L
233 pages
Français

L'élu et le diable

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Description

Un homme, en grande dépression, est en proie à une machine diabolique d'une puissance phénoménale, qui cherche à l'aspirer dans un monde parallèle. Cela, dans une ambiance de quasi guerre civile, d'attentat commis par des fanatiques. Mais ce n'est pas seulement la confession douloureuse d'un homme. C'est aussi la multiplication des points de vue sur cet homme, points de vue qui apporteront un éclairage différent sur son drame, sur l'effondrement d'un homme qui ne se sent plus capable d'écrire une seule ligne, qui voulait être poète.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 janvier 2008
Nombre de lectures 81
EAN13 9782304008302
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

2 Titre
L’élu et le diable

3Titre
Jean-Claude de Miras
L’élu et le diable

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00830-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304008302 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00831-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304008319 (livre numérique)

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RÊVES BARBARES
Voici ce qui arrive. Depuis ce matin, je re-
garde un objet rose posé sur le bureau, dans le
salon. La couleur rose est fluorescente. Sur
l’objet je vois des boutons alignés verticalement,
sur la droite. Parfois, une intense lumière en
jaillit pour m’aveugler. Cela fait deux heures que
cette machine est là, qu’elle me nargue et que je
me demande comment elle est arrivée sur mon
bureau. Je me dis aussi que ce n’est pas un cau-
chemar. Je me le répète. Je me répète. Je de-
viens peut-être fou. Hier après-midi, une amie,
Nadège Lloyd me disait que le monde se divise
en deux : d’un côté, les chanceux ; de l’autre, les
malheureux, les tristes. Nous buvions trop de
bières dans ce café trop bruyant pour nous ;
Nadège Lloyd me regardait d’un air narquois.
Pour elle, je suis un naïf, je me fais trop
d’illusions sur les choses, sur les gens, sur elle,
aussi. Quand nous sommes sortis du café, il
pleuvait. Nous nous sommes quittés à ce mo-
ment-là. Je trouve ses jambes de plus en plus
jolies. J’ai attendu la fin de l’orage dans une al-
9 L’élu et le diable
lée. Je voulais me soûler la gueule. Deux jours
avant, j’apprenais qu’un attentat en Iraq avait
fait vingt-deux morts.
L’objet est toujours là, froid et rose. Il sem-
ble mou. Je n’ose pas le toucher. Je suis terrifié
à l’idée qu’il pourrait me mordre, qui sait, ou
peut-être me faire mourir, qui sait ? Je recule. A
nouveau la lumière aveuglante est apparue. Il
faudrait que je téléphone, que j’apprenne la
nouvelle. Il vaut mieux ne rien dire. C’est la ma-
chine rose qui me le conseille ? J’ai oublié de
noter que j’ai une petite bouteille de bière à la
main et une cigarette entre l’index et le majeur
de la même main. La lumière aveuglante se dif-
fuse dans toute la pièce, elle perd de son inten-
sité puis disparaît. La lumière rose, la lumière
rose de cet objet qui ressemble à un énorme
chamallow. Je le touche. L’objet est mou
comme un chamallow, oui, c’est ça, je l’ai déjà
dit. Il est râpeux. Cinq minutes après, à l’aide de
ma règle de trente centimètres, je le mesure.
C’est un rectangle de 4 centimètres d’épaisseur
et de 20 X 15 cm, creux en son centre, où bat
son cœur, certainement.
Que me veut-il ? Il est une heure de l’après-
midi. La pluie ne cesse de tomber et le bonbon
mou de m’obséder. Je dis : le bonbon. La ma-
chine est-elle comestible ? Je me pose cette
question dans un restaurant où un client ne
cesse de se gratter le nombril, nombril à l’air. Il
10 Rêves barbares
a un ventre énorme ; l’objet n’aurait pas pu lui
apparaître, à lui, à cet énergumène. Il ne le méri-
tait pas, il aurait dégoûté la machine. Je suis à
moitié ivre, je vais aux toilettes, saisi par une
violente envie de pisser. Je vois la machine rose
au fond du trou mais la pisse brouille l’image. Je
vois aussi la lunette tourner. J’ai vraiment trop
bu. Pas assez mangé. La nourriture me dégoûte.
