteau, toutes catégories confondues : le râteau en amour - « Je ne t’aimerai jamais » -, le râteau en amitié - « Je m’en fiche complètement de ta vie, va voir un psy ! » -, le râteau au distributeur de billets - qui va m’avaler ma carte sans me donner mon argent -, le râteau avec une photocopieuse - qui va tomber en panne juste pour moi -, le râteau avec la machine à café - qui va me servir sans me donner le gobelet et qui va me voler cinquante centimes -, bref la liste est longue… Mon secret, pour me consoler, à chaque fois, c’est un chocolat chaud et un épisode de Section de recherches . Je sais que c’est un peu la honte de dire ça, mais moi, ça m’aide à me concentrer sur autre chose, en l’occurrence sur les yeux - j’ai dit les yeux ! - de Franck Sémonin. Et si vraiment ça ne suffit pas, j’ajoute une petite balade sur la Corniche avec mes écouteurs.
Mais je ne comprends pas ce qui cloche chez moi, j’ai l’impression qu’objectivement je suis plutôt pas mal, je suis marrante, j’ai de la conversation, j’ai même eu la moyenne au test « Savez-vous décrypter le langage gestuel de l’amour ? » de Femme Actuelle … Ma copine Charline me dit qu’il y a truc dans ma « communication non verbale » qui déconne, qui envoie de mauvais signaux aux hommes. Un collègue a osé me dire un jour que je lui faisais peur. J’ai fait trop de choses dans ma vie et je l’intimide. Et, donc, si j’étais moche, sinistre et inintéressante, j’aurais plus de tickets parce que les hommes seraient moins impressionnés. Pas très mathématique, cette théorie… En plus, ce n’est pas un problème de tickets vu que j’en ai tout un carnet. Le truc, c’est que je ne réussis pas à les déchirer. Je crois que je dois me rendre à l’évidence : je suis une attardée des relations amoureuses. Encore qu’attardée, ça voudrait dire que j’y arrive, mais en retard. En fait, non, il ne se passe rien. Ou il faut que je m’accroche comme une malade pour avoir le gars à l’usure. Je suis une fille qui rame, en quelque sorte. Alors que, paradoxalement, j’ai un super contact avec les gens en général. J’adore rencontrer de nouvelles personnes, parler, rire, bref je suis sociable. Et je considère toujours que les autres vont m’apporter quelque chose de positif dans la vie.
En plus des râteaux, je suis également une grande spécialiste des phrases de rupture. Mes copines m’appellent régulièrement pour que je leur en trouve une adéquate. Et ça marche du tonnerre. Sauf que, dans mon cas perso, je suis spécialiste des phrases de rupture dans des relations qui n’ont pas vraiment eu lieu. C’est très concept, j’avoue. Allez, quelques petits exemples pour la route : « Je n’arrive pas à comprendre ma place dans ta vie, alors, j’aimerais qu’on arrête de se voir » ou encore « Je ne mérite pas qu’on me traite selon l’humeur du jour, ça va me détruire, alors je préfère me protéger ». Et ma meilleure : « Je ne suis pas à un entretien d’embauche, je ne vais pas m’abaisser à te prouver que je suis une fille que tu pourrais aimer, je vaux bien mieux que ça. Puisque tu as tout foutu en l’air, je préfère essayer de t’oublier ». Ça claque, non ?
Bon, sinon, fabriquer des bijoux en fait n’est pas ma vraie profession, c’est ma couverture. Avec Charline, ma copine et colocataire, on vient d’ouvrir notre agence de détectives privés. Mais ça, on ne le dit pas au premier venu - surtout s’il me met un râteau. Charline et moi, tout nous intéresse à un moment donné. Alors on a fait des études dans plusieurs domaines. Moi, j’étais tellement forte en maths que j’ai fait une école d’ingénieur en statistiques, et j’ai suivi parallèlement des cours de psychologie, histoire d’espérer comprendre un jour comment les gens fonctionnent. J’ai deux passions : l’écriture - si dans vos relations vous connaissez quelqu’un qui a besoin d’une dialoguiste pêchue et motivée, faites-moi signe ! - et les loisirs créatifs - genre mosaïque, bijoux, sacs, ou tricots pour descendre les poubelles… - que je vends sur les marchés, donc ma couverture n’est pas complètement un gros et vilain mensonge… J’avais envie de challenge, de nouveauté, de liberté. Charline voulait se marrer et elle m’a suivie dans mon délire de devenir détectives privés.
Déjà toute petite, j’étais hyper balèze au Cluedo. Et, quand je cherche quelque chose, je ne lâche jamais. C’est un peu comme quand je m’accroche à un homme. D’où ma réussite - dans mon boulot, s’entend… J’apprécie l’aspect « social » du job : j’aime rencontrer de « nouveaux gens ». Je l’ai déjà dit, mais c’est parce que j’aime vraiment ça. Et, d’après mon ancien boss, j’ai un sens aigu du détail. Je vais capter LE truc que personne ne verra jamais. Le détail qui tue, en quelque sorte, parfois complètement improbable. J’ai aussi toujours été assoiffée de vérité et je ne supporte pas les injustices. Le côté un peu « vengeur masqué » de ce boulot était donc fait pour moi. Et puis, surtout, quand je poursuis un but, que je suis en filature, je me sens vivante.
Mon entourage a tout de suite été très moyennement réceptif à ma nouvelle orientation : tout le monde s’est bien foutu de moi, m’imaginant dans ma Twingo rouge en train de me faire repérer à cent milles. Mais, justement, qui se douterait qu’une femme aussi flag' puisse être détective privé ? Là est toute l’astuce.
J’ai choisi d’embarquer Charline dans mon projet, parce qu’elle me ressemble sur pas mal de points et on passe notre temps à rigoler, ça occupe pendant une longue filature. Et puis, c’est une fille super réglo - elle ne grille jamais un feu orange ! -, donc, j’avais suffisamment confiance pour monter un business avec elle. Par contre, elle est vraiment très maladroite. Elle s’est cassé le poignet alors qu’elle était à genoux sur un matelas. Et elle s’est vautrée dans un escalier de seulement trois marches. Elle a encastré sa voiture dans une grue parce qu’elle avait vu une araignée sur son pare-brise. Elle a aussi transformé son break en coupé en faisant un créneau. Une fois qu’on le sait, on s’adapte : JE conduis. JE manipule la vaisselle. JE verse les coquillettes dans la passoire.
Pour mener à bien notre projet, on a donc repris des études, ensemble cette fois-ci. Les gens l’ignorent, mais l’époque où n’importe qui - avec un trench et une paire de Ray-Ban, il y a un minimum quand même… - pouvait poser sa plaque de détective privé est révolue. Maintenant, nous devons suivre une formation spéciale, braver les obstacles administratifs et obtenir l’agrément du ministère de l’Intérieur. Jusqu’à présent, on n’a pas encore changé d’orientation, alors on a pensé : « C’est un signe du destin ! Il faut qu’on aille au bout de notre idée et qu’on monte notre agence ! »
Une agence, c’est un bien grand mot. Disons que, pour l’instant, j’ai dégoté un bureau qui tient plus du placard à balais, mais bien aménagé, avec une déco sympa, il y a moyen d’en faire un endroit « cosy ». J’en fais mon affaire et je compte faire la surprise à Charline. On a même, depuis hier, une ligne téléphonique, ce qui est bien utile parce que ce serait cool que des clients nous appellent, en fait. Il faut bien avouer que depuis trois mois qu’on a commencé notre activité, ils ne se bousculent pas vraiment au portillon. C’est l’éternel problème de débuter dans un boulot quand on n’a pas d’expérience. On n’a pas d’expérience, du coup on ne nous fait pas confiance, et donc on n’a toujours pas d’expérience. Cercle vicieux. Alors, j’ai rédigé une annonce sur le site de La Dépêche , avec un texte un peu… euh « atypique », en espérant capter l’attention de clients potentiels. Allez, les gens, contactez-nous !!!
3 - Charline


Mercredi 6 avril 2016, jour de shampoing

Je suis là, dans la cuisine, avec ma casserole bouillante, mes lunettes embuées et une idée plus qu’approximative de l’endroit où se trouve la passoire… Bon, fais comme si de rien n’était, Charline, sur un malentendu, toutes les pâtes tomberont dedans…
Adèle me coupe dans mon élan.
- Attends, je vais le faire, je n’ai pas du tout envie de tester une sauce « liquide vaisselle-fruits rouges » dans nos coquillettes.
- Ah, ah ! C’est malin, ça… Alors, comment tu l’imagines, toi, notre premier client ?
- Tu veux dire le premier qui nous fera un chèque à l’ordre d’A&C Détectives ?
- Ouais, c’est ça… Il faudrait qu’il se bouge, d’ailleurs, parce que là, c’est la dèche… Mais c’est vrai que « A&C Détectives », ça claque, c’est mystérieux. Je me regardais dans la glace ce matin et je me disais tout haut : « Tu fais quoi dans la vie ??… Détective ». C’est la classe, non ?
- Le premier client, ce serait cool que ça soit le gars beau gosse, la petite trentaine, riche, célibataire…
- Euh… oui, et pourquoi il viendrait, alors ? Pour boire un café peut-être ?
- C’est ça, moque-toi, n’empêche que si ça se trouve, il appellerait à l’aide pour retrouver sa grand-mère blindée, par exemple… Ou il voudrait savoir qui est son père, façon feuilleton de l’été, tu vois l’idée ?
- Ouais ! Genre, le gars qui a toujours cru que son père était son père, mais en fait, non, un terrible secret de famille vient de lui être révélé, et il s’avère que sa mère a eu une superbe histoire d’amour ou une relation torride avec le fils de riches qui avait une plantation de coton…
- Tu veux du fromage avec tes coquillettes ?
Elle me saoule avec ses pâtes, je suis en pleine création, là !
- Ou, sinon, ça pourrait être…
- Gruyère ou pas gruyère, alors ?? Des pâtes aux pâtes, c’est pas génial quand même…
- GRUYÈRE. C’est bon, je peux parler ? Une héritière, vieille, l’héritière, hein… Elle n’a pas de descendants, elle essaie de savoir si son voisin est mafieux, elle se prend d’affection pour nous et hop ! Elle nous lègue tout son argent ! Ça me va bien, ça, comme histoire…
- Évidemment, qu’est-ce que tu crois ? C’est un peu pour ça qu’on fait ce boulot, non ? Pour que les gens nous aiment et qu’on gagne plein de sous…
- Il faudrait déjà qu’on ait de quoi payer le loyer de notre superbe bureau, avec vue sur la mer et une terrasse de malade… Et d’ailleurs, je dois t’avouer que je suis dans le rouge ce mois-ci, j’ai bien peur de devoir prendre un job. Je n’arrive plus à tout gérer.
- À ce sujet… J’ai trouvé un local. Mais, avant de te le faire visiter, rappelle-toi bien qu’on avait un budget… limité. La terrasse et la vue mer, ce sera pour quand la vieille nous aura tout légué… Mais, d’ici là, on peut en faire un endroit sympa. C’est pas très grand, mais plutôt bien orienté. C’est petit, mais assez lumineux. Mais tu verras, c’est génial, cet endroit. Tu vas adorer.
- J’ai hâte de découvrir ça… et un peu peur aussi…
- Demain, si t’as rien de prévu, je t’arrange une petite visite, et tu me donneras ton avis.
- Oui, au pire, on en cherchera d’autres.
- Euh… comment te dire ? J’ai craqué sur cet endroit et j’ai signé.
- Quoi ?! Non, mais c’est une blague, en fait ? Tu as mis les caméras où ? Je t’explique que je n’ai plus un rond, et toi, tu loues un local sans me demander si je suis d’accord ?!
- C’est pas super cher, je te jure !
- Si c’est pas gratuit, c’est déjà trop cher ! Comment je vais faire, moi ? J’ai appelé un gars qui cherchait une hôtesse dans un bar, j’y suis allée, il ne me propose pas du tout de faire le service, figure-toi ! Et il est hors de question que je me laisse tripoter par Pervers Pépère pour payer le loyer de l’appart, et le local en plus !!
- Non, mais t’inquiète, avec la vente de mes bijoux, j’aurai de quoi assurer.
- C’est vraiment gentil de ta part, Adèle, mais c’est pas des Bulgari non plus. Tu vas devoir vendre combien de milliers de colliers pour dégager assez d’argent ?
- Si les colliers, ça ne suffit pas, je vendrai des sacs de plage, les touristes adorent ça, et c’est hyper facile à coudre. Ou des fringues pour bébés. Ça marche bien, ça aussi.
Elle a réponse à tout.
- Sérieux, c’est pas réaliste. Ça va nous mettre dedans jusqu’au cou, ce qui n’est clairement pas l’idéal pour une activité qui démarre.
- Ou pas.
- Comment ça « ou pas » ??
- Je veux dire qu’il faut voir le bon côté des choses, avoir un local à nous, pour A&C détectives, ça marquerait le début de l’aventure, de façon vraiment concrète. Et puis, avoir un loyer à honorer, ça nous motiverait. Je suis sûre que ce serait carrément un boost.
- Arrête d’insister, ce n’est pas une bonne idée. Donc, tu vas rappeler le proprio et dire que TU as réfléchi et que TU ne donnes pas suite. Pas question de me retrouver interdit bancaire à cause de tes conneries.
- Mais, Charline, comment veux-tu qu’on devienne vraiment détectives si on n’est pas « psychologiquement » prêtes pour l’être ? (Ça y est, elle essaie de m’embrouiller) Et puis comme disait Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’avançons pas, mais c’est parce que nous n’avançons pas qu’elles sont difficiles ».
- Pff… Et qu’est-ce qu’il y connaît, Sénèque, aux problèmes de loyer d’un local professionnel de détectives privés, tu peux me dire ? T’as pas une citation d’un homme un peu plus « swag », voire carrément vivant ?
- Ben, non, désolée… De toute façon, c’est un bail meublé, donc, au pire, on a un mois de préavis. Si tu veux, je paie le premier loyer intégralement et après on avise. Franchement, y’a aucun risque.
Vu comme ça, ça me paraît effectivement plus envisageable. C’est peut-être pas la peine de la vexer, si dans un mois l’histoire est pliée.
- Des sacs de plage… Non, mais je te jure, t’es vraiment prête à tout, toi…
- Ça veut dire ouiiii ?? Trop super, Charline, je t’adore. Tu vas voir, on va la monter notre agence, et on va tout déchirer !
Mouais…
4 - Charline


Jeudi 7 avril 2016

Je me demande ce que fait Adèle. Ça fait cinq minutes qu’on tourne dans des ruelles sombres et je ne sais même plus où nous sommes.
Enfin, on s’arrête.
- Ça y est ! On est arrivées !
Arrivées où ? C’est une bonne question. Tout ce que je vois face à moi, c’est un garage en bas d’un immeuble décrépit.
- C’est où ton super bureau trop d’la balle ?
- Ben, juste là !
Ses yeux brillent de fierté. Elle ouvre la porte d’un local à moitié en sous-sol et sort même une petite table et deux chaises sur le trottoir en disant :
- Tadam ! Et voilà ta terrasse !
L’ironie de la situation ne m’échappe pas.
- C’est ça ? Et tu as signé ?
Je sens monter en moi un mélange de colère et de désespoir… Comment a-t-elle pu s’emballer pour un placard comme celui-là ? Je suppose que le gars de l’agence était mignon, qu’il lui a fait une vanne et qu’il a souri.
- Adèle, ça me paraît un peu craignos, non ?
- Mais, n’importe quoi, c’est un quartier « à fort potentiel », c’est l’agent immobilier qui me l’a dit.
C’est bien ce que je pensais… Elle a cédé face à un sourire ultrabright et trois blagues… Le plus gros potentiel qu’on ait ici, c’est de se faire piquer la Twingo ou de faire une dépression réactionnelle à l’environnement. Un flot de jurons monte dans ma gorge, mais, heureusement, mes dents arrêtent ma langue.
- Ben, quoi ? Tu n’aimes pas ?
Elle a les yeux pleins de larmes et me fait le regard de chien battu, celui du labrador… Je vais encore céder, je le sens… Je suis trop gentille, ça me perdra.
- Non, ce n’est pas ça, c’est juste que je suis un peu inquiète de l’environnement.
- L’environnement ? Mais c’est du camouflage ! Personne ne viendra nous chercher ici !
Je te confirme, personne, pas même moi, en fait.
- Allez, je te fais visiter !
Son sourire est revenu.
Au rez-de-chaussée, enfin, dans la pièce du haut, quoi, il y a un canapé beige qui me paraît confortable, un bureau et deux chaises avec des petits coussins. Dans le coin gauche, qui doit faire dans les douze mètres carrés, de quoi faire du thé et du café. Elle a repeint les murs en blanc, avec son sens artistique habituel. Il y a un peu de noir par endroits, le mec d’avant était probablement gothique, tiens, ça ne serait pas un reste de pentacle au sol ? Le gars aura sûrement égorgé des poulets pour gagner au loto et se casser de ce taudis, je vais sans doute faire la même chose dans un avenir proche. La seule fenêtre de la pièce, c’est la porte qui donne sur la rue. Je sens venir la dépression.
Le local est sur deux niveaux, en dessous, c’est juste une cave qu’Adèle a aménagée avec un autre canapé, un bureau et des lampes, plein de lampes. Y’en a une qui grésille, genre néon agonisant. Je m’approche du clic-clac et ma tête heurte violemment une de ces fameuses lampes. Mais c’est pas possible, je vais faire une crise de claustrophobie, si je reste là.
- Je prends le haut !
Déjà que c’est la lose, ici, impensable que je me fasse une commotion cérébrale contre un lampadaire !
- C’était prévu, hors de question que tu te pètes une jambe en descendant. Et fais gaffe si tu amènes des « amis » sur ton canap’, ne te casse pas un poignet.
Ah, ah, ah, mais quel humour !
Elle fait référence à un petit incident, le mois dernier. J’étais à genoux sur mon matelas et j’ai trébuché sur un chien en peluche avant de tomber de tout mon poids sur mon poignet retourné. Et voilà, une fracture. J’avais tellement honte de ma boulettitude que j’ai dit à Adèle que j’étais avec un mec.
- C’est bon, je ne risque pas d’amener mes conquêtes ici, on est au boulot, quand même, sans compter que le gars ne voudrait plus jamais me revoir si je le traîne dans un coin pareil.
- Demain, c’est toi de corvée, moi, je suis au marché.
Super. J’adore ma vie, Adèle se fait son petit emploi du temps tranquille. Et moi, je me tape une journée à poireauter dans le noir, nickel.
5 - Adèle


Le même jour

J’en avais marre que Charline se moque de moi, comme quoi j’arrive pas à trouver de mec, tout ça, qu’à chaque repas de famille on me donne des conseils douteux, du genre « ah, mais tu sais Adèle, tu es trop exigeante, il faut que tu fasses des concessions », ou encore « les hommes aiment les femmes qui ne se posent pas de questions », et le must « si tu savais cuisiner, tu pourrais peut-être garder un homme ». Du coup, j’ai franchi le pas et, sur les conseils de ma copine Magali, je me suis inscrite sur un site de rencontres. Elle dit que je dois vivre avec mon temps et que, maintenant, les gens se rencontrent comme ça. Et puis, c’est vrai que, techniquement, comme les hommes sont là spécifiquement pour se mettre en couple, c’est censé réduire drastiquement le nombre de râteaux.
Au début, j’ai préféré aller sur un site de célibataires « sérieux », selon le slogan de la pub, mais m’étant rendu à l’évidence que, sur ce site, y’a dégun - si vous n’êtes pas du Sud, comprenez : personne -, je me suis rabattue sur Meetic. C’est prouvé statistiquement : il y a plus de chance de trouver quelqu’un à qui je plais quand « l’échantillon » est plus grand.
J’ai mis un peu de temps à créer mon « profil » parce que, d’abord, il fallait que je mette une photo et que je m’affuble d’un pseudo. Ça a été rapide, je me suis dit que « Pythagore », c’était bien - et, bizarrement, c’était pas déjà pris. Ça fait la fille qui est au moins allée jusqu’en quatrième et en même temps ça fait penser à un petit côté grec, méditerranéen, tout ça… De là à ce que les hommes fantasment sur un teint hâlé et un paréo, il n’y a qu’un pas, non ?
Par contre, pour la photo, j’ai mis un temps infini à en prendre une potable. Non pas que je sois moche, franchement ça va, je suis même plutôt contente de mon physique : pour une nana qui ne fait pas de sport et qui mange du Nutella sans vergogne, je m’en sors honteusement bien. Mais je ne suis pas photogénique. Je crois que l’appareil fait exprès de me faire une tête qui ne me ressemble pas. En plus, j’avais envie de trouver un joli fond. Pas too much , mais juste ce qu’il faut. Et puis, bien sûr, je devais prendre un selfie, parce que je n’allais certainement pas dire à Charline que je m’étais inscrite sur Meetic.
Bref, au premier essai, j’avais deux yeux clairement différents. Au deuxième, on voyait surtout mon cou. Au troisième, j’avais un sourire bizarre. Au dixième, je me suis rendue à l’évidence que mon bras qui tenait le téléphone était trop court. Je suis donc partie m’acheter un truc de touristes devant la tour Eiffel : une perche à selfies. Ça me fait penser que si on nous avait montré cet objet dans les années quatre-vingt-dix, on n’aurait jamais pu imaginer l’usage de cette chose. C’est fou le progrès, quand même.
S’est ensuite posée la question de la « photo de pétasse ». Je ne suis pas - si - naïve et je sais bien que les hommes sont sensibles aux « photos de pétasse ». D’ailleurs - petite digression -, qu’est-ce qu’une pétasse ? À mon avis, être une pétasse est un état d’esprit. Il faut se réveiller pétasse - et donc dormir pétasse -, parler pétasse, s’habiller pétasse, penser pétasse - donc pas beaucoup -, marcher pétasse, se coiffer pétasse, et bien sûr, faire l’amour pétasse. Soit dit en passant, une pétasse ne dit pas « faire l’amour », mais bref. Et franchement, c’est pas donné à tout le monde. Parfois, je voudrais trop être une pétasse. Les hommes me regarderaient et ils m’aimeraient, pouf, juste comme ça. Ce serait magique. Je n’aurais pas besoin de réfléchir et je serais très heureuse. Seulement voilà, mon éducation, mon cerveau qui fonctionne en continu, même quand je ne lui demande rien, tout ça… je ne suis pas une pétasse. Donc, tout ça pour dire que, pour la photo, j’ai tout misé sur mon sourire.
Après il fallait que j’écrive une courte présentation de moi, et que j’explique ce que je cherchais. J’ai essayé d’être sincère et je me suis réellement posé la question : « Adèle, qu’est-ce que tu cherches vraiment ? ». Comme je dis souvent, si on ne sait pas ce qu’on cherche, on ne risque pas de trouver. Alors voilà ce que j’ai mis : « Coucou ! Pétillante et entière, j’adore rire, parler, lire, écrire, coudre des trucs, boire des cocktails et faire des brunchs. Et j’aimerais rencontrer quelqu’un qui voudra bien partager tout ça avec moi. »
Très rapidement, le compteur de « vues » et de « like » Meetic s’est enflammé, et ça a été la porte ouverte à toutes les fenêtres comme on dit. Un « José, 68 ans, Saint-Martin-Vésubie » ; un « Marcel, 57 ans, Bouc-Bel-Air » ; un « Superman, 44 ans, Plan de Campagne », qui pose fièrement devant une boulangerie Paul de la zone indus’ ; ou encore un « Pseudeau, 35 ans » - le mec n’a aucune imagination et en plus il ne sait pas écrire français. J’ai vite repéré les beaux gosses, mais à mon avis, ce sont de faux profils parce qu’aucun ne m’a jamais répondu… C’est louche, non ? En même temps, il faut se mettre à la place des gens au marketing chez Meetic, s’ils n’affichent que des photos de vieux avec des dents en moins, ils risquent fort de perdre des parts de marché.
Y’avait quand même quelques profils « originaux », par exemple « Athos, 50 ans, Gémenos », qui espérait appâter le chaland avec sa présentation qui ne manquait pas d’humour : « Étant à mon cinquième divorce, je suis à la recherche d’une personne pouvant assumer mes six enfants et le crédit de ma caravane ».
Dans les « potables », j’ai fait une sélection sur le nombre de fautes d’orthographe dans leur descriptif - c’est la colocation avec Charline qui a déteint sur moi. Ça en a enlevé un sacré paquet !
Ensuite, il y a des choses rédhibitoires : certains hommes croient que mettre une photo d’eux en train de courir dans un tee-shirt Décathlon-qui-pue-la-transpi, ça va nous faire craquer, genre « oh, là, là, le mec est sportif, trop bien ! ». Sauf que, moi, au secours, je déteste courir et je déteste quand ça sent la transpi. J’ai aussi enlevé ceux qui avaient un tatouage moche, ceux qui posaient avec leur copine - je vous jure que ça existe ! -, et ceux qui mesuraient moins d’un mètre soixante - y’en avait beaucoup. Je sais, c’est méchant, mais on est là pour choisir, non ?
Bon, bref, finalement, j’avais une shortlist de… trois. Visiblement, je n’ai pas compris le sens du mot « concessions » employé par ma mère.
On a échangé quelques messages et, rapidement, j’ai trouvé l’un des trois un peu limite, niveau créativité ; à part « lol » et « mdr », il ne disait pas grand-chose. Je sais bien que je suis drôle, mais, quand même, ça augurait des dimanches pluvieux à bien s’emmerder devant Michel Drucker.
J’ai beaucoup discuté avec un certain « Mickey13 ». Sa photo était pas mal, son boulot, atypique - prof d’archéologie à la fac -, et on a bien accroché. On a parlé de tout et de rien : de ses recherches en Égypte, de l’intérêt de savoir faire des maths dans la vie, du tennis, des derniers films sortis au ciné, et on a même philosophé : il était d’accord avec moi que Sartre avait vu juste avec son « existentialisme est un humanisme » et on s’est échangé nos passages préférés de Spinoza. Et puis, un jour, j’ai pas trop compris, il m’a envoyé une photo bizarre. Moi je pensais qu’il avait mal cadré son selfie - sachant que ça arrive aux meilleurs… -, alors je me le suis transféré par email pour mieux voir sur l’ordi, je l’ai pivoté dans tous les sens, et c’est là que Charline est arrivée derrière moi et m’a demandé d’un air complètement abasourdi ce que je faisais avec une photo de pénis en gros plan sur mon écran. Elle en a fait toute une histoire - et encore, j’avais occulté le fait que ce charmant monsieur avait été rencontré sur Meetic -, me disant que j’avais encore tiré le gros lot - enfin, façon de parler -, que tous les tarés étaient pour moi… Malheureusement, ce n’est pas totalement faux…
Il n’y a donc eu qu’un seul survivant à mon casting Meetic, un dénommé « Mozart ». Mais c’est cool, parce qu’on a échangé vraiment beaucoup de messages sympas. Alors j’ai proposé qu’on se découvre « en vrai ». J’ai osé ! Et il a accepté !!
Rien que ça, c’est un signe que je m’améliore avec les hommes. Finalement, ma copine Magali avait raison, c’était carrément une bonne idée, ce site de rencontres.
6 - Charline


Le lendemain - Premier jour d’accueil

Heureusement qu’on a trouvé un canapé confortable pour le « bureau » - je crois bien que je ne m’y ferai jamais. J’ai fini ma troisième grille de sudoku lorsque enfin le téléphone sonne.
- A&C Détectives, bonjour !
- Bonjour, Madame, j’aimerais prendre rendez-vous au plus vite.
- Bien sûr, Monsieur, c’est à quel sujet ?
- Il y a quelqu’un qui s’introduit chez moi pendant la nuit. J’ai très peur.
- Je comprends bien, Monsieur, souhaitez-vous passer à l’agence ?
- Certainement pas ! Pauvre inconsciente, on pourrait me suivre jusqu’ici et quelqu’un pourrait vous tuer dans votre sommeil !
Oh, là, là ! Soit ce gars a de gros ennuis, soit il fait preuve de beaucoup plus de prudence que moi !
- Bien sûr, Monsieur, pardonnez mon erreur, nous pouvons nous retrouver au Bar du Parc, si vous préférez, c’est un lieu public, en bord de mer, personne ne fera attention à nous. Quelle heure vous conviendrait ?
- Rendez-vous dans une heure.
- D’accord, on se rejoint au Bar du Parc. Comment serez-vous habillé ?
- J’aurai un chapeau et un imperméable.
Hum, j’espère que le gars n’est pas exhibitionniste. Il fait vingt-cinq degrés, en plus, il va être repéré direct…
- Très bien, j’aurai un tee-shirt gris et je serai à la première table contre le mur à gauche en rentrant.
Quinze minutes plus tard, je suis tranquillement installée devant un thé.
J’adore ce bar. D’abord, j’adore le patron, Jérôme. Sous ses abords d’ours mal léché, il a un cœur d’or. C’est vrai qu’il faut passer outre la première impression : cheveux bruns hirsutes, barbe de huit semaines et sourcils broussailleux. Quand il me sourit, je me sens comme chez moi. Et là, il sourit. J’ai même droit à un câlin.
La salle est confortable et accueillante, avec des banquettes moelleuses, et la terrasse jouit d’une vue imprenable sur la mer. Ça y est, le moment tant attendu est arrivé, voilà mon premier client.
Pour l’occasion, j’ai mis des lunettes, il paraît que ça fait plus pro. J’ai troqué mon tee-shirt « La grammaire vous aime » contre un legging et une tunique grise, je suis… transparente, appelez-moi Casper.
Bien loin du fantasme d’Adèle, c’est un homme d’une cinquantaine d’années. Il porte un pantalon en velours beige élimé, une chemise blanche avec un gilet jacquard sous son imperméable. Son chapeau, un vieux feutre, cache un visage taillé à la serpe et buriné, fin et long, le nez aussi. Tout son corps est sec et ses mouvements sont saccadés. Il paraît inquiet et déstabilisé. Son regard ne reste jamais en place plus de quelques instants, il va falloir que je le calme. Il a l’air vraiment trop nerveux, et moi, je me sens nerveuse du coup, c’est contagieux, toute cette tension.
Je me lève pour l’accueillir et mon genou heurte violemment le bord de la table, je contiens un cri et dis d’une voix quelque peu déformée par la douleur :
- Bonjour, Monsieur, je suis Charline, asseyez-vous, je vous en prie.
- Bonjour, je suis monsieur Printin, mais je vais bientôt changer de nom, on me surveille…
Il scrute toujours partout autour de lui. Quelques passants lui jettent des regards intrigués.
- Vous voyez ! Tout le monde m’observe ! Qu’est-ce que je vous disais !
- Monsieur, respirez une seconde, évidemment que les gens vous regardent ! Vous avez un chapeau d’hiver et un imperméable alors qu’il fait vingt-cinq degrés dehors !
- Ah, euh, oui, c’est vrai.
Il se déshabille et son couvre-chef dévoile une chevelure grasse et mal peignée ; je distingue même de grosses pellicules. Je réprime un haut-le-cœur et je me concentre sur la table. Je reprends mes esprits et me remets au travail.
- Très bien, expliquez-moi votre problème, quelqu’un s’introduit chez vous, c’est ça ?
- Oui, il entre pendant que je dors et il déplace mes affaires. Je ne crois pas aux fantômes, je sais que c’est quelqu’un, j’en suis sûr, et j’ai très peur.
- D’accord. Vous vivez seul ?
- Oui.
Le contraire m’aurait étonnée.
- Quelqu’un possède-t-il un double de vos clés ?
- Ma mère.
- Et où habite-t-elle ?
- À l’institut des Fleurs fanées.
C’est un cimetière, le truc, ou quoi ? Sa réponse fuse immédiatement, je n’en étais pas loin…
- C’est une unité spéciale pour les gens qui ont Alzheimer, mais c’est une erreur judiciaire, ma mère a toute sa tête, quelqu’un l’a mise là contre son gré. J’essaie de l’aider à s’échapper.
Maintenant, c’est mon esprit qui s’échappe, genre mamie s’est tatouée le plan de l’hosto et tente de découvrir les codes d’accès du truc.
- Et est-ce qu’elle est sortie ?
- Non, elle est toujours bloquée pour le moment.
- D’accord. Accepteriez-vous que nous placions des caméras chez vous pour la surveillance ?
- Oui, bien sûr. Mais soyez prudente, je ne sais pas si l’intrus est dangereux.
- Êtes-vous sûr que ce n’est pas vous qui n’avez pas fait attention ?
- Comment ? Vous m’accusez d’affabuler, c’est ça ?
- Non, pas du tout, Monsieur. (Ouille, il s’énerve) Je suis juste un peu distraite, alors je me demandais si cela pouvait vous arriver.
- Non, je lui ai tendu des pièges et il est tombé dedans.
- Des pièges ?
Je vois direct le concept : pièges à loups dans l’appart’, portes et sonnette électrifiées… Calme-toi, Charline, il est inoffensif.
- Oui, j’ai marqué les emplacements des objets avant d’aller me coucher et, en me levant, ils étaient ailleurs.
Tu parles d’un piège ! Si je devais me souvenir de chaque endroit où je posais un truc… J’en perdrais moins…
- D’accord, je vous crois, je ne voulais pas vous faire gaspiller votre temps. Ni le mien, d’ailleurs.
Nous prenons rendez-vous pour le lendemain, puis nous séparons.
Nous avons notre première affaire ! Je suis folle de joie. Je ne peux la réprimer et me mets à danser au milieu du trottoir sous le regard abasourdi des passants. Ben quoi ? On n’a même plus le droit d’être joyeusement exubérante, c’est ça ?
7 - Adèle


Mardi 12 avril 2016

Je suis dégoûtée… Je me défonce pour trouver un local sympa et pas trop cher pour notre agence, j’en trouve un - effectivement pas cher, mais, certes, pas super sympa à première vue -, je repeins tout en blanc pour que ce soit plus lumineux, je vais jusqu’à Ikea en Twingo, j’aménage et je décore tout, de sorte que ça soit plus accueillant, et Charline n’est pas contente… J’avais même aménagé une petite terrasse de fortune sur la rue pour lui faire plaisir… Qu’est-ce qu’elle croyait ? Que direct on allait s’installer dans un palace sur la Corniche pour pas un kopek et sans chercher ? Bon bref, c’est pas grave. De toute façon, c’est signé. J’ai voulu bien faire, elle ne peut pas me le reprocher. Et puis, moi, je le trouve super, ce local. Il est assez original, « atypique » comme on dit dans l’immobilier : c’est un « souplex ». C’est comme un duplex, mais à moitié en sous-sol, en fait. Le concept est très sympa. Ça nous fait un niveau chacune, c’est comme si on avait notre indépendance, tout en travaillant ensemble. Bien sûr, j’ai pris le bureau du bas, histoire que Charline n’ait pas à emprunter l’escalier…
Vendredi, pendant que je vendais mes bijoux sur le marché, elle a reçu un appel de notre premier client. Un type assez bizarre, apparemment, mais il faut bien commencer. Il veut qu’on lui installe du matériel chez lui pour voir qui déplace ses affaires quand il dort. Soit. À quatre-vingt-neuf euros hors taxes de l’heure, on peut lui poser des caméras, il n’y a aucun problème.
Aujourd’hui, c’est moi qui suis de permanence à l’agence, et j’espère avoir des clients aussi. Si possible, un peu moins jetés que ce gars. Heureusement, histoire de m’occuper, j’ai apporté ma pince, ma colle, mes perles et mes plumes pour fabriquer des bracelets. J’ai eu des commandes qu’il faut que j’honore. Je m’installe donc en bas, « à mon bureau » - c’est trop chouette d’avoir un endroit à soi -, j’assemble mes bijoux… et j’attends que le téléphone sonne. Télépathie. Espoir. Mental. Et le téléphone sonne ! On m’a déjà dit que rien qu’avec mon mental j’étais capable de casser une brique…
- Allô, A&C Détectives, bonjour !
Mon enthousiasme du moment fait de moi une pile électrique.
- Ouais, salut, c’est moi…
- Oh non, Charline ! La désillusion ! Moi, je croyais que c’était mon premier client, tu sais le beau gosse trentenaire et riche.
- Oui, ben désolée… Je voulais vérifier que la ligne fonctionnait…
- Évidemment qu’elle marche, pourquoi elle ne fonctionnerait pas ?? Bon, allez, raccroche, tu occupes la ligne.
- Oui, bon, ça va ! Je te laisse. À plus.
Le téléphone sonne à nouveau. Quelle déconneuse, cette Charline !
- Bon, Charline, t’es chiante là, qu’est-ce que tu veux, encore ?
- Oui… Bonjour… Je suis bien chez A&C Détectives ?
Oups…
- Oui, c’est bien ça, excusez-moi, je croyais que c’était ma collaboratrice qui m’appelait. (Je brûlais d’envie de me venger et de dire mon « employée » !) Que puis-je faire pour vous ?
- En fait… euh… Voilà, c’est un peu délicat. J’ai un problème avec mes voisins.
- Avec vos voisins ? Quel genre de problème ?
- J’ai l’impression qu’ils viennent toutes les nuits tambouriner à ma porte… Et ça fait des mois que ça dure !
- Vous êtes dérangée par le bruit toutes les nuits et vous pensez que vos voisins sont à l’origine de cette nuisance ?
Toujours reformuler la demande d’un client…
- Voilà, c’est ça. Mais c’est très difficile pour moi parce que ça m’empêche de dormir, et là je suis au bout du rouleau et j’ai besoin de vous.
- Oui effectivement ça doit être très pénible, en avez-vous déjà parlé avec eux pour essayer de régler le problème à l’amiable ?
- Bien sûr, mais ils disent qu’ils n’y sont pour rien et ils m’ont traitée de folle…
- Je vois… Et comment souhaiteriez-vous que nous vous aidions ?
Je m’applique quand je m’adresse aux clients… J’ai réussi à faire toutes mes phrases jusque-là sans prononcer une seule fois « cool » ou « trop » ou « trop cool ». Je m’épate.
- J’aimerais que vous trouviez qui tambourine chez moi toutes les nuits. Vous pouvez faire ça pour moi ?
- Oui sans problème, vous habitez dans une maison individuelle ou dans un immeuble ?
- Dans une maison.
- Vous avez une porte d’entrée qui donne sur la rue ?
- Oui, c’est ça.
- D’accord… Ce qu’on peut vous proposer, c’est de rester toute la nuit devant chez vous, en attendant que l’incident se produise, et de prendre des photos des malfaiteurs. Ça vous irait comme solution ?
- Oui, ce serait parfait, ça me rassurerait de vous savoir dehors en train de surveiller ma maison.
- En général, ça se passe vers quelle heure ?
- Plusieurs fois, malheureusement, peut-être vers 22 heures, puis 1 h 15, et peut-être ensuite vers 3 heures et enfin vers 5 h 30.
Tu m’étonnes que cette femme soit à bout de nerfs… J’ai bien envie de lui résoudre son problème. En même temps, c’est pas bizarre que quelqu’un aille taper sur une porte quatre fois par nuit toutes les nuits ?? Ils n’ont que ça à faire, les voisins ?
- OK, donc, nous, on pourrait arriver vers 21 heures, se préparer, commencer l’observation, et terminer le lendemain vers 7 heures.
- Au niveau des prix, ça me coûterait combien ?
- Notre tarif horaire est de quatre-vingt-neuf euros hors taxes de l’heure, attendez je calcule, ça fait dix heures de planque, plus la rédaction du rapport, si vous voulez on peut vous faire un forfait de mille euros TTC au total.
- D’accord. Quand pourriez-vous être devant chez moi ?
- Ne quittez pas, je regarde mon agenda…
Il est vide… mais elle n’est pas obligée de le savoir. Je pourrais lui dire « on est dispo dès ce soir, ma grande », mais j’applique prudemment la règle dite « des trois jours » {2} :
- Aujourd’hui, nous sommes mardi, jeudi ça vous irait ?
- Oh oui, ce serait parfait !
- Est-ce que je peux vous envoyer le contrat par mail ?
- Oui sans problème.
- Parfait, comme ça, vous n’aurez qu’à le signer et me le renvoyer. Pour l’acompte, vous pouvez faire un virement ou bien passer à l’agence me l’apporter.
- Oui, par virement, c’est bien.
- Ça tombe bien, j’ai un rendez-vous qui vient de s’annuler (la grosse mytho…), je prépare les documents et je vous les envoie cet après-midi.
J’ai - ma - pre - mière - affaire - nananère ! Ça rime, je suis trop forte. Et je suis carrément soulagée. C’est vrai que j’avais dû beaucoup insister pour que Charline accepte qu’on prenne ce local, et finalement j’avais raison : ça nous a porté chance.
M’est avis que c’est quand même bizarre, cette histoire de voisins… Enfin, on verra bien jeudi. D’ici là, du coup, j’ai du boulot, je dois préparer le contrat. Ma première cliente « à moi » s’appelle madame Besson.
Je rêve ou le téléphone sonne de nouveau ?!? C’est carrément le standard, aujourd’hui ! Elle a dû oublier de me dire quelque chose. D’ailleurs, j’aurais dû lui demander comment elle avait eu connaissance de notre agence, il faudra que j’y pense. Si ça se trouve, c’est grâce à ma petite annonce !
- Allô ?
- A&C Détectives ?
C’est une voix d’homme. Fantasmes. Cafouillage en vue.
- Euh… oui, bonjour. Que puis-je pour vous ?
- Voilà, je suis monsieur Girard, je vous appelle de la part d’un ami gendarme, et j’ai un problème, j’ai perdu mon lapin.
Ouh là, du lourd en perspective, comme enquête !
- Vous avez perdu votre lapin, d’accord… mais… vous ne le mettiez pas dans une cage ?
Je ne m’y connais pas trop en lapins, mais j’ai jamais rencontré personne qui vivait comme ça chez lui avec des lapins, à part en peluche. Maintenant que j’y pense, j’espère que ce gars ne me fait pas un plan bizarre, genre il a perdu son lapin, mais heureusement il lui reste la carotte, enfin vous voyez le style…
- Ça m’arrive parfois de le laisser en liberté… Il se promène dans le jardin, mais là il a disparu, et j’ai besoin que vous m’aidiez à le retrouver.
Je suis embêtée parce que dans un sens, ça sent le boulot super nul, mais d’un autre côté, il faut bien bouffer…
- Écoutez, je vais être franche avec vous, la disparition de lapins, ça ne fait pas vraiment partie de notre cœur de métier, vous voyez ? Nous, c’est plutôt les adultères, la recherche de personnes, l’espionnage industriel, etc.
- Mais je vous paierai, il n’y a aucun problème…
- Bon, OK, je vais vous donner un coup de main. Il me faudrait une photo du lapin, sa taille, sa corpulence, sa couleur, ses signes distinctifs éventuels, ses habitudes alimentaires, de jeux. (C’est un peu dégradant ce boulot, parfois, et me voilà à demander à un homme les habitudes de jeux de son lapin…) Bref, tout ce qui pourrait m’aider à le retrouver.
- Très bien, on pourrait se rencontrer ?
- Oui, on peut se rejoindre au Bar du Parc, vous savez où c’est ?
- Ah non, désolé, moi je ne préfère pas. Je ne pourrais pas vous voir à votre bureau, plutôt ?
Je rêve ou je viens ENCORE de me prendre un râteau ??? Le râteau professionnel, joli, celui-là… Par curiosité, c’est quoi son prénom, à lui ? Serge ? Stefano ? Samuel ? Samson, peut-être ?? Quand je pense qu’il y a des boulots - comme les démarcheurs téléphoniques, par exemple - où les gens sont payés pour se prendre des râteaux, alors que moi, je fais ça gratuit !
En principe, on évite de demander aux clients de venir à l’agence, mais là, pour une histoire de lapin perdu, je ferai une exception.
- D’accord, pas de problème, vous connaissez l’adresse ?
- Oui, je l’ai sur votre carte de visite.
- Très bien, alors je peux vous recevoir demain à 14 heures, ça vous irait ?
- Très bien, à demain.
- À demain.
J’ai envie de hurler. J’ai accepté une affaire merdique avec un mec qui a osé me mettre un râteau professionnel. Toi, mon grand, tu vas le regretter…
8 - Charline


