L'autre rive

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Français
185 pages
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Description

Dans cet ouvrage, le travail du romancier est essentiellement axé sur l'identité déchirée entre deux rives symétriques - voire diamétralement opposées - sur le plan de la culture et de la civilisation et ron,gées par la répulsion et le fefus réciproque, la rive nord et la rive sud de la Méditerranée. Dans cette suite de péripéties, le narrateur expose un ensemble de questions ayant trait aux droits humains mais aussi aux questions d'actualité que sont notamment l'émigration, l'islamisation, l'évangélisation.

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Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296434592
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0098€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L’AUTRE RIVE

Lettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

Lahsen BOUGDAL,La petite bonne de Casablanca, 2010.
El Hassane AÏT MOH,Le Captif de Mabrouka,2010.
Wajih RAYYAN,De Jordanie en Flandre. Ombres et lumières
d'une vie ailleurs, 2010.
Mustapha KHARMOUDI,La Saison des Figues, 2010.
Haytam ANDALOUSSY,Le pain de l’amertume, 2010.
Halima BEN HADDOU,L’Orgueil du père, 2010.
Amir TAGELSIR,Le Parfum français, 2010.
Ahmed ISMAÏLI,Dialogue au bout de la nuit, 2010.
Mohamed BOUKACI,Le Transfuge, 2009.
Hocéïn FARAJ,Les dauphins jouent et gagnent, 2009.
Mohammed TALBI,Rêves brûlés, 2009.
Karim JAAFAR,Le calame et l’esprit, 2009.
Mustapha KHARMOUDI,Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009.
Abubaker BAGADER,Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRAM,Les Racines de l’espoir, 2009.




Dernières parutions dans la collection écritures arabes

N° 232 El Hassane AÏT MOH,Le thé n’a plus la même saveur,
2009.
N° 231 Falih Mahdi,Embrasser les fleurs de l’enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI,Fiction d’un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB,Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAOUF,Le prophète muet, 2008.
N° 227 Yanna DIMANE,La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUI,Si mon pays m’était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI,Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD,Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA,La réunion de Famille, 2007.





Sami ALNASRAWI






L’AUTRE RIVE


Tome II



Traduit de l’arabe
par Driss El Baouchari
















Du même auteur

Sadâ al-samt (L’Echo du silence), Roman, édition Al Hilal, Rabat, 1988
et édition Babil, Rabat,1991
Al-su‘ûdu ila al-manfâ (Montée vers l’exil), Roman, éd. Dar Al Amane,
Rabat, 1988
Mâ warâ’a al-sûr (Au-delà du mur), Roman, éd. Babil, Rabat, 1989,
traduit en russe, éd. Tsitadile, Moscou, 1996
Al-Dawwâmah (le Cercle vicieux),Roman, éd. Babil, Rabat, 1990
Zakhkhâtu al-Tâ‘ûn (Averses de peste),Roman, éd. Babil, Rabat, 1991
Al Mukâfa’ah (la Récompense),Roman, éd. Babil, Rabat, 1995
Lawahât mina al- wâqi’ (Tableaux du réel),Recueil, éd. Babil, 1996
‘alâ hâfati al ’âkhirah (Au seuil de l’au-delà), Roman, éd. Babil, Rabat,
1996
Awrâq al Zaman al dâ’i‘ (Feuillets du temps perdu), Recueil, éd.
L’Orientale, Rabat, 2006
Churûkh fî ‘aswâr Baghdâd (Fissures dans les murailles de Bagdad),
Roman, éd. L’Orientale, Rabat, 2009
Ahl al Kahf (Les Gens de la caverne), Recueil, éd. L’Orientale, Rabat,
2009











© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13536-9
EAN : 9782296135369