Que faire ? Je ne sais plus écrire. Voilà six mois
que je n’ai plus écrit et que je souffre.
Je rentre. En fin d’après-midi, je me branle
en regardant un film pornographique qui se
passe dans un salon de coiffure. Tout de suite
après, je pense à Nadège Lloyd qui me disait
l’autre jour qu’elle adore être inondée de foutre.
Elle aime beaucoup aussi les godemichés. Elle
s’amuse souvent.
La machine rose n’a pas disparu. Pourquoi
aurait-elle disparu ? Bizarrement, je me tâte les
bras, les jambes. Je m’assois devant la machine.
J’hésite à mettre le doigt dans le creux. J’ai peur
qu’il soit avalé, le doigt. Je renonce. Je tâte aussi
mon cœur. Sortant le téléphone portable de
mon pantalon, j’appelle mademoiselle Lloyd et
je lui demande si c’est elle qui m’a fait cette
plaisanterie. Elle ne sait pas de quoi je parle. Je
crois vraiment qu’elle ne sait pas de quoi je
parle et qu’elle me demande si je suis encore
grippé. Je raccroche sans répondre. « Es-tu mon
11 L’élu et le diable
ami ? » « En tous cas, je suis heureuse de te ren-
contrer. Je t’ai élu ! »
C’est la machine. Le creux a bougé. Je l’ai vu,
je ne peux me tromper. Elle parle du nez, elle
s’amuse, elle aussi. Deux heures après, j’écris
deux phrases, toujours à mon bureau, et je les
raye. Je n’écris que des niaiseries. La source est
bel et bien tarie. Tant pis, je ne vais tout de
même pas me mettre à pleurer. J’ai autre chose
à faire, à penser, à penser, oui, à elle, la machine
rose. Quand elle reviendra, je tuerai Nadège
Lloyd de la manière la plus sauvage. Elle le dé-
sire, elle veut le néant comme une bite. Dernier
orgasme.
Avant, j’étais une machine, quand j’écrivais.
« Es-tu mon ami ? » Elle attend que je lui ré-
ponde. J’ai souvent l’impression de délirer, mais
pas aujourd’hui. Je dis :
– D’où viens-tu ?
Silence de la machine. Je ne m’attendais pas à
mieux. Je repense à la toute jeune fille du film
pornographique, une hongroise qui, double-
ment pénétrée, hurle tandis qu’on se branle
dans sa bouche ouverte. « Je sais à quoi tu pen-
ses ! » La voix est si désagréable… Pincez-vous
le nez et lisez ces phrases, vous parlerez comme
la machine.
Dans la soirée, je regarde sans regarder un
match de football. C’est L’Inter de Milan qui
reçoit Liverpool sur son terrain. Tous les com-
12 Rêves barbares
mentateurs sportifs sont des cons. Je coupe le
son et, à ce moment-là, je m’aperçois que la
machine rose continue de bavarder, toujours du
nez mais, maintenant, elle parle trop vite. Son
langage devient incompréhensible, d’autant plus
qu’une deuxième voix semble se superposer à la
sienne. C’est à devenir fou mais je suis certain
que je ne le deviendrai pas. La machine ne
m’aura pas.
Voilà ! Je me lève du canapé où j’étais allon-
gé, dans la ferme intention de jeter la machine
par la fenêtre. Je ne peux la soulever. Elle ad-
hère au bureau. Mes cheveux doivent se héris-
ser jusqu’au plafond. C’est la première fois que
j’ai vraiment peur. La machine s’est tue, pour-
tant, il me semble l’entendre ricaner.