Le même jour

Il est 9 heures du matin, et le soleil ne perce même pas les rideaux chez Rintintin. J’adore donner des surnoms, c’est mon côté « prise de recul » pour ne pas trop m’impliquer dans les enquêtes.
L’appartement est petit, la déco des années soixante-dix me pique les yeux, je trouve presque hypnotiques les ronds marrons imprimés sur la tapisserie orange.
Le gars collectionne les napperons en crochet, truc de fou. Ils sont partout : sur les tables, le buffet, dans sa chambre, même sur sa gazinière fermée.
Il a un vieux poste de télévision, sur lequel est posé, devinez quoi ?? Un napperon… Youpi.
Sur chaque napperon est disposé un bibelot, le top du kitch : chouette en porcelaine, dauphin en verre bleu, fleurs artificielles… Un chat empaillé ? Faites votre choix, les amis, il nous vend du rêve, là ! Est-ce que vous croyez qu’il serait disponible un mercredi soir pour un petit dîner ?
- Vous aimez les napperons, Mademoiselle ?
- Moins que vous, a priori…
D’un autre côté, je ne suis pas plus claire que lui. Peut-être que s’il voyait ma collection de chiens en peluche, il me prendrait pour une illuminée.
- Quelqu’un les déplace la nuit et inverse les bibelots. Regardez, ce dauphin, là, sur le buffet, je l’ai trouvé sur la télé avec le napperon bleu au lieu du napperon jaune, c’est du harcèlement, Madame, du harcèlement !
Ses yeux sont pleins de larmes, de colère, de folie ???
C’est une évidence, ce gars est complètement taré… J’accélère le rythme de pose des caméras. Il me fait un peu peur, d’ici qu’on me retrouve empaillée, trônant au milieu de sa table sur un napperon vert, il n’y a qu’un pas que mon esprit est prêt à franchir.
Mon instinct sent un truc, je vais le suivre.
- Monsieur Printin, pourriez-vous me régler la nuit de surveillance et la location du matériel maintenant, s’il vous plaît ? C’est la procédure.
On n’en avait pas jusqu’ici, mais là, ce serait préférable.
- Mais bien sûr.
Je l’informe que nous commençons la surveillance le jour même et le laisse seul, avec ses napperons, pendant que moi, je rentre avec mes premiers sous !
* * *
Je suis de corvée, ça promet une grosse soirée d’éclate. Je constate que c’est encore pour moi, je me demande ce qu’Adèle a de si important à faire jour et nuit, hein !
Enfin, je dis que je me demande, mais j’ai ma petite idée. Depuis plusieurs temps, j’ai remarqué qu’elle reçoit des messages, beaucoup de messages, sans arrêt… Je pense qu’elle a rencontré quelqu’un, mais ne veut pas me le dire.
Je ne préfère pas m’en mêler, son intimité ne regarde qu’elle. Sauf que, l’autre soir, j’ai pris un pénis géant en plein visage. Je ne sais pas où elle a déniché son nouveau mec, mais il a une façon très personnelle de montrer son affection et son intérêt.
J’aurais bien ironisé sur les problèmes de cadrage de son prince charmant, pas si charmant, je trouve, mais j’ai craint qu’elle ne le prenne au premier degré et n’en parle au garçon en question. À la place, j’ai préféré lui asséner un petit sermon bien senti sur les bonnes manières et ce qui doit être visible ou non dans notre espace de vie commun. Elle s’est confondue en excuses et a osé me soutenir qu’elle ignorait que c’était un pénis. Parfois, je me demande si elle n’insulte pas mon intelligence juste pour m’énerver.
Toujours est-il que ce soir je suis bloquée au bureau, Adèle pourra collectionner les photos de phallus et même en faire un poster, si ça l’amuse, je ne suis pas là pour le voir. J’ai mis l’ordi à côté de la télé, hors de question que je ne fasse que mater Rintintin en train de dormir.
* * *
Vers 1 heure du mat’, je somnole devant le sixième épisode d’affilée d’une série policière palpitante. Ce chef-d’œuvre américain implique un super flic, roux et placide, une blonde, qui court en talons avec une vivacité que je n’atteindrai jamais, même avec une paire de baskets, et un beau gosse musclé au regard ténébreux, mais rassurant. Je sais que ces séries se ressemblent toutes, un mec intelligent, mais torturé avec une collègue trop belle, mais pas seulement, qui essayent de nous faire vivre des émotions incroyables pour oublier que notre vie est pénible et terne.
Dans le genre vie pénible et terne, je propose Charline ! Ce soir, Charline aura comme activité palpitante de surveiller un homme moche et perturbé qui dort d’un sommeil de plomb. Enfin, dormait, devrais-je dire. Alors que je jette machinalement un œil sur l’écran de contrôle, je vois Rintintin, mon psychopathe du napperon, se lever brutalement.
Je vérifie toutes les caméras et il n’y a personne d’autre dans l’appart’. Il se dirige vers son placard et enfile un pardessus, on dirait celui de Columbo. Il regarde l’objectif avec un air dément en criant : « Alors ? Vous n’avez toujours pas expédié mon passeport diplomatique ? Je suis pourtant un représentant du Consulat de l’Univers ! »
Je me demande à qui il parle… Il est somnambule ou quoi ?! Puis, se retournant, il saisit les bibelots et les change de place. Il se dirige ensuite vers un meuble bas et en sort une sorte de bac en plastique dans lequel je distingue vaguement un morceau de tissu. Il l’attrape et le tient devant lui. Je n’arrive pas très bien à comprendre ce qu’il fabrique. On dirait une vieille couverture mal découpée et toute rigide. En tout cas, il a l’air très satisfait. Il est peut-être adepte des loisirs créatifs. Il saisit une bouteille avec un liquide transparent dedans et frotte son tissu avec. Il le masse même… Et tout à coup, il l’étire face à moi et je vois une tête de chat qui pend. Mon cœur commence à battre la chamade. Toute trace de fatigue a disparu. Je suis en hyperventilation. Le gars est en train d’empailler un chat. À 2 heures du mat’. Comme ça. Tranquille.
Il étale la peau du pauvre animal sur sa caisse, applique encore son liquide avant de ranger tout ça au placard. Il se met ensuite à danser en se balançant d’avant en arrière, psalmodiant des propos incohérents, et retourne se coucher et se rendort.
Il est 2 heures, ce guignol m’a fait son spectacle pendant une heure, je n’ai plus sommeil, plus du tout. Peut-être que je ne dormirai plus jamais maintenant que je sais que des gens comme Rintintin, empailleur de chat et diplomate de l’Univers, se promènent en liberté dans la nature.
Je vérifie la porte. Verrouillée. Mais la vitre de la porte-fenêtre n’est pas anti-intrusion. J’en suis sûre.
Je me remets sur le canapé et regarde fixement Rintintin. Tant qu’il dort, je ne risque rien. S’il se réveille et sort de chez lui, j’appelle la police. Je dois rester vigilante. Je dois rester éveillée. Je fais une recherche Internet sur les troubles psychiatriques, je n’ai que ça à faire de toute façon, trouver de quelle maladie peut bien être atteint le gars. C’est pire encore maintenant. Cet homme est-il schizophrène, borderline, psychopathe ? Souffre-t-il d’un syndrome dissociatif ? Je recommence à hyperventiler. Mon esprit s’enflamme. Je me repasse mentalement la scène, je m’imagine qu’elle se déroule ici, sur mon canapé et que c’est ma tête qui pend au bout d’une fausse couverture qui serait ma peau.
La sonnerie stridente du téléphone me fait sursauter. J’ai dû m’assoupir. Un rapide coup d’œil à l’écran dévoile un lit vide. Je panique. RINTINTIN s’affiche sur mon portable. Il est 6 h 45. C’est lui ! Qu’est-ce que je dois faire ? Si je réponds, il va falloir lui parler. Si je ne réponds pas, il pourrait venir ici.
Je décroche en tremblant et tente de dire d’une voix normale :
- A&C Détectives, bonjour !
- C’est monsieur Printin. (Il est carrément paniqué) Il est revenu ! C’est une catastrophe ! Il a tout déplacé, j’ai tellement peur ! Vous avez les images ?
- Oui, et à ce sujet… (Comment dire ça diplomatiquement ?) Il faudrait que nous en parlions.
- Le plus tôt sera le mieux.
Pas trop tôt quand même…
J’ai la migraine et je ne parviens pas à me lever, tant la terreur me submerge. Enfin, c’est quoi cette détective en carton, là ? Tu dois te ressaisir, Charline ! Ça suffit ! Je prends une profonde inspiration. Tu dois le voir dans un lieu public.
- Dans une heure au Bar du Parc, ça vous convient ?
- Oui, soyez à l’heure ! BIIIIIP !!!
Il m’a raccroché au nez. Normalement, je suis très à cheval sur la politesse, mais pas aujourd’hui.
J’ai besoin d’un café au calme avant d’y aller. Tout le trajet, je réfléchis à ce que je pourrais faire. Comment lui apprendre la nouvelle.
Lorsque j’arrive au bar de Jérôme, Rintintin est déjà là, truffe au vent. Il s’est installé à la terrasse, dans un coin en retrait juste derrière un buisson. Il se lève et se précipite sur moi. Pour la discrétion, je repasserai. Je ne peux contenir un mouvement de recul, il ne le voit même pas.
- Alors ? Qui est le coupable ?
T’inquiète, coco, tu ne vas pas être déçu du voyage.
- Tout est sur les vidéos, je vais vous les montrer.
J’allume mon PC et vais directement au moment qui nous intéresse. Je le laisse visionner sans le quitter du regard. Il a les yeux écarquillés au début, puis il se décompose.
- Ce n’est pas moi ! Quelqu’un s’est déguisé en moi et s’est mis dans mon lit ! C’est un coup monté, du harcèlement !
Ses yeux sont pleins de larmes, et tout à coup, il s’effondre sur la table. Ouh là ! Comment je vais me sortir de là, moi ?
- Monsieur Printin, Monsieur Printin !
Je le relève et, en croisant son regard, un frisson parcourt mon échine. « COURS ! » crie mon intuition, « RESPIRE ! » crie mon cerveau. Comme quoi, ils ne sont pas tout à fait en phase. Je sens venir le malaise. Je dois rester consciente, c’est important…
- Laissez cette pleureuse de Printin où il est ! Avec ses napperons de gonzesse et ses bibelots ! Heureusement que je suis là pour remonter le niveau !
- C’est-à-dire ?
- Cet abruti collectionne des dauphins. Moi, je préfère empailler les animaux !
Respire, tu n’as pas de chance, ma Charline, il est 8 heures du matin, tu es seule face à ce qui ressemble à un trouble de la personnalité en pleine crise. Je repense à ma copine Linda, infirmière, et à ce qu’elle m’a expliqué sur les psys - psychopathes, pas psychiatres, mouahaha quel humour ! -, je revois toutes ces pages Internet dévorées cette nuit.
Je me rassois tranquillement, j’ai les mains moites, le cœur à 200 et littéralement au bord des lèvres.
- Bonjour, je suis Charline Pasteur, et vous êtes ?
- Monsieur Ping, Bob Ping.
Il a une voix de fumeur de Gitanes sans filtres. Il crache dans sa main avant de me la tendre. Je vais mourir de dégoût si je la serre, mourir tout court si je ne le fais pas. Allez, Charline, c’est moins pire qu’un assemblage de doigts.
- Très bien, Monsieur Ping, dites-moi, vous avez un petit différend avec monsieur Printin ?
Léger, le différend.
- Pour vous, ce sera Sergent Ping ! Je suis un vétéran de la guerre intergalactique de 3070 et vous me devez le respect ! D’ailleurs, j’attends toujours mon passeport de diplomate de l’Univers ! dit-il en frappant sur la table du bar.
Mais bien sûr ! Une idée émerge de mon esprit traumatisé : Patrick, il va me sortir de là.
Moi, très sérieusement :
- Vous avez raison, voulez-vous que je les appelle pour voir où nous en sommes ?
- Allez-y et bougez-vous ! Incroyable comme cette administration est lente.
Je m’empare de mon portable et compose le numéro. Décroche, Patounet, steuplaîîîtt !
Dixième sonnerie, voix ensommeillée.
- Y’a intérêt à ce que tu ne me déranges pas pour rien, ça fait à peine une heure que je suis rentré du taf.
- Oui, bonjour, Monsieur le Consul, figurez-vous que je suis avec le Sergent Ping…
- Si c’est une plaisanterie, elle ne m’amuse pas du tout !
- Ah, oui, pardon, Monsieur le Consul, je sais qu’il est un peu tôt, mais monsieur Ping…
- LE SERGENT PING, ESPÈCE DE GOURDASSE SANS CERVELLE !! s’est mis à brailler Rintintin dark face .
L’avantage de ce hurlement, c’est qu’il a parfaitement réveillé Patrick, l’inconvénient, c’est que j’ai le tympan potentiellement perforé.
- Mais qu’est-ce que tu fous, Charline, sérieux ?
- Pardonnez-moi, Sergent Ping, je m’excuse. Euh, le sergent Ping attend son passeport de diplomate de l’Univers depuis des mois et là, il s’énerve un peu, Monsieur le Consul. Je pense que votre aide me serait précieuse ainsi que celle de votre service de gestion de crise.
- C’est pas vrai ! T’as réussi à te retrouver avec un psy dans la nature ?!
- Tout à fait, Monsieur le Consul, comme c’est gentil à vous de vous déplacer en personne le lui remettre !
- Non, mais tu déconnes, là ? T’es où ?
- Il est au Bar du Parc, avec moi. Bien sûr qu’il vous attend et que vous allez faire le plus vite possible, merci, Monsieur le Consul.
- Ne bouge pas, je viens pour m’occuper de lui, et ensuite, toi et moi nous aurons une petite discussion.
Si je survis jusqu’à son arrivée, je vais dérouiller. Concentre-toi sur la menace imminente, Charline, Patounet ne te tuera pas, lui.
Je raccroche le téléphone, tremblante, et, avec une voix mal assurée, tente de trouver quelque chose à dire.
- Sergent, parlez-moi un peu de vous !
Au moins, tant qu’il bavarde, je suis à peu près tranquille…
- Je ne raconte pas ma vie aux êtres inférieurs.
Ça, c’est fait. Allez, attaque la flatterie grossière, ça marche à tous les coups.
- Pardon, Sergent, de vous importuner avec des demandes aussi triviales, c’est que j’ai tellement à apprendre de vous.
Il se détend un peu et prend l’air important.
- D’accord, ma p’tite, je vais t’enseigner comment empailler un chat… vivant.
Je crois que je vais vomir.
- Comme c’est intéressant.
Je m’étouffe à moitié en disant ça, mais c’est mieux que de mourir, non ?
- Oui, le but c’est de l’assommer sans l’abîmer, mais c’est agile un chat, et puis ça griffe. Sinon il faut mettre un sédatif dans la nourriture, comme ça, il dort, mais ça enlève du challenge. Éviter les coups de griffes et les morsures, ça fait partie du jeu. Moi je les appâte avec des souris mortes, des hérissons morts, des oiseaux morts…
Ses yeux sont pleins d’une joie sadique. Tu m’étonnes, c’est tellement drôle de courir après un chat pour l’éviscérer. Il faut absolument que je change de sujet.
- Sergent, voulez-vous un café ?
- Non, le café c’est pour les mauviettes, à 8 heures, je préfère un bon whisky sec.
Je regarde autour de moi pour voir si je pourrais trouver un soutien en attendant l’arrivée de la police, mais Jérôme n’est pas en salle, aujourd’hui, c’est Julie, la serveuse. Elle est toute menue et je ne peux pas risquer que Rintintin/Ping l’agresse. Si je dois aller commander au comptoir et que je le laisse seul, il y a une possibilité qu’un chat prenne un mauvais itinéraire. Choix cornélien. Je dois m’éloigner de lui, j’ai beaucoup trop peur. J’opte pour le chat, et me lève.
Mes jambes flageolent et refusent de me porter, j’ai dû pâlir parce que Printin me regarde fixement.
- Alors ma petite, on n’a pas d’estomac ? On est sensible ? J’allais t’expliquer la phase de réhydratation de la peau. C’est une étape cruciale. Tu n’apprécies pas ?
- Euh, ben oui, c’est vrai que j’aime bien les chats, les souris et autres animaux, mais vivants, en fait…
- Petite nature ! Ma mère aussi les aimait bien.
Oh my God! Je sens venir le truc.
- Votre maman qui est hospitalisée, c’est ça ?
- Elle a voulu « me soigner » ! se met-il à hurler. Moi ? Alors que je suis la quintessence de l’humanité ! (Ouh là, un mot de plus de trois syllabes complètement improbables, la panique !) Et qui c’est qui est enfermée avec des docteurs et des petites pilules bleues, hein ? Hein, Maman !
- Votre mère n’a-t-elle pas Alzheimer ?
Je prends l’air faussement innocent.
- Évidemment pas ! Mais je suis le seul à le savoir ! Mouahaha ! Et ce crétin de Printin qui essaie de la faire sortir. Moi vivant, il n’y arrivera jamais !
Je lui dis que lui et Printin sont dans le même corps ? Non…
Patounet est là, je vois sa voiture et celle de ses collègues. Pffiou, j’ai survécu. Enfin, ce n’est pas encore fini, il va falloir que Printin accepte de monter dans le véhicule…
Patounet, c’est un super pote. C’est un flic, un vrai, il sait écrire et parler le français sans fautes d’orthographe et il est honnête, ce qui fait qu’il a du mal à grimper dans la hiérarchie.
Brun, les yeux noisette pétillants d’intelligence, il est de taille moyenne et très costaud. Il fait du kickboxing. À un moment, j’en ai fait avec lui, maintenant je fais de la course à pied, comme ça, j’ai appris à frapper très fort par surprise, et à fuir très vite ! Parce que, ne rêvez pas, il n’y a qu’au cinéma que les filles d’un mètre soixante-dix viennent à bout d’adversaires surentraînés faisant deux têtes et quarante kilos de plus qu’elles. Dans la vraie vie, rien ne vaut le camouflage et le sprint.
- Bonjour, Mademoiselle Pasteur.
Il prend l’air sérieux pour ne pas affoler psycho psychopathe - à lire avec la musique de Macho macho men des Village People.
- Monsieur le Consul, c’est un honneur de vous rencontrer.
Ses collègues restent en retrait. Patounet se tourne vers notre homme.
- Sergent, mes respects.
L’autre ne se sent plus.
- Ah ! C’est bon d’être enfin considéré.
- Si vous êtes d’accord, Sergent, nous allons vous emmener au consulat, escorté par la police, on ne peut pas prendre le risque qu’il vous arrive quelque chose.
- Mais bien sûr, quel plaisir d’être entouré de gens sensés !
Les hommes et leur ego…
Il suit tranquillement les agents jusqu’à la voiture. Ping/Printin se retourne :
- Merci, ma p’tite ! Finalement, tu es très efficace.
Profitant de ce moment de grâce, Pat et ses collègues se jettent sur lui pour le maîtriser et lui enfiler les menottes. Printin hurle et se débat, rejetant deux des policiers au sol. Ils se mettent à quatre pour le maintenir à terre.
Il me lance un regard halluciné et m’insulte copieusement avec autant d’imagination que tous ces lourdauds qui te harcèlent dans la rue et ne sont pas satisfaits de l’accueil que tu leur réserves. Ils parviennent finalement à l’installer dans la voiture, je peux enfin respirer.
J’ai réussi à refiler un psychopathe à des flics sans une égratignure, surtout pour moi, vu l’état des deux collègues de Patounet, je l’ai échappé belle. Patounet, quant à lui, me fusille du regard… Ce n’est que partie remise.
Je les regarde partir, il va avoir une jolie chemise qui se noue dans le dos, celui-là.
Mes jambes recommencent à flageoler. La tension de ces dernières heures et ma courte nuit y sont sûrement pour quelque chose… Je vais rentrer me coucher et le plus tôt sera le mieux. Je vais m’inscrire à un cours de gestion du stress aussi, parce que, si le métier de détective privé c’est ça, je ne sais pas si je vais y faire de vieux os.
9 - Adèle


Mercredi 13 avril 2016

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. C’est pour ça qu’à 8 heures ce matin, j’étais opérationnelle derrière mon bureau. Mine de rien, l’agenda commence à se remplir :
- Charline a géré avec brio le cas Printin - qu’elle avait rebaptisé évidemment « Rintintin », elle adore donner des surnoms aux gens - sans finir empaillée : détective, c’est un métier à risque, en fait.
- Demain soir, on planque devant la porte de madame Besson avec un litron de café, mélangé à du Guronsan, pour tenir toute la nuit.
- Il faut aussi que je retrouve le lapin de monsieur Girard. En parlant de ça, il faudrait que je me grouille, si c’est comme les humains, les quarante-huit premières heures sont décisives…
- Et aujourd’hui, j’ai rendez-vous au Bar du Parc - the place to be! - avec une cliente qui m’a appelée hier, une certaine Daisy Baralando.
Elle avait eu notre carte chez son avocat, maître JJ Patatrac, un pote à moi qui nous a vendues comme les meilleurs détectives de la place - merci, JJ, on te revaudra ça. En tout cas, elle avait un accent pas possible, je me demande d’où elle vient, j’hésite entre le Canada et la Hollande… Bref, elle semble avoir un doute sur la fidélité de son mari. Visiblement, elle s’est aperçue qu’une partie de ses revenus de chirurgien esthétique se sont volatilisés, et, d’après elle, la seule explication est l’existence d’une maîtresse. J’ai essayé de lui dire qu’il pouvait y avoir un milliard d’autres raisons, mais elle n’a pas voulu en démordre. Elle a donc besoin de nos services dans le cadre d’une procédure de divorce, et aussi, surtout, pour avoir des billes pour lui pourrir la vie à ce pauvre homme… Elle aimerait qu’on trouve tout ce qu’on peut sur lui, et on a carte blanche. Donc, filature pendant minimum un mois, investigation sur ses activités, sa secrétaire et ses patientes, et rapport hebdomadaire. Voilà qui promet en tout cas d’être lucratif.
J’ai quelques heures devant moi avant mon rendez-vous avec Daisy - chelou comme prénom, non ? -, je vais en profiter pour aller faire une enquête de voisinage pour retrouver le lapin. Je vais afficher des photos de l’animal dans le quartier, en général quand on fait miroiter une récompense, les gens se souviennent d’un coup de certaines choses…
À 11 heures, comme prévu, mais sans avoir vu de lapin, j’étais installée au Bar du Parc, bronzant au soleil sur la terrasse. J’allais pour commander un jus d’orange quand j’ai aperçu un rutilant 4x4 noir, vitres arrière teintées, se garer devant le bar. J’ai ensuite entendu la portière claquer, un ou deux jurons en hollandais, et c’est là que je l’ai vue. Daisy. Un look et une classe inimitables : un bon mètre quatre-vingts encore rehaussé par des talons aiguilles, une démarche de nageuse est-allemande, un legging noir avec, par-dessus, une minijupe en jean, un tee-shirt zébré, un petit blazer noir, et son téléphone à la main. Le sens du détail, je vous l’avais dit. Cheveux longs, couleur « roux lapin » - zut, je deviens obsédée… -, regard fluorescent et sans doute même phosphorescent. À première vue, j’ai pensé : « Mais évidemment que son mari la trompe ! »
Je ne suis pas une trouillarde, mais quand elle m’a serré la main, je n’ai pas fait ma maligne. Limite cette femme me ferait peur. Elle m’a apporté une photo d’identité de son mari, qu’on va devoir filer pendant au minimum un mois - il vaut mieux effectivement savoir qui c’est. Tristan Baralando. Plutôt pas mal, son Photomaton, j’avoue… À vue de nez, la petite quarantaine ou moins, blond, cheveux courts, mais pas trop, yeux noirs… Apparemment, il part de chez lui le matin à 8 heures, il est censé aller à son cabinet sur la Corniche - oui, clairement l’argent n’est pas un problème chez les Baralando - ou directement à la clinique, et il rentre le soir vers 22 heures. En général, il conduit une grosse moto blanche - j’ai la photo aussi, sacré engin -, ou le 4x4, ou une Polo grise, ou un coupé beige, ou un monospace ou… bref, comme j’ai compris, ils pourraient ouvrir une concession de voitures d’occasion dans leur jardin.
Ce qui m’embête un petit peu dans cette affaire, c’est que la probabilité de l’événement « Daisy est sensée » est quasiment nulle… Mais ça promet d’être intéressant, car en plus de l’aspect financier qui va effectivement nous permettre de passer des coquillettes aux pâtes fraîches sans aucune culpabilité, on ne sait pas vraiment ce qu’on cherche. Et je sens qu’on va trouver. Tristan Baralando, à nous deux !
10 - Adèle


Vendredi 15 avril 2016

J’ai réfléchi toute la journée d’hier à un plan d’action pour enquêter sur Tristan Baralando. J’ai fait une liste des choses à tenter dans cette affaire - j’adore faire des listes !
- Chercher des infos sur Internet. Entre Facebook, LinkedIn, et même Copains d’avant, il doit y avoir moyen de dénicher les basiques : sa date de naissance, son deuxième prénom, où il a passé son enfance, ses photos de classe de primaire, son lycée, le nom de sa fac, le sujet de sa thèse, des photos de lui en vacances avec ses gamins, etc.
- Chercher des renseignements sur lui en tant que médecin : ça doit pouvoir se trouver sur les forums. En adoptant un surnom ridicule et en postant quelques messages, je devrais récupérer des infos.
- Prendre rendez-vous à son cabinet et le rencontrer en face à face pour « prendre la température », en clair, voir si ce gars est un dragueur - Charline dirait « un niqueur », mais je suis davantage poète.
- Chercher des données sur sa société, via le Greffe du Tribunal : son investissement de départ, ses dettes, ses bénéfices, ses salariés, etc.
- Aller fouiner dans la clinique où il travaille, histoire de capter les éventuels potins des infirmières entre deux couloirs.
- Et la filature, évidemment.
Mais on a mal commencé. L’idée, c’était de planquer devant chez madame Besson la nuit dernière pour choper les voisins qui tapent à sa porte et ensuite d’enchaîner avec l’affaire Baralando - que Charline appelle désormais « Branlo » - pour être à 8 heures chez lui et le suivre.
Évidemment, tout est allé de travers : notre thermos de café a coulé, on a essayé de dormir chacune à notre tour sur la banquette arrière de la Twingo, mais c’était super inconfortable et Charline râlait - en même temps, si elle n’avait pas encastré sa voiture dans la grue, on aurait sa Golf à la place de ma Twingo à l’heure qu’il est -, et surtout, surtout : on n’a vu personne taper à la porte de madame Besson. Du coup, à la fin de la planque, on est allé sonner chez elle pour discuter de ce qu’on n’avait pas vu justement. Elle nous a ouvert comme une hystérique, nous disant qu’on était des bonnes à rien, des escrocs, qu’elle nous avait payées et qu’on n’avait rien fait, etc. Soi-disant elle a été réveillée quatre fois cette nuit par des tambourinements. Comment est-ce possible ? À l’extérieur il n’y avait personne, peut-être que quelqu’un vient frapper à l’intérieur, alors ? Ou encore peut-être est-elle très amie avec Printin ?
Bref, toujours est-il qu’elle nous a claqué la porte au nez sans verser la totalité de ce qu’elle nous devait et qu’on est arrivées trop tard devant chez Baralando : il était 8 h 45 et il était déjà parti. On ne sera pas obligées de le stipuler dans le rapport, sur le volume horaire de filature, ça passera à la trappe… De toute façon, au lieu de rentrer à la coloc’ dormir comme on l’aurait fait si on n’avait pas été aussi professionnelles, on a quand même trouvé son cabinet. Ce qu’on n’avait pas anticipé, c’est que la Corniche, en fait, ça doit être le repaire de tous les chirurgiens esthétiques de Marseille, étant donné le nombre de plaques au mètre linéaire. Et quand, enfin, on est arrivées devant son immeuble, on l’a vu enlever son casque de moto.
- Regarde, regarde, c’est lui ! Vas-y, prends une photo, Charline…
- Oui, ça va, détends-toi, voilà ! Franchement, je n’imagine pas un mec pareil infidèle. Il a déjà réussi à trouver une femme, on frise l’exploit…
- C’est clair que, sur la photo, il était mieux… C’est le problème d’un Photomaton, il n’y a que la tête…
- Ce n’est pas qu’il est moche… Mais ce n’est pas une merveille non plus… Ce n’est pas Alain Delon… C’est plutôt Alain Deloin.
Elle abuse, là, Charline, je la trouve très sectaire.
- Ou alors avec soixante kilos de plus et quinze centimètres de moins… Fais gaffe, cache-toi ! Il mate dans notre direction… C’est pas Brad Pitt, mais il a quand même un regard assez incroyable.
- Un blond aux yeux noirs, c’est bien ton style !
- Vas-y, shoote… Oui, mais là, il a un truc chelou son regard…
- Chelou… C’est-à-dire ? Développe…
- Ben, je sais pas… Je n’arrive pas à définir. En tout cas, lui et sa femme, quand ils éteignent la lumière, il y a leurs yeux qui brillent, ça, c’est clair…
- Je dirais surtout qu’il a l’attitude du gars italien « Ma qué, yé souis le plus beau, et que les filles sont toutes à mes pieds devant mon regard de braise et mon corps d’athlète ». Sauf qu’on est bien d’accord, c’est loin d’être un top model et son corps d’athlète ne l’est plus depuis au moins une bonne décennie. Après, franchement, ils se sont bien trouvés avec sa femme, dans le genre « couple carrément pas du tout assorti », ils ont fait fort ! Enfin, sauf si on adore faire deux têtes de plus que son mari, et qu’il vous fasse trois fois en volume. Ça fait un peu Popeye et Olive dans un monde où Popeye serait obèse.
- Tu abuses, Charline, il n’est pas obèse !
- Attends, c’est moi la nutritionniste, steuplaît…
- OK, alors admettons qu’il mesure un mètre soixante-quinze pour cent cinq kilos, c’est quoi déjà la formule de l’IMC ?
- Poids divisé par taille au carré…
- Ça fait… je calcule… 34,3.
- Oui donc j’ai raison, il est scientifiquement obèse.
- Mais tu vois, physiquement, je dirais pas qu’il est obèse. C’est clair qu’il est un peu « caisse », mais il fait esprit « gros nounours », en fait, avec option moto, ce qui, il faut le reconnaître, est un véritable « attrape-gonzesses ».
- « Caisse » euh… plutôt « tonneau », non ? Et puis un tonneau sur une moto, ça rime peut-être, mais ça ne me fait pas du tout rêver !
- Mais ça doit être trop rassurant d’être serrée dans ses gros bras…
- Toi, t’as encore flashé sur un blond aux yeux noirs, j’y crois pas ! Tu vas te faire défoncer par Daisy ! Et excuse-moi, mais ça me paraît être vraiment un très mauvais plan, vu la tigresse que ça semble être…
- Moi, j’aurais plutôt dit un pitbull croisé avec une jument…
- Ouais, tu me rappelleras de mettre une droite à ton abruti de pote JJ, parce que, là, merci du cadeau. Et tu m’oublies immédiatement ce mec, c’est notre cible ! Bravo la déontologie, hein !
- On va y arriver, tu vas voir. Il faut que je m’imprègne de Baralando, que je pense Baralando, que je me lève avec Baralando, que je me couche avec Baralando.
Enfin, façon de parler, ce serait ballot que Daisy me paie pour que je lui pique son mari… Encore que, du coup, il serait effectivement infidèle, C.Q.F.D. {3} …
- C’est ça ouais, dixit miss Râteau. Tu vas être d’une efficacité redoutable, hein ?
Bref, le temps de parlementer, Baralando était entré dans son immeuble. Alors on a attendu qu’il réapparaisse. On a attendu, on a attendu, on a attendu… On n’osait même pas aller faire pipi ou acheter des sandwiches de peur qu’on loupe sa sortie. Et plus on attendait et plus on avait envie de faire pipi et plus on avait faim et soif… Déjà qu’on avait sommeil, c’était la lose intégrale. On a vu plein de monde aller et venir dans l’immeuble, mais comment savoir si ces personnes se rendaient à son cabinet ? Par contre, on a quand même pu connecter deux neurones - l’un à moi et l’autre à Charline, évidemment - et on a réfléchi que s’il était arrivé au même moment que nous, alors qu’il était à moto et nous en Twingo, et qu’il était parti soi-disant quarante-cinq minutes plus tôt que nous, c’était qu’entre-temps il était allé ailleurs. Et c’est bien sûr ce qu’on a loupé. Cette fois-ci, c’est clair, cette journée ne figurera définitivement pas dans le rapport. On a horreur d’être médiocres, et là, il faut le dire franchement, on a été grave nulles. Probabilité de l’événement « Branlo est parti exceptionnellement quarante-cinq minutes plus tard que d’habitude » : moins de cinq pour cent.
On a continué à attendre que Baralando arrive, on a même pensé à un moment qu’il avait filé par une porte dérobée, ou que peut-être il nous avait repérées - en même temps, ce serait balèze de se faire repérer par un mec qu’on n’a même pas suivi ! -, et vous le croirez si vous voulez, mais il est finalement ressorti à… 21 h 16 très exactement. Là, on l’a vraiment suivi, sans se faire remarquer, le pied au plancher de la Twingo sur l’accélérateur pour tenter de ne pas se retrouver cinq kilomètres derrière… Et il est rentré directement chez lui. Bilan de cette première journée de filoch’ : de la merde, de la merde et de la merde. Ce qu’il nous faudrait, c’est quarante-huit heures de sommeil non-stop.
11 - Charline


Lundi 18 avril 2016

Je n’en peux plus de sa Twingo, cette bagnole est un four de la taille d’un pot de yaourt, ça pue le plastique chauffé et je suis malade en voiture ! Non, mais sérieux, déjà pour filer de jour c’est l’enfer, mais les planques de nuit, c’est juste la lose. En plus, j’ai malencontreusement renversé son mélange Guronsan-café sur les sièges ; entre la vue et l’odeur, c’est infernal.
Même moi, qui ne suis pas un gros gabarit, je deviens claustrophobe.
Ouf ! Il sort de chez lui, c’est parti ! Je réveille Adèle, affalée sur le volant.
- On y va, go, go !
- Ouais, c’est bon. J’suis épuisée, y’a pas du café ?
- T’as qu’à lécher le siège arrière !
- Dis donc, Charline, t’es pas forcée d’être désobligeante, tu le sais, ça ?
- Désolée. (Oui, ce n’est pas mon genre de m’excuser, mais je me sens penaude) J’en ai marre de suivre Branlo au taf, puis à la maison. Il ne bouge pas une oreille. Sérieux, elle est parano un peu, sa femme, non ? Laisse-moi à l’agence, je vais faire la secrétaire aujourd’hui.
- Tu veux surtout te caler sur le canapé et glander !
- Oui j’avoue, je t’en priiiie, laisse-moi rentrer je n’en peux plus de ta bagnole et j’ai sommeil.
- OK, je te dépose dès qu’il est arrivé au cabinet.
* * *
Yes, j’ai gagné. Canapé me voilà ! Mais d’abord, une douche pour me débarrasser de tout ça. J’adore prendre des douches. Y rester vingt minutes en sentant l’eau chaude couler sur mon dos. C’est la première fois que je vais tester la salle de bains du bureau. Le terme salle d’eau serait plus adapté. Placard, en fait. La salle d’eau fait la largeur du bac à douche, en réalité. T’ouvres la porte, tu es face à un lavabo, à droite un bac à douche, à gauche les toilettes. Si tu rentres bourrée, tu peux presque vomir en même temps que de te laver sans salir un carreau. Après, y’en a que deux, des carreaux, faudrait vraiment manquer de chance pour en toucher un.
Au-dessus de la vasque, à la place de mon reflet, se trouve un tout petit chauffe-eau. Adèle m’a informée qu’on pouvait se laver le corps ou les cheveux à l’eau chaude, mais que je devrais choisir parce que je ne pourrais pas faire les deux.
Autant dire que je me sens quelque peu frustrée de me retrouver dans un souplex avec w.-c., douche et eau chaude sélective. Mais je suis vraiment trop fatiguée pour rentrer à l’appartement et je m’auto-importune avec mon odeur corporelle, alors « à la guerre comme à la guerre, hein… ».
Alors que j’enjambe le rebord, je prends le rideau de douche pour ouvrir la cabine. Celui-ci me reste dans la main et, surtout, me tombe sur la tête. La tringle devait tenir en équilibre précaire pour faire illusion de fixation.
Bon, qu’à cela ne tienne, je ne vais pas me laisser abattre pour si peu !
Je fais couler l’eau, elle est rapidement chaude, ce qui me réjouit, je n’aime pas trop me geler les pieds pendant trois minutes.
Alors que je commence à me mouiller, je constate que le tuyau est étrangement court. On dirait qu’il sort du mur et qu’il est enroulé à l’intérieur, je me baisse pour regarder tout en tirant. Le tuyau paraît coincé. Je le manipule doucement, il y a visiblement un peu de jeu. Mais ça ne veut pas venir. Je tire d’un coup sec, la pièce tourne autour de moi et je sens un choc violent au milieu du dos. Je m’écroule.
* * *
L’eau glacée me réveille brutalement. Il semblerait que la pièce n’ait pas tourné. C’est moi qui ai dû glisser avant de m’effondrer lamentablement au milieu de la salle de bains. C’est complètement inondé. Un jet continu sort du mur comme une fontaine. Le tuyau est cassé net. Je coupe l’eau et le regarde plus attentivement. Il est sectionné en fait. Décidément, cet endroit est vraiment daubé ! Le proprio est un arnaqueur. Ou alors le gothique égorgeur de poulets a eu envie de nous tendre des pièges. Et dans ce cas, un des deux a mis des caméras partout et il est en train de se marrer tout seul devant son écran. Je suis un cobaye pour un nouveau show de téléréalité où des bailleurs peu scrupuleux et/ou satanistes poseraient des envoûtements et vérifieraient leur efficacité en direct. Ou alors, je suis dans Destination finale et, si ça se trouve, je ne le sais pas. Ou alors, je suis maladroite et ma boulettitude est plus forte que moi… J’hésite longuement. Je fouille la salle de bains, pas de caméra visible. Restent Destination finale ou boulettitude. Je me sens désorientée, il faut admettre que perdre connaissance m’a laissée avec une sorte de nausée violente et permanente.
Bon, résultat, je vais devoir éponger maintenant, on dirait une pataugeoire là-dedans ! Je perds encore quinze minutes de sommeil, ça ne va pas m’aider à être efficace, tout ça.
J’enfile mon tee-shirt XL avec la tête de Nounours, mon meilleur ami, dessus. Je me jette sur le canapé, me glisse sous le plaid, et en route pour une sieste !
À peine une heure après mon installation, le téléphone sonne :
- A&C Détectives, bonjour !
- Oui, Robin Matéra à l’appareil, je suis le directeur du magasin Carotte à Aubagne. (Il a une voix nasillarde et articule très mal) J’ai trouvé vos coordonnées sur votre site Internet.
- Bonjour, Monsieur Matéra, que puis-je pour vous ?
La politesse ? Non ?
- Je pense que mes employés fraudent.
- C’est-à-dire ?
- Et bien, je suis sûr qu’en mon absence, ils pointent les uns à la place des autres et ne viennent pas travailler.
- Soit, mais n’est-ce pas à votre service de sécurité de gérer cela ?
- Si, mais je crois qu’ils fraudent aussi.
- D’accord, je peux passer vous voir en entretien demain après-midi.
- Parfait, demandez-moi à l’accueil du magasin à 14 heures.
Et hop ! Un nouveau client, pas mal, dis donc, je ne pensais pas qu’on aurait autant d’appels.
Avec le doux sentiment du devoir accompli, je me replonge dans un sommeil agité peuplé de poulets, de tuyaux de douche assassins et de caméras cachées.
12 - Adèle


Mercredi 20 avril 2016

J’ai la chance - non, c’est une blague… - de connaître Daisy depuis une semaine. J’ai ainsi l’immense honneur - c’est encore une blague… - de lui faire aujourd’hui mon premier rapport, puisqu’on s’était - malheureusement - mises d’accord sur un point hebdomadaire.
En théorie, je suis censée lui rédiger un compte rendu « en bonne et due forme » comme on nous a appris à la formation de détective privé, mais là franchement j’ai beau avoir beaucoup d’imagination, ledit compte rendu aurait été bien creux. J’ai donc convenu d’un rapport téléphonique vers 10 heures. En plus, étant en filature et présentement en bas du cabinet de Baralando - je ne manquerai pas de lui faire remarquer, ça fera hyper pro -, j’avoue que je ne sais pas trop quoi lui dire. Son mari travaille. Un point c’est tout.
Je n’ai même pas eu trop le temps de réfléchir que justement Daisy m’appelle sur mon portable.
- Allô ?
- Adèle, c’est Daisy Baralando.
Oui, j’ai vu, ton numéro s’affiche…
Il y a des gens comme ça que j’aime enregistrer dans mes contacts, histoire de savoir à qui NE PAS répondre. Mais sur ce coup, j’étais obligée…
- Bonjour, Madame Baralando, comment allez-vous ?
- Alors, quelles sont les nouvelles ? Vous avez trouvé quequ’chose ?
- Vous voyez, ça peut prendre un peu de temps de trouver quelque chose, nous ne sommes qu’à la fin de la première semaine d’enquête, pour l’instant je le suis tous les jours, mais il n’a fait que le trajet de chez vous jusqu’à son lieu de travail et retour. Là, par exemple, je suis en bas de son immeuble et je ne peux pas manquer une de ses allées et venues.
- En effet, j’vous vois.
- Quoi ??
- Ben oui, moi aussi j’suis en bas de l’immeuble… Je voulais savoir si vous l’suiviez et faisiez bien la job.
J’hallucine !!!! La détective qui se fait suivre, le comble ! Je jette un rapide coup d’œil aux environs, mais le pire, c’est que je ne la vois pas. Où est-elle ?
- OK, alors pour être très claire, je pense que c’est mieux si vous me laissez faire mon travail. Ce serait dommage que votre mari remarque votre présence et que ça compromette l’enquête, vous comprenez ?
- Mais peut-être qu’il y a des choses qui vont vous passer sous l’nez comme un truc qui s’échappe, en fait.
Elle veut sûrement dire « un truc qui m’échappe »…
Ma grande, sache qu’Adèle ne lâche jamais l’affaire tant qu’elle n’a pas trouvé quelque chose.
- Pour l’instant, je n’ai effectivement rien identifié qui prouve une infidélité, mais j’ai pensé à plusieurs pistes à explorer.
- Par exemple ?
- J’aimerais l’observer à la clinique, découvrir qui il rencontre, s’il est apprécié, ou encore obtenir des témoignages de patientes… ce genre de choses, vous voyez ?
- Oui, mais si vous trouvez rien ?
Ça ne lui viendrait pas à l’idée que peut-être son mari n’est pas infidèle. Elle serait jalouse d’un ours en peluche ou d’un chien. Les cas pathologiques, c’est toujours pour moi, j’en ai marre…
- Madame Baralando, soyez tranquille, s’il y a quelque chose à trouver, je trouverai. En attendant, rentrez chez vous et je vous recontacte la semaine prochaine pour vous faire un nouveau rapport.
13 - Adèle


Jeudi 21 avril 2016

Alors je vous le dis tout de suite pour vous éviter du suspense inutile, j’ai retrouvé le lapin. Oui, mais pas celui-là en fait. J’avais la photo de l’animal, la taille et la corpulence, je n’avais surtout pas de temps à perdre - la filature Baralando ne me laisse pas trop de temps libre - et aucun voisin n’avait répondu à mes petites annonces promettant une mirobolante récompense. Je me suis donc dit que c’était mort - voire qu’IL était mort… -, et que j’avais deux options. Soit appeler Girard et lui avouer que j’avais échoué dans ma mission, seulement l’échec, j’ai horreur de ça, soit… Bon, OK d’accord, je suis allée à Botanic acheter le même lapin. Maintenant que j’y pense, il y a un problème mathématique relativement célèbre qui concerne des lapins, c’est pour illustrer la suite de Fibonacci. Mais je m’égare.
Comme quoi Girard ne le connaissait pas si bien que ça, son bestiau, parce qu’il n’y a vu que du feu… J’ai un peu honte, ce n’est pas très déontologique, mais j’assume. Parfois, il faut faire des choix. J’aurais pu devenir LA détective privée spécialiste en disparition de lapins, mais j’ai préféré passer à côté de cette grande carrière et me concentrer sur un gros motard chirurgien esthétique…
Côté Baralando, justement, la filature est vraiment pénible. D’abord, il roule trop vite. Trop vite pour moi, mais aussi trop vite dans l’absolu. S’il continue, on va le retrouver entre quatre planches et ça me fera de la peine. M’étant rendue à l’évidence que ma Twingo n’allait pas suffire, j’ai demandé à mon copain Matteo de me prêter son scoot’. L’engin n’est pas aussi puissant que la moto de Baralando, bien sûr, mais au moins, je ne reste plus coincée dans les bouchons. Ensuite, Charline m’a lâchement laissée tomber, sous prétexte qu’il ne se passe rien… Alors que c’est faux : on a fait des parties de cartes endiablées et on a bouquiné tout ce qu’on pouvait en attendant qu’il daigne sortir de son cabinet. Ce qui me plaît moyennement, c’est que je reçois des SMS de Daisy à gogo pour savoir où j’en suis. On avait dit rapport hebdomadaire, pas horaire, si ? Quel boulet, cette nana…
C’est vrai que, factuellement, il ne se passe rien. En principe, quand on file un mari supposé infidèle, au bout de quarante-huit heures, on le voit rencontrer une bonasse quelconque et aller à l’hôtel du coin s’envoyer en l’air. Mais Baralando, pas du tout. Il va de chez lui à son cabinet et de son cabinet à chez lui. Sauf le premier jour où on a potentiellement découvert un « gap » de quarante-cinq minutes, et encore, si ça se trouve, ce matin-là, il avait eu une panne de réveil. Et pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser que ce gars cache quelque chose. Pour plusieurs raisons.
D’abord, j’ai cherché des informations sur son cabinet et j’ai senti un truc pas très clair. Apparemment, il a investi énormément dans sa société. Alors je me suis dit que c’était peut-être le cas de tous les chirurgiens esthétiques de la région PACA, mais, en me renseignant sur des concurrents, je me suis rendu compte que lui, il avait injecté presque cinquante fois plus d’argent que les autres, en moyenne. Pourquoi ? J’ai appelé mon copain Lolo, un as de la finance, pour qu’il m’explique avec des mots simples les rudiments en termes de création de société. Il m’a confirmé que c’était bizarre, pour une profession qui n’a pas de grosses machines à amortir. À moins que Baralando pose des nichons en or massif et/ou des fesses rembourrées en 100 % cachemire haute densité, je ne comprends pas. Un moyen pour assurer sa succession sans trop payer de frais ? Un moyen pour convaincre les banques de lui prêter encore plus d’argent ? Mais dans ce cas, pour quoi faire ? Certes, travailler sur la Corniche, ça n’a pas de prix, mais ça a un coût… Je pourrais demander à Daisy, évidemment, mais ça risque d’entamer un peu ma crédibilité, parce que ça n’a absolument rien à voir avec une supposée infidélité.
Ensuite, j’ai fait ma fouineuse sur Internet et je n’ai presque rien trouvé. Pas de photos de classe de primaire, pas de photos de lui, pas de compte Facebook, pas de profil LinkedIn… Donc, soit ce gars a une vie de merde - probabilité 45 % -, soit il cache des trucs - probabilité 45 % -, soit les deux (probabilité = 100 - 45 - 45 = 10 %). La seule chose trouvable sur Internet, c’est qu’il est marié à Daisy. Ça, on le savait, merci bien. Je ne me suis pas laissé démonter et j’ai adopté un pseudo ridicule pour aller à la pêche aux infos sur les forums médicaux. Minnie13, c’est moi. Ben quoi ? Y’en a bien qui s’appellent Daisy, en vrai. Au début, j’ai ouvert une discussion, du genre « Salut, moi c’est Minnie, j’aimerais me faire refaire une belle poitrine, j’ai entendu parler du docteur Baralando, qu’en pensez-vous ? ». J’ai reçu surtout des réponses de tordus intéressés par mon histoire de nichons, mais également quelques messages de vraies patientes de Baralando, qui me le recommandaient « les yeux fermés ». Soi-disant il est hyper professionnel, très à l’écoute, et humain avec ça, bref, Dieu sur Terre… Donc, ça aussi, c’est bizarre. Personne d’habitude ne fait l’unanimité. De Minnie13 je suis devenue Tic-é-tac et j’ai rédigé un post dans le même sujet, un peu plus orienté : « Bonsoir, à propos du docteur Baralando, j’ai entendu dire qu’il était canon, et effectivement "très à l’écoute"…, c’est vrai ? ;-) ». Sur ce point, déception, tout ce que j’ai obtenu, c’est une patiente qui le trouve « charmant ». C’est quoi, « charmant », exactement ? C’est bizarre, je ne sens vraiment pas ce type infidèle… Ça m’énerve de ne pas avancer !
* * *
J’étais encore une fois postée en bas de son immeuble, les fesses collées au scoot’ comme scellées dans un bloc de béton, et j’ai eu envie de faire bouger les choses. J’ai donc décidé de prendre un mytho-rendez-vous avec lui.
- Cabinet du docteur Baralando, bonjour !
Euh… Cette personne a une voix un peu particulière. J’ai l’impression d’être au téléphone avec Christophe Willem {4} . Est-ce un homme ou une femme ? Dans le doute, je vais éviter le traditionnel « Bonjour, Madame »…
- Euh… oui, bonjour, j’aimerais prendre rendez-vous avec le docteur Baralando, s’il vous plaît.
- C’est médical ?
Sa question me laisse pantoise… Pour quoi serait-ce d’autre ?
- Oui, oui, c’est médical.
- Le docteur Baralando est complet jusqu’au mois de juin.
Juin ??? Ah non, au secours, je ne planque pas en bas jusqu’en juin. Je me serai suicidée avant. Il faut ruser.
- Juin ? Je suis très embêtée parce que je me suis fait poser des prothèses PIP et mon médecin, le docteur Cohen, m’a dit d’appeler votre cabinet pour qu’elles soient retirées au plus vite…
Je tente un coup de poker…
- Le docteur Cohen ?
- Oui, le grand spécialiste de l’hôpital Necker à Paris. (Si ça se trouve, à Necker, il n’y a même pas de chirurgie esthétique, mais ça pète toujours quand on parle de Necker, et puis il y a toujours un toubib qui s’appelle Cohen…) Comme j’ai déménagé à Marseille il y a peu, il m’a orientée vers vous.
- Necker, ah, je vois… (Je vous l’avais dit !) Écoutez, le docteur Baralando pourrait vous recevoir le 5 mai à 10 h 40.
- OK super, je vous remercie beaucoup.
Yes ! J’ai berné la/le secrétaire.
14 - Charline


