L'éclipse

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"L'atmosphère était très triste dans la salle du conseil des ministres du nayiri. Tout le monde était là sauf le naba Sonré, chef de l'Etat, chef du gouvernement, chef du conseil des ministres, chef suprême des forces armées. Ce n'était donc pas un conseil de ministres ordinaire mais extraordinaire, réuni et dirigé par le premier ministre Rébré, obligé par la situation : si le porc-épic n'est pas à la maison, c'est le herisson qui fait les libations aux ancêtres. En effet, l'heure était grave... depuis plusieurs jours, le naba Sonré luttait contre la Parque fatale qui avait fini par l'emporter."

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Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 51
EAN13 9782296714564

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Kouka OUÉDRAOGO

L’ÉCLIPSE

L’Harmattan Italia
via Degli Artisti 15
10124 Torino

(roman burkinabé)

L’Harmattan
5-7 rue de L’École Polytechnique
75005 Paris

collana / collection“Africultura”

E se l’Africa rifiutasse lo sviluppo?, Axelle Kabou
Introduzione alle letterature africane: le origini
della negritudine, Pius Ngandu Nkashama
Il pensiero politico dei movimenti religiosi in Africa, Pius Ngandu Nkashama
Jean-Marc Ela sociologo e teologo africano con il boubou, Yao Assogba
Il grido dell’uomo africano. Domande ai cristiani e alle Chiese
dell’Africa, Jean-Marc Ela
Cheikh Anta Diop e l’Africa nella storia del mondo, Pathé Diagne
Partiti politici, elezioni e gestione del potere in Africa. Racconto
togolese, Sosthène de Vogan
Parlare cantando. Edizione bilingue francese-italiano delle opere
«La Vedova Diyilèm (dilemma)», «Il Bambino Mbénè»,
Werewere-Liking Gnepo (ediz. ital. a cura di N. Raschi)
L’arte contemporanea africana, Joëlle Busca
Istruzione, educazione familiare e condizione giovanile in Africa, Pierre Erny
Il cinema africano. Lo sguardo in questione, Olivier Barlet
Le radici del pensiero africano. Il dialogo tra la filosofia della storia
e la teologia in Engelbert Mveng, Filomeno Lopes
Il Magistero della Chiesa in Africa e il ruolo dei laici. Dal processo
di Kisubi (1953) ad oggi, Philippe Ezin Dantodji
Inculturation et évangélisation dans le Code
de droit canonique, Paul Mambe Shamba Y’Okasa
L’albero che nasconde la foresta: i segreti della (nuova crisi) nella Repubblica
Democratica del Congo, Mughanda Muhindo
L’evangelizzazione in Kä Mana, teologo congolese. Luogo e fermento per
la costruzione di un’Africa nuova, Sébastien Sasa Nganomo Babisayone
La dignité humaine. La réinsertion socio-juridique des “démunis” au Togo.
Une contribution des Sœurs Missionnaires de la Miséricorde Divine
à la lumière du Magister de l’Église, Akouawavi Mbonè Agnon
L’éclipse (roman burkinabé), Kouka Ouédraogo

***

www.editions-harmattan.fr

harmattan.italia@agora.it

© L’Harmattan Italia srl, 2011

1.À vouloir laisser le « sagbo » se refroidir avant
de le manger, on finit par le laisser à celui qui en
a le plus besoin