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- Ton frèreet ta soeur ont disparu, lui dit sa grand-mère
d’une voix tremblante et inquiète.
Il essaya d’en savoir davantage, mais la communication
fut interrompue sans que le numéro ne soit affiché sur l’écran
de son téléphone portable.
La nouvelle fut un choc pour Michel. Elle secoua tout son
être, si bien qu’il frémit d’effroi.
Il ne manquait plus que cet épisode à la terreur et aux
malheurs qu’il vivait. Que ses actions n’aboutissent pas, il s’y
attendait et pouvait supporter une telle situation; mais qu’il
affronte tant de mystères, voilà ce qu’il ne pouvait supporter.
Il était comme celui qui jetait une pierre dans un océan de
ténèbres sans en connaître le sort. Il trouvait que cet
événement était plutôt étrange. En effet, les deux enfants
vivaient chez leur grand-père, qui les avait revendiqués et
parcouru les tribunaux pour les récupérer de chez leur
grandmère. Mais voilà qu’ils disparaissaient tout d’un coup!
Aucune explication raisonnable ! Il ne savait plus à quel saint
se vouer, ni quel comportement adopter, ce qui aggravait sa
perplexité !
Il arpentait la chambre de l’hôtel de long en large dans
l’attente d’un nouveau coup de fil de sa grand-mère, mais en
vain. Le silence de celle-ci l’inquiétait. Elle aurait succombé

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au choc, d’autant plus qu’elle était très âgée, de santé fragile
et incapable de supporter davantage de malheurs… Ce
qu’elle avait vécu suffisait à terrasser une montagne, si
géante fût-elle.

L’idée d’aller lui rendre visite lui traversa l’esprit. Mais il
se rappela qu’elle l’avait mis en garde de ne pas s’approcher
de sa maison car les sabreurs étaient à l’affût, prêts à le tuer
pour son apostasie. Ils croyaient que le fait d’attenter à sa vie,
lui qui selon eux avait renié la religion musulmane, méritait
une récompense divine inégalable : l’entrée au paradis.

Il mit son costume et quitta l’hôtel pour errer dans les
boulevards et tuer le temps dans l’attente de midi, l’heure où
l’avocat Al-Nâssi‘ avait l’habitude de se réveiller les jours
fériés. Les cloches de l’église qui tintaient l’attirèrent vers le
lieu du culte où il espérait trouver une consolation à sa peine.

Il s’assit sur un banc, en face de l’autel de l’église, pour
écouter les notes de l’orgue précédant les psaumes. Il sentait
que les airs tristes émanant de l’instrument remuaient ses
plaies et attisaient l’état d’errance qui l’enveloppait. En effet,
depuis qu’il avait atteint l’autre rive, il s’était retrouvé dans
un tourbillon sans début ni fin. Dès qu’un événement
survenait, ses enchevêtrements se multipliaient et, à chaque
fois qu’il s’efforçait de trouver une solution à une affaire, il
perdait les fils susceptibles de lui frayer un chemin possible
vers le salut. Sa famille, qu’il avait laissée en France, s’était
dispersée. Son père et sa sœur Diane avaient été dévorés par
les flammes alors que sa mère adoptive Janette avait rallié le
couvent pour y passer le restant de ses jours. Dans sa patrie, il
n’avait pu voir sa mère arabe qui avait rendu son dernier
souffle avant même qu’il ne la rencontre. Son demi-frère et sa
demi-sœur étaient à présent séquestrés chez leur grand-père
qui les haïssait et ne reconnaissait pas leur filiation. Sa
grandmère endeuillée pleurait à chaudes larmes la mort de sa fille
Al-Batoul, déchirée par le bistouri du médecin, négligée et

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abandonnée à son triste sort dans le service des urgences sans
le moindre soin ni le moindre secours. Elle pleurait aussi le
sort de Khalid, son fils toxicomane condamné à perpétuité.
Elle pleurait encore celui de Fayçal, son autre fils ayant rallié
les sabreurs.