Vendredi 22 avril 2016

14 heures : rendez-vous avec le boss du magasin Carotte Aubagne, le temple de la consommation où la pâte à tartiner est à prix cassé et le choix de papier toilette est tellement grand qu’il faut un rayon entier pour que tout l’assortiment soit exposé.
Je vis assez mal mes balades au supermarché, il y a de la musique forte, la lumière des néons, pas de fenêtre, et des gens. Des gens partout qui te bousculent, qui ne te parlent pas, mais parlent quand même. Des gens qui ne savent pas conduire leur caddie ni faire la queue aux caisses correctement. C’est un peu l’enfer pour moi, cet endroit. Je me demande comment les employés supportent ce rythme de stimulation et l’impolitesse à longueur de journée, année après année.
J’arrive à l’accueil du magasin, deux hôtesses sont là, souriantes.
- Bonjour, Charline Pasteur, j’ai rendez-vous avec monsieur Matéra.
- Oui, je le préviens tout de suite.
L’hôtesse qui s’occupe de moi est avenante et très douce. Elle s’appelle Laura.
Monsieur Matéra me rejoint au bout de cinq minutes. Pour le charisme, il repassera. Un mètre soixante-cinq, taillé comme une crevette avec une voix de canard enroué. Il porte un costume avec une cravate rayée violet et orange… Je ne trouve pas ces couleurs très assorties.
- Bonjour, Mademoiselle Pasteur, bienvenue.
Sa poignée de main est molle et moite. Je me retiens de m’essuyer sur mon pantalon, j’ai peur de le vexer.
Je le suis le long des rayons pour me rendre dans les bureaux.
Il m’installe dans un bocal, il n’y a pas d’autre nom. Une porte vitrée avec une salle insonorisée… Ils torturent les gens, ici, ou quoi ?
Il me rejoint quelques instants plus tard.
- Voilà, j’ai apporté les dossiers des employés.
- D’accord, merci. Expliquez-moi votre problème.
- Je suis sûr qu’ils fraudent et qu’ils sont couverts par les agents de sécurité.
- D’accord, qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
- Les relevés des heures sont normaux, mais le travail n’est pas fait.
- Vous avez essayé de venir à l’ouverture, par exemple, et de vérifier les pointages en même temps que la présence des employés ?
- Oui, mais, chaque fois, ils sont là, il doit y avoir une autre technique.
Ils glandent peut-être ? J’en reviens pas, encore un taré, non mais sérieux, ils sont si nombreux ou c’est juste pour nous ?
Il est penché en avant, avec un sourire carrément pas charmant. Finalement, heureusement que la porte est vitrée.
- Qu’attendez-vous de moi ?
Qu’on en finisse !
- Je souhaiterais que vous infiltriez l’entreprise, vous êtes embauchée à compter de lundi pour une semaine en CDD au salaire horaire minimum et je vous réglerai vos honoraires à la fin de la mission. Je veux TOUT savoir.
OK, psychopathe and Co, tu vas l’avoir ton infiltration.
- D’accord, je commence à quelle heure ?
- 5 heures au rayon coupe traditionnelle.
- 17 heures, ça me va !
- Elle est mignonne… 5 heures du MATIN, Mademoiselle ! Ici, c’est la France qui se lève tôt, qui travaille plus pour gagner plus.
Ou pas… Je déteste me réveiller aux aurores, encore, qu’à ce moment-là, même l’aurore est loin… Je calcule rapidement, je vais devoir mettre le réveil à 4 h 10 du matin ! La prochaine fois, je demanderai les horaires en amont et je surtaxerai tout travail avant 7 heures… 5 heures ?! Tortionnaire, va ! Mais faut bien manger, alors je vais prendre sur moi.
- D’accord. Quand est-ce que je signe mon contrat ?
- Lundi, dans la matinée avec votre chef.
Plusieurs sentiments contradictoires m’assaillent.
La joie, on a un client pour une semaine ! Un autre !
Le désespoir, put*** 5 heures ?
Alors que j’arrive enfin au bureau, Adèle est déjà rentrée :
- Alors ? Ta filoch’ avec Branlo, c’était comment ?
- Carrément pas cool, je n’ai rien trouvé, il m’a semée en plus, moi !
- Eh ouais, Schumaker ! La moto, c’est plus fort que toi ! Pourquoi on ne prendrait pas un scoot’ ?
- C’est fait, j’ai demandé à Matteo de me prêter le sien.
- Matteo ? Ton super pote de toujours, le coach sportif ? Comment tu as fait pour qu’il accepte ? Il culpabilise encore de t’avoir mis un râteau, alors que tu lui avais proposé une soirée « bière et foot » et de t’avoir posé pas un, mais trois lapins en deux semaines pour aller boire un café !
- Oui, ben, justement, il m’a prêté son scoot’ pour toute la filature sans broncher. Et tu sais quoi, Charline, tu n’es vraiment pas sympa avec moi. En tant qu’amie, tu devrais me ménager.
- Carrément pas ! D’ailleurs, je te signale que tu ne me ménages pas non plus à chaque fois que j’ai le moindre problème technique. À ce sujet, il y a eu un léger « incident » dans la salle d’eau. Je crois que cet endroit est envoûté.
- Bien sûr, chaque maladresse est due à quelqu’un d’autre… C’est un peu facile, ça.
- Bon, trêve de gentillesses, je me suis rendue à Carotte, je commence une mission d’infiltration lundi à 5 heures.
J’ai encore envie de pleurer, là. Mais Adèle, elle pleure de rire, elle connaît ma réticence à sortir du lit aussi tôt.
- Lundi, je me lève avec toi, je ne veux pas louper ta tête.
- …
- Sinon, au sujet de Baralando, y’a un truc dont j’aimerais te parler.
- Quoi ? T’as chopé Branlo avec une meuf ? Ça y est ? Elle est comment ? Elle a trois yeux ? Elle est aveugle peut-être ? Ou alors elle est tombée amoureuse de sa moto à vingt mille euros ?
- Non non, ne t’emballe pas… Mais j’ai trouvé un truc bizarre.
- Un truc bizarre à la Adèle ? J’ai peur…
- Arrête de déconner ! Je te dis que c’est bizarre.
- Bon, ben, vas-y, balance, on ne va pas faire durer le suspense.
- En fait, il a une sorte de filet à provisions derrière sa moto.
- Un filet à provisions ? C’est ça, ton scoop ? Elle est grave, cette Adèle !
- OK, moque-toi de moi, je m’en fiche, j’ai l’habitude. Mais franchement, tu trouves pas ça bizarre, toi, un filet à provisions sur une moto à vingt mille ? Tu vas pas me faire croire qu’il ne pouvait pas prendre l’option coffre !
- Bon, j’en conviens, ce n’est pas glamour, le filet à provisions… Et alors ? Tu comptes en faire quoi de cette information cruciale pour l’enquête ?
- Pff… Je veux plus te parler…
- Ben, non ! Ça commençait à devenir intéressant ! En plus, je n’ai rien d’autre à faire.
- Tu vois, tu continues.
Elle va se mettre à pleurer si je persiste.
- OK, explique-moi, il y met quoi, dans son filet à provisions en or massif ?
- Je ne sais pas encore.
- Super. Donc tu es obsédée par un filet à provisions qui jure avec le standing incroyable de sa moto… Tu as raison, faut vraiment approfondir cette réflexion !
- Tu sais quoi ! Quand j’aurai trouvé, je te demanderai des excuses pour tous ces sarcasmes, y’en a marre, maintenant !
- OK, pari tenu !
- Bon, ne m’attends pas ce soir, j’ai besoin de prendre l’air.
Mince, je l’ai vexée.
15 - Adèle


Le même jour

Tadam !!! Ce soir, je me suis mise sur mon trente et un - à ce stade, on peut même dire trente-deux - pour mon rendez-vous avec « Mozart », que j’ai rencontré sur Meetic. Je ne voulais pas non plus faire too much pour une première fois, alors j’ai opté pour un jean bootcut avec mes jolies bottines noires à talons, un top sympa à petites fleurs et un beau cardigan en cachemire - vestige de l’époque où je bossais dans les statistiques et où je gagnais vraiment bien ma vie. Je vous le dis comme ça, en deux secondes, mais en réalité ça m’a pris mille ans de choisir ma tenue. Je me suis bien maquillée et j’ai même fait une entorse aux jours de shampoings pour avoir un brushing impeccable.
Très délicat, Mozart a proposé qu’on aille boire un milk-shake au Starbucks pour notre première rencontre « en vrai ». Les échanges de messages étaient vraiment prometteurs : le gars était drôle, semblait cultivé, il travaille dans le marketing chez Haribo - c’est beau, la vie -, chef de produit « crocodiles ». J’ai tout de suite trouvé ça génial, déjà parce que j’adore les crocodiles Haribo - surtout les Pik -, et puis c’est hyper original comme boulot. Et moi j’aime bien l’originalité chez les gens. Physiquement, il m’a beaucoup plu sur sa photo : svelte, mais musclé, classe, un visage doux et un regard pétillant. Je ne comprends pas pourquoi je devrais faire des « concessions », il coche à toutes les cases. Quand je suis partie, cheveux au vent sur la Corniche - dans la mesure du possible à travers les vitres avant de la Twingo -, il faisait beau, la musique qui passait à la radio était cool, j’avais joué La Marche turque au piano quand j’étais petite, j’y ai vu un signe évident de coup de foudre très proche. Et puis tout s’expliquait enfin : tous les tocards côtoyés jusque-là m’avaient été envoyés pour que je puisse réaliser la chance que j’ai maintenant de connaître Mozart. Jusqu’à présent, je n’avais juste pas trouvé « le bon ». Ça fait ça aussi dans les films : les héroïnes font un jour une rencontre incroyable et vivent le grand amour. Celui où on est sur un nuage, où on ressent des papillons dans le ventre, et où on a qu’une seule envie : retrouver l’autre et se blottir dans ses bras. Quand je vais raconter ça à ma mère, je vais être hyper fière. Elle verra que moi aussi je peux trouver un vrai amoureux, un qui me correspond vraiment. Et quand je vais le présenter à mes frères, ils vont l’adorer, j’en suis sûre. Je me suis fait un petit défi dans ma tête - j’aime bien ça : s’il y a une place dans la rue du Starbucks, c’est que Mozart est l’homme de ma vie. Eh ben, guess what : j’ai pu me garer juste devant l’entrée. Les planètes sont alignées, c’est certain.
Je guette les alentours, personne. J’attends un petit peu - je suis toujours affreusement ponctuelle. Au bout de cinq minutes, je me décide à envoyer un message : « Je suis là ». La réponse est immédiate : « Moi aussi ». Mon cœur bat la chamade. Tout à coup, j’entends le bruit d’une portière qui s’ouvre, à quelques mètres de moi. Je me tourne pour regarder et… je vois un homme sortant d’une Logan qui ressemble, il est vrai, un peu à Mozart, mais qui aurait pris vingt-cinq kilos. Ça ne doit pas être lui : il ne correspond pas à la photo et un chef de produit crocodiles, ça roule au moins en Golf. Je ne suis pas vénale, mais je ne me l’imagine pas du tout comme ça. Pourtant, l’homme en question me fait coucou de la main avec un grand sourire. Ah ouais, coucou… J’ai l’impression que mes illusions viennent de voler en éclats. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises : il a ce qui ressemble farouchement à un bout de cheddar fondu au coin de la bouche. Là, c’est sûr, ce n’est pas lui que je vais présenter à ma mère. Et en plus, il a visiblement l’intention de s’approcher pour me faire la bise et il va me mettre du cheddar partout, beurk ! Qui sait depuis combien de temps il est collé là ?
- Salut, Adèle ! Enchanté de faire ta connaissance.
- Euh, oui, moi aussi.
Mais pourquoi je dis exactement le contraire de ce que je pense ?
- Après toi.
Il me tient la porte.
Nous entrons donc dans le café, plutôt bien décoré au demeurant. Mais là n’est pas le problème. Nous nous rendons directement au comptoir. Le serveur prend les deux commandes ensemble, alors j’imagine que Mozart va payer - il faut bien des avantages à être une fille, parfois -, mais visiblement ses recherches pour trouver sa carte bleue restent vaines. Histoire que le serveur ne perde pas sa journée, j’ai sorti la mienne et j’ai réglé les deux milk-shakes.
- Merci, Adèle, c’est vraiment très sympa. (En même temps, avais-je bien le choix ?) Viens, on va s’asseoir.
Je me souviens d’une copine qui m’avait raconté qu’elle avait faussé compagnie à son rendez-vous Meetic au bout de deux minutes quand elle avait vu que ça ne matcherait pas. Mais moi, je n’y arrive pas. Une force occulte m’en empêche. Je crois que ça s’appelle la gentillesse, je ne veux pas faire de peine à ce type. Et puis je tente de me raisonner, je me dis que les kilos non déclarés, c’est pas très grave - en ce moment, c’est même la mode, déjà que Baralando est bien fourni en kilos -, que le cheddar, ça se nettoie, et qu’il faut que je lui laisse sa chance. J’essaie d’engager la conversation.
- Alors pourquoi ce surnom « Mozart » ?
- Parce que j’adore La lettre à Élise .
- Ah. (C’est Beethoven, ça, je lui dis ou pas ?) En tout cas, c’est sympa comme pseudo. C’est quoi, ton vrai prénom ?
- Ghislain.
En effet, Mozart c’était mieux, même sourd comme Beethoven.
- J’ai voulu consulter à nouveau ton profil Meetic avant de venir, mais j’ai vu qu’il était supprimé, c’est normal ?
- Oui, c’est parce que je ne m’engage qu’avec une seule personne à la fois.
S’engager, euh, c’est-à-dire ?
- Et ça fait longtemps que tu es sur Meetic ?
- Ça fait… sept ans.
- Sept ans ??? Et tu n’as rencontré personne ?
- Ben non. (Ses yeux tristes me font de la peine) Et toi ?
- Moi, ça fait deux semaines que je suis sur Meetic. Et avant j’ai eu des copains, mais rien de concluant.
Quel euphémisme !
Pour pallier un blanc qui vient de s’installer, je me rabats vigoureusement sur mon milk-shake. Si j’avais su, j’aurais pris un grand.
- Et sinon, ça a l’air super sympa ton boulot. Tu es chef de produit, c’est ça ?
- En fait, je suis assistant-chef de produit.
Ah oui, donc le mec est stagiaire.
- C’est un stage ?
- Au début, c’était un stage, c’est mon père qui m’avait trouvé ça, il est DRH dans la boîte. Et puis, du coup, je suis resté à cette fonction.
- Et tu fais quoi, concrètement, dans ton boulot ?
- Je reçois les partenaires, comme les agences de communication, les juristes, je leur sers des cafés, j’installe le vidéoprojecteur quand il y a des présentations…
- Mais tu n’as pas eu envie de changer de poste ? D’entreprise ?
- Ben si, j’ai eu des entretiens, mais j’ai jamais décroché de job.
- Ça fait combien de temps que tu travailles chez Haribo ?
- Ça va faire neuf ans.
Neuf ans et le mec est toujours stagiaire ? En fait, c’est un gros loser.
Je retourne à mon milk-shake, mais là j’aspire surtout de l’air.
- Et sinon, ta photo de profil, elle était sympa. (RIP la belle photo) Tu l’avais prise quand ?
- Ah oui, la photo, c’est quand j’ai commencé chez Haribo.
Eh ben, visiblement, ils nourrissent bien leur personnel dans cette entreprise. Note pour plus tard : toujours demander beauuuucoup de photos à un mec rencontré sur Meetic.
- … slirrppp.
Bruit de la paille.
- Ben, tu as déjà fini ton milk-shake, tu en veux un autre ?
Il est trop sympa, il propose que je m’offre un autre milk-shake.
- Non merci, ça ira…
- Et toi, Adèle, qu’est-ce que tu aimes dans la vie ?
- J’aime beaucoup fabriquer des trucs, des bijoux, des accessoires, des vêtements, des choses pour décorer ma maison.
Fondamentalement, je ne peux pas dire que ce type me plaît, mais je repense à l’histoire des concessions, et je me dis que finalement peut-être qu’il roule en Logan parce qu’il préfère économiser en frais de voiture pour voyager, par exemple. Peut-être même qu’avec lui je ferais le tour du monde ! Son boulot a l’air nul, OK, mais justement, ce n’est peut-être pas d’un P.-D.G. dont j’ai besoin. Au moins, il aurait du temps pour moi. Et il me fournirait en crocodiles.
De toute façon, on dit que les filles cherchent des mecs beaux, riches, intelligents, mais pour moi, un qui soit gentil et honnête, ce serait déjà pas mal. Alors je me lance :
- Tu aimes voyager ?
- Oui, j’aime bien. Surtout quand je vais en week-end chez ma mémé.
Deux analyses s’offrent à moi. 1/C’est un gros loser, c’est confirmé. 2/Peut-être que ce mec est touchant, il aime aller voir sa grand-mère. Quand c’était Gustavo Kuerten qui racontait ça, ça faisait chavirer le cœur de toutes les filles. Et moi j’étais fan de Kuerten, alors, pourquoi pas ?
- C’est où ?
- À Palavas-les-Flots.
Ah oui, on est quand même très loin du tour du monde… M’enfin, il faut bien commencer quelque part.
- Je connais pas trop ce coin. Moi, je suis stéphanoise à l’origine, mais ça fait longtemps que je vis dans le Sud.
- Stéphanoise, c’est quoi ?
Non là, il dépasse les bornes. Stéphanoise, quoi ! Le foot, le musée de la mine, la cité du design, et il y a même un Ikea à Saint-Étienne !
- Ben tu sais, l’équipe de foot des Verts ?! Je te ferai découvrir, si ça t’intéresse.
- En fait euh… Je veux pas te décevoir, Adèle, mais je pense que nous deux, ça va pas coller.
What??? Hop hop hop !! Qu’est-ce qui se passe, là ? Je me trompe ou c’est le râteau du stagiaire au cheddar qui roule en Logan et qui va chez sa mémé tous les week-ends ? C’est quoi, le problème ? Qu’est-ce que j’ai dit de mal ? C’est que j’étais stéphanoise, c’est ça ? Ou que je faisais de la couture ? Ou alors c’est parce que j’ai fait des bulles avec mon milk-shake ?
* * *
Sur le chemin du retour, j’ai pleuré dans la voiture. Pleuré de rage d’abord : moi, j’étais prête à faire des concessions pour ce loser et voilà comment il me remercie… Puis pleuré de m’être encore enflammée et d’être encore déçue. Et surtout pleuré pour tous ces tocards qui ont fait de moi une fille profondément blessée. Alors que je n’ai même pas de bout de cheddar collé…
16 - Charline


Lundi 25 avril 2016

Cinq heures du mat’. Je me répète l’heure en boucle dans ma tête. Mais quelle idée pourrie j’ai eue de me porter volontaire pour l’infiltration dans ce supermarché, sérieux ! Allez, Charline, pense à la satisfaction de démasquer un coupable et au chèque qui paiera ton loyer… Bon OK, je vais boire trois cafés, ça me motivera plus, je crois.
Comme je le soupçonnais, Adèle a fait sa mytho, elle est restée bien tranquillement couchée. Lâcheuse, va ! Elle mériterait que je la réveille, mais j’ai peur que cela déclenche une réaction en chaîne de représailles incontrôlables.
À la place, me voilà à manger trois madeleines en vitesse au volant de la voiture parce que je suis à la bourre. Enfin, c’est surtout parce que le GPS a marqué « dans deux cent cinquante mètres, tournez à droite ». Sauf que, moi, deux cent cinquante mètres, je n’arrive pas du tout à les visualiser, donc j’ai pris la mauvaise sortie de voie rapide, je me suis retrouvée sur le parking d’un autre magasin. J’ai dû faire preuve d’une concentration incroyable pour revenir jusqu’à Carotte.
Me voilà enfin devant le bâtiment. Sauf que les portes sont fermées. Qu’est-ce qu’il m’a dit le boss, déjà ? Ah oui, il y a une porte spéciale sur le côté.
Ils appellent ça « l’entrée du personnel ». Je pousse la porte. Fermée. Je regarde le panneau TIREZ écrit en gros, je pousse la porte. Fermée. OK, respire, y’a marqué TIREZ. Je tire la porte. Fermée. C’est un traquenard ou quoi ?
Un autre panneau sur la porte indique « sonnez ici », je sonne.
Le bip me signale que je peux ouvrir la porte. Je pousse. Et forcément, elle se referme… Je suis super bien partie, dis donc !
Je re-sonne. « OUII ?! » Voix nasillarde. C’est un critère de recrutement, les voix pourries ?
- Désolée, je me suis trompée de sens, vous pouvez m’ouvrir, s’il vous plaît ?
Nouveau bip, je tire la porte et m’engage pour monter l’escalier.
Le choc frontal de ma tête sur la porte m’étourdit quelques instants. Je n’avais pas assez reculé mon pied gauche. Il a bloqué la course du battant à mi-chemin et, en avançant d’un pas déterminé, me voilà avec un contact direct arcade-porte. Put*** ça fait mal !!!
Je monte l’escalier en me tenant à la rambarde et, arrivée en haut, je vois une femme à un comptoir avec deux gars de la sécurité morts de rire. L’un d’entre eux a au moins l’élégance de s’interrompre lorsque j’apparais.
- Ça va, Mademoiselle ? Vous voulez de la glace ?
J’en déduis qu’il y a des caméras à l’entrée… Au top comme détective, je vous l’avais dit !
- C’est votre premier jour ?
Le gars qui m’a parlé est de ma taille, entre deux âges, 30 à 45 ans. Sa calvitie naissante l’était peut-être à 25 ans, mais elle est totalement mature maintenant. Il s’est fait une sorte de coiffure à la Bruce Willis - comprenez, il s’est rasé la tête - et il est moche. Ce n’est pas méchant, c’est juste objectif. Il est objectivement moche. Pas hideux ni pervers, juste moche.
L’autre, qui rigole encore sans aucune finesse, fait presque deux mètres et cinquante kilos de plus que moi, au bas mot, et lui aussi, il est moche… Aucune chance que je prenne le risque de faire remarquer son impolitesse à un gars pareil.
La femme, quant à elle, est le stéréotype de la secrétaire, comme on l’imagine dans les fantasmes masculins. Parfaitement apprêtée à 5 heures du mat’ : longs cheveux noirs et brillants, maquillage soigné, rouge à lèvres écarlate et yeux charbonneux, bien sûr. Tenue de circonstance : talons aiguilles, collants avec la couture derrière la jambe - ça a sûrement un nom, mais je ne suis pas très girly, alors… -, minijupe moulante noire et haut moulant avec un Wonderbra d’une efficacité redoutable. Aucun doute, elle est spectaculaire. Rien que parce qu’elle arrive à marcher avec des trucs pareils, elle a mon admiration.
- Bonjour, je suis Julia Briarde, je commence aujourd’hui au rayon…
C’est lequel déjà ?
Devant mon air perdu, la secrétaire vole à mon secours :
- Vous êtes à la charcuterie coupe.
Toi, tu seras ma copine pour toujours, gentille secrétaire…
Je me rends dans les vestiaires et mon reflet dans la glace me rappelle que non, je ne suis pas secrétaire. Pas maquillée, normal, chaque fois que je mets du mascara, je l’oublie, je me frotte les yeux et je ressemble à un panda en moins d’une heure. Les cheveux indisciplinés, comme d’hab’, pas raides, pas frisés, ondulés : on dirait que je sors d’une session bonnet de bain piscine, mais tous les jours, en fait. On dirait un peu un cocker à la lumière du néon. Le réveil à 4 heures ne m’a pas laissé un bon souvenir du tout, j’ai des cernes et, en plus, mon arcade commence à gonfler. J’ai enfilé mon jean baggy préféré avec un tee-shirt blanc, passe-partout. Une chose est sûre, avec mon exploit de ce matin, aucun risque que l’on me croie détective.
Allez, Charline, va découvrir la vie du magasin Carotte Aubagne. En bas de l’escalier d’accès à la surface de vente, un panneau attire mon attention : « La carotte, ça rend aimable, alors souriez ! ». J’en reste sans voix et je loupe l’avant-dernière marche. Tentative de rattrapage sur la rambarde, mauvaise estimation de la distance main-rambarde, chute à l’arrière jusqu’en bas de l’escalier, directement dans les bras d’un inconnu.
OUPS.
- Je suis un tombeur, je me le suis toujours dit. Bonjour, Mademoiselle.
- Bonjour.
Il est moche, et son humour me laisse de marbre. Sa main s’attarde quelques secondes de trop sur mon épaule. J’ai un frisson d’appréhension. Je n’aime pas les gens qui me touchent comme ça, beurk !
Il a environ 45 ans, dans ses cheveux courts dépassent des kératoses. Pour les novices en matière d’horreurs dermatologiques, il s’agit d’excroissances de peau ressemblant un peu à des verrues. Il a un visage rond et un regard lubrique.
Super, je suis servie, moi ! En fait, tous les mecs sont moches dans cette entreprise ? Le mot d’ordre, c’est « Slogan pourri et personnel trop laid ». Ce n’est pas aujourd’hui que ma vie sentimentale va prendre un tournant décisif.
- Vous ne vous êtes pas fait mal ?
- Mon ego en a pris un coup, mais ça va aller, merci.
- Je suis chef de secteur ici, si vous avez le moindre problème, demandez-moi.
Ou pas. Je lui souris et continue ma route, priant pour ne pas faire d’autres boulettes, et ajoute du bout des lèvres :
- Merci, Monsieur, bonne journée.
Je passe dans tous les rayons avant le mien, histoire de voir si je trouve quelque chose de suspect.
Au rayon des piles, je trouve un gars suspect, mais pas pour les vols. Il tient un plan dans la main avec des schémas du linéaire et les références. On dirait un puzzle.
Il me regarde :
- Bonzoour ! dit-il en zozotant. Moi, c’est Roberto.
Wa-hou, Roberto ? Le nom à deux balles !
- Bonjour, moi, c’est Julia. (J’ai toujours rêvé de m’appeler Julia, toutes mes copines qui s’appellent Julia sont jolies et intelligentes !) Qu’est-ce que vous faites ?
- Tu peux me tutoyer, tu sais, tout le monde dit « tu » ici.
- D’accord, merci. Alors, qu’est-ce que tu fais ?
- Alors là, z’implante le rayon. Ze mets tout comme il faut pour que le sef y soit content.
- Trop cool ! Fais voir !
- Tiens. (Il me tend un plan qui me paraît compliqué), Mais z’ai un ssoussi, les piles, elles rentrent pas la tête en haut.
OK, lui, il a un problème plus grave que son physique.
- Euh, Roberto ?
- Oui.
- Il est à l’envers, là, ton plan… Regarde, c’est écrit « haut » et « bas ».
- Comment cha que z’m’ai trompé ! Le sef y va gueuler ! Z’vais tout mettre par terre.
Et il commence littéralement à projeter au sol l’ensemble des produits de son rayon à une vitesse assez incroyable. Il n’a pas de problème de désynchronisation des mains, lui ! En même temps, il répète sans arrêt : « Le sef y va gueuler ! Mais c’est pas ma faute, pas ma faute ! Dis-lui quand le sef y gueulera que c’est pas moi ! »
Quelqu’un arrive derrière moi, j’entends un soupir et je me retourne.
- Sef ! Sef ! Sef ! Désolé, Sef, ze crois que ze m’ai trompé.
Le mec est mignon. Blond, musclé, mais pas super costaud, le regard pétillant de vie et d’intelligence. Comparé à tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent, il paraît normal.
Et patient aussi, alors qu’il est 5 heures du mat’ et que son employé vient de passer une heure à cumuler les boulettes. Il reste calme.
- Bonjour.
Belle voix virile…
- Bonjour… (Belle voix de Jeanne Moreau au réveil) Euh, je dois y aller.
Même pas je le regarde dans les yeux, il faut vite que je disparaisse pour qu’il ne se souvienne jamais de moi.
Je m’échappe, rapide comme l’éclair, le laissant à son plan à l’envers et à super Roberto. Je note qu’il existe potentiellement des mecs beaux dans l’entreprise. Je n’ai pas trop le temps d’y penser, en fait. Mon « chef » d’une semaine arrive. Il a environ 35 ans, l’air gentil, les yeux cernés par un boulot qui nécessite de se lever tôt et de traîner tard au bureau.
- Bonjour, Mademoiselle Briarde, je suis très heureux de vous avoir dans mon équipe pour cette semaine. Suivez-moi, je vais vous présenter aux autres.
Je le suis jusqu’au rayon charcuterie à la coupe où quatre femmes sont là.
- Julia, voici Marie-Élodie, Jacqueline, Marie-Antoinette et Émilienne. (Est-ce que leurs parents les détestaient pour les affubler de noms pareils ? Ou alors, les parents de Marie-Antoinette sont des fans de la monarchie, je ne sais pas…) Mesdames, je vous présente Julia.
Elles me scrutent toutes avec un regard en coin, la nouvelle est toujours dévisagée.
Une petite dame, la quarantaine bedonnante, Marie-Antoinette, me détaille un peu plus attentivement.
- Qu’est-ce qu’il est arrivé à votre arcade ?
- Je me suis pris une porte.
Elles me jettent un regard peiné.
- Ma pauvre fille, elles disent toutes ça… Laissez-la-nous, chef, on va bien s’occuper d’elle.
- Merci, mais j’ai vraiment pris une porte.
- Oui, on te croit.
- OK, les autres vont vous montrer le boulot, je viendrai vous chercher pour votre pause.
Les filles me demandent de les suivre. C’est une sorte de labyrinthe, un dédale de couloirs avec des chambres froides à quatre degrés, des réserves pleines d’ustensiles inquiétants, et des escaliers au milieu des entrepôts. Le bruit des moteurs, des appareils et de la clim est assourdissant. Je ne sais pas comment les employés supportent autant de pollution visuelle, auditive et l’odeur, oh, là, là ! En passant près des bennes à ordures, je sens l’effluve âcre de la viande en putréfaction. À 5 h 30, c’est plus que je ne peux en endurer.
Apercevant la porte des toilettes, je m’y engouffre pour y rendre mon petit déjeuner. Peut-être que le coup sur la tête a été plus violent que je ne le pensais. En plus, mon dos me fait encore horriblement souffrir de ma chute de la veille.
Les filles m’attendent, l’air inquiet.
- Ça va aller ?
Je ne sais pas, je dois bien avouer que je n’en mène pas large, mais ces femmes supportent ça huit heures chaque jour, je peux prendre sur moi.
Je les rassure tant bien que mal, avant de les suivre à l’étage où se trouve le saint Graal, comprenez, la pointeuse.
Les employés doivent traverser la moitié du bâtiment pour venir pointer.
Sur une grille sont disposées les cartes magnétiques avec nos noms dessus.
Je ne trouve pas le mien. Les autres me regardent en riant.
- Alors ? On a même oublié comment on s’appelle ?
- Mais non, pas du tout.
Évidemment, enfin, c’est mon pseudo que je cherche, pff…
Je le vois et passe rapidement ma carte dans le lecteur, un bruit strident type alarme retentit.
- De l’autre côté, Julia !
Ah oui, j’ai dû me tromper de sens. Je retourne donc la carte et la repasse.
Alarme, encore.
- Je t’ai dit de l’autre côté !
Ma collègue commence à montrer un certain agacement. Elle m’arrache la carte des mains.
- Mais quelle empotée ! Tu dois mettre la bande magnétique noire à gauche et en bas.
Elle passe la carte, un court bip retentit.
- Pardon.
- Oui, ben à cause de toi, on a déjà quatre minutes de travail en moins. Déjà que nous ne sommes payées qu’une fois qu’on s’est tapé toute la traversée, on a autre chose à faire qu’attendre que tu apprennes à te servir d’une pointeuse !
Je suis hyper mal à l’aise. Voilà que je fais perdre de l’argent à des femmes qui en ont plus besoin que moi. En plus, j’ai mal à la tête et je pue le vomi. Et cerise sur le cageot, je sens que des larmes se mettent à rouler sur mes joues. La honte absolue.
La dame qui m’a crié dessus se radoucit.
- Hey, c’est bon, pleure pas quand même. Tu es une petite nature, toi. Tu te rafraîchis vite fait et en route. Tu nous rattraperas.
- Mais… (Je suis encore en larmes…) Je ne sais même pas retourner au rayon d’ici.
Je me sens pathétique, je serais l’une d’entre elles, je me détesterais.
Émilienne, une de mes collègues du jour, me regarde et dit calmement aux autres :
- OK, on arrive, partez devant.
- Merci, je suis désolée.
Elle pose sa main sur mon dos, juste sur mon hématome, je sursaute de douleur.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
Je lui raconte rapidement ma mésaventure de la douche en passant sur mes soupçons quant à un envoûtement potentiel et elle me sourit, elle paraît très triste, je ne sais pas trop quelle vie a cette fille, mais ça ne doit pas être la plus joyeuse de la terre.
Nous redescendons toutes les deux en direction de la surface de vente. Je n’aurais jamais pensé que derrière les rayons du magasin, il y aurait autant de cachettes. Je ne vois pas comment je vais pouvoir surveiller correctement le site.
Alors que nous arrivons presque à la coupe, Émilienne bifurque et entre dans une chambre froide immense, elle fait pratiquement la taille du souplex. Elle se baisse pour empoigner une meule entière de comté et la porte avant de la faire rouler comme un cerceau jusqu’à un appareil barbare appelé tire-palette.
Je regarde l’étiquette du fromage, la meule pèse quarante-cinq kilos ! Une fille plus petite et plus menue que moi parvient à déplacer toute seule une meule de quarante-cinq kilos. Note pour plus tard : ne pas énerver une des collègues de ce rayon, elles sont trop fortes pour moi.
Marie-Antoinette arrive derrière moi avec un autre tire-palette plein de cartons.
- Allez, la nouvelle ! Viens bosser un peu !
Je la suis et je me retrouve à mettre les produits en vitrine dans un frigo, puis je dois enlever le film étirable sur tous les jambons, pâtés et autres fromages.
À 8 heures, j’ai les doigts blancs tellement j’ai froid, j’ai mal au dos après trois heures à porter des poids et il me reste cinq heures de taf. Je ne regarderai plus jamais les vendeuses de supermarchés de la même façon.
* * *
8 h 30, le chef arrive.
- Mademoiselle Briarde, monsieur Matéra vous attend dans son bureau.
Toutes les filles me dévisagent et se retournent vers lui.
- Pourquoi elle doit venir avec vous ? Il lui veut quoi, le chef ?
- C’est pas votre problème, Mesdames !
Je chuchote avec un petit sourire :
- Si je ne suis pas de retour dans une heure, contactez la police.
Elles pouffent de rire.
Je suis mon chef et il m’emmène à nouveau dans ce que j’appelle le bocal, la fameuse pièce vitrée. J’ai décidé que le surnom Matador irait très bien au patron, il se prend pour un tueur avec un charisme de pommeau de douche.
El Matador m’attend.
- Bonjour, Mademoiselle Pasteur.
- Comment ça, Pasteur, ce n’est pas Briarde ?
Oups, le chef m’a suivie. Quel boulet ce Matador !
- En fait, je m’appelle Julia Briarde dite Pasteur. Je préfère Briarde, Monsieur Matéra.
Bien joué, Charline !
- Monsieur Pilon, pouvez-vous nous laisser, s’il vous plaît ?
Le chef Pilon ! Même pas besoin de surnom, celui-là ! Il est un peu déstabilisé par la requête, mais il acquiesce et quitte la pièce, restant à proximité de l’entrée.
El Matador ferme la porte.
- Alors ? Qu’avez-vous trouvé ?
- Durant les trois dernières heures, il ne m’est rien apparu d’anormal.
- Comment ça ? RIEN ?
- Ben si, un de vos employés a l’air d’avoir du mal à lire les plans, mais il est de bonne volonté. Les gars de la sécu bavent sur la secrétaire.
Et le chef des piles est trop sexy.
- Mademoiselle Pasteur, je ne vous paie pas pour connaître leurs préférences, je vous paie pour trouver qui me vole !
- Dans ce cas, Monsieur, ne serait-il pas préférable de me laisser un peu plus de liberté de mouvement ? Parce que coincée derrière le comptoir charcuterie, je suis limitée dans mes déplacements.
- Oui, mais vous avez une vue dégagée sur les réserves.
- Mais ne serait-il pas préférable que je sois DANS les réserves ?
- Non, vous allez attirer leur attention et ils ne feront rien de mal.
Soit, je vais espionner des mecs planqués derrière une porte fermée, easy .
Chef Pilon attend toujours devant le bureau, il a été rejoint par trois autres collègues.
- Vous pouvez y aller, Mademoiselle. Monsieur Pilon !
- Oui, Monsieur le Directeur.
- Faites visiter à mademoiselle Briarde tous les locaux, je voudrais que sa semaine de stage lui permette de bien connaître notre métier.
Parce que je suis en stage maintenant ? Va falloir que je demande aux filles combien elles gagnent pour le rajouter à mes honoraires.
Les trois autres sont toujours là. Le chef Pilon se retourne vers moi.
- Venez, nous allions boire un café avec les collègues, souhaitez-vous vous joindre à nous ?
- Volontiers.
Ils me dévisagent ouvertement. Quoi ? J’ai un bouton sur le nez ? Ben, non, j’ai un coquard à cause de la porte, c’est vrai.
Le chef commence son laïus :
- Je suis enchanté de vous avoir comme stagiaire, je pense que si le boss m’a choisi, c’est sûrement parce que je fais un excellent travail et surtout parce que je suis très pédagogue. (Ou parce qu’il fallait qu’il en désigne un…) Je vais vous faire découvrir le merveilleux univers de Carotte.
Il est un peu piquouzé, celui-là ; il vit Carotte, dort Carotte et mange Carotte.
Les trois autres me regardent avec un sourire en coin, visiblement personne n’est dupe.
Il y a un des chefs, il se prend carrément pour James Bond, avec son costard, ses chaussures vernies et sa coupe de beau gosse. Il me toise comme s’il s’attendait à ce que je tombe en pâmoison, genre « Je suis trop charmant, aucune femme ne me résiste, c’est normal ». Non, mais le gars il a cru que l’arrogance, c’était sexy, c’est ça ?
Ils me posent quelques questions, mais leur sujet principal de conversation, c’est le foot. Et moi, le foot, ben je n’y connais rien. Dès qu’un mec se met à dire les mots « hors-jeu » ou « corner », mon cerveau se débranche. Adèle a bien tenté de m’expliquer, quand la Stéphanoise en elle se réveille, mais non… Je me contente de sourire poliment en sirotant ma limonade.
- Bon, retournez au travail, Mademoiselle Briarde, la pause est terminée.
Tu parles d’une pause. En plus, je n’ai rien appris ! Enfin presque, parce que toutes les caissières me fixent méchamment alors que je passe avec M. Prétentieux. Elles me fusillent du regard tout en minaudant quand il daigne baisser les yeux sur elles. Pathétique ! Donc en gros, la plupart des mecs sont moches, sauf deux, dont un qui se la pète.
En arrivant au rayon, il manque une fille. Les autres m’observent curieusement. Je souris.
- Comment ça va ? Émilienne est partie en pause ?
- Euh, pas tout à fait, elle est dans les frigos.
- Encore des palettes ?! Sérieux ! Je vais l’aider.
- Non ! Julia !
Trop tard, je suis lancée. J’entre dans la chambre froide et je trouve Émilienne collée au mur avec mon « tombeur » de l’aube, j’ai nommé Kératoseman. Il est très collé, lui aussi, mais sur Émilienne, en fait. Oups ! Me voilà témoin d’une liaison. « Quatre degrés le matin », ce n’est pas très glamour… Kératoseman se retourne vers moi, me laissant ainsi apercevoir le visage paniqué et baigné de larmes d’Émilienne. Au temps pour moi.
- Qu’est-ce que tu fais là, la stagiaire ! Dégage !
- Pardonnez-moi, Monsieur, mais il semblerait qu’Émilienne soit mal en point, souhaitez-vous que je vous aide à lui porter secours ?
Je sais, ça paraît stupide, mais peut-être qu’il va gober le truc, j’ai très bien travaillé l’air candide devant ma glace.
- Tu te sens mal, Émilienne ? Tu as besoin de l’aide de ta copine ?
Il a une voix très menaçante.
- Non… Non… Ça va déjà mieux, merci, Julia.
- Bon, très bien.
Je sors en vitesse pour aller rejoindre les autres.
Ma pâleur les alerte.
- On t’avait dit de ne pas y aller.
- Qu’est-ce qu’il se passe, là-bas dedans ?
- Ce n’est pas ton problème la stagiaire, OK, alors tu bosses et tu la fermes !
C’est Marie-Antoinette qui a pris les tours. Décidément, je ne lui plais pas du tout !
- C’est vrai, mais elle a l’air très mal, ne faudrait-il pas prévenir quelqu’un ?
- Non, on ne peut pas. Tu la fermes, on t’a dit ! Maintenant !
Elle a carrément hurlé. Les gens autour la regardent, surpris, et moi, je ne sais plus où me mettre.
Je m’éloigne le plus possible de l’équipe et commence à servir les clients de mon mieux, en priant pour éviter toute remontrance.
Lorsque 13 heures arrivent enfin, je n’en peux plus. Tout ce dont je rêve, c’est quatre comprimés de décontracturant musculaire et un bain, et de dormir d’un coma sans fin.
Alors que j’allais partir, j’entends une voix de canard enrouée, reconnaissable entre toutes :
- Mademoiselle Briarde !
- Oui, Monsieur Matéra.
- Dans mon bureau !
Décidément, la politesse n’est pas du tout son fort !
- Chef, oui, chef !
- Alors ? Vous avez quoi ?
- Euh, pour le moment j’ai pris mes marques avec les collègues pour qu’elles s’habituent à moi et que je me fonde dans le décor.
- Demain, vous faites 13 heures/21 heures, je veux que vous voyiez la fermeture. Et MAGNEZ-VOUS !!
S’il parle comme ça à ses employés, il ne doit pas en garder beaucoup, le garçon !
Je sors précipitamment du bureau, tout le monde me dévisage dans l’open space. Super, tu viens de gagner une augmentation de 20 % de mes honoraires !
Je quitte l’étage et j’attends d’être sur le parking pour laisser éclater ma colère et ma frustration. Je pousse un cri tonitruant avant de me diriger vers ma voiture.
Je distingue une silhouette. J’hésite à avancer, qui sait ce que l’on peut trouver ici ? Mais d’un autre côté, j’aimerais bien rentrer maintenant.
Alors que je me rapproche, je reconnais Roberto, mon roi du puzzle.
- Zalut !
- Salut, Roberto.
Il se balance d’un pied sur l’autre en regardant le sol.
- Ze voulais te remerzier pour ce matin, parce que sinon le sef y aurait gueulé encore plus fort, alors tu vois…
- Oui, Roberto, je vois.
- Bon ben, zalut.
- Euh, salut.
Je monte dans la voiture, l’air le plus naturel possible. Je trouve cependant quelque peu perturbant qu’un mec m’attende comme ça, à la sortie du boulot.
Il me fait coucou dans le rétroviseur. C’est très gênant comme situation, je dois bien en convenir.
De retour à la coloc’, je fais un rapide check-up devant la glace et le résultat est clairement catastrophique. J’ai deux gros hématomes dans le dos et un coquard impressionnant. Je me fais peur. Hors de question que je quitte l’appart’ dans cet état ! En plus, tout ce bruit, ces gens, cette lumière m’ont épuisée, la migraine me martèle la tête. Je n’en peux plus. Je dois absolument me coucher et récupérer, sinon je ne tiendrai pas la semaine.
17 - Adèle


Mardi 26 avril 2016

Ça fait presque deux semaines que je bosse sur « l’Affaire Baralando ». Je n’ai jamais aussi lentement avancé. Pour vous donner une idée, voici le résumé de ma journée d’hier :
- 7 h 56 : Tristan Baralando part de chez lui à moto.
- 8 h 27 : Tristan Baralando se gare en bas de son cabinet.
- 13 h 42 : Tristan Baralando sort de son cabinet et se dirige vers un camion ambulant qui vend des sandwiches.
- 13 h 45 : Tristan Baralando retourne à son cabinet avec, dans les mains, ce qui semble être un jambon-beurre et un café.
- 21 h 08 : Tristan Baralando quitte son cabinet et rentre chez lui à moto.
Et encore, hier c’était la fête, parce qu’il s’est acheté un sandwich. Le pire, c’est le jeudi, c’est son jour à la clinique. Il y entre le matin pour n’en sortir que très tard le soir. D’ailleurs, peut-être qu’il se passe des choses dans les salles de soins et j’ai ma petite idée pour le deviner…
Mais, finalement, j’ai un doute. Si ça se trouve, ce gars a effectivement une vie de merde, et il ne cache rien du tout. Et, moi, je m’acharne à découvrir ce qui cloche chez lui. Ce qui cloche chez lui, c’est sa femme, évidemment. Faut être logique : s’il avait une meuf douce et sympa, il travaillerait sûrement moins et passerait plus de temps à la maison. Ce serait mieux pour lui qu’il fasse du sport, qu’il mange sainement, qu’il profite de ses gamins… En fait, il a son cabinet sur la Corniche, mais je me demande s’il a déjà pris cinq minutes pour traverser la route et aller voir la mer… Cet homme me fait de la peine… Ouh, là, je sais ce que je suis en train de faire… Charline va m’engueuler… Je suis en train de m’y attacher. À force de le suivre, de comprendre comment il vit, de le voir marcher, monter sur sa moto, mettre son casque, même manger son jambon-beurre, et ben, oui, je m’attache. D’habitude, je ne kiffe pas les gros, c’est bizarre… C’est peut-être l’idée que ce mec pourrait me porter d’une seule main jusqu’au bout du monde… Waouh, le cliché !
Et sa femme qui me harcèle de textos pour avoir mon rapport. Et là, franchement, je me retrouve face à un cas de conscience : qu’est-ce que j’écris dans ledit rapport ? Pour l’instant, il n’y a rien à dire, absolument rien, sur cet homme.
En même temps, cette histoire de filet à provisions m’avait chiffonnée. C’est bizarre que j’aie bloqué sur ce truc. Du coup, je suis allée voir la moto de plus près. Discretos, mais j’y suis allée. Elle est énorme, super jolie, avec un tableau de bord assez monstrueux… Bref, ça fait vraiment haut de gamme. Sûre que dans cette marque ils avaient les coffres assortis - ça doit avoir un nom les coffres de moto, mais moi, j’y connais pas grand-chose. Alors, pourquoi ce filet ??? Je ne comprends pas. Je l’ai pris en photo pour le montrer à Charline, parce que quand je lui en ai parlé, elle s’est foutue de moi, évidemment. Avec ça, elle aura la preuve que c’est un détail hyper important.
Il faut que je sois déductive. S’il a un filet, c’est qu’il s’en sert pour y coincer quelque chose. Mais quoi ? L’ai-je déjà vu attacher quelque chose sur son engin ? Peut-être que, le premier jour, effectivement il avait un truc à l’arrière de sa moto… Oui maintenant ça me revient…
Je sors mon portable.
- Allô, Charline ?
- Euh, ouais ?
Sa voix est complètement ensommeillée, elle a oublié de bosser, c’est ça ?
- Ben qu’est-ce que tu fais encore au lit ?
- Je te rappelle qu’hier je me suis levée à 4 heures du matin, que j’ai subi plusieurs chocs, dont un à la tête, et que je travaille cet après-midi, donc là je suis un petit peu en train de dormir ! Tu veux quoi ?
- Oups, désolée du dérangement, c’est pour une petite info : est-ce que tu te souviens, le premier jour où on a filé Baralando, s’il transportait un truc à l’arrière de sa moto ?
- Attends, c’est pour ça que tu m’appelles ? Pour savoir si mémé Branlo avait mis ses courses dans son filet à provisions ? Tu déconnes, Adèle ?
- Ben, euh… non, en fait.
- Bon, OK, alors deux secondes, que je me concentre, le matin quand on est arrivées, il était déjà là en train d’enlever son casque, il est entré dans l’immeuble, et non, il n’avait rien sur la moto.
- T’es sûre ? Tu pourrais vérifier sur les photos qu’on a prises ?
- Mais j’en suis sûre !
- Bon d’accord… Et le soir, quand il est ressorti ?
- Là, je ne me souviens plus trop…
- Tu pourrais regarder sur les clichés ?
- Là maintenant tout de suite ? Tu sais qu’ils sont au bureau, que tu as la voiture et que je te parle en direct de mon lit !
- Oui c’est ça, là, maintenant, tout de suite. Parce qu’en fait, moi, je bosse, et toi, tu dors, tu vois ? Et c’est hyper important, alors c’est maintenant que j’ai besoin de toi, Charline !
- Pff… Laisse-moi le temps de m’habiller et de me faire un café, et je te rappelle.
- OK cool, merci ! Bisous, bisous.
- C’est ça, ouais… Je te rappelle.
Ah, ah, ah, dans quelques minutes, je vais savoir à quoi sert son filet. J’en suis tout excitée. Vas-y, Charline, grouille ! Plus j’y réfléchis et plus je me dis qu’il avait un truc sur sa moto, le premier jour.
* * *
Dring ! Après ce qui m’a paru durer des heures - et en regardant ma montre, ça fait, en fait, deux heures -, enfin Charline rappelle.
- Ouais, il n’avait rien, le soir. Par contre, le lendemain matin, il avait un vieux carton pourri sous son filet à provisions. Ne me remercie pas, j’ai que ça à faire, hein !
Qu’est-ce qu’elle peut être caractérielle, parfois ! Incroyable.
18 - Charline