Vers minuit, je suis encore allongé sur le ca-
napé, je regarde une émission consternante à la
télévision. L’animateur se croit drôle. Il est
d’une vulgarité, d’une grossièreté sans pareil. Je
me saisis de la télécommande et j’éteins la ma-
chine noire. Et je m’endors et je rêve et dans
mon rêve, il n’y a pas de machine rose, il n’y a
pas de machine noire, c’est Nadège Lloyd qui
me parle. Je ne comprends pas tout ce qu’elle
me raconte, cette connasse. Elle est plus belle
que dans la réalité. Je crois qu’elle me dit qu’elle
a mal aux gencives et qu’elle prend des bains de
bouche. Me dit-elle aussi qu’elle est une ma-
13 L’élu et le diable
chine déréglée ? Elle est auréolée d’un nimbe
rose. Je vois la vie en rose dans mon rêve idiot.
A six heures du matin, j’entends chuchoter la
machine. Je fais un bond du canapé, je me pré-
cipite dans la cuisine, j’ouvre trop fort un tiroir
qui tombe par terre. Je me baisse et saisis un
couteau, je veux en finir. Retour dans le salon.
Je plante l’arme dans la machine une fois, deux
fois, trois fois. Elle est morte, maintenant. « Je
ne suis pas morte… » Toujours cette voix nasil-
larde, la voix nasillarde de certains débiles men-
taux. La machine ne m’aura pas. C’est moi le
plus fort.
A midi, je suis au travail (je ne préciserai pas
lequel), à la cantine. Je ne parle pas de la ma-
chine rose et indestructible aux collègues, je ne
parle pas du tout. Je fais des sourires idiots,
j’opine du menton. Je fais semblant de
m’intéresser aux conversations. Je me fous pas
mal de ces gens. Il ne manquerait plus que ça,
que je me mette à parler du nez, maintenant.
Nadège m’appelle. Elle veut absolument me
voir. Elle a envie de vomir. En pensant aux ex-
traterrestres, je lui donne rendez vous à cinq
heures sur la petite place où nous nous sommes
vus pour la dernière fois.
Au moment où nous entrons dans un café,
Nadège m’apprend qu’elle a perdu son briquet
et me demande si je n’ai rien perdu. Comme je
lui réponds non, elle me dit :
14 Rêves barbares
– Tu as le bout du doigt tout rouge !
Le doigt qui a touché le creux de la machine
rose. Maintenant que je le regarde, je ressens un
fort picotement. Nadège a-t-elle autre chose à
me dire ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre de son
briquet de merde ? Nous nous installons au
fond de la salle. Je lui allume sa cigarette. Elle a
ces mots :
– Il faut que j’en achète un. Il faut que
j’achète aussi des bas. Il recommence à faire
beau. Il est joli, ton briquet. Tu es venu en mé-
tro ?
J’ai envie de la gifler. Elle continue :
– Tes yeux ont changé. Tu as changé depuis
la dernière fois. On dirait que tu as subitement
changé de vie, que tu as changé de destin, je me
trompe ? Il se passe quelque chose. J’ai toujours
envie de te voir. Je suis si triste. Je suis une
triste. Toi aussi, tu es un triste. Il se passe quel-
que chose, hein ?
Je ne vais pas lui parler de la machine rose
qui a peut-être disparu. Je verrai ça tout à
l’heure. Nadège me conseille de faire très atten-
tion à moi, je suis en danger, au bord du préci-
pice, je suis aveugle, je ne vois rien. Si je tombe,
elle ne pourra pas me survivre. Nous comman-
dons deux bières. Nadège commence à
s’énerver, je ne lâche pas un mot. Elle va encore
me dire qu’elle n’est pas amoureuse de moi. Ce
n’est pas la machine. Quand j’étais enfant, je
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courais très vite et je ne cessais de rire, pour des
riens. Le doigt commence à être douloureux. Le
visage du serveur est rose comme la machine.
La littérature bancale pleure son intelligence en
pissant contre des murs noirs. Nadège Lloyd
n’a pas fini :
– Tu as décidé de ne rien dire aujourd’hui ?
– Je croyais que tu avais des choses graves à
me dire. Tu m’as dit tout à l’heure que c’était
urgent. Tu es vraiment pas normale !
Elle se met à disserter sur la normalité, sur la
folie. Elle finit par me sortir cette sentence : On
est tous le fou d’un autre. Elle a la ferme inten-
tion de me miner le moral.
– Tu te crois normal, toi ?