L’atmosphère était très triste dans la salle du conseil des
ministres dunayiri. Tout le monde était là sauf lenabaSonré,
chef de l’Etat, chef du gouvernement, chef du conseil des
ministres, chef suprême des forces armées. Ce n’était donc pas
un conseil de ministres ordinaire mais extraordinaire, réuni et
dirigé par le premier ministre Rébré, obligé par la situation: si
le porc-épic n’est pas à la maison, c’est le hérisson qui fait les
libations aux ancêtres.
En effet, l’heure était grave. L’heure était plus que grave. La
nouvelle tant redoutée par toute la République de Tênga était
enfin tombée, venue directement de l’hôpital militaire de Paris
où, depuis plusieurs jours, lenabaSonré luttait contre la
Parque fatale qui avait fini par l’emporter.
La peau d’un éléphant est trop grande pour qu’on en fasse
une outre. LenabaSonré n’était pas un homme vulgaire ; ni un
homme quelconque ni un homme de petite condition. C’était le
naba, c’est-à-dire le président de la République de Tênga, le
chef de l’Etat et du gouvernement, le chef du conseil des
ministres, le chef suprême des forces armées.
LenabaSonré n’était pas non plus descendant d’une petite
lignée et cela tout le monde le savait bien à Tênga, du plus petit
enfant qui venait de voir le jour dans le plus petit village du
pays, au plus ancien qui se mourait dans sa case. A Tênga, l’on
savait que Sonré descendait de la grande et toute puissante
lignée denangale scorpion, le scorpion aux mamelles
abondantes : malheur à celui qui veut en traire et en boire le lait !
Sonré, dont le nom signifie soleil dans la langue des
Tênganites, était scorpion. Il était un vrai scorpion ; un scorpion
authentique et un scorpion incontestable. Sonré était né
scorpion et avait pour totem scorpion. Son père était scorpion ; sa
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mère était scorpion ; ses grands-parents étaient des scorpions ;
ses arrière-grands-parents étaient des scorpions.
Oui, la peau d’un éléphant est trop grande pour qu’on en
fasse une outre: la disparition d’une personne comme Sonré
n’était pas à annoncer comme la mort d’un bandit de grand
chemin ou d’un simple citoyen. Mais comment la donner ? Qui
allait la donner ? Quand fallait-il la donner ? Le conseil
extraordinaire convoqué par le premier ministre Rébré avait
pour but de répondre à ces trois grandes questions.

A Kangrin (village natal dunabaSonré), l’on n’avait pas
attendu l’information venue de la France pour être mis au
courant du grand malheur qui venait de s’abattre sur toute la
République de Tênga et surtout sur le clannanga. De fait, les
ancêtres et les esprits, les animaux et la nature avaient pris les
devants en annonçant la triste nouvelle à travers de nombreux
signes prémonitoires.
Ainsi, trois jours avant que Sonré n’aillead patres, Laoga
s’était levé très tôt, comme à l’accoutumée, pour le sacrifice rituel
qu’il devait (en sa qualité d’aîné de tous les descendants encore
vivants du clannanga) tuer tous les sept jours, pour la
protection de toute la lignée en général et pour la guérison de son
neveu Sonré en particulier. Il s’était levé tôt et avait marché
longtemps sur le chemin menant à la colline Tansablega, lieu du
sacrifice. En cours de route, il avait entendu des pas marcher
derrière lui et une voix lui parler confusément plusieurs fois,
tantôt mêlée à des rires, tantôt à des pleurs étouffés. Il s’était
arrêté pour voir qui le suivait et qui lui parlait, mais n’avait vu
personne. Il avait repris sa marche, proférant des incantations,
crachant devant et derrière lui, puis à droite et à gauche, pour
conjurer l’éventuel mauvais sort qui planait sur lui.
Au fur et à mesure qu’il s’approchait de la colline, les choses
devenaient claires dans sa tête. Il avait tout compris mais n’y
croyait toujours pas: c’était le fantôme de son neveu Sonré qui
marchait derrière lui ; c’était le fantôme dunabaSonré qui lui
parlait tantôt en riant, tantôt en gémissant. A quelques mètres