Quelques heures plus tôt

Réveil matin, 8 h 30. Pourquoi ? Parce qu’Adèle a des questions métaphysiques sur un filet à provisions de la moto de Branlo !
Elle est là, tranquille, à me faire faire le job de surveillance avec monsieur le diplomate de l’Univers. Je me coltine les planques de nuit en Twingo à l’écouter, au choix, ronfler ou parler de Branlo, son nouveau héros qui mérite d’être canonisé pour avoir décidé d’épouser Daisy. Et moi, faut que je me lève pour me taper vingt minutes de bus pour aller regarder trois photos de Branlo sur sa moto ! Sainte Patience !
Je me dirige machinalement vers la salle de bains.
Mon reflet dans la glace me fait peur, je sursaute en me voyant. Mon coquard est très impressionnant. Je me demande même si je ne vais pas tenter un peu de maquillage pour masquer tout ça. Je fouille dans la trousse d’Adèle.
Elle a un fond de teint qui s’appelle Pure Skin « la beauté au naturel », ben voyons, allons-y.
J’ai un mal fou à dévisser le flacon, d’ailleurs, pour être très honnête, je n’y arrive pas. En regardant l’objet de plus près, il s’avère que c’est un capuchon comme la crème solaire, il est écrit air pump dessus… Je ne sais pas qui est au marketing de ce genre de choses, mais les mecs sont des voleurs. Je parviens enfin à ouvrir le truc et, là, je vois un jet de fond de teint s’écraser sur le miroir, le lavabo, mon jean… J’ai dû appuyer un peu fort. Quelle déception ! J’attrape rapidement un mouchoir pour nettoyer, mais c’est collant ce truc, c’est incroyable. Je distingue maintenant à peine mon reflet à travers un film beige qui couvre toute la glace, je l’ai particulièrement bien étalé, bravo !
Je décide de prendre une éponge, mais lorsque je passe dessus la pellicule ne bouge même pas. Je regarde à nouveau le flacon : « Fixation longue durée, waterproof ». Prodigieux. Et il y a des filles qui se mettent ça sur le visage, en fait ? Et elles le font exprès, alors ?
Je fouille dans la trousse de toilette d’Adèle et y trouve du démaquillant, je vide le flacon sur l’éponge pour récupérer le miroir et le lavabo. Je peux dire adieu à mon jean, pour le coup. J’abandonne l’idée d’étaler ça sur ma figure et je pense qu’Adèle ne mérite pas ça non plus. Je jette rageusement le tube dans la poubelle.
Résignée et de plus en plus agacée, je me change et décide de me faire un café.
J’allume la machine, tout en pestant contre les fabricants de maquillage, ma distraction habituelle et la faim dans le monde. J’insère une capsule et appuie sur le bouton, regardant avec satisfaction le café couler sur la grille. J’ai oublié de mettre une tasse ! Bravo, Charline, félicitations, vraiment ! Tout en râlant, j’ouvre violemment le placard pour en attraper une. Je prends la porte au milieu du front. Pendant ce temps, le café a fini de couler et se répand tout autour de la machine. La journée promet d’être longue, très longue.
Bien décidée à ne pas me laisser abattre, je me refais une tasse. Je descends les escaliers en trombe et grimpe de justesse dans le bus pour me rendre au bureau.
Je n’aime pas le bus, il y a des gens dedans. D’ailleurs, tout le monde me dévisage, c’est très gênant. Après si j’avais ma tête, je me dévisagerais aussi. Une vieille dame se lève pour me laisser la place, je dois faire encore plus pitié que je le pensais.
Je la remercie et décline l’offre, je n’ai que huit arrêts à faire après tout… Ce n’est pas si loin le souplex… Le bon côté de mon apparence, actuellement, c’est qu’aucun des gros lourdauds habituels ne vient voir si j’ai changé d’avis quant à l’idée de me faire peloter ou de kiffer que l’on me trouve bien charmante en employant des termes plus ou moins flatteurs…
Alors que je profite du départ d’un des passagers pour m’asseoir, j’aperçois par la fenêtre le colossal agent de sécurité de Carotte. Il est sur le trottoir et porte une immense télé écran plat. Il s’engouffre dans un immeuble très décrépit. Je ne comprendrai jamais les gens, je crois. Les mecs habitent des taudis et se paient des télés hors de prix pour regarder de la téléréalité ou jouer aux jeux vidéo.
Je descends enfin du bus et arrive devant le bureau. Quelque chose me dérange, je ne parviens pas à trouver quoi, mais un truc a changé.
Au moment d’insérer la clé dans la serrure, je fais un faux mouvement et la laisse tomber au sol.
C’est en la ramassant que je la vois vraiment. Une croix rouge peinte sur le perron.
Qu’est-ce que c’est encore que cette blague ?
La peinture est sèche, j’en déduis que le plaisantin est bien loin maintenant.
J’entre dans l’agence et verrouille immédiatement.
Je descends l’escalier, évite de justesse l’angle du plafond et me précipite sur le dossier qu’Adèle a laissé sur son bureau.
Il y a vingt photos de Branlo, sous toutes les coutures. Je ne saurais pas que c’est une enquête, je ferais boucler Adèle pour harcèlement. D’un autre côté, elle est toujours comme ça, Adèle, entière et obstinée. Comme moi. On ne lâche rien tant qu’on n’a pas tout compris.
D’ailleurs, l’agent de sécurité de tout à l’heure ne quitte pas mon esprit, petite obsession.
Je trouve enfin les clichés. Y’a rien du tout sur sa bécane, je perds mon temps. Au moment de sortir de la pièce, je tape dans le bureau et une photo tombe à mes pieds. Branlo, à moto, avec un carton sur le porte-bagages. Je vérifie l’heure. C’est l’autre matin. Adèle avait raison.
Je la rappelle en vitesse, j’ai envie de savoir si l’agent de sécurité devrait être en poste actuellement.
Adèle est complètement hystérique et râle parce que je suis trop longue. J’hésite à lui expliquer les dangers du maquillage, des portes, des envoûtements et autres, mais je n’ai absolument pas le temps de me justifier. Je dois contacter El Matador dans les plus brefs délais. J’expédie donc la conversation.
Je compose son numéro et il décroche immédiatement.
- Ouiii, qu’est-ce qu’il y a, ma petite puce chérie ?
Oh quelle horreur ! J’ai bien assez de pervers en ce moment, si lui aussi s’y met…
- C’est mademoiselle Pasteur, Monsieur.
- Oui, je sais que c’est toi. (Puis chuchotant) Excusez-moi, ma fille, c’est important.
J’entends le bruit d’une porte.
- Vous savez quoi ? Il était temps que vous vous bougiez !
Heureusement, il est redevenu normal, enfin méchant, quoi.
- Je viens de voir un de vos agents de sécurité et je souhaitais connaître ses horaires aujourd’hui.
- Vous vous moquez de moi ? Vous croyez que j’ai que ça à faire ? Vous avez qu’à demander à ma secrétaire !
Je ne peux pas exclure qu’il soit complètement crétin.
- Mais bien sûr, Monsieur, rétorqué-je un peu plus sèchement que je ne devrais. Dévoilons donc ma couverture, parce que vous ne voulez pas m’aider dans l’enquête pour laquelle vous me payez !
- Pardon, excusez-moi, je suis désolé. (Hoquet de surprise, qu’est-il en train de se passer ?) Que souhaitez-vous savoir ? dit-il d’une voix radoucie.
- Je voudrais savoir si l’immense agent de sécurité, celui qui était là hier matin quand je suis arrivée à 5 heures, travaillait ce matin.
- Vous savez qui c’est ?
- Maroille, Maroine, Moine ?
- Non je n’ai pas ce prénom-là ici.
Je me maudis pour ma mauvaise mémoire des noms.
Je me lance dans une description rapide et imagée du gars, donc chauve, grand, costaud, grand, vraiment grand.
- Ah ! Gérald ! Oui, il est là, il finit dans deux heures.
- Ben, écoutez, je l’ai vu il y a vingt minutes boulevard Ferry.
- Vous êtes sûre de vous ! Je vais le choper ! Il va comprendre.
- Monsieur Matéra, je suis sous couverture, vous ne pouvez pas faire ça, sinon je n’aurai pas les autres, ceux qui le protègent.
Il est convaincu. En raccrochant, je m’aperçois qu’il ne me reste plus que trente-cinq minutes pour me rendre au boulot, et me nourrir accessoirement.
Arrivée au rayon, je me sens plus en forme que la veille et le travail manuel est moins difficile. C’est psychologiquement que c’est plus dur.
Alors que ma collègue sert des tranches de jambon à une dame d’un certain âge avec sa petite-fille de 8 ou 10 ans, la mamie sort une phrase magnifique qui me laisse sans voix :
« Tu vois, ma chérie, si tu n’as pas de bonnes notes à l’école, tu finiras comme elle, moche et grosse à couper du salami. » Je ne saisis pas ce besoin permanent de se rassurer sur sa médiocrité en crachant sur l’autre, son métier, son physique.
Dans mes rêves, j’aurais la repartie pour remettre cette femme à sa place. Je volerais à son secours comme Zorro avec un tablier de charcutier et je ferais une longue tirade qui serait reprise dans la presse pour son bon sens et sa justesse.
Mais je suis tellement submergée par l’incompréhension, mon cerveau a buggé.
Et tout à coup, une autre phrase fuse : « Et tu vois, ma grande, si tu écoutes ta grand-mère, tu finiras comme elle, vieille, aigrie et conne. »
C’est la cliente juste derrière elle qui a balancé la bombe. Magnifique ! Merci pour ce moment d’humanité. Je vois simultanément le visage de ma collègue reprendre vie et celui de la harpie se décomposer. La petite fille, quant à elle, paraît perdue et je la comprends.
Chaque événement de ce genre me rappelle pourquoi je ne vais pas beaucoup dans les endroits bondés. Ça exacerbe la méchanceté.
Au moins, ce soir, je rentrerai à la maison confiante, en sachant qu’il reste quand même des gens gentils et engagés.
19 - Charline


Mercredi 27 avril 2016

Je vais enfin rencontrer la « cliente », j’ai nommé Daisy. Adèle a daigné m’inviter à me joindre à elle pour l’entretien, il était temps.
On a rendez-vous au QG - comprenez au bar. On se pose devant un thé en attendant. Contrairement à moi, Adèle n’a pas besoin de silence, elle me parle encore et encore. Là, elle me raconte qu’elle s’est fabriqué une super belle bague papillon. Une qui ira trop bien avec sa robe rouge, celle fendue dans le dos. Elle me décrit avec moult détails les étapes de la coloration des ailes en noir, ce dont je n’ai rien à foutre. Je lui dis que je veux dormir ou pas ? Non, je vais me taire, j’ai moins de chances qu’elle chouine. D’autant plus qu’elle est encore plus rancunière que ce qu’elle est susceptible, je vous laisse imaginer le truc.
Daisy arrive enfin et Adèle la boucle. Vingt secondes de silence, c’est toujours ça de pris.
* * *
Tout à fait conforme à la description d’Adèle, elle porte aujourd’hui un legging rouge sous une jupe noire avec une paire d’escarpins et une mini veste en jean sur un top à sequins décolleté, trop décolleté. Le summum de la classe. Ses cheveux roux, magnifiques, au demeurant, tombent librement sur ses épaules. Son maquillage, en revanche, laisse vraiment à désirer, aurait-elle appris à se maquiller avec un clown ? Elle a étalé du fard à paupières bleu avec des paillettes en couche épaisse. Je déteste.
Adèle et moi nous levons en même temps.
- Bonjour, Madame Baralando.
Waouh ! Elle est bien plus grande que moi !
- Bonjour.
Son accent est véritablement abominable. On dirait un peu une nageuse est-allemande après une trachéotomie.
- Je suis mademoiselle Pasteur, enchantée de vous rencontrer.
- Bonjour, Madame Baralando.
Adèle a du mal à cacher son enthousiasme.
- Mademoiselle, alors ? Vous en êtes où ? (You hou !! Moi aussi je suis là ! Elle ne parle qu’à Adèle !) J’ai beaucoup misé sur vous.
Il va bosser, il ne bouge pas une oreille et il fait tout pour rentrer tard chez lui, rien d’étonnant, quoi !
- Concrètement, nous le suivons tous les jours, depuis son départ de chez vous jusqu’à son cabinet, mais pour l’instant, nous n’avons encore rien trouvé de compromettant.
J’interviens pour aider Adèle parce que « rien de compromettant » est une manière diplomatique de dire « rien du tout ».
- Nous aurions besoin de plus d’informations concernant votre époux.
- C’est votre assistante qui parle pour vous, c’est ça ? (Puis se tournant vers Adèle) C’est vous la détective, Madame !
Merci pour ça, vraiment, je passe un super moment. Me voilà assistante maintenant.
- Ce que veut dire ma collaboratrice, Madame Baralando, c’est que nous avons déjà beaucoup investigué au sujet de votre mari, mais que, pour en apprendre davantage, nous avons besoin de vous. En fait, nous avons fait des recherches sur Internet pour essayer de trouver des informations sur lui en tant que médecin. Mais tous les messages sur les forums qui paraissent moins élogieux disparaissent à la seconde. J’ai fait de faux profils et dès que je mets un commentaire un peu moins flatteur pour voir qui pourrait voler à son secours, personne n’a le temps d’y répondre.
- C’est normal, c’est moi qui les fais effacer par les modérateurs. J’peux pas me permet’ qu’une suspicion vienne tacher la réputation de mon mari et ampute mes revenus.
Un goût douteux pour les fringues et un amour démesuré pour l’argent, Branlo a tiré le gros lot, on dirait.
- OK… Et est-ce que vous faites d’autres choses dont nous devrions être informées ? Fouiller son portable, surveiller ses mails ?
Ceinture de chasteté, taser sur la braguette, lampe UV. Adèle aurait pu les ajouter à sa question, mais elle est très diplomate. Bravo, Adèle !
- Tout ça ! En fait, j’ai acheté un gadget hors de prix qui me permet d’avoir ses SMS et ses appels en direct. Comme ça, je suis sûre que cet incapable ne me cache rien. (Elle déborde d’amour pour son homme, dis donc !) Et je surveille ses patientes aussi, on m’informe de toute cliente qu’il regarderait un peu trop ostensiblement. (Elle est mariée à un gars qui voit des fesses et des seins toute la journée, je me demande si elle le sait. Et surtout, c’est quoi « ostensiblement », pour une femme pareille ?) Pour l’instant, je n’ai rien trouvé, c’est pour ça que je fais appel à vous. Je suis sûre qu’il me trompe ! Sinon, pourquoi qu’il déserterait la maison comme ça ? Il travaille même le samedi, parfois le dimanche, et il cumule les gardes !
J’ai bien mon opinion sur le sujet, si j’étais mariée à une harpie taillée comme un rugbyman, qui aime se déguiser en Arlequin, moi aussi je fuirais !
- Nous pensions recruter une call-girl, est-ce que ça vous pose un problème ?
- Évidemment qu’ça m’pose un problème !
Hey, la harpie, t’as intérêt à coopérer, on n’a pas que ça à faire de le suivre jusqu’au mois de juillet !
- Madame Baralando, vous nous avez engagées pour savoir si votre mari est infidèle. Nous, ce qu’on vous propose, en ayant recours à une call-girl, c’est d’avoir peut-être la certitude qu’il ne l’est pas. Ça vous rassurerait qu’il ne cède pas aux avances d’une professionnelle, non ?
Quelle psychologue, cette Adèle !
- D’accord, mais je veux sa fiche avant et s’il se la glisse dans l’lit, je me l’empale avec un stick, moi !!!
- …
Consternation pour Adèle…
- …
Consternation pour moi aussi… « Empaler avec un stick ». Je lui donnerai sa fiche, une fois qu’il ne se la sera PAS tapée.
- Avez-vous une idée de ses préférences ?
- Distinguée, intelligente, douce et raffinée, tout moi, quoi !
Ne rigole pas, Charline, rien ne doit transparaître, un masque de sérénité. Adèle a du mal à rester sérieuse, je lui écrase discrètement le pied.
- Nous nous en occupons dès aujourd’hui.
- Pensez-vous pouvoir placer notre call-girl dans ses rendez-vous pour demain ?
- C’est comme si c’tait fait.
- Merci beaucoup pour votre aide, nous sommes très optimistes quant à la suite de nos investigations.
Un peu de lèche, ça ne mange pas de pain.
En l’observant plus attentivement, je vois un cheveu blanc sur son épaule. Bizarre.
- Permettez ? dis-je en l’enlevant. Vous avez un chien ?
- …
Mal à l’aise, visage rouge et regard fuyant… Toi, ma cocotte, tu me caches quelque chose. Charline-la-pitbull est dans la place. J’ai trouvé un truc, elle me ment, je ne lâcherai pas tant que je ne saurai pas ce que c’est.
- Non, pos du tout qu’c’est qu’un ami. (Elle ajoute un mot dans une langue inconnue, je suppose que c’est du hollandais.) Et mêlez-vous d’vos affaires !
C’est ça, ouais, et moi je suis super pote avec Demis Roussos.
Elle s’en va et remonte dans son 4x4.
- Adèle, je crois que je vais suivre notre harpie si ça ne t’ennuie pas.
- Contente de voir que tu es d’accord avec moi, elle est un peu tarée quand même. Bon, si tu veux, je m’occupe de la call-girl.
- Ah, ah, excellent ! J’ai hâte de découvrir ce que tu vas nous dégoter.
- Charline, ne commence pas à être méchante avec moi, s’il te plaît.
- Ça vaaa, si on ne peut plus rigoler… Oups ! T’as vu l’heure ? Je dois être au taf dans vingt minutes !
20 - Charline


Le même jour

C’est en courant que j’arrive à la pointeuse, j’ai quatre minutes de retard. Les filles du matin vont me détester, elles n’ont pas le droit de quitter leur poste avant que la totalité de l’équipe ne soit là.
Je pointe en vitesse et dévale les escaliers sans tomber ou trébucher, pour une fois. Je ne serais pas si pressée, je ferais une danse de la joie.
Je croise mon « ami » Roberto qui s’en va.
- Bonzour, Zulia !
- Bonjour, Roberto, ça va ?
Question purement rhétorique que je sens que je n’aurais pas dû poser.
- Ben pas vraiment en fait. Ma copine vient de me plaquer, alors que ze la demandais en mariaze.
Oh, le pauvre !
- Oh, mon pauvre, je suis vraiment désolée pour toi. Je peux faire quelque chose ?
- Ben en fait, oui. Z’ai dézà asseté l’alliance. (Tout en parlant, il me sort une boîte à bijoux dans laquelle se trouve un anneau) Tu ne voudrais pas la remplacer ? Non parce que, comme j’ai dézà la bague, za ferait moins de boulot et puis comme za, tu serais mariée et moi aussi.
Je reste abasourdie. Je ne sais pas ce qui me choque le plus, le fait qu’il soit obsédé par la volonté d’avoir une femme à tout prix, ou qu’il puisse penser que proposer un truc pareil puisse marcher. Il est complètement à l’ouest, le pauvre garçon. J’ai envie de lui faire bouffer sa boîte, tellement je trouve cette attitude déplacée, mais il a l’air très sincère. Cela me perturbe.
- Je suis désolée, Roberto, je comprends que tu sois triste et je suis sûre que tu rencontreras une fille géniale, juste, ce ne sera pas moi.
Il accuse le coup, puis jette rageusement sa boîte au sol.
- Ben, bien zûr ! Z’êtes toutes trop bien pour moi, hein !
J’accélère le pas pour lui échapper et arrive en courant au rayon. Les filles me regardent, très en colère.
- Je suis désolée, vraiment, mais Roberto…
Toutes se taisent en même temps. Puis une prend prudemment la parole.
- Il t’a fait le coup de la fiancée ?
- Euh, ben, elle l’a plaqué, d’après ce qu’il m’a dit.
- C’est du pipeau, il essaie ça avec toutes les filles.
- Il m’a fait hyper peur, surtout ! Il a jeté sa boîte par terre en me criant dessus !
- Ne t’inquiète pas, il est inoffensif.
Mouais, inoffensif, inoffensif… Si ça se trouve, il est de mèche avec mon sataniste qui l’a invoqué pour qu’il me perturbe dans mon enquête…
Je me dirige vers la chambre froide pour récupérer un jambon cuit lorsque je suis interrompue dans mes pensées par mon deuxième meilleur ami dans cette entreprise, j’ai nommé Kératoseman bien sûr ! Il me bouscule sans ménagement et je heurte violemment le mur.
- Pousse-toi de là, la stagiaire.
Je baisse prudemment les yeux et entre dans le frigo.
Je me sens très mal. Entre Roberto le noceur et Kératoseman la brute, ma sensibilité a été mise à rude épreuve. Je pourrais écrire un scénario dans l’esprit Le Bon, la Brute et le Truand avec un nouveau titre, genre Le Crétin, la Brute et le Noceur , ça serait une excellente idée, ça.
Alors que je me retourne pour sortir, je vois Marie-Antoinette dans l’angle de la pièce, le visage baigné de larmes. Je m’approche doucement d’elle. Elle lève les yeux vers moi avant de les rebaisser en grommelant.
- Dégage de là, sale gosse.
Je m’avance encore et constate qu’elle a des marques bleutées sur le bras gauche et le cou. Je sens une colère sourde monter. Zorro est dans la place.
- C’est lui qui t’a fait ça ? Tu sais qu’il y a des lois ? On va le démolir, lui !
- Laisse tomber, petite ! On ne peut rien faire ! Maintenant, dégage !
Sans un mot, je quitte la pièce. Je suis révoltée. Qu’est-ce que c’est que cette entreprise où les gens sont menacés, harcelés, demandés en mariage ?
En arrivant au rayon, je fulmine. Émilienne me fixe. Je lui rends son regard avant de demander :
- Depuis combien de temps ?
- …
Pas de réponse.
- Combien ?!!?
J’ai littéralement hurlé.
- Un an.
C’est Josiane qui a lancé l’info.
- Pourquoi ?
Ma voix est toujours calme et blanche, mais je suis animée d’une rage incroyable.
- Il nous tient toutes, si on fait un pas de travers, on perd notre job. Et aucune d’entre nous ne peut se le permettre.
Je sais très bien qu’elles parlent de mon ami le chef de secteur, j’ai nommé Kératoseman.
- Et, qu’est-ce qu’il a contre vous ?
- En fait, il est responsable du système informatique. Il modifie les prix sur des articles super chers comme les téléviseurs ou les ordis, et ensuite il les achète. Puis il remonte au bureau ni vu ni connu, et il remet les produits au bon prix. Il les revend à des receleurs et récupère l’argent.
- Il est super malin, lui. Et tout le monde le sait ?
- Nous sommes une dizaine. Nous, qui ne validons pas, nous sommes menacées, les autres en croquent et il arrive qu’ils soient pointés présents, informatiquement, par le chef de secteur, alors qu’ils ne viennent même pas bosser.
- Marie-Antoinette est allée voir le directeur pour lui dire qu’il truquait les chiffres et se mettait des thunes dans la poche.
- Et le boss ne l’a pas crue ?
- Il a réclamé une explication, alors il a convoqué le chef de secteur.
Je ne peux pas exclure que le boss soit un âne…
- Il l’a convoqué ?
- Oui, et lui a demandé si c’était vrai. (Ben voyons, le gars va lui dire « oui oui, arrêtez-moi ! ») Ce gros pervers a raconté qu’elle était blessée parce qu’il n’avait pas voulu quitter sa femme pour elle et qu’elle se vengeait.
Mort de rire, y’a pas que le charisme qui manque à El Matador.
- Elle n’a pas couché avec ce monstre ?
- Mais non ! Mais le boss y a cru.
J’imagine que j’ai trouvé ce que je suis venue chercher. Le gars, il avait tout sous les yeux depuis le début, mais non, quand ses employés l’alertent, il préfère croire qui ? Le chef…
Je vais me faire un plaisir de lui défoncer sa tête à lui.
21 - Adèle


Toujours le même jour, un peu plus tard

Je me suis peut-être un peu enflammée quand j’ai dit à Charline que je pouvais m’occuper de trouver une call-girl. Ça me met mal à l’aise en fait. Mais, si je lui demande de finalement le faire, elle va encore se moquer de moi, que j’ai un problème, tout ça… Plutôt crever que de perdre la face.
Alors je sors mon beau MacBook tout rose et je tente sur Google un petit « call-girl Marseille ».
Le premier site que je trouve propose des annonces de call-girl 100 % gratuites. Ah non, là il y a erreur, je ne veux pas publier d’annonce. Mon Dieu, si ma mère savait ce que je trafique…
Je continue donc mes investigations. J’arrive ensuite sur une page avec une description très poétique : « j’ai chaud, coquine… » Vite, je la referme, en plus c’est horrible, maintenant il sera dans mon historique de navigation et, si un jour je postule pour bosser à la DGSE, on m’interrogera sur mes pratiques sexuelles. Oui, c’est mon rêve d’être recrutée à la DGSE. À égalité avec écrire des scénarios de films. Mathieu Kassovitz, si tu m’entends…
Bon, enfin bref ! Le troisième site, baptisé « Escort Beach », semble plus correct, et j’y lis qu’il est question de call-girls « vérifiées ». Vérifiées, on ne sait pas par qui et on ne sait pas comment, mais ça inspire plus confiance. Le marketing sérieux, c’est pas une légende. J’arrive sur une page avec plein de photos « suggestives » pourrait-on dire, en clair, des nanas quasiment à poil. Comment je choisis ? Je prends la plus habillée ? Enfin la moins nue ? Elle s’appelle Coraline - c’est son vrai prénom, ça ? - et elle est, selon l’expression consacrée, « blonde à forte poitrine ». Mais elle a un joli sourire et elle a l’air sympa. Le plus dur reste à faire, il faut que je lui téléphone.
J’inspire bien fort, j’expire - y’a pas à dire, c’est très complet ce métier de détective… -, et je pianote son numéro sur mon portable. Ça sonne. Une fois. Deux fois. Trois fois. Qu’est-ce que je fais si je tombe sur son répondeur ? Quatre fois. Puis soudain :
- Allô ? (Elle a une voix très essoufflée. Elle doit être en train de faire son footing. En même temps, c’est sûr que pour être gaulée comme ça, elle doit faire un max de sport, c’est pas comparable avec ma demi-heure d’aquagym mensuelle…) Attendez, ne quittez pas, je termine avec un client et je suis à vous.
Non, Adèle, n’imagine rien…
- Ah d’accord, mais je rappellerai, pas de souci.
- Non c’est bon, attendez deux secondes. Jean-Paul, tu claques en partant, steuplaît ? Voilà, je vous écoute, Madame.
- Euh… moi ?
- Ben, ouais, vous, c’est vous qui m’avez appelée, non ? Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?
- Oui, alors, voilà. C’est un peu délicat. J’aurais besoin de vos services pour un homme.
- OK, qu’est-ce que je peux lui faire ? Fellation ? Sodomie ? Pourquoi c’est pas lui qui me contacte ? C’est un vieux ? Un handicapé ?
Au secours, je préférerais être enterrée six pieds sous terre à cet instant.
- Euh… pas exactement. C’est un homme… normal, enfin je veux dire, rien à signaler de particulier. C’est juste que j’ai besoin que vous alliez le draguer pour voir s’il est prêt à avoir une relation sexuelle avec vous, mais sans savoir que vous êtes une call-girl.
- Ouh là, c’est compliqué, votre histoire ! Mais du moment que vous me payez d’avance, c’est OK pour moi.
- D’accord. C’est combien ?
- Ça dépend, je m’arrête où ?
Bonne question…
- Vous vérifiez seulement s’il est intéressé, mais vous ne faites rien s’il l’est. Ni s’il ne l’est pas, d’ailleurs.
- Alors pour ne rien faire, ça fera deux cent cinquante euros pour une heure. Ça ira ?
C’est mieux payé de l’heure qu’un anesthésiste réanimateur qui a fait dix ans d’études et qui bosse quatre-vingt-dix heures par semaine, mais je m’abstiens de lui faire remarquer.
- Oui, OK. Comment je peux vous régler ? Et comment vous pourriez approcher cet homme ?
- Y’a pas un bar où il a l’habitude de sortir ? Un endroit où il fait du sport ?
- Ben, non, en fait… (VDM 100 %, ce pauvre Tristan) Mais je peux vous donner le numéro de téléphone de son cabinet, il est médecin, peut-être que vous pourriez le rencontrer pendant un rendez-vous médical ?
- On va faire ça. De toute façon, je travaille à l’heure, donc si ça dure votre histoire, vous allez raquer, moi je vous le dis.
- Oui, OK.
On refacturera ça à Daisy. Ça rentre tout à fait dans ce qu’on appelle les « frais » liés à l’enquête.
- Je vous envoie mes références PayPal par SMS et vous me réglez une heure d’avance.
- D’accord, et moi, je vous envoie le numéro de son secrétariat.
Voilà. Ça, c’est une affaire rondement menée et Charline va bien être obligée d’admettre que je ne suis pas si débile que ça. Non, mais !
N’empêche, la dernière fois que j’ai utilisé PayPal, c’était pour payer des pantoufles achetées sur eBay…
22 - Adèle


Jeudi 28 avril 2016

J’ai l’air complètement quiche avec mon bouquet de fleurs. Non, évidemment, ce n’est pas un homme qui me l’a offert, c’est moi qui l’ai acheté toute seule. Ça pourrait paraître un peu lose, mais là, j’ai une bonne raison de m’être offert des fleurs. C’est ma couverture pour errer dans les couloirs de la clinique sans me faire repérer. Genre je viens voir quelqu’un, mais je ne trouve pas sa chambre, ou je me cache derrière mon bouquet et je suis invisible… Mais j’entends toutes les conversations.
Aujourd’hui, c’est jeudi. Et pour Baralando, le jeudi, c’est charcuterie. C’est son jour au bloc, à retendre de la peau ridée, à rembourrer des seins, et à aspirer de la graisse. Hyper glamour, il a trop de la chance. Moi, je pensais qu’en contrepartie ça payait grassement cette profession, mais depuis que j’ai feinté pour avoir accès à ses revenus, je me dis que ça pourrait être plus rémunérateur. J’ai un petit contact bien sympathique - comprenez un beau gosse blond aux yeux noirs… - qui bosse au centre des impôts et, comme la dernière fois il a refusé que je lui offre un café en échange de son information - le râteau du mec des impôts, eh oui… -, il avait mauvaise conscience et là il m’a rancardée « gratos ». Les Baralando ont de gros revenus, mais pas non plus démesurés, ce qui m’a posé un peu question, toujours par rapport à cette histoire d’investissement dans la société. Je ne saisis vraiment pas. Par contre, Daisy a un important patrimoine, apparemment, avec rentes foncières au taquet, et ils paient l’ISF, évidemment. À quoi ça va me servir ? Je ne sais pas, pour l’instant. J’adore ces moments où les pièces du puzzle ne s’assemblent pas encore. Quoi qu’il en soit, leur couple semble friser l’association de malfaiteurs…
Bref, revenons à notre mouton. Mon plan initial, c’était d’entrer avec lui dans la clinique pour voir à qui il parlait, comment il se comportait, etc., et de prendre l’ascenseur avec lui, « le cas échéant » ; j’aime beaucoup cette expression complètement pas intuitive… pour ceux qui n’ont jamais osé demander ce que ça voulait dire, ça veut dire que s’il avait pris l’ascenseur, je l’aurais pris avec lui. Ça me faisait triper, le coup de l’ascenseur, parce qu’être à deux dans un espace exigu, c’est parfois assez révélateur. Il prend de la place, donc, avec un peu de chance, il aurait fallu que je me colle à lui pour appuyer sur le bouton… Mais, évidemment, mon plan a foiré et j’ai dû m’adapter. Ça tombe bien, je suis super balèze en adaptation ; en même temps, il vaut mieux, vu que tous mes plans foirent toujours ! Ça a foiré parce qu’avec le scoot’ de Matteo, j’ai eu beaucoup de mal à le suivre, surtout qu’il a fait son malin dans la descente avant l’autoroute, il conduisait dans les virages avec le genou qui touchait quasiment le sol comme dans les rallyes… Comment voulez-vous que je rivalise ? Donc assez rapidement, je ne l’ai plus eu en visuel, comme disait Jack Bauer en son temps. En clair, il m’a encore semée… Du coup, foutu pour foutu, quand je suis arrivée à la clinique, j’ai cherché un fleuriste, et me voilà avec mon bouquet. Mais je ne regrette pas, parce qu’assez vite, j’ai « fait mouche ».
- Dites donc, qu’est-ce qu’elles sont belles, vos fleurs ! me lance une jeune infirmière avec un grand sourire.
- Merci, c’est pour ma meilleure amie, je sais qu’elle aime bien les fleurs blanches.
Je mens vraiment bien…
- Elle a beaucoup de chance !
- Oui, je pense que ça lui fera plaisir après son opération…
- Elle s’est fait opérer par qui ?
Du pain bénit, cette infirmière !
- Par le docteur Baralando.
- Ah, par Tristan, elle ne pouvait pas mieux tomber !
Nous y voilà… Elle l’appelle donc par son p’tit nom, intéressant…
- Oui, il paraît qu’il a bonne réputation.
- Il est extraordinaire, et puis vraiment très sympa, à l’écoute. Mais surtout, c’est un excellent chirurgien, d’une très grande précision.
Mon ami Baralando, ça nous fait un point commun, et pas des moindres : on est tous les deux hyper balèzes en couture. Sauf que, moi, j’ai déjà cousu du coton, du pilou, de la toile cirée, du tulle, du cuir, de la fausse fourrure, de la ouate, mais jamais de la peau d’humain. Beurk…
- Tant mieux, c’est rassurant de savoir que le personnel de la clinique le recommande chaudement…
- Ah, oui, nous, les infirmières, on l’adore.
Sur ce, cette charmante demoiselle est appelée par une collègue, et j’ai donc appris que Baralando était la coqueluche de ces dames… C’est Daisy qui va être contente ! Mais bon, le mystère reste entier : mari infidèle ou pas ? Quand on y pense, qu’est-ce qu’on s’en fout ? Déjà, et d’un, c’est sa vie, ça ne regarde personne, surtout pas moi ; et de deux, s’il est infidèle, c’est qu’il y a une raison. Et si ça lui permet d’être heureux, moi, je n’y vois aucun inconvénient. Alors, on peut se demander « qu’est-ce qu’être heureux ? ». Vaste débat, mais il ne faut justement pas que je commence à réfléchir et il faut que je me remette au boulot. J’aimerais me poser à un endroit stratégique, d’où je pourrais observer sans être démasquée. Je décide donc de faire un petit tour de clinique, toujours cachée derrière mon bouquet, à la recherche d’une planque.
En fait, une bonne planque, c’est paradoxalement un emplacement où on peut tellement être vu que personne ne va jamais se méfier. Plus c’est gros, plus ça passe : c’est le concept, inventé par Charline et moi - notre modestie nous tuera… - dit de la « Twingo rouge ». Je m’installe avec mes fleurs à une petite table de la cafétéria de la clinique. Cafétéria est un bien grand mot, disons qu’ils vendent des cafés et des M&M’s. Dans un premier temps, je commande donc un café. Quand je l’aurai fini, j’irai chercher des M&M’s. Je pose mon bouquet sur la table et je fais mine de me plonger dans la lecture du journal local. Et j’observe.
Au bout d’une heure, deux cafés et trois paquets de M&M’s à guetter des choses qui ne se passent pas, arrive un petit groupe de ce qui semble être des stagiaires. {5} Elles s’installent juste derrière moi et commencent à faire leurs « gonzesses de base ». C’est mon jour de chance.
- Et t’as vu le docteur Boutel ? Il est trop beau, lui !
- Ah, ouais, c’est clair, il paraît qu’il s’est tapé Jessica, tu te rends compte ?!
- Jessica, la stagiaire du cinquième étage ? J’y crois pas !
- Si, j’te jure…
- C’est abusé, elle est trop vulgaire, cette meuf…
- Eh, les filles, regardez qui arrive ! Hihi haha (rires niais).
Là, c’est moi qui n’y crois pas. C’est Baralando.
- Salut, Triiiistan !! minaudent-elles toutes en chœur… Tu viens boire un café avec nous ?
Il s’approche.
- Salut, les filles, c’est sympa, mais j’ai pas le temps, il faut que je sois au bloc dans cinq minutes. À plus tard !
J’adore sa voix.
Il s’éloigne. Elles reprennent leur conversation palpitante.
- Il est trop craquant, ce Tristan !
- C’est clair, il fait vraiment gros nounours. Mais je l’ai jamais vu avec une nana…
- Comment ça, avec une nana ? Tu veux dire qu’on n’a pas de potins sur lui ?
- Ben non, c’est vrai, ça… Y’avait pas Laureen, tu sais, l’ancienne du quatrième, qui avait essayé avec lui ?
- Ah ouais, t’as raison, quand on était en première année, je me souviens de Laureen, mais je crois qu’elle s’était pris un méchant râteau. Elle disait même qu’elle se demandait s’il était pas gay, tellement il avait été insensible. Elle l’avait coincé dans le local à pharmacie, elle l’avait chauffé à mort et il avait pas bougé une oreille.
- Alors que Boutel, apparemment, c’est un super coup, d’après Jessica…
- Sérieux !? Vas-y, raconte !
Alléluia, les râteaux ne sont pas que pour moi… Bon, sur ce, je me suis dit que j’avais mieux à faire que d’écouter les « plans cul » du docteur Boutel, j’ai mangé mon dernier M&M’s et je suis partie. J’ai même laissé mes fleurs sur la table. Non, Tristan Baralando n’est pas - encore - gay, mais il n’est pas non plus infidèle. J’en suis sûre à 100 %. C’est la lose intégrale, cette histoire. Il y a des jours où j’aimerais faire un autre boulot - oui… encore. À part être chauffeur d’un camion qui transporte des cochons ou à la limite croque-mort, aujourd’hui je ne vois pas ce qui serait pire.
Alors que je pars en direction de Castorama acheter une corde et une poutre - on n’a même pas ça dans le souplex - pour envisager une mort prochaine par pendaison si cette enquête ne prend pas un tournant décisif, j’entends mon portable sonner.
- Allô ?
- Bonjour, vous êtes Adèle ?
- Oui, c’est moi.
- Bonjour, je suis Coraline… Vous savez, de l’agence « Escort Beach ».
- Euh oui… (C’est la call-girl qu’on a envoyée chez Baralando…) Je vous écoute.
- Alors voilà, j’ai fait comme vous m’aviez suggéré, j’ai appelé hier à son cabinet pour prendre rendez-vous, et la secrétaire m’a demandé si c’était médical.
- Décidément, elle demande ça à tout le monde !
- Pardon ?
- Non, rien, je pense à voix haute… Oui, et donc ?
- Du coup, moi, j’aime pas trop mentir, alors j’ai dit que c’était personnel.
- Quoi ?
- Oui, mais bizarrement, j’ai eu un rendez-vous pour le soir même.
- Quoi ?
Je bugue…
- Moi aussi, j’ai trouvé ça bizarre, mais comme ça, j’ai déjà fini la mission, c’est plus rapide.
- Oui, très bien, et alors ? Vous avez découvert quelque chose ?
- Ben, franchement, le type il était très bizarre…
Ça fait trois fois en deux phrases qu’elle emploie le mot « bizarre »… Connaît-elle un autre mot dans son vocabulaire ?
- Oui, mais bizarre comment ?
- Difficile à dire, comme s’il attendait quelque chose…
- Mais vous avez fait quoi dans le cabinet ?
- Ben au début, je me suis déshabillée, j’avais mis de la lingerie bien sexy, en cuir et tout, d’habitude ça marche tout de suite, mais là…
- Mais là quoi ?
- Ça marchait pas du tout…
- C’est-à-dire ?
- Il croyait que je venais pour une histoire de prothèse de sein, mais je lui ai expliqué que les miennes me convenaient très bien…
- Et alors ?
Je sens que cette conversation m’énerve…
- Il était complètement focalisé sur ma poitrine, en fait…
- Ben, c’est plutôt bon signe ça, non ? Donc vous avez fait quoi ?
- Oui, mais focalisé sur mes seins, style chirurgien vous voyez, c’était bizarre… Alors, j’ai tenté un truc.
- À savoir ?
- J’ai décidé de faire un peu des bruits quand il me touchait…
- Des bruits… Genre ?
- Genre des bruits un peu évocateurs, vous voyez ce que je veux dire ?
- Oui merci, je vois. Et donc ?
- Et donc rien du tout ! Moi je vous le dis, votre toubib, il est pas du tout branché cul !
Bon, ben voilà ce que je voulais savoir, tout ça pour ça, franchement, elle aurait pu abréger son coup de fil…
À l’aube de la moitié de l’enquête, résumons-nous :
- Filature : RAS.
- Call-girl : échec.
- Clinique : les stagiaires le croient gay.
Castorama, me voilà.
23 - Charline


Vendredi 29 avril 2016

Après une semaine de fou, ça y est, je suis prête à faire tomber Kératoseman.
Hier soir, Adèle est venue avec moi dans la salle informatique. Je suis allergique aux ordis, même les plus basiques me résistent. Heureusement, Adèle est bien calée, en cinq minutes, on avait imprimé les changements de prix. Et BINGO ! C’est qui, la star ? C’est moi ! Enfin, c’est nous, quoi ! Nickel, j’ai toutes les modifs avec les heures et les filles sont d’accord pour venir avec moi expliquer au patron le harcèlement.
Ce matin, je suis tranquillement à mon poste lorsque j’aperçois le boss et Kératoseman s’approcher de nous. Les filles se raidissent, elles ont un peu la pression.
- Toi, là, la stagiaire !
- Bonjour, moi aussi je suis contente de vous voir.
- Espèce de petite conne, tu te crois drôle ?
Ben, ouais, en fait.
- Monsieur Matéra, pourquoi monsieur se montre-t-il si agressif ?
Toujours ignorer un malotru.
- Il vous accuse de vous être introduite dans son bureau hier soir.
- Ouais ! Et tu vas me rendre ce que tu as pris tout de suite !
Tu peux rêver, mon gars !
- Alors, oui, je suis allée dans votre bureau hier soir, et non je crois que ça ne va pas être possible.
Mâchoires qui tombent, hoquets de surprise des filles.
- QUOI ?! Mais elle se fout de moi !
Calme-toi, chéri, tu vas faire péter ton pacemaker !
Le boss me regarde bizarrement.
- Mademoiselle Briarde, si vous avez des choses à dire, venez avec moi.
- Alors, nous aussi.
Les collègues sont derrière moi, Kératoseman est au bord de l’apoplexie.
- On n’a pas besoin de vous, les pintades !
- Super, en plus d’être désobligeant, vous tenez des propos sexistes, par-dessus le marché. Monsieur Matéra, vous noterez que votre employé ne respecte pas la loi concernant les discriminations. En plus, elles sont témoins et victimes de notre gentleman en carton, alors oui, elles vont monter, hein, Monsieur Matéra ?
Je crois que Kératoseman va s’étouffer de colère et les filles se détendent un peu.
- Très bien, Mesdames, allons-y.
Monsieur Pilon nous regarde passer, médusé.
- Commençons par vous, Monsieur Adrin.
Mouais, je préfère Kératoseman, personnellement.
- J’ai des vidéos où l’on voit cette fille avec une autre inconnue entrer dans la salle informatique puis en ressortir quinze minutes plus tard avec des papiers. Je suis sûre qu’elle fait de l’espionnage pour couler l’entreprise. Laissez-moi seul avec elle et je vais la faire parler.
Youhou !! Kératoseman ! Faut arrêter de regarder 24 heures chrono . Jack Bauer, ce n’est pas toi.
- Mademoiselle Briarde ?
- C’est vrai.
- Ah, ah ! Elle avoue ! Enfermez-la, mais d’abord, rends-moi mes papiers !
- Une minute, Monsieur Adrin. Continuez, Mademoiselle.
- Voilà, en début de semaine, j’ai surpris ce monsieur malmenant Émilienne. Les filles m’ont expliqué : il change les prix des produits le temps de les acheter, puis il remet le prix normal. Ensuite, il les revend à des receleurs et récupère l’argent. Les employés qui sont dans la magouille sont pointés, alors qu’ils sont absents, les autres sont menacés. C’est notamment le cas de Gérald, n’est-ce pas, Monsieur Adrin ?
- Tu n’as pas de preuve, espèce de C… BIIIP.
Et là, savourant mon petit triomphe, je sors les relevés de changements de prix.
Kératoseman rougit encore, si tant est que cela soit possible. Il tente de se précipiter sur moi. Je me déplace pour l’esquiver, trébuche et, en tombant, pousse une des chaises devant lui. Il s’étale par terre, lui aussi, mais pas sur moi, un coup de chance.
- Sécurité !!!
Un agent rapplique.
- Appelez la police et gardez ce monsieur. Il est viré.
- Petite fouineuse, si tu n’avais pas été là, dans quelques mois, j’aurais été riche…
Ben voyons…
El Matador jubile, il regarde Marie-Antoinette :
- Madame, je suis désolé de ne pas vous avoir crue, mais sans preuve je ne pouvais rien faire. Pouvez-vous me laisser avec mademoiselle Briarde ?
Les autres employées sortent.
Il se retourne vers moi :
- Mademoiselle Pasteur, je suis ravi de vos résultats. Je vous dispense de revenir demain. Je saurai à qui m’adresser en cas de besoin.
Je redescends dans le rayon dire au revoir aux filles, en une semaine, on a tissé des liens. Elles sont très soulagées et me remercient chaleureusement pour mon aide.
Happy end comme j’aime. Et surtout, fini le réveil à 4 heures !! Grasse mat’, tu es mon amie.
Je sors de Carotte le cœur léger et les poches pleines. L’excitation de l’enquête m’a mis une de ces patates ! Je vais suivre Daisy, tiens…
Normalement à cette heure-ci, elle doit être chez elle.
La concession est au complet, il ne manque que la moto.
J’ai fait un truc illégal, j’ai acheté une balise GPS, je sais, c’est mal, mais c’est tellement pratique, ce truc. Et puis, ce n’est illégal que si je me fais prendre. Cela ne m’a pas empêchée de me rendre dans le magasin en tremblant, convaincue que le ciel allait me tomber sur la tête parce que je n’ai pas respecté la loi.
Le portail est ouvert, un coup de chance, je n’avais pas envie de rajouter d’hématome à ma collection.
Je me glisse sous la voiture et fixe la balise. C’est un peu la lose, j’avoue. Je croyais avoir acheté du scotch double face, mais je devais être trop distraite par le beau gosse des piles qui vend aussi l’adhésif et j’ai pris le premier rouleau qui passait. Visiblement, c’était une erreur. Je suis obligée d’enrouler la balise GPS dans du masking tape à cœurs, en espérant que tout tiendra. Ça m’apprendra à faire des trucs interdits, je n’ai aucun savoir-faire et je suis étouffée par la culpabilité.
Je m’apprête à ressortir lorsque je vois apparaître deux pieds immenses chaussés de talons roses pailletés. Et là, ce n’est plus de culpabilité que je manque de m’étouffer. Elle fait au moins du 42. Elle porte un legging rose bonbon. Ne sait-elle pas que le rose bonbon jure atrocement avec sa tignasse rousse ? Sa mère ne lui a-t-elle donc pas appris les bases ? Elle grimpe dans le véhicule et fait démarrer le moteur. Comme dans les films je roule pour m’extirper de sous la voiture, mais alors que James Bond sortirait nickel avec le costard impeccablement repassé, je suis pleine de terre et j’ai de l’herbe dans les cheveux. La vraie vie, c’est tout de suite moins romantique.
J’attends qu’elle ait disparu et me précipite dans la Twingo. Je démarre et j’enclenche la marche arrière pour partir à sa poursuite. La voiture fait un bond en avant dans la clôture, puis cale dans un dernier sursaut. Comment ça, la marche arrière n’est pas là ? Adèle risque de m’en vouloir, le pare-chocs avant est juste un peu enfoncé, mais peu de chance qu’elle ne s’en rende pas compte. Je vais d’abord activer le GPS, parce que c’est sûr, je l’ai perdue. Je redémarre et passe la vitesse, la bonne cette fois. Trop bien, le GPS, il m’emmène directement à côté de sa voiture. Mais j’arrive trop tard, elle a disparu dans un bâtiment. J’ai le choix entre une magnifique boutique de sex toys ou un hôtel qui loue des chambres à l’heure. Je vais être obligée de partir, je suis vraiment trop repérable. Ce n’est que partie remise, Daisy, ne crois pas t’en tirer à si bon compte.
Quand je vais dire ça à Adèle…
24 - Charline


Dimanche 1er mai 2016

Aujourd’hui, nous avons enfin un peu de temps à consacrer à notre copine Linda. Une petite soirée mojitos-pizza-pyjama entre filles, ça n’a pas de prix.
Elle arrive à 20 h 30, directement de l’hôpital. Elle bosse en psychiatrie, d’où sa connaissance poussée des pathologies. Depuis qu’elle est dans ce service, c’en est même étrange parce qu’elle passe sa vie à observer les autres, y compris nous. J’ai ainsi appris que je suis anxieuse - encore que je le savais déjà - et qu’Adèle est perchée sur un nuage avec ses potes Casimir et les Bisounours. Ce qui n’était pas le scoop du siècle.
- Salut ! Alors, ta journée ?
- Journée de dingue, comme toujours.
- Est-ce que tu as Printin dans ton service ?
- L’homme aux napperons ? Et c’est toi qui nous l’as envoyé, alors ?
- Ouais, et je peux te dire que je ne faisais pas la belle. Heureusement que tu m’avais expliqué comment se comporter en cas de crise.
- T’as surtout eu de la chance que ce soit un « gentil », sinon tu ne t’en serais pas sortie aussi bien. Aujourd’hui, on a eu une entrée. Un mec super grave. Il me paraissait normal et gentil, et quand j’ai voulu savoir pourquoi il était là au cours de l’entretien, il m’a dit qu’il avait tué sa femme avec un couteau parce qu’elle avait refusé de lui amener une bière.
- Et il t’en a demandé une ?
- Ah ah ! Très drôle !
Adèle sort de la douche.
- Salut, Linda !
- Alors, Adèle ? Quoi de neuf ? Combien de jours depuis ton dernier râteau ?
- Eh, t’es pas sympa ! On ne s’est pas vues depuis quinze jours et c’est comme ça que tu m’accueilles !
- Elle est tellement facile, je ne peux pas m’en empêcher !
- Tu sais, les râteaux arrivent même aux plus grands : un célèbre mathématicien qui s’appelait Cauchy, membre de l’Académie des sciences et prof à Polytechnique, donc tu vois, un gars hyper balèze, a toujours cru qu’une fonction continue était dérivable jusqu’à ce qu’un autre gars se pointe et trouve une fonction toujours continue et dérivable en aucun point, et lui mette la honte de sa vie, vous imaginez ?
- …
- Euh non, pas trop… En plus, on ne voit pas le rapport, mais merci, Adèle, pour cette minute culturelle !
- Tiens, entre deux vannes à deux balles, on a eu une cliente, une mamie. Elle nous a embauchées pour planquer devant sa maison parce qu’elle pensait que les voisins martelaient à la porte toutes les nuits. Et bien sûr, on n’a rien trouvé. Elle a quoi comme pathologie ? Schizo ? Parano ? Mégalo ?
- Sourde.
- Hein ?
- Tiens, toi aussi ?
- Pff…
- En fait, elle doit commencer à être un peu sourde et ce qu’elle a, ce sont des acouphènes. Elle entend des bruits réels pour son cerveau. Parfois, ce sont des sifflements ou des bourdonnements. Elle a besoin d’un bon ORL, ta mamie.
- C’est super d’avoir une copine infirmière. Adèle, tu lui enverras la carte d’un ORL, à la mère Besson ?
- Et toi, Charline ? Quoi de neuf ?
- Ben, rien du tout, en fait. J’ai découvert que la grande distribution, c’est dur. Faut se lever à 4 heures et bosser dans des frigos. Les mecs sont moches ou se la pètent ou les deux…
- Et sinon ? Vous enquêtez sur quoi, en ce moment ?
- Ben, figure-toi que c’est une histoire de dingue ! Rintintin, à côté, c’est de la rigolade !
Linda a les yeux qui brillent.
- Vas-y, raconte !
- Alors en fait, on a une psychopathe jalouse compulsive et possessive qui nous a embauchées pour suivre son mari. Le truc, c’est qu’entre elle, qui s’habille comme une drag-queen sur le retour, et lui, un mec tout ventripotent qui arbore des chemises vertes…
- Attends, Charline, t’abuses…
- Quoi ? Daisy, c’est pas une drag-queen ?
- Elle, si, mais lui, il est pas trop mal quand même.
Linda éclate de rire devant mon air perplexe.
- Visiblement, vous ne portez pas le même regard sur monsieur.
- Ben, franchement, il ne me fait pas rêver, mais Adèle a indéniablement besoin de boire un café avec un homme, et vite !
- Bon, et racontez-moi pourquoi vous devez le suivre.
- En fait, Daisy Girl croit qu’il la trompe.
- Si j’étais lui, d’ailleurs, je n’hésiterais pas !
Il semblerait qu’Adèle n’ait pas mes convictions.
- Le pire, c’est qu’on lui a envoyé une call-girl, une bombe atomique, la fille. Et ben, rien, même pas le début d’un tripotage. Le gars n’a pensé qu’à mater ses prothèses.
- Ses prothèses ?
- Ses prothèses de seins, pas de genou ! Sérieux !
- Mais, c’est quoi, son job ?
- Ah ben, Charline a omis un léger détail : il est chirurgien esthétique.
- Il s’appelle comment, peut-être que je le connais ?
- Baralando.
- Ah oui, il a bossé un moment à l’hôpital, mais je ne l’ai jamais rencontré. J’ai plus entendu parler de sa femme que de lui. Elle est grave, elle, il paraît ?
- Sérieux ? Daisy a déjà une réput’, vas-y balance !
- Ben, pas grand-chose, juste qu’elle est tellement chiante que son mari mériterait d’être canonisé.
- Je confirme ! C’est une malade ! Pas plus tard que vendredi, j’ai posé une balise GPS sur son 4x4…
- Tu as fait quoi ?? (Exclamation d’Adèle)
- … Euh, je me suis dit qu’un GPS, ça nous aiderait bien.
Ça y est, j’ai la boule au ventre.
- Mais, Charline, tu sais que c’est illégal ?
Elle se fout de moi, je crois !
- En parlant de ça, tu as une nouvelle petite rayure sur ton pare-chocs…
- Non, Charline, sérieux ! Tu ne peux pas faire attention ?
Va vite falloir que je trouve une diversion, sinon la morale risque de durer.
- Ouais, mais du coup, j’ai suivi Daisy Girl et devinez ce que j’ai découvert. Elle est entrée ou dans un sex-shop ou dans un hôtel de passe.
- Euh… C’est-à-dire, un hôtel de passe ?
Non, Adèle n’a pas l’air de plaisanter. C’est déstabilisant.
- OK, un sex-shop, c’est un endroit où l’on vend des accessoires pour pimenter les rapports sexuels. Tu sais ce qu’est un rapport sexuel ? Forcément pas, puisque tu ne reconnais pas un pénis quand tu en as un en plein devant les yeux.
- Ta gueule, Charline.
- Et un hôtel de passe, c’est un endroit dans lequel on loue des chambres à l’heure pour des rapports tarifés, ou des aventures extraconjugales. Tu sais ce que veut dire extraconjugal, Adèle ?
Adèle a l’air extrêmement perplexe.
- Ça suffit, maintenant ! N’empêche, vous pouvez bien vous foutre de moi, mais mercredi, moi, je vais le voir en vrai, Baralando, et j’ai ma petite idée pour le faire craquer.
25 - Adèle


Mercredi 4 mai 2016

Ça y est, ce jour tant attendu du 5 mai est enfin arrivé. J’en ai vraiment marre de suivre Baralando sans jamais l’approcher. Aujourd’hui, je vais enfin le rencontrer. En vrai. Pour l’occasion, j’ai mis une belle robe rouge - clin d’œil à la Twingo, on est classe ou on ne l’est pas… - fendue dans le dos. Suggestif, mais pas vulgaire. Cette robe a servi de prétexte à une sortie shopping mémorable avec Charline, parce que je cherchais un soutien-gorge pour aller avec, mais invisible au niveau de la fente. Après plusieurs boutiques de lingerie - rien à voir, mais c’est ce jour-là que j’ai découvert les « push-up » et ça a changé ma vie -, j’ai compris que j’avais quatre options :
- Option 1 : mettre un soutien-gorge normal, couleur peau, mais c’était moche.
- Option 2 : en acheter un qui se noue tout en bas du dos. Dans la cabine d’essayage, Charline m’a attaché ledit soutif spécial, j’avais juste l’air d’un saucisson, et elle m’a demandé, l’air de rien : « ça va, t’es confort ? »
- Option 3 : se coller des espèces de faux seins en silicone. Ignoble et super pénible à enlever, impossible à faire devant Baralando, et puis soit dit en passant, ces trucs ne soutiennent rien du tout…
- Option 4 : ne pas mettre de soutif.
Donc, pour Baralando, j’ai choisi l’option 4. Quel veinard, celui-là ! L’idée, c’est de le tester. Oui, je sais, vous ne me voyez pas réussir, moi, la reine des râteaux, là où une call-girl a échoué. Et pourtant, j’ai une tout autre stratégie. Je pars du principe qu’un homme qui trompe sa femme a besoin d’autre chose. Être différente de Daisy, c’est la clé, à mon avis. En même temps, toutes les nanas sont différentes de Daisy. Ou plutôt, je reformule : Daisy est unique. Mais l’idée, c’est d’être complètement l’opposé d’elle : douce, gentille, drôle, à l’écoute… Rien de difficile, en fait. S’il fait de la résistance, j’abattrai ma dernière carte : celle de la bouffe, histoire de le prendre par les sentiments. Je rappelle que notre homme a une IMC de 34,3, ça ne doit pas être par hasard…
Depuis 8 h 30 ce matin, je suis en bas du cabinet, sur mon scooter, comme d’habitude. J’ai donc eu largement le temps d’écrire et d’envoyer depuis mon smartphone le rapport hebdomadaire à Daisy - plus creux, tu meurs ! - et de réfléchir à ce que j’allais dire à Baralando. J’ai même fait un schéma pour faire comme un algorithme.

