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L'emmurement

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93 pages

Description

C'est à une douloureuse expérience des limites que nous convie Elizabeth Ewombe Moundo dans ces treize nouvelles. Des personnages en proie au plus profond malaise évoluent dans des états intermédiaires, entre vie et mort, cri et silence, réalité et rêve, être et non-être, au sein d'un espace fantomatique qui frôle parfois le fantastique. Traduire en paroles la désintégration des individus, les identités qui vacillent, le mutisme toujours aux aguets : tel est le projet de l'auteur qui a su créer ici un véritable huis- clos physique et mental.

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Date de parution 01 janvier 2018
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EAN13 9782379180293
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Préliminaires
Résumé
Auteur
Illustration
L’attente
La figure analogue
Le châtiment des mots
Exit
Zénula
L'emmurement
La révélation
Le chat
Persona
Le café Bellini
La lettre
9, Rue du repos
Sommaire
Résumé
Préliminaires
C’est à une douloureuse expérience des limites que nous convie Elizabeth Ewombe Moundo dans ces treize nouvelles.
Des personnages en proie au plus profond malaise év oluent dans des états intermédiaires, entre vie et mort, cri et silence, réalité et rêve, être et non-être, au sein d’un espace fantomatique qui frôle parfois le fanta stique.
Traduire en paroles la désintégration des individus , les identités qui vacillent, le mutisme toujours aux aguets : tel est le projet de l’auteur qui a su créer ici un véritable huis- clos physique et mental.
Auteur
Poète, essayiste, nouvelliste et romancière, Elizab eth Ewombe Moundo a également participé à la rédaction de nombreuses publications scientifiques.
Illustration
Dessin de couverture : Gorée - F. PROUST - D.R.
L’attente
Une grande bâtisse grise. La nuit. Les couloirs vid es. Nus, les murs. Des bouts de textes découpés dans un vieux journal. Un train sif fle. Un homme marche d’un pas lourd vers le quai. L’unique quai de l’unique gare d’Itonda. Sa veste tient sur un ventre tendu. Un képi maladroitement posé sur une touffe d e cheveux cotonneux. Nus, les pieds. Il porte un sifflet à sa bouche. Les joues g onflent. Son nez s’ouvre comme pour mieux humer les odeurs du monde. Le train ne s’est pas arrêté. Les mains agrippent le sifflet. Il prend l’air satisfait de l’homme ayant rempli sa mission.
— À quelle heure passe le train pour Pemba ?
Un doigt boudiné indique une horloge. Akupendi, mac hinalement, lève les yeux sur les aiguilles figées dans le temps. Ses oreilles ont ca pté le bruit d’un train. Une ombre apparaît dans le brouillard. La gare embaume la fat igue et l’oubli. Akupendi range son parachute. Il faut attendre. L’attente, toujours la même, vague, vide et monotone.
Sur le quai, une ombre surmontée d’un chapeau, ento urée de volutes de fumée, tassée sur un baluchon. Elle semble, elle aussi, absorbée par l’attente. Là-bas, au-delà de l’unique quai de l’unique gare vide, les lueurs cha udes d’une lune tiède habillent la savane. Une femme observe l’endormissement d’un enf ant suspendu à son sein. La cour est jonchée d’écorces d’arachides fraîchement arrachées à la terre. Il faudrait balayer, pense la jeune femme. Mais on ne balaye pa s la nuit. Cela porte malheur. La misère frapperait, à coup sûr, aux portes qui n’en ont que trop.
Les rires traversent le rouge d’une autre lune, dév orée par la nuit. Un bruit de tambour, puis un autre. Quelqu’un joue de la flûte. Les femm es frappent dans leurs mains. Les hommes boivent sous le Banja. Le riz, ce soir, aura un goût de brûlé. Tout résonne dans le silence. Les messages s’inscrivent sur la p eau tendue des tambours. Un train passe. Personne ne descend. L’homme assis sur le ba luchon n’a pas bougé. Akupendi s’approche. Peut-être va-t-il à Pemba. L’horloge so nne des heures que personne n’a vues passer. L’homme assis sur le baluchon n’a touj ours pas bougé. Akupendi s’accroupit à côté de lui. Tous deux restent silenc ieux, mystérieusement absorbés par l’attente. Les bras croisés sur les genoux, Akupend i regarde les premières gouttes de pluie tomber sur une terre poussiéreuse.
« Il a ouvert son parapluie, elle a dénoué son pagn e.
Le corps chaud et nu avance vers lui.
Ses mains se posent sur les épaules.
Elles n’osent s’aventurer plus loin.
La nuit est un témoin muet qui reste étranger au te mps qui passe.
Le monde entier est un corps qu’il n’ose toucher.
Ses yeux ont murmuré des mots et même le ciel a fer mé ses paupières ».
La savane, avec ses ciselures, parle de l’invraisem blance des choses. Par exemple, un fait aussi impossible qu’entrer dans un miroir, sur le quai d’une gare vide, en pleine nuit, au milieu d’une terre asséchée par une trop l ongue saison sèche. Le train a sifflé, il l’a entendu alors même que son reflet écoutait s ilencieusement le bruit assourdissant
des wagons sur les rails en bois.
« Mon soleil sombre. Un parachute, crie une voix. »
« Mon parachute a un trou. Où puis-je aller ? »
Un autre train est passé.
Le lendemain matin, alors que tout le monde dormait , il eut l’impression que la savane n’était qu’une longue suite d’arbres géants, avec d es feuilles grasses et lourdes de sève. Les verts s’étalaient à l’infini. Des lacs à l’eau cristalline émaillaient les rizières. Et le ciel prenait les couleurs violacées des saphi rs d’eau. Où donc se cachaient les formes étranges des arbustes brûlés par le soleil ? La nuit, le vent faisait onduler les feuilles jaunies par la chaleur diurne et une terre aride s’élevait, dessinant dans le ciel des tourbillons de poussière rouge.
Quarante et un ans et neuf mois. La nuit chagrine d es longues saisons des pluies. Il n’y a pas d’autre chant que celui des gouttes de pl uie qui se lamentent sur un rythme désaccordé. Jamais temps n’a paru si long.
« Quarante et un ans et neuf mois.
Une gare déserte,
des tambours aux sons en spirales,
une savane noyée dans la brume.
Une ombre dans le miroir
cherche l’utilité du silence ».
Un homme ouvre son parapluie. Mais la pluie a cessé , depuis longtemps, d’inonder la savane. Une jeune fille marche dans la brume matina le, un panier posé sur la tête, soutenu par un bras. Un cliquetis de bracelets de c uivre rouge, un pagne noué à la racine des seins. Akupendi n’ose regarder ses poign ets.
Il a ouvert son parapluie.
Il ne pleuvait pas.
Il a dit : « Isita, une femme ne regarde pas un hom me dans les yeux ».
Elle a baissé les paupières et la nuit a recouvert la savane. Il a dit « Isita, la supplique est féminine et je suis un homme. Jamais, Isita, l’ eau ne fut aussi fraîche que dans le creux de ta main »
Son pagne a glissé.
Cliquetis de bracelets, écho des tambours.
Le bruit sec d’une branche qui casse,
l’odeur des feuilles prises dans le brasier.
L’espace d’une éternité,
la pointe de son sein s’est dévoilée,
aussi nu qu’un soleil après l’aurore.