En écoutant l’air lugubre de l’orgue, il avait l’impression
de se détacher de la vie d’ici-bas et de s’élever vers cet
absolu que les humains n’ont jamais encore atteint. Cet
instrument lui rappelait son enfance, la messe célébrée en
hommage à l’âme de sa grand-mère, lorsque son cadavre
avait été étendu dans un cercueil de bois brillant et posé dans
la salle de l’église du Berceau, tout près de l’autel et entouré
de bouquets de fleurs artificielles. Il faisait mauvais temps, un
temps pluvieux et triste. Le nombre de fidèles était assez
important. Il semble que la grand-mère était aimée de tous vu
sa bonté et sa magnanimité. Son cadavre, après une journée à
la maison, fut transporté à l’église, le visage découvert. Les
proches parents et les amis, qui étaient venus lui faire leurs
derniers adieux, lui embrassaient le front. Quant à lui, il ne
s’était pas approché d’elle. Il avait peur et tremblait. Sa mère
lui avait fait comprendre qu’un mort ne faisait de mal à
personne et que l’âme de la défunte était montée au ciel alors
que le corps qui était de terre y revenait après la mort. L’âme
qui est un souffle divin ne pouvait que reprendre le chemin
d’où elle était venue. Quand il se fut approché de sa
grandmère pour lui baiser le front, il en sentit la température
glaciale…

Le soir, tous ceux qui l’avaient aimée se rassemblèrent
pour commémorer son souvenir en formant un cercle. Les
larmes aux yeux, on parlait de ses qualités. On lui adressait la
parole comme si elle était encore en vie. A l’église, le père
Emmanuel lui avait mis une couronne en papier doré sur la
tête. Sa mère lui avait dit que c’était son passeport pour le
paradis. Après la lecture de quelques versets du Livre Saint,
on écouta de sobres notes d’orgue avant de jeter un dernier

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regard sur la défunte. Graves et amplifiées, les notes de
l’instrument donnaient à Michel l’impression que sa
grandmère s’était envolée dans son cercueil pour rejoindre les
anges, là-haut, dans le ciel.

Après le décès de la vieille femme, il se sentait déraciné
et seul. En effet, il était si attaché à cette femme qui l’avait
aimé autant qu’il l’aimait à son tour. Il lui avait tenu
compagnie et dissipé sa solitude et son chagrin. D’une
certaine façon, il lui avait même permis de se libérer de son
complexe d’infériorité dû au fait que la famille n’avait vu
naître que des filles depuis des générations. N’ayant pas cru
ses yeux en le voyant pour la première fois, elle s’était mise à
prendre le plus grand soin de lui en le tenant entre ses bras et
en le gavant de bonbons et de pâtisseries qu’elle lui préparait
elle-même, si bien qu’il était devenu obèse, semblable à une
boule de chair. Après la mort de sa grand-mère, sa mère
Janette l’avait soumis à un régime alimentaire sévère.

Pour lui, le son de l’orgue était associé au décès de sa
grand-mère, mais voilà que le hasard l’avait poussé vers une
église pour retrouver ce son qui lui manquait depuis
longtemps, loin de sa patrie française. Ce son inondait son
être rongé par la souffrance, l’illusion et la déception.

Sur l’estrade en bois, à côté de lui, se tenaient les fidèles
qui, d’après leur aspect vestimentaire, étaient dans leur
majorité de pauvres gens démunis. Immobiles, ils écoutaient
les notes de l’orgue accompagnant les psaumes. Les voix du
chœur étaient tristes et semblaient émaner de personnes que
l’on asphyxiait. Il eut l’idée d’êtres errant dans un univers
angélique à la recherche de la signification de ce péché
originel ayant souillé l’humanité après que leur ancêtre Adam
n’ait pas résisté à la tentation satanique.

Son cœur se serra à l’écoute du sermon prononcé par le
père Guitsel, qui mettait l’accent sur l’amour et la tolérance
prêchés par Dieu et les apôtres, et qui tendait la main
au

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dessus des fidèles comme pour les purifier de leurs péchés et
leur promettre la miséricorde divine. A la vue de Michel, le
visage du père Guitsel se crispa pour un instant avant de se
ressaisir et continuer la lecture de quelques versets.