Avec un plan comme celui-là, impossible de se planter. C’est mathématique. Note pour plus tard : être aussi rigoureuse avec les hommes que dans mon boulot…
Sur le coup de 10 h 30, je me prépare pour entrer dans l’immeuble, je prends une profonde inspiration. J’étais préalablement allée me changer dans les toilettes de la clinique : robe rouge fendue, donc, petits talons - c’est là où je suis contente de ne pas m’appeler Charline… - et maquillage des yeux en mode femme fatale. Finalement, je ne comprends toujours pas pourquoi je collectionne les râteaux. Il paraît que l’explication scientifique, c’est qu’il y a une dyssynchronie entre mon développement intellectuel et mon développement affectif. En clair, sur ce dernier plan, j’ai 5 ans, genre « Tu veux bien être mon copain ? » « Non, salut ».
Bref. Je suis prête et, en attendant que la porte du bâtiment s’ouvre, je remarque un truc rigolo. Son immeuble a un nom prédestiné : « Le Dom Juan ». Ça ne s’invente pas. Le vent balaie mes cheveux, c’est agréable. C’est quand même cool de travailler sur la Corniche.
Dans les escaliers, je sens monter cette adrénaline que j’adore dans ce boulot. La boule au ventre, mais l’excitation surtout. Je suis maintenant devant l’entrée de son cabinet. J’admire sa belle plaque dorée : « Tristan Baralando, Chirurgien Esthétique, ancien interne des hôpitaux de Marseille, conventionné honoraires libres ». La porte s’ouvre automatiquement. Me voilà dans la place.
Je me retrouve face au bureau de la ou du secrétaire, mais la désillusion est grande, ce n’est pas Christophe Willem. C’est finalement bien une femme, à peu près aussi classe que Daisy, un peu plus jeune, mais plus petite, forcément - sa sœur ? -, et surtout aussi souriante - ironique. Il n’y a pas à dire, Tristan Baralando est un homme qui sait s’entourer. Si encore elle est compétente, il y a moindre mal. Mais j’ai un gros doute à ce sujet, parce qu’elle ne me demande absolument pas mon dossier médical ni ma lettre du docteur Cohen ; je rappelle que je suis envoyée en urgence depuis l’hôpital Necker par le grand professeur Cohen pour que Baralando me retire mes prothèses PIP… Elle veut quand même prendre ma carte Vitale, mais, oh ben, c’est bête, je l’ai oubliée… J’ai aussi oublié mon chéquier, je vais donc être obligée de payer en liquide. Quel dommage, Tristan ne connaîtra pas mon vrai nom ! Pour lui, et pour le dragon qui lui sert de secrétaire, je serai Vanessa Merlot, en hommage à ma copine de toujours qui m’a consolée de tous mes chagrins d’amour depuis la maternelle. Elle ne s’appelle pas comme ça, mais elle comprendra.
Je prends ensuite place dans la salle d’attente, bondée. Il est 10 h 40 et cinq patientes sont déjà là. Après avoir échangé quelques banalités, je réalise que, deux heures à poireauter, c’est la routine avec Baralando. Ça a l’air d’être vraiment un manche, côté organisation. Bon en même temps, c’est pas comme s’il était pressé de rentrer chez lui retrouver sa femme… Je peux comprendre ce non-empressement. Sa salle d’attente est relativement moche, il faut le dire : le parquet est moche, les luminaires sont moches, les fauteuils sont moches, le meuble où sont posées quelques revues - moisies - est moche, les tableaux sont moches… Bref, apparemment il n’y a pas qu’en matière de femmes que Baralando a des goûts douteux. À moins que Daisy n’ait voulu décorer elle-même le cabinet.
Histoire de tuer le temps, je me décide à dévisager toutes les patientes ici présentes. Quatre d’entre elles - 80 % donc - ont un peu le même genre, à savoir, cougar du Sud pure souche, déjà liftée et liposucée mille fois, mais la cinquième attire mon attention : elle ne correspond pas franchement au « standing » attendu. Elle est plutôt jeune, à mon avis, entre 20 et 25 ans, peut-être moins, elle est habillée de façon assez vulgaire et négligée, et elle a le regard dans le vide, pour ne pas dire complètement destroy. Bizarre… Je me mets à parler comme la call-girl…
Je suis interrompue dans mes pensées par Tristan Baralando, en personne, qui arrive, et qui justement appelle la « junkie » : « Jennifer Martinez Vargas, c’est à vous ! » Il est là, devant moi, et à ce moment-là, ça fait un peu comme quand on rencontre un people : on a l’impression de le connaître… mais ce n’est pas réciproque.
À 12 heures pétantes, le dragon quitte les lieux, en prenant quand même la peine de saluer les patientes qui sont probablement encore là jusqu’à 15 heures… Plus de secrétaire : le champ est libre pour fouiller et trouver le carton. Je décide de faire style « je vais aux toilettes » pour explorer le cabinet. Même les toilettes sont moches, en fait ! Cela dit, de beaux w.-c., c’est quoi ? Vaste débat hautement philosophique auquel je réfléchirai volontiers une autre fois. Je visite ensuite la pièce qui se situe à côté des toilettes sur laquelle il est inscrit « privé ». Il m’arrive souvent de m’affranchir de ce genre de petit détail. À première vue, c’est un local qui sert de bordel : piles de dossiers, machine à café, balai, vieil ordinateur, pull-over style jacquard - je rêve ? -, résidus de sandwiches, un paquet de barres Gerlinéa, rouleaux de PQ… mais pas de carton semblable à celui que je cherche. J’entends Baralando qui ouvre sa porte, vite, je me tire de là. Je retourne dans la salle d’attente et je croise la jeune fille cheloue qui s’en va. Elle a l’air un peu mal en point… Mais bon, peut-être pas plus que tout à l’heure.
Vers 13 heures, je suis la dernière patiente, je poireaute depuis près de deux heures et demie - deux heures et demie, heureusement que je suis payée à l’heure ! - quand j’entends le portable de Baralando. Maintenant que je connais le mode de fonctionnement de Daisy, je me dis que « téléphone de Tristan qui sonne » = « appel enregistré pour Daisy ». C’est dingue, quand même… Elle devrait l’attacher, tant qu’elle y est, il faudrait juste prévoir une laisse suffisamment longue pour aller du cabinet jusqu’à la salle d’attente… Quoiqu’il ne pourrait pas atteindre les toilettes. Mais sans doute qu’elle s’en fout. Comment prétendre aimer quelqu’un et le priver de toute liberté ? Je suis interrompue encore une fois dans mes pensées philosophico-conjugales par Baralando, qui vient m’annoncer qu’il est appelé en urgence au bloc et qu’il revient dans dix minutes.
Il n’y a pas à dire, j’adore sa voix. Mais du coup, je me retrouve seule. J’ai deux options : le filer et adieu le carton, ou bien rester là et ne pas savoir s’il va réellement à la clinique. En même temps, c’est peut-être mon unique occasion de mettre la main sur le carton. Dragon parti, Baralando parti, patientes précédentes parties… Trop facile… Est-ce un piège ? Si mon gynécologue ne m’avait pas déjà fait un plan comme ça à laisser les patientes seules dans le cabinet pendant qu’il était appelé, j’aurais trouvé ça vraiment louche. Je jette un rapide coup d’œil sur les murs, les coins du plafond, les éventuelles plantes vertes dans lesquelles pourraient être cachées des caméras. Non je ne vois rien qui puisse me filmer en train de fouiner. Ce n’est pas que je vire parano, mais, avec Daisy, on n’est à l’abri de rien. J’ai l’impression que la chance me sourit. J’en profite pour pénétrer dans son cabinet…
Son cabinet, son repaire. Là où il passe douze heures par jour, cinq jours sur sept, cinquante semaines par an. Pour encore vingt-cinq ans. Si j’avais été à sa place, j’aurais décoré l’endroit avec un peu de couleur, des photos, des stores modernes, un bureau de ministre, un fauteuil ultra confortable… Mais il n’a rien fait de tout ça. Comme si, bizarrement, il n’avait pas prévu d’y passer ses vingt-cinq prochaines années… Plus je découvre l’intimité de cet homme, plus je suis sûre qu’il y a chez lui quelque chose qui cloche. Et rien ne justifie ici l’investissement énorme de départ pour sa société : les murs sont blancs, le bureau est petit et quasi monacal, le fauteuil banal, pas de stores, pas de machines perfectionnées et pas de photos. Pas de photo de Daisy, ça, c’est compréhensible. Limite ce serait la honte, les patientes pourraient croire qu’il a opéré sa femme et qu’il l’a ratée. Ce serait une sorte d’antipub. Y’avait un gars comme ça dans ma classe en sixième, il boitait depuis qu’il avait été opéré par son père, éminent chirurgien orthopédiste… Il n’y a pas de photos de ses enfants non plus. Le seul truc qui claque, c’est la vue sur la mer. Et le fauteuil d’auscultation assez girly, bien qu’il soit masqué par un rideau qui se tire façon « hôpital dans Dr House ». Mais je ne suis pas venue pour lui relooker son intérieur, je cherche le carton.
En moins de deux minutes, je l’aperçois ; trop bien caché, il est sous le bureau… Sûre que, lui aussi, il connaît le « concept de la Twingo rouge »… Mais je rappelle que c’est moi qui ai inventé ce concept, donc on ne me la fait pas, et j’ai trouvé le carton direct. Je suis trop balèze. J’enverrais bien un SMS d’autocongratulations à Charline, mais j’ai peut-être mieux à faire avant que Baralando ne revienne. Il ne comporte aucune inscription, il est de forme cubique et il est scotché sur le dessus. Rien de plus facile que de sectionner le scotch avec mes dents - à défaut d’ongles… Mais je réfléchis deux secondes et je me dis qu’une fois que je l’aurai coupé, si je ne peux pas le remettre, il va capter tout de suite que c’est moi qui ai fouillé puisqu’il n’y avait que moi dans le cabinet. Je pars donc à la recherche du scotch susmentionné. Rien sur son bureau, rien dans les tiroirs, rien par terre, rien sur les étagères… Je sens le plan pourri comme quoi je vais avoir trouvé le carton, mais que je n’aurai pas le temps de l’ouvrir avant le retour de Baralando… Et bien sûr, c’est dans ces moments-là que j’ai hyper envie de faire pipi. Mais je le sais, c’est comme quand j’étais petite et que j’allais jouer du piano sur scène. Le trac, ça s’appelle. Bon, il l’a foutu où son scotch ? Chez le dragon ! Je remets le carton dans sa cachette - mort de rire… ça me fait penser à Charline, lorsqu’elle cache ses lunettes dans son étui… -, je sors du bureau et commence à fouiner sur celui du dragon. Il faut que je fasse attention à tout bien replacer. Mais, pour ça, en général, je me débrouille plutôt bien. Même Printin ne soupçonnerait pas que je suis passée fouiller chez lui…
Dans le deuxième tiroir de la secrétaire, alléluia, j’aperçois le scotch. Petit coup d’œil par la fenêtre, bien inspiré puisque je vois Baralando revenir au pas de course vers son immeuble. Il me reste au bas mot moins de cinq minutes pour retourner dans son bureau, sortir le carton, faire péter le scotch avec mes dents, regarder dans le carton, refermer, rescotcher, remettre le carton sous le bureau, replacer le scotch dans le tiroir du dragon, regagner mon siège dans la salle d’attente à l’endroit où j’étais assise tout à l’heure. Mission accomplie quand il me dit en revenant « Allez, Mademoiselle Merlot, c’est enfin à vous, je suis vraiment désolé ».
Je le précède pour entrer dans son bureau. J’espère qu’il mate bien la fente de ma robe dans le dos et qu’il est en train de penser : « Mais ???!?? Elle n’a pas de soutien-gorge ? ». Il me fait signe de m’installer dans le fauteuil en face du sien et me demande :
- Comment ça va ?
- Euh… super… (Ça y est, ça commence, je cafouille…) Enfin, je veux dire, oui, ça va bien.
- C’est vous qui venez de l’hôpital Necker ?
- Ah non, c’est pas moi… Il doit y avoir une erreur…
- Ah, j’ai dû mal comprendre… Ça m’étonnait aussi, car c’est un hôpital pour enfants. (Oups !) Qu’est-ce qui vous amène chez moi, alors ?
Si seulement tu savais…
- Disons que… j’aimerais que le regard des hommes change sur moi. (Maintenant que j’y pense, c’est pas faux…) En fait, euh… j’aimerais bien avoir des fesses plus… « rebondies ».
- Parce que les hommes vous regardent comment ?
- Euh… vaste débat… Je ne sais pas trop, mais j’ai l’impression que quelque chose cloche.
- Que quelque chose cloche ? Physiquement, vous voulez dire ?
- En fait, pour être honnête, je ne comprends pas vraiment ce qui cloche chez moi… Je m’aime comme je suis, mais je ne m’aime pas dans le regard des hommes.
- Et vous voyez quoi, dans le regard des hommes ? Moi, je vois une jeune femme vraiment adorable…
- …
Alors, celle-là, on ne me l’avait jamais faite… Est-ce qu’il me drague ?
- Vous faites quoi, dans la vie ?
- Je fabrique des bijoux.
- Des bijoux ? Vous avez une boutique ?
- Non, je vends sur les marchés…
- Vous faites quel genre de bijoux ?
- Ma bague, par exemple, c’est moi qui l’ai faite.
Je lui montre fièrement ma bague « papillon », ailes noires de papillon, collées sur une bague en nacre rouge et noire. Super belle, même si, j’en conviens, pas hyper pratique pour serrer des mains tellement elle est volumineuse…
- Vous êtes très douée ! Elle est magnifique.
- Merciii…
Je suis contente qu’elle lui plaise, parce que j’ai trop galéré à colorer les ailes du papillon en noir. Comme je n’avais pas trop le temps, j’ai laissé tomber l’étape de fixation de la couleur, de toute façon ça sert à rien, ce produit, pour une bague. Au pire, j’aurai un peu de noir sur le doigt, encore faudrait-il que je transpire du doigt, et ça, c’est pas gagné…
En fait, c’est super bizarre : ce mec est sympa. Je veux dire vraiment sympa. Et surtout, l’ingrédient drague le plus séduisant de la terre : il est très charismatique. Il me parle avec une sorte de proximité qui n’est pas du tout celle d’un médecin avec une patiente. Je décide d’exploiter le filon parce que, chose complètement nouvelle avec un homme, je sens qu’il se passe un truc.
- En plus, je fais beaucoup de couture, des habits, des sacs, ça nous fait un point commun si j’ai bien compris : vous aussi vous savez bien coudre…
Il éclate de rire.
- Oui, effectivement… Mais c’est moins créatif, certainement. Moi, c’est ma mère qui m’a appris à coudre, et vous ?
- Moi, c’est plutôt ma grand-mère, il semblerait que, chez nous, ça ait sauté une génération, parce que ma mère ne coud pas du tout.
- Remarquez, c’est rare, de nos jours, de savoir coudre. Ma sœur ne sait pas coudre. Et ma femme non plus. En plus, la création, c’est pas son truc.
J’aurais pu parier des millions que Daisy n’était pas capable de se servir d’une aiguille. Pff…
- Elle a sans doute d’autres qualités…
Lesquelles, d’ailleurs ?
- Oui, elle fait de bonnes crêpes.
Ahhh ! Voilà le secret de Daisy, elle l’a pécho avec des crêpes !! J’ignorais que c’était une spécialité culinaire hollandaise, on en apprend tous les jours. Je pensais bien qu’on pouvait avoir Baralando avec de la bouffe. Aujourd’hui, moi, j’ai prévu des Smarties.
- Mais c’est votre vrai métier de vendre sur les marchés ? Enfin, sans vouloir vous offenser, ça vous suffit pour gagner votre vie ?
- Non, vous ne m’offensez pas. En fait, avant, j’avais une autre profession beaucoup plus lucrative, j’étais ingénieur en statistiques, mais la liberté, ça n’a pas de prix. Je préfère gagner moins et être plus libre dans mon travail et dans ma vie.
Je tente une petite approche « psy » en douceur.
- Je comprends.
- Je pense que… on a la vie qu’on se choisit. (J’enfonce le clou pour le forcer à réagir.) Et moi, j’ai choisi d’être plus heureuse.
- …
- …
- Donc… Vous me disiez que vous aimeriez faire refaire vos fesses pour qu’elles soient plus rebondies ? Déshabillez-vous, on va regarder.
J’enlève ma robe rouge et ma culotte - pourquoi je n’ai pas opté pour un problème de nez crochu plutôt que des fesses rebondies ? Je me retrouve du coup, par la force des choses, nue. Le malaise est palpable. Même pour moi qui ne capte rien d’habitude. Je vois bien qu’il regarde par terre. Pas très naturel pour quelqu’un qui touche des seins et des fesses toute la journée - trop dur, le boulot ! Il s’approche, je sens son souffle sur ma nuque. Il pose ses mains sur mes épaules puis il me caresse sensuellement jusqu’au bas de mon dos. Je perds complètement le sens des réalités, j’en oublie mon algorithme, son carton, mon enquête, Daisy, l’endroit où nous sommes, mes Smarties, Charline, les râteaux des deux cent mille mecs précédents et… pour citer De Palmas, grand poète de notre époque, nous avons « quitté la terre, l’espace d’un instant, l’espace d’un instant, hum, l’espace d’un instant, d’un éclair ».
* * *
Je ne sais plus où j’habite. C’est la première fois de toute ma vie que ça m’arrive de coucher avec un type comme ça, pouf, juste parce que c’est une évidence. D’un coup, j’ai l’impression d’être passée de 5 ans d’âge affectif à 18. Ouh, là ! Ça fait bizarre. En sortant de l’immeuble, j’ai pris à droite alors que le scooter était à gauche, j’ai trébuché dans l’escalier, on aurait dit Charline… D’ailleurs, c’est peut-être ça, son secret pour être aussi maladroite : avoir une vie sexuelle épanouie. Faudra que je lui demande, à l’occasion, mais je suis sûre qu’elle ne voudra pas me répondre. Parce que là, franchement, il a super assuré, Baralando. J’ai aimé ses bras qui m’entouraient, ses mains qui glissaient le long de mes jambes, son regard planté dans le mien, sa délicatesse, bref, je ne vais pas concurrencer Cinquante nuances de Grey , mais c’était vraiment génial. J’ai même aimé les poils de son torse, c’est dire combien je suis fan. Son bureau a beau être moche et sinistre, c’était magique. À ceux qui objecteront que c’est impossible d’avoir un orgasme rien qu’en se faisant toucher l’épaule, je répondrai qu’ils n’y connaissent rien : moi, une fois, j’ai failli en provoquer un à un homme rien que parce que je lui avais touché la main. C’était bien rigolo, d’ailleurs… enfin, bien sûr jusqu’à ce qu’il flippe et qu’il me mette mon pire râteau.
Baralando, par contre après, il était super gêné.
- Je suis vraiment désolé, je ne comprends pas comment ça a pu se passer, c’est la première fois que ça m’arrive.
- Oui, moi aussi, enfin je veux dire… comme ça.
- Je suis vraiment désolé.
- Non, mais c’est pas grave.
- Ben si, quand même, vous venez voir un médecin, un professionnel, et on finit sur le bureau, dans mon cabinet. Non, franchement je vous jure que ça ne s’était jamais produit. Je vais même vous faire une confidence, c’est la première fois que je trompe ma femme.
- Je vous crois.
J’essaie de me souvenir de tout ce que j’ai appris pendant ma formation de détectives sur la détection des mensonges, mais, a priori, je n’en ai pas détecté.
- Je ne vous parle même pas du sort que me réserverait le Conseil de l’Ordre, si ça s’ébruitait…
- Vous n’avez aucune crainte à avoir de ce côté-là, et puis un médecin est un homme comme un autre après tout…
- …
- …
- Je pense que ce serait mieux si vous alliez consulter un de mes confrères.
- …
- …
- Bon, ben… au revoir. À bientôt, peut-être. Moi, en tout cas, j’ai passé un super moment.
Je l’ai embrassé sur la joue et je suis partie.
* * *
En retournant me changer dans les toilettes de la clinique, je me rends à l’évidence :
1 - Baralando n’est clairement pas gay. Les stagiaires n’ont rien compris et Laureen devait être une grosse poufiasse.
2 - C’est vraiment bête, il ne connaît pas mon vrai nom et n’a aucun moyen de me recontacter si l’envie lui en prenait. J’ai filé un faux numéro de téléphone à la secrétaire et j’ai dit que j’habitais à Saint-Savournin. J’ignore ce qui m’est passé par la tête, je n’y ai jamais foutu les pieds. Sur le coup, ça me paraissait suffisamment loin pour qu’on ne me pose pas de questions.
3 - Il n’était pas, jusque-là, un mari infidèle. J’en étais sûre. C’est quand même un peu ballot, j’en conviens, qu’il le soit devenu à cause de moi, qui étais précisément payée pour savoir s’il l’était - vous me suivez ? En même temps, j’ai vérifié « physiquement » s’il l’était, on peut dire que, dans un sens, je prends mon travail très à cœur, on ne peut pas me le reprocher.
4 - Je suis bien dans la merde. Je ne peux pas avouer à Charline ce qui s’est passé aujourd’hui. Déjà, elle se moquerait de moi que j’aie craqué pour un gros, tout ça… Et surtout, par rapport à l’enquête, ça le fait pas du tout. Complètement pas déontologique, à la limite de la faute professionnelle, limite bien franchie d’ailleurs. Je me console en me disant que je ne suis pas la première à qui ça arrive : c’est un classique de tous les bons films d’espionnage !
Mais une petite voix tourne quand même en boucle dans ma tête : « Adèle, tu as fait une énorme connerie, tu as fait une énorme connerie, tu as fait une énorme connerie ». Je l’entends tellement fort, cette petite voix, que j’ai failli manquer le coup de fil de Charline, justement.
- Adèle ?
- Ouais.
- Putain, mais qu’est-ce que tu fous ? Ça fait quatorze fois que je t’appelle !!!
- Ah bon ?
- T’as fumé ? T’as bu ?
- Non pourquoi ?
- Je sais pas, t’as l’air drôle, un peu à l’ouest…
- Drôle ? Ouais peut-être, enfin non, je pense pas.
- Et ben moi je te dis que si, bon bref, on s’en fout. Alors, t’as vu Branlo ?
- Oui, je l’ai vu.
Et de très très près, même…
- Et alors ?
- Ben alors, quoi ?
- Adèle, qu’est-ce que tu as pris ?
- Mais rien, je te jure !
La réponse est « une cartouche » - je suis d’humeur poétique… -, mais ça va rester top secret.
- Bon alors, il était comment ?
Beau, viril, bien outillé, tendre…
- Sympa.
- Sympa ? Mais on s’en fout, qu’il soit sympa ! T’as pas trouvé de trucs louches ? T’as trouvé le carton ? T’as fouillé son bureau ?
- C’est bon, calme-toi. Oui, j’ai trouvé le carton.
- Et alors, y’avait quoi dedans ?
- Juste des prothèses de sein.
26 - Adèle


Jeudi 5 mai 2016

J’adore ce groupe. Je ne suis pas certaine que JJ soit aussi bon avocat que guitariste, mais passons. Il est hyper balèze en divorces, parce qu’il en est personnellement à son quatrième, donc il a acquis une indéniable expertise et peut largement recommander à ses clients comment plumer en beauté son ex-conjoint, mais pour le reste, je ne suis sûre de rien… Par contre, à la guitare, c’est un dieu. Et ce soir, Charline et moi, on s’est faites toutes belles pour venir l’applaudir. J’ai sorti ma petite robe en soie noire, mes talons et j’étrenne mon mini sac jaune « spécial soirée » - comprenez sac dans lequel je ne peux mettre qu’une clé et un billet de cinquante euros… - que j’ai acheté à ma « voisine de stand » au marché, une femme très désagréable, soit dit en passant, mais qui vend de super trucs.
Depuis hier, je me repasse en boucle ce qui est arrivé avec Baralando et j’en conclus que ce qui s’est passé s’est passé, justement parce que cet homme ne cherchait pas un « plan cul » comme le laissait entendre Daisy. C’est pour ça que la call-girl n’a pas réussi. Moi, je suis arrivée avec mon enthousiasme, mon sourire, ma jeunesse, mes espoirs, ma douceur, mais aussi mes doutes et mes rêves. Et il a été touché. D’un sens, je progresse carrément, dans la mesure où je lui ai plu sans rien faire, et c’est lui qui a fait le premier pas avec sa main sur mon épaule. Peut-être même que l’ère des râteaux est enfin terminée ! Par contre, après, il n’a pas assumé et m’a jetée comme une malpropre. Et ça, ça me fait beaucoup de peine.
Je l’ai encore suivi aujourd’hui et, en repartant de la clinique, il a mis le carton sous le filet à provisions. Il a roulé jusque chez lui, mais, pour une fois, je suis allée regarder de plus près. J’avais envie de découvrir où il vit, de l’imaginer dans sa vie. J’ai donc garé le scoot’ relativement loin et j’ai terminé à pied. Il a une maison magnifique et j’avoue que ça m’énerve au plus haut point qu’il y habite avec Daisy-la-reine-de-la-crêpe. Elle ne le mérite pas. Au moment où je m’approchais du portail, j’ai vu Tristan sortir de son atelier de jardin, mais sans le carton. Il a certainement dû le planquer là-dedans. Y’a pas à dire, il a l’art de trouver les meilleures cachettes.
* * *
Ce soir, pour oublier, j’ai dansé, j’ai bu des Desperados et j’ai dragué. Après tout, il fallait que je vérifie si c’était bien mon « sexe à piles » qui avait séduit Tristan. En tout cas, c’était le plan de départ. Et comme vous vous en doutez, évidemment rien ne s’est passé comme prévu.
Pour danser et boire des Despé, je n’ai pas eu de problème. Pour ce qui est de la drague, en revanche… J’avais remarqué un gars plutôt pas mal, accoudé au comptoir, grand, avec un regard relativement envoûtant, habillé classe, et, bien sûr, c’est un petit moche à lunettes avec une chemise horrible et des tongs qui est venu m’accoster. Des tongs, sérieux ! Les concessions, j’ai déjà essayé, et on a vu où ça m’a menée, donc, merci bien. Mais à propos de drague, j’ai un problème. Je veux dire un vrai problème existentiel : quand un homme me drague, je ne m’en rends pas compte ; quand je crois qu’un homme me drague, au final il me dit que non, je me suis complètement gourée ; quand, moi, je ne drague pas, y’en a qui s’imaginent des choses ; et si j’essaie de draguer un homme, ça part en live. En clair, quelle que soit la configuration de la drague : échec. Épisode d’hier mis à part, évidemment… Finalement, je me demande : c’est quoi, concrètement, la drague ? Puis-je prendre des cours dans cette discipline ?
Mais c’est pas pour ça que la soirée est partie en cacahuète. Sur le coup de minuit, on était un peu guillerettes et, forcément, comme à chaque fois qu’on a picolé, on a envie, d’un coup, d’accomplir de grandes choses. Là, maintenant, tout de suite. Alors au début on est allées lancer des cailloux sur la maison d’un gars qui était avec moi à l’école primaire et qui m’avait embêtée quand j’étais en CE2. Après on a couru dans les ruelles en chantant à tue-tête un petit medley des Village People. Et enfin, on a eu LA mauvaise idée : entrer par effraction chez les Baralando.
Exceptionnellement, c’est Charline qui a conduit, parce que, moi, j’avais trop bu. Afin de rassurer ma mère, sachez que « avoir trop bu » pour moi signifie avoir picolé deux bières, en fait. Je tiens assez mal l’alcool. Jusqu’à une bière, je rigole bêtement. À deux bières, je commence à faire des conneries, et à trois bières, je vomis. D’ailleurs, je ne comprends pas trop comment c’est possible d’être aussi « paf » avec ce que j’ai ingurgité et je m’interroge sur les facteurs aggravants : manque de sommeil ? Sport « de chambre » ? Ou plutôt devrais-je dire « de cabinet ». Toujours est-il qu’on n’a même pas eu d’accident sur la route entre le concert et le « château » Baralando. Sans doute parce qu’on n’a pas croisé d’araignée… J’avais un peu la trouille qu’on soit repérées, rapport à mon petit 13-14 d’hier - version Adèle du 5 à 7… -, et j’ai avancé l’argument que peut-être les Baralando étaient chez des amis et allaient pile revenir quand on serait à cheval sur le portail. Mais Charline m’a fait remarquer, à juste titre, qu’ils n’avaient pas d’amis, donc aucune raison de flipper.
Une fois sur place, effectivement il a fallu escalader le gros portail. Et à ma décharge, escalader une hauteur pareille avec une mini robe en soie, c’est archi balèze. On n’a pas été au top de la discrétion - une fois n’est pas coutume… -, on a fait du bruit en se réceptionnant sur les graviers de l’autre côté. Mais on n’a pas été repérées parce que le bruit des cailloux était largement couvert par les hurlements qui provenaient de l’intérieur de la maison.
- Toute façon, t’es qu’une merde ! Sans moi, tu s’rais rien, tu vivrais pas dans cette maison comme une princesse entret’nue, tu n’aurais pas ton beau cabinet sur la Corniche, tu ne serais même pas chirurgien !
Elle a vraiment un accent épouvantable. Complètement « débandant », comme dirait l’un de mes copains…
- Daisy, arrête, s’il te plaît.
- Pourquoi que tu veux que je m’arrête ?! Après qu’est-ce que tu m’as fait…
- ?
- Tu me prends pour une conne, t’as cru que j’étais la courge de la forêt, c’est ça ? Tu crois que j’ai pas compris ?
- De quoi tu parles ?
Les hommes ont une propension naturelle à faire, de base, comme s’ils étaient innocents, c’est trop marrant…
- J’ai vu qu’t’avais une trace dans le dos.
- Une trace dans le dos ?
- Ouais c’est ça, une trace dans le dos, une marque d’aile de papillon !
Ma bague !! J’avais capté que c’était pas pratique pour serrer des mains, mais alors pour baiser, c’est encore pire… Baralando a dû transpirer du dos et faire couler l’encre des ailes, ça craint…
Daisy, complètement hystérique, insiste :
- Et tu l’as rencontrée où, cette p’tite pute ? Je va lui mettre un grand coup d’entre les deux écoutilles, moi !
- Daisy, calme-toi !
- De toute façon, je vais t’dire, je vais demander le divorce, je vais trouver des preuves et tu ne verras plus jamais les gamins. D’ailleurs, p’tet même c’est pas les tiens !
- Mais tu peux pas faire ça !
- Je va m’gêner, espèce de connard… Et puis fais tes valises, parce que c’est la dernière fois que tu mets les pieds dans c’tt’maison. Ici, c’est chez moi, alors tu dégages !
- …
- Mais le pire, tu vois, le pire, c’est pas les gamins que tu ne reverras jamais, c’est pas la maison, le pire c’est que tu vas être obligé de vendre ton si beau cabinet, parce que je vais récupérer mon fric. J’vais te saigner, tu vas t’retrouver tout seul comme un con, et c’en sera fini de l’éminent docteur Baralando !!
- …
- Demain, j’appelle mon avocat.
- Mais Daisy, laisse-moi t’expliquer.
- Ouais, vas-y, j’aimerais bien savoir qui c’est, que j’aille lui casser sa gueule à cette chaudasse.
- Mais c’est personne…
Ah ben merci !
- En plus tu la défends, j’te promets, si je trouve qui c’est, j’t’la jette au milieu du port de Marseille avec un parpaing.
Tout bien pesé, je suis super contente d’avoir filé un faux nom et une fausse adresse…
Cette charmante discussion est interrompue par l’irruption d’une voisine qui tambourine sur le portail. Charline et moi, on a juste le temps de se cacher dans l’atelier de jardin, mais on ne perd pas une miette de la conversation.
- Y’en a ras le bol de la famille Baralando ! Toujours en train de se pourrir, c’est pas bientôt fini, ce boucan ? Il est minuit ! hurle la voisine en tapant de plus belle sur le portail.
Daisy sort par la porte-fenêtre et lance un somptueux :
- La famille Baralando, elle te recouvre de sa merde, à toi, là !
Y’a pas à dire, Daisy, c’est la classe incarnée. Elle retourne à l’intérieur et termine l’exécution de manière magistrale.
- Bon alors maintenant, tu te casses, Tristan. J’veux pus voir ta gueule pour ce soir.
Si on met de côté, d’une part le fait que je suis un peu bourrée, et d’autre part le fait que je suis personnellement à l’origine de cette altercation, j’avoue que j’ai été vraiment choquée par la violence des propos dont j’ai été témoin. Et, à en croire la voisine, c’est loin d’être la première fois qu’une telle scène se produit - et avant, j’y étais pour rien, c’est promis ! Au bout de combien d’heures de disputes, de litres de larmes et de tonnes de souffrance peut-on décemment envisager de se séparer ?
Bon, c’est pas tout ça, mais nous, on a un carton à (re)trouver. À nous deux, on a vite fait de le localiser dans cet abri de jardin relativement petit, mais surtout très encombré. Il est là, au milieu des planches en bois pourri, des skis, d’un établi avec des outils pointus et de vieilles tables. J’utilise à nouveau mes dents pour couper le scotch, mais je m’en fiche, si demain Baralando retrouve son carton ouvert, il ne saura pas qui est venu fouiller. Au moment où l’adhésif cède sous mes dents, j’entends la porte d’entrée de la maison qui claque et des pas sur le gravier dehors. On dirait que quelqu’un approche du cabanon. Merde. Charline plonge sous l’établi. J’ai juste le temps de prendre la prothèse contenue dans le carton, de la bourriner dans mon petit sac jaune de soirée et de me planquer derrière une table de jardin, lorsque la porte de l’atelier grince.
J’ai le cœur qui bat à cent mille et je n’arrive pas à respirer moins fort. Tristan est là, à moins de deux mètres de moi. C’est obligé qu’on se fasse repérer dans cet endroit si exigu. Il va évidemment me reconnaître, il va capter qu’on a fouillé dans son carton, Charline va apprendre ce qui s’est passé hier, enfin bref tout va bien partir en live : notre enquête, et donc notre gros chèque, mais surtout notre super équipe, Charline et moi…
Contre toute attente, Baralando ne regarde pas dans l’atelier et il ne va pas voir le carton. Il s’approche d’un petit tabouret et s’y assied. Il prend sa tête dans ses mains et se met à pleurer.
Il a presque 40 ans, il pèse cent cinq kilos, il gagne des milliers d’euros, il a un charisme à faire rêver des femmes toute la journée et, ce soir, il est en train de pleurer.
Je suis tellement bouleversée que, cachée derrière ma table de jardin, je sens de grosses larmes rouler sur mes joues.
27 - Charline


Le même soir

Adèle m’emmène toujours dans des plans pourris. Ce soir, c’est le concert de son pote JJ. Non seulement je ne l’aime pas spécialement, mais en plus, je n’aime pas du tout sa musique.
Adèle est en mode « la chasse est ouverte » : robe, talons, la totale. Perso, je préfère m’en tenir aux basiques : pantalon noir et haut avec une jolie tête de mort à paillettes. Pas de talons, bien sûr, pas folle la fille.
Je ne bois pas, je n’aime pas l’alcool. Et je ne sors jamais avec un gars qui a bu, question de principe. En fait, j’ai souvent pu constater que les critères de sélection d’un homme sont inversement proportionnels à son alcoolémie. En gros, en fin de soirée bien arrosée, un mec bien chaud trouverait une chèvre désirable. Et, j’estime que je vaux mieux qu’une chèvre.
- Allez, Charline, prends une Despé avec moi, steuplaîîît, je ne peux pas boire seule !
- OK, vas-y commande moi z’en une, avec un coca à côté, please .
Oui, je sais, j’aurais dû dire « commande-m’en une », mais non !
- Pourquoi un coca ?
- Parce que j’ai soif, enfin ! Boire de l’alcool quand on a soif, c’est le meilleur moyen de finir cramée.
Et il en faut bien une pour ramener Adèle, qui ne tient pas, mais alors pas du tout, l’alcool.
Elle revient avec nos consommations et commence à siroter sa bière. Elle écoute la musique avec ravissement.
- T’as vu comme il joue bien ! C’est tellement incroyable.
- Incroyable ! C’était le mot que je cherchais !
Ironie palpable, mais non détectée par Adèle.
Elle a presque fini sa Despé, j’échange vite fait la sienne et la mienne. Elle ne capte rien, elle est déjà cramée.
- Hé, Charline ! Pour une fille qui ne boit pas, tu as une bonne descente, dis donc !
Ben voyons…
- J’ai aussi terminé mon coca. Je vais me rechercher un truc, tu veux quelque chose ?
- Ouais ! Une autre bière !
Elle en est à deux, elle va me vomir dessus si j’en rajoute une.
- J’irai t’en commander une quand tu auras fini celle-là.
Je me lève pour reprendre un coca quand je vois un mec qui me regarde fixement. Il est très mignon, brun, et boit un soda. Je lui souris, il a une bonne tête.
Il s’approche de moi.
- Bonsoir.
- Salut.
- Ça vous dirait qu’on fasse connaissance ?
Ouh, la phrase de drague pourrie, sérieux !
- Charline.
- Hector.
- Hector ! (J’éclate de rire) Trop bon ! Quitte à me filer un faux nom, choisis Julien ou Édouard.
- Non, Hector, c’est mon vrai nom.
Bravo ! Et le trophée de la plus gourdasse de la soirée est attribué à… Charline ! Clap, clap, clap !
- Euh, comme j’ai l’air incroyablement con, on va la refaire.
Je recule de trois pas.
- Salut, moi c’est Charline.
- Hector.
- Quel super prénom !
Il rit.
- Alors, Charline, comment trouves-tu la musique ?
- Je ne sais pas, tu attends quoi comme réponse ? Si je te dis que c’est pourri, avec la chance que j’ai, tu vas m’apprendre que tu t’appelles Hector Patatrac et que tu es le frère de JJ. Si je dis que c’est trop génial, tu vas me rétorquer que c’est nul et, alors que je suis totalement d’accord avec toi, je vais devoir m’enfoncer dans mon mensonge et défendre une musique que je déteste. Triste dilemme, tu ne trouves pas ?
- Moi non plus je n’aime pas spécialement, en fait. Ça te plairait qu’on aille faire un tour ?
- Pas possible, je suis de baby-sitting ce soir.
Je lui désigne Adèle qui commence à bruyamment encourager le groupe. Il rit.
- Tu me donnes ton numéro ?
- Désolée, je ne fais pas ça non plus.
- OK, ça te dirait un ciné ? Y’a un super film écolo en ce moment.
- Désolée, je ne sors pas avec les garçons rencontrés en soirée.
- Oui, mais du coup comment je fais pour te rencontrer hors de soirée ?
- Excellente question. C’est ballot, tu vas devoir le découvrir tout seul.
- Tu ne veux pas me laisser une toute petite chance ?
- Désolée, mais non. En plus, je sais que le film écolo ne l’est pas, j’y vais avec mon meilleur ami demain.
- Demain soir ?
- Euh, oui.
- À quel cinéma ?
- Je viens de te dire non pour avoir rendez-vous avec toi.
- Oui, mais si je te croise à l’improviste, hors soirée ?
Bien mieux ! J’ai presque envie de lui donner sa chance. Mais impossible, question de principe.
- Désolée. Si tu me croises, ce sera par hasard. Donc, laissons faire le hasard.
Je tourne les talons pour rejoindre Adèle.
Elle est déchaînée. Il est presque minuit, va falloir penser à rentrer la mettre au lit.
- Charline ! Je sais ce qu’on va faire, ce soir ! Notre mission, si nous l’acceptons, sera de péter les carreaux de Nicolas parce qu’il nous appelait Tic et Tac en CE2.
Je pourrais lui dire que je ne la connaissais pas en CE2, mais on partirait dans un débat sans fin… Il faut que je la sorte du bar, je fais mine de suivre son idée.
- Yes ! Allons nous venger de ce fourbe !
Je dois quasiment porter Adèle jusque devant chez lui.
Je suis tiraillée. Finalement, Hector était quand même super mignon, il me plaisait bien… Est-ce que je n’ai pas fait une erreur en l’envoyant promener ?
Un bruit violent me ramène à ma préoccupation présente, Adèle.
Elle a pris des cailloux et les balance contre les vitres de Nicolas. Si ce n’est qu’elle touche tout sauf les carreaux de la maison, y compris la voiture du voisin.
- Adèle, je crois que c’est bon là, il a bien compris.
Il faut que je la sorte d’ici, et vite, sinon elle va nous fourrer dans une situation impossible.
Elle se met à chanter YMCA en yaourt, à cette heure-ci, elle ne sait plus parler anglais. Je me demande si je ne préférais pas le concert de JJ, finalement.
- J’ai une idée grandiose ! (Attention, idée débile numéro 2 !) Viens, on va chez Baralando, on va voir si on trouve des trucs. Je ne pourrai pas dormir tant que je ne saurai pas ce qu’il y a dans ce carton.
Étant donné son état, elle dormirait même dans une poubelle.
- Mais bien sûr, Adèle, quelle excellente proposition ! Une fille bourrée, fan des Village People, qui beugle dans la rue à 1 heure du matin pour aller chez les Branlo !
- Vas-y, Cha’line, s’teuplaît. Sinon je c’ie.
Elle ne prononce plus les r, c’en est fini pour elle…
Et elle s’y met tout de suite.
- ON Y VA ? ON Y VA, ON Y VA, BRANLO TU NOUS VERRAS !!
Les rideaux commencent à bouger aux fenêtres… Va falloir que je trouve une solution.
- OK, d’accord, mais tu enlèves tes chaussures parce que là, tu ne sais plus marcher. On reste devant la maison pour voir s’ils sont chez eux et c’est tout ! Et après on rentre. Et cesse de massacrer les Village People, ce n’est pas très discret. Je t’emmène et tu joues au roi du silence !
- Ouais, très pertinente, ta rema’que ! Tu tiens super bien l’alcool !
Peut-être parce que tu as bu ma part…
* * *
Nous voilà devant chez les Baralando. La lumière est toujours allumée. Je dis à Adèle :
- Tu vois, ils sont là. Maintenant, on rentre.
Je me penche pour attraper mon sac et j’entends un bruit de portière. Je découvre Adèle qui traverse la route en courant avant d’escalader le portail avec une agilité que je ne lui connais pas. Ce n’est pas possible d’être aussi têtue. Elle est au milieu à me faire signe, faut que j’aille la chercher, c’est malin, ça ! J’essaie de franchir le portail à sa poursuite. Arrivée au sommet, je m’aperçois que je ne m’y suis pas prise au mieux et m’effondre lourdement sur le sol de l’autre côté. Heureusement que les Baralando n’ont pas de chien.
Adèle est déjà quasiment à la fenêtre du salon d’où nous proviennent des éclats de voix. En fait, c’est Daisy qui crie et Branlo qui se tait. Il sort bien une ou deux monosyllabes de circonstance, mais de toute façon, il ne pourrait pas faire plus.
Quoi ?! Il l’a trompée ? Mais quand ? On est derrière lui H-24 ! Injustice ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de papillon ? Ça me rappelle un truc. Adèle ouvre la bouche pour parler, je la muselle immédiatement.
Après quelques minutes de monologue hystérique de Daisy, la voisine arrive en bougonnant. Il faut absolument virer Adèle du milieu. On est juste sous la lumière, c’est n’importe quoi.
- Vas-y, Adèle, bouge-toi !
Elle grogne.
Je la pousse dans l’abri de jardin à côté. Elle trébuche, mais se rattrape in extremis.
Je n’en reviens pas que Daisy ait chopé Branlo en plein adultère alors qu’il n’a même pas voulu de notre bombe atomique de call-girl !
- Mais qu’est-ce tu fais, Cha’line ?
- Tais-toi, Adèle !
On se pose dans un coin bien sombre et on attend. Adèle est figée, elle regarde fixement dans un angle du cabanon. Le carton ! Enfin, en espérant que ce soit celui-ci. Elle l’attrape, l’ouvre et sort une prothèse qu’elle glisse dans son sac format mouchoir de poche.
- Qu’est-ce que tu fous ?
- S’il l’a amenée à la maison, c’est qu’elle est impo’tante !
Il faut dire qu’Adèle, une fois bourrée, se prend pour une James Bond girl.
Un cliquetis m’alerte, Branlo rentre lui aussi dans l’abri de jardin. Comment on va se sortir de cette situation inextricable ? Déjà, je prie pour qu’Adèle ne se mette pas à rigoler ou à chanter.
Tout à coup, j’entends des sanglots. Ce n’est pas du tout le moment Adèle ! Je me retourne vers elle, mais ses yeux sont secs. C’est Branlo ! Je n’ai rien contre les mecs émotifs, mais là, j’ai du mal à faire preuve de compassion. Il est avec une folle furieuse, s’il veut se barrer, il en a les moyens.
Branlo finit par repartir, non sans avoir pleuré toutes les larmes de son corps. Adèle, elle aussi s’est mise à sangloter sans raison, c’est une catastrophe, elle est carrément pire que moi. Deux pleureuses dans la même pièce, c’est un peu trop pour moi.
J’ouvre discrètement la porte, tout est sombre. On peut rentrer.
Alors, évidemment, on la fait en sens inverse. Je jette d’abord Adèle par-dessus le portail, elle est super lourde, au passage. C’est un poids mort. J’escalade à mon tour. Je me rattrape - ramasse - à nouveau. Je la traîne péniblement jusqu’à la voiture. Je me mets au volant. Elle continue à sangloter. C’est le deuxième effet Despé.
Arrivée à la maison, je me bats pour récupérer les clés. Adèle s’est effondrée sur mon épaule. Puis je la porte jusqu’à sa chambre. Elle n’a rien trouvé de mieux à faire que lâcher son sac au milieu. Forcément, loi de Murphy oblige, j’ai shooté dedans avant de trébucher et de m’étaler avec Adèle sur son lit.
Aucun doute, je vais m’éveiller percluse de courbatures demain matin. C’est bon, je suis saoulée, je vais me coucher. Adèle et ses soirées pourries.
28 - Charline