Comme je me mets à ricaner, elle serre les lè-
vres. Elle est très susceptible. Tout ça va mal
tourner. La machine rose doit en savoir plus
que moi sur ce sujet. Nadège me regarde le
front et y voit une tache rouge. Je regarde dans
le miroir qui se trouve dans mon dos. En effet,
c’est la lumière diffusée par la machine, c’est
sûr.
– Tu crois que c’est normal, ça ? Qu’est-ce
qui t’arrive ? Tu me caches des choses. Je ne te
cache rien, moi. Je ne t’aime pas.
Je suis indifférent à son indifférence amou-
reuse. Je voudrais tant de fois l’envoyer se faire
voir, qu’elle disparaisse de ma vie pour toujours.
La semaine dernière, elle me disait qu’elle avait
16 Rêves barbares
l’intention de jouer dans des films pornographi-
ques. La semaine d’avant, elle avait décidé de se
prostituer. Elle me parle sans cesse de sa mère
qui s’est pendue, voilà quatre ans. Je n’en ai rien
à foutre de sa pauvre maman qui n’était qu’une
imbécile. Sa peine me laisse totalement froid. Je
suis sur le point de le lui dire. Qu’elle me fiche
la paix une bonne fois pour toutes. Je me fous
de la misère des autres. La machine pensante
doit bien avoir un avis sur Nadège, il faudrait
que j’entame le dialogue avec elle.
– Qu’est-ce que tu murmures ?
Nadège s’imagine que je murmure des insul-
tes. Je veux retourner voir la machine, Nadège
Lloyd et moi n’avons rien à nous dire. C’est ab-
surde, les relations humaines. Trois heures
après, nous sommes toujours dans le même ca-
fé, qui va fermer. Il est 8 heures 20, la nuit
commence à tomber, j’en ai assez.
– Qu’est-ce que tu fais, ce soir ?
– Je vais dormir.
– Je croyais que tu allais voir ta chérie.
De quoi parle-t-elle ? Je ne lui ai pas parlé
d’ « une chérie » ; elle va bientôt mourir. Pour
moi, cela ne fait pas de doute. Il ne faut pas
qu’elle continue à vivre, comme la plupart des
gens. Pauvres gens ! Elle se met à me caresser
les genoux en me déclarant qu’elle a tué Phi-
lippe. C’est encore un de ses mensonges. Elle
me le répète :
17 L’élu et le diable
– J’ai tué Philippe. Je ne suis pas une men-
teuse. Je lui ai planté un couteau dans le cœur. Il
est étendu par terre, chez moi. Viens et tu le
verras. Le menteur, c’est toi !
Elle serre à nouveau les lèvres. Je ne sais
pourquoi elle m’en veut. Je crois que c’est de-
puis que nous avons couché ensemble, il y a
deux mois. Il faut absolument que j’entame la
discussion avec la machine rose, que j’arrête de
bavarder avec cette mythomane.
– Qu’est-ce qu’il t’avait fait ?
– Tout. Il m’avait tout fait. Il ne m’aimait
plus. Il me l’a dit juste avant de crever, ce salo-
pard. Il faut se venger du mal qu’on nous fait.
Je commence à ourdir une vengeance horri-
ble contre elle. Elle m’empoisonne la vie ; si ça
continue, je vais me suicider, à cause d’elle.
C’est idiot de se suicider. Surtout à cause de
Nadège Lloyd. Elle aussi mérite la mort, la mort
violente.
– Viens avec moi, je te dis !
Elle se saisit du col de ma chemise. Elle ful-
mine contre la terre entière. Tout le monde mé-
rite un coup de couteau dans le cœur. Ça n’a
que trop duré. Elle court vers la sortie du café.
Je la suis, un nouvel orage a éclaté. Elle lève son
poing qui vient s’écraser contre ma poitrine et
me donne un coup de genou sur la cuisse. Je la
gifle. Ce n’est pas fini. Elle me rend la gifle, je
n’ai pas le droit de la gifler, je suis un salaud.