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de la colline il s’était même fait voir clairement de lui et il
l’avait vu de ses propres yeux. Oui, il avait vu le fantôme de son
neveu Sonré et celui-ci avait la tête entièrement rasée.
A cette vision, Laoga avait jeté le poulet noir destiné au
sacrifice, puis s’était jeté sur Sonré à bras raccourcis pour le
retenir et l’empêcher de rejoindre les ancêtres mais n’y avait
pas réussi. La peur et l’amour paternel l’avaient poussé à faire
cela. Ç’eût été quelqu’un d’autre il ne le ferait pas, et pour
cause, c’était trop tard ; il ne pouvait rien faire pour son neveu
dont le fantôme avait la tête entièrement rasée. S’il avait la tête
à moitié rasée, c’était encore possible de le sauver. Mais le
GrandWênaamavait décidé de jeter la couverture de la mort
cette fois-ci sur Sonré. Le moment était enfin venu pour lui de
tirer sa révérence du monde des vivants.
Malgré tout, Laoga avait rattrapé le poulet et s’était
précipité dans la grotte de la colline. Là, il lui avait rapidement
tranché le cou et avait arrosé les petites pierres qui faisaient office
d’autel de son sang fumant, disant des incantations destinées à
barrer la route du sommeil éternel à son neveu. Il avait jeté la
victime au sol, puis s’était mis à genoux pour voir dans quelle
position elle finirait dans ses battements d’ailes.
De grosses billes de larmes s’échappaient de ses yeux rouges
toujours bouffis de sommeil, roulaient le long de la couverture
rapiécée en maints endroits dont il s’était drapé et allaient
s’écraser sur le sol. Larmes de désespoir ou d’espoir ? Seul le
savait le GrandWênaam. Lui-même ne le savait pas. Il ne
savait pas pourquoi il s’obstinait tant à vouloir empêcher la
mort dans ses actions. Il avait toujours en mémoire les
enseignements sur la mort qu’il avait reçus pendant le temps du
kéogo,c’est-à-dire l’initiation.
Aukéogo,il avait appris que la mort est la couverture que
tous les hommes ont en commun ; aukéogo,on lui avait dit que
la mort n’est pas un sommeil dont on se réveille ; aukéogo,on
lui avait fait savoir que la tombe n’est pas un puits dont on
ressort ; aukéogo, on lui avait enseigné que la mort est comme la
sauce de kapok qui se répand partout ; enfin, aukéogo, il avait

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découvert que la mort est une ration servie à tout homme quand
vient son tour. Il ne pouvait donc rien faire pour son neveu
Sonré. La position finale du poulet sacrifié, qui avait terminé
les pattes non en l’air mais au sol, l’avait convaincu de cette
fatalité-là. Un profond soupir de désespoir et de tristesse s’était
arraché de son cœur déjà lacéré de douleur.
Laoga avait fini par accepter la situation. Il ne pouvait rien
contre la mort fatale dans ses œuvres, autant donc lui laisser ce
qui lui revenait et faire ce que lui, Laoga, devait faire en
pareille circonstance: préparer les funérailles de son neveu
Sonré comme le voulait la tradition. Ainsi, la main droite
tachetée de sang étreignant toujours le couteau ayant servi à
tuer le sacrifice, les yeux fixés au sol, triste, il ressortait de
l’antre de la colline lorsque son regard tomba sur quelque
chose d’étrange: un gros scorpion noir velu, de la taille d’un
poing d’homme, était posé là, inanimé, les pattes en l’air. Ayant
longuement contemplé la découverte macabre, il avait secoué
désespérément la tête avant de prendre le chemin du retour,
laissant là le poulet du sacrifice. Il n’était pas destiné à la
consommation, car c’était un sacrifice de mauvais présage ;
c’était un poulet de malheur, un poulet maudit.
Dehors il vit encore une scène étrange, toujours de mauvais
augure. Une bande de vautours et de corbeaux ameutés allait et
venait au-dessus de Tansablego, dans un désordre
indescriptible, criant très fort. Laoga avait aussi contemplé ce mauvais
présage avant de s’en aller. Il marchait, seul, les bras
maintenant croisés au dos, les yeux rivés au sol, se demandant
pourquoi le GrandWênaamlui permettait de voir ses enfants et
même ses petits-enfants (car il en avait déjà perdu beaucoup)
emportés par le destin. Pourquoi allait-il enterrer encore son
fils Sonré ? Ce n’était pas son neveu, mais son fils, parce qu’il
était le fils de son frère-aîné, Kourzougou.
Kourzougou était mort alors que sa femme, à terme,
s’attendait à lui donner son douzième enfant. Elle aussi mourra de
chagrin lorsqu’elle donnait la vie à Sonré. Ce dernier avait été
accueilli par Laoga et sa femme. A deux ils l’avaient élevé et