Evitant le regard confus du père, Michel se mit à
contempler la grandeur de l’église, l’icône dorée de la Sainte
Vierge serrant Jésus, encore enfant, contre sa poitrine,
entourée de quelques saints et apôtres lors de leurs adieux au
Christ. La robe du père, sa couronne ecclésiastique dorée,
tout révélait l’aisance. Mais n’était-ce pas un paradoxe? Le
Christ, lui, portait des haillons et vivait d’eau et de pain sec.
Il serait certainement en colère contre le faste de ses
nouveaux apôtres et la misère de ses fidèles, venus à son
sanctuaire pour demander à Dieu de leur pardonner ces
péchés auxquels la pauvreté les avait poussés. Sans aucun
doute serait-il en train d’observer le père Guitsel se dandinant
avec sa couronne dorée, et croyant tracer la voie du salut aux
damnés de la terre.
A la sortie de l’église, l’enseignant universitaire Ssi
Al-Nab‘ân fut sidéré de trouver Michel sortant du lieu du
culte. Il imagina qu’il avait renié sa religion et rallié
l’impiété. Ne pouvant dissimuler sa surprise, il lui dit :
- Louangeà Dieu, que tu ne sois pas tombé entre les
mains des sabreurs! S’ils t’avaient vu entrer à l’église, ils
t’auraient tué pour s’offrir un coin au paradis !
- Je me trouve dans une mauvaise situation : mon frère et
ma sœur ont disparu, les sabreurs me poursuivent et ont
l’intention de me tuer. J’ignore pour quelle raison, comme je
me demande à quoi servirait de tuer quelqu’un qui a renié sa
religion. Est-ce pour le dissuader ou le donner en exemple à
d’autres et les empêcher d’emprunter la même voie que lui ?
- Lesdeux raisons à la fois, répondit l’enseignant
universitaire.

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- Denos jours, les gens héritent de leur religion comme
de leur impiété. L’héritier n’a-t-il pas le droit d’accepter ou
de refuser ce qu’on lui a légué? Celui qui est convaincu de
son héritage est libre d’en observer les préceptes, mais celui
qui ne croit plus à son ancienne confession ou la rejette, c’est
bien son affaire; autrement, même un hypocrite sera admis
dans la sphère des fidèles. L’on peut se demander et avec
toute légitimité qui mérite d’être respecté? Est-ce cet
hypocrite qui ne croit pas vraiment à la religion qu’il a
adoptée mais ne le déclare pas ouvertement par crainte d’être
tué, ou celui qui exprime clairement ses convictions?
D’ailleurs le châtiment divin réservé à l’hypocrite est plus
atroce que celui qui attend l’impie, n’est-ce pas l’avis des
musulmans ? se demanda Michel.
Il fut déçu de ne pas avoir de réponse.
- N’est-cepas une tragédie comique que de pourchasser
l’apostat pour l’égorger alors qu’il ne fait que croire à une
autre religion monothéiste? D’ailleurs, on ne prête pas
attention à l’athée. Malgré tout, je n’ai pas encore embrassé
l’islam, Ssi Al-Nab‘ân. De même que je ne suis plus attaché
au christianisme. Je ressemble à ce corbeau de cette ancienne
histoire arabe, jaloux de la marche d’une tourterelle et qui,
voulant l’imiter, n’avait ni réussi à le faire ni pu se rappeler
sa propre marche. Si tu me vois sortir de l’église, c’était tout
simplement en quête de sérénité d’âme. J’attends que maître
Al-Nâssi‘ me trouve une solution après les épreuves difficiles
que j’ai vécues. Tu sais maintenant que mes proches ont
disparu et que les sabreurs, avec mon oncle à leur tête,
m’épient. Ils me persécutent si bien que je ne peux me rendre
chez ma grand-mère. L’église m’offre un abri sûr car elle est
surveillée et bien protégée par des gardes privés et officiels.
C’était également une occasion pour moi d’écouter la
musique de l’orgue qui me manque tellement et d’allumer des
cierges pour Marie et prier pour l’âme de ma grand-mère,
mon père et ma sœur.