18 Rêves barbares
Peut-être a-t-elle un couteau. Au moment où
elle met la main dans la poche de sa veste, je la
saisis par le cou. Je veux l’étrangler, je veux
qu’elle meure. Je la lâche. Elle recule et se met à
pleurer. Elle se colle au mur et se laisse glisser.
Elle est assise par terre, maintenant, me tendant
la main. Voulant donner un coup de pied dans
sa sale gueule de petite garce, je lui tends la
main, moi aussi, la lève et la prends dans mes
bras. Je comprends à peine ce qu’elle me dit. Je
crois comprendre ceci :
– Il me faisait trop de mal !
C’est donc vrai ? Le gouffre était donc plus
profond que je ne l’imaginais. Philippe me re-
gardait de biais. Il devait être jaloux. Je lui dis :
– J’ai quelque chose à te montrer, chez moi.
– Non, je ne veux pas aller chez toi. Je ne
suis pas bien chez toi. J’ai juré de ne plus remet-
tre les pieds chez toi, tu comprends ?
Je ne comprends rien. Au moment où la
pluie s’arrête, Nadège Lloyd me dit qu’elle va
rentrer, qu’elle a besoin de repos, qu’elle a trop
bu, que tout cela n’a aucune importance, que
tout est fini, maintenant, qu’on ne peut retour-
ner en arrière, qu’elle est une meurtrière, tant
pis, que moi, je la comprends. Elle se trompe
sur moi ; je la regarde s’éloigner, elle boîte un
peu. Elle a dû tomber, elle ne m’en a pas parlé.
Je suis saisi d’une immense compassion pour
elle, je vais pleurer. La situation ne peut
19 L’élu et le diable
qu’empirer pour elle, pour moi et pour tout le
monde.
De retour chez moi. Oui, la machine rose est
toujours là. Le salon est encore une fois illumi-
né. Je vais parler à la machine. Que lui dire ? Lui
parler de Nadège ? Elle semble plus grande que
tout à l’heure. Je ne me trompe pas. Elle est
plus épaisse et mesure 25 X 30 cm, maintenant.
Je retourne m’allonger sur le canapé et c’est à ce
moment-là que je me mets à penser à divers
scénarii possibles, tous aussi affreux les uns que
les autres. J’entends : « Allez ! » C’est la machine
rose qui m’encourage. Elle est comme Nadège
Lloyd. En est-elle une partie ? « Jusqu’à la
mort ! » Je suis certain que je trouverai un
moyen de l’anéantir. Je ne me fais pas de souci.
Tout d’abord, j’imagine ceci : je frappe Na-
dège Lloyd à la tête. Quand elle se retrouve par
terre, je lui assène des coups de coups de pieds
dans les côtes. Ensuite, je la saisis par les che-
veux et, armé d’un marteau, je lui défonce le
crâne. Je n’ai pas fini. J’ai pensé à tout : je lui
passe une corde autour du cou, fais un gros
nœud et pends cette saloperie à la fenêtre. Je la
regarde se balancer ; je n’ai fait que justice. La
corde cède et la pauvre Nadège tombe du sep-
tième étage. C’est bien fait pour elle. Il fallait
qu’elle paye tout le mal qu’elle m’a fait. Je ne
pouvais plus la sentir. J’espère que l’enfer existe
pour qu’elle y pourrisse jusqu’à la fin des temps.
20 Rêves barbares
Je descends regarder son cadavre. Une rutilante
flaque de sang derrière sa tête. C’en est fini
d’elle. Cette imbécile se croyait éternelle.
J’aime mon imagination. Un nouveau scéna-
rio. (Si vous êtes écœurés, lisez Didier van
Cauwelaert ou Paris-Match, c’est mieux.) Je lui
tire une bale dans le ventre. Ele se plie en
deux, recule, me regarde, horrifiée, elle se met à
m’implorer pitié, comme si j’en avais, de la pi-
tié ! Il faut être impitoyable avec les affreux.
Elle s’écroule. Elle n’est pas encore morte, elle
pleure, me demandant ce que je lui ai fait.