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avaient fait de lui ce qu’il était : lenabade toute la République
de Tênga. C’était bien son fils. Et comme tout bon père, il ne
voulait pas avoir le malheur de l’enterrer. Il caressait plutôt le
rêve d’être enterré par son fils, mais hélas, le GrandWênaam,
dans sa souveraineté absolue, avait décidé qu’il allait voir la
mort de son fils Sonré. Il arrive parfois que le fruit vert du
karité tombe avant le fruit mûr.
Arrivé à la maison, Laoga avait trouvé Kourita qui
l’attendait. Un crapaud ne court pas en plein jour pour rien. Il y avait
plus d’un mois que sa sœur n’était pas venue le voir chez lui.
Elle n’était donc pas venue si matinalement pour rien. Du reste,
l’expression de son visage aussi renfrogné qu’une viande
boucanée attestait qu’il y avait bien quelque chose. Mais Laoga
s’était gardé de la saluer avant d’entrer dans la case à fétiches.
La coutume le lui interdisait formellement. Du retour de la
colline Tansablego, il ne devait parler à personne, pas même à sa
femme ni à ses enfants, avant de s’introduire dans la case à
fétiches pour y accomplir d’autres rites complémentaires.
― Bonjour, sœur, est-ce pour la paix que tu es là ?
― Non, avait répondu Kourita sans ambages, lorsque son
frère lui avait parlé après sa sortie de la case à fétiches.
― Tu viens donc pour quoi ? avait demandé de nouveau
Laoga.
― Pour notre fils Sonré. As-tu de ses nouvelles ?
Laoga avait gardé le silence, sans piper mot. Et Kourita avait
repris :
― Moi, j’ai de ses nouvelles.
― Et comment sont-elles ?
― Elles ne sont pas bonnes.
― Comment le sais-tu ?
― Toute la nuit, je n’ai pas fermé l’œil à cause de lui. Son
fantôme m’a empêchée de dormir.
― Comment était son crâne ? s’était empressé de demander
Laoga.
― Il n’avait aucun cheveu sur son crâne. C’est fini pour
notre fils.

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― Moi aussi, je l’ai vu. J’ai marché avec lui ce matin jusqu’à
Tansablego ; il m’a parlé ; il s’est révélé à moi.
― Son crâne…
― Entièrement rasé.
Laoga et Kourita étaient restés sans paroles, tristes, pensifs.
Les deux frères étaient dans leroogode Laoga. C’était une
grande case ronde, entièrement construite en briques cuites au
soleil et couverte d’un toit de chaume. L’intérieur était bien
poli avec de l’argile mêlée à la bouse de vache. Un lit en bois
trônait au beau milieu duroogo, qui était rempli de fétiches,
d’amulettes et de statuettes de tout genre. Que Laoga dorme
dans une telle case était incompréhensible alors que son fils
était lenabade toute la République de Tênga. On ne peut être
proche du défunt sans renifler. Comment être le père dunaba
d’un pays et dormir dans un telroogo? Seuls Laoga et les siens
savaient pourquoi : comme aîné de tous les descendants
encore vivants du clan, il était le gardien des fétiches familiaux et
devait occuper la case.
Kourita avait brisé le silence en ces termes :
― Ma petite-fille Pigla, qui dort dans le mêmeroogoque
moi, m’a effrayée ce matin. Toute petite qu’elle est, elle m’a dit
avoir vu Sonré sans cheveux sur la tête.
― Sœur, on ne peut rien contre la volonté du Grand
Wênaam, avait dit Laoga.
― Kaaré a aboyé toute la nuit. J’ai compris que c’était
contre le fantôme de notre fils Sonré qu’il aboyait.
― Sœur, je dis qu’on ne peut rien contre la volonté du Grand
Wênaam. Notre fils a encore trois jours de vie. Les ancêtres, les
esprits, les animaux et la nature nous ont envoyé ces signes
pour que nous préparions tout pour le voyage de non retour de
notre fils. Quand on est au courant de sa charge, on ne manque
pas de coussinet pour la porter sur la tête. Alors, lève-toi et va
commencer à préparer ce que tu dois faire, avait terminé
Laoga.
Kourita avait quitté son frère et était rentrée. Quant à Laoga,
il était sorti de sonroogoet de là, regardait les vautours et les

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corbeaux qui allaient et venaient toujours au-dessus de
Tansablego.
Toute la journée, le soleil ne se montra pas ; il n’y eut point
de vent qui souffla. La nuit fut marquée à son tour par un
événement étrange, rare comme une larme de chien : une éclipse
de lune. A Kangrin, l’on disait que la lune avait été attrapée par
le chat. Aucunnabatraditionnel ne devait sortir de sa maison
au risque de perdre la vie en voyant la lune attrapée par le chat.
A Kangrin comme partout, l’on avait passé toute la nuit à taper
sur toutes sortes de récipients et à chanter, suppliant le chat de
libérer la lune qu’il avait attrapée :

Yûug yôk kiuugu
Bassa ta looge
Ta yaa yâaga
tûuda sore

O chat qui as attrapé la lune !
Laisse-la s’en aller,
Car elle est un pauvre
Enfant qui va son chemin.