Vendredi 6 mai 2016

Je sais qu’on ne doit pas mordre la main qui nous nourrit, mais là, quand même, je trouve que Daisy abuse un peu. Non contente de se « daubifier » {6} , elle a un mental atroce. C’est déjà miraculeux qu’elle se soit déniché un mari, elle pourrait au moins essayer de le garder avec autre chose que la peur. Je la surveille grâce au GPS, elle connaît la Twingo et personne, à part Adèle, n’est assez inconscient pour me prêter sa voiture.
Je la suis donc à distance et j’arrive juste à temps pour la voir se jeter dans les bras d’un vieux.
Aujourd’hui, elle a presque réussi à faire dans la sobriété. Cuissardes en cuir à talons aiguilles, slim et brassière beige, ses cheveux ondulent librement sur ses épaules et elle respire la sensualité.
Elle rayonne littéralement face à l’atroce bonhomme qui l’enlace.
On ne peut pas exclure qu’elle ait des goûts tout pourris en matière d’hommes. Son amant n’est pas plus grand que son mari avec une grosse barbe blanche, genre père Noël. Cette barbe magnifique est un peu jaunie autour de la bouche, probablement à cause du barreau de chaise qu’il a à la main. Beurk ! Embrasser un cendrier en forme de père Noël, ça ne me fait pas du tout rêver. Ils entrent dans un palace cinq étoiles, enlacés. Bon, je suppose que j’ai ce qu’il me faut. Elle n’est vraisemblablement pas allée lui donner un cours de hollandais dans le salon de l’hôtel.
Je marche deux minutes sur le trottoir pour vérifier qu’elle ne ressort pas, quand je vois arriver une dame d’un certain âge, chemisier à fleurs et jupe droite.
- Bonjour, Mademoiselle, pourriez-vous dégager, s’il vous plaît ? Je travaille, là.
Interrogation.
- Moi aussi, en fait.
- T’es une nouvelle ? C’est mon trottoir, alors tu dégages ou je m’occupe de toi.
Compréhension.
- Hop hop hop ! Calmons-nous, Madame. Je bosse, mais je ne suis pas du tout votre concurrente, je suis désolée pour le quiproquo, je n’avais pas saisi.
- C’est vrai ? Qu’est-ce que tu fais là, chérie ?
Mensonge, vérité, mensonge…
- Je surveille la femme d’un ami. (Demi-mensonge) Il est super malheureux parce qu’il pense qu’elle le trompe. Et il a raison.
- C’est qui, la greluche ?
- Une rousse qui vient d’entrer dans l’hôtel en face.
- Daisy ?!
- Vous la connaissez ?
- Cette pimbêche qui se croit tout permis ! Bien sûr. Cette connasse est avec Michel.
- Michel ?
- Celui avec lequel elle est montée, c’est un gigolo, il s’appelle Michel.
J’ai mal compris, non ? Cette conne paie pour se taper le père Noël ?! Elle est grave !
- Donc vous la connaissez bien.
- Non, mais je la déteste, ça, c’est sûr. J’espère que son riche époux va la virer, cette pouf.
Si c’était Branlo le client, l’enquête aurait été bouclée en cinq jours !
- Merci beaucoup, Madame, pour votre gentillesse.
- Ouais, mais maintenant bouge, tu fais fuir mes clients !
Elle a raison, un gars d’un certain âge l’attend au coin de la rue. Les affaires reprennent.
29 - Charline


Le même jour

Ce soir, j’ai rendez-vous avec Nounours, mon meilleur ami depuis le lycée. J’ai peu de temps pour le voir, alors j’en profite !
J’arrive avec quinze minutes d’avance. Je sais qu’il sera en retard, mais je n’aime pas être pressée.
Je me retrouve devant l’automate du cinéma et là, je sens que ça va être la lose.
J’insère la carte.
Ça ne marche pas.
Je ressors la carte.
Je frotte ma carte sur mon pantalon.
J’insère à nouveau la carte.
Ça ne marche pas.
Je regarde de plus près.
Je mets la carte dans la bonne fente.
J’entends une voix derrière moi.
- Tout va bien, Charline, tu t’en sors ?
- Oui, oui, merci, Hector.
Il est venu ! J’ai la tête qui tourne tant je suis contente, mais je dois me ressaisir.
- Tu n’es pas avec ton ami ?
- Si, si, mais il est en retard.
Je tente de me reconcentrer sur mon ticket.
Je tape le code.
FAUX.
Je ressors la carte.
Je remets la carte.
Code FAUX.
Je ressors la carte : il n’est pas écrit Charline Pasteur dessus.
Ce n’est pas vrai, je me suis trompée, c’est celle d’Adèle.
Heureusement que j’ai du liquide.
- Hector, finalement, je vais payer en espèces au guichet.
À ce moment-là, Nounours arrive enfin.
Il me serre dans ses bras avant de déposer une bise sonore sur ma joue.
- Salut, Charline !
Il se retourne vers Hector et le regarde fixement.
- Bonjour, je suis Hector, je suis là par hasard et j’ai croisé Charline.
Je tourne au rouge tomate. Voilà, je viens de prendre la honte.
Mais, d’un autre côté, c’est super mignon. Le gars a cherché dans quel ciné je pouvais être et m’a retrouvée ! Ceci étant, il faut toujours que j’achète mon ticket.
- Je dois aller au comptoir, je me suis trompée de carte.
- Moi aussi, je paie en espèces. (Nounours me donne son billet) Prends pour nous deux, Charline, s’il te plaît.
J’arrive au guichet avec Nounours et Hector, du coup, qui lui, a déjà son billet.
- Bonjour, Madame, deux places pour Le jour d’avant , s’il vous plaît.
- Et voilà, jeune fille !
Elle me regarde avec affection. Puis elle se tourne vers Nounours.
- Comme c’est gentil d’emmener votre petite sœur au cinéma.
Il éclate de rire et répond :
- Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour sa petite sœur chérie, hein !
Je jette un œil à mon ticket. Oh, la honte ! Elle m’a fait demi-tarif, moins de 16 ans ! Je rougis, je le sens. Hector a le bon goût de retenir son sourire. Nounours, lui, s’esclaffe allègrement.
Faut que j’aille m’enfermer aux toilettes, je craque, là.
Je sais, une fille ne fait pas pipi, c’est une princesse, tout ça, mais j’ai vraiment besoin de m’isoler.
- Je te rejoins dans la salle, j’en ai pour deux minutes.
Le temps de pleurer un coup et de me remettre de l’humiliation.
Je m’asperge le visage d’eau froide et je passe mes poignets sous le jet.
J’envoie un SMS à Adèle : « Lose absolue, Hector, le gars à qui j’ai mis un râteau hier est arrivé au ciné avec moi et Nounours, et la caissière m’a vendu un demi-tarif. J’hésite à m’enfuir ».
Réponse immédiate : « Non, mais tu déconnes, là ! Fonce ! Un mec qui se donne la peine de te retrouver pour sortir avec toi, c’est super ! »
Une fois remise, et bien remontée grâce au soutien d’Adèle, je me dirige vers la salle - sans me tromper ! -, je les repère au milieu des spectateurs. Ben, oui, du coup, Hector s’est assis avec nous. Et ils m’ont laissé la place entre eux deux. Je vois le sourire sardonique de mon meilleur ami, je me demande combien de temps il va le rester. La salle est bondée, je grimpe l’escalier en comptant les marches, les yeux rivés sur Hector, il est vraiment mignon. À la sixième, je trébuche avant de redescendre lesdites marches sur mon délicat postérieur. Bon, Charline, soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien. Je me relève, le sourire aux lèvres, tout le monde est mort de rire. Je salue. Puis me dépêche d’aller les rejoindre, mais au moment de m’asseoir, je loupe le siège et me retrouve assise entre l’accoudoir et le mur. Je me relève à nouveau et trébuche sur la jambe d’Hector. J’atterris lourdement sur ses genoux. J’ai atteint les bas-fonds de la honte. Je me taperais bien la tête dans le mur, si ça pouvait m’aider.
- Ça va ?
- Oui, je suis désolée.
Il me sourit.
- Disons que, même sans avoir débuté une seule conversation avec toi, je m’amuse.
- Oh, ça, c’est très gentil, dis donc !
- Tais-toi Nounours !
Au moins, je l’amuse, c’est déjà ça de gagné.
30 - Adèle


Samedi 7 mai 2016

Hier soir, j’ai pleuré. Ça m’arrive en moyenne une fois par semaine. Comme si j’avais un quota de larmes à écluser, assez important, je le reconnais. C’est parti du fait que Charline a un nouveau copain. Il a même fait une enquête pour la croiser fortuitement au cinéma. C’est hyper romantique !
Je suis très contente pour elle, ce n’est pas la question. Mais, du coup, je suis restée toute seule. Parce que moi, personne ne m’invite jamais au cinéma. Ni nulle part, d’ailleurs. Et ça me rend profondément triste. Je voudrais tellement qu’un homme m’aime, vraiment. Que je n’aie rien à lui prouver, qu’il comprenne de lui-même que je suis une fille super. Ce serait magique. Surtout que je pense être facile à séduire, quand on a les « codes ». Listons - ! - les qualités de mon homme idéal :
- Être rassurant.
- Me faire rire.
- Me faire des compliments pour me montrer que j’ai de la valeur à ses yeux.
- Répondre à mes messages - je suis une psychopathe du message, je l’admets… - et même mieux : m’en envoyer en premier.
- Me prendre par la main - ou, si son gabarit le permet : me porter - et me dire « allez, viens, Adèle, je t’emmène »…
- Mais surtout, surtout… m’aimer pour de vrai.
Ce dernier critère est la condition sine qua non, si un homme a bon à tous les autres, mais pas à celui-là, il ne correspond pas. M’aimer pour de vrai, ça veut dire ne pas me faire de mal. Et visiblement, beaucoup d’hommes l’ignorent, mais aimer quelqu’un et lui faire du mal, ce n’est pas hyper compatible. À la réflexion, qu’il soit petit ou grand, gros - non, pas gros quand même -, pas blond, pas aux yeux noirs, je m’en fiche. Mais pas en tongs, faut pas déconner : même Laurent Delahousse aurait des difficultés à draguer avec des tongs… Effectivement Laurent Delahousse, il est pas mal, mais moi, quitte à faire dans les journalistes, je préfère Bruno Jeudy. Il pourrait certes être mon père et il est brun, mais il a un regard incroyable.
À propos de regard incroyable, il y a bien eu Baralando, mais le fait qu’il m’ait jetée comme une merde genre « désolé, ça n’aurait pas dû arriver, allez voir quelqu’un d’autre comme chirurgien, blabla » - alors que je n’en avais pas besoin, mais passons… -, je me demande si, finalement, ce n’est pas pire qu’un râteau. Au moins, les deux cent mille mecs précédents ne m’ont pas laissée espérer… Je me demande aussi si Tristan, c’est son vrai prénom, ça ne commence pas par S, c’est bizarre. Cela dit, en y réfléchissant, le T vient après le S dans l’alphabet, non ? C’est bon signe, ça veut dire que je progresse. Bientôt j’en serai à la lettre Z, et il y en a moins. Sortie de Zacharie, Zéphirin, Zébulon, et éventuellement Zeus - avec la chance que j’ai, je vais me le trouver, celui-là -, j’aurai vite fait le tour.
Il y a une loi en maths qui s’appelle la « loi géométrique », et qui a été faite pour moi, j’en suis sûre. Ça fonctionne selon le schéma :

Je vous explique, ne partez pas : si je considère que la probabilité d’avoir un succès est un nombre p, forcément la probabilité d’avoir un échec est 1-p puisque je ne peux avoir que l’un des deux. Du coup, forte de cette info, je peux calculer celle d’avoir - enfin !! - un succès, après un nombre k d’échecs : p = (1-p) k x p.
Ce qui me ressemble beaucoup, c’est qu’avec cette loi, tant qu’on n’a pas eu de succès, on recommence ! Bon, OK, je ne connais ni p ni k, ce qui explique certainement des choses…
On va prendre un exemple pour fixer les idées : imaginons - j’ai bien dit imaginons - que la probabilité d’avoir un succès est 0,4, soit un peu moins d’une chance sur deux. Pour k, c’est facile, j’en suis à 200 000. Donc ma probabilité de rencontrer un succès maintenant, c’est :
P = (0,6) 200 000 x 0,4
Je sors ma calculette de compétition qui affiche jusqu’à trente décimales après la virgule, l’écriture scientifique et tout ça, et je trouve… 0. Mais c’est une approximation.
Bref, qui dit « j’ai pleuré la moitié de la nuit », dit « je me lève le matin avec des yeux tout bouffis », et ça n’a pas loupé, au réveil on aurait dit Elephant Man… J’ai donc pris rendez-vous chez le coiffeur, pour le shampoing, le soin, la couleur, les mèches, et le brushing. Ressembler à quelque chose, ça n’a pas de prix. On est samedi et Daisy m’a accordé une pause dans mon enquête pourrie. Je vais ainsi pouvoir passer trois heures au salon de coiffure avant d’aller dévaliser mes magasins préférés grâce au fric des Baralando. Je m’imagine déjà, marchant d’un pas léger dans la rue Paradis… En premier, Zadig & Voltaire, évidemment, puis American Vintage pour les petits hauts colorés, et enfin Réminiscence, histoire de voir si leurs bijoux - hors de prix… - sont plus jolis que les miens. Et puis je ferai une descente chez Karma Koma.
Mais bien sûr, rien ne s’est passé comme prévu. Le coiffeur, d’abord, m’a répété à peu près deux cent cinquante fois que mes cheveux étaient « charbonnés » ce qui semblait être franchement pas un compliment. OK, ils sont noirs, mais est-ce qu’on dirait à Monica Bellucci qu’elle est moche ? Ensuite, il me rince la tête et m’annonce froidement que les mèches n’ont pas pris parce que mes cheveux sont trop foncés. Allez, le râteau des mèches… Je suis maudite.
Et cerise sur le gâteau, au milieu du brushing, je reçois un appel de Daisy, complètement en panique, parce que son mari est parti. Quoi ? Baralando a enfin eu un éclair de lucidité ? Alléluia ! Elle veut que je le retrouve immédiatement, séance tenante.
Quoi de plus facile ? Je suis présentement à plusieurs dizaines de kilomètres de chez eux, avec la moitié de la tête mouillée, Baralando a quitté la maison il y a quinze minutes, je ne sais pas dans quelle direction… J’ai envie de lui répondre qu’à l’impossible, nul n’est tenu… et accessoirement qu’elle aille se faire foutre ! Mais en fait, j’ai un flash, mais surtout un énorme coup de bol : il est parti avec le 4x4, celui sur lequel Charline a posé une balise GPS discretos pour filocher Daisy ! J’ai donc largement le temps de finir mon brushing, même de taper la discut’ - à Saint-Étienne, on aurait dit « tailler le bout de gras » - avec le coiffeur sur le sujet « comment faire pour que les mèches se voient même sur mes cheveux charbonnés ? ». Mon sourire est revenu.
* * *
Une heure après le coup de fil de Daisy, je sors donc tranquillou de chez le coiffeur, sous une pluie battante - j’ai le chic pour prévoir des brushings quand il pleut des cordes - et, une fois au sec dans la Twingo, j’appelle Charline pour savoir comment ça marche son truc GPS.
- Salut, Charline, c’est moi.
- Salut, ça va ?
- Oui, et toi ? C’était bien ta soirée ?
- Ouais, c’était « sympa », sauf que, pour un film écolo, on repassera, c’était une bonne vieille superproduction américaine toute pourrie. En plus, je me suis lamentablement ramassée dans l’escalier du ciné et sinon, Hector…
- OK, tu me raconteras plus tard, parce que là j’ai besoin que tu m’expliques un truc.
- Si c’est sur la grammaire, ce n’est pas le moment.
- Sur la grammaire ? Non rien à voir… Comment ça marche, ta balise GPS sur le 4x4 Baralando ? Parce que figure-toi que Daisy m’a téléphoné, Branlo est parti avec, et il faut que je le retrouve.
- Toujours dans les bons coups, toi !
- Alors, comment ça marche ?
- Easy rider. Tu appelles le système depuis ton portable, ça t’envoie les coordonnées de la voiture. Et si tu cliques dessus, tu peux voir sa position dans Google Maps.
- C’est de la balle ! Tu me donnes le numéro du truc par SMS ?
- OK. Bon courage. Je serais bien venue avec toi, mais Hector vient d’arriver, alors tu comprends…
- Il s’appelle Hector ? Ça craint…
- Ouais, c’est clair… Bon, à plus.
- À plus.
Ni une ni deux, je reçois le SMS de Charline. Je lance donc le système GPS et, effectivement, les coordonnées du 4x4 s’affichent. C’est ouf, la technologie. Par contre, la position est bizarre - finalement, je crois que « bizarre » sera le maître mot de cette enquête… -, ça a l’air assez loin de Marseille, tout paumé au milieu de nulle part… Je me mets en route.
* * *
Au bout d’une petite demi-heure, j’approche de la position indiquée par le GPS. Ça a du bon, l’illégalité, quand même… Je suis à moitié perdue, sur une route toute pourrie dans une forêt. C’est marrant, on dirait qu’il se dirige vers mon mytho-village. Ah ben, tiens, ça me fera l’occasion de découvrir Saint-Savournin, comme ça, la prochaine fois que je mentirai, je saurai de quoi je parle ! À moins que… Ouh, je crois que je viens de percuter ! Est-ce possible que ce soit une coïncidence complètement fortuite que Baralando se balade par ici ? On ne peut pas exclure qu’il soit allé jouer au golf - encore que, y a-t-il un golf par là-bas ? -, mais vu la météo, ça ne me paraît pas l’idée du siècle. Récapitulons : mercredi on couche ensemble, jeudi il se fait mettre minable par sa femme, et aujourd’hui samedi, sous une pluie battante, il va se promener en 4x4 à Saint-Savournin. Mouais. Admettons. Probabilité qu’il veuille me trouver : plus de 70 %. Si c’est effectivement le cas, c’est hyper romantique…
Là j’avoue, ma Twingo rouge ne fait pas trop camouflage… Mais je ne vois pas la voiture qui, d’après le super système de Charline, s’est arrêtée. Je décide de me garer sur le côté et de continuer à pied. Ça tombe bien, c’est pas comme s’il pleuvait des seaux d’eau, que je venais de payer un brushing, et que potentiellement j’aimerais ressembler à autre chose qu’à un caniche mouillé si je trouve. Les gens croient que dans le Sud il fait beau. C’est vrai trois cents jours par an. Par contre quand il pleut, il pleut pour de vrai. Et un jour comme aujourd’hui, c’est pour de vrai. Et je n’ai pas de parapluie.
Tristan, où es-tu ? Après cinq bonnes minutes de marche dans les bois sur un petit chemin de terre, je ne vois toujours pas la voiture. Je sors mon portable pour vérifier le signal GPS, mais je n’ai plus de réseau. Je suis juste paumée au milieu d’une forêt, à essayer de trouver un gars bizarre qui me connaît, mais qui me prend pour une autre, sans aucune possibilité d’appeler au secours si j’ai un problème.
J’étais en train de penser que ça devenait craignos lorsque, d’un coup, j’ai aperçu le 4x4, à moitié caché dans les arbres. Les phares sont éteints, mais les essuie-glaces tournent. Il est là, et apparemment seul. Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? Un doute affreux m’assaille : et s’il était venu, non pas pour me voir, mais pour pouvoir se foutre en l’air tranquille ? Plus j’y réfléchis et plus je me dis que c’est très probable. Et moi qui croyais, dans mon pays des Bisounours, que peut-être il me cherchait, pff, qu’est-ce que je peux être conne, parfois !
Mais je ne peux pas rester là, à quelques dizaines de mètres, à attendre qu’il appuie sur la gâchette, c’est horrible ! En plus, ce serait de la non-assistance à personne en danger ! Je veux bien mettre des balises GPS illégalement, fouiller des pièces « privées », m’introduire par effraction chez les gens, mais rester les bras croisés à entendre le coup de feu, ça, c’est hors de question.
D’un autre côté, il y a un truc qui me rassure : il a laissé les essuie-glaces en marche. Je n’ai jamais vu un film ni lu un bouquin où le mec se faisait péter le caisson avec ses essuie-glaces en marche. Parce que sans doute qu’après ça use la batterie de la voiture, tout ça…
Bref, du coup, j’hésite. J’y vais ? J’y vais pas ? Mais si j’y vais pas, qu’est-ce qu’il peut se passer ? Et si j’y vais, qu’est-ce qu’il peut se passer ? Là, j’aimerais bien faire un algorithme, mais il risquerait de tourner en boucle à l’infini… J’hésite. Vraiment. Longtemps. Mais au fond de moi, je ne veux pas qu’il arrive quelque chose à cet homme.
N’écoutant que mon cœur - évidemment, je n’ai pas écouté mes cheveux frisottants minables… -, je cours vers le 4x4 et je grimpe côté passager. Coup de bol, la portière n’était pas fermée, sinon j’aurais eu l’air moche… et ridicule.
J’ai la tignasse ruisselante et mon tee-shirt est tout mouillé. Comme j’avais pas prévu, j’ai pas mis mon push-up et, pour citer Charline, « ça pointe ». Je lis une immense et agréable surprise dans ses beaux yeux noirs - De Palmas a plié bagage pour faire place à Cocoon : « And you said, and you said, welcome with your eyes »… Mais j’y lis aussi un petit questionnement, quand même. Très probablement du genre : comment diable a-t-elle pu me retrouver là ? Pour couper court et surtout parce que j’en ai très envie, je lui saute dessus et je l’embrasse fougueusement.
* * *
Je crois qu’inconsciemment j’avais toujours rêvé de faire l’amour dans un 4x4… Le côté un peu sauvage, mais libre en même temps, sans doute… Celui de Baralando est vraiment luxueux donc c’était super confortable, et maintenant je sais à quoi peuvent servir les vitres teintées. C’était au moins aussi bien que mercredi dernier. Il y a comme une sorte de « magnétisme » entre nous, je trouve… Cette fois-ci, pas de bague papillon, donc pas de trace. De toute façon, je n’ai pas l’ombre du début d’un soupçon de remords en pensant à Daisy. Si elle ne s’était pas obstinée à prouver qu’il était infidèle, il ne le serait sans doute jamais devenu. Et si elle ne le traitait pas comme de la merde, il n’aurait jamais cherché à vivre autre chose. Et puis, elle, avec son père Noël, elle n’a de leçons à donner à personne.
- Vanessa.
Ça craint, c’est pas mon vrai nom…
- Oui ?
- Juste merci.
- …
Poétique, cette formulation…
- …
- De quoi ?
En guise de réponse, il sourit.
Il y a parfois dans la vie des petits moments où le temps semble s’arrêter et où le bonheur est à portée de main. Celui que je suis en train de vivre en fait partie. Je suis bien calée dans ses gros bras, allongée sur un fauteuil en cuir au milieu de la forêt.
On est restés comme ça, tendrement enlacés, jusqu’à ce que la nuit tombe, et il a fallu se séparer. Il a insisté pour me raccompagner chez moi, mais j’ai prétexté que j’avais une colocataire schizo qui risquait de l’empailler vivant puisqu’elle ne le connaissait pas - Charline, pardonne-moi… -, ça a suffi à le dissuader. Là où j’ai été super embêtée, c’est quand il m’a dit :
- Je t’appelle.
Parce que, forcément, le numéro que j’avais donné au dragon était un faux. J’ai pensé « mythonner » que j’avais des problèmes avec mon portable en ce moment et que j’aimerais plutôt noter le sien. Mais après je me suis rendu compte que si je lui téléphone, même d’un autre numéro que le vrai mien - vous me suivez ? -, Daisy va entendre la conversation, donc plan pourri. Dans le rush de l’instant, la seule solution que j’ai trouvée c’est de lui répondre : « OK super ! »
Cela dit, c’est pas comme si je passais douze heures par jour à le filocher, donc je pense qu’on va se revoir, de façon fortuite, bien entendu…
* * *
J’allais faire démarrer la Twingo quand j’ai eu un appel de Daisy.
- Bon alors, z’avez mis la pogne dessus ?
- Bonjour, Madame Baralando.
- Ouais, bonjour.
Quelle classe, cette femme… Tout est dans la forme. Maintenant que j’y pense, je crois que je ne l’ai jamais vue sourire.
- Oui, je l’ai retrouvé.
Ça, pour l’avoir retrouvé, je l’ai retrouvé…
- Il est où ?
- Il est en train de rentrer, a priori.
- Mais il était où ? Avec une de ses poufs, c’est ça ?
Daisy, comment te dire ?
- Écoutez, moi, je l’ai vu seul dans le véhicule.
- I’fesait quoi ?
Soyons créative…
- Il roulait, tout simplement.
Pathétique…
- OK, au revoir.
Et bam ! Elle raccroche. J’accepte au pied levé - façon de parler… - de chercher son mari un samedi alors que je suis chez le coiffeur et que j’ai des plans shopping de folie, je le retrouve, j’empêche qu’il se suicide en vidant la batterie de sa voiture, et même pas merci, je te jure !
Poufiasse.
31 - Charline


Mercredi 11 mai 2016

Allez, aujourd’hui, c’est moi qui file Branlo, il pleut des cordes et je suis là depuis 6 heures du matin, le rêve. La Twingo pue le chien mouillé, alors qu’on n’a même pas de chien, c’est un comble. Adèle s’est intoxiquée avec son gâteau au chocolat, c’est ignoble. Je préfère encore être en Twingo qu’à l’appart’ à l’entendre gémir. En plus, on le sait que c’est moi qui cuisine, c’était quoi cette improvisation ? Est-ce que je fabrique des bijoux, moi, quand je m’ennuie ? Non ! Sans compter que je risquerais de me blesser.
Ou alors, elle n’a pas digéré mes révélations sur la vie sexuelle ultra intense de Daisy Girl. C’est vrai, moi aussi le père Noël m’a remué l’estomac.
À se demander si Branlo assure mal à ce point au pieu. Ou si elle est juste vénale et infidèle, je ne sais pas trop. Tiens, Branlo est dans la place. En route pour une SUPER journée de filoches et d’aventures, genre, que mangera-t-il à midi ? Jambon ou salami ? Je suis submergée par ce suspense…
Il est à peine 7 heures. Il prend l’autoroute. Heureusement qu’il pleut, il conduit le 4x4. Je le suis tranquillou, en direct de mon portable.
Il sort à Marignane, à l’aéroport. Mais qu’est-ce qu’il va faire à l’aéroport ? Daisy Girl aurait-elle oublié de nous informer d’un déplacement de Branlo ? Conscient que sa femme est un boulet, il a peut-être décidé de quitter le pays, de partir pour une île paradisiaque avec cocktails et ombrelles…
Je suis interrompue dans mes suppositions par son entrée dans un parking. Oh non, pas le parking, je n’aime pas le parking.
Je me gare au bout du niveau et je le suis à distance. Il prend l’ascenseur, je prends l’escalier, nickel, furtive, le top, quoi.
Il pénètre dans le hall de l’aéroport. Il est super bien sapé par rapport à ses vieux pantalons élimés et ses chemises vertes à carreaux habituelles. Costume noir, chemise blanche, chaussures vernies, attaché-case. ATTACHÉ-CASE ?! Mon flair est en mode super opérationnel. Qu’est-ce qu’il fait avec un costume et un attaché-case ?!
Il a l’air très nerveux, il parcourt la foule autour de lui, puis son regard s’arrête sur un homme.
Alors lui, c’est sûr, s’il fronce les sourcils en me voyant, je pars en courant ! Il est immense, au moins un mètre quatre-vingt-quinze. Il doit avoir du mal à trouver des vestes à sa taille, ses épaules sont aussi larges que le bide de Branlo - non, la vanne était facile, elles sont évidemment bien plus larges. Il est blond, ses cheveux tombent dans son dos. On dirait un Viking. Le Viking se dirige vers l’escalier qui mène au salon de l’aéroport devant lequel il y a une hôtesse et un gorille. Pour être honnête, à côté du Viking, le gorille en question ressemble à un nain de jardin. Branlo le rejoint et ils montent ensemble.
Comment est-ce que je vais accomplir l’exploit d’entrer là-dedans ?
Je passe une première fois devant. Il est écrit « Salon VIP ». Aucun doute sur ce point, je ne suis pas VIP.
Mon téléphone vibre dans ma poche.
- Salut, Papa.
- Salut, la puce ! Ça va ?
- Ouais, je suis en pleine filoche, là.
- À l’aéroport ?!
Mais comment il fait ? Déjà, quand j’avais 5 ans, il détectait tout. Un sens de l’observation incroyable.
- Papa, j’ai passé l’âge de te penser omniscient, où es-tu ?
- Ben, dans le salon VIP, j’attends mon vol. Je te vois par la vitre.
- Tu peux me faire entrer ?
- Dans cette tenue ? Je crois que ça ne va pas être possible.
- C’est bon, j’ai un jean, des baskets roses et turquoise de skateuse, et mon sweat Mickey, j’ai fait pire !
- Je peux t’aider ?
- Est-ce que tu vois un gros et un grand ? Le gros a une mallette et le grand a une tête de videur de boîte de nuit.
- Oui, ils sont assis au bar. Dis donc, ton grand là, il fait un peu peur, il parle avec un accent de l’Est.
Je recule et je fais coucou à mon père, bien face au gorille. Il ne m’a pas loupée, faut dire il n’y a que moi. Je recule encore d’un pas et bute sur le sac d’une dame avant de faire un vol plané avec atterrissage sur les fesses.
- Ça va, ma puce ?
- Ouais, ouais, comme d’hab’. Je te rappelle.
En me relevant, je vois que le gorille s’est avancé vers moi avec l’air inquiet. Il est humain, je vais peut-être pouvoir faire quelque chose.
Opération séduction enfantine : petite moue de gamine, grattage de tête et sourire candide.
- Bonjour, Monsieur, je sais que ce n’est pas vraiment autorisé, mais mon père est là-haut et j’aimerais lui dire au revoir avant qu’il parte. Vous voulez bien me laisser entrer, s’il vous plaîîîît ?
Regard genre « elle est mignonne ».
- Je suis désolé, mais c’est contraire au règlement.
- Je vous jure que je ne mangerai rien…
Soupir… Il va craquer… Grand sourire candide.
- Bon, OK, vous avez dix minutes !
Je lui saute au cou. Merci, Monsieur l’agent ! Il n’est pas agent, mais la flatterie, c’est exceptionnellement efficace.
Je grimpe les marches quatre à quatre puis entre dans le salon.
Mon père est au bar, à côté de Branlo et du Viking, qui est encore plus impressionnant de près. Tatouages partout, biceps saillants et air agressif. Brrr ! Ça fait froid dans le dos.
Le Viking me jette un regard mauvais, mes jambes tremblent. Autant faire gros, ça passera mieux.
Je saute sur mon père.
- Salut, mon papounou !
- Ben, comment as-tu fait pour entrer ?
- J’ai souri au vigile.
- Petite peste, va… Hop, chérie, ils vont s’échanger un truc.
Il est grave aux aguets, mon père.
Je me retourne et crie.
- Papa, mets-toi là, je vais prendre une photo pour mettre sur Facebook !
Je suis vraiment une espionne hors du commun.
Je lance la vidéo sur mon portable et filme l’échange de la mallette contre l’enveloppe. Nickel !
Je prends, vite fait, une photo de mon père et au moment où je vais l’ajouter sur Facebook, je vois le Viking s’approcher de moi.
- Montre-moi ça.
Ouh, là ! Il n’a vraiment pas l’air commode.
- Monsieur, puis-je savoir de quel droit vous regardez le portable de ma fille sans son autorisation ? Si vous le saisissez sans son accord, je porte plainte.
Mon père est resté zen et, semblable à lui-même, il se sert de son arme favorite : le droit et les écrits.
- C’est bon, papa, ta photo n’est pas très flatteuse, mais s’il veut vraiment la voir.
La sueur me coule le long du dos. Pourvu qu’il se contente de ça et ne fouille pas.
Tout le monde nous regarde, il ne fera rien devant autant de témoins.
Je finis de charger la photo sur Facebook et la lui montre. On voit super bien mon père faire une grimace et, juste derrière, l’arrière de sa tête à lui. Je lui souris, en espérant que mon sourire ne soit pas trop crispé.
- Pardon d’avoir importuné votre fille, Monsieur, je me suis emporté.
PFIIOUUU, on a eu chaud aux fesses.
- J’avoue que vous m’avez fait très peur, Monsieur.
Regard mauvais du Viking et chuchotement irrité de mon père.
- Tu vas la fermer, oui ! Tu ne sais pas t’arrêter de faire la mariolle !
Non, c’est vrai.
Le Viking s’est désintéressé de nous et s’apprête à quitter les lieux. J’envoie vite fait la vidéo à Adèle et sur mon adresse mail avant de la supprimer de mon portable.
- Ton vol est dans combien de temps ?
- Vingt-cinq minutes.
- Je crois que je vais rester avec toi pour diminuer mon stress. Il m’a vraiment fait flipper.
- Tu veux que je te raccompagne à la voiture ?
- Non, c’est bon, ne t’inquiète pas, mais j’ai eu très peur. Mon enquête ressemble de moins en moins à un simple adultère et de plus en plus à une affaire criminelle.
- Tu sais que je n’aime pas ça, je te l’ai déjà dit.
Allez, le petit quart d’heure de morale est en route.
- Oui, Papa, je sais.
Branlo et le Viking sont partis depuis dix minutes quand mon père fait une pause dans son long - devrais-je dire interminable - monologue sur les risques du métier de détective, pas du tout adapté à sa fille chérie.
J’en profite pour glisser un « j’y vais » entre deux tirades. J’embrasse mon père et redescends, direction le parking.
En bas des escaliers, je souris au vigile.
- Merci encore.
- Ce fut un plaisir, Mademoiselle.
Je suis impressionnée, j’espère que ma vidéo sera suffisante si j’en ai besoin.
En réfléchissant à tout ça, je crois bien que je me suis paumée. Je suis dans le parking, mais je ne sais plus où. Pff, y’en a marre d’être tête en l’air. Bon, respire, Charline. Déjà, je retrouve les caisses, c’est pas mal.
Je suis les panneaux et arrive devant l’automate. Appuyé contre le mur, le Viking m’attend. Merde ! Bon, si je cours, il va croire que je cache quelque chose. S’il était là pour me tuer ?
La caméra est juste à côté de la borne donc non, il a l’air trop pro.
- Votre téléphone.
Que ferait une fille qui n’a rien à se reprocher ?
- Euh, vous n’allez pas me le casser, hein ? J’ai beaucoup économisé pour l’avoir et dedans il y a toute ma vie !
Mes jambes commencent à trembler.
- Ça dépend de ce que je trouve.
Pourvu qu’il n’y ait pas de sauvegarde cachée.
- Je dois crier au secours ? Avez-vous l’intention de m’agresser ?
Œil larmoyant, que je n’ai pas besoin de forcer, j’ai envie de me laisser tomber par terre en pleurant. Soupir du gars et regard vraiment dépité.
- Bon, montrez-moi ce foutu téléphone, et vite.
Je lui donne et prie en silence. « Protège-moi du mal et des Vikings, s’il te plaît. »
- Déverrouillez-le !
Oups… De stress, je loupe trois fois le schéma de déverrouillage.
Il souffle bruyamment, je sursaute tellement fort que je lâche le portable enfin déverrouillé. Il le rattrape au vol. Il regarde mes applications sans un mot et me le tend. Je reste immobile à le dévisager pendant ce qui me paraît durer des heures.
- C’est bon, vous pouvez partir.
OUFFF, la vidéo a vraiment été supprimée.
Je m’approche de la caisse, il est toujours derrière moi.
J’essaie d’insérer le ticket dans le dessin de la fente à l’écran.
Le ticket ne rentre pas et tombe.
Je regarde partout où il a pu tomber jusqu’à ce que je me rende compte que je marche sur le ticket.
Je ramasse le ticket. Le regard du Viking est toujours sur moi.
J’insère le ticket, je paie.
Je cherche la Twingo, mais, même si elle est rouge, je suis tellement sous adrénaline que je n’arrive plus à réfléchir.
Je prends à droite puis à gauche et je finis par l’apercevoir, sur l’autre partie du parking. Je refais le tour pour emprunter la passerelle.
Alors que j’essaie de l’ouvrir à distance, la clé m’échappe et je shoote dedans, elle part loin loin sous la voiture.
J’entends un éclat de rire tonitruant et me retourne, il est au bout de l’allée, s’esclaffant.
Si j’étais dans un film d’horreur, je crois qu’il m’aurait déjà tuée. Mais là, monsieur est mort de rire.
Je me glisse sous la voiture pour récupérer la clé.
Au moment d’entrer à l’intérieur, je sens un choc violent contre mon nez et mon œil. Mon genou a arrêté la portière trop tôt. Mon nez se met à saigner et mes yeux à pleurer. Y’en a marre, maintenant, d’avoir deux mains gauches. Le docteur a dit que mon esprit allait trop vite et que mon corps ne pouvait pas suivre. Va falloir m’expliquer où il était mon cerveau quand j’ai accepté ce job !
Je démarre enfin.
J’arrive à la barrière et cherche la borne d’insertion du ticket.
Le gars sort de sa cabine et m’informe que je suis devant les barrières d’entrée.
Le Viking ne m’a pas lâchée, il est derrière moi, dans une camionnette commerciale aux vitres teintées avec un autocollant sur l’avant représentant un squelette de poisson. Il s’amuse toujours autant visiblement. Il ne serait pas si grand, je le remettrais à sa place.
Inutile de vous dire que je ne m’amuse carrément pas.
J’arrive enfin à sortir du parking et je pars direct. Le Viking n’est plus derrière moi.
Je conduis comme un automate jusqu’à un parc un peu à l’écart et éclate en sanglots. Je crois bien que je viens d’avoir la plus grosse frayeur de ma vie. Je sens mes membres trembler et j’ai du mal à respirer, si ça se trouve, je vais mourir de peur, ici et maintenant. Ou alors, mon pote le sataniste m’a vraiment lancé un envoûtement.
Je commence mes inspirations en mode méditation pour faire redescendre la pression.
La sonnerie de mon portable me sort de ma torpeur. C’est Adèle.
- Ouais ?
- Charliiiinnneee ! Il faut absolument que tu viennes tout de suite.
- Non, mais, là, je ne suis pas en état. Donc, si c’est pour un chagrin de râteau, t’es gentille, tu patienteras jusqu’à ce soir.
- Faut que tu viennes tout de suite !
Mais sérieux, j’ai des vertiges, elle ne peut pas me lâcher cinq minutes avec ses problèmes existentiels ?
- Mais qu’est-ce qu’il y a ? T’as vomi, tu t’es évanouie et ta tête a malencontreusement heurté la baignoire ?
- Bon maintenant tu arrêtes tes conneries et tu viens TOUT DE SUITE !!
Sa voix est limite hystérique, elle a l’air encore plus secouée que moi, ce qui n’est pas peu dire.
Fin de mon épisode de lamentation sur mon sort, allons donc sauver Adèle.
32 - Adèle