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- Dansun temple où règne une grandeur mythique, la
musique d’un instrument non moins mythique laisse
sûrement un effet bénéfique sur l’âme, mais tout cela risque
de traîner de nouveau tes pas vers l’église. Alors prends
garde, Michel !

- La conception que vous vous faites des choses me paraît
étrange. Vous refusez aux autres ce que vous vous permettez.
Est-ce que tu ne t’es jamais posé de question sur cette grande
quantité d’or entassée sur les mausolées des imams, des
saints et des marabouts? As-tu un jour prêté attention aux
garnitures et aux lustres de cristal suspendus aux plafonds
savamment décorés ? Vous, les musulmans, vous appréciez la
grandeur et le faste mais vous revêtez d’or vos minarets alors
que la majorité des fidèles sont démunis et vivent en dessous
du seuil de la pauvreté.
Ce paradoxe avancé par Michel fit sourire son
interlocuteur.

- Ta remarque, lui dit-il non sans amertume, contient une
grande part de vérité. Ma longue expérience m’a appris que
rien n’est gratuit dans la vie. Derrière chaque pas entrepris
par les hommes, il y a certainement une fin utile. Dire le
contraire, c’est dénaturer la réalité. Qu’il s’agisse de
musulmans ou de chrétiens, à chacun sa boutique où il expose
sa marchandise. Les uns et les autres comptent sur les gens
modestes, voire naïfs, et leur font entendre que les habitants
des tombes constituent leurs intermédiaires vers Dieu et sont
capables de réaliser leurs vœux et de résoudre leurs
problèmes. Ils les ont encouragés à se vouer aux saints et à
ligoter leurs malades aux portes des marabouts bien que le
Saint Coran atteste que Dieu est plus proche des hommes
qu’ils ne le pensent. Dieu ne dit-il pas : « Implorez-moi, vous
serez satisfaits » ? Ne dit-il pas au Prophète : « Tu ne guides
pas vers le bien qui tu veux, mais c’est Allah qui en décide. »
Abraham ne dit-il pas à son père : « Je demanderai pour toi la

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miséricorde de Dieu, mais je ne peux rien pour toi» ?Le
pire, Michel, c’est qu’ils causent la mort de milliers d’enfants
qui ont rattaché leur vie aux cimetières, exactement comme
les pharaons ont sacrifié les belles filles en offrande au Nil
pour se protéger de ses crues. En effet, les tapis qui couvrent
le parterre de ces tombes sont tissés par la main fine de
jeunes filles dont l’âge ne dépasse pas dix ans. Ce sont des
tapis splendides à nœuds extrêmement fins, mais obtenus à
un prix exorbitant: la tuberculose des tisseuses. Ainsi les
mausolées sont fastueusement meublés et décorés pour que
les gens modestes soient éblouis et offrent toutes leurs
économies et les louis d’or qu’ils ont pu gagner après un dur
labeur. Ah! si ces saints et ces imams étaient ressuscités, ils
arracheraient toutes ces quantités considérables d’or qui
pèsent sur eux et les distribueraient aux pauvres et aux
opprimés de la nation. »
Michel hocha la tête en signe d’approbation; mais pour
mettre fin à l’élan de son interlocuteur et à sa forte émotion, il
lui demanda :
- Quelle est ta destination ?
- N’importe où et nulle part.
- Alors pourrais-tu me déposer chez maître Al-Nâssi‘ ? Il
est midi, je peux donc le trouver chez lui.
- Volontiers.Mais dis-moi, aurais-tu décidé d’adhérer à
leur parti islamiste modéré pour éviter d’être persécuté par les
sabreurs ?lui demanda l’enseignant en riant avant de
poursuivre :
- N’oubliepas !Ils inaugurent leur siège aujourd’hui au
boulevard de la Résistance, et tu dois assister à la cérémonie.