Comme si elle ne le savait pas. Du sang sort de
sa bouche, en abondance. Je l’achève de trois
balles dans la tête. C’en est fini d’elle. Je cours
vers le débarras où m’attend une hache. Je m’en
saisis. Je regarde Nadège Lloyd. Elle est morte,
les deux mains jointes, comme si elle avait fait
une prière avant de rejoindre le royaume des
morts, des salauds. Je la coupe en morceaux, -
petits morceaux que je laisse tomber dans un
grand sac que je jette à la poubelle et je
m’enfuis. Je cours très vite. Il faut courir, il faut
fuir. Il faudrait faire un éloge de la fuite. Nadège
Lloyd est morte. Je l’ai tuée, je vais pouvoir,
maintenant, être heureux. Le bonheur dépend
de la mort des autres.
Ça suffit, j’ai la tête qui tourne, je vais perdre
connaissance. J’ai l’impression de devenir fou.
Ces scénarii peuvent se multiplier à l’infini.
21 L’élu et le diable
Suis-je aussi barbare que je le pense ? « Pauvre
niais ! » Elle me nargue. Tout ça, c’est de la
faute de Nadège, oui, de sa faute. C’est elle qui
a commencé. Je regarde la machine rose de tra-
vers. Tout ça, c’est de sa faute.
Les pouffiasses ont commencé très tôt. Je
connais très bien Nadège. A l’âge de onze ans,
elle avait fait croire à sa mère qu’un de ses pro-
fesseurs (un professeur d’arts plastiques) ne ces-
sait de la caresser. Or, cet homme était très loin
de fantasmer sur des enfants. Il semblerait
même qu’il était très heureux avec sa femme et
que leur sexualité était très épanouie. Heureu-
sement pour lui, la gamine se rétracta assez vite,
ce qui n’empêcha nullement certains de ses col-
lègues de continuer à le soupçonner. Deux ans
plus tard, il changeait d’académie. C’était beau-
coup mieux pour lui.
Nadège ricanait chaque fois qu’elle voyait
son professeur. Elle était allée dire à sa maman
qu’un autre professeur la persécutait ; elle ne
supportait pas qu’on la réprimande. Sa mère
était de son côté, elle ne comprenait pas pour-
quoi on était aussi injuste avec sa fille.
Trois ou quatre ans plus tard, elle continue
de ricaner, en voyant un petit ami à elle qui se
met à pleurer parce qu’elle vient de lui annoncer
qu’elle le quitte. Il faut noter qu’elle devient de
plus en plus jolie, désirable, surtout. A sa majo-
rité, tous les hommes sont à ses pieds. Elle
22 Rêves barbares
prend plaisir à créer des tensions entre eux. Elle
regarde son nombril où brille un piercing puis
se demande si elle aussi méchante qu’on le dit.
Quelques années plus tard, elle est par terre. Un
de ses petits amis, devenu fou furieux, l’a frap-
pée puis s’est retenu de continuer. Un éclair de
lucidité lui a traversé l’esprit : il ne faut pas la
battre à mort. Il semble qu’elle ne cessait de
l’insulter, qu’elle l’ait menacé d’un couteau. Elle
prit la fâcheuse habitude de rendre visite à un
psychiatre qui couchait avec elle et lui disait
qu’elle avait été trop couvée par sa mère, que les
amants qu’elle avait connus ne la méritaient pas.
Il y a trois ans, elle me rencontra. J’étais à
moitié saoul, ce jour-là. Mélange de bière et de
rhum. Je voulus l’embrasser et j’y parvins. Un
semaine après, sortant de chez son psychiatre,
elle me lança une bouteille en verre qui me frôla
et s’écrasa contre le mur. Je ne pouvais pas la
comprendre. Elle avait trop de problèmes. Elle
me regardait de biais et soufflait de dédain. Il
fallait que ça cesse. Elle m’appela deux jours
après, elle me supplia de venir chez elle, elle
avait envie de mourir. Je subis une série
d’insultes et d’humiliations. Je partis en me ju-
rant de ne plus la revoir. Je finis, en buvant une
bière, par maudire ma destinée, ce qui est stu-
pide, j’en conviens.
Un jour, j’assistais à une brouille entre elle et
sa mère. Celle-ci, excédée, lui rappela une som-
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