Le même jour, un peu plus tôt

Que d’émotions, les amis, depuis une semaine. D’abord, j’ai été malade comme un chien : je crois que je me suis intoxiquée avec mon propre gâteau au chocolat. C’est très balèze, j’en conviens, ça m’apprendra à vouloir faire à manger. À ce propos, c’est l’explication que ma mère donne à mes « déconvenues » amoureuses : elle dit que les hommes cherchent des femmes qui savent cuisiner.
Mais surtout, de reine des râteaux, je me retrouve maîtresse improbable du mec le plus génial de la Terre… Je suis sur mon petit nuage. Alors, certes, il y a quelques légers points négatifs, mais rien de bien méchant, somme toute :
- Il croit que je suis Vanessa Merlot, vendeuse de bijoux sur les marchés, alors que je m’appelle Adèle et que je suis détective privé.
- Il est marié, de surcroît, à ma cliente, et comme j’ai compris, le divorce à l’amiable ne semble pas à l’ordre du jour…
- Mon amie, colocataire et associée n’est pas au courant de ma « liaison ».
Donc, oui, trois fois rien… En attendant, je rêve qu’il m’emmène sur sa belle moto blanche - version moderne et « friquée » du cheval, évidemment.
Quand je suis toute guillerette, comme c’est le cas aujourd’hui - malade, mais guillerette, l’un n’empêche pas l’autre -, il se produit quelque chose de bizarre dans ma tête : j’ai brutalement envie de ranger des trucs. Je profite du fait que Charline file Baralando et je m’attelle à un grand ménage de printemps - oui je sais, je suis carrément en retard, rapport à la date du printemps… Je m’occupe de tous mes habits qui se sont entassés sur ma chaise, je trie toutes mes chaussures, tous mes bijoux, et je nettoie ma moquette à la brosse.
Après avoir fait place nette, une fois que tout est bien propre et rangé, j’aperçois, dans un coin de ma chambre, mon petit sac jaune « de soirée », qui avait sans doute légèrement glissé derrière la commode. Quand je suis rentrée du concert, j’étais sous le choc de tout ce que j’avais vu et entendu, et accessoirement encore un peu bourrée. Charline avait conduit, ouvert l’appartement et m’avait couchée direct sous ma couette, dans ma robe en soie. Elle avait quand même pris soin d’enlever mes chaussures à talon - c’est une mère pour moi - et il se peut que j’aie - ou qu’elle ait - balancé mon mini-sac effectivement de l’autre côté du meuble.
Je me souviens, en contemplant sa forme toute gonflée, que j’avais mis dedans l’une des prothèses trouvées dans l’atelier de jardin de Baralando. Je tente d’ouvrir le sac pour voir de plus près à quoi ça ressemble, une prothèse de nichon. Pour l’instant, je n’en ai pas besoin, mais qui sait…
Manque de bol, la fermeture éclair a l’air HS. C’est sûr, un sac aussi petit, c’est pas fait pour contenir un truc aussi gros… J’essaie de forcer un peu, mais ça me chagrinerait de casser mon sac. En même temps si je n’essaie pas, la prothèse va rester dedans et je ne pourrais plus le porter. C’est une situation « lose-lose » comme je les affectionne - ironique -, c’est-à-dire complètement le contraire de « win-win » pour ceux qui ont la chance de connaître.
Donc, foutu pour foutu, je tire comme une damnée sur cette maudite fermeture éclair, mes efforts sont récompensés parce qu’elle s’ouvre un petit peu. Et là, je comprends pourquoi je n’arrive pas à ouvrir le sac : elle s’est coincée dans la prothèse ! C’est bien ma veine, cette histoire. Qu’est-ce que je fais ? Plusieurs options s’offrent à moi :
1 - Je continue de tirer et la fermeture va bien finir par céder… ou pas.
2 - Je découpe la prothèse pour la décoincer, mais j’avoue que je ne sais pas trop comment c’est dedans. Liquide ? Gluant ? Je n’arrive pas à voir à travers, parce que c’est opaque. Et j’ai peur que ça salisse mon beau mini-sac de manière irréversible.
3 - Je découds le mini-sac pour essayer de sortir la prothèse par un autre côté, mais après c’est galère, il faut que je recouse et l’aiguille de ma machine à coudre n’est pas adaptée pour le cuir, donc c’est cousu de fil blanc - c’est le cas de le dire - que je vais y laisser - aussi - ma machine.
4 - Je ne touche à rien et je peux direct mettre mon sac à la poubelle.
Au moment où j’allais choisir la seule option qui potentiellement peut ne pas se solder par un échec - option 1 : s’acharner sur ladite fermeture -, j’entends mon portable biper. C’est Charline qui m’envoie une vidéo, trop cool ! Je l’ouvre et là je ne comprends pas tout, je reconnais vaguement Baralando avec un mec gigantesque, genre le géant dans James Bond - celui avec des dents en acier -, en train de se passer une espèce de petite valise et une grosse enveloppe. Soit… Je lui demanderai des détails ce soir.
J’allais reprendre mes aventures de fermeture éclair quand mon téléphone se manifeste à nouveau.
- A&C Détectives, bonjour !
Comme je suis encore convalescente, Charline a dû me remplacer pour la filature Baralando et j’ai fait transférer la ligne de l’agence sur mon portable.
- Oui bonjour, c’est monsieur Girard… Vous me remettez ?
Carrément que je te remets, mon grand, c’est toi qui as osé m’infliger un très beau râteau professionnel et à qui j’ai acheté un faux lapin. Enfin, un vrai lapin, mais qui n’était pas le tien.
- Oui oui, très bien, comment allez-vous ?
- Ça va très bien, figurez-vous que je me retrouve avec deux lapins !
- …
Merde.
- …
- Ah bon ?
Dans des situations délicates, toujours faire la fille débile…
- Ça va, ne me prenez pas pour un con, j’ai compris votre technique…
Donc, là, de délicate, la situation devient critique. Est-ce que je tente une sortie genre « mais comment est-ce possible, il vient d’où, le deuxième ? » ou est-ce que, bonne perdante, j’abdique ? Ou alors, je joue la carte de l’honnêteté, façon « allez-y, j’ai fauté, flagellez-moi avec un poireau »… Non, c’est bof, le poireau.
Consciente que c’est le minimum de s’excuser quand on a complètement foiré, je réponds juste :
- Je suis sincèrement désolée. Je vous rembourserai.
J’ai failli dire « je vous rembourserai les frais occasionnés par l’enquête », mais je me suis ravisée, en réfléchissant que, quand même, c’était abusé, dans son cas, de parler d’enquête…
- Ce serait la moindre des choses…
Et il raccroche. Là, j’avoue, j’ai honte. Je n’aime pas du tout ce sentiment où je sais pertinemment que j’ai merdé, mais où je sais que ça s’est vu… J’aurais pu lui dire qu’avec ses deux lapins il pouvait à présent faire un élevage et expérimenter les termes de la suite de Fibonacci - petite note culturelle, le problème mathématique est le suivant : partant d’un couple de lapins, combien monsieur Girard en obtiendra-t-il après un nombre donné de mois, sachant que chaque couple produit chaque mois un nouveau couple, lequel ne devient productif qu’après deux mois ? -, mais je me suis abstenue. Je ne le sentais pas réceptif à ce genre de considérations.
Bon, de toute façon, maintenant c’est mort, monsieur Girard ne reviendra pas comme client, et au pire il dira sur la place publique qu’on est super nulles et on aura tellement de soucis d’argent qu’on sera obligées de rendre le souplex avant de finir recluses, éleveuses de chèvres dans le Larzac… Finalement, rien de bien grave. De toute manière, aujourd’hui, il n’est pas né celui qui va miner mon moral d’acier.
Fermeture éclair, tu ne me fais pas peur ! Avec un regain d’énergie, je tire de plus belle sur le sac, quand il se passe un truc pour le moins très inattendu.
Avec le recul, je crois que j’ai compris que la fermeture, avec la pression exercée par ma volonté d’ouvrir ce - putain de bordel de - sac, a fait éclater la prothèse. Mais là où c’était inattendu, c’est que je me suis retrouvée dans un nuage de poudre. Elle a giclé partout : sur moi, sur la commode, sur le mur et… sur la moquette toute propre que je venais de nettoyer à la brosse.
Je ne savais pas que la farine entrait dans la composition des prothèses mammaires… Parce que, vu la quantité répandue dans ma chambre, il y en aurait assez pour faire de la pâte à pizza pour tout le village de Saint-Savournin… À moins que… WTF {7} ??!???!!!!
Je tremble tellement de ce que je crois que j’ai compris que j’ai découvert - sans compter que j’ai beaucoup de mal à respirer - que je pianote péniblement le numéro de Charline sur mon portable.
- Ouais ?
- Charliiiinnneee ! Il faut absolument que tu viennes tout de suite.
- Non, mais là, je ne suis pas en état. Donc, si c’est pour un chagrin de râteau, t’es gentille, tu patienteras jusqu’à ce soir.
- Faut que tu viennes tout de suite !
- Mais qu’est-ce qu’il y a ? T’as vomi, tu t’es évanouie et ta tête a malencontreusement heurté la baignoire ?
- Bon maintenant tu arrêtes tes conneries et tu viens TOUT DE SUITE !!
Je raccroche et je m’écroule lourdement sur le sol. Tout se bouscule dans mon cerveau et j’ai comme des « flashs » : la fille de la salle d’attente, le carton, l’atelier de jardin, la secrétaire qui me demande si c’est médical, le coup de fil de la call-girl, le train de vie supérieur aux revenus déclarés, l’investissement dans le cabinet, la vidéo de Charline…
Je suis en état de choc et je crois que je commence une crise de tétanie quand Charline arrive enfin à l’appartement.
- Adèle, t’es où ? Tu m’as fait flipper !
J’entends ses pas dans le couloir, elle passe la tête dans l’embrasure de la porte de ma chambre. Je suis recroquevillée par terre, encore couverte de poudre.
- Ouh, là, là, mais c’est quoi, ce bordel ?
Elle se jette sur moi, attrape un plaid, me frotte vigoureusement le dos, avant de me porter jusqu’à la baignoire où elle m’asperge d’eau chaude.
Le temps que je me sèche et me rhabille, elle m’a préparé une tasse de thé. Je m’assieds en face d’elle et elle lance sans aucun état d’âme :
- Adèle, je pense que Baralando est un trafiquant de drogue. Il opère des filles pour récupérer leurs prothèses pleines de cocaïne, et ensuite il les refile au Viking contre du pognon.
- Au Viking ?
- Le mec que j’ai filmé à l’aéroport qui était avec Branlo.
- Mais non, c’est pas possible !
- Ah ouais ? Et tu justifies ça comment, alors, la drogue dans la prothèse ? La junkie au cabinet ? La mallette à l’aéroport ?
- Il y a forcément une autre explication…
- Genre ?… C’est vrai, tout le monde se balade avec cinq cents grammes de coco dans le soutif !
- Je sais pas, moi, peut-être qu’il avait rapporté cette prothèse chez lui parce qu’il avait découvert qu’elle avait une consistance bizarre et qu’il voulait en avoir le cœur net ?
- Mais bien sûr ! Il est tellement gentil le « GROS nounours » ! Je n’y crois pas une seconde. Moi je pense que ce gars, sous ces airs de gentil, il savait très bien ce qu’il faisait.
- T’es sûre ?
- Ce que tu peux être naïve, Adèle, ça me désole… La vie, c’est pas comme dans les Bisounours, c’est pas Ti-gentil et Ti-câlin qui se promènent main dans la main en se faisant des bisous ! Tu vois, là, c’est grave !
- Non, mais on n’a pas de preuves, on n’accuse pas les gens comme ça !
- Des preuves, ben bien sûr que si, on en a, on est tombées sur une prothèse remplie de cocaïne quand tu nous as traînées chez lui, et je me suis fait attaquer par un Viking, je ne sais pas ce qu’il te faut !
- D’abord, on n’est même pas sûres que ce soit vraiment de la vraie cocaïne… Et puis, si tu vas par là, quelqu’un qui arriverait trouverait aussi de la drogue chez nous alors et il croirait qu’on est des trafiquantes…
- Allez, c’est bon. Moi, j’appelle Patounet, il va nous dire, lui, si c’est « vraiment de la vraie cocaïne », mais, franchement, je parie mes deux bras et mes trois jambes que c’en est.
Elle sort son portable et commence à composer le numéro. Il faut que j’arrête ça tout de suite. Je ne peux pas penser une seconde que Tristan ne soit pas celui que je crois. Mais ça, évidemment, je ne peux pas le dire à Charline.
- Charline, s’il te plaît, laisse-moi encore vingt-quatre heures pour chercher d’autres preuves et tirer au clair cette histoire.
- Mais y’a rien à tirer au clair, c’est Patounet qui va faire ça.
- Charline, je t’en supplie !
Je pleure. Elle a l’air complètement désarçonnée.
- Mais pourquoi ?
- …
- …
- Fais-moi confiance.
Ça a dû suffire à la convaincre parce qu’elle a raccroché.
- Vingt-quatre heures, pas une minute de plus.
33 - Adèle


Mercredi 11 mai 2016, 16 heures

« Vingt-quatre heures, pas une minute de plus ». Le compte à rebours est lancé, Jack Bauer est dans la place. Il faut que je prouve que Baralando est innocent. Charline ne veut pas en entendre parler ; pour elle, ça ne fait aucun doute qu’il est coupable, mais, surtout, elle pense que ce n’est pas notre rôle de nous occuper de ça. Dans d’autres circonstances, je sais très bien que j’aurais eu le même raisonnement. On a été engagées pour enquêter sur un potentiel adultère, pas sur un trafic de drogues. Le trafic de cocaïne est répréhensible par la loi, pas l’adultère.
Je m’installe à mon bureau, je sors une feuille de brouillon et j’écris mon plan d’action :
- Chercher des informations sur le trafic de drogues dans les prothèses mammaires. Est-ce que ça existe ? Comment ça se déroule, etc. ?
- Demander à un autre chirurgien esthétique si c’est techniquement réalisable dans un cabinet ; je n’imagine pas que ça puisse se passer à la clinique, ce serait trop compromettant.
- Retourner dans l’abri de jardin pour voir s’il y a d’autres prothèses. Je prévois ça pour cette nuit.
- Essayer d’avoir accès au fichier des patientes de Baralando pour voir s’il y a un profil de femmes « particulier » et fouiller le cabinet à la recherche de n’importe quelle preuve. Demain, c’est jeudi, j’irai pendant qu’il sera à la clinique. Je pourrais y faire un saut cette nuit aussi - de toute façon vous l’avez compris, je ne comptais pas ouvrir la porte avec des clés… -, mais, de jour, ça attire beaucoup moins l’attention. Si quelqu’un me voit, je pourrai toujours me faire passer pour la femme de ménage. Si seulement je savais hacker des ordis comme Lisbeth Salander dans Millenium , ce serait carrément cool, mais ce n’est pas le cas, donc il faudra attendre demain pour le fichier des patientes aussi.
Pour le moment, tout ce que je peux faire, c’est lancer mon ami Google. Je tente un basique « Baralando drogue », mais forcément je ne trouve rien - alors que, bizarrement, la recherche « Daisy Baralando psychopathe » ça avait renvoyé des trucs quand j’avais essayé ! -, puis je tape « trafic drogues prothèses mammaires ».
Après plusieurs heures de lecture, j’arrive à la conclusion qu’effectivement, il y a des précédents, mais très peu nombreux. Les femmes venaient en général d’Amérique du Sud et les prothèses étaient tellement volumineuses que ça avait rapidement attiré l’attention de la police. En observant quelques photos dans des articles de journaux, je me dis que c’est vraiment dégueulasse de risquer une vie humaine de cette façon…
Ensuite, il faut que je fasse marcher mon réseau pour trouver un chirurgien esthétique qui voudrait bien me renseigner d’ici demain 15 h 59. Je tente ma copine infirmière.
- Allô, Linda ?
Zut, c’est son répondeur…
- Linda, c’est Adèle, voilà, c’est super important, je dois parler à un chirurgien esthétique d’ici demain matin, si t’en connais un à l’hôpital, s’il te plaît, tu pourrais me filer son numéro ? Merci, tchao.
À mon avis, elle risque de ne rien comprendre en écoutant mon message, mais tant pis. J’attendrai qu’elle me rappelle, sinon je le ferai. Demain, je suis sûre qu’elle ne travaille pas. D’ici là, il faut que je dorme pour reprendre des forces. Mais, après toutes ces émotions, je n’arrive pas à me calmer. Au bout d’une heure à me tourner et me retourner dans mon lit, je capitule. Autant mettre à profit les heures qui viennent pour avancer sur l’enquête. J’ai besoin d’y voir clair, d’avoir une vision d’ensemble. C’est pour ça que, forte de ma connaissance des épisodes de toutes mes séries policières préférées - Section de recherches , évidemment, mais aussi Cold Case et Elementary -, j’ai l’idée de faire un grand tableau avec tous les faits et tous les liens entre les différents protagonistes. Forcément, il y a quelque chose qui m’a échappé.
Sur le coup des 3 heures du matin, mon réveil sonne. Je l’avais programmé, mais finalement je n’ai pas dormi. J’ignore combien de temps j’y ai passé, mais ça y est, mon tableau est nickel chrome. Je suis au taquet, prête à en découdre et à prouver que Tristan est innocent. Je m’habille donc rapido et je sors en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Charline. Depuis son infiltration chez Carotte, elle a juré de ne plus jamais se lever avant 6 heures, mais sait-on jamais…
Un petit coup de Twingo et me voilà devant chez les Baralando. L’avantage, à cette heure-là, c’est que ça roule bien, je ne suis pas embêtée par les bouchons. J’ai quand même croisé une camionnette sur la route - d’ailleurs, c’était marrant, y’avait un squelette de poisson dessiné dessus -, et ça m’a rassurée de ne pas me savoir seule dans le noir.
Je suis équipée comme une pro avec une lampe frontale, un petit sac à dos contenant mon « matos d’espionne » - j’adore dire ça, ça fait comme dans Cat’s Eyes … - et des gants. Ça me rappelle ma première mission de détective, j’avais 14 ans et, avec des copains, on avait décidé d’aller au parc municipal espionner la bande de djeun’s qui le squattait tous les soirs avec leurs mobylettes et leur poste de radio. Histoire de ne pas se faire reconnaître, on avait porté, ce soir-là, des casquettes Dingo… Je vous l’ai dit : depuis toute petite, j’étais faite pour ce métier. Par contre, j’ai arrêté les casquettes Dingo, depuis le temps, parce qu’avec les oreilles qui pendouillent, ça fait prise au vent et c’est pénible.
Bref, c’est donc sans casquette Dingo, mais avec le pull Mickey de Charline, qui traînait à l’appart - pas très camouflage, mais j’avais froid - que je me retrouve devant l’imposant portail des Baralando. Je ne sais pas si c’est lié à l’alcool que j’avais bu l’autre soir, mais je ne me souviens pas trop comment j’avais fait pour sauter par-dessus. Je ne vais pas me laisser abattre par une histoire de portail. Alors, oui, je pourrais prendre mon élan et le gravir en Fosbury, avec style et élégance. Oui… mais non. Tout ce que je risque, c’est de m’étaler comme une crêpe contre la tôle du portail. J’avoue que ma dernière performance en saut en hauteur, c’était en cinquième, « en ciseaux » et j’avais franchi la barre des… soixante-cinq centimètres. À ma décharge, à l’époque, avec mes deux ans d’avance, je mesurais un mètre trente. Donc, pour citer mon père, « on forget ». Par contre, j’ai la bonne idée de grimper sur quelque chose pour me hisser et la seule chose que je trouve dans les environs, c’est une grosse pierre, genre un peu mini-menhir. Comme dirait Charline, « easy rider ». Je me retrouve à 3 h 30 du matin à faire rouler un menhir contre un portail à la lumière de ma lampe frontale… J’adore ce boulot. C’est clair que là, je me sens bien vivante.
Vous me croirez si vous voulez, mais, avec mon mini-menhir, je réussis à sauter le portail. Limite trop facile. À l’atterrissage, je réalise un truc auquel j’aurais dû probablement penser avant : comment je vais faire au retour pour repasser de l’autre côté ? Je crains d’avoir fait ma blonde, sur ce coup… Bon, tant pis, maintenant j’y suis, foutu pour foutu, il faut que je trouve ce que je suis venue chercher, c’est-à-dire… quoi, d’ailleurs ? Rien, ça serait bien, ou alors des preuves qui prouveraient - oui je sais, c’est le principe de la preuve de prouver… - que Tristan ne trafique rien du tout. Je vais passer tout l’abri de jardin au peigne fin afin d’être sûre qu’il n’y avait rien à trouver.
Premier constat : le cabanon est une nouvelle fois ouvert. Franchement, il faudrait être complètement con pour cacher de la cocaïne dans un endroit accessible à tous - enfin, moyennant un peu d’escalade et un petit côté Obélix -, dont ses gamins. Premier bon point pour Baralando, donc. J’en suis sûre, c’est un type bien. Oui, je sais ce que vous allez me dire : « méfie-toi, Adèle, tu commences par trouver le mec génial avant de t’apercevoir que c’est le pire tocard de tous les temps »… Et moi, je vous répondrai : et si c’était lui mon premier succès après mes k échecs, ça vous en boucherait un coin, hein ? Vous connaissez cette phrase de Churchill « le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme » ? À ce compte-là, je suis en fait la fille la plus successful de tous les temps.
Je fouille donc avec minutie et ma lampe frontale - ça porte un nom, cette figure de style, il me semble… - tout l’atelier. Je vois de belles paires de chaussures de ski des années quatre-vingt-dix, des outils qui datent de l’arrière-grand-père - j’en ai mis quelques-uns dans mon sac à dos, bien pliés dans un torchon, histoire de voir à la lumière du jour s’il y a des traces de poudre dessus -, des tabourets Grosfillex tout pétés, des cageots vides, des bocaux de ce qui avait dû être, à une époque, des cerises à l’eau-de-vie, des journaux de l’année 2006, mais à part ça, rien. Ça tombe bien, c’est ce que je cherchais. En même temps, je ne peux pas dire qu’il n’y avait rien à trouver si je n’ai fouillé que le cabanon. L’idéal serait de fouiller dans sa maison aussi.
C’est très tentant. Et puis, moi, mon souci, c’est que, quand j’ai commencé à avoir le début d’un germe d’idée, rien ne m’arrête pour aller au bout. Je me connais, donc ce n’est pas la peine de lutter, je ne bougerai pas d’ici tant que je n’aurai pas retourné la baraque.
Évidemment, il y a un ou deux petits problèmes : a priori, la famille Baralando au grand complet est en train de dormir dans cette maison. Je ne sais pas où sont les chambres, je ne sais pas si je ne vais pas trouver Tristan sur le canapé, je ne sais pas si Daisy ne va pas se pointer dans le salon pour envoyer un message à son père Noël, je ne sais pas s’il y a un détecteur de présence, je ne sais pas si l’un des gamins ne va pas se lever pour aller faire pipi… Bref, ça, c’est l’aventure.
Établissons - encore… - un plan d’action :
1 - Ouvrir la porte sans bruit et sans rien casser.
2 - Vérifier qu’il n’y a pas d’alarme.
3 - Se cacher et attendre pour voir si ça bouge dans la maison.
4 - Tout fouiller méthodiquement.
J’aime quand tout est prévu, anticipé, réglé, nickel. J’imagine ce que vous pensez… Vous vous dites que je prévois toujours tout, mais que jamais rien ne se passe comme prévu. Oui, je sais, mais c’est justement pour ça que je prévois toujours tout. Parce qu’imaginez, si je ne prévoyais rien, ce serait encore pire !
Je me dirige donc vers la porte d’entrée. Elle est fermée à clé. Évidemment, on n’est pas au pays des Bisounours, Charline me l’a fait remarquer tellement gentiment hier, j’ai bien compris maintenant. Je sors mes « outils » de mon sac à dos et je commence à la crocheter. Si vous vous demandez quels sont ces outils, en fait, c’est ma trousse de quand je fabrique mes bijoux : il y a du câble en fer, une pince coupante, une pince plate, une pince ronde, idéale pour tordre des métaux, de la super glu, des ciseaux qui couperaient une main et… une carte bleue. Je m’en sers parfois pour ouvrir des portes, et aussi pour trancher des gâteaux - si l’occasion se présente. Comment ? Ça, c’est mon secret.
Ma moyenne de temps de crochetage, c’est quarante-six secondes. Pas mal, mais c’est parce que j’ai un peu d’entraînement. Heureusement que Charline n’est pas là : jamais de la vie elle ne m’aurait laissée faire ça. C’est sûr qu’elle n’a jamais grillé un feu orange, alors, entrer par effraction chez quelqu’un… Moi, je m’en fous complètement d’être dans l’illégalité. Il y a longtemps, j’étais, moi aussi, une fille honnête à outrance, mais j’ai arrêté. Cela dit, j’ai quand même des principes : je distingue les choses illégales qui ne concernent que moi, donc pas de souci, et celles qui portent à conséquence pour les autres et ça, je m’y refuse. Ou alors seulement si c’est des toutes petites conséquences…
Bref. Tout ça pour dire que la porte ne me résiste pas longtemps. Je l’entrebâille très légèrement et je fais glisser ma main le long de l’embrasure pour être sûre qu’il n’y a pas de détecteur d’ouverture. C’est de plus en plus fréquent, ce type d’alarme.
Ni une ni deux, comme on dit, je suis dans la place. Je passe au petit 2 de mon super plan : vérifier qu’il n’y a pas de détecteurs de mouvement. Il en existe deux sortes : il y a ceux qui ne détectent pas les animaux - possibilité pour moi dans ce cas-là : marcher à quatre pattes - et il y a les autres. On va partir du principe que les Baralando ne sont pas « animaux-friendly ». J’ouvre mon sac à dos et, avec du papier, je fabrique un avion assez épais - à l’école, j’avais fait détective option origami, je vous avais pas dit ? - et je le balance sans vergogne dans la pièce, relativement en hauteur. Et je compte : 1, 2, 3, 4, 5, …, 29, 29 et quart, 29 et demi, 29 trois-quarts, 30. Rien ne se passe. Feu vert pour moi.
* * *
J’y crois pas, je suis chez lui ! Je me retrouve assez rapidement dans le salon et, a priori, il n’est pas sur le canapé. Donc, j’en déduis qu’il dort dans son lit, avec elle… La vision d’horreur, si je vois ça, je pense que j’en meurs. Il faut que je reste concentrée et que je passe au petit 3 : me cacher pour être à l’affût d’une activité quelconque dans la maison. Je me planque donc derrière l’un des canapés et j’attends. Tout est noir et silencieux.
Fouillage de baraque, c’est parti ! Cuisine : placards, poubelle - ne vous moquez pas, c’est dans les poubelles qu’on trouve le plus de choses -, frigo… J’ai failli m’étouffer de rire lorsque j’y ai vu de la pâte à crêpes : ce n’est en effet pas une légende que Daisy fait des crêpes. Bureau : tiroirs, sac à dos posé par terre, rayonnages, je passe tout au peigne fin. Salon : je regarde sous les canapés, sous la table, dans le meuble où il y a la vaisselle. Toilettes. Rien. Je n’ai rien trouvé. Il faut que je m’attaque à l’étage, et c’est le moment où c’est « tendu du slip » comme j’aime à dire, parce que c’est là que dort visiblement toute la famille. Mon cœur bat très fort, si ça continue, il va les réveiller, mais je VEUX en découdre avec cette histoire. Alors, je monte.
La première pièce que je visite semble être la salle de bains « parentale ». Il y a une superbe baignoire d’angle, genre balnéo, des produits de beauté, de maquillage, un rasoir électrique d’homme - j’aurais juré que Tristan se rasait avec un rasoir manuel… -, deux brosses à dents, une bleue et une rose - le cliché -, du dentifrice, un sèche-cheveux et une petite bouteille de vodka. Et, en plus, elle picole ! Enfin, je dis « elle », ça pourrait être lui, mais ça m’étonne. Oui, je sais, je ne suis pas objective. La couleur de son rouge à lèvres me donne une idée : j’ai envie d’écrire avec en gros « Daisy La Poufiasse » sur le miroir. Ce serait une « toute petite conséquence » ça, non ? Je me fais violence pour renoncer à cette idée de génie qui, il est vrai, risquerait de m’attirer des problèmes. Par contre, je fais autre chose : je sors ma super glu de mon sac à dos et je lui colle les poils de sa brosse à dents rose. Il n’y a pas de petit profit.
Je trouve dans cette salle de bains des choses très drôles que je ne décrirai pas ici, histoire de ne pas couvrir de honte cette pauvre DLP - sympa, ce sigle affectueux, non ? -, mais oui, il y a des objets fluo qui vibrent. Faut croire que Tristan et le père Noël ne lui suffisent pas. Mais rien concernant un potentiel trafic de drogue. J’entre ensuite dans le « dressing ». Les gens riches n’ont pas de « placards » pour ranger leurs fringues, ils ont un « dressing ». Je retourne tout : les chaussettes, les caleçons de Tristan - bon point pour lui, je n’ai pas trouvé de slip -, les sacs de Daisy, ses foulards… Tout. Je me dis qu’autant de chaussures à talons aiguilles dans une pièce aussi petite, ça devrait être interdit par la loi. Du coup, vengeance, je sors ma paire-de-ciseaux-qui-couperait-une-main et je les coupe tous. Les talons. Certains d’entre vous appelleront ça de la jalousie, au pire, de la mesquinerie de bas étage, mais je m’en fiche. Moi, je réfléchis plutôt en termes de mérite. Est-ce que DLP mérite le mari qu’elle a ? Non. End of story.
C’est pas que je passe un mauvais moment dans cette baraque, mais là je vais devoir partir parce qu’il est presque 6 heures et il ne me reste que les chambres à fouiller. Chambres qui sont occupées. Je veux bien être la fille la plus obstinée de la Terre, voire de la galaxie, mais il faut que je me rende à l’évidence que je ne peux pas y entrer. C’est trop risqué. Je n’ai rien trouvé ailleurs dans la maison et j’en suis bien soulagée.
La pression redescend au moment où j’arrive en bas de l’escalier. Mais c’est précisément à cet instant que je remarque une porte que je n’avais pas vue jusqu’à présent. Une porte « dérobée », ça porte bien son nom. Étant donné son emplacement, ça ne peut être qu’une pièce noire ou une cave. Donc, forcément, il faut que j’aille regarder ce qu’il y a derrière. Et elle est fermée à clé. Je me sens comme dans Barbe-Bleue. Peut-être que je vais trouver des cadavres de femmes ? Que Barbe-Bleue-Baralando va arriver et me charcuter ? Mais, moi, je n’ai pas ma sœur Anne pour regarder à l’horizon… Au mieux, j’ai ma coloc’ Charline, qui me tuerait dix fois plus que Barbe-Bleue, si elle avait une idée d’où je suis… Non, mais, Barbe-Bleue , c’est des conneries de conte pour apprendre aux gamins à ne pas être curieux - de même que Le petit chaperon rouge , c’est pour apprendre à obéir à sa mère, pff - et, moi, je veux savoir ce qu’il y a dans cette pièce. Et vas-y que je recrochète une porte. Au point où j’en suis… Mais là, c’est un peu stressant, parce que j’ai peur que quelqu’un se lève. Et, justement, j’ai à peine le temps d’ouvrir la porte, d’entrer et de la claquer derrière moi qu’un réveil sonne à l’étage.
Je me retrouve d’un coup dans le noir total et, visiblement, il y a un escalier puisqu’en un quart de seconde, je me retrouve en bas après avoir dévalé, façon Charline, une dizaine de marches sans avoir eu le temps de refermer la porte à clé. Connerie de cave. Je rallume ma lampe frontale. Ah oui, effectivement il y avait un escalier. J’ai l’impression d’avoir des bleus un peu partout et j’entends des pas dans la cuisine au-dessus. Je commence à paniquer : comment je vais sortir d’ici s’il y a du monde en haut ? Quelqu’un va-t-il s’apercevoir que la cave est ouverte ? Je crois que je suis faite comme un rat.
C’est dans ces moments-là que je suis contente d’avoir une certaine « force intérieure », probablement développée par toutes ces phrases dévastatrices prononcées par mes moult tocards - les gars, je ne vous l’ai jamais dit, mais, vraiment, merci… Je ne sortirai peut-être pas d’ici glorieusement. Daisy aura sans doute des velléités de me buter quand elle apprendra que j’ai couché avec son mari alors qu’elle était ma cliente - sans parler de la brosse à dents et des talons… -, j’irai peut-être en prison pour être entrée par effraction, la police perquisitionnera chez moi et découvrira la cocaïne, ce qui m’en remettra pour quinze ans. OK. C’est la lose, honte sur mes parents, et tout ce qu’on veut. Mais, au moins, j’aurai trouvé ce que je suis venue chercher, parce que je vais la fouiller, cette cave. Allezzzz !
Je ne me suis pas posé de questions, j’ai foncé dans le tas et j’ai tout retourné. Jusqu’à présent, j’avais tout replacé scrupuleusement, mais là, tant pis, de toute façon je sortirai probablement d’ici les pieds devant. Des cartons, des bouteilles, des bocaux, de vieux journaux - encore -… et tout au fond d’un carton, dans une boîte à chaussures, il y a une grosse enveloppe genre kraft. Ce qui est bête, c’est que, quoi que je trouve dedans, je ne pourrai jamais rien dire à Charline. Mais je veux savoir. Juste pour moi. Je veux savoir si Tristan Baralando, cet homme que j’aime comme je n’ai jamais aimé personne, est un trafiquant de drogue.
Alors j’ai ouvert l’enveloppe, et j’ai regardé à l’intérieur : des billets, des billets et des billets. Au moins cent cinquante mille euros.
* * *
Mais dans quoi suis-je allée me fourrer ? C’est bien la première fois que je sens que quelque chose me dépasse complètement. Franchement, on ne demandait rien à personne, on gérait nos petites histoires de lapins perdus, d’adultères, et de bonne femme tarée qui entend des bruits, mais on ne faisait pas de mal. Et puis, voilà, la moto, le filet, la prothèse, la cocaïne, les biffetons… tout s’est enchaîné. Sans compter que j’ai couché avec ce type… Bon OK, on arrête les conneries et je vais direct chez les flics, Charline a raison. Je ne vais pas rester une minute de plus dans cette baraque.
Mais comme disait Chirac, les emmerdes, ça vole toujours en escadrille. C’est pour ça que je m’aperçois, en croyant repartir tranquillou, que la porte de la cave est verrouillée et que, par conséquent, je suis coincée là. C’est pour ça aussi qu’à cet instant précis l’ampoule de ma lampe frontale a décidé de rendre l’âme. Et c’est pour ça qu’en sortant mon portable pour appeler Charline, je comprends que je n’ai pas de réseau.
Mais sans ça, ça va. Plutôt bien, en fait. Tellement bien que je commence à pleurer de grosses larmes qui mouillent, et à renifler comme un cochon. Et en plus, je n’ai même pas de Kleenex. En escadrille, je vous dis.
34 - Adèle


Jeudi 12 mai 2016

Je suis restée assise par terre dans cette cave pendant un petit moment. Dix minutes ou deux heures, je ne pourrais pas vous dire, parce que j’avais l’impression d’être décédée.
Et puis j’ai réfléchi. Mon cerveau n’était visiblement pas encore en état de mort cérébrale. C’est quand même moi qui me suis fait plaquer le jour de mon anniversaire des 17 ans par un saxophoniste qui s’était tapé ma copine de lycée aux cheveux violets. C’est aussi moi qui ai passé Noël seule avec mon chat gravement malade parce que mon amoureux de l’époque m’avait plantée au dernier moment. Et c’est encore moi qui suis rentrée, seule, encore, à pied, du service des urgences de l’hôpital à 2 heures du matin dans le froid, avec une pyélonéphrite que l’interne de garde pensait avoir guérie avec du Doliprane. Donc, c’est pas une cave fermée à clé, une lampe frontale HS, un portable sans réseau et un trafic de cocaïne qui vont m’abattre.
Alors j’ai eu une idée. L’unique idée qu’il était possible d’avoir finalement. J’ai utilisé la torche de mon téléphone et j’ai cherché une grille d’aération suffisamment grande pour pouvoir m’y glisser. La seule différence avec Prison Break , c’est que j’aime pas les tatouages, même les tatouages des Malabar.
Et c’est là où j’ai compris que faire du sport, ça pourrait avoir un intérêt quand même. Pour me hisser dans le conduit, j’ai fait appel à tous mes biceps, et, ce faisant - trop drôle, cette expression -, j’ai fait tomber mon portable par terre. Point positif : je suis en route vers la sortie. Point négatif : je suis à nouveau dans le noir.
De toute façon, il n’y a pas besoin de lumière pour comprendre qu’il n’y a qu’une seule direction vers l’extérieur. Alors, je rampe dans le conduit, au milieu de la poussière et des araignées - Charline va me buter quand elle va constater ce que j’ai fait de son sweat Mickey blanc -, façon épreuve d’immunité de Koh Lanta . Non, en vrai, c’est plus proche de la grosse limace baveuse, mais ne m’enlevez pas le peu de dignité qu’il me reste…
Ce qui est bien, avec ce genre d’activités, c’est que je découvre des muscles dont j’ignorais l’existence. C’est un peu, toutes proportions gardées, comme quand on peint des plafonds plusieurs jours de suite, vous voyez ? Avec un entraînement pareil, je prendrai le parcours noir la prochaine fois à l’accrobranche. Mais, avant, je rêve d’une douche chaude, de quarante-huit heures de sommeil, ensevelie sous ma couette, et d’un chocolat chaud.
La perspective d’un bon Nesquik - celui où on fait chauffer le lait à la casserole, en ajoutant petit à petit le cacao et en remuant avec une spatule en bois - m’a visiblement remotivée à mort, parce que je finis par « entre-apercevoir » la lumière du soleil levant. Allez, hop, je m’arrache d’ici et je rentre. Il m’a suffi de pousser la grille qui séparait le conduit de l’extérieur pour qu’elle tombe en avant et j’ai pu, relativement facilement, sortir de mon tuyau, la capuche du sweat sur la tête pour ne pas être reconnue, en cas de rencontre intempestive.
J’étais en train de me diriger vers le portail lorsque j’ai senti un énorme choc sur l’arrière de mon crâne. Je me souviens d’avoir regardé le ciel - sans doute pour demander ce que j’avais fait au bon Dieu pour mériter tout ça -, avant de m’écrouler lourdement sur le sol.
35 - Charline


Jeudi 12 mai 2016, 7 heures

Je me réveille péniblement. Adèle a fait un bruit de dingue une grosse partie de la nuit. Quand j’ai enfin entendu le silence, il était 3 heures du mat’. Je suis épuisée. Ce n’est pas possible qu’elle puisse être aussi inconsciente ! La fille, elle explose une prothèse pleine de cocaïne au milieu de l’appart’, elle fait n’importe quoi. Elle voulait passer l’aspirateur pour l’enlever. Avec notre vieil appareil qui renvoie autant de poussière que ce qu’il en ramasse ! En plus, elle tient des propos carrément incohérents. Enfin, je ne peux pas trop lui en tenir rigueur, il paraît que sous coco, tu te prends pour un héros, un surhomme, tout ça.
Alors que je sors de ma chambre, je découvre un univers complètement irréel, et pas dans le sens conte de fées, non, non. Dans le sens flippant, irrationnel, psychotique.
Adèle a écrit des formules mathématiques partout sur le mur du couloir.
J’entre dans la cuisine et je trouve un plan de la maison de Branlo avec un dessin de l’abri de jardin, de son bureau. Tout est mélangé, on dirait les gribouillis d’un enfant de 4 ans. En même temps, elle a tiré des fils d’une photo à l’autre comme les policiers de Section de recherches . Une partie de son écriture, d’habitude super jolie, est complètement illisible.
Dans le salon, c’est l’hécatombe, un logigramme recouvre un pan de mur entier. En m’approchant, j’arrive à distinguer quelques phrases :
« La prothèse est la seule » :
« OUI » « alors Tristan ne sait rien et s’est fait piéger ».
« NON » « alors Tristan ne sait rien et s’est fait piéger ».
Probabilité que Tristan soit coupable : 0 %.
Probabilité que Charline se trompe : 100 %.
Et puis, clou du spectacle, j’ai trouvé ça dessiné sur le mur :

« Daisy La Poufiasse »… Aucun doute, Adèle a décidé de prendre personnellement cette affaire. Elle a dû partir sans moi au bureau. Quand je vais la retrouver, elle va m’entendre !
* * *
8 h 30 du matin. Je me sens très en colère, au bord de la crise de rage, en fait. J’ai dû prendre le métro et le bus pour venir jusque-là… Je me demande parfois à quoi ça sert d’avoir une coéquipière pareille.
Je m’attends à ce qu’elle soit là, assise sur son canapé en bas du souplex, avec sa tête de raton laveur cerné.
Pas du tout. La porte est fermée. Le voyant du répondeur est allumé, j’appuie machinalement sur « play ».
« Vous avez douze nouveaux messages ».
Douze ?! Mais c’est quoi, ce truc ? Tout le monde nous connaît, maintenant ?
Message 1 aujourd’hui à 7 heures :
« Ici Daisy Baralando, merci de me rappeler au plus vite ! »
Message 2 à 7 h 03 :
« Ici Daisy Baralando, c’est urgent ! Bougez vot’ postérieur maintenant ! »
Je n’ai maintenant plus aucun doute sur l’origine des suivants qui montent en intensité crescendo.
Le dernier contient quelques insultes bien senties.
Je tente d’appeler Adèle sur son portable, à la seconde sonnerie une voix bien connue retentit :
- Allô qui vous êtes, vous ? J’sais qu’vous êtes sa pouf, j’vais vous r’trouver et vous étrangler avec mon string, ’spèce de traînée, va !
Je raccroche immédiatement.
Bon, visiblement le téléphone d’Adèle est dans la main de Daisy, mais Adèle n’y est pas. Qu’est-ce qu’elle a encore inventé ?
Je vais être obligée de rappeler Daisy, mais sur son portable à elle, du coup.
Le téléphone n’a même pas le temps de sonner que j’entends sa voix :
- Alllôôôô !
Hurlement.
- Euh, Madame Baralando ? Pardon de vous déranger, ici Charline de l’agence A&C, vous avez tenté de nous joindre, malheureusement Adèle est indisponible.
- Z’êtes qui, vous ?
- Euh, son associée, Charline. Vous savez, nous nous sommes rencontrées une fois…
- Ah oui, la secrétaire…
Non, l’associée.
- Quelqu’un s’est introduit chez moi, j’en suis sûre que c’est la whore de mon mari, j’ai son téléphone dans la main.
- Je peux me rendre chez vous, si vous le souhaitez, cela risque d’être un peu long, Adèle est partie avec la voiture…
- J’viens vous chercher à la gare dans dix minutes.
Clic, elle a raccroché sans attendre ma réponse, pour quoi faire, hein ?
Il faut que je coure, et vite, pour arriver dans les temps au point de rendez-vous. Elle approche dans le 4x4 et elle fulmine.
Elle brandit triomphalement le téléphone.
- À quoi qu’ça sert que je vous paie, si c’est moi qui fais la job ?
Je me retiens in extremis de la corriger.
Je reconnais le portable d’Adèle. Qu’est-ce qu’elle a encore fait ?
Je le déverrouille, rien n’a été touché, elle n’a pas passé d’appel depuis hier soir, lorsque je suis rentrée. Son alarme est réglée sur 3 heures, elle avait bien prévu quelque chose dans mon dos.
Nous arrivons à proximité de la maison Baralando et je vois que la Twingo est garée le long de l’accotement.
Quel était le plan débile d’Adèle ? À quel moment elle a pu penser que partir chez Branlo à 3 heures du mat’ sans moi et sans m’en informer, c’était l’idée du siècle ?
- Vous m’écoutez !!
Oups, j’ai dû louper une grande partie du monologue.
- Pardonnez-moi, Madame Baralando.
- Je vous disais qu’en plus cette conne a fait des choses horribles chez moi ! J’ai voulu mettre mes talons préférés et lorsque j’me suis l’vée, ils se sont cassés, TOUS !!! Résultats, r’gardez moi ça, j’ai été obligée de porter les espadrilles de mon crétin de mari.
Oh my God! En effet, je viens de découvrir l’ampleur des dégâts. Ses pieds péniches chaussés dans des espadrilles, c’est affreux, j’ai du mal à focaliser mon attention.
- Qu’est-ce que vous foutez avec ce téléphone ?
Son ton très agacé me réveille brutalement.
- Ben, je regarde si je trouve des indices.
- Comment que ça ? Vous connaissez le code ?
- Eh bien, en fait, oui, vous allez rire, mais il s’agit des premiers chiffres du nombre « e », un nombre hyper connu des mathématiciens, hein, parce que moi je le maîtrise pas du tout.
- Vous êtes capable de craquer n’importe quel téléphone ?
- Alors, figurez-vous que, pas du tout…
- Comment ça pas DU TOUT ?
- En réalité, il semblerait que ce soit l’appareil d’Adèle, mon associée.
- Qu’est-ce qu’elle f’rait dans ma cave, celle-là ? L’avait qu’à sonner, aussi !
Excellente question, Docteur Watson, si je le savais, je n’en serais pas là !
- Elle m’a dit qu’elle était sur une piste, hier soir, elle est visiblement partie en éclaireur.
- En éclaireur, en pleine nuit dans ma maison ? Mais vous êtes une équipe de folles furieuses incompétentes ! Vous croyez qu’vous êtes du dessus le panier, mais pas du tout, non, vous êtes la première roue du carrosse, oui ! La cassée, en plus.
Je ne sais pas si je peux franchement la détromper sur ce point. Je suis assez inquiète quant à l’état dans lequel je vais retrouver Adèle.
Nous arrivons sur le pas de la porte, je commence à vraiment me demander ce que j’ai pu louper. J’ai laissé Adèle gérer l’affaire Branlo cinq minutes, résultat : hier, elle était couverte de cocaïne, cette nuit elle s’est échappée, sans compter le Viking qui m’a fait la peur du siècle. Je vois bien qu’on perd complètement le contrôle de la situation.
J’espère qu’elle s’est juste endormie dans un coin, prostrée…
J’entre derrière Daisy, ses enfants sont assis sagement devant la télé. Ils sont mignons, ces petits… Calmes, très très calmes. On sait tous qu’un enfant dépressif est un enfant calme, ils doivent être très dépressifs.
Elle se dirige directement vers une porte qui mène à un escalier très escarpé. Je pose délicatement le pied sur la première marche, puis la seconde. Je me détends un peu. Erreur de débutante. Ma cheville se tord alors qu’une fois de plus, mon cerveau a mal évalué la distance pied/marche. Je sens le poids de mon corps se décaler, puis mon épaule heurte violemment le mur qui me renvoie immédiatement sur Daisy.
Je ferme les yeux et me contracte, prête à subir la chute inévitable qui nous attend. À la place, je percute un autre obstacle, mais chaud. Elle n’a même pas cillé. Je rebondis sur elle avant de me retrouver assise sur les fesses, sonnée, au milieu de l’escalier. Pour le professionnalisme, je repasserai. Je me sens tellement pathétique. Elle me jette un regard à la fois agacé et condescendant.
- Qu’est-ce que vous faites, vous ?
- Désolée, je me suis tordu la cheville.
- Pff, vous irez pas loin dans la vie comm’ça, Mademoiselle ! En plus, si vous êtes aussi efficace que ce que vous êtes adroite, vous pouvez changer de métier, j’vous le dis, moi !
Cette remarque me met très en colère, j’ai bien envie de lui lâcher ce que je pense, mais un sentiment diffus m’en empêche. La trouille. Je suis morte de peur devant cette femme immense et agressive. Ce serait un coup à ce qu’elle m’assomme avant de m’enterrer vivante dans son sous-sol. Personne ne me retrouverait jamais ! Je m’abstiens donc de tout commentaire et, à la place, lui demande poliment :
- Pourriez-vous m’indiquer l’endroit où était le téléphone, s’il vous plaît ?
Elle me montre un coin de la pièce. Je regarde autour de moi, mais je ne vois rien qui pourrait m’aider.
- Je cherchais de la farine pour mes crêpes, quand j’ai trouvé c’téléphone.
J’essaie de crier pour appeler Adèle, mais, pas de réponse.
36 - Adèle


Le même jour, un peu plus tard

Une douleur atroce me réveille brutalement. J’ai l’impression que mon cerveau va exploser tellement j’ai mal. En plus, je crois que je saigne, mais je ne peux pas toucher parce que j’ai les mains attachées dans le dos. Je suis assise sur une chaise, avec une sorte de sac en toile de jute sur la tête. Je tremble. Et je pleure aussi. De douleur, de froid, de solitude, de peur. Et puis je suis incommodée par une immonde odeur de poisson ou je ne sais quel animal marin. Ce qui est potentiellement un problème, parce que je suis très allergique aux crustacés. J’ai fait un œdème de Quincke la dernière fois qu’on m’a servi des légumes avec la cuillère qui avait préalablement été utilisée pour servir les crevettes.
Si ce matin - enfin, je veux dire celui d’hier -, on m’avait dit que je me réveillerais assise, les mains ligotées et la tête recouverte d’un sac à patates, j’aurais d’abord cherché Marcel Beliveau et sa caméra, avant de hurler de peur. Mais il faut croire que trop de peur tue la peur, ou, pour être plus précise, trop de vie de merde tue la vie de merde. Sérieux, j’ai presque 30 ans, pas de mec, pas d’enfant, j’ai changé de boulot dix fois, je ne suis pas propriétaire, je suis plutôt seule - hormis la compagnie de Charline -, et la plupart des gens que j’ai croisés se sont essuyé les pieds sur moi sans l’ombre d’un remords. Oh, mais, qu’est-ce qui s’est passé au-dessus de mon berceau ?? Et, bien sûr, le jour où il faut trouver quelqu’un à frapper et à kidnapper, ça tombe encore sur moi. Là, je suis complètement au bout du rouleau. J’en ai trop gros sur le cœur.
Souvent, dans les films d’action, les héros s’en sortent parce qu’ils se disent qu’ils ne veulent pas mourir. Mais moi, franchement, maintenant, tout de suite, je m’en fous et, en fait, je veux bien mourir. De toute façon, ça ne fera de peine à personne, voire, ça arrangera la conscience de certains mecs qui pourront se dire « Ah, ouais, Adèle ? C’est sûr que j’avais pas été hyper clean avec elle, mais bon maintenant, la pauvre, elle est morte, alors, c’est pas grave ».
Tout à coup, j’entends une porte qui grince, des bruits de pas - plutôt lourds -, et je sens une grosse main m’arracher le sac en jute. J’essaie, autant que faire se peut, de regarder où je me trouve, de faire attention à chaque détail. Mais une énorme gifle me ramène rapidement à ma situation d’otage. Déjà que j’avais hyper mal à la tête, je vous laisse imaginer l’effet de cette gifle.
Un homme gigantesque se tient face à moi. Il est grand, gros, et large. Il se mesure en mètres cubes, lui. Il a des tatouages partout, beurk ! J’ai l’impression qu’il ressemble à quelqu’un, mais franchement, je ne vois pas à qui. Et il prononce cette phrase incroyable :
- Mais t’es qui, TOI ?
Alors là, les bras m’en tombent - enfin, s’ils n’étaient pas attachés, ils m’en tomberaient. Le mec me frappe, m’enlève, me transporte, me cache dans ce hangar dégueu, et il ne sait pas qui je suis ??? Et puis, c’est quoi, le rapport avec Baralando ? Je ne comprends rien de chez rien de chez rien. De chez rien.
- …
- Tu vas me répondre, espèce de salope ?
Il a un accent de l’Est, mais je ne pourrais pas dire s’il est russe, ou polonais, ou ukrainien… enfin on s’en fout. Et bam ! Une nouvelle gifle. « Tends l’autre joue », disait Jésus…
- Je comprends rien… qu’est-ce que vous me voulez ?
- Elle est où, l’autre ?
Alors là, il m’a définitivement perdue. C’est un pote de Printin ?
- Vous parlez de qui ?
- L’autre gonzesse qui conduisait la même voiture et qui portait les mêmes fringues que toi.
Ouh putain, l’heure est grave. Malgré mon crâne complètement fracassé, je comprends que cette grosse brute en a après Charline. Que moi, je me retrouve dans la merde, ça peut se concevoir dans le sens où je l’ai peut-être - je l’avoue - un peu cherché. Mais pourquoi Charline ?!? C’est quoi, ce délire ?
- Cette garce m’a filmé et il faut que je récupère sa vidéo.
Ça y est ! Eurêka, je crois que j’ai réussi à assembler tous les morceaux du puzzle. Ce gros/grand/large, c’est le mec que Charline a repéré à l’aéroport. Effectivement, elle avait pris la Twingo et elle portait son sweat Mickey - enfin à l’époque, il était tout propre. Et ce baltringue nous a confondues ! Sauf que la vidéo, elle est sur MON téléphone. Mais mon téléphone est dans la cave des Baralando. C’est fou ce qu’on peut réfléchir à plein de trucs en cinq secondes. Et là, il me faut cinq secondes de plus pour échafauder une stratégie. Sachant que quand il va réaliser que je ne lui sers à rien, il va vouloir me buter. Et que, finalement, ça ne m’arrange pas, parce que je ne supporterais pas qu’il s’en prenne à Charline après. Je crois que je n’ai qu’une seule façon de m’en sortir.
- Monsieur, moi, je suis Vanessa, la maîtresse du docteur Baralando.
- …
- …
- Quoi ? Mais qu’est-ce que tu foutais chez lui au milieu de la nuit ?
- Voilà, en fait, pour tout vous dire, vous voyez, Tristan, c’est l’homme de ma vie. Je l’aime tellement, je ne peux pas vivre sans lui. Et sa femme, elle le traite comme un chien, mais il ne la quitte pas, alors que moi, je le rendrais tellement heureux… Donc j’ai voulu comprendre, et voir où ils habitaient, comment ils vivaient. C’est pour ça que j’y suis allée, mais si vous saviez à quel point ça m’a fait mal de constater qu’ils dormaient ensemble, comme si je n’existais pas, comme s’il ne s’était jamais rien passé avec Tristan… Pourtant, on a vécu des trucs hyper forts, on avait des projets, et moi, je suis trop malheureuse, bouhouuuu…
- Allez, ça suffit, stop !
- Oui, mais moi, j’ai toujours été sincère avec lui, et lui, bouhouuuu…
- Ta gueule, ta gueule !
C’est bon, je l’ai saoulé. J’ai l’air d’une paumée affective - rôle de composition, évidemment -, mais ça a le mérite de lui faire penser à autre chose qu’à Charline. Et c’est très futé, parce qu’étant une « proche » de Baralando, il ne peut pas me liquider. Sinon au revoir son petit business… Bien sûr que Tristan ne va pas cautionner un meurtre. Reste à savoir comment cette brute compte me sortir d’ici.
Sauf que, contre toute attente, il a tourné les talons, il est parti, et j’ai entendu un bruit de portière puis de camionnette démarrer en trombe.
Mais non !! Je suis toute seule, ligotée, sans rien à manger ni à boire, dans cet entrepôt. Même dans Section de recherches , le major Bernier ne pourrait pas me retrouver grâce à la puce de mon téléphone parce que je l’ai laissé tomber bêtement dans la cave des Baralando. Je n’ai aucun moyen de prévenir qui que ce soit, mais surtout, le grand/gros/large fou furieux s’est maintenant lancé à la recherche de Charline.
Là, pour le coup, je vais vraiment mourir ici. Toute seule. Dans des souffrances atroces. Et en plus, ça pue le poisson…
- Au secouuuuurrrrssss !!!!!!!!!!!!!! Aidez-moi !!!!!!!!!!!!!!!!!! À l’aide !!!!!!!!!!!!!!!
37 - Charline