- Peut-être, répondit Michel.

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Ayant remarqué qu’il avait mauvaise mine et qu’il avait
perdu tout le dynamisme de leur dernière rencontre au point
de paraître plus âgé et vidé de toute essence, il s’enquit :
- Serais-tu malade ? lui demanda maître Al-Nâssi‘.
- Plutôt fatigué ; jen’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je me
suis donc changé et ai entamé une nouvelle journée.
- Ilme semble que tu es prêt à accomplir la mission
relative à l’affaire que nous avons conclue, Ssi Amine, toi et
moi, n’est-ce pas ?
- Oui, je sais, mais il y a ce qui est plus urgent. Je dois en
finir avec certaines choses avant d’entamer notre projet.
- De quoi s’agit-il ?
- Magrand-mère vient de m’informer que ma sœur et
mon frère ont disparu.
- As-tu avisé la police ?
- Pasencore. A quel titre pourrais-je transmettre cette
information à la police ?
- Attendons jusqu’au soir pour voir.
- Mais il y a pire encore.
- Dieu soit loué ! Quoi encore ?
- Lessabreurs, mon oncle Fayçal en tête, me traquent et
ont l’intention de mettre fin à mes jours. L’employé de l’hôtel
où je réside m’a fait savoir qu’ils étaient très tendus en
brandissant leurs épées.
- As-tu informé la police ?
- Non,pas encore, car je ne veux pas augmenter les
peines de ma grand-mère. Tu dois faire quelque chose pour
me venir en aide.

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- Jete conseille de changer immédiatement de domicile,
sinon tu finiras par leur tomber entre les mains. J’attends ton
appel ce soir, lui dit l’avocat avant de s’en aller.

Michel fut surpris de l’indifférence de son interlocuteur,
voire du sourire de triomphe qui se dessinait sur ses lèvres. Il
semblait que certaines personnes se réjouissaient des
malheurs d’autrui et en éprouvaient du bonheur.
Il revint à l’hôtel pour attendre les nouvelles que sa
grand-mère allait lui apporter au sujet de la disparition de ses
frères avant de prendre quelque décision.
Cette fois-ci, contrairement à son habitude, l’employé de
l’hôtel l’avait froidement accueilli, le visage crispé.
- Ledirecteur, lui dit-il d’une voix sèche, est vraiment
tourmenté par la venue des sabreurs à l’hôtel, car ils ont
terrorisé les clients et leurs enfants, si bien qu’ils se sont
sentis menacés de mort ou de kidnapping. Malgré la
mobilisation de tout le personnel et les explications
présentées aux touristes pour les apaiser, ces derniers n’ont
pas voulu croire que les sabreurs étaient à la recherche de
l’un de leurs proches parents. En nous regardant
dédaigneusement, certains d’entre eux ont répondu: «Nous
ne sommes pas naïfs pour avaler bêtement ce qu’on nous dit.
Au contraire, on est raisonnables. Vous dissimulez la vérité,
ce qui constitue pour nous un danger plus grand encore. En
effet, à chaque fois que quelqu’un tente d’attaquer des
touristes étrangers, vous déclarez qu’il s’agit d’un aliéné qui
vient de s’enfuir de l’asile psychiatrique. Mais l’on peut se
demander comment cet aliéné a pu échapper si facilement à
ses gardiens pour s’attaquer uniquement aux touristes
étrangers parmi les gens qu’il rencontre sur son chemin.»
- Ou tu règles ton problème avec ton oncle et son groupe
de sabreurs en dehors de l’hôtel, ou tu quittes immédiatement
les lieux. Ce sont d’ailleurs les propos du directeur que je te

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transmets à la lettre, lui dit le réceptionniste en le regardant
de travers.
Michel ignora les avertissements de l’employé et lui
tendit un billet de banque qu’il saisit précipitamment.
- Merciinfiniment. Que Dieu te protège contre tout mal
imprévu, lui dit l’employé.
Puis, il se précipita vers la réception pour lui apporter une
lettre et un mandat.
- Elleest parvenue ce matin, une heure environ après ta
sortie de l’hôtel. Si j’avais eu ton numéro de téléphone
portable je t’aurais appelé pour t’en informer, lui dit-il.