Mais le chat était resté sourd aux multiples appels et avait
refusé de libérer la lune. On n’avait jamais vu pareille chose à
Kangrin. Le chat avait toujours attrapé la lune ; on l’avait
toujours supplié de la libérer ; il l’avait toujours libérée soit au
milieu de la nuit soit au petit matin. Jamais le chat n’avait
refusé de libérer la lune qu’il avait attrapée. C’était étrange !
C’était mystérieux ! Pourquoi le chat n’avait pas accepté
libérer la lune ? Laoga et tous les descendants denanga, eux,
avaient tout compris du phénomène et s’étaient préparés à
recevoir la nouvelle de la tragédie.

A Natênga (la capitale de la République de Tênga) le premier
ministre Rébré et ses collègues avaient enfin terminé leur
conseil. Et suivant ce qui fut décidé, il annonça lui-même
officiellement la mort dunabade la République de Tênga.

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― Concitoyennes, concitoyens, c’est l’éclipse dans notre
pays, avait dit le premier ministre à la télévision.
Tout de noir vêtu, il avait une mine atterrée, une voix grave
pleine d’émotion. Par moment il essuyait une larme de ses
yeux et parlait avec une voix entrecoupée de sanglots. C’était
douloureux et pour lui et pour le pays.
L’éclipse était le terme que les ministres avaient retenu parmi
tant d’autres pour annoncer l’événement douloureux. Lenaba
Sonré ne pouvait pas mourir ; il ne pouvait pas disparaître. Son
nom Sonré veut dire soleil. Or le soleil ne peut ni mourir ni
disparaître ni tomber. Il s’éclipse.
LenabaSonré était considéré comme un soleil pour son pays
et son peuple ; il était la lumière qui éclairait tout Tênga et
guidait ses compatriotes, les Tênganites. C’était lui qui avait
travaillé, pendant trente et trois ans, pour donner à la République
de Tênga sa stabilité à tous les niveaux : stabilité politique,
stabilité économique, stabilité sociale. C’était lui qui avait fait de
la République de Tênga ce qu’elle était : un pays où la
démocratie est en marche ; un pays où les libertés essentielles et les
droits fondamentaux de l’homme sont respectés ; un pays de
justice et de paix, de dialogue et de tolérance ; un des pays
émergeants de l’Afrique. En résumé, c’était lenabaSonré qui
avait développé la République de Tênga.
― On ne se taille pas un nouveau champ en brousse sans
arracher et brûler les futaies, les ronces et les arbustes.
C’était lenabaSonré lui-même qui avait dit ces paroles au
lendemain du coup d’Etat sanglant (le premier du genre dans
l’histoire de la République de Tênga) qui l’avait porté au
pouvoir. Et il avait mis à exécution ses paroles, montrant qu’il était
vraimentnangale scorpion, fils de scorpion, petit-fils de
scorpion, arrière-petit-fils du scorpion aux mamelles abondantes :
malheur à celui qui veut en traire et en boire le lait !
En effet, comme bon nombre de ses pairs africains, Sonré
avait fait usage de la peur et de la terreur, de l’intimidation et
de la corruption pour demeurer au pouvoir à vie. Ses
compagnons d’armes avec lesquels il avait pris le pouvoir ainsi que

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ses opposants politiques avaient été liquidés. A travers un
subtil lavage de cerveaux, il était parvenu à mettre dans la tête de
son peuple que lui seul, Sonré, était capable de diriger la
République de Tênga, modifiant et tripatouillant chaque fois la
constitution pour pouvoir se présenter aux élections.
D’ailleurs c’était lui, Sonré, la constitution de la République
de Tênga. A Tênga c’était lui, Sonré, qui noircissait les masques ;
c’était encore lui, Sonré, qui blanchissait les masques. Autrement
dit, il faisait tout ce qu’il voulait. Tênga était sa chose ; Tênga
était son royaume ; Tênga était sa propriété privée et malheur à
celui qui avait le désir de l’en exproprier. Mieux valait pour la
personne reluquer sa belle femme Roumdé que lorgner sonnam.
Mais l’aigle a beau voler dans les airs pendant longtemps, ses
os finissent toujours par se répandre par terre. Sonré avait fini
sa vie sur terre malgré toutes ses combines. Et comme
l’éclipse du soleil plonge l’univers dans l’obscurité, sa mort jeta la
République de Tênga dans les ténèbres.
― Concitoyennes, concitoyens, dans cette douloureuse
épreuve, je vous invite tous à respecter les principes
démocratiques en vigueur dans notre pays, tel que l’a voulu notre cher
regretténabaSonré. Ainsi, comme le veut notre constitution,
monsieur Bakargo, président de l’assemblée nationale,
assurera l’intérim pour organiser des élections libres, transparentes et
démocratiques, dans un délai de six mois. Il prêtera serment
après les funérailles nationales que nous organiserons en
l’honneur de notrenaba, son excellence feu Sonré.
La prestation de serment de Bakargo comme président par
intérim avait suscité un débat parmi les ministres. Tandis que
les uns voulaient qu’il se fît le plus tôt possible, c’est-à-dire
avant les funérailles de Sonré, d’autres, par contre, avaient
souhaité qu’il se tînt après les funérailles pour respecter la
mémoire de Sonré. Le calao a beau maigrir, il ne se posera jamais sur
une herbe. LenabaSonré, quoique mort, méritait toujours
respect. Décision commune fut donc prise pour que Bakargo,
président de l’assemblée nationale, prêtât serment après les
funérailles de Sonré.

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Suivant le calendrier établi par le conseil des ministres, les
funérailles dunabaSonré devaient d’abord commencer à
Kangrin, dans son village natal. Les descendants du clannanga
en avaient exprimé le besoin pour rendre un ultime hommage
à leur fils comme le voulait la tradition.
Couvert des couleurs nationales, le cercueil gardant les
restes de Sonré fut conduit dans son domaine privé à Kangrin, par
la route. Dès que le cortège fit son entrée dans la maison, les
sœurs de Sonré, ses filles, ses cousines, ses nièces, en somme,
toutes les femmes du clannangase mirent à crier et à se
rouler à terre. La veuve Roumdé était cloîtrée au fond de la
maison, entourée d’une multitude de femmes venues la consoler.
Avant l’arrivée de la dépouille, Laoga avait fait pratiquer une
brèche dans le mur, au côté est de la maison. Le trou devait
permettre à l’âme de Sonré de s’en aller pour laisser les vivants en
paix et ne plus jamais venir perturber leur quiétude.
Quand cessèrent les pleurs des femmes, les parents de Sonré
vinrent lui offrir chacun ce qu’il avait sous la main, pour son
voyage vers les ancêtres. L’on commença par le fils-aîné de
Sonré qui lui offrit un bouc tout noir. Le croque-mort le reçut
de ses mains, serra bien sa bouche pour l’empêcher de crier et,
trois fois de suite, le fit avancer et reculer vers Sonré en disant :
― abaSonré, voici ce que t’apporte ton fils-aîné pour ton
voyage vers les ancêtres.
Après le fils-aîné, les autres donnèrent leur offrande. Une
peau de bœuf noir fraîchement tué avait été déposée pour
recueillir les dons : argent (billets de banque neufs ou pièces),
nourritures, colas, bandes d’étoffes en cotonnade (noire ou
blanche), tout y avait été déposé pour le voyage de Sonré vers les
ancêtres. Le reste de la foule avança après les parents. Puis,
place fut faite à deux enchanteurs de scorpions. Devant le
cercueil de Sonré, ils s’amusèrent avec des scorpions vivants au
son de flûtes. La scène était destinée à rendre un ultime
hommage au défunt et à rappeler son identité : il était un scorpion; il
était né scorpion ; ses parents étaient des scorpions ; ses
grandsparents étaient des scorpions ; ses arrière-grands-parents étaient

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des scorpions ; il avait pour totem le scorpion aux mamelles
abondantes : malheur à celui qui veut en traire et en boire le lait !
Quand les enchanteurs finirent leur démonstration, lekùlibri,
veillée en l’honneur des morts, s’installa jusqu’au matin. Toute
la nuit durant l’on fit beaucoup de sacrifices pour le défunt ;
toute la nuit durant l’on mangea et l’on but ; l’on dansa et l’on
chanta en l’honneur de Sonré. Toute la nuit durant griots et
chanteurs rivalisèrent d’éloges pour le défunt. Chacun fit valoir
ce qu’il savait de ses ancêtres scorpions ainsi que de leurs
exploits racontés de génération en génération.
Dès que le soleil commença à empourprer l’horizon de sa
clarté dorée, Laoga, au nom des siens, remercia toute
l’assemblée avant de permettre de ramener le corps à la capitale pour
les funérailles nationales.
Déjà à Natênga, lenayiriétait bondé d’un monde immense.
De fait, c’était là que devait être exposé lenabaSonré. L’on
était venu de toutes les régions et de toutes les provinces de
Tênga pour rendre un dernier hommage à Sonré qui s’était
éclipsé pour toujours. Les services de protocole
s’époumonaient à trouver de la place pour toutes les délégations. Les
forces de l’ordre et de sécurité, par centaines, étaient elles-aussi
au rendez-vous. Elles avaient entièrement quadrillé lenayiride
tous les côtés et procédaient à une fouille minutieuse de tous
ceux qui étaient sur les lieux.
Prévue dans la matinée, l’heure d’arrivée de la dépouille fut
reportée dans l’après midi, parce que le cortège funèbre
s’arrêtait dans chaque localité traversée, pour que tout le monde
rendît hommage aunabaSonré. Il fallait alors attendre et prendre
son mal en patience. L’on n’était pas pressé car on avait
beaucoup de temps. Trente jours de deuil national avaient été
décrétés. Il n’y avait donc pas à se presser ; il n’y avait pas de temps
à perdre, il fallait plutôt prendre le temps qu’il fallait. De plus
les délégations et les chefs d’Etats étrangers étaient attendus le
jour suivant.
Des chants funèbres de toutes les ethnies et de toutes les
langues du pays étaient diffusés. Etaient présentes sur les lieux

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toutes les confessions religieuses. C’était une cérémonie
œcuménique qu’allait diriger son excellence, monseigneur
Andoche, archevêque métropolitain de Natênga.
Le temps passait et l’on attendait toujours la dépouille de
Sonré. Son arrivée imminente fut annoncée. Tout le monde se
mit alors debout. Au loin, un bruit se fit attendre. Sans doute,
c’était le cortège qui arrivait enfin. Les têtes et les yeux étaient
rivés en direction du bruit qui s’intensifiait, se précisait.
Soudain, débouchèrent en trombe des cargos militaires. L’on se
disait qu’ils précédaient le cortège. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, s’en
débarquèrent plusieurs troupes de commandos et de para
commandos armés jusqu’aux dents. Un d’eux, qui semblait
commander les troupes, vint s’adresser à la foule :
― Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, nous sommes
désolés de vous apprendre que la cérémonie a été renvoyée aux
calendes grecques. Vous êtes donc priés d’évacuer les lieux.
Merci.
Aussitôt partirent un, puis deux, puis trois coups de feu.
Panique totale ! Débandade générale ! L’on courait partout et
dans tous les sens. Qu’est-ce qui se passait ? L’on n’y
comprenait rien. Pour les habitués des coups d’Etat, ç’en était un
encore, il n’y avait pas de doute à cela. C’était bien un coup
d’Etat.
Chacun s’était pressé de rentrer et avait mis en marche qui sa
télévision, qui son transistor. La radio nationale diffusait de la
musique militaire ; la télévision nationale montrait des défilés
militaires en lieu et place de la cérémonie des funérailles
nationales dunabaSonré. Les stations de télévision et de radio tant
privées qu’internationales cessèrent toute émission à Natênga.
La nuit, la capitale fut le théâtre d’intenses combats armés
sur plusieurs fronts. Mais au matin les tirs à l’arme
automatique cessèrent. Les putschistes avaient pris le contrôle de tous
les points stratégiques : lenayiri, la radio, la télévision,
l’aéroport, les importants bâtiments administratifs et les principaux
camps militaires. Lourdement armés, ils patrouillaient dans les
rues toujours désertes. Des cargos évacuaient les blessés à

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