Le même jour, encore

Ça fait vingt minutes, maintenant, que je m’égosille à la poursuite d’Adèle à travers toute la maison de Branlo, mais rien à faire, je dois me rendre à l’évidence, elle n’est pas là.
Daisy est dans sa chambre et je l’entends hurler de la cuisine. Elle baragouine un truc au sujet de son lavage de dents. Elle a de drôles de préoccupations ; ma coéquipière a disparu dans sa baraque et l’autre parle dentifrice.
Son pas lourd retentit dans l’escalier. Je sens une tension dans ma nuque. Qu’est-ce qu’elle va encore me dire comme horreur cette fois ?
Elle entre dans la pièce avec une dizaine de chaussures différentes.
- Regardez, j’ai été vandalisée ! (Tous les talons sont coupés, c’est vraiment pas glamour, des Louboutin en 42, avec ou sans talons…) Et matez la brosse à dents à mon mari !
Elle brandit une brosse à dents rose fuchsia très improbable.
- Madame Baralando, si vous avez été cambriolée, peut-être qu’Adèle a vu quelque chose et qu’elle a eu un problème.
Je sors pour faire le tour de la maison, je découvre des traces de pieds immenses. Je reconnais aussi l’empreinte d’Adèle, elle adore les semelles avec des motifs inattendus, ici des pandas. Y’a des fabricants qui se disent que des dessins sur les semelles de chaussures adultes, c’est vendeur, et ils ont raison, Adèle est grande fan.
Je commence à avoir la boule au ventre, je suis les empreintes, pas bien loin, il y en a deux puis les empreintes géantes se mêlent aux pandas et une marque de corps de petite taille est encastrée dans le sol. C’est sûr, c’est Adèle. Il lui est arrivé quelque chose. Je panique. Sur la façade, une bouche d’aération a été arrachée.
- Madame Baralando, savez-vous d’où part ce conduit ?
- Du sous-sol, je crois.
- Je voudrais redescendre dans votre cave vérifier qu’un indice ne nous aurait pas échappé.
- Vous feriez mal vot’travail ? Quelle surprise !?
J’ai envie de lui péter ses dents à elle, j’ignore qui lui a tranché ses talons, mais il aurait pu lui couper les cheveux et la langue avec ! Au lieu de ça, je réponds calmement :
- Madame Baralando, compte tenu de votre gentillesse, je m’étonne que quelqu’un ait pu se montrer aussi odieux et vous abîmer vos chaussures.
- Voilà enfin une parole sensée de votre part.
Elle retourne avec moi jusqu’à la cuisine puis déclare :
- Vous connaissez le chemin, hein !
Oui merci, Madame Aimable. Je redescends l’escalier en courant et je me positionne où se trouvait le portable. Il y a bien une trappe, comme un vide sanitaire. J’ai du mal à imaginer Adèle passer par là par choix.
Je remonte, toujours dans mes pensées, et me heurte à une porte fermée. Je tambourine et Daisy vient m’ouvrir, en tablier à fleurs.
Ça se verrouille de l’extérieur ! Donc Adèle s’est retrouvée enfermée en bas, et elle s’est échappée par le seul endroit possible avant de se faire kidnapper.
Mon Dieu, Adèle !
- Je pense que ma collègue a été kidnappée ! On l’a enlevée. C’est probablement le vandale qui a fait ça !
- Oui, ben, va falloir la rattraper, parce que moi, j’vous paie pas pour jouer la martyre, vous voyez. Alors la pleureuse, là, elle va s’bouger et s’mettre à faire la job !
Elle a dit ça froidement en levant à peine les yeux de ses crêpes. Elle ajoute :
- Maintenant, si vous voulez bien vous excuser, j’ai faim, donc sortez d’chez moi !
38 - Charline


Le même jour, toujours

Me voilà virée comme une malpropre de chez miss Univers, j’ai nommé Daisy Branlo. Elle aurait au moins pu m’offrir une crêpe, je suis tellement stressée que je pense que je suis en hypo. En parlant de ça, j’ai la tête qui tourne. Je m’assieds tant bien que mal sur les marches du perron. Concentre-toi, Charline, c’est toi la pragmatique de l’équipe, et tu es là, en plein malaise, devant la porte d’une cliente, alors que ta copine s’est fait enlever. Peut-être à cause de toi, si ça se trouve, tu ne l’as pas assez soutenue… Bon, réfléchissons à tout ça.
Adèle est partie à 3 heures du mat’ pour un motif que j’ignore, encore que… Elle tenait absolument à me démontrer que Branlo le délinquant est innocent. Donc, admettons, elle veut me faire dire qu’elle a raison, elle va seule chez eux pour découvrir des preuves de son innocence. Encore que, du coup, ça signifierait qu’elle vient vérifier qu’il y a absence de preuves de sa culpabilité en fait. Parce que si le gars est innocent, ben, on ne trouve rien ! C’est n’importe quoi.
Alors, reprenons. Par le plus grand des hasards, elle rentre par effraction chez Branlo en même temps qu’une autre personne qui coupe les talons de Daisy et colle la brosse à dents de notre tombeur national ? Ensuite, elle le surprend puis se dissimule dans la cave avant de s’y enfermer pour s’enfuir par la ventilation et qu’un complice du mec caché ne l’enlève pour faire disparaître les preuves… C’est complètement aberrant. Je me demande si notre bailleur sataniste ne serait pas plutôt à l’origine de cette histoire. Et ce serait pour ça qu’il aurait fait une croix rouge sur le pas de la porte. Il commencerait en fait une partie de morpion géante… BRRRRR.
La vibration du téléphone d’Adèle me sort de mes réflexions. C’est Linda. Ouf, j’ai grandement besoin de soutien là.
- Allô, Linda ?
- Adèle ? Je viens d’avoir ton message.
- Non, c’est Charline, Adèle a disparu, je ne sais pas où elle est, je suis sûre qu’il lui est arrivé un truc parce que j’ai vu les pandas de ses chaussures dans le jardin de Branlo.
- …
- Oui, et l’autre, il a des grands pieds et, par terre, y’a comme une empreinte de cadavre, mais rien dedans, pas de cadavre, pas de panda, rien…
Je me mets à pleurer. Linda n’a toujours pas ouvert la bouche.
- Tu es là Linda ?
- Je suis là, j’attends que tu aies fini ta tirade, on dirait une folle furieuse sous ecstasy.
- Ouais, ben, merci bien, en plus y’a des crêpes, mais non, moi, j’ai pas droit aux crêpes…
Je me remets à pleurer.
- Tu es chez Baralando ? C’est quoi, l’adresse ? J’arrive.
- Je sais pas du tout, moi !
- Comment ça ?
- Ben, je peux conduire jusqu’ici, mais je sais pas du tout où c’est, en fait.
- Pff, tu me fatigues, incroyable comme tu m’épuises. Active ton partage de position avec moi, je viens te chercher.
- Merciii… (Re sanglots…) Et prends du chocolat, je suis en hypoglycémie et je n’arrive pas à réfléchir.
* * *
J’ai l’impression que Linda s’est téléportée pendant que je rêvassais, pensant à des pandas, à la poursuite du kidnappeur fou.
- Charline, qu’est-ce que tu fais ?
- Euh, ben, je t’attends.
Elle me tend une barre cacao noisette et un gobelet de café. Comme c’est réconfortant, les amis et le chocolat…
Je pars avec elle sur le « lieu du crime ». Finalement, maintenant c’est moi l’experte ! En baskets fluo à la place des talons, mais ce n’est pas grave, ça marche quand même.
Linda observe les traces au sol avec intérêt.
- Le gars doit être immense, regarde la taille de ses pieds !
En me penchant, je distingue un petit nombre inscrit : 45.
- En plus, il doit être hyper lourd et tu as vu comme elles sont profondes !
Tout en disant ces mots, je fais le rapprochement ! Oh non ! Je sais ce qu’il s’est passé ! C’est le Viking, c’est sûr !
- C’est le Viking, Linda, c’est le Viking qui l’a enlevée !
- Charline, de quoi tu parles ?
- Hier, à l’aéroport, un mec, genre viking, a échangé une mallette avec Branlo. Et, quand il a vu que je le filmais, il a voulu mon téléphone, mais j’avais effacé la vidéo. Regarde !
Je lui montre fièrement l’écran d’Adèle sur lequel la scène défile.
- Tu es une grande malade, toi ! Vous êtes pas juste censées faire des photos de pintades en train de tromper leur mari et inversement ? Au lieu de ça, tu vas provoquer des psychopathes et énerver des mafieux russes ?!
Elle me hurle dessus, je ne peux pas lui en vouloir, je me hurlerais bien dessus, mais ça n’est pas très productif.
- Alors, maintenant, tu te concentres, tu respires profondément et tu réfléchis. Qu’est-ce que tu as remarqué de spécial avec ce mec ?
- Il est grand, blond…
- Merci, Charline, mais ça, on le voit sur la vidéo. Quoi d’autre ?
- Il conduit doucement.
- Comment ça ?
- Ben hier, il m’a suivie une partie du trajet.
Linda a viré au rouge écarlate. On dirait moi quand Adèle déconne à pleins tubes.
- Un mec t’a suivie après t’avoir menacée et tu ne préviens pas la police ? Tu avais quelle voiture ?
- Euh, la Twingo.
- Et Adèle, aujourd’hui ?
- Euh, la Twingo.
- Tu le vois, le rapport, là ? Non ?
- Oh, la boulette !
- Ouais, c’est ça, ouais ! Où est-ce qu’il a pu l’emmener ?
- Comment tu veux que je sache ? Je suis détective, pas madame Irma.
- Charline, tu respires et tu te remets en mode détective, puisque c’est ton job ! Ça suffit de faire l’imbécile, maintenant !
Elle a raison, je prends une grosse inspiration, je me concentre. Une gorgée de café. Expiration. Je sens mon sang-froid revenir. Mes souvenirs aussi.
- Il conduisait un vieux fourgon.
- Quelle couleur ?
- Euh, je dirais blanc, ou crème ou gris ou beige, avec un poisson dessus.
- Comment, le poisson ?
- Ben, un poisson, en fait, tu sais comme les poissons qu’on dessine.
Elle trace rapidement une forme sur le sol.
Non, pas vraiment, plus rond en fait.
J’ai saisi mon portable. Évidemment, à Marseille des entreprises avec des logos de poissons, y’en a deux cents…
À la douzième page image Google, je le reconnais enfin. Un squelette de poisson.
- C’est la société Sardineemboîtée&Co. Qui appellerait sa boîte comme ça ?
- J’ai envie de te dire qu’on s’en fout. J’ai l’adresse, on part tout de suite. Et toi, tu téléphones à la police.
Le portable de Patounet est direct sur répondeur. Je laisse un message laconique : « On va à Sardineemboîtée, peut-être qu’on aura besoin d’aide. »
Linda secoue la tête. Je vois bien qu’elle est en colère, mais je ne lui ai pas encore dit pour la cocaïne… Je n’ai pas le temps de commencer cette conversation, car nous arrivons enfin à l’entrepôt. Tout paraît désert. À l’abandon, même.
Retrouvant un peu de vivacité d’esprit, je cherche rapidement la société sur Internet pour en savoir un peu plus. L’entreprise a fait faillite depuis deux mois. Le parking est vide, l’herbe a poussé dans les crevasses du bitume. La toiture est en mauvais état. Franchement, si ce truc n’est fermé que depuis deux mois, l’hygiène ne devait pas être leur préoccupation première.
On repère le logo de la société sur le mur.
Linda fait d’abord le tour du bâtiment avant de se garer près de la porte d’entrée.
Nous sortons en silence et, en approchant, nous entendons des cris stridents. Je reconnais la voix d’Adèle :
- Au secouurs, à l’aide !
Alors que je m’apprête à lui répondre, je me retiens. Et si le Viking était avec elle ? On serait trois enlevées au lieu d’une. J’écoute et ses hurlements ne s’arrêtent pas. Elle a vraiment du coffre. Au bout de deux minutes de cris, je me dis que s’il ne l’a pas fait taire, c’est qu’il n’est pas là.
- Adèle !
- Charline ?
- Oui, je suis avec Linda, tu vas bien ?
- Nooon, pas du tout, ça pue et il fait chaud et j’ai bien failli mourir à cause de toi !
- Où est le Viking ?
- Il est parti à ta poursuite.
- Mince, c’est ballot.
- Ballot ? C’est tout ce que tu trouves à dire ?
Linda tente d’ouvrir la porte.
- Elle est coincée.
- Il faut passer par le garage, c’est par là qu’il est sorti !
Nous contournons l’entrepôt et voyons une grande porte entrouverte. Le plastique qui constituait les bannes est déchiré depuis longtemps. Une odeur pestilentielle se dégage du bâtiment.
Je pousse la porte et découvre Adèle, le visage rougi, attachée à une chaise. Des poissons morts en décomposition jonchent le sol. C’est atroce, cette odeur est abominable.
Je me précipite pour libérer Adèle. Linda et moi la portons en courant aussi vite que possible pour rejoindre la voiture et disparaître avant le retour du Viking. Nous installons Adèle à l’arrière, elle est choquée.
Alors que nous roulons depuis quelques minutes, Linda regarde machinalement dans son rétroviseur et pousse un cri.
- Adèle ! Ton visage !
Je me tourne et constate en effet qu’il est presque méconnaissable.
- Elle fait un œdème de Quincke ! On part aux urgences, immédiatement.
Heureusement que Linda est là, je crois bien que j’aurais été déplorable et pathétique aujourd’hui.
Adèle essaie de parler, mais c’est très dur à comprendre. En fait, je ne comprends rien du tout.
- Elle s’étouffe !
Linda a littéralement bondi de la voiture, qu’elle a laissée garée, complètement en vrac, devant l’entrée de l’hôpital, avec nous dedans, et s’est engouffrée dans le bâtiment. Elle en ressort immédiatement avec une énorme seringue. Je sens que ça tourne. Et c’est le noir.
39 - Charline


Encore le même jour (la journée est trèèèès longue)

La lumière est très forte autour de moi. Je ne suis plus dans la voiture, mais sur un brancard dans le hall des urgences. Je suis nauséeuse et j’ai du mal à respirer.
J’entends la voix d’Adèle, presque normale, et celle de Linda, posée et détendue.
Elles sont toutes les deux assises sur des chaises et discutent. Adèle a un pansement sur le bras.
- Ah, enfin ?
- Désolée, j’ai un peu la trouille des piqûres.
- En effet, on dirait bien.
J’ai vraiment eu peur, Adèle est partie en plein milieu de la nuit sans rien dire, non sans avoir massacré tous les murs de l’appart, et elle a été enlevée par un Viking. Qui m’avait aussi menacée. Tout ça pour quoi ? Parce qu’elle s’obstine à prendre la défense de Branlo. Pourtant, les faits sont là. Il ne reste aucune place au doute.
Très en colère, je suis bien décidée à lui faire entendre raison.
- Bon, Adèle, maintenant on arrête les conneries. Branlo est coupable !
- Mais pas du tout et j’en ai la preuve !
Elle met la main dans la poche de son sweat - enfin, du mien - en criant « TADAM » et se décompose.
- Qu’est-ce qui t’arrive, Adèle ?
- Mon enveloppe ! Elle a disparu !
- Quelle enveloppe ? On n’a pas vu d’enveloppe, nous, t’avais même pas de sac !
- Non, il était resté dans la Twingo. C’est l’enveloppe que j’ai perdue !
- Il y avait quoi dedans ?
- Cent cinquante mille euros.
- Cent cinquante mille euros ????!!??!!! Tu déconnes, là ? Rassure-moi, tu me fais marcher, c’est ça ?
Ce n’est pas possible, elle a volé de l’argent, en plus ? Qu’est-ce que la cocaïne a fait à Adèle ? Combien de neurones sont grillés, irrémédiablement endommagés dans sa petite tête ?
- OK, les filles, on se calme, tout va bien se passer. Adèle, tu vas nous expliquer cette histoire d’enveloppe. Et toi, Charline, tu vas éviter, à l’avenir, de nous perforer les tympans.
- Oui, ben, excuse-moi, Linda. Il faut bien que quelqu’un, dans cette équipe de détectives en carton, se soucie un tant soit peu des aspects moraux de cette enquête, puisque, apparemment, Adèle s’en fout complètement.
J’ai recommencé à crier. Je me radoucis par égard pour Linda. Adèle mériterait d’être sourde jusqu’à la fin de sa vie.
- Mais n’importe quoi, je te dis que cet argent c’est la preuve qu’il est innocent ! En plus, je te rappelle que j’ai été enlevée et séquestrée à cause de toi. Alors tu me fais bien rigoler avec ton laïus sur les aspects moraux.
Elle se fout de moi, par-dessus le marché !
- À cause de moi ?! On aura tout entendu ! La fille prend une mission avec une cliente folle furieuse, fait exploser une prothèse pleine de cocaïne dans notre appart, se casse au milieu de la nuit sans prévenir, pour rentrer sans autorisation dans la maison de notre client… Et c’est ma faute ! Je te rappelle qu’on n’a toujours pas fini de faire disparaître la drogue des murs. On risque gros, là ! Détention de stupéfiants. Le juge ne croira jamais notre histoire abracadabrante, surtout qu’on a récupéré la prothèse en entrant illégalement chez Branlo parce que tu étais bourrée.
- Illégalement, c’est même pas vrai, ce soir-là on n’est pas entrées dans sa maison et le cabanon était ouvert !
- Mais quelle mauvaise foi !
Les gens autour de nous commencent à faire des têtes bizarres. Je baisse la voix. Toujours en colère. Je m’aperçois également que Linda a ses yeux tout exorbités.
- Hop hop hop, quoi ? Qu’est-ce que t’as dit, Charline ?
- Qu’Adèle est de mauvaise foi.
- Non, ça, je m’en fous. Tu as dit qu’Adèle avait de la cocaïne dans son sac ????
Oups, c’est vrai que j’avais omis ce détail, tout à l’heure. Linda blêmit, accuse le coup. Sa bouche s’ouvre et se ferme, version poisson. Se reprenant, elle essaie d’articuler un mot. La scène pourrait être comique si je ne décelais pas une vague de fureur arriver. Prudente, j’attends qu’elle se remette. De livide, elle passe soudain au rouge vif.
- …
- …
- J’hallucine ! Et vous comptiez m’en parler quand ? Je vous rappelle que je suis venue à votre rescousse, que j’ai pris des risques pour vous. Ça fait de moi votre complice.
- Attends, ça vaaa, on n’est coupables de rien du tout.
Adèle a toujours l’art de minimiser. J’ai envie de la claquer pour la réveiller. Mais d’abord, je dois gérer Linda.
- Linda, je suis vraiment désolée, je te jure, je voulais te le dire dans la voiture, et puis il y a eu l’enlèvement d’Adèle, et…
- STOP !!!!!! (Ça craint, on a réussi à énerver Linda) Charline, Adèle, je vous rappelle que maintenant on a un Viking aux fesses, on n’a pas de temps à perdre. Adèle, c’est quoi, cette histoire d’enveloppe ?
- Ben, cette nuit je suis allée chez Tristan…
- Tristan ? Tu appelles Branlo Tristan ? Tu le kiffes ou quoi ?
- Moi ? Mais non… Pourquoi tu dis ça ?
Je n’aime pas, mais alors, pas du tout, son regard fuyant.
Moi imitant Adèle :
- Moi ? Mais non ? En plus, il est tellement gentil et sa moto est teeeeellement beeellle et il est teeeeellement fort… Non, mais sérieux, Adèle ! Je ne sais pas s’il existe un syndrome de Stockholm applicable aux détectives, mais il semblerait que tu n’aies pas encore assez pris de râteaux.
- Bon, alors maintenant, Charline, ça suffit. Ça fait des années que tu te fous de ma gueule en me prenant pour la dernière des loseuses, mais la loseuse, figure-toi qu’elle s’est bougé le cul et cette nuit elle a prouvé l’innocence de Branlo, comme tu dis.
- Excuse-moi, je ne vois absolument pas le rapport entre l’innocence de Branlo et l’enveloppe de fric.
- Oui, ben, j’y viens. Je suis descendue dans la cave, j’ai un peu fouillé et j’ai trouvé une grosse enveloppe.
- Une enveloppe kraft, format A4 avec une étiquette noire ?
- Comment tu sais ?
- Regarde la vidéo, Adèle, c’est sur la vidéo !
J’ai encore crié, mais elle m’énerve aussi !
Je lui affiche le film de l’échange avec notre super pote, j’ai nommé le Viking. Elle la regarde et, contre toute attente, réplique avec une perle :
- Incroyable, si ça se trouve, elle lui a volé son enveloppe. Il y a forcément une explication, cette enveloppe ne s’est pas retrouvée là toute seule.
Elle est perdue corps et âme.
- Qui lui a volé son enveloppe ?
Je ne comprends rien du tout à son raisonnement.
- Ben, DLP, bien sûr !
- Comment ça DLP ?
- Ben, sa femme ! (Elle est dans son monde, c’est fini pour elle) Elle l’a forcément cachée, sinon c’est le Viking qui lui a donnée à elle.
- Adèle ? A-dèle ! C’est Branlo sur la vidéo ! Est-ce que la personne que tu vois ressemble à une drag-queen orange ? La réponse est non ! C’est Branlo qui l’a planquée là.
- Mais c’est pas possible.
- Ah bon, et pourquoi ?
- Attends, le mec est médecin, il soigne des gens, il a des gamins, ça peut pas être lui qui trafique de la cocaïne.
- Mais, Adèle, ouvre les yeux ! Ce type est un criminel.
- Non, moi, je suis sûre qu’il est innocent. C’est pour ça qu’il faut que je retrouve l’enveloppe pour pouvoir prouver qu’il est innocent. Si ça se trouve, on découvrira d’autres empreintes que les siennes sur l’enveloppe.
- Les tiennes, par exemple !
Linda a dit exactement le fond de ma pensée, peut-être qu’à nous deux on va la calmer. Dans quel merdier Adèle nous a-t-elle fourrées ? J’aurais dû appeler Pat, hier, j’ai foiré. J’ai tout foiré, la gestion de notre cabinet, la gestion émotionnelle d’Adèle, la mienne, tout. Il faut absolument que je la ramène à la raison.
- Et donc, tu veux utiliser une preuve contre lui pour démontrer son innocence ? C’est d’une logique implacable. On a perdu Adèle ? Adèle, si tu es là, reprends le contrôle de ton corps et de ton esprit immédiatement !
- Je sais que ça va pas te plaire, mais on est obligées : je vais retrouver le Viking et, toi, tu le distrairas pendant que je récupère mon enveloppe dans la fourgonnette !
- Non, mais allô ! Tu rigoles ou quoi ? Le mec, il t’a enlevée en croyant que c’était moi et, si ça avait été moi, j’aurais eu un trauma crânien de plus ; il t’a séquestrée, il fait quatre fois ma taille et me recherche et, bien sûr, je vais aller faire la guignole devant lui en mode ver de terre sur un hameçon. Tu peux m’oublier !
- OK, tu m’attends devant, cachée, et tu fais le guet, alors ?
- Mais t’es pas un peu tarée ?!
Linda, qui est infirmière en hôpital psy, sait quand même de quoi elle parle.
- Merci, Linda, on est d’accord, Adèle a complètement perdu pied. Mais Adèle, pourquoi tu refuses de voir l’évidence ?
- Parce que. Ça n’a pas de sens, toute cette histoire.
- Si, si, tout a un sens. Ce mec est un criminel marié à une folle jalouse, infidèle et mal éduquée. Mais ça reste un criminel, qu’il ait ou non une bonne tête !
- Charline…
- Tu imagines que les tueurs en série, c’est marqué sur leur tronche ?
- Mais Charline…
- Et les pédophiles, c’est pareil, ça se voit pas forcément.
- Oui, OK, mais…
- Les pervers narcissiques, idem. Les mythomanes, idem.
- Bon, ça va, je crois que j’ai compris, mais regardez sur le trottoir…
- Quoi ?
Une fille marche, ou plutôt titube et vient de passer la porte des urgences.
- Mais je la connais, celle-là ! Elle était dans la salle d’attente lorsque j’avais mon mytho rendez-vous. Je m’en souviens parce qu’elle avait une touche bizarre, genre junkie… Elle s’appelle Jennifer machin chose, je crois…
- En tout cas, elle a l’air très mal en point, dit Linda. Téléphone à Pat, dis-lui qu’on est aux urgences.
La fille vient de s’effondrer contre la machine à café.
Je saute de mon brancard, complètement réveillée. Elle me regarde, ses pupilles sont dilatées et son corsage est plein de sang. Je parie ma chemise et ma culotte qu’elle n’a pas des prothèses au sérum physiologique. Je suis sûre qu’elle a subi une explosion de prothèse.
Elle a perdu connaissance, ses lèvres sont exsangues. Ça craint. Je l’allonge pour pratiquer les premiers soins, mais je sais que je ne peux rien pour elle. Dans Pulp Fiction , quand Uma Thurman fait une overdose, on lui fait une piqûre d’adrénaline dans le cœur. Sauf que, dans la vraie vie, je ne me balade pas avec de l’adrénaline de contrebande sur moi.
Linda part au pas de course dans le service. J’ouvre son corsage et la plaie n’est pas belle à voir. La cicatrice est couverte de pus, l’odeur est inquiétante. Tiens, j’entends Adèle qui vomit, j’espère qu’elle a pensé à viser la poubelle.
Un médecin arrive en courant, c’est un jeune, un interne.
- Bonjour, Monsieur, elle fait une overdose.
- Et comment vous savez ça ?
- C’est un peu long, là tout de suite, de tout vous expliquer, mais elle a une plaie qui suinte à la poitrine, nous savons que des prothèses pleines de cocaïne se baladent. De plus, elle avait les pupilles dilatées avant de perdre connaissance.
- Mais vous vous prenez pour qui ? Vous voulez faire mon boulot, peut-être.
- Euh, comment dire ? Elle est en train de crever ! Vous ne voulez pas faire votre boulot et la sauver, non ? En plus, on a besoin d’elle comme témoin.
- Hé, la merdeuse, tu me parles mieux, s’il te plaît. T’es majeure au moins ?
- Mais bien sûr, gros CON ! Tu n’as pas bientôt fini avec ton ego démesuré ?
Un autre urgentiste arrive.
- Bonjour, Charline, Linda m’a prévenu, elle nous attend derrière pour la réceptionner. Je vais juste vérifier si c’est bien une overdose.
Il lui soulève les paupières, jette un œil à ses cicatrices et me regarde.
- Tu as raison.
L’interne à la grosse tête installe Jennifer sur le brancard et l’emmène.
Patounet arrive.
Adèle vomit toujours.
- Bon qu’est-ce qu’on a là ?
Il a l’air contrarié, à sa place, moi aussi je me détesterais…
- Euh, tu ne veux pas t’asseoir ?
- Non ! Je veux tout savoir, et bouge-toi !
- OK, on enquêtait sur Branlo, enfin le Docteur Baralando, pour voir s’il trompait sa femme. En fait, au début non, puis après oui avec une fille qui laisse des marques de papillon en souvenir de ses ébats et qui n’était même pas call-girl, alors que la call-girl qu’on lui avait envoyée était une pure bombe atomique et il a à peine…
- Tes considérations sur les préférences sexuelles de cet homme sont-elles vraiment CRUCIALES pour l’enquête ?
- Euh, non. Donc, on avait repéré un truc bizarre avec Adèle, alors on a espionné Branlo et on a découvert une prothèse de sein qu’on a oublié à l’appart’ et qui a éclaté, mettant de la coco plein les murs. (Ouh là, pas content Patounet, il rougit et serre les dents) Elle a éclaté hier, j’allais te le dire aujourd’hui, promis, c’est qu’Adèle a pleuré pour avoir vingt-quatre heures de plus, alors j’ai cédé. Tu sais à quel point elle est émotive.
- Charline ! Accouche, bordel ! Mes collègues vont arriver, et je dois en apprendre le plus possible AVANT.
- Oups, oui, pardon. Et, du coup, Adèle, elle a grave déconné, tu vois, elle est partie à 3 heures du matin pour aller chez Branlo pour trouver des preuves de son innocence. Et elle a trouvé que des preuves qu’il est coupable, mais elle ne me croit pas. Tu peux t’énerver contre elle, en fait, steuplaît, merci. Et, en plus, elle s’est fait enlever par un Viking parce qu’il croyait que c’était moi dans le sweat Mickey et la Twingo, parce que c’était comme ça que j’étais habillée quand j’ai filmé l’échange de cent cinquante mille euros entre Branlo et le Viking à l’aéroport. Et j’ai su qu’Adèle, elle avait été enlevée parce que, tu vois, ses pandas étaient dans le jardin.
Je crois que je l’ai perdu dans mes explications… Il regarde nerveusement autour de lui, il a peur que les renforts n’arrivent avant la fin de mon exposé, je suppose.
- Attends, j’ai presque fini et tu vas comprendre et tu seras presque moins en colère. Du coup, je suis partie à la poursuite d’Adèle grâce à Linda, un GPS et un poisson mort sur un fourgon, tu vois. Et on a retrouvé Adèle et elle était dans un entrepôt désaffecté, mais pas désinfecté, avec des poissons morts, eux aussi, comme sur le camion, coïncidence ? Je ne crois pas ! Alors, on l’a libérée. Mais dans la voiture elle a fait un œdème de Quincke parce qu’elle est allergique au poisson, Adèle, alors Linda, elle a pris une grosse seringue et moi j’ai eu peur, alors j’ai perdu conn…
- ÇA SUFFIT !
Oups, il rugit, maintenant.
- Tu reprends à ton histoire de prothèse. Déjà que là, je suis à deux doigts de te coffrer, donc tu as intérêt à être concise et efficace, est-ce que c’est clair ?
- En fait, on a découvert que des filles de la patientèle de Branlo ne correspondaient pas au standing habituel du cabinet. Lors d’une des filatures, il a échangé une grosse mallette contre une enveloppe avec un gars type caucasien très grand, taillé comme un Viking dans le salon VIP de l’aéroport où j’étais entrée grâce à mon père. Ce mec m’a menacée, il a fouillé mon portable, mais heureusement que j’avais tout envoyé à Adèle et tout effacé, parce que sinon, j’aurais des problèmes, j’ai bien fait, hein ? (Soupir irrité) Et puis, la prothèse a explosé, et j’ai commencé à me dire que Baralando devait participer à un trafic de drogue. On allait aux urgences à cause de l’œdème d’Adèle. Elle essayait de me prouver que Branlo était innocent quand on a vu cette fille arriver et voilà. On t’a appelé pour que tu mènes l’enquête. Je suis désolée, Patounet, je n’aurais pas dû l’écouter, j’aurais dû téléphoner. Au lieu de ça, tu vas avoir des problèmes à cause de moi…
Je fonds en larmes. Je sais bien que j’ai abusé.
- Ne te fous pas de moi, Charline, s’il te plaît. Qu’est-ce qui vous est encore passé par la tête ? Tes histoires abracadabrantes me fatiguent. Vous êtes des aimants à emmerdes, vous le savez, ça ? Tu aurais pu avoir de gros ennuis ou te faire tuer. Je dis quoi, moi, à ton père, après ? Non, mais sérieux !
- Tu as raison. (J’ajoute entre deux sanglots) Mais, Patounet, je croyais vraiment qu’on y arriverait, que c’était une petite affaire. Avant, je me sentais un peu comme James Bond en fille, émotive, certes, mais bon ! Tout a vraiment dégénéré juste hier, comme ça, POUF ! Explosion de prothèse et c’est la cata.
Je continue à sangloter de plus belle. Détective en carton, bravo.
Pat m’enlace gentiment.
- C’est bon, calme-toi, ça va aller. Vous allez bien, c’est le plus important.
- En plus, tu as quand même une super enquête à mener là, non ?
- Ça suffit, Charline ! L’enquête, vous l’avez déjà résolue, moi, je vais juste récolter.
- J’espère que tu auras une belle promotion et une augmentation grâce à nous.
- Ça, c’est si je ne me fais pas virer à cause de vous, en fait. Le plus urgent, c’est quand même qu’on regarde comment vont Adèle et ta témoin, et ensuite vous viendrez avec moi au poste. Je m’occupe de vos dépositions, va falloir que je sauve encore vos fesses.
Je crois que quelques petites prières ne seront pas de trop. Adèle a fini de vomir. Elle s’approche de moi et a l’air d’avoir enfin compris ce qui se passe. Je le vois dans ses yeux malheureux.
- Je suis désolée, Charline, je te jure, j’étais pas moi-même avec la cocaïne, tout ça. Je me suis laissé emporter. Il avait l’air tellement gentil, et sa femme avait l’air tellement méchante.
- Oui, je vois. Tu t’es laissé emporter, mais là, ce n’est plus possible, Adèle. Tu sais bien que le métier qu’on a choisi n’est pas si tranquille que ça. Je dois pouvoir te faire confiance, tu comprends.
- Oui, je sais, je suis désolée.
- Donc, on arrête les départs à 3 heures du mat’, les vols de preuve, les entrées par effraction, tout ça ?
- Oui, promis.
J’ignore si elle va tenir son engagement, mais j’ai envie d’y croire, c’est vraiment important pour moi.
Je la prends dans mes bras, je suis émue. Elle aurait pu mourir aujourd’hui. Notre amitié a survécu à tout ça. C’est à la vie à la mort, maintenant, avec Adèle.
Épilogue - Adèle


Six mois plus tard

Une fois passées l’engueulade musclée de Patounet - « Nous ? Être entrées par effraction chez quelqu’un ? Être en possession de cocaïne ? Jamais de la vie ! » - et les formalités administratives, « L’Affaire Baralando » a fait de nous des stars dans le métier. Forcément, deux femmes détectives, déjà c’est rare, mais deux filles qui débutent et qui déterrent un trafic de plusieurs centaines de milliers d’euros en un mois, montre en main, c’est respect.
Parce qu’évidemment que Baralando a tout balancé : ses fournisseurs, ses contacts, et surtout, ce qui me tenait le plus à cœur, ses motivations. Il voulait mettre le plus d’argent possible de côté - comprenez : pas sur le compte de Daisy - pour s’évanouir dans la nature et être enfin heureux. Grâce à mon insistance, Patounet lui a demandé pourquoi il avait investi autant dans son cabinet, et il a répondu avec des larmes dans les yeux que c’était pour laisser cet argent à ses enfants. En attendant, il est à la prison des Baumettes - avec tous les petits malfrats que Plus belle la vie y a envoyés… - pour, encore, quelques longues années.
Jennifer a pu être sauvée et a accepté de témoigner contre Baralando. Je n’oublierai jamais les mots sordides qu’elle a employés pour le décrire.
Daisy, après nous avoir bien pourries parce qu’on avait ruiné sa réputation, mais surtout son train de vie, a repris son nom de jeune fille. Elle ne semble pas avoir tiré les enseignements de toute cette histoire, puisqu’elle a jeté son dévolu sur un notaire prometteur, qu’elle se fera un plaisir de financer. D’après Charline, elle voit encore son père Noël. Bizarrement, elle ne nous a pas recontactées pour qu’on enquête sur ses talons coupés…
Charline, justement, est toujours avec Hector. Elle arrive parfois à tenir deux ou trois jours sans plâtre ni minerve, je pense que ce garçon a une influence positive sur elle.
Quant à moi, « L’Affaire Baralando » a changé ma vie. D’un point de vue professionnel, comme je l’ai déjà expliqué, puisque les appels affluent, mais surtout d’un point de vue personnel. J’ai réalisé qu’en fait, je m’étais profondément - sans mauvais jeu de mots - attachée à Baralando, et ça a été très difficile pour moi de faire le deuil de l’homme génial qu’il aurait pu être - et que j’avais cru qu’il était -, mais qu’il n’était pas. Je n’arrivais pas à réaliser qu’il était coupable. Ça n’avait aucun sens. Et j’avoue que c’est mon talon d’Achille, cette histoire de sens : si je ne trouve pas de sens aux choses, je vrille complètement. Il paraît que c’est une caractéristique des gens « à haut potentiel », c’est ma psy qui m’a dit ça. Parce que, oui, même si je suis forte et que j’ai malheureusement l’habitude de vivre des moments difficiles, j’ai eu besoin d’aller vider mon sac et de me faire aider par une psy. Étant donné qu’il était totalement exclu que j’explique à Charline pourquoi j’étais si triste, j’ai dû trouver un plan B, à soixante-dix euros par semaine - en sacs de plage, ça fait 3,5… Mais ça m’a fait beaucoup de bien, elle m’a permis de comprendre beaucoup de choses, sur la façon dont je fonctionne, sur la façon dont j’ai grandi, sur mon rapport aux gens et aux hommes en particulier, et, bien sûr, sur la personnalité de Tristan : un homme très malheureux, mais dont l’incapacité à changer de vie a fait de lui un criminel.
Elle m’a aussi expliqué qu’une déception amoureuse, ça ne se guérit pas en deux coups de cuillère à pot, comme je l’avais prévu. Les statistiques sur le sujet sont d’ailleurs assez peu précises. Certaines estiment que le temps de cicatriser est le temps en mois que la relation a duré en années, mais dans mon cas c’est compliqué, parce que c’était pas vraiment une vraie relation, et ça n’a pas duré en années. D’autres évoquent un laps de temps équivalent à la moitié de la relation. Et je n’ai rien vu sur la probabilité de tomber amoureuse d’un criminel.
La psy m’a dit que, comme pour un deuil - même si Tristan n’est pas mort -, il faut passer par plusieurs phases et laisser du temps au temps. Quelle horreur ! Ne pas maîtriser le timing n’est vraiment pas dans mes pratiques. Il y a d’abord eu l’étape du déni, celle où je lui trouvais des excuses, je ne croyais pas à sa culpabilité. Il paraît que ce que j’ai vécu, c’est un choc, et que mon cerveau - aussi rapide soit-il - avait besoin de temps pour s’habituer à cette nouvelle situation. Après est venue l’étape de la colère. C’est vrai qu’à un moment, j’ai eu envie, tous les jours en me réveillant, d’aller le voir dans sa cellule moisie, de le prendre par le colback, de le taper, de lui cracher dessus - en clair, de lui péter sa gueule - en lui demandant « mais pourquoi ????? ». Ça a duré longtemps, cette phase-là. Sur les conseils de la psy, j’ai acheté un sac de frappe pour me défouler autant que nécessaire. J’ai dû dire à Charline que c’était un moyen de maigrir des bras. Heureusement qu’elle est occupée avec son Hector, sinon elle aurait trouvé ça bizarre parce qu’ils ne sont pas spécialement gros.
Normalement, ensuite, vient la phase de négociation, où j’étais censée chercher à revoir Tristan. Mais j’ai sauté cette étape, d’abord parce que c’est difficile de revoir quelqu’un qui est enfermé entre quatre murs, et puis qu’est-ce que j’aurais bien pu lui dire ? « Alors, écoute, tu vas rire, je ne m’appelle pas du tout Vanessa Merlot et je n’habite pas à Saint-Savournin… ». Je suis donc passée directement à l’étape quatre : la dépression. J’ai beaucoup, beaucoup, mais vraiment beaucoup pleuré, et j’ai regardé toutes les saisons de Section de Recherches en intégralité en m’enfilant du Nesquik en intraveineuse. Je me sentais complètement vide, avec envie de rien, envie de voir personne, ce qui ne me ressemble absolument pas. Je devais faire bonne figure devant Charline, mais je trouvais des prétextes pour qu’elle sorte sans moi. Et maintenant, il paraît que je suis dans la dernière étape : « l’acceptation ». Pas l’acceptation genre « trop cool, je me suis fait berner », mais plutôt « OK, j’ai compris que ce type est malsain et qu’il ne me mérite pas ». J’ai décidé de ne garder de cette relation que le positif : j’ai beaucoup grandi et j’ai appris des choses précieuses sur moi. Parfois, d’un coup, sans prévenir, j’ai encore des flashs où je me revois dans ses bras. Mais je n’ai plus envie d’en crever.
J’approche maintenant des 20 ans d’âge affectif, je compte bien poursuivre sur ma lancée, et un jour trouver l’homme de mes rêves, sans femme tarée, sans cocaïne, et sans cheddar. J’ai changé de voiture, mais je ne vous dirai pas celle que j’ai choisie, vous risqueriez de me reconnaître…
* * *
J’entends la clé tourner dans la serrure de l’appartement.
- Salut, Adèle !
C’est Charline qui rentre de vacances.
- Salut, ma grande, ça roule ? Tu m’as manqué.
Je la prends dans mes bras.
- Toi aussi ! Alors, quoi de neuf ?
- On a eu plein d’appels. J’ai même dû refuser des affaires pour ne garder que les plus intéressantes, enfin, surtout une qui a l’air d’être un gros dossier.
- Cool ! Vas-y, raconte !
- J’ai eu un coup de fil d’un proviseur de lycée qui a besoin de nous pour une histoire de bizutage qui a mal tourné apparemment.
- Genre ?
- Je sais pas encore, on le rencontre demain, le gars. Et tu vas rire, il m’a dit, pour qu’on puisse le reconnaître, qu’il était plutôt petit et qu’il arriverait à moto.
- Le sort s’acharne ! Tant qu’il a une femme normale, moi, ça me va…
- On se fait un thé ?
Je fais chauffer de l’eau et prépare les boules à thé, la sienne remplie de thé vert et de feuilles de menthe fraîche, la mienne de thé noir à la mangue. On s’installe à la table basse.
- Et toi, ces vacances ?
- C’était génial, tu ne trouves pas que j’ai meilleure mine ?
- Euh… Joker !
Je vais lui servir sa tasse, au moment où elle entre dans une sorte de transe qui lui est propre quand elle vient de comprendre un truc :
- ADÈLEEEE !
- Ben quoi ?
- Ta bague !
Oups. J’ai mis ma bague papillon, aujourd’hui.
Remerciements


En pole position, je remercie Christelle, évidemment : tu as eu l’idée de partir dans mon délire de devenir détectives privés, mais le temps d’un bouquin, et tu as accepté de raconter « mon » histoire sans (presque) jamais remettre en question mes idées loufoques. Merci d’avoir été un moteur dans cette aventure. On a fait un super travail d’équipe : vivement le tome 2 !!
Je tiens ensuite à remercier du fond du cœur Hélène, notre éditrice, qui a cru en nous et en notre projet. L’équipe d’EHJ nous a permis de réaliser notre rêve de gosse.
Merci aussi à Jessica sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.
Magali : merci pour ton soutien sans faille, dans tous ces moments difficiles, et aussi pour tes larmes de rire à la lecture des premières pages.
Clémence : mon amie, ma frangine de cœur, depuis toujours. Merci pour ta relecture.
Vanessa : merci pour le prêt de ton prénom, et surtout pour ton enthousiasme dès les premières phrases.
Soizic, qui m’a encouragée à (ré)écrire depuis longtemps : tu dis toujours qu’avec ma vie rocambolesque je devrais écrire des bouquins, c’est chose faite.
Dimitri : en souvenir de l’expédition au parc avec les casquettes Dingo !
Martine : pour ta relecture rapide et minutieuse de la version bêta.
Un merci spécial à mon ami Matthieu K pour le râteau de Cauchy ;-)
Matthieu B : pour ton scoot’ et ton billet (et ton aval pour la scène avec la robe rouge). Tu as été le premier à croire en nous, et ça, ça n’a pas de prix. Merci.
Cécile : tu m’as dit que les mots/maux, c’est la vie. C’est vrai.
Évelyne : vous avez changé ma vie et, si ce livre a vu le jour, c’est en grande partie grâce à vous. Je ne l’oublierai jamais.
Alessandro : le spécialiste du râteau à la machine à café, c’est lui !!
Nany, qui a trouvé notre bouquin « moderne » et « farfelu ».
Merci à Audrey, Éric et Richard pour leurs suggestions pertinentes et leur relecture minutieuse.
Un immense merci à Franck Sémonin (le vrai !) pour son aide, sa disponibilité et ses encouragements.
Petite note à l’attention de mes amoureux passés ou futurs (enfin… surtout futurs, hein) et de ma mère (qui sait parfaitement que je ne suis pas du genre à « faire des concessions » !) : sachez que le personnage d’Adèle n’est heureusement pas entièrement autobiographique. ;-)
Les p’tits poulets, j’espère que vous êtes fiers de moi. <3
Amélie
* * *
Je remercie Amélie pour son enthousiasme et sa sensibilité à mon humour désopilant qui ont été un moteur pour ce tome 1. Et bien sûr, ses compétences d’informaticienne, sa patience quand j’ai fait du thé, créé un compte mail, oublié tous les mots de passe, tout ça…
Merci à Richard et Audrey pour leurs relectures et leur aide précieuse.
Merci aux Éditions Hélène Jacob pour leur confiance et le temps consacré à notre roman. Spéciale dédicace à Thierry qui m’a appris un nouveau mot : « anacoluthe ».
Merci à Éric pour ses nombreuses relectures, ses encouragements, sa présence et ses heures passées à m’écouter pendant que je tournais en boucle…
Je remercie mes meilleurs amis (ouais je sais, j’ai de la chance, j’en ai plusieurs) : Nico, Mylou, Isa pour son soutien indéfectible, Fred et Olivia, Patrice et Sab. Vous avoir est un bonheur de chaque jour.
Je veux remercier ma famille, mon frère Lolo boss, Marjo, ma mère, mon père et Josette pour leurs encouragements. Je vous jure que ma mère n’a aucune liste sur le frigo…
Spéciale dédicace à Matthieu, qui s’est montré beaucoup plus enthousiaste que tout mon entourage au début, et qui a parié sur nous.
Et je remercie tous ceux qui prendront la peine de nous lire.
Cœur sur vous tous.
Christelle
Si notre roman vous a plu, vous pouvez nous retrouver sur Facebook (Les aventures de Charline et Adèle), et sur Instagram (@charlineetadele).
Vous pouvez aussi nous écrire (pour nous dire des trucs gentils, hein !) à l’adresse : charlineetadele@gmail.com .
À propos des auteurs


Amélie Hurteaux et Christelle Catarsi se sont rencontrées en 2011 à Cabris, village pittoresque des Alpes-Maritimes. Ayant chacune exercé différents métiers, Amélie propose à Christelle, presque sérieusement, de se reconvertir (encore !) et de devenir détectives privées.
Christelle suggère de le devenir le temps d’un livre et rédige en octobre 2013 le premier chapitre de ce qui deviendra L’Affaire Baralando . Immédiatement, l’écriture à quatre mains fonctionne et une première version du roman est terminée en mars 2014.
Depuis, les filles ont encore changé de métier, ont délaissé Baralando pendant quelques années, mais l’ont retrouvé pour leur plus grand plaisir, avec une nouvelle version terminée fin 2019. Le roman sort d’abord en auto-édition, au printemps 2020, grâce une détermination certaine et un enthousiasme encore plus certain, avant de croiser la route des Éditions Hélène Jacob.
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{1} Néologisme : nom féminin, qui signifie « l’art d’être un boulet ».
{2} Cf. La femme parfaite est une connasse , Anne-Sophie et Marie-Aldine Girard, Éditions J’ai Lu.
{3} C.Q.F.D. : ce qu’il fallait démontrer.
{4} Note des auteures : Christophe, on t’adore, ce n’est pas la question. ;-)
{5} Note de l’auteure (AH) : j’ai été tellement de fois stagiaire dans ma vie que j’ai gagné le droit de m’en moquer…
{6} Joli mot personnel : verbe. Définition : se rendre plus moche que ce que l’on est déjà. Synonyme : s’enlaidir. Contraire : se mettre en valeur, s’embellir.
{7} « What the fuck ? » Expression hyper vulgaire, mais qui n’a malheureusement pas son équivalent en français.