Michel remercia l’employé et se replia sur lui-même,
inquiet de ce qu’il allait lire dans cette lettre. A quelles
bonnes nouvelles s’attendait-il, après que sa mère s’était
enfermée dans un couvent et passait ses jours dans la
solitude ? N’avait-elle pas perdu tous ceux qu’elle aimait ?

Il s’étendit sur le lit à la recherche de repos et pour
dissiper ces idées noires qui envahissaient son esprit et
augmentaient ses craintes. Mais, voilà qu’une lettre écrite à la
main lui parvenait de sa mère résidant en France. C’était son
écriture ! La preuvequ’elle était bien vivante ! Ne lui
avaitelle pas envoyé également un mandat? Malgré tous ces
arguments, ses doutes et ses craintes persistaient. Le sort de
ses frère et sœur enlevés le tourmentait. Mille scénarios de
viol, de torture, d’assassinat, de dépôt de cadavres dans les
tas d’immondices ou dans les rivières ou les étangs défilaient
dans son esprit, d’autant plus que la presse rapportait
quotidiennement de tels scénarios sur les enfants enlevés.

Il ignora la lettre pour quelques moments dans l’espoir
d’épargner à son âme de nouvelles souffrances. Il craignait
qu’elle lui apportât de mauvaises nouvelles sur sa mère.

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Il imagina sa mère en pleurs, qui tournait silencieusement
dans le cercle vicieux de la solitude après que le destin lui eut
ôté toute sa famille. Il la compara à un marin dont le bateau
avait été poussé par les vagues houleuses vers le rivage, et
qui demeurait seul témoin de sa propre détresse.

Il essaya de faire un somme pour chasser ces idées noires
qui le tourmentaient. Malgré sa fatigue et sa veillée la nuit
passée, il ne put fermer l’œil. Comme il le faisait en France, il
s’assit, prit une cigarette, l’alluma, en tira une longue bouffée
puis dégagea des anneaux de fumée entrelacés qui
s’envolaient avec les souffles quittant la chambre. Cela faisait
diminuer la tension qu’il ressentait.

Il se rappela ce jour précédant sa venue à l’autre rive,
lorsqu’il avait pris place au bar et s’était mis à griller
cigarette après cigarette, en suivant les émeutes de la banlieue
parisienne, il y a six mois de cela. Comme si c’était hier. Il
eut l’impression que le temps s’était arrêté et qu’il n’avait pas
quitté le bar, ni sa patrie.

D’une main tremblante, il ouvrit la lettre qu’il rapprocha
de ses narines pour essayer de retrouver le parfum de sa
mère. Rien que d’après l’agencement des lignes, il vit son
visage et put l’imaginer dans sa tenue de religieuse.

« Cher fils Michel,

Depuis quelque temps, je n’ai pas saisi de stylo entre les
doigts. Le travail que j’ai choisi au couvent se réduit à
dispenser des soins aux malades. En accomplissant cette
tâche, j’ai réalisé que j’étais encore utile aux autres dans cette
vie. En contrepartie, je sens que ces êtres éprouvent amour et
reconnaissance envers moi. Je le vois dans leur regard ! Cela
me suffit après que j’ai abandonné les futilités de ce monde
qui m’a délaissé à son tour. Toi aussi, aurais-tu oublié ta mère
qui t’aime tant? Je ne t’en veux pas, surtout que je sais
maintenant quelles étaient tes souffrances là-bas dans l’